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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

31 mai 2025 6 31 /05 /mai /2025 09:00

Jeudi, quatorzième jour

“Adieu, Modestine !” Dernier chapitre ; ce n’est pas mon préféré. Il ne s’est pas foulé, l’Écossais, en plus, je ne le trouve pas très sincère. Moins de deux pages qui se terminent par des larmes de crocodile. Il avait dû abandonner sa chère Modestine, sa “lady friend” (bon, là c’est plutôt mimi de l’appeler comme ça), trop fatiguée pour continuer. Il se retrouvait seul et à deux jambes pour finir son périple commencé avec leurs six pattes (with our six legs)” (là, c’est plutôt cucul). Il avait envie de pleurer. “Mais maintenant elle était partie (but now she was gone)”… et l’inspiration avec elle, apparemment. Finalement, se retrouvant dans une diligence avec “quatre ou cinq jeunes hommes agréables” (là, on ne voit pas le rapport), il se lâche : “je n’hésitai pas à céder à mon émotion (I did not hesitate to yield to my emotion)”. Pour ceux qui n’auraient pas compris : il pleure. Il semblait moins ému quand il marchandait pour en tirer un bon prix ; moins ému également d’avoir “acheté sa liberté avec ce marché (I had bought my freedom into the bargain)”. Pas grand-chose pour sauver ce chapitre. Allez, j’aime bien une idée, pour partie. “Les défauts de Modestine étaient ceux de sa race et de son sexe, ses vertus étaient les siennes (her faults were those of her race and sex ; her virtues were her own)”. On ne pouvait donc pas la blâmer, “la pauvre âme”, pour ses défauts alors qu’on devait la louer pour ses qualités. Quant aux défauts propres au sexe féminin, on va laisser Stevenson tranquille sur cette question. Son voyage se termine, il retrouve “un pays civilisé avec des diligences (a civilised country of stage-coaches)”. Notre ethnologue en a fini avec ses sauvages, il ne lui reste qu’à faire un livre de son périple… pour financer le suivant.

– Bon, tout le monde est là. Merci d’avoir répondu à mon appel, annonça Moby avec solennité. L’heure n’est pas grave mais importante, nous devons réfléchir au voyage de Nov. Laurence va passer en coup de vent, elle a une proposition à te faire, Nov. En fait, le problème, c’est la traversée de la Russie. Ce n’est pas interdit, ce n’est pas impossible, mais c’est compliqué, surtout avec un passeport français. C’est notre manie aussi de confondre les gouvernements et leur peuple. Les Français n’aiment pas les Russes et réciproquement. Pour moi, il n’y a qu’une solution : entrer en Russie par la Turquie. Nov, donne-nous un peu ton calendrier prévisionnel.

– Alors. Je dois retrouver mon père à Paris dans une petite semaine. Ensuite, lui, il doit passer par Genève et aller à Ljubljana pour un festival du film francophone où on restera quelques jours ensemble. Mais je pense passer plutôt par l’Italie, parce que les réunions à Genève, ça risque d’être long et soulant. Ensuite je pourrais rejoindre la Tur…

– … la Serbie, oui, bien sûr ! Excellente idée. Je t’accueille à Novi Sad, c’est sur ta route, et on fait quelques manifs ensemble !

– Je pense que ce n’est pas une mauvaise idée, Olga. Voici comment je vois les choses, dit Moby, en dessinant le trajet dans le vide comme s’il visionnait une carte. Paris, Milan, Trieste, puis la Slovénie avec papa. Ensuite, la Croatie et la Serbie avec Olga. Puis la Bulg…

– Correct. Je te ferai visiter, je te présenterai ma mère et mes amis et on descendra ensemble jusqu’à Istanbul en passant par Sofia que je ne connais même pas. J’ai une jolie Yugo qui n’a pas vingt ans et qui roule très bien encore. Tu connais ? En fait, c’était un projet de FIAT que le big boss avait été refusé. Pas assez classe et moderne pour les Italiens, mais parfait pour nous-autres, retardés de Yougoslaves, comme mon père et ma…

– Excellente idée Olga, interrompit Moby. Ça te conviendrait Nov ?

– Tu plaisantes. Évidemment, ça serait génial de faire la route avec Olga, après, je serai incollable sur l’histoire politique et culturelle des Balkans. Pour ta Yugo, on verra.

– Et peut-être, si vous voulez encore de moi, ajouta Moby avec un sourire espiègle, on se rejoint à Istanbul. Je descends en bateau en Turquie, j’y serai dans trois ou quatre semaines. On se retrouve tous les trois à l’Orient bar pour boire un café turc avec des graines de pistache.

Krouta! Génial, surtout si c’est CMA qui régale, rigola Olga. En passant, Nov, si tu veux un café turc à Novi Sad, demande un café serbe. Même couleur, même odeur, même goût, mais nom différent. Qu’est-ce qu’on est cons parfois avec nos histoires de pays et de frontières ! Mais je te rassure, tout va très bien en ce moment entre Vucic et Erdogan, ils sont très copains, ils font du bon business ensemble. Moi, ce ne sont pas mes potes, ni l’un ni l’autre. Il est très copain avec ton Macron aussi, Vucic, depuis qu’il a acheté tes p. d’Rafales-la-mort.

Olga, Zamolchi!, dit fermement Moby en russe. On reste concentrés.

– Ça va, Moby, je commence à la connaître. Malheureusement, Olga, je ne possède aucun Rafale, sinon je le vendrais pour acheter des latrines à Dacca. Pour le reste, la politique du fric et du deal, je crois que je suis d’accord avec toi.

– … ensuite, continua Moby imperturbable, tu prends un vol Istanbul Moscou et enfin, tu poses tes fesses dans le Transsibérien. Il te faudra un visa et ton billet de train avant d’arriver en Russie et quelques documents. Je ferais bien le voyage avec toi. Je suis allé des dizaines de fois en Russie, mais je n’ai jamais dépassé Moscou.

– Eh bien vas-y, lança Olga. Tes enfants ne sont pas aux Philippines en ce moment et Esmeralda se débrouille très bien sans toi. Prends-toi de vraies vacances. En plus, tu imagines, pour Nov, avoir un guide et un traducteur comme toi.

