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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

24 février 2025 1 24 /02 /février /2025 03:00

– Swann, Darling, tu as été parfait. Donc, cette première rencontre, que je vous raconte. J’amène Swann à la maison pour le présenter. Nous étions en khâgne à Paris, c’était en septembre 1980. Il parle un peu de Lyon, de ses parents, il explique ce qu’il étudie, ce qu’il lit, ce qu’il aime. Alors Maman lui demande : – Et quel est votre auteur français préféré ? Il répond Proust et ajoute (le pauvre, c’était un peu maladroit, mais c’était sans arrogance) : – Vous l’avez peut-être déjà lu ? Sans répondre, Maman continue la conversation : – Et quel est votre livre préféré ? – Un Amour de Swann – Et votre passage préféré ? – Je crois que j’aime chaque chapitre, chaque page, chaque phrase. Bon là, tu as un peu voulu faire le malin, ce n’était pas la bonne réponse. Sans mauvaise intention, Maman repose sa question (Cariño, je te voyais te décomposer) : – Votre passage préféré ?

– C’est vrai, je n’en menais pas large et… tu as volé à mon secours et commis ce petit mensonge en disant : – mais tu sais bien, tu me parles toujours de la première rencontre de Monsieur Swann avec Odette de Crécy, quand il dit qu’elle est d’un genre de beauté qui le laisse indifférent ; tu aimes tant ce passage.

– Merci de ton honnêteté et de ta reconnaissance, mon Swann. En effet, ça s’est passé comme ça. La suite, c’est tout Maman ! Elle s’est levée, a fermé les yeux et a commencé à réciter avec ce ton monocorde qu’elle prenait toujours dans ces moments et qui était à l’opposé de sa voix si douce et chantante…

L’imitant, Swann et Nadja se levèrent et d’une voix grave déclamèrent ensemble :

« Mais, tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait été la réalisation plus ou moins complète d’un rêve né de la vue d’un visage ou d’un corps que Swann avait, spontanément, sans s’y efforcer, trouvés charmants, en revanche, quand un jour au théâtre il fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d’autrefois

– Zut, j’ai oublié la suite.

Nadja continua seule.

– … qui lui avait parlé d’elle comme d’une femme ravissante avec qui il pourrait peut-être arriver à quelque chose, mais en la lui donnant pour plus difficile qu’elle n’était en réalité afin de paraître lui-même avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaître, elle était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d’un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont l’opposé du type que nos sens réclament. »

– Bravo, Mam ! Et tout ça, c’est une seule phrase ? Le gars Marcel, quand il a lu son manuel de ponctuation, il a sauté le chapitre sur le point.

– Certes, les phrases peuvent être un peu longues. Je m’arrête là, dit Nadja... poursuivant, comme emportée par un appel irrésistible, « Pour lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient beaux, mais si grands qu’ils fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours l’air d'avoir mauvaise mine ou d'être de mauvaise humeur. » Et Maman a continué comme ça pendant quinze minutes, vingt peut-être. Nous, nous étions habitués, mais pas Swann, et je voyais toutes les émotions traverser son visage, mon pauvre Swannito. L’admiration, l’étonnement, puis la stupéfaction, le trouble et finalement l’épouvante. Je crois même me souvenir que tu as regardé les pieds de Maman pour vérifier qu’elle n’entrait pas en lévitation.

– Chérie, non, là tu exagères. Mais c’est vrai que cette première rencontre avec Ana a été une sacrée expérience.

– Allez, peut-être que ma mémoire me trompe, concéda Nadja. Toujours est-il que Maman a fini par dire, bon, je ne vais pas vous imposer la suite, jeune homme. Puis, elle a quand même continué, reprenant de sa voix d’outre-tombe : « avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez lui dès qu’il n'était plus malheureux et qui baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s’écria en lui-même : “Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre !” » C’est comme ça que se termine le livre.

– La grande classe, commenta Brad ! Je parle de Monsieur Swann, quel goujat ! Et bizarrement, il a quand même fini par épouser Odette, si je me souviens bien !

– Hein ! Mais tu as lu le livre, s’étonna Ludmilla ?

– Non, j’ai vu le film avec Ornella Muti, rigola Brad.

– Toujours est-il que l’embarras de Swann a beaucoup amusé Papa qui l’a ensuite pris sous son aile.

– Ce qui est curieux, c’est que depuis, je me suis détourné de Proust. En fait, je pense que je n’ai pas du tout le même rapport aux livres et à la littérature que vous.

– Vas-y, raconte un peu, ça m’intéresse, demanda Ludmilla.

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19 février 2025 3 19 /02 /février /2025 03:23

– J’ai trouvé, annonça Ludmilla, devenue spécialiste en citations apocryphes. « Morre lentamente quem não viaja, il meurt lentement celui qui ne voyage pas ». Il s’agit du poème A morte devagar, la mort lente, écrit par la poète brésilienne Martha Medeiros en 2000, soit 27 ans après la mort de Pablo Neruda. L’histoire ne dit pas qui l’a traduit du portugais à l’espagnol, qui l’a attribué à Neruda et qui l’a répété à l’infini sur le net.

– OK. J’arrête avec les citations. Mais comment tu fais, Mam, pour savoir si c’est du vrai ou du faux ? Une citation, c’est pas comme un sac Vuitton, si ?

– Un peu, si. J’aurais envie de te dire que tout grand artiste est pleinement et entièrement dans chaque fragment de son œuvre, mais un peu d’analyse aide aussi. L’anaphore « Muere lentamente » est belle et puissante, elle pourrait être nérudienne, mais comme un do#-mi pourrait être schubertien, il faut lire la suite. Le poème fait exactement ce qu’il dit de ne pas faire : il dénonce, comme tout le monde, l’esclavage de l’habitude, il répète, comme un coach en développement personnel – perdão Martha que não conheço ! – qu’il faut s’aimer et finalement, en disant qu’il meurt lentement celui qui ne prend pas de risques… eh bien, il ne prend aucun risque. Déclare plutôt ta flamme à l’habitude, mon rappeur préféré, là tu as des chances d’être original, voire poétique. Quant aux citations, fais ton bouquet toi-même, va chercher tes fleurs là où elles poussent, dans les livres, pas sur Internet, là où des cueilleurs maladroits ou malhonnêtes assemblent des bouts de végétaux sans racines.

– Je crois que je vois ce que tu veux dire. C’est vrai que j’en passe du temps sur le Net. Au moins, pendant trois semaines, il va falloir que je fasse sans. Sur le bateau, ils ont des problèmes de connexion.

– Au fait, quelles sont les dernières nouvelles concernant cette transat, demanda Swann ?

– Tout est calé grâce à Ludmilla et Karolyn.

– Karolyn a tout organisé. Donc départ d’Altamira vendredi à 18 heures. À bord du… ? Vous ne devinerez jamais. À bord du Françoise-Sagan. Incroyable, non ? Je ne sais pas quel patron de la CMA CGM était fan de littérature. On se trompe parfois sur les marins et les marchands.

– « Adieu tristesse / Bonjour tristesse / Tu es inscrite dans les lignes du plafond / Tu es inscrite dans les yeux que j’aime / Tu n’es pas tout à fait la misère / Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent / Par un sourire / Bonjour tristesse / Amour des corps aimables / Puissance de l’amour / Dont l’amabilité surgit / Comme un monstre sans corps / Tête désappointée / Tristesse beau visage »

– Merci Mam pour la minute poésie. C’est du Sagan ?

– Non, c’est le poème de Paul Éluard qui a inspiré Françoise Sagan. Enfin, pour le titre de son premier roman, parce que pour le reste, ils ont peu en commun. Mais c’est vrai, je serais curieuse de savoir qui a choisi de donner à un monstre des mers, lent, lourd et rentable, le nom de ce petit bout de femme qui aimait aller vite et dépenser sans compter.

– Décidément, je suis cerné par la littérature. Ce porte-conteneur est peut-être une bibliothèque clandestine.

– Ah ah, j’en doute, s’amusa Nadja. Mais tu verras que les mots ne cernent pas, ils portent et emportent au contraire, ils ouvrent et dessinent un monde. Certains disent qu’ils nous masquent la réalité, je ne crois pas. Peut-être même que les mots ne sont pas que des mots. En effet, ils sont partout, on ne peut exprimer la moindre émotion sans eux ; ils ne nous cernent pas, ils ne nous enferment pas, ils sont notre sol et notre horizon.

– Sauf quand on rêve. Quand je m’allonge sur le sable, à l’ombre de la barque de Diego, je n’ai pas de mots dans la tête. J’entends le bruit de la mer et je sens le souffle du vent, il y a un grand silence dans ma tête, je suis vide de mots.

– Je ne crois pas que tu entendes un bruit mais plutôt le son des vagues qui déferlent, le roulement des petits galets ballottés par la marée, la brise qui fait sonner le cordage sur la coque, etc. Tu entends des microhistoires que tu te racontes avec des mots.

Bon, c’est brillant, comme d’habitude avec Nadja, mais je suis plutôt d’accord avec Brad. Je crois au silence sans mots. Je crois aux émotions pures. Je crois aux rencontres muettes. Je crois aux regards qui disent beaucoup sans rien dire. Par exemple, quand on se laissait porter par les courants avec Ola, avant d’arriver au Mexique. On ne parlait pas, on était seulement, seulement une vague, seulement un nuage, des émotions pures. J’ai l’impression que les humains ne savent pas être seulement, il faut toujours qu’ils rajoutent des mots partout. En même temps, en disant ça, j’en utilise des mots…

– Je dois dire aussi que je n’ai pas de racines géographiques ni même culturelles, ou plutôt, c’est un réseau multiple et inextricable. J’habite les langues depuis toujours. À la maison, tous les jours, chacun à son tour, et depuis très jeune, on récitait quelques vers ou quelques lignes appris par cœur. C’était comme ça à Cracovie où je suis née, puis à Saint-Pétersbourg, ça a été comme ça à Londres où nous nous sommes installés en 1971, j’avais dix ans, puis à Paris en 1975, où j’ai rencontré Swann, à Henri IV. Mon grand frère Andrzej était très attaché à sa slavité, il disait du Maïakovski ou du Milosz. C’est drôle, il a épousé une Espagnole et après son divorce, il est parti vivre aux Canaries où il est skipper sur des voiliers de luxe. Ma petite sœur Daria, dès ses deux ou trois ans, récitait des comptines russes apprises à l’école. Moi, j’étais déjà sous le charme de la culture française et je pouvais citer – en français bien sûr – aussi bien Racine ou Ronsard que Desnos ; en arrivant à Paris, j’ai d'ailleurs découvert qu’on ne parlait pas comme dans les livres. Mon père était le seul à avoir recours à un carnet. Il nous a fait découvrir l’Amérique, il lisait des extraits de Conrad, Melville ou Dos Passos. Parfois Daria ne comprenait pas, alors je traduisais à voix basse, sans interrompre Papa. Et puis il y avait ma mère, Ana. Elle était hypermnésique et comme elle a eu très tôt des problèmes de santé, elle restait à la maison et lisait, lisait, lisait… Elle retenait tout. Je ne t’ai jamais raconté, Ludmilla, la première rencontre de Swann avec elle.

– Ça y est, ça va être ma fête.

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13 février 2025 4 13 /02 /février /2025 03:48

– Donc, long story short, le circuit Frida, j’ai adoré, j’ai détesté. Je ne sais pas. Je m’interroge.

– Oui alors il faut savoir que Ludmilla est entrée dans le temps de l’interrogation et n’en sort plus, expliqua Brad.

Claro, c’est magnifique et tellement émouvant. Par exemple, voir les vêtements qu’elle porte sur ses autoportraits, voir ses plâtres et ses corsets qu’elle avait décorés. La Casa Azul est vraiment bien aménagée et n’a rien d’un musée froid et savant. Bien sûr il y a des cheminements obligés, mais on sent qu’on est dans une maison qui a été habitée ; quelquefois c’est presque troublant, on sent un peu comme des présences, c’est tellement chaleureux et généreux. Sans parler de son fauteuil roulant ou de l’urne de ses cendres posée sur son bureau. Malheureusement, on ne peut pas rêver longtemps à cause de ce flux ininterrompu de touristes – dont je viens augmenter le nombre, d’ailleurs. Si vous restez trop longtemps immobile, ce qui est en soi déjà un exploit, on vous fait des remarques. Je sais bien ce qu’on va me dire, toi la fille d’un indien qui défends les sans voix, les exclus, les dominés, tu voudrais une culture réservée à l’élite avec coupe-file pour les VIP. Non. Bien sûr que non. Enfin, c’est compliqué, je ne sais p…

– … tu t’interroges, quoi.

– C’est vrai, entre le surtourisme et la Fridamania, je ne sais pas comment la Casa Azul tient encore debout, remarqua Swann. À propos de Fridamania, j’ai vu dans une pharmacie à Orly une brosse à dents Frida Kahlo. C’est Pierre Fabre qui commercialise ça. Après la poupée Barbie, le vernis à ongle, les serviettes hygiéniques, les vêtements Shein, rien n’arrête la Frida Kahlo Corporation.

– Ce qui m’indigne le plus, s’énerva Ludmilla, c’est la justification récurrente pour se donner bonne conscience en plus de se remplir les poches : « pour que toutes les petites filles, même les plus modestes, puissent s’identifier à un modèle de courage et de réussite. » Genre, brosse-toi les dents avec une Frida et tes rêves se réaliseront ! Quelle est cette magie noire et perverse qui a transformé la femme la plus originale, la moins conformiste, la plus contestée en un argument de vente efficace qu’on retrouve sur les mugs, les T-shirts ou les magnets ?

Ludmilla se calma, se perdit dans on ne sait quelle terre lointaine, puis revint avec gravité : 

– Est-ce qu’on arrive trop tard ?