Brilliant! Comme ça on se retrouve à Séoul, compléta Sam. C’est très facile par le ferry de rejoindre Donghae depuis Vladivostok. Après, Nov ira vers Hawaï et Moby vers Manille.

Qué guay! Je vais en faire des kilomètres et en plus toujours tellement bien accompagné.

Tout le monde était très excité, mais Brad sentait Moby hésiter, comme si quelque chose le retenait. Il avait tellement envie que son ami l’accompagne. Il pensa que la question financière le souciait, mais qu’il n’osait pas en parler. Brad voulait lui proposer de lui payer le voyage, mais avait peur de le blesser. Il lui fit quand même la proposition, mais en français, pour que la chose reste discrète.

– Écoute Moby, j’aimerais tellement faire le voyage avec toi. D’abord parce que tu es mon ami et en plus parce que tu pourrais m’aider. Rien que pour lire le nom des gares, je serais perdu. Alors voilà, je te propose de t’offrir le voyage. Pour moi, ce n’est rien. D’ailleurs, ce n’est même pas moi qui paye, c’est mes parents. Je ne veux pas te gêner, mais j’aimerais vraiment que tu acceptes.

– Oui moi aussi j’aimerais beaucoup, continua Moby en anglais, merci de payer pour moi, mais je dois encore régler un problème. Les enfants, ma femme, ils m’attendront, mais c’est Lope, le beau-père, il est très vieux et fatigué. Je dois téléphoner d’abord avant de décider, mais je crois que je vais dire oui.

Brad fut surpris sur le coup. L’idée de se faire payer le voyage ne semblait pas gêner Moby, il n’avait même sans doute jamais envisagé de le payer lui-même, tout simplement parce qu’il n’en avait pas les moyens. Son hésitation n’avait rien à voir avec l’argent. C’est presque comme s’il trouvait normal de ne pas payer. Rapidement, Brad se dit qu’il venait de recevoir une nouvelle leçon. On n’achète rien d’essentiel.

– C’est sûr que pour toi, ça serait plus simple et plus sûr, j’ai même un copain qui travaille aux douanes à l’aéroport de Vnukovo. Ça peut aider. Il y a de moins de moins de bakchich, mais un cadeau fait toujours plaisir, si tu vois ce que je veux dire.

– Cool, on serait tous plus rassurés, dit Sam. Surtout tes parents. J’ai un cadeau moi aussi, une balise GPS pour qu’on puisse te suivre en live pendant tout ton parcours. Je la commande maintenant et la fais livrer, on la retirera à la capitainerie après-demain, comme ça, je pourrais la paramétrer et te montrer comment ça fonctionne. C’est tout petit, ça a plusieurs mois d’autonomie, tu pourras la glisser au fond de ton sac et l’oublier. Et nous, on verra un petit bonhomme traverser la planète sur nos téléphones. Tes parents vont adorer.

Hi guys, dit Laurence qui venait d’arriver, puis elle continua en français. Bon Nov, j’ai juste trois minutes pour te faire une proposition. Je fais court. On devait remonter à Paris en vélo avec deux copines, le long de la Seine. 400 kilomètres à peine et 1300 mètres de D+. Malheureusement notre accompagnateur nous lâche. Alors voilà. Est-ce que tu veux le remplacer ? Ce n’est pas pour une balade, mais ce ne sera pas une course non plus. Disons entre les deux. Enfin plus course quand même. Nous, on sera en Gravel montés avec du 28 mm, il y a surtout du bitume, mais aussi du chemin blanc et du sentier, mais attention, on n’y va pas pour compter les brins d’herbe. Toi, tu seras en Gravel électrique, un Cube, la Rolls des VAE, en plus il est débridé, parce que sinon, dans les descentes, on te perdrait. Tu auras un sac avec toutes les affaires, mais on va vraiment s’alléger pour ne garder que le minimum. Tout est prévu, le matériel, la trace, les réservations. Quatre jours, trois nuits, un peu moins de cent kilomètres par jour, cinq heures grand maximum, sans les pauses. Qu’en penses-tu ? Tu me connais, je suis directe, alors n’hésite pas à me répondre franchement aussi.

Puis, avant de disparaître, elle lança en anglais :

Your answer before tonight, please.

What’s going on, demanda Sam ?

Chto proiskhodit, répéta Olga en russe ? Moby, traduis-nous s’il te plait.

– Ça c’est du Laurence tout craché, direct, carré et efficace, mais je n’ai pas tout compris. Nov, qu’est-ce que tu en dis ?

– Ah ah, moi non plus je n’ai pas tout compris, mais je vais dire oui évidemment.

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25 mai 2025 7 25 /05 /mai /2025 02:00

Mercredi, jour treize

“Le dernier jour” commence à Saint-Germain-de-Calberte. Difficile d’imaginer que ce petit hameau a été le lieu de troubles incessants à l’époque des camisards tant il est calme aujourd’hui. “Le pouls humain bat maintenant si lentement et si calmement (the pulse of human life now beats so low and still)". Plus rien ne s’y passait depuis ces temps de violence et cela explique la curiosité suscitée par le passage d’un voyageur étrange et étranger. On sort de chez soi pour mieux observer “l’événement” Stevenson, deux enfants le suivent même de près. Cette observation n’a rien de grossier ni d’effronté, elle rappelle plutôt le regard des bovins ou des enfants. Excuse me! Bob, tu as bien écrit ça ? Attends, je relis. “On le scrute d’un regard amusé et curieux, comme celui des bovins ou des enfants (it was but a pleased and wondering scrutiny, like that of oxen or the human infant)”. Je finis par me demander si ce n’est pas un compliment, sous la plume de l’Écossais, que de ressembler à une vache. Au regard doux de la biche ou perçant de l’aigle ou tendre du bouledogue, RLS préfère peut-être le regard riant et séduisant de la vache… Toujours est-il que son empathie bovine passe et que ces yeux étonnés le lassent ; il continue sa route. Il décrit ensuite un sentiment étrange et que je connais moi aussi. Je vous raconte. Il se trouve à dessiner dans un endroit charmant et apprécie le moment, mais c’est pour se demander si c’est le lieu qui est le motif unique de cet agréable sentiment ou s’il n’y a pas une autre cause. Il évoque alors “la possibilité que lui aient traversé l’esprit des pensées dont il n’a pas conscience, mais qui lui font du bien (perhaps some thought of my own had come and gone unnoticed, and yet done me good)”. Comme si un dieu avait ouvert la porte de la maison, jeté un regard bienveillant et été reparti sans même qu’on le voie. Je comprends. J’ajouterai même qu’il vaut mieux ne pas trop chercher la cause de ce contentement car en remontant à la conscience elle peut altérer l’état. Suit un passage court et dense, mais intéressant sur la conversion d’une religion à l’autre. Certains y voient une désertion. Pour Stevenson, c’est un geste courageux et douloureux, mais qui n’en vaut pas la chandelle. Lui-même n'échangerait pas ses vieilles croyances, car cela revient seulement à changer des mots contre d’autres mots “pour un progrès de l’esprit douteux (for a doubtful process of the mind)”.