– Est-ce que Sepulveda nous enverrait aujourd’hui ses Dernières nouvelles de la Terre. Il y a plus de trente ans déjà, dans ses magnifiques Últimas noticias del Sur, il disait faire « l’inventaire des pertes », dans ses histoires on sentait « le souffle de ce qui se perd inexorablement, el hálito de lo inexorablemente perdido ». Quant à Le Clézio, je l’écouterai parler du Mexique avec intérêt, il était déjà si critique et si pessimiste il y a quarante ans.

– OK boomers, interrompit Brad, alors on fait quoi ? On s’installe sur une mule et on regarde le TGV passer ?

– C’est vrai, tu as raison en un sens. Je réfléchis. Jack ne pense qu’à une chose, me laisser l’agence en gérance et marcher plein sud, le plus loin possible, Patagonie, Terre de Feu, Ushuaïa, parce qu’« ici, c’est fini », comme il dit. Mais moi, j’ai vingt ans, je n’ai pas le luxe du pessimisme. Même si je comprends les Jack, les Sepulveda et les Le Clézio, la nostalgie n’est pas une option pour moi. Je ne vais pas passer soixante ans de ma vie à regretter un monde que je n’ai pas connu en faisant el inventario de pérdidas même si je me reconnais si peu dans celui que j’habite. Je ne sais pas, je m’interroge… Ayuda papá !

– Ayuda   me pregunto / Donde ‘stá   l’Eldorado / Ushuaïa  Terre del Fuego / Tout en bas   Sur del mundo / Et mierda   y’a pas d’réseau / Ni pizza   ni big-orneau / perdida sans son Diego / la gringa de Mexico / qui ama Sepulve-do / pij-ama  Valparaiso.

– J’adore, merci de me faire rire, Brad. Désolé Luis. Au fait, qu’est-ce que c’est les big hornos, demanda Ludmilla ?

– Non, bi-gorneaux. Ce sont les bigaros, très agaçant à manger, précisa Nadja. Poeta  mío tesoro / bla bla bla   encore bravo / pour ta ma-   magie des mots. Aïe, j’ai encore de gros progrès à faire. Vraiment tu es doué. C’est plus difficile qu’il n’y paraît.

Puis elle poursuivit, perdida à sa façon : 

« Amo, Valparaíso, cuanto encierras, y cuanto irradias, novia del océano, hasta más lejos que tu nimbo sordo... »

Ludmilla traduisait en simultané.

– « J’aime, Valparaiso, combien tu enfermes et combien tu irradies, fiancée de l’océan, plus loin encore que ton nimbe sourd… »

– « Amo la luz violeta con que acudes al marinero en la noche del mar… »

– « J’aime la lumière violette avec laquelle tu vas vers le marin dans la nuit de la mer… ». C’est Neruda, non ?

– Oui, c’est dans le Chant général.

– Mam, je ne sais pas comment tu fais pour retenir ces centaines de phrases ?

– Et moi je ne sais pas comment tu fais pour improviser tes petites convulsions poétiques ?

– Tiens, à propos de Neruda, j’ai trouvé un passage à écrire sur mon carnet. Je te le lis directement en espagnol.

« Muere lentamente quien se transforma en esclavo del hábito. Muere lentamente quien no viaja, quien no lee, quien no oye música, quien no encuentra gracia en sí mismo. »

Nadja fronça les sourcils.

– Trouvé sur Internet, je parie. Et je parie aussi que ce n’est pas de Neruda. Tu pourrais vérifier Ludmilla s’il te plait.

Non mais là ils m’épuisent avec leurs entassements de mots. Que les humains sont bavards ! Heureusement, dans deux jours je vais retrouver le chant silencieux des houles vagabondes, moi le fiancé de l’océan… Oh, voilà que je me mets à parler comme eux, remarqua Nubecito avec un mélange de fierté et d’inquiétude.

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7 février 2025 5 07 /02 /février /2025 07:59

– Bonsoir, les enfants. Désolé pour le retard, j’étais retenu par Le Clézio, excusez du peu. On essaie de le faire venir pour parler de son dernier livre Identité nomade, ce sera plus probablement une visio-conférence ; pour compenser, il pense écrire quelque chose sur le Mexique, trente-cinq ans après son Rêve mexicain. Tiens, j’ai noté ça pour votre thème, « je ne voyage pas pour écrire ce que j’écris, mais j’écris pour pouvoir voyager. ». On en reparlera. Bon, tout le monde est prêt ? Très bien pour les tenues. On a réservé une table à 21h, c’est l’heure. Vous nous raconterez en détail votre journée Kahlo. Ludmilla ?

– C’était magnifique, frustrant, émouvant, turbador, épuisant, inspiring

– … et healthy, délicieux, économique, compléta Brad. Je parle des torsadas au poulpe du marché de Coyoacán. C’était brutal ! Enfin une tuerie, quoi.

– D’accord. On va vite voir si le chef Ricardo est lui aussi brutal.

Tengo hambre de tu boca, de tu voz, de tu pelo. Estoy hambriento de tu risa resbalada, quiero comer tu piel como una intacta almendra. Quiero comer la sombra fugaz de tus pestañas…, Pablo Neruda.

– Merci pour ta participation, Mam. Je résume et traduis : Pablo a les crocs.

– Oui mais la poésie préfère les détours. C’est un des nombreux poèmes d’amour que Neruda a composé pour Matilde. « Je veux manger l’ombre fugace de tes cils ».

– Mouais… J’aime bien les mots moi aussi, mais je préfère quand je comprends quelque chose. Je sais bien qu’un poème ce n’est pas un mode d’emploi, mais quand même, j’aime bien comprendre.  Tiens par exemple, écoutez, j’ai noté ça sur mon nouveau carnet. « Voyager, c’est quitter la maison ; c’est laisser ses amis ; c’est essayer de voler. Voyager, c’est s’habiller comme un taré, c’est dire je m’en fous, c’est vouloir rentrer. » Alors ? C’est de Gabriel Garcia Marquez.

– Tu es sûr de toi, mon chéri ? J’aimerais bien avoir le texte en espagnol. Tu pourrais faire la recherche Ludmilla, s’il te plait.

– Voilà, on arrive, dit Swann. Place aux plaisirs des sens et aux nourritures du corps sans vouloir offenser vos esprits insatiables.

Swann choisit le menu dégustation et picora, en plus, dans toutes les assiettes. Brad opta pour les camarons a la talla au beurre de maïs grillé. Ludmilla, tout en faisant une recherche sur son téléphone et en racontant sa journée, se régala avec un filet de bœuf sauce avocat. Nadja, faisant flèche de tout bois, se lança dans une lecture trilingue de la carte qui semblait beaucoup l’amuser : « breaded fromage frit dans une sauce de frijoles negros, purée de cilantro et laminas de papa en mode street food ; thon aleta amarilla al pastor avec son grilled pineapple, ses oignons al vino tinto and a salad de coriandre ; pour les desserts, churros and rompope custard, le traditionnel lime pie avec tequila et meringue asada, le pastel de queso au piment poblano et à l’ice cream de vainilla a la veracruzana, arroz con leche aux trois textures with cinnamon… ».

– Bienvenue à bord, la cuisinière s’amuse !

– J’ai trouvé, interrompit Ludmilla ! El que busca, encuentra, comme dit Marcos. Alors, ton poème Viajar a bien été écrit par Gabriel García Márquez. Brad, primer juego. En espagnol, ça donne Viajar es marcharse de casa, es dejar a los amigos, es intentar de volar… Viajar es vestirse de loco, es decir ‘no me importa’, es querer regresar, etc.

– Ça alors ! Je n’ai jamais lu ce poème nulle part. Il a dû l’écrire à dix ans. Ça lui ressemble tellement peu. Tu as l’année de publication. De mémoire Gabo est né en 1927.

– Attends ! Poème écrit par Gabriel García Márquez, journaliste et écrivain… Mexicain toujours vivant. Homonyme du Márquez Colombien – Juego, set y partido para Nadja. Il a fini par signer Gabriel Gamar, parce que ça l’agaçait qu’on le confonde avec le prix Nobel !

– Ah ah, my bad ! Normal, moi aussi ça m’agacerait qu’on me prenne pour Brad Pitt alors que ma référence c’est Ray Bradbury. J’ai adoré Fahrenheit 451

– Ah bon ! Tu as lu ça, toi, s’étonnèrent ensemble Swann et Ludmilla !

– … enfin, pas le livre, j’ai adoré le film que j’ai vu au moins cinq fois.

– Oui, l’histoire du pompier qui brûle les livres et dénoncent les lecteurs parce que lire est un acte antisocial, lire fait réfléchir donc nuit au bonheur. Décidément, j’ai l’impression que tout nous ramène toujours au livre.

– La vie des livres / Est vide et vile / Rire du devil / Viré des villes / Ridé vrillé / Délit de vie / Des vies débiles / Nada nihil / Brad qui délire / Guadalquivir / Dad qui dérive / Mam qui délivre / Y última / La Ludmilla / Que no rima.

– Bravo mon Pablito ! J’aime beaucoup ta prosodie syncopée et ta façon de décaler les accents toniques.

– Tu veux dire mon flow…

– Ah mais il peut en sortir un par jour, comme ça. Le plus incroyable, c’est qu’il improvise. C’est vraiment dommage de ne pas les noter.

Oui enfin, ce n’est pas non plus une perte inestimable, nota Nubecito, on n’est pas encore sur du García Márquez… C’est vrai qu’on en revient toujours au livre. Mais eux, ils ne se contentent pas de lire, en plus ils parlent des livres qu’ils lisent. Décidément, je n’aurais pas pu être un humain. Ni voulu. Ni aimé surtout. Ce que j’aime dans le fait d’être nuage, c’est le lent changement permanent qui fait qu’on est toujours autre chose. On ne reste jamais en place et on ne reste jamais ce qu’on est. On change, on se transforme, on se mélange, on disparaît, réapparaît… En fait on n’est pas. Il nous faudrait un autre verbe... Je ne sais pas s’ils ont écrit des livres là-dessus. Eux, je les vois bien, derrière des visages qui changent, ils essaient toujours de rester les mêmes, identiques.

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 03:25

Après une soirée tendre et joyeuse où alternèrent lectures en langues étrangères, antojitos délicieusement mexicains, rires chaleureux et paletas rafraichissantes, la jolie troupe s’accorda une bonne nuit réparatrice.

Le lendemain, Brad et Ludmilla retrouvèrent Karolyn Broad à l’agence Voyage voyage. Il fut d’abord question de la traversée en porte-conteneur. Le voyage initialement prévu, Veracruz-Anvers-Hambourg n’était plus possible, le bateau était parti avec 48 heures d’avance à cause de la météo et il n’y avait aucune place avant six mois. Chaque cargo n’embarquait qu’une petite dizaine de passagers et ces voyages devenaient très prisés. Une réservation avait été faite sur un cargo reliant Altamira au Havre.

– Ce n’est pas donné, expliqua Karolyn. Ça prend au maximum trois semaines si la mer est mauvaise. Tu auras une cabine avec toilettes. C’est 1300 dollars, mais tu as droit à 160 kilos de bagage. Bon, c’est une autre façon de voyager, il faut aimer. On mange très bien. C’est parfait si tu veux disparaître un temps ou soigner un chagrin d’amour, mais trop court pour apprendre la physique quantique. Ce n’est pas pour moi, mais je respecte. Voilà les documents à remplir. Le bateau quitte Altamira vendredi, tu dois embarquer à 18 heures dernier délai. Inutile de préciser qu’on ne t’attendra pas. Une chose très importante, tu devras respecter scrupuleusement les espaces autorisés et les espaces interdits et ne jamais déranger les membres d’équipage. Tu prendras tes repas avec les officiers. Pas d’alcool. On ne peut fumer que sur le pont. Toujours éteindre son mégot dans les cendriers. Il y a une salle avec un vidéoprojecteur. La connexion internet, normalement c’est trois heures par jour et c’est payant, mais ils ont un problème de connexion. Il n’y a pas de médecin, mais il y a une bonne pharmacie et il y a moyen de faire son jogging quand la mer est calme.

– Chouette, ça donne vraiment envie. I can’t wait, comme vous dites, mais shoot alors pour la physique !

– C’est parfait Karolyn, remercia Ludmilla. On sera à l’heure.

Si, si gracias, c’est vraiment cool, we will send back the elevator to you, risqua Brad, parvenant enfin à dérider Karolyn.

– Ah ah, pas trop fort l’ascenseur, ça peut faire mal, et à la place de la physique quantique tu pourras apprendre une quatrième langue puisque tu es déjà trilingue, Bradstein. Ludmilla, je te dois bien ça, tu m’envoies tellement de touristes. Bon, deuxième dossier. La ruta artística de Kahlo y Rivera. Tu connais Jack, il veut de l’insolite-cool, mais toutes les agences sont sur le coup et la Maison Bleue est le lieu le plus visité de Mexico, 300000 smartphones par an dans 1000m². Soyez à l’entrée à 9h30 et demandez Frigo – je vous promets, c’est son nom. J’ai imaginé un nouveau circuit, à faire en van s’il pleut, sinon en trottinette électrique. Je voudrais que tu le testes. Casa Azul, musée Diego à Anahuacalli, le musée-maison-atelier Diego et Frida dans le quartier de San Angel. Pause déjeuner à la Cazul, petit restaurant tenu par Guadalupe dans le quartier Coyoacán, dont la grand-tante aurait été cuisinière à la Casa Azul (je n’ai pas vérifié l’information), c’est un plat par jour, aujourd’hui : chiles en nogada, piments farcis, la recette se trouve au musée, c’était le plat préféré de Frida (information vérifiée), mais elle sert des frites, si on demande. L’après-midi, le très beau musée Dolores Olmedo avec goûter à la pâtisserie Esperanza La Noria qui fait un délicieux cheese-cake aux figues de Barbarie, le dessert préféré de Frida, mais on y trouve aussi des donuts, si on demande. Entre chaque visite – Jack y tient –, tu passes par des lugares secretos para viajeros inconformistas, sous-entendu des lieux secrets inconnus des autres agences, celles qui accueillent les voyageurs conformistes, enfin tu vois. Pour les fresques de Diego Rivera, il resterait le Palacio Nacional et le Palacio de Bellas Artes à côté du McDonald’s, mais on risque l’overdose. Tu me donneras ton avis. Pour ne rien te cacher, Ludmilla, je n’ai plus la foi. Tu comprends, notre petite agence voulait faire découvrir un autre Mexique à des routards alternatifs, mais on s’est fait rattraper par le surtourisme et on va faire du bullshit trip comme les autres, traduis ça comme tu veux.