« Enfin, je reçois de vos nouvelles ! Vera, Diego, Dad, Mam. Plus que deux jours de mer. J’adore ce voyage même si je n’ai pas vu grand-chose du paysage. Ni vu ni entendu ni senti. À bord, l’océan est partout et la mer nulle part. Rien à voir avec la barque de Diego, j’ai hâte de retourner faire un tour avec lui. Dites-lui que Nubecito va bien, Moby le surveille. Remarque, si je la voyais, la mer, je ne sais pas si je saurais la décrire. En plus, je crois que je préfère les gens aux vagues. On va revoir ma troisième étape et après-demain, Moby et le Chef ont prévu un repas d’adieu spécial. Mam, je suis content que ma “poésie” te plaise, je t’envoie ma dernière bradsodie.

Eh Brad, my comrade, on approche de la rade.

Tu cherches quoi, Sir Galaad, la amistad?

O quizás Nov, you look for love…

Eh Brad, don’t be sad, tu vas à Novi Sad.

Tu cherches quoi, Señor Sinbad, la libertad?

O quizás Nov, you look for love…

Eh Brad, don’t be mad, note tes mots de nomade.

Tu cherches quoi, Lord Jim Conrad, la veridad?

O quizás Nov, you look for love…

Eh Nov, il faut que tu innoves dans la mangrove

Is he in love, Nov? He is so glad, Brad

Shéhérazade s’est perdue dans la ZAD

Eh Nov, il faut que tu innoves dans la mangrove

Is he in love, Nov? He is so glad, Brad

Et Muhammad n’habite pas à Belgrade

Eh Nov, il faut que tu innoves dans la mangrove

Is he in love, Nov? He is so glad, Brad

Et sa ciudad, c’est la humanidad

“And it’s not so bad, it’s not so bad.”

Dad, tu me dis que rentrer en Russie par la Lettonie est impossible, qu’aller à l’Est devient très difficile puisqu’il faut éviter la Russie, la Syrie, l’Iran, L’Afghanistan, l’Inde, le Pakistan, la mer Rouge, le Yemen… Je réfléchis avec Moby et Olga. Ludmilla, merci pour tes jolis mots, j’ai tellement de choses à te raconter et merci de m’avoir un peu forcé à faire ce voyage. Je vous aime. Brad du Pacifique/Nov de l’Atlantique »

– Ah Nov, je te cherchais, j’ai besoin de toi pour préparer le repas de fin de traversée. On est en train de finaliser le menu avec Glenn, tu as des idées… à part les galettes au Nutella, bien sûr ? Voilà où nous en sommes, il faut garder deux entrées, deux plats, une viande, un poisson, et deux desserts. Après, on interrogera les marins et les passagers pour préparer le nombre exact de plats. Allez, je te laisse faire, ne traîne pas. Moi, il faut que j’écrive les menus et c’est un peu long. Voilà les propositions. En entrée : avocat du Michoacán et ses camarones au leche de tigre (façon Olvera) ; foie gras poêlé aux cèpes aillés (façon Lebascle) ; crabe girafe au rougail de mangues José (façon Rangama). En plat : quenelles de brochet à la Lyonnaise (façon Bocuse) ; Saint-Jacques rôties à la truffe blanche (façon Gauthier) ; filet d’agneau en croûte d’herbes, romarin et coriandre (façon Geisser). Accompagnements (mélange possible) : trio de purée (navets, carottes, petits pois) ; gratin de pommes de terre suisse ; crème de panais ; mesclun. En dessert : figues pochées à la sangria (façon Darroze) ; cheese-cake limoncello (façon Michalak) ; crème au caramel au beurre salé et à la vanille de Bourbon (façon Glenn).

– Incroyable, j’en ai déjà l’eau à la bouche. C’est un trois étoiles, ce cargo ! C’est comme ça à chaque escale ?

– Non. C’est aussi parce que c’est la dernière traversée du commandant. Et puis, il a parié avec Glenn que si on arrivait à le surprendre, il l’inviterait à Menton, chez le chef argentin Colagreco. Je ne sais pas comment ils vérifieront, mais je pense que c’est déjà gagné. Glenn a lancé une petite cagnotte plutôt que de faire un cadeau de départ débile, genre une maquette ou un conteneur de jardin, parce qu’on a un peu dépassé le budget. Tout le monde est ravi.

– Bon, je garde l’avocat pour le Mexique, le foie gras pour le foie gras, les quenelles parce que ça vient de chez mon père, l’agneau pour les herbes, le cheese-cake mon dessert préféré et la crème au caramel parce que c’est celle du Chef. Mais vous avez tous les produits ?

– Presque. Le frais et deux invités arriveront avec la pilotine. Le repas se fera à quai. Allez, au travail.

Moby s’installa sur le plan de travail de la cuisine et ouvrit un vieux cartable. Il sortit de belles feuilles de papier épais, un stylo à encre, une règle, un buvard et commença à écrire.

Brad n’en revenait pas. Moby écrivait, non dessinait avec une incroyable maîtrise des lettres, non des volutes d’encre. C’était magnifique.

Qué bonito!  Tu es un artiste Moby ! Je pourrai en garder un ? Mais tu inventes des lettres ! Le Q majuscule en forme de 2, ça existe vraiment ? Tu as appris ça où ?

– Alors, assieds-toi que je te raconte. J’ai appris à écrire et à lire à 25 ans, avant, avec les Russes, je ne pouvais déchiffrer que quelques mots en cyrillique et avant encore, je ne savais ni lire ni écrire. Donc, quand je suis rentré chez les Saadé, j’étais presque analphabète, mais personne ne le savait parce que personne ne m’avait demandé. Faut dire aussi que je parlais cinq langues et que je connaissais aussi bien la géographie que les commandants. Régulièrement, comme tout le monde, je recevais des propositions de formation, mais rien ne m’intéressait jamais. C’était des trucs comme résolution de conflits ou team building ou circulation de l’information ou optimisation de l’espace et du temps, enfin tu imagines, vraiment rien pour moi. Un jour, j’ai été convoqué à Marseille par la DRH qui m’a demandé, un peu sèchement, pourquoi je refusais toutes les formations. Elle m’a dit, et elle ne rigolait pas, que ce n’était pas obligatoire, mais qu’on aimait bien ici, que le personnel se forme. Ensuite, elle m’a tendu un catalogue et m’a demandé de regarder à nouveau. J’ai fait semblant de lire et je lui ai dit que je ne voyais rien qui m’intéressait, en un sens c’était vrai. Alors, elle s’est un peu énervée et a dit, non, ce n’est pas possible. À ce moment, encore une fois, un ange a croisé ma route. Un monsieur un peu âgé, son patron peut-être, est entré dans le bureau et a demandé s’il y avait un problème. Elle a expliqué. Le monsieur m’a regardé et m’a demandé de le suivre. J’ai tout de suite compris que c’était une bonne personne. Il m’a demandé de lui raconter un peu mon histoire. Il m’a écouté longuement sans rien dire, puis il m’a demandé – je te promets que c’est vrai, ça va te scier comme ça m’a scié – si ça me plairait d’apprendre à lire. Ensuite tout est allé très vite. J’ai dit oui, bien sûr. Il a donné un coup de téléphone et m’a fait revenir dans l’après-midi. Alors j’ai rencontré une femme, d’un certain âge, comme lui, très élégante, comme lui et souriante, comme lui. Elle m’a dit que pour l'écriture, ça serait facile et elle m’a donné des cahiers d’écriture. Tu sais, il y a des points pour te guider et reproduire toutes les lettres. Pour la lecture, ça serait peut-être plus long, on travaillerait avec Skype, tu n’as peut-être pas connu ça. J’avais des livres pour enfants et une fois par semaine, on s’appelait. Alors contrairement à ses prévisions, pour la lecture, c’est allé très vite parce que je connaissais déjà beaucoup de mots sans le savoir. J’avais eu une approche “globale” selon elle, “excellente méthode, malgré ce qu’on en dit” – je n’ai pas compris. Pour l’écriture, j’ai tellement aimé que je n’ai plus jamais arrêté de faire des lignes et jusqu’à aujourd’hui, j'essaye de nouvelles lettres.

Amazing, dit Sam qui venait d’arriver ! Tu sais Moby, pour gagner du temps, je pourrais scanner chacune de tes lettres et te faire comme une nouvelle police, tu taperais sur l’ordi et c’est ton écriture manuscrite qui sortirait à l’impression. Avec une bonne laser, tu pourrais monter à cinquante pages par minute.

Formidable, dit Moby en français ! Comme ça, avec le temps gagné, je pourrai écrire d’autres lignes sur mes cahiers et d’autres menus sur mon papier vélin !

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19 mai 2025 1 19 /05 /mai /2025 02:00

Mardi, douzième jour

The hart of the country”. Cassagnas, tout récemment relié par une route, était un hameau perdu dans une vallée sauvage, “à part du courant des affaires humaines (a part from the current of men ‘s business)”, profitant de son isolement, il a été un arsenal secret des camisards, mais aussi un hôpital de guerre, un entrepôt et un site de fabrication d’armes et de poudre. Les armes ont été déposées depuis longtemps et aujourd’hui, catholiques et protestants, quoique toujours solidement ancrés dans leur religion propre, vivent en bonne intelligence, fidèles mais tolérants. Les catholiques sont restés catholiques et les protestants, protestants. “Les gens de cette origine rude et simple ne varient pas en matière de religion (people of this tough and simple stock will not prove variable in religion)”. Je traduirais bien par les péquenots “de souche”, pour faire simple. Sauf que là, ce n’est pas une qualité présumée… passons. Seul (ce détail amuse Stevenson et nous aussi, après son passage douteux) un prêtre défroqué qui s’est installé avec une institutrice n’est ni catholique ni protestant ! Stevenson rencontre des locaux qui lui semblent intelligents, autant qu’on peut l’être à la campagne, disons intelligents en mode paysan (intelligent after a countrified fashion)” et “dignes et sans chichis dans leurs manières (plain and dignified in manner)”. Il m’énerve le Robert, on dirait un des premiers colons qui découvrent les bons sauvages… passons. Ces braves paysans s’intéressent à son voyage, mais lui font remarquer que ça peut être dangereux : entre les loups et les brigands, les dangers ne manquent pas. En réponse, RLS le warrior nous livre un petit passage “même pas peur”. C’est absurde de craindre de si “petits périls (small perils)”, assène super-Boby, alors que la vie elle-même est “une affaire bien plus risquée (a far too risky business)”. Vous enfermer à double tour chez vous ne vous protège pas d’un AVC. L’idée est juste, mais pas non plus révolutionnaire. Et puis, il n’est pas en train de gravir l’Himalaya. Cela dit, j’écris ça confortablement installé dans ma cabine… passons. Allez, on finit avec un petit passage un peu fleur bleue, mais que j’aime bien. Entendant une bergère chanter au loin, il se met à méditer sur l’amour et il a ce mot, “l’amour est le talisman qui fait de ce monde un jardin (to love is the great amulet which makes the world a garden”). Je ne sais pas. Il ajoute, avec mélancolie, “le monde donne et reprend, il ne rapproche les amoureux que pour les séparer à nouveau dans des pays lointains et étrangers (the world gives and takes away, and brings sweethearts near only to separate them again into distant and strange lands)”. Je ne sais pas. Je demanderai à Moby son avis. Moi, je pense à Sam et Sunny et je pense à Ludmilla, bien sûr… passons.