– Décidément, tu sais vendre toi, tu donnes vraiment envie. Par hasard, il y a des choses que je devrais savoir sur le Transsibérien ?

– Chaque chose en son temps, Brad. Tu sais Karolyn, je me pose les mêmes questions que toi. Je suis Mexicaine, j’aime ma terre et les miens, je voudrais montrer que c’est autre chose que le pays du guacamole et des cartels, mais je suis gagnée par le syndrome Malinche, l’indienne qui trahit les siens et les livre à Cortés, celle qui traduit et permet la découverte et la mainmise. En plus, avec ma tête de gringa

– Ouh là là, mais vous pensez trop toutes les deux. On est trop petits pour faire la révolution. Surtout, on n’est pas assez nombreux. Il faut trouver une autre forme de résistance, on n’a aucune chance contre le raz-de-marée des instagrameurs. Au fait, tu sais qui est ma référence en résistance ? C’est Diego. Pas Diego Rivera, non, Diego, ton père. Il a toujours résisté à tout, l’argent de Walmart, la méchanceté de ta mère, la violence des dealers, la dépression de son copain Rodrigo, la pauvreté des jours sans poisson, la bêtise des touristes… Même les tempêtes. Il est toujours là, avec sa gentillesse, avec son rire. Je ne dis pas que c’est un modèle à imiter, mais c’est sûrement un exemple qui peut nous inspirer. Regarde les révolutionnaires, je ne suis pas un surdoué en histoire mais tous, à chaque fois, ils s’entretuent, c’est Robespierre qui supprime Danton, Lénine qui supprime Trotski, avec Frida aux premières loges, et Zapata, supprimé par je ne sais plus qui. Il faut trouver une autre voie avec Diego.

– Je suis d’accord. J’aime bien ce que tu dis sur Pap’. C’est vrai en plus. Je l’ai toujours trouvé tellement fort. J’aime vraiment bien ce que tu dis.

Well, son, you really got me now!

– Qu’est-ce qu’elle dit, je n’ai pas la référence ?

– Moi non plus, Brad, mais ça veut dire qu’elle aime vraiment bien ce que tu dis.

Ça alors, c’est Brad qui a parlé ! C’est bien la première fois que je l’entends réfléchir comme ça, se dit Nubecito. Serait-ce déjà les effets du voyage. Ce gamin serait en train de grandir ? J’aime bien ce qu’il dit. C’est vrai qu’il faut qu’ils changent des trucs, en bas, parce qu’ils sont en train de tout détraquer. Alors résister oui, mais comment ? Malheureusement Brad ne donne pas trop le mode d’emploi.

– Allez les jeunes, je vous mets dehors ! C’est votre moment instagram, faites chauffer les smartphones…

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28 janvier 2025 2 28 /01 /janvier /2025 03:35

– Ô mon Pérégrin d’amour, viens que je te couvre de baisers. On ne se voit jamais et voilà que tu m’abandonnes pour un siècle et demi.

– Très chère mère, toujours ton sens de la mesure. Je te ferai remarquer que cette idée de tour du monde, si elle ne vient pas de toi, tu l’as vite reprise à ton compte. Bon, je ne te présente pas Ludmilla, vous avez des amis communs, je crois, Luis, Blaise, Robert Louis et d’autres, j’imagine. Salut Dad. J’espère qu’on dine bientôt parce qu’on n’a rien mangé depuis au moins deux siècles.

– Bonjour les enfants. Le temps de rentrer, de vous doucher et dans moins d’une heure, vous serez devant une bonne assiette de tlacoyos et de tlayudas, pour les amateurs de viande. Allez, embarquez Voyageurs ! Alors Ludmilla, c’est la première fois que tu viens à Mexico ; quelles sont tes premières impressions ?

– C’est grand. Très grand. Trop grand peut-être, mais j’ai hâte de découvrir un peu la ville.

– Tu as raison, quinze fois la taille de Paris, vingt-cinq millions d’habitants, c’est démesuré. Je crois qu’il faut l’aborder comme un ensemble de petites villes qui ont chacune des caractéristiques singulières, chacune a une odeur et une lumière propres. Enfin, tout cela demande de la patience et de la lenteur et vous ne restez que deux jours, c’est encore moins qu’un touriste moyen !

– De la lenteur, oui… continua Nadja. Ah, Swann mon compagnon, mon socio, comme dit Sepulveda, au crépuscule de nos jours, on voudrait, s’il se peut, rejoindre l’aube, mais la Piedra del sol a tourné, nous sommes une espèce en voie d’extinction. Wisely and slow, they stumble that run fast.

– Ça y est, on a perdu Nadja, s’amusa Brad !

– Le mystère des silences et l’impertinence de la lenteur, voilà ce qui se retire quand tout est saturé, quand tout est plein. Le délié de l’existence, voilà ce qui s’éteint.

Personne ne fut étonné de ne pas tout comprendre. Quand Nadja parlait, il fallait plutôt sentir qu’analyser, comme avec un parfum. Ludmilla – wisely and fast – avait quand même pris le temps de prendre quelques notes. Le reste du trajet fut silencieux et on arriva vite à l’appartement de fonction qui se trouvait colonia Polanco. Après une installation rapide, tout le monde se retrouva au salon.

– Bon, apéritif, entrée, plat, dessert, boissons. Tout est là. Chacun se sert et compose son assiette, indiqua Swann.

– Oui mais d’abord, ou pendant, si vous êtes affamés, c’est le moment des cadeaux. Tiens, pour toi, Ludmilla.

– Ah oui ? Donc Nadja, pour ton anniversaire, c’est toi qui offres des cadeaux. C’est sans doute une coutume russo-polonaise. Bon, voyons, qu’est-ce que c’est ? Comme c’est beau ! Qué maravilla. Merci. Merci. Muchísimas gracias. Je devrais dire comme vous, les Français, non je ne peux pas accepter un tel cadeau, c’est trop, vraiment, je ne peux pas… mais dommage, je suis Mexicaine et je dis oui, oui, oui, merci, j’accepte, je prends. El diario de Frida Kahlo. Un íntimo autorretrato. Le Journal de Frida Kahlo. Un autoportrait intime. C’est magnifique. Des poèmes, des dessins, des collages, des réflexions, c’est une œuvre d’art à part entière.

Ludmilla et Nadja, assises l’une à côté de l’autre, feuilletaient l’ouvrage.

– « Alas rotas. Ailes brisées. » C’est étonnant cette référence fréquente aux ailes. Tiens, là encore, « Pies. Para qué los quiero si tengo alas pa’ volar. Des pieds. Pourquoi j’en voudrais si j’ai des ailes pour voler. »

– Oui, les ailes, les pieds. Regarde, « Color de veneno. Couleur de venin. Sol y Luna, pies y Frida. Soleil et Lune, Pieds et Frida ». C’est son corps en miettes, dont elle parle, son corps morcelé, mutilé, désintégré.

– « Yo soy la desintegración » Un pied, une tête, une main, un œil, un sein. Et toujours son fameux monosourcil qui surligne son regard profond comme dans tous ses autoportraits et qui a tant fait couler d’encre. Diego le comparait aux ailes d’un oiseau noir, un merle selon Le Clézio, une mouette peut-être, une colombe selon la chanteuse Chavela Vargas…

Ludmilla se mit à chantonner, ya me canso de llorar y no amenece, je suis fatiguée de pleurer, et le jour ne se lève pas… Paloma negra, paloma negra

– Euh… colombe, mouette, aigle noir… moi je vois autre chose, dit Brad qui se trouvait en face d’elles. Il prit le livre, le retourna et leur montra. Alors ? Non ?

– Ah oui. Zapata ! Les sourcils inversés de Frida sont les moustaches de Zapata, s’écria Ludmilla.

Viva Zapata, hurlèrent-ils en cœur !

Y Viva Chavela !

– Y Viva Ludfrida !

– Ah ah, je pense que notre peintre révolutionnaire aurait apprécié votre joyeuse découverte. Ah, tiens, ça c’est pour toi, mon petit Marco Polo.

– Oh ! Moi aussi j’ai un journal, mais… sans texte ni images. Décidément, je fais tout moi dans cette histoire. Je voyage et j’écris. Et en plus je fais la nounou, enfin le cloud sitter.

– Tu feras tout ça très bien. Tiens, encore un cadeau, dit Ludmilla, et ne t’inquiète pas, tu as droit à 150 kilos sur le cargo.

– Tiens, un livre ! Quelle surprise ! Travels with a donkey in the Cévennes, Robert Louis Stevenson. Et en anglais. Donc tu as aussi pensé à mes devoirs de vacances. Tu me gâtes.

– Je sais. C’est une édition ancienne et illustrée. Regarde, il y a même une dédicace manuscrite. « Never alone in the wilderness of the world, when travelling with U. I. ».

– OK. Première leçon. Donc, ça veut dire, jamais seul dans la sauvagerie…

– « Je ne suis jamais seul dans le désert du monde quand je voyage avec U. » U., je ne sais pas si c’est l’abréviation de You, ou l’initiale d’un prénom. Pareil pour la signature, I. est-ce que c’est I, Moi, ou Irvin ou Iveline…

– C’est charmant et mystérieusement british, ajouta Nadja. C’est émouvant, je trouve, pensez que ce livre a été entre les mains d’une vieille Anglaise, lisant à la lumière d’un feu de cheminée dans un château froid des Cornouailles, un plaid sur les genoux, un ballon de Brandy pas loin. Mais ! C’est curieux, ce livre sent… la cannelle, non ?

– Moi je dirais le pain d’épices…

En attendant, Nubecito faisait des ronds dans le ciel, au-dessus de l’appartement. Le déballage de cadeaux l’ennuyait un peu. Des livres, encore des livres. Mais qu’est-ce qu’ils ont avec les livres ? Bon, d’accord, nous les nuages, on ne lit pas, pour diverses raisons inutiles d’évoquer ici, mais je me demande si l’on ne se prive pas du spectacle du monde à chaque fois que l’on baisse les yeux pour lire. Spectacle du monde, je m’entends, c’est parfois pollué, violent et bête, mais quand même, quand tu lis, tu ne fais rien et pendant ce temps, certains sont très contents d’avoir les mains libres pour faire à ta place. Non ? Peut-être que je deviens un peu parano. Bon, à la limite, des livres d’amour…

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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 03:04

– Quelque chose me dit que tu vas bientôt lire ton deuxième livre, Brad. Moi, ce qui m’a fascinée dans le livre de Sepulveda, ce sont les personnages et surtout le vieux qui lit des romans d’amour,Antonio José Bolívar Proaño – rien que son nom, c’est déjà un poème. Remarque, celui de sa défunte épouse, c’est mieux encore, Dolores Encarnación del Santísimo Sacramento Estupiñán Otavalo, un annuaire à lui tout seul.

– Dis, si je me souviens bien, le tien n’a rien à leur envier ; c’est comment déjà ?

– C’est vrai . Inmaculada Concepción de Santa María de Los Angeles. Et le prénom complet de ma mère, c’est Purificación y Veneración de la Virgen de Guadalupe. Là on passe de l’annuaire au missel. On doit ça à ma grand-mère, c’était censé nous protéger des démons. Encore une histoire qu’il faudra que je te raconte. Tu vois, c’est toi qui fais exprès de me tendre des pièges pour que je me perde dans mes digressions. Donc, le vieux de Sepulveda m’a tout de suite fait penser à mon géant Harlequin. Sa définition des romans d’amour était très précise et m’amusait beaucoup, il fallait : 1. qu’ils soient affreusement tristes ; 2. qu’ils racontent des amours désespérées et douloureuses ; 3. qu’ils aient un happy ending. Ça correspondait exactement à mes lectures. Dans un passage du livre, il y a un des copains du vieux qui lui demande quel genre de livre d’amour il lit, celui avec des gonzesses riches et chaudasses ? (Je traduis de mémoire, mais je ne pense pas trahir beaucoup.) Antonio José Bolívar répond, non, « ça parle de l’autre amour, se trata del otro amor. Del que duele, celui qui fait mal ». Sublime ! J’adore. Je te retrouverai le passage.

Essayant de se frayer un passage parmi les volutes denses, grises et puantes des gaz d’échappement, Nubecito s’était rapproché du bus pour mieux entendre la conversation. Il n’en perdait pas une miette. On parlait de son sujet préféré, les sentiments humains. Je crois que je ne les comprendrai jamais, pourquoi est-ce qu’ils cherchent tous, avec autant d’énergie, à souffrir ? Les méchants, les pervers, les tyrans, on peut comprendre leurs motivations, en plus, ils ne sont pas très nombreux. Vouloir dominer et posséder toujours plus, jouir sans limites, tout rapporter à soi, c’est mal, bien sûr, mais on peut comprendre, disons que c’est l’instinct de survie qui a mal tourné. En revanche, se faire du mal, se nuire à soi, se détruire soi-même, non, et recommencer à chaque génération en connaissance de cause, là, je ne comprends plus. C’est complètement débile. Franchement, je me demande si la race humaine n’a pas été un peu surcotée.

– Voilà donc l’histoire de mon carton de livres. Toujours est-il qu’avec ce trésor de guerre, j’ai tenu plus d’un an parce que, quand j’en finissais trois, j’allais les échanger contre un nouveau chez Fernando, le bouquiniste du marché qui était ravi de renouveler son petit fonds de romans d’amour français.

– Ouf, on arrive. Ce n’est pas plus mal que l’on fasse une petite pause à Mexico. Est-ce que tu as prévu un planning ?

– Non, juste les grandes lignes, répondit Ludmilla en souriant. 21h30, diner avec tes parents. Minuit, dernier délai, au lit parce qu’il faudra se lever tôt. 8h30, rendez-vous avec Karolyn Broad à l’agence. 9h30, départ pour le tour « Diego et Frida, les amants monstrueux ». 18h, retour à l’appartement pour se changer. 21h, diner au Frida, le restaurant gastronomique. Ce n’est pas ce qui me plait le plus, mais ton père y tenait, pour rester dans le thème et parce que c’est l’anniversaire de Nadja ; il dit que c’est un des meilleurs de la ville. J’imagine : farandole d’assiettes vides, collection de fourchettes et tenue correcte exigée. C’est pour nous, ça ! Après-demain, matinée libre pour toi, Nadja m’emmène visiter le musée national d’Anthropologie. L’après-midi, on se retrouve, on a des courses à faire pour ton voyage. Le soir, dernière réunion du comité d’organisation de l’opération Viajes con una bruma ou le tour du monde d’un nuage égaré et du gars du 9-2 qui s’est généreusement et spontanément proposé pour le raccompagner.

Jajaja, ils avaient mis du clown dans ta torta, non ? Bon, merci pour les grandes lignes, je vais attendre pour les détails. Au fait, « les amants monstrueux », vous pensez que ça va donner envie aux touristes de découvrir Frida Kahlo et Diego Rivera ?

– Non bien sûr, répondit Ludmilla en riant. « L’ogre et la boiteuse, les amants monstrueux », j’avais proposé ce titre à Jack, il m’avait dit que c’était insolite, mais pas très cool. Il a finalement préféré, « Frida et Diego, les amants révolutionnaires ». Tiens, voilà tes parents, c’est vraiment gentil d’être venu nous chercher en voiture.

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18 janvier 2025 6 18 /01 /janvier /2025 03:03

– Et ton histoire de géant, raconte-moi la suite, demanda Brad ?

– En effet, il y a un deuxième épisode qui a lieu au commissariat, mais rassure-toi, on passe du grotesque sordide au burlesque tendre. Ça pleure un peu, ça menace, mais aucune petite fille n’a été maltraitée pendant le tournage, continua Ludmilla en riant.  Je ne sais pas si c’est normal, il doit y avoir quelque chose de tordu en moi, mais aujourd’hui, quand je repense à cette histoire, ça m’amuse. Je pourrais être dévastée, mais non, ça me fait rire. Je m’interroge.

– Ludmilla, arrête de t’interroger. Raconte plutôt.

– D’accord. Donc j’ai réussi à m’échapper de la maison et je suis allée me cacher dans les racines du ficus. C’est là qu’il m’a trouvée ; il avançait vite, hagard, faisant des grands gestes désordonnés, marmonnant et toujours en larmes. Quand il m’a vue, j’ai cru lire sur son visage un mélange d’effarement et de soulagement. Ce qui était vraiment drôle – pardon géant français, je ne me moque pas, mais tu m’as bien fait rire ! –, c’est comment il essayait de parler dans un mélange d’espagnol et d’anglais. Évidemment, il ne pouvait pas imaginer que je m’exprimais correctement dans sa langue, moi, enfant de prostituée, vivant dans une modeste cabane. Il voulait aller au commissariat de police pour dénoncer je ne sais quoi. Donc on se retrouve là-bas et il essaie de se faire comprendre par des policiers qui parlaient très bien l’anglais, mais pas le charabia de géant.

« Mi va con la dama et mi visto la chica, esta terriblé, terriblé ! la dama tapa forté con bastone sur la chica et mi esto naked et la chica a visto, esta terriblé, terriblé !  »

Personne ne comprenait ce qu’il disait ni ce qu’il voulait, ils étaient pourtant cinq à l’accueil, attirés par le spectacle qui semblait les distraire. Parmi eux, il y avait Luis qui connaissait Diego et ma situation, il m’a demandé de traduire. Je leur ai donc expliqué la scène en donnant tous les détails. Là, ça riait déjà moins, surtout une jeune policière, sans doute une nouvelle. Brad, tu sais que c’est compliqué la question de la prostitution ici. Pour certains, c’est l’œuvre du diable, pour d’autres c’est une économie souterraine irremplaçable, on parle aussi de pénaliser la demande, bref, en attendant, on ferme les yeux tant qu'il n'y a ni mineure ni lénon, tu sais un proxénète. Comment vous dites ?

– Un maquereau, comme le poisson.

– Pauvre bête ! Donc, la policière, manifestement troublée par mon histoire, dit qu’il faut envoyer les services de protection de l’enfance et me demande de traduire au géant que s’il recommence, ce sera la prison pour lui. « Prisión, si ? Jail. Do you understand, lui dit-elle sur un ton menaçant et convaincant ? » Alors, en découvrant que je parlais français, quelque chose a encore bugué dans son cerveau, il a de nouveau éclaté en sanglots et m’a dit d’accord. La policière a ajouté qu’il devrait me payer une amende, à moi, au titre des daños y perjuicios, mais je ne savais pas traduire dommages et intérêts, alors je lui ai dit qu’il devait me faire un cadeau pour réparer. Il s’est mis à pleurer et à rire en même temps et a dit, « si, si, muchos cados, esta terriblé ». On a quitté le commissariat et il a recommencé avec son charabia, « you voy una roba ou una baga, gusta una baga, what you voy ? » Je lui ai répondu en français quelque chose comme, merci monsieur, j’aimerais bien deux churros. J’ai eu mes churros. Ensuite, il a remarqué le livre que je tenais toujours et quand je lui ai dit que j’adorais lire en français, il s’est illuminé comme le phare de Cabo Corrientes et m’a dit sans changer de langue, « voy livros ? gusta livros ? daccordo, te doy livros ». On s’est donné rendez-vous le lendemain à la plage à six heures. Il m’a apporté un carton avec neuf livres ; que des romances de la collection Harlequin. Un véritable trésor, un des plus beaux cadeaux de ma vie. Deux lui appartenaient, les autres, je ne sais pas où il les avait trouvés.

– Tu vas trouver ça stéréotypé, mais je trouve bizarre, quand même, ce grand bonhomme qui lit des romans d’amour, non ?

– À l’époque je n’avais pas été surprise, ici, on en fait une grosse consommation. Alors bien sûr, pour ce qui est de l’éducation sentimentale et sexuelle des jeunes filles, ce n’est pas terrible ; c’est une littérature d’ouvrières dociles et de secrétaires soumises et pas de guerrières révolutionnaires, mais moi, je les utilisais pour travailler mon français, j’aimais beaucoup aussi les descriptions de vêtements ou d’intérieurs de maison, tout ça était tellement exotique pour moi. Plus tard, j’ai repensé à ces livres quand j’ai lu Un Viejo que leía novelas de amor. Tu te souviens, on a travaillé un extrait pour ton oral du bac.

– Si je me rappelle, le Vieux qui lisait des romans d’amour ? Évidemment, ma note d’espagnol a rattrapé celle de philo ; Sepulveda et toi, vous m’avez sauvé de Spinoza. « El amor es como la picadura de un tábano invisible, pero buscado por todos, l’amour est comme la piqûre d’un taon invisible, mais tout le monde le cherche. » Je crois que c’est le premier livre que j’ai lu en entier. C’est incroyable comment il décrit la jungle amazonienne, tu as l’impression d’entendre les ouistitis hurler et de sentir les moustiques te piquer.

– Tiens, tiens, tu vois, tu as voyagé sans voyager. Eh, regarde, on passe les Jardines Del Recuerdo, on arrive bientôt.

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14 janvier 2025 2 14 /01 /janvier /2025 03:08

Le lendemain, à 11h55 Ludmilla était chez Brad, à 12h10 ils quittaient l’appartement, à 13h30 ils étaient à la gare routière et à 13h40 le bus démarrait – suivi de Nubecito, probablement.

– Toujours aussi organisée, miss Trip-Ludvisor !

– Non justement, il y a un petit changement de programme. On va devoir rester deux jours à Mexico avant de rejoindre Veracruz ou peut-être Altamira, il y a un problème avec le cargo m’a dit Karolyn.

Karolyn Broad était responsable de l’agence Voyage Voyage de Mexico. C’était l’ex de Jack Paradise.

– Tu te rends compte que ce sera ma première visite à Mexico. Pour une Mexicaine, ça craint, non ?

– Oui mais toi, tu as lu les œuvres complètes de Barbara Cartland, ça compense, se moqua gentiment Brad. Au fait, c’est quoi cette histoire de carton de bouquins donné par le géant français, tu m’as intrigué ? Et pour une fois, ça ressemble à un gentil conte pour enfants.

– Aïe ! J’en étais sûre. Je n’aurais pas dû t’en parler. Je veux bien te raconter, mais je te préviens, c’est plus dark que pink, avec Purificación dans le rôle secondaire. En fait, tu as raison, je lis peut-être trop. J’ai toujours pensé que le réel, là, regarde, dehors dans la rue, c’est pauvre, qu’on n’y fait pas de rencontres, qu’on n’y apprend rien et qu’on y vit des événements insignifiants. Depuis qu’on prépare ton voyage, je m’interroge. Toi, tu lis peu, mais tu vas rentrer de ton tour du monde avec une expérience incroyable. Ta mère, elle, elle voyage et elle lit. Moi, je peux te raconter la Sibérie de Cendrars et les Cévennes de Stevenson, mais je n’y suis pas allée. C’est comme pour les circuits touristiques que je vends, je peux les décrire avec enthousiasme, mais je ne les ai pas faits. Alors oui, je m’interroge.

– Tu t’interroges ! C’est nouveau, ça ! Bon, et le conte du géant français et de la petite liseuse mexicaine, tu me racontes ?

– Tranquille, Caballero, on vient juste de passer San Miguel de la Paz, on a le temps. Regarde, Ludmilla sortit un livre de son sac, au début de Mundo del fin del mundo Sepulveda écrit – je traduis vite fait – « je rêvais aux aventures qui me révèleraient les fondements d’une vie éloignée de la lassitude et de l’ennui, alejada del tedio y del aburrimiento ». Je te fais grâce du magnifique cours de ta mère : « l’ennui, la litanie des traductions ». Six heures, quand même, sur les nuances entre ennui, lassitude, fastidio, mélancolie, taedium vitae, le spleen, la saudade et même la toska russe chez Tchekhov. Si elle tient son allure, il nous faudra trois ans pour finir le premier chapitre ! En fait, ce que je voudrais te dire, c’est que moi, je ne rêve pas d’aventures extraordinaires, mon quotidien me comble. Peut-être que je manque d’ambition, mais ça me suffit. J’ai Pap’, je t’ai toi, j’ai mes livres, les cours de Nadja, mes touristes. Je ne m’ennuie jamais. Voilà. Bon, aujourd’hui, c’est vrai, quand je te vois partir, j’ai un doute sur le réel et sur les livres. Comment on apprend la vie ? Est-ce qu’il suffit de voyager pour voyager, est-ce que, si tu ne voyages pas, tu ne voyages pas… enfin, je me comprends. Il est où le monde ?

– Ne me demande pas à moi, c’est trop philosophique tout ça. En attendant que tu écrives el libro del fin del libro, j’aimerais bien mon conte pour adultes.

– Tu insistes. OK, tu l’auras voulu, Brad.

Ouh là. Je crains le pire, s’inquiéta Nubecito. À chaque fois que Ludmilla déroule le film de son enfance, j’ai envie de me cacher les yeux, comme vous faites au cinéma. Je comprends Brad qui est toujours un peu secoué. Je comprends aussi Ludmilla qui raconte sans tricher. C’est sa mère, son enfance, son passé. Elle ne peut pas gommer ça ni colorier en bleu layette.

– Un jour, j’avais huit ou neuf ans, il pleuvait fort et j’étais à la maison en pleine lecture, alors quand ma mère est rentrée avec un client, je n’ai pas voulu sortir et je me suis cachée. Mais bon, se cacher dans une maison qui n’a qu’une pièce, ce n’est pas facile. Donc. Elle commence ses affaires. Moi, ça ne m’intéressait pas, j’étais dans mon livre. J’avais juste remarqué que le client, il devait faire au moins deux mètres cinquante et qu’il jurait en anglais avec un gros accent français, du genre « foque, foque ! ». Tout d’un coup je l’ai entendu hurler, « là, là, yo visto una chica ! ». Ensuite tout est allé très vite. Je te décris le plan. Lui, prostré, le pantalon sur les pieds, répétant en pleurant comme un veau, « una chica, yo visto una chica ! » ; ma mère, seins nus, hurlant comme un cochon, essayant de me donner des coups de balai ; moi, détalant comme un lapin et sautant par la fenêtre. Je me souviens m’être dit alors, surtout ne laisse pas ton livre, sinon elle le déchirera.

Interrompant son récit, Ludmilla sortit deux sandwichs de son sac en disant, tiens j’ai une cubaine pour toi. Ne rêve pas, c’est una torta cubana, ajouta-t-elle en éclatant de rire, de toute façon, je n’ai pas l’équipement pour, ich bin eine petite cylindrée.

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9 janvier 2025 4 09 /01 /janvier /2025 07:11

– J’avais lu tant d’histoires d’amour, elles parlaient toutes d’un bouleversement radical. Tu aimes et tu n’es plus toi-même. Le monde n’est plus le même, les mots changent de sens et la vie change de goût. Là je n’ai pas le temps, mais je te raconterai comment le géant français m’a donné un jour un carton plein de romances, novelas rosas – comment on dit déjà, tu sais, la collection Harlequin ?

– Romans à l’eau de rose.