– Cette fois, tu ne vas pas y couper Olga, tu vas nous parler des flying toilets comme promis.

– Bien sûr, mais on va quand même laisser Nov finir sa mousse au chocolat, il pourrait y avoir des interférences. Alors, par où commencer ? C’est un peu comme quand je vais voir ma mère. Elle souffre du syndrome de Diogène, vous connaissez ?

– Bien sûr, répondit Sam le premier, comme si c’était un jeu. C’est un vieux philosophe qui vivait dans un tonneau. Souvent il se masturbait en public pour calmer son désir et il disait quel dommage que l’on ne puisse pas aussi calmer sa faim en se frottant le ventre.

– Excellent ! Alors selon mon prof de philo, précisa Brad, c’était une amphore, parce que les tonneaux ont été inventés plus tard par les Gaulois. Diogène, c’est lui qui mendiait devant des statues pour s’entraîner à ne rien recevoir et ne pas être déçu ensuite par les radins réels. Autrement, si vous voulez un jour dormir dans un tonneau, mon amie Vera, organise ça à Tequila au Mexique. On passe la nuit dans un tonneau aménagé, pour se mettre dans la peau de la tequila, enfin dans la peau, vous comprenez…

– Passionnant tout ça, j’ai une adresse moi aussi, pour dormir dans un taudis et se mettre dans la peau d’un slumdog. Je vois que vous êtes prêts pour jouer à Who Wants to Be a Millionaire? Jamal Malik n’a qu’à bien se tenir. Sauf que je parle du syndrome, pas du philosophe. Ça consiste en une accumulation d’objets maladive. Mon père était un grand bricoleur et il récupérait toujours des pièces mécaniques ou électriques sur des objets cassés qu’il entreposait dans son atelier, il les réutilisait parfois, et parfois, en fait très souvent, il ne les réutilisait pas. À sa mort, il y a quinze ans, ma mère a continué cette manie, sauf qu’elle ne bricole pas et qu’elle garde tout. Mais absolument tout. Une revue, un ticket de caisse, un bidon de lessive, des chiffons… enfin j’arrête la liste, vous savez ce que “tout” veut dire. Et comme l’atelier de Papa est plein, elle a commencé à remplir les autres pièces de la maison. Quand je rentre, avec des amis, on essaie de lui ménager des espaces vides et des passages.

– Tu es sûre que tu sais où tu vas, Olga, demanda Moby dubitatif ?

– Euh, tu as raison, je n’ai pas pris le chemin le plus court. Ce que je voulais dire c’est que Dacca me fait un peu le même effet. Bref, allons à l’essentiel. Alors les futurs millionnaires, une question. Quelle est la priorité des priorités dans ces bidonvilles, selon vous ?

– Manger.

– Boire.

– Vous avez raison, c’est important. Mais il y a plus important.

– La santé.

– Certes, fondamental. Et pourtant vraiment pas la priorité.

– L’éducation.

– Ben voyons ! Tu ne veux pas aussi une initiation à l’opéra ! Non, la priorité des priorités, c’est chier.

Face à la moue dubitative des deux garçons, Olga poursuivit, contente de son effet.

Cagar. To shit. Cacare. Et srat’, en russe. Vous comprenez ? Dans les slums, chier est un parcours du combattant avec, comme d’habitude, des obstacles supplémentaires pour les femmes. Souvent des sorties collectives sont organisées à la tombée de la nuit et on doit parfois marcher longtemps pour trouver un coin retiré, à l’abri des pervers et des violeurs. Et parfois, on n’a pas le temps ou la force d’aller loin, alors on fait son business dans un sac, on monte sur le toit et on l’envoie le plus loin possible. Évidemment, cette pratique est réciproque et on reçoit aussi de nombreux colis volants en retour ! Et voilà, ça vous fait rire. Nous, on pose notre noble postérieur sur une cuvette, dans un lieu discret et propre, on s'essuie, on parfume et on nettoie tout avec cinq litres d’eau potable. En fait, ce n’est pas drôle, c’est triste à mourir. Et en même temps, la pudeur qui les retient de ne pas lever la patte comme un chien, c’est ce qui leur reste d’une humanité qui semble se refuser à eux. Moi, je ne suis pas philosophe comme Diogène, mais architecte et j’ai cherché des solutions. En travaillant dans le Railway slum de Tejgaon – vous avez sûrement vu des reportages sur ce bidonville construit le long de la voie ferrée, c’est très photogénique – j’ai compris l’importance du mouvement et du vide. Le problème des toilettes volantes, c’est l’atterrissage, quand le mouvement dans le vide cesse. Tant que ça vole, tout va bien pour tout le monde. De même le bidonville construit au bord du chemin de fer semble “respirer” un peu plus, justement parce qu’il y a un espace vide inconstructible. Attention, ce vide est exploité, mais de façon éphémère, sinon on se fait arracher un bras ou une jambe, ce qui arrive évidemment régulièrement. Les enfants jouent sur les rails, le linge y est étendu pour sécher et des milliers de personnes suivent cette voie à pied pour se déplacer de façon assez fluide. Dans les bidonvilles, le vide est un luxe et là, on a un vide incompressible pour une raison évidente et c’est rare, parce que la pauvreté a horreur du vide. Chaque centimètre carré disponible est immédiatement occupé.