– Ah oui. Tu ne le croiras pas, mais dans le lot, il y avait même L’Homme de Puerto Vallarta. Je ne me souviens plus des histoires, mais c’était parfait pour mon niveau de français de l’époque, évidemment, pas beaucoup d’informations sur comment « faire une cubaine », mais c’était bien pour le vocabulaire et la grammaire de base. Plus tard, mon histoire d’amour préférée, ça a été celle de Ludo et Lila dans les Cerfs-volants de Gary. Tous les ans je faisais un exposé en cours de français et tous les ans, Gary vendait trente exemplaires de son livre à Guadalajara ; ses héritiers devraient me remercier.

– J’avoue. Et donc, Rodrigo ?

– Euh, mince, je me suis encore perdue. Allez, je repars, suis-moi. Je voulais tester, je voulais vérifier. Je voulais être amoureuse. Sauf que très rapidement – excuse, mais pas le temps pour les détails, je prends un raccourci –, je me suis lassée. Santiago était un chic type, assez drôle et jamais à court d’idées, mais il y a eu un truc rédhibitoire, c’est le poids insupportable de nos silences, ça nous rendait trop proches, trop présents.

No comprendo, tu peux expliquer, por favor.

Que sí, entiendes muy bien. Bon, je développe. Au bout d’un moment, on a eu moins de choses à se dire, bon, ça, ce n’est pas grave, mais quand on se taisait ensemble, c’était terrible. Et si on ne parlait pas, il fallait qu’on fasse, il fallait qu’on agisse, comme pour pouvoir s’ouvrir et respirer. En fait, soit j’étais épuisée par cette hyperactivité, soit je m’ennuyais comme une huitre morte. Alors je me suis dit qu’on devait en parler, je devais lui avouer que je préfèrerais terminer notre histoire. Mais je n’y arrivais pas. La dernière semaine de vacances, il a disparu et m’a dit qu’il allait à Mexico. Ensuite, le jour de la rentrée, je l’ai revu. Il est venu vers moi, je voulais tout lui dire, mais il avait l’air tellement triste que j’ai pensé, je ne sais pas, que son père avait un cancer et que ce n’était pas le moment de rompre. Et là, écoute bien, il me dit à peu près ça, désolé Ludmilla, je sais que je vais te faire beaucoup de peine, mais voilà, c’est fini entre nous, j’ai rencontré Mercedes. Si tu veux bien, on restera amis, tu es une fille super. Blablabla.

– Non, je n’y crois pas. Brad éclata de rire. Tu ne pouvais pas rivaliser avec Mercedes, das ist eine grosse cylindrée. Puis sans transition il continua, OK, merci pour ce partage, mais ça m’étonne que tu ne m’en aies jamais parlé.

– Mais Brad, c’est juste que…

– … tu ne voulais pas me rendre jaloux.

– Hein ? N’importe quoi. Tu es mon meilleur ami, tu es comme mon frère. On n’est pas jaloux de sa sœur. C’est simplement que j’avais complètement oublié. Ou-bli-é. Mais vraiment. Comme un détail trop insignifiant pour être visible, un nanoévènement. Ah, une chose encore. Je sais que je parle beaucoup, mais parfois quand on est ensemble, on se tait. On peut rester des heures ensemble sans parler. Ça ne m’a jamais pesé. Pareil avec Pap’. Maintenant je le fais moins, mais avant on partait en mer ensemble, on pouvait passer la nuit entière sans dire un mot et ce n’était jamais gênant. Bon on est arrivés, enchaîna-t-elle sans changer de ton ni de rythme. Timing parfait. Je dors chez moi, j’ai des courses à faire demain matin, on se retrouve chez toi à midi pour prendre le bus pour Mexico ; tes parents y sont et nous attendent pour la soirée. Toi, tu dois préparer ton havresac. Adios, voyageur blanc !

– Chao. Euh, mon quoi ? mon havre sac, demanda-t-il ? Mais Ludmilla était déjà loin.

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5 janvier 2025 7 05 /01 /janvier /2025 03:38

– Bon, je te raconte mon histoire avec Santiago, mais ne me reproche pas de t’ennuyer si tu trouves ça fade. Au fait, Brad, tu as vu Nubecito récemment ?

– Zut, c’est vrai qu’on l’oublie tout le temps. Diego m’a dit de ne pas m’inquiéter, si je ne sais pas où il est, lui, il sait où je suis. Il te suivra como tu sombrera, comme ton chapeau.

– Tu es sûr d’avoir entendu ça, Brad ? Il n’aurait pas dit plutôt como tu sombra, comme ton ombre.

– Hein ? Ah oui ? C’est ça ! Je devrais savoir, Sol y sombra, c’était mon livre d’espagnol au collège. Avoue aussi que vous êtes compliqués : sol, ce n’est pas le sol, c’est le soleil et ombre, ce n’est pas l’ombre, c’est l’homme… Et-Brad-bada, boum-boum, mais-ne-sombra, bam-bam !

– Ah ah, bravo pour ce petit rap de la sombra ? En attendant, je trouve cette idée d’ombre vraiment intéressante. Tu sais que Stevenson n’a pas écrit que son voyage dans les Cévennes mais aussi The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde. Alors, aurions-nous affaire à un nouveau Docteur Jekyll and Mister Brad ! Tu aurais un double, bad et sombre, que tu évacuerais en l’extériorisant sous forme de nuage pour ne conserver que la meilleure version de toi, glad et solaire ? Non ? Qu’est-ce que tu en dis ?

– Ouh là, doc Lula, Sir Brad, il vous dit parle à mon ombre, ma tête est malade ?

– Euh, désolée, no tengo la réf, enchaîna Ludmilla dans un magnifique fragnol.

En effet, je suis là, pensait Nubecito. Merci de vous inquiéter, j’aurais aimé que l’on m’accorde une existence sommaire et une autonomie relative, mais finalement, peut-être que je ne suis que le dedans exilé de Brad. Après tout, ça ne fait rien, parce qu’on ne dépose pas son ombre comme on pose son sombrero, si je puis me permettre ! Bon, mais là, elle s’éloigne de son sujet la petite Ludmilla. J’attends avec impatience qu’elle raconte son aventure avec Santiago. Les sentiments humains, je les aime en histoire plus qu’en analyse.

– Mince, on est déjà devant le Hard Rock. Bon, ça me laisse dix minutes pour Santiago, c’est assez. Donc, en fin de première, quand toi tu as passé ton bac, tu es parti trois mois en France pour les vacances. Moi je suis restée seule, et un jour j’ai rencontré Santiago à la plage. On a bavardé, mangé des churros, c’était vraiment cool et je voyais bien qu’il ne voulait pas que des churros. Dans ma tête je me disais que je pourrais peut-être sortir avec lui. Pour voir.

– Pour voir ! Mais tu es sérieuse ?

– Oui, voir ce que c’est que d’avoir un amoureux. Alors, je résume, on est sortis ensemble. D’abord il y avait le côté sexe. Même si ce n’était pas ce qui m’intéressait le plus, j’étais curieuse. Tu sais que je n’ai pas eu besoin de You Porn pour faire mon éducation sexuelle. J’avais professeur Purificación à la maison, alors je connais, sodomie, fellation et… comment on dit en français, titty-fuck ?

– Branlette espagnole, dit Brad très fier, pour une fois que je t’apprends un mot.

– Sans blague. Trop drôle. Les Espagnols disent hacer una cubana, faire une cubaine, en Argentine, ils disent faire una turca, une turque et nous ici, on dit faire una rusa, une russe. Tu comprends, c’est toujours une étrangère qui fait des cochonneries avec ses gros seins. On ne peut pas imaginer sa sœur ou sa mère en train de faire la chose. Enfin, si, moi je peux.

– Bon, là tu t’éloignes un peu de ton sujet.

– Ah bon ? Toi qui préfères l’errance au parcours, tu n’aimes pas mes digressions. Tout d’un coup le camino te semble un peu lent et tortueux et tu voudrais une autopista directe. Je t’ai choqué. Allez, c’est vrai, tu as raison. Excuse-moi de parler de façon aussi crue. Tu comprends, je n’ai jamais cherché à effacer mon passé, je ne veux pas raconter ça à la terre entière, mais je ne veux pas non plus gommer toute une partie de ma vie, c’est mon histoire, c’est mon passé, donc c’est moi et oublier, ce serait comme m’amputer.

– D’accord…

– Alors je continue. Donc, je voulais savoir ce que l’on ressent vraiment, parce que pour les hurlements de plaisir de Purificación, je ne suis pas idiote, j’ai vite compris que ça faisait partie de la prestation. Mais en fait, ce qui m’intriguait surtout c’était le sentiment amoureux. Qu’est-ce qu’on ressent quand on est amoureuse ?

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2 janvier 2025 4 02 /01 /janvier /2025 03:45

Jack Paradise était le patron et fondateur de l’agence Voyage voyage où travaillait Ludmilla. Il était l’un des rares Américains à avoir émigré au Mexique, il y a plus de trente ans. Même s’il se limitait maintenant à l’Amérique du Sud, il partait régulièrement tester de nouveaux « produits » qu’il voulait toujours « propres et insolites ». Jack (enfin, c’est ainsi qu’il se faisait appeler, mais on a l’habitude, ici, d’un certain flottement concernant les noms) envoyait parfois Ludmilla accompagner des groupes francophones sur ces tours. Elle préférait ça à rester derrière le comptoir, même si elle n’était pas dupe sur le caractère insolite du tour. Tout le monde réclame de l’insolite et toutes les agences, évidemment, en vendent. Elle faisait son possible pour éviter les spots incontournables où s’agglutinaient en masse les touristes guidés au mètre près par la géolocalisation et désireux de refaire le selfie vu mille fois sur Instagram.

C’était une mission difficile, d’autant qu’on lui demandait souvent d’aller sur les lieux instagrammables. Concertant sa route du Tequila (elle aimait garder le masculin, ça faisait d’ailleurs plus insolite), elle essayait tout de même de proposer un cocktail complexe et original à ses clients en mélangeant savamment différents ingrédients. Un peu de mythologie, d’histoire préhispanique et de sociologie moderne ; une balade au cœur des champs d’agaves bleu ou sur les pentes du volcan ; la visite d’une distillerie avec explications sur le processus d’élaboration, de la plante à la distillation, en distinguant les méthodes ancestrales et les techniques industrielles modernes. Elle ajoutait quelques touches anecdotiques et culturelles. Elle citait Les Mandarins de Simone de Beauvoir, « nous avons flâné sur l’avenue Jalisco, dans ses marchés miteux, ses dancings, ses music-halls, nous avons rôdé dans la zone et bu du tequilla dans les bars mal famés ». Devant le portrait de Frida Kahlo sur les étiquettes des bouteilles, elle en profitait pour parler un peu de la grande artiste mexicaine, son anticonformisme et sa haine du capitalisme (qui manifestement ne lui en avait pas tenu rigueur). Elle élargissait parfois en évoquant son mari Diego Rivera et le muralisme – « d’ailleurs, pour ceux que ça intéresse, demandez-moi, on a un parcours passionnant à Mexico, “Frida et Diego, les amants révolutionnaires” qui se fait en trottinette électrique ». Elle veillait à ne jamais ennuyer et ne restait pas plus de cinq minutes sur le même thème, un peu comme dans les grandes sections de classes maternelles.

Enfin, avec supplément parce que l’offre était exceptionnelle, elle proposait deux « expériences immersives et initiatiques » : plutôt que d’en rester à une dégustation classique des différentes qualités de téquila, elle invitait à composer soi-même son cocktail ; pour parachever cette journée inoubliable, on pouvait dormir dans des barricas gigantes, chez Carlos, au milieu des agaves – avec une question subsidiaire, fallait-il traduire barrica par barrique, baril ou fût ? Au-delà des chicaneries linguistiques, cette nuit en barrique était l’occasion d’« une expérience sensorielle et métaphysique », celle de penser comme une tequila en passant par toutes les étapes de maturation du précieux élixir. Bien sûr, idéalement, il fallait séjourner trois ans dans ladite barrique pour espérer atteindre le niveau ultime, extra añejo, avec un nouveau problème de traduction doublé d’un problème philosophique : fallait-il dire, vieilli ou mature ? C’était aussi le moment des blagues sexistes qui revenaient systématiquement, quelle que soit l’origine des groupes. - Monsieur : ma chérie ne restera pas plus d’une nuit, déjà demain matin, face au miroir, elle sera horrifiée ; -Madame : trois ans, ça ne sera pas assez pour mon chéri. La route du Tequila avait beaucoup de succès, plus que la route des châteaux que Jack pensait retirer de son catalogue !

– Quelle vie extraordinaire ils auront eue, Frida et Diego, là on est bien sur du parcours insolite. Amants passionnés, défenseurs de la cause indienne, artistes mondialement reconnus... Tu savais que Frida avait hébergé Trotski pendant son exil et qu’ils avaient eu una aventura avant qu’il ne soit assassiné avec un piolet d’alpiniste ! Quelle mort insolite !

– Et toi, tu as déjà eu un amoureux, demanda Brad à brûle-pourpoint ?

– Quoi ? Ce sont les effluves de tequila qui t’inspirent cette question bizarre, s’étonna Ludmilla. Bon, OK, je te réponds. Donc, non. Enfin, oui mais non. Disons que j’ai déjà eu un amoureux, mais que je n’ai jamais été amoureuse. Tu te souviens de Santiago en première S ?

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29 décembre 2024 7 29 /12 /décembre /2024 03:33

Le départ fut programmé fin avril, non parce que c’était la fin du deuxième semestre universitaire, mais pour éviter de traverser la Sibérie en plein hiver. Aussi parce que, selon Diego, Nubecito grandissait et s’impatientait. Il avait fallu s’organiser un peu, ce qui n’était pas le fort de Brad qui prétendait, lui qui voyageait depuis tout petit en classe business, qu’il fallait savoir se perdre et improviser pour bien cheminer.

– C’est Maman qui cite toujours Neruda, Camino no camino… comment c’est déjà ?

– C’est vrai, Nadja adore ce poème, « Caminante, no hay camino, se hace camino al andar, Voyageur, il n’y a pas de chemin, c’est en marchant que le chemin se fait ». C’est de Machado.