Donc on est en 2001 et pendant dix ans, je vais faire des séjours longs à Chittagong et à Dacca. Vous vous souvenez, je vous ai parlé du match de pingpong sanglant entre deux familles. Au pouvoir, il y a une femme, Khaleda Zia, c’est la veuve du Président Ziaur Rahman qui avait été assassiné, son parti a gagné les élections et elle devient Première ministre à la place de son éternelle rivale, Sheikh Hasina, elle, c'est la fille du Président Sheikh Mujibur Rahman, qui a été assassiné avec toute sa famille. En fait, Zia revient au pouvoir, car elle était déjà aux manettes en 1991, avant d’être battue par… vous savez qui. D’ailleurs, un peu après mon départ en 2009, Hasina battra à nouveau Zia, mais cette fois, elle s’enkystera dans son fauteuil de Première ministre pendant quinze ans. Hasina n’oubliera pas entre temps de faire mettre Zia en prison en l’accusant de corruption et de détournement de fonds prévus pour des associations caritatives ; si c’est vrai, c’est la grande classe. Et puis on arrive à 2024, c’est la fuite de Hasina en Inde, je vous ai déjà raconté. Mais attention, on n'en a peut-être pas fini avec Zia qui a été libérée et compte bien se représenter aux prochaines élections. Pour Hasina, ça va être plus compliqué, elle est poursuivie pour crimes contre l’humanité. Affaire à suivre… C’est comme aux Philippines, et peut-être ailleurs, mais c’est un mystère pour moi, le peuple ne se lasse jamais de ses tyrans.

À cette instabilité il faut ajouter les catastrophes naturelles, le carnage du cyclone Gorky en 1991. Cent cinquante mille morts, dix millions de déplacés sans abris. Une vague de marée a tout emporté sur des kilomètres. Tu ajoutes aussi des attentats d’islamistes radicaux qui veulent remplacer le droit et les tribunaux laïques par des tribunaux religieux et la charia. Vous connaissez la charia ? Tu ajoutes encore des grèves massives qui sont réprimées dans le sang, des assassinats d’intellectuels et d’opposants. Et tu as une petite idée de l’ambiance dans laquelle on travaillait.

Avec Architectes sans frontières je me retrouve donc à Dacca. Une équipe s’occupe de dessiner et construire des petites maisons modulaires, économiques, fonctionnelles et solides, moi, j’essaie, avec un succès relatif, de faire le vide, c’est-à-dire tracer des voies pour que tout circule plus facilement, les gens, les biens, les déchets, les éléments et, bien sûr, la merde. C’est redoutablement difficile de pérenniser l’espace dédié aux voies, parce que, pour ceux qui n’ont rien, le vide, c’est du plein gâché ! Alors il faut expliquer et nommer des responsables pour la protection du vide. J’ai aussi essayé de construire des places ; plus difficile encore. Des places, donc encore des espaces vides, mais qui peuvent être occupés de façon éphémère et diverse et pour des raisons liées à ce qu’on appelle des besoins secondaires, en gros la culture. J’ai eu de beaux succès, par exemple avec une conteuse qui venait une fois par semaine dans le “forum” qu’elle appelait elle-même le “rond des mots”.

– C’est beau ! Tu vois Olga, on avait raison quand on t’a dit que l’éducation et la culture étaient aussi des priorités. Disons que, une fois les intestins vidés, c’est bien de remplir les cœurs et les esprits.

– Cent pour cent d’accord avec toi, Nov, ajouta Moby, j’aime bien comme tu dis les choses. Bon, désolé de vous interrompre, mais il va falloir qu’on l’on réfléchisse à la suite de ton tour du monde, il reste deux ou trois jours de mer à peine.

– Déjà ! Mais je n’ai pas parlé de la pente et du diamètre des drains d’évacuation des latrines ni des lignes de désir…

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13 mai 2025 2 13 /05 /mai /2025 02:14

Lundi, jour onze

Stevenson arrive à Florac. Spécialités du coin. Sa confiture de châtaignes ? Non. Son château, ses trois rivières ? Non. Ses “jolies femmes (hansome women)”. RLS se rattrape avec une idée que j’aime bien. Il dit parler la même langue que les protestants cévenols, non pas en utilisant la même grammaire et le même vocabulaire, mais en partageant les mêmes valeurs, “parce que la vraie Babel, c’est une divergence sur les valeurs morales (for the true Babel is a divergence upon morals)”. C’est comme moi avec Diego, on ne parle pas la même langue, mais on se comprend et on s’aime, et c’est beaucoup plus que de la morale. Après Florac, la vallée du Mimente. Beau chapitre où alternent descriptions de paysages dont il a le secret et réflexions sur la force de la foi de ces paysans. Une description de coloriste, le rouge du champ de millet, le noir des hameaux, le gris perle de l’ombre du soir, le bleu gris doux et enchanteur du petit matin, la dorure des coteaux ensoleillés… c’est joliment peint, vraiment. L’Office du tourisme du coin devrait s’en inspirer. Puis RLS évoque la foi invincible du Cévenol. Il me semble sincère, mais je ne peux m’empêcher de sentir encore ce même fond d’arrogance ; peut-être que j’ai l’esprit mal tourné. Je vous laisse juge : “les personnes rustiques qui vivent au grand air n’ont pas beaucoup d’idées, mais celles qu’ils ont, sont des plantes robustes qui prospèrent de façon florissante sous la persécution (outdoor rustic people have not many ideas, but such as they have are hardly plants, and thrive flourishingly in persecution)”. Est-ce qu'il s’y prendrait autrement s’il voulait vendre de bons poulets élevés en plein air et nourris au grain ? Toujours est-il que ni les documents officiels ni les sabots ni les armes d’un régiment de cavalerie n’ont pu venir à bout des croyances et des idées de cet “homme simple (simple fellow)” parce qu’elles n’avaient rien à voir avec des dogmes ou des raisonnements logiques. Cette religion est “la poésie de son expérience, la philosophie de l’histoire de sa vie (the poetry of the man’s experience, the philosophy of the history of his life)”. Deux passages encore m’ont amusé. Une fois installé pour dormir, des bruits d’enfants tombent dans son oreille, “à (son) grand dégoût (to my disgust)”, écrit-il sans plaisanter, le sauvage. Il compare ensuite le chien, qu’il craint bien plus que le loup (qu’il n’a jamais rencontré, je note), à un prêtre ou un homme de loi, car il représente “le monde sédentaire et respectable dans sa forme la plus hostile (the sedentary and respectable world in its most hostile form)” avec son sens du devoir et de la propriété. Le chien, fayot et possessif comme un notaire. C’est original et ça se tient !