– Exactement ce que je disais : y’a-pas-d’camino, no-no, c’est-juste-de-l’impro, yo-yo, continua-t-il !

– Tu proposeras cette traduction à ta mère, dit Ludmilla en riant ; en attendant, c’est-l’bus-ou-l’auto, go-go, qui-fait-l’camino, co-co.

Je ne sais pas vous, mais moi, ces deux-là, ils m’émeuvent, pensait Nubecito sous le charme des pitreries des deux amis. Enfin, je dis qu’ils m’émeuvent, en fait, c’est justement ça qui me turlupine. Nous autres nuages, nous n’avons pas d’émotions. Ils disent de nous, en bas, qu’on est calmes ou en colère, qu’on sème la mort ou donne la vie, mais en fait, on n’est rien que des amas gazeux insensibles et sans intention. Pas de sentiments, pas d’émotions ; est-ce qu’on doit le regretter ? J’hésite. Depuis que je regarde de près les humains, je suis fasciné par leurs sentiments. C’est ce qu’ils ont de plus grand, de plus intense, de plus monstrueux aussi ; c’est unique. L’intelligence, on la trouve chez d’autres ; pareil pour la socialité ou l’organisation ; pour le beau, ils ont du potentiel, mais ils ne sont pas les seuls non plus (et je ne parle pas que d’un ciel de traîne au coucher du soleil sur les côtes hawaïennes !). Mais les sentiments, tous les sentiments, aussi bien la haine que l’amour, là, c’est énorme, c'est surhumain. Enfin, je me comprends. Comment ils ont pu inventer ça ? Je pense à l’amour de Diego pour sa fille – mais cet amour, il est plus fort que mille cyclones et cent tsunamis !

Ludmilla s’était occupée de la première partie du voyage, de Puerto Vallarta à Veracruz. Une première étape de presque cinq heures de bus pour rejoindre Guadalajara où elle avait une chambre à la cité universitaire. Le billet coutait 607 pesos avec la réduction étudiant. C’était une somme conséquente pour Ludmilla, mais Brad savait qu’il ne devait pas lui proposer de payer pour elle. Quand ils sortaient dîner ou boire un verre, ce qui arrivait assez rarement au demeurant, c’était chacun son tour, parce qu’elle n’acceptait pas d’être toujours invitée, mais refusait aussi de partager l’addition : c’est ce que font des collègues de bureau, pas des amis. Il y avait néanmoins deux choses qu’on pouvait lui offrir, et sans limites : des churros au chocolat et des livres.

Ludmilla aimait les livres. Tous les ans elle travaillait comme hôtesse à la Feria Internacional del Libro de Guadalajara, une des plus grandes foires du livre au monde. Ça lui permettait de gagner un peu d’argent. Mais elle savait bien tout ce qu’elle devait aux livres, beaucoup plus que quelques milliers de pesos ; elle leur devait la santé mentale, ni plus ni moins, peut-être même la vie.

Son enfance, dans un environnement tellement sale et violent, elle l’avait traversée grâce à Diego et aux livres. Elle avait beaucoup lu, mais pas pour s’évader, pas pour compenser, pas en s’inventant un monde magique et douillet, au contraire, elle avait lu pour apprendre la vie.

À propos de livre, elle devait en récupérer un à la librairie Carlos Fuentes. Voilà trois semaines qu’elle le cherchait. Elle avait fait tous les libraires et les bouquinistes de la ville, avait chargé un ami de chercher à Mexico, mais en vain. Elle avait bien son propre exemplaire, mais aurait préféré ne pas s’en séparer. Finalement, c’est un vendeur de la librairie qui lui avait trouvé un exemplaire d’occasion sur Mercado libre, l’ebay mexicain, pour deux cents pesos, « couverture tachée, quelques pages cornées, mais état acceptable ». C’était en fait un magnifique objet, une édition ancienne de Travels with a donkey ; il y avait une dédicace à peine lisible, quelques passages soulignés, et, fait incroyable, le livre sentait le pain d’épices, mais vraiment. Elle voulait l’offrir à Brad ; avec son anglais de collégien, ça lui prendrait une bonne partie du voyage pour le déchiffrer.

Le bus arrivait à Tequila, à une heure de Guadalajara. Ludmilla connaissait bien les lieux pour y emmener des touristes de temps en temps faire la ruta del Tequila.

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24 décembre 2024 2 24 /12 /décembre /2024 08:44

Brad finit par se laisser convaincre, sans enthousiasme excessif, mais sans résistance opiniâtre, égal à lui-même, donc. Il ferait ce tour du monde et raccompagnerait Nubecito à Hawaii.

La petite famille se retrouva un weekend dans une maison louée au bord de la plage de Mismaloya, à trente minutes de Puerto Vallera. Il s’agissait de finaliser le projet.

– Brad, demanda Ludmilla, tu te souviens du livre du chat qui apprend à voler à une mouette ?

– Bien sûr, comment oublier ? Tu me l’as lu et relu. Combien de fois ? mille fois ? et tu avais un livre en français et un en espagnol et tu lisais une phrase dans une langue et la suivante dans l’autre. Grâce à Sepulveda, toi tu as appris le français et moi, j’ai appris à rêver.

– Rappelle-toi ce passage qu’on aimait tant. Quand l’humain entend le chat Zorbas lui raconter l’histoire de la mouette, évidemment, il n’en croit pas ses oreilles, alors il dit : « Y si todo esto es un sueño, qué importa. Me gusta y quiero seguir soñándolo. Et si tout ça est un rêve, je m’en fiche. Ça me plaît et je veux continuer à rêver. » Et après, toi, tu répétais tout le temps dans ton espagnol perso, « mais qué importa ! Hein, qué importa ? ».

– C’est vrai. D’ailleurs tu ne trouves pas que l’histoire de Nubecito ressemble un peu à celle de la mouette Afortunada ? Ton père ne serait pas un plagieur, pas hasard ?

– Plagieur ou plagiaire, interrogea Ludmilla ? Bof, qué importa, ajouta-t-elle hilare !

C’est étonnant comme les contraires s’ajustent parfois. Tout opposait ces deux jeunes et pourtant ils étaient parfaitement complices et inséparables. Ludmilla avait retrouvé Brad au lycée français de Guadalajara lors du deuxième séjour au Mexique de la famille. Ludmilla y avait été admise dès la cinquième parce qu’elle était déjà quasi-bilingue, sans que personne ne comprenne comment une fille de pêcheur analphabète, orpheline de sa mère puisse parler aussi bien le français. Brad y avait été admis parce qu’il était le fils du nouveau Conseiller culturel. Quand ils se retrouvèrent, elle avait sauté une classe et était déjà en première, il en avait redoublé deux et était encore en terminale. Ils se sont tout de suite reconnus et ont poursuivi leur amitié interrompue brutalement sept ans plus tôt comme s’ils n’avaient jamais été séparés. Après le bac, Ludmilla avait rejoint Brad à l’université pour étudier le commerce international. Lui, parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre, elle, parce qu’elle voulait gagner sa vie correctement pour changer le moteur du bateau de son père et lui acheter une maison.

Les cours n’étaient pas passionnants. Heureusement, tous les mercredis soir, elle suivait le cours de littérature de Nadja. Cette année, justement, c’était sur les littératures du voyage, Cendrars, Rumiz, Sepulveda et Stevenson. Son cours s’intitulait « Par-delà les frontières, d’une langue à l’autre : récits de voyage et voyage des récits ». Nadja était polyglotte : trois langues maternelles, le russe, le polonais et le français, deux langues apprises jeune et vite maîtrisées, l’anglais et l’espagnol, plus une bonne connaissance de l’italien et du portugais. Elle faisait son cours moitié en français, moitié en espagnol et citait toujours les œuvres dans le texte. Ludmilla était aux anges ; elle était, quant à elle, quasi bilingue espagnol-français, avait un très bon niveau d’anglais et commençait à se débrouiller en italien. Les ouvrages au programme étaient Travels with a donkey in the Cévennes de Stevenson, en anglais donc, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France de Cendrars, Mundo del fin del mundo de Sepulveda pour l’espagnol et, pour l’italien, La leggenda dei monti naviganti de Paolo Rumiz. Ludmilla aimait la littérature, mais plus encore les langues, toutes les langues, toutes ces musiques du monde qui font danser les choses sur des rythmes et des modes différents.

– Quelle coïncidence émouvante, pendant que l’on lira Cendrars décrire son voyage, toi, mon bourlingueur d’amour, tu seras vraiment dans le train, dit Nadja à son fils. « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? Oui, nous le sommes, nous le sommes. Entends les sonnailles de ce troupeau galeux Tomsk Tcheliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune… Ce voyage est terrible », récita-t-elle de mémoire.

– Tu pourrais te mettre au russe, Ludmilla, ajouta Swann, qui le comprenait mal et le parlait peu, c’est tout un autre monde que tu découvrirais.

– Oui, j’adorerais le faire un jour. Les langues étrangères m’enchantent. C’est vrai qu’elles nous transportent dans des contrées de pensée lointaines, mais j’aime plus encore ce que cela fait à mon corps, à ma bouche, à mes bras.

Swann plissa le front ; Nadja souriait.

– J’aime les idées propres aux langues, mais j’aime surtout leur goût.

Nadja jubilait ; Swann fronça les sourcils.

– Moi, je ne sais pas comment ça rentre dans vos têtes, tous ces mots étranges et tous ces verbes irréguliers, j’ai déjà du mal avec le français, poursuivit Brad. Mais bon, avec Diego on ne parle qu’une seule langue, pas la même, et pourtant on se comprend très bien.

– Ah pardon, Brad, Diego est parfaitement trilingue, outre le mexicain, il parle aussi le nuage et la vague, ajouta Swann provoquant un éclat de rire général.

Ah ah ah, humour d’humains, commenta Nubecito, toujours au-dessus d’eux. Il doit me manquer quelque chose pour comprendre le sens caché de leur blague. Je m’étonne quand même que seul un vieillard à la culture limitée et à la vue basse parvienne à me voir et m’entendre. Ou peut-être est-ce à eux qu’il manque quelque chose et devraient-ils apprendre à penser comme un nuage.

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21 décembre 2024 6 21 /12 /décembre /2024 03:54

Brad s’était calmé. De toute façon, il n’était jamais irrité très longtemps ni très profondément. Les événements de la vie semblaient glisser sur lui comme une goutte d’eau sur une feuille de songe, mais, même en l’observant de près, il était difficile de savoir s’il s’agissait d’indolence ou de maîtrise. Et puis, une petite partie de lui commençait à s’intéresser au projet, peut-être cette petite case au fond de son cerveau qui avait retenu le joli mot de Ludmilla : ce voyage sera bien pour nous. Mais parce que c’était un homme, malgré tout, il continua de manifester son opposition.

– Explique-moi pourquoi tu ne le fais pas toi-même ce voyage, Ludmilla ?

– Mais Brad, tu le sais bien, il y a mille raisons pour moi de ne pas faire ce voyage que j’adorerais faire. Et pour n’en citer qu’une, mon père. Il ne pourrait pas se passer de moi plus d’une semaine. Et pas seulement pour des raisons matérielles évidemment. Mais tu sais quoi, je ne pourrais pas me passer de lui non plus. Tu sais ce que l’on a vécu ensemble, tous ces naufrages et tous ces sauvetages, c’est un miracle que l’on ne soit pas complètement détraqués.

À propos des raisons matérielles, il y avait cette boîte en fer blanc dans le tiroir de la commode. Diego y déposait l’argent de sa pêche et Ludmilla était censée y puiser pour payer ses études et sa vie à Guadalajara. Mais ce que Diego ne savait pas, n’ayant aucune idée de ce que coûte un livre, une location ou un ordinateur, c’est que Ludmilla alimentait aussi la boîte. Quant aux naufrages, le plus terrible sans doute fut celui du départ de sa mère qui, non contente de les abandonner, tenta de brûler la maison et eux avec.

Certains lecteurs pourraient ici s’agacer et reprocher à l’auteur de perdre son fil, d’oublier son histoire et de négliger certains personnages. Eh bien soit, revenons à Nubecito qui était justement en train de s’interroger en entendant Ludmilla. Le mal. Oui, voilà bien une autre question qui me tracasse, le mal, pensait le jeune cumulus. D’où il vient le mal ? Purificacíon était-elle devenue mauvaise, un jour ? Et chez nous, je pense aux cyclones qui noient les pêcheurs, détruisent les cases et arrachent les cocotiers. D’où ils viennent les cyclones, qu’est-ce qu’ils étaient avant et qu’est-ce qu’ils deviennent, après ? Est-ce qu’avant, ils étaient des petites brises qui jouaient avec les vagues, gonflaient les voiles et rafraichissaient les soirées d’été ? Ou bien est-ce que, tout d’un coup, à partir de rien, ils existent et ils sont déjà mauvais ? Et qui devient mauvais ? Seulement quelqu’un qui avait déjà du mal en lui, en tout petit, comme une graine de mal ? Ou bien est-ce que toutes les petites brises peuvent ou pourraient devenir un jour des tempêtes monstrueuses ?

– Autre chose, Brad, j’ai réfléchi à ce que tu disais à propos d’Ola, c’est vrai qu’il n’y a que Papa qui l’a entendue parler, il n’y a que Papa qui distingue Nubecito des autres nuages, et je ne sais pas si c’est vrai, mais ça ne peut pas être faux. Papa ne peut pas mentir et s’il croit à cette histoire, alors elle est devenue vraie pour moi, en un sens. En un sens qu’on doit trouver. Ce voyage va tous nous éloigner, beaucoup. D’accord, on est très liés, tu sais que j’aime tes parents, toi aussi je t’aime bien, je sais aussi que tes parents ont une vraie affection pour mon père, quant à toi, tu es comme son fils, il t’adore et tu lui rends bien. De loin on dirait une famille parfaite, comme dans les publicités. Mais il y a encore quelque chose de faux, enfin, je ne sais pas comment dire, quelque chose qui reste en surface. En fait voilà, il y a quelque chose qui nous manque et ce voyage, je te le parie, ce voyage peut nous le donner.