« Chers tous du Mexique. Je n’écris pas beaucoup, c’est aussi que je n’ai toujours rien reçu de vous, alors je me dis que vous ne recevez rien de moi non plus. On a fait les deux tiers de la traversée déjà. J’ai presque fini le Voyage de Stevenson ; c’est le contraire de la bière, je n’ai pas aimé les premières gorgées, maintenant, je me régale. Je parle anglais toute la journée, un peu espagnol avec Moby de temps en temps et français avec le Chef ou quand je vois Laurence. Je prends des leçons d’urbanisme et d’histoire avec Olga, d’imagination virtuelle avec Sam et de diplomatie avec Moby. Si j’avais fait ce voyage plus tôt, j’aurais eu le BAC avec mention (et du premier coup !). Incident diplomatique hier au mess. Le Chef avait fait des galettes avec de la farine de sarrasin, j’en ai mangé une au Nutella. Il m’a insulté en me disant que c’était de la bretonophobie primaire et qu’à une époque, on était passé par-dessus bord pour moins que ça. “Époque révolue, malheureusement”. Je pense qu’il plaisantait, pourtant il ne riait pas. Lots of love. Nov (ici tout le monde m’appelle Nov, ils trouvent tous ce prénom original. Bravo Ludmilla-Vera). »

– Dis-moi Nov, tu as une idée de l’histoire du Bangladesh, me demanda Olga ?

– Non, aucune.

– Et du Pakistan ?

– Non.

– Et de l’Inde ?

– Ah oui quand même. Je sais que c’était une colonie anglaise et que c’est devenu indépendant grâce à Gandhi qui faisait souvent des grèves de la faim. Après, sa fille Indira est devenue Première ministre. Mais je veux bien en savoir plus.

Caramba ! Resta muito por fazer, dit-elle en portugais, l’air un peu dépité. Moby ?

– En bon français, on dirait “c’est pas gagné”, précisa Moby. Mais si, justement Olga, c’est déjà gagné, il est au printemps de sa vie, tout se réveille chez lui. Here comes the spring !

– Si tu le dis…

Et elle se met à chantonner Here comes the sun de Georges Harrison, accompagné de Moby et Sam.   

– Merci Moby pour la transition. Nov, le concert pour le Bangladesh à New York en 1971, ça te parle ? Tu n’y étais pas et moi non plus, j’avais quelques mois à peine. Mes parents écoutaient ça en boucle quand ils n’étaient pas dans les rues de Belgrade pour manifester contre Tito. Bon mais là, il ne faut pas que je me perde, ça, c’est ton prochain chapitre. Donc, Georges Harrison, tu connais, ex-Beatles épris de spiritualité orientale, il est mis au courant par son ami, l'immense Ravi Shankar, de la situation dramatique au Pakistan oriental. Il organise alors le Concert for Bangladesh au Madison Square Garden.

Olga se mit à chanter vite rejointe par Moby.

“Bangladesh, Bangladesh

Such a great disaster, I don’t understand

But it sure looks like a mess

I’ve never known such distress

Relieve the people of Bangladesh

Relieve the people of Bangladesh”

– OK, ce n’est pas le meilleur titre de Harrison, mais ça a fait le job, en partie. C’était le premier concert de charity rock de l’histoire, malheureusement, seule une petite partie de l’argent est allé à l’Unicef, le reste a été avalé par le fisc. Mais on s’en fout, le point positif, c’est que, dans le monde entier, on entendait parler du Bangladesh. 1971, ça n’allait vraiment pas fort là-bas. Après le passage d’un cyclone dévastateur, sans doute le plus destructeur de l’histoire, au moins 500 000 morts, encore un record pour le Bangladesh, les autorités du Pakistan occidental tardent à intervenir et sont peu efficaces. Tu suis ?

– Oui, sauf pour le Pakistan oriental, occidental. C’est où ?

– Ah pardon. Petite récapitulation. Tu iras voir dans tes livres pour les dates et le détail. En gros, l’Angleterre quitte l’Inde en disant à ces peuples colonisés et réunis de force, maintenant, démerdez-vous ! L’Inde britannique est alors divisée en deux pays mais en trois parties. Du pur génie administratif ! À gauche le Pakistan musulman, à droite l’Inde hindouiste. Résultats des millions de passages de frontières dans les deux sens pour rejoindre le pays de sa religion. Et des millions de morts lors de ces migrations croisées. Tu as noté que quatre-vingts ans plus tard, ils continuent à se taper dessus, sauf que maintenant, ils ont tous les deux de grosses bombes qui peuvent faire très mal. Mon coup de gueule, en passant. Moby surveille le compte-tour ! C’est encore et toujours des guerres de religion. Les juifs et les musulmans, les musulmans et les hindouistes…

– … et avant, dans les Cévennes, ça a été les protestants contre les catholiques qui se sont mutuellement massacrés, ajouta Nov.

– Ah ! Tu entends Moby, Nov est de mon côté. J’ai toujours des débats animés avec Esmeralda, la femme de Moby, qui me dit que je confonds la religion et les hommes. Mais voilà, ce que je vois, ce sont des hommes qui s’entretuent. Dieu, les anges, la religion, moi, je ne les vois jamais à l’œuvre.

– Tu sais, sur ces questions, personne n’a jamais complètement tort et personne n’a jamais entièrement raison.