– Mouais… Comme d’habitude, je ne comprends pas tout ce que tu dis. Sans doute la barriera linguistica, risqua-t-il en faisant rire Ludmilla.

Barrera idiomática, c’est mieux, répondit-elle. Bon, en attendant que tu réfléchisses, je vais préparer notre première étape jusqu’à Veracruz. Je fais voyager les gens dans le monde entier et moi, je ne suis jamais allée plus loin que Guadalajara.

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17 décembre 2024 2 17 /12 /décembre /2024 03:21

– Mais qu’est-ce que vous avez tous avec cette histoire de tour du monde. Et toi Ludmilla, depuis quand tu décides de ma vie. Tu n’es pas ma mère. D’ailleurs même ma mère n’a pas à décider de ma vie. Et d’abord il est où ce Nubecito ? Je regarde dans le ciel, alors oui j’en vois des nuages, mais je ne vois pas de Nubecito, pauvre petit nuage abandonné par sa copine la vague Ola et récupéré par le brave pêcheur Diego. Non, mais vous êtes tous devenus fous. Fais-le, toi, ce tour du monde.

– Écoute Brad, je comprends que tu sois un peu énervé. Pour le reste, justement, je ne comprends pas tout. Mais je le sais, ce voyage, tu dois le faire. Pas pour te changer, pas pour devenir un homme ou je ne sais quoi, mais pour devenir ce que tu es déjà, mais pas encore – enfin, je n’arrive pas à t’expliquer clairement. Tu es mon meilleur ami. J’aime ta lenteur, j’aime ta féminité, j’aime ton indolencia – je ne sais pas comment on dit en français –, j’aime que tu n’aies pas envie de devenir plus ceci ou plus cela. Mais je crois que ces qualités ont besoin du voyage pour s’épanouir. Tu te rappelles, Nadja dit souvent, “le voyage n’est pas affaire de déplacement, au contraire, il vous place”. Je crois que je commence à comprendre ce qu’elle veut dire. À la fin, bien sûr, c’est toi qui décideras. Ce que je sais, ou plutôt ce que je sens, c'est que ça sera bien pour toi, et ça sera bien aussi pour nous.

– Je suis d’accord, c’est moi qui déciderai. Bon, je vais faire un tour.

Brad était encore contrarié. Une partie de son cerveau avait pourtant entendu et retenu, sans les analyser, ces derniers mots, « pour nous ».

Brad et Ludmilla se connaissaient depuis longtemps. Ils s’étaient rencontrés lors de la première affectation de Swann au Mexique, il y a une quinzaine d’années. Il était chargé de développer le réseau des alliances françaises. Nadja terminait sa thèse sur le surréalisme et la guerre (« ils éteignent les étoiles à coups de canon », les poètes peuvent-ils les rallumer ?). Cette rencontre est encore une histoire dans l’histoire – et qui aurait pu très mal finir.

Un soir, alors que la petite famille rentrait à l’hôtel, il devait être dix ou onze heures, ils remarquèrent une fillette seule sur la plage qui fixait le large ; ils échangèrent quelques mots en espagnol. Elle attendait son père. Deux jours plus tard, à la même heure et au même endroit, ils la revirent. Intrigués, ils s’assirent à côté d’elle et entamèrent une conversation. Ludmilla avait sept ans et parlait beaucoup et vite. Ils apprirent qu’elle attendait le retour de la barque de son père qui pouvait rentrer ce soir, ou peut-être demain. Sa mère l’avait chassée de la maison, comme chaque fois qu’elle y ramenait ses clients. « Ma mère est une putain et quand mon père n’est pas là, elle ramène les hommes à la maison, c’est mieux payé qu’au bar, dit-elle sans émotion, donc, comme il n’y a qu’une pièce, elle me met dehors. » Abasourdis, Swann et Nadja essayèrent de dire quelque chose, mais rien ne vint. « Ça va, je suis habituée, c’est juste que je m’inquiète pour mon père, sa barque est usée et son moteur tombe en panne parfois. » Toujours incapable de réagir, Nadja parvint quand même à lui proposer de manger des churros au chocolat avec eux.

Ils se donnèrent rendez-vous le lendemain pour aller faire une balade ensemble. Ludmilla les retrouva à dix heures. « Papa est rentré hier juste avant le matin, mais il n’avait qu’un petit thon jaune alors ma mère était furieuse, elle l’a frappé et lui a dit de repartir pêcher et de revenir avec de l’argent s’il voulait manger. » Ludmilla resta deux jours complets avec eux. « Ma mère ne s’apercevra pas que je ne rentre pas et si elle s'en aperçoit, elle sera contente. »

Ils se revirent souvent pendant ces années. Ludmilla était une enfant adorable, vive, joyeuse et tellement mature et intelligente. Elle apprit rapidement suffisamment de français pour communiquer avec Brad qui parlait mal l’espagnol.

Un soir, alors qu’ils la raccompagnaient, Nadja, après en avoir parlé à Swann, dit ceci à Ludmilla. Elle n’aurait pas dû. Ils n’en reparlèrent jamais ensuite, mais y pensaient encore parfois, quinze ans plus tard.

– Écoute Ludmilla, on est tellement heureux quand on est tous ensemble. On voulait te proposer quelque chose. Ta mère ne s’occupe pas de toi et ton père est souvent en mer. Alors si tu veux, on pourrait t’adopter, en échange, on aiderait ton père, pour son bateau. »

Ludmilla s’était alors figée, crispée, avait tendu ses poings fermés et menaçants vers Nadja, lui avait jeté un regard haineux et dit, « ma mère est une putain, mon père est vieux, et donc vous voulez m’acheter. Alors, je coûte combien ? Hein, combien ? ». Puis elle était partie en hurlant « vous n’êtes pas assez riches, je suis trop chère pour vous ».

Ils ne se virent plus pendant presque dix ans.

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12 décembre 2024 4 12 /12 /décembre /2024 03:00

Brad et ses parents (Helena et Côme) étaient convenus d’un appel en visio sur leur groupe WhatsApp.

– Est-ce que vous m’entendez bien, c’est Nadja, dit la mère, moi je vous vois. Je suis encore à la fac, j’ai cours dans une heure. J’espère qu’il n’est rien arrivé de grave ?

– Bonjour chérie, bonjour les enfants, bonjour Diego, c’est Swann, dit le père. J’espère que c’est vraiment important parce que je suis avec la délégation française à Buenos Aires, nous sommes chez Nadal, pas Raphaël mais Romain, l’ambassadeur.

Ah oui, un mot sur les prénoms. Helena et Côme s’étaient rencontrés en hypokhâgne à la fin des années 80. Il avait 18 ans et venait d’une famille de la bourgeoisie lyonnaise ; elle en avait 17, issue d’une famille très aisée et francophile de Saint-Pétersbourg, elle avait quitté la Russie quelques années avant. Ils partageaient un amour pour la littérature et croyaient dans le pouvoir révolutionnaire de la poésie. Rapidement, ils partagèrent aussi leurs rêves, leurs combats et, finalement, leur lit. Deux ans plus tard, plutôt que de se donner des alliances, ils se donnèrent des prénoms, parce que « nommer, c’est flatter le destin », disait Helena. Helena devint donc Nadja, parce qu’elle aimait Breton et le surréalisme. Côme devint Swann, parce que Proust était son Dieu et La Recherche, sa Bible. (Nul ne sait à ce jour, pourquoi, imitant ses parents, Jean-Hugues se faisait appeler Brad.) Aujourd’hui, Swann était conseiller culturel à Mexico et Nadja, chargée de cours à Guadalajara.

– Salut Dad, salut Mam, voilà, c’est une histoire de fous, je vous passe Ludmilla qui va vous expliquer.

– Bonjour, c’est vrai, c’est très très ouf, dit-elle dans un français remarquable, mais je vais laisser papa vous expliquer.

– Hola amigos, c’est Diego.

– Mais oui, ils savent, ils te voient Papa, vas-y parle.

– Ah c'est vrai, alors voilà. J’ai trouvé Nubecito il y deux nuits, au large, et Ola m’a demandé de le raccompagner chez lui, à Hawaï, mais c’est trop loin pour ma barque, alors j’ai demandé à Ludmilla de trouver une solution, parce que j’ai promis. Il est là, Nubecito, et aussi, Ola, elle est morte.

– Mon Dieu, mais c’est terrible, s'exclama Nadja, est-ce que le corps de la mère a été retrouvé ? Bien sûr, on va s’occuper de rapatrier le petit. Swann s’occupera des formalités et on prendra tout en charge. Vous avez bien fait…

– Attends Nadja, c’est autre chose, précisa Ludmilla. Nubecito est un jeune cumulus et Ola était une vague.

– Interloqués, Nadja et Swann, se taisaient.

– Ola est là-haut maintenant, continua Diego, elle nous regarde, je ne peux pas la décevoir.

Alors là, je ne vais pas intervenir, mais quand même, ils disent n’importe quoi, remarqua Nubecito. Là-haut, et je sais de quoi je parle, il n’y a rien à part des nuages et des oiseaux, et plus haut encore, c’est vide et c’est froid. Personne ne survivrait, pas même un mort, enfin, je me comprends. Non, la mort, elle se passe en bas. Sous le sable, sous la terre, mais après, Ola doit savoir, moi je ne sais pas.

– Allo ! Vous êtes toujours là ? Dad ? Mam ?

– Ben oui, ils sont là, regarde, on les voit, s’amusa Diego. Ludmilla, explique-leur pour le voyage.

– D’accord. Bon, j’ai réfléchi et pour raccompagner Nubecito, j’ai pensé qu’il faudrait aller jusqu’à Veracruz en bus, de là embarquer pour Hambourg, après, rejoindre Moscou, peut-être par la Lettonie, ensuite Vladivostok par le Transsibérien, puis le Japon et Hawaï.

– Magnífico, s’illumina Swann, et pour accompagner Nubecito, évidemment vous avez pensé à…

– … à qui, s’inquiéta Brad ?

– … mais oui, se réjouit Nadja à son tour, quelle merveilleuse idée. Brad, mon grand amour, comme tu vas me manquer, ça va être tellement long, mais quel voyage extraordinaire tu vas faire !

– … hein ? qui ça ?

– J’irai avec toi jusqu’à Veracruz, s’enflamma Ludmilla.

– Non mais ça va pas, s’énerva Brad ! Mais qu’est-ce que vous avez tous à vouloir me faire faire le tour du monde ?

– Je dois être à Paris au printemps, je te retrouverai à Hambourg et ferai un bout de chemin avec toi. Je vais voir avec l’ambassadeur de Lettonie qui est un copain, par où entrer en Russie. Quel projet romanesque ! Comme je suis fier de toi, mon fils.

– Mais arrête, Dad…

– Moi je vais interroger mon neveu Fédor, il saura comment rejoindre le Japon depuis Vladivostok, continua Nadja très émue, je pense qu’il y a un ferry. Et je viendrai te chercher à Honolulu, ça tu peux en être sûr. Brad, mon bourlingueur préféré, mon bébé Blaise...

– Mais Maman, tu délires complètement, grimaça Brad ?

– Et moi, je vous emmène à la gare de Puerto Vallarta, c’est Rodrigo mon cousin le chauffeur du bus, conclut Diego en éclatant de rire.

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8 décembre 2024 7 08 /12 /décembre /2024 03:49

D’accord, on n’a pas les réponses, mais on ne peut pas en rester éternellement à des questions et Nubecito imaginait des scénarios sur la vie après le déferlement. Peut-être qu’Ola va renaître en chatte, ou en nuage même. Et après l’averse ? C’est vrai ça, y a-t-il une vie après l’averse ? Nubecito glissait de la réflexion à la rêverie ; la frontière est ténue, il est vrai. Peut-être que je renaîtrai dans le corps d’une mouette ou d’une vague. Disons par exemple qu’Ola renaît en chatte, est-ce que c’est toujours la même Ola ? Elle est différente, bien sûr, avec ses oreilles pointues et sa queue poilue, mais est-ce qu’elle garde quand même quelque chose de la Ola d’avant ? Je ne sais pas, une allure chaloupée ou une odeur iodée ou quelques souvenirs vagues ? Et puis j’y pense, ça veut dire aussi que quand on naît, en fait, peut-être qu’on re-naît. Et moi, avant d’être nuage, peut-être que j’étais un piroguier maori ou un frangipanier rouge, ça j’aimerais bien parce que j’adore les frangipaniers rouges. Mais peut-être aussi que j’étais méchant ou affreux, une méduse ou un scorpion ou un dépeceur d’enfants. Oh là là, Ola, comme c’est compliqué !

– Salut ‘Pa. Comme j’aime te retrouver. Mon grand marin. Ça fait au moins trois semaines…

– Bonjour ma jolie carangue. Regarde-moi, tu as encore grandi, mais tu as les joues creuses, je sais que tu as mal mangé là-bas.

– Ah, ah, oui c’est vrai, mais je crois que je ne grandis plus. Alors, qu’est-ce que tu voulais me dire de si urgent ?

– Attends, je t’explique tout, mais d’abord, assieds-toi, toi aussi le camaron français. Je vous ai préparé du huachinango a la veracruzana. J’ai gardé les meilleurs vivaneaux, je n’allais pas les laisser aux frères José quand même. Donc voilà le truc. J’ai trouvé Nubecito la nuit dernière, au large, et Ola m’a demandé de le raccompagner chez lui, à Hawaï, mais c’est trop loin pour ma barque alors j’ai pensé que tu trouverais une solution. Il est là et aussi, Olà est morte.

– Mon dieu mais c’est terrible. Ola s’est noyée et Nubecito a survécu au naufrage. C’est son fils ?

– Euh, attends, non. Comment te dire ? Nubecito est un petit nuage et Ola était une vague. Ils se sont rencontrés sur le rivage d’O’ahu.