Good shot, Nov. Bon, je redescends. Donc j’ai dit deux pays et trois parties parce que, pour simplifier, ils ont coupé le Pakistan en deux parties séparées par mille six cents kilomètres. Tu imagines la Serbie avec une moitié du côté de Manille. Bref, rapidement, la partie Est (spoiler : celle qui deviendra le Bangladesh) veut son indépendance, mais la partie Ouest qui est plus riche et se croit plus intelligente, refuse et réprime les manifestations, comme on dit dans les journaux. En fait elle massacre une bonne partie des “rebelles”. Ça s’appelle un génocide. Trois millions de morts, trente millions de déplacés et comme toujours, des centaines de milliers de femmes violées, des viols systématiques, organisés, autorisés. Mais, comme les ennemis de tes ennemis sont tes amis, l’Inde, qui déteste le Pakistan, intervient et aide le Pakistan oriental à gagner sa guerre d’indépendance. La suite est assez triste. Comme aux Philippines, il y a deux familles qui se haïssent et prennent le pouvoir alternativement et en profitent pour assassiner leurs opposants. Et dans les périodes de calme, il y a des coups d’État, ratés le plus souvent. Comme ça, on arrive en 2024. Là, ce n’est plus de l’histoire. La Première ministre Sheikh Hasina fuit le pays suite à un soulèvement de la population. On lui reproche d’avoir truqué les élections (c’est vrai), de vouloir légiférer pour favoriser sa communauté (c’est vrai) et d’avoir réprimé avec violence des manifestations (vrai aussi). Elle était déjà là en 1996. Elle avait échappé au massacre de presque toute sa famille, dont son père, Mujib, le premier Président. Aujourd’hui, 2025, on a un gouvernement de transition avec le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. Il est connu dans le monde entier, c’est l’inventeur du microcrédit. Toi qui étudies le business, Nov, tu dois connaître plutôt les stock-options, les fonds de pension et les GAFAM.

– Eh bien non, je vais t’étonner, mais je connais le microcrédit et le “banquier des pauvres”. Un jour, notre professeur était malade, alors il nous a passé une conférence TEDx sur Yunus à la place de son cours. Tu connais les conférences TED ?

– Ah, bien ! Non, je ne connais pas. Donc, là, on n’est plus dans l’histoire et même plus dans l’actualité. Il faut attendre et espérer. Yunus est certainement un gars bien, mais je pense, c’est mon opinion et j’espère me tromper, qu’il n’a pas les épaules pour supporter tous ces problèmes et les étudiants qui ont lancé la révolution sont déjà en train de se diviser. Enfin, ils ont quand même une longueur d’avance sur les étudiants serbes. J’espère que les nôtres vont bientôt réussir à chasser Vucic, en Hongrie ou en Russie puisqu’il a l’air de s’y plaire. Mais en fait, toutes ces histoires, c’est pour nourrir les journalistes et occuper leurs lecteurs parce que, en bas, dans les bidonvilles, presque rien ne change et on continue à faire voler la merde. Et merde, justement, je n’ai pas le temps de vous parler des chiottes volantes ce soir. On continuera demain…

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8 mai 2025 4 08 /05 /mai /2025 02:13

Dimanche, jour suivant

Valley of the Tarn”. La vallée inspire RLS qui nous embarque dans une superbe description. Des sons : la rivière “faisait un merveilleux vacarme rauque (making a wonderful hoarse uproar)” ; des odeurs : les arbres “dégageaient un léger parfum doux (a faint sweet perfume)” ; des couleurs, l’automne avait déposé "des teintes or et des taches ternies sur le vert (tints of gold and tarnish in the green)”. Et, pour occuper “la beauté de la scène (the beauty of the scene), les personnages sont des châtaigniers d’Espagne. Je ne saurais dire si Stevenson était misanthrope, misogyne, rurophobe, ce qui est sûr, c’est qu’il est sylvophile. Il aime les arbres et les décrit magnifiquement. Ce qui me plaît, c’est qu’il les considère chacun comme un individu singulier. Je me demande s’il serait capable de distinguer une vague d’une autre et de décrire, non pas la mer mais une vague, avec sa personnalité, puis une autre, ressemblante mais différente. La suite de la journée est moins réjouissante, la nuit est compliquée. Le site est très exposé et RLS a peur d’être visité. Si les humains le laissent tranquilles, ce n’est pas le cas des animaux. Des chauves-souris, des moustiques, des fourmis et probablement des rats vont altérer son sommeil. Au matin, il renoncera à payer la nature pour ce logement décevant. La rencontre avec un frère de Plymouth le conduit à une réflexion intéressante sur la vérité. En substance, si j’ai bien compris, il considère qu’il est parfois préférable et plus généreux de mentir gentiment que de défendre dogmatiquement sa position, surtout quand il est question de “sujets élevés (high matters)” où personne n’a jamais entièrement tort et personne, complètement raison. Sans mauvaise conscience il ment et se déclare converti. Parfois, la voie du malentendu ou de la tromperie conduit à terrain commun plus sûrement que la défense acharnée de positions catégoriques. Je serais à moitié d’accord avec Stevenson. Je ne sais pas si, en privilégiant la confiance et l’amitié, “nos chemins séparés et tristes (our separate and sad ways)” nous conduisent à “une maison commune (one common house)”, mais assurément, la défense de “la” vérité mène le plus souvent aux conflits les plus violents. Il termine en évoquant une sorte complicité avec les camisards qui sont, à l’image du paysage, “souriants quoique sauvages (smiling although wild)”.

C’est devenu une habitude maintenant, avec Olga, Sam et Moby, on reste au mess après le diner et on discute. J’adore ces moments, on s’amuse bien et j’apprends tellement de choses. Hier, il s’est quand même passé un truc différent. Olga m’a posé une question qui m’a un peu déstabilisé.

– Et toi, Jules Verne, parle-nous un peu de ce qui te fait vibrer. Explique-nous ta recette secrète pour être toujours souriant et serein. Je vois bien que tu ne t’es pas fait larguer par un soleil coréen, que ton amoureux n’a pas été abattu dans une misérable favela, je vois bien aussi que tu n’as pas de gros souci d’argent ni de santé. Alors ? Il y a bien un truc qui te tient. Moby m’a dit que tu faisais le tour du monde. Respect ! C’est un beau projet. Bien sûr, il y a le comment, le par où tu passes qui comptent, mais moi, j’aimerais bien connaître le pourquoi de ton trip.

Comme d’habitude, c’est Moby qui est venu à mon secours.

– Selon moi, le bon voyageur ouvre les yeux et les oreilles mais ferme sa bouche, surtout si c’est pour dire