– …

– Tiens, prends des petites pommes de terre avec ton poisson, ajouta Diego tout en observant Ludmilla qui semblait ne pas le comprendre, ce qui n’arrivait jamais.

– …

– Je sais que ça paraît bizarre, mais j’ai promis et sans toi, je ne pourrai pas tenir ma promesse.

– …

– Pourquoi tu ne dis rien, Ludmilla. Dis-moi quelque chose. Parle à ton père. Ce n’est pas une blague. D’ailleurs, lève la tête.

– …

– Je sais bien que ce petit nuage ne prouve rien. Je sais aussi que les vagues ne parlent pas. Mais Ola, si, j’ai bien entendu. J’ai promis, et ne pas tenir ma promesse me rendrait malheureux jusqu’à la fin de ma vie.

Ludmilla vit une vraie tristesse voiler le regard de son père et ça, ce n’était pas supportable.

– Bon, reprit-elle doucement, je récapitule. Ola la vague est morte, on n’en parle plus. Nubecito, le petit cumulus là-haut, doit retourner à Hawaï et toi, tu ne sais pas comment faire.

À cet instant, Ludmilla se lança. Son cerveau devenait un supercalculateur, ses neurones étaient des hubs ferroviaires, ses synapses, des voies maritimes ou des lignes de bus et des cartes virevoltaient dans son esprit. Après deux ou trois minutes à peine, elle dit sans hésitation :

– D’accord, on va le faire. Puis elle marmonna comme si elle pensait à voix haute : alors il y a bien l’option Phileas Fogg, il suffirait de remonter jusqu’à San Francisco et suivre sa trace, mais le passage par la mer Rouge est vraiment trop dangereux, en plus la traversée de l’Inde en train est un enfer.

– En attendant, moi, je reprendrais bien un peu de poisson à la Veracruz, interrompit Brad.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ? Oui, oui, oui, Brad, tu es génial. Veracruz, bien sûr. Deuxième option. On traverse le Mexique jusqu’à Veracruz, ensuite il y a un cargo qui va jusqu’à Hambourg, je le sais on a eu un client allemand à l’agence qui nous a demandé des informations. Après, il faudra rejoindre Moscou. Pas facile la Russie en ce moment, ton père devrait pouvoir nous aider. Ensuite, le Transsibérien jusqu’à Vladivostok. Incroyable, c’était le dernier cours de ta mère sur le voyage de Cendrars ! Una completa locura ! Cette histoire est une dinguerie, dit-elle dans un français parfait. Après, après, après… Comment rejoindre le Japon, là j’ai un trou, la Corée du Sud, peut-être. Ta mère saura. Il faut appeler tes parents, Brad. Tu vas faire le voyage de ta vie !

– …

– Comme je t’envie !

– …

– Allez, appelle-les !

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6 décembre 2024 5 06 /12 /décembre /2024 03:15

– Madre mía ! Cara de mierda ! Nubecito ! J’ai oublié Nubecito ! Ola m’a confié Nubecito il y a moins d’une heure et je l’ai déjà perdu.

Affolé, Diego courait dans tous les sens en jurant et hurlant. Dios mío ! Cabrón ! Les yeux rivés au ciel, évidemment, il bousculait tout le monde, se cognait, tombait, repartait, criant de plus belle. Donc, il court, il jure, il tombe ; il court, il tombe, il jure… Bref (j’abrège parce que je ne dois pas dépasser 2000 signes et qu’on doit préparer un long voyage), il rejoint sa barque et tue deux oiseaux avec une seule pierre : il trouve Brad endormi sur le sable à l’ombre du bateau et retrouve Nubecito qui surplombait sagement la situation.

Très étonné de voir comme le sable avalait les vagues, les unes après les autres, Nubecito méditait. Il avait souvent entendu son amie Ola demander, mais qu’y a-t-il après le déferlement ? À cette heure, elle devait avoir sa réponse. Lui en était encore au temps des questions.

– Hola hijo, dit tout sourire Diego, attention, le camaron qui dort, le courant l’emporte !

Brad se réveilla lentement, aucunement surpris de ne pas comprendre l’allusion. Un père français, une mère russe, bringuebalé de la Chine au Portugal, en passant par l’Inde et le Japon. Il parlait cinq langues. Il parlait mal cinq langues, dont l’espagnol.

– Écoute fils, je dois trouver Ludmilla. C’est très urgent.

Oui, après le déferlement ? Il n’avait pas lu Pythagore, Nubecito, et ignorait tout de la métempsychose. Il n’avait aucune notion d’hydrométéorologie non plus, pourtant, quelque chose lui laissait penser qu’Ola “existait” encore. Oh là là, pensa-t-il en se faisant rire lui-même.

– Ça tombe bien, elle arrive. Ludmilla a pris le bus ce matin à Guadalajara, je vais la chercher à la gare de Puerto Vallarta vers 13 heures.

Ludmilla n’était pas de la famille des camarons que le courant emporte. Elle était intelligente, volontaire et très travailleuse. Elle s’était inscrite en commerce international à l’université de Guadalajara, mais tout l’intéressait. Le lundi soir elle suivait un cours d’anthropologie et le mercredi un cours de littérature française (dispensé par Nadja, la mère de Brad – et oui, le monde est petit, et même tout petit dans un blog). Et pour finir, le samedi et le dimanche, elle travaillait à l’agence de tourisme Voyage Voyage, avenue Moctezuma. Brad, elle l’aimait bien.

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3 décembre 2024 2 03 /12 /décembre /2024 03:49

Boris regarda une dernière fois à tribord. Ola était déjà loin. Il entrait dans le port.

En temps normal, il aurait fait la tournée des marchés et des restaurants de La Cruz. Il aurait vendu ses vivaneaux rouges à la Pescadería Altamar, puis une dorade au restaurant la Cevichería et les deux autres à la Peska. C’était son rituel de retour : retour à la terre, retour aux gens, retour aux mots. Il arrivait à l’aube et terminait sa vente vers dix heures. Oui parce qu’il marchandait toujours longuement. En fait, tout le monde savait bien dès le début à quel prix les poissons partiraient, mais c’était l’occasion de bavarder, raconter sa pêche, prendre des nouvelles du monde, de la santé du peso, de celle de Claudia, leur présidente, des résultats du championnat de foot. Un jour Brad (je vous parle de lui dans deux paragraphes) lui avait offert un tee-shirt de l’équipe des Chivas de Guadalajara. Depuis, il en était devenu un fervent supporter, son joueur préféré était Gilberto Sepúlveda Lopez. Pourtant, il ne jouait pas, ne regardait jamais les matchs, il avait d’ailleurs une connaissance limitée des règles. Mais voilà, après deux jours en mer, il aimait parler de tout ça. C’était à chaque fois comme s’il était parti pendant vingt ans. Et tout se terminait toujours par des rires et des pesos.

Oui mais aujourd’hui, il lui fallait faire vite. Alors, sans se poser de questions, il alla directement trouver les frères José (ils avaient curieusement le même prénom). Les acheteurs de Walmart. Diego ne commerçait jamais avec eux parce qu’ils ne marchandaient pas, ne riaient pas et jetaient toujours un ou deux poissons, en disant pescado malo après lui avoir écrasé l’œil. Il leur vendit vite et mal sa pêche.

Maintenant, il lui fallait retrouver Ludmilla. Brad saurait lui dire où elle se trouvait. Brad était blond, riche, paresseux mais gentil, il était doucement amoureux de Ludmilla. Il avait vingt-cinq ans, depuis au moins quatre ans et il était en deuxième année de commerce international depuis, ouh la, au moins cinq ans. Brad était français, fils de diplomate, né à Saint-Cloud et s’appelait Jean-Hugues. Il préférait Brad. Soit.

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30 novembre 2024 6 30 /11 /novembre /2024 03:49

Tout en gardant un œil sur les lumières du Susurros del Corazón pour ne pas perdre son cap, Diego leva l’autre.

– Alors, tu vois ?

Diego voyait le ciel lentement rosir, mais rien de particulier. Il cherchait un oiseau, un puffin ou un pélican, ou un avion au loin, mais non, rien.

– Là, juste au-dessus de toi, je te présente Nubecito. Nubecito est un jeune cumulus, je l’ai rencontré au large d’Oʻahu et il m'a suivie. Au début, je faisais semblant de ne pas le voir et je continuais à dérouler plein est et puis j’ai trouvé ça amusant d’avoir un compagnon de route. Seulement voilà, on n’a pas fait attention et comme les courants étaient forts, on s’est vite retrouvés très loin de son île. Évidemment, je ne pouvais plus faire demi-tour pour raccompagner Nubecito chez lui. Donc, nous voilà ici, Diego, et tu dois commencer à comprendre la mission que je vais te confier. Nous allons bientôt nous quitter, je vais aller mourir sur la playa de Bucerias. Diego, je te demande de ramener Nubecito chez lui.

Le jour se levait lentement et Diego pensait qu’avec la lumière il recouvrerait ses esprits, car cette histoire de vague et de nuage ne pouvait être qu’un rêve.

– Promets-moi, Diego. Tu vas ramener Nubecito chez lui, hein ?

– Mais…

Pour la première fois, Diego parla. Il voulait dire que cette histoire était absurde, que d’abord il n’était jamais allé aussi loin, qu’il ne savait pas comment on parle à un nuage hawaïen, que les garde-côtes américains ne le laisseraient pas passer, que sa fille avait besoin de lui… Il voulait dire que non, que c’était impossible, qu’il ne pourrait pas… Mais d’autres mots sortirent de sa bouche et il s’entendit dire :

– … oui je te le promets, Ola. Je vais en parler à Ludmilla, elle saura comment faire.

Il laissa Ola filer et remonta vers La Cruz de Huanacaxtle, il vendrait au marché tous ses poissons pour aller vite retrouver sa fille et lui raconter l’histoire. Elle saurait comment faire.

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28 novembre 2024 4 28 /11 /novembre /2024 02:03

Sans quitter du regard le phare de Cabo de Corrientes qu’il devait laisser à tribord avant de piquer nord-est, guidé par les lumières des hôtels de luxe de Punta Mita à qui il vendrait son poisson (il avait quelques vivaneaux rouges et trois belles dorades coryphènes), Diego écouta ce qu’Ola avait à lui dire. Dans un espagnol très correct, malgré un curieux accent assez indéfinissable, elle lui dit ceci :

– Écoute bien Diego, tu as la peau tannée et les mains fatiguées, ton bateau est lourd, tu es pauvre et ignore tout des horaires de trains sur le sous-continent indien (Diego ne s’étonna pas de ne pas comprendre l’allusion, alors, lecteurs, soyez patients vous aussi), mais je sais que tu es généreux.

C’était vrai ça, depuis tout petit, Diego était bon et généreux. Gentil fils, mari honnête, excellent copain, il avait toujours aimé tout le monde, et sans se forcer. Pourtant, la vie avait été sévère avec lui. Son père, pêcheur, était mort en mer ; sa mère, qui travaillait dans un bar du port, un matin, n’était plus rentrée. Je résume parce qu’on approche de Punta Mita. Sa femme, Purificacíon (prononcer Pouri-) n’aimait personne à part ses clients du bar du port. Mais Diego ne se plaignait jamais, car il avait aussi reçu le plus beau cadeau dont on puisse rêver. Inmaculada Concepción de María, sa fille (que j’appellerai Ludmilla, pour simplifier). Ludmilla, Diego disait toujours cela la voix tremblante, c’était comme une pêche miraculeuse, elle était tous les poissons. Belle comme un espadon voilier, intelligente comme un barracuda, indépendante comme une carangue, lumineuse comme un vivaneau à queue jaune et puis elle était vive, et drôle, et tellement gentille.

– Donc, Diego, tu m’écoutes, vérifia Ola. Alors voilà, je t’explique. Regarde, l’aube rentre, elle argente la mer et blanchit le ciel. Regarde, là, au-dessus de moi. Tu vois…

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26 novembre 2024 2 26 /11 /novembre /2024 03:01

C’est l’histoire d’une vague. Née du côté de la fosse des Mariannes, elle avait traversé le Pacifique et pouvait déjà distinguer au loin le littoral mexicain. Encore joliment cambrée, elle commençait pourtant à perdre de la hauteur et savait qu’elle déferlerait bientôt pour aller mourir à Puerto Vallarta, peut-être, ou plus au sud à Manzanillo. Je dis mourir, mais attention, Ola – je lui invente ce nom puisqu’elle n’en a pas ; vous comprenez bien que donner un patronyme à chaque vague prendrait beaucoup de temps et nous compliquerait la vie – n’était pas triste ni angoissée. Toutes les vagues finissent par déferler sur une côte, ce n’est ni douloureux ni humiliant et les vagues suivantes viennent écraser toute velléité de retour en arrière. C'est ainsi. D’accord, mais cette fois, il y avait un problème. Nubecito.

Ce jour, peu avant l’aube, alors qu’Ola méditait sur la vie après le déferlement, elle croisa la route d’un pêcheur mexicain (l’homme s’appelait Boris, mais par souci de cohérence, je l’appellerai Diego).

– Diego, dit doucement Ola, j’ai besoin de toi. Je n’ai pas le temps de tout t’expliquer, on devine déjà les hauteurs de la Sierra de Vallero, derrière la Bahia de Banderas (Ola aurait été incapable de situer Paris sur une carte, voire la France et sans doute même l’Europe, mais elle connaissait parfaitement la côte mexicaine) et bientôt je déferlerai. Je voudrais te confier une mission.

– Je t’écoute, répondit Diego sans paraître le moins du monde surpris. Il est vrai que Diego était très croyant, alors, qu’une vague lui parle ne lui semblait pas étonnant ; de plus, il pêchait depuis trois jours et n’avait pratiquement pas dormi, cela expliquait l'absence de surprise ; enfin, c’est une histoire et on n'est plus à une étrangeté près.

– Alors voilà, je t’explique…

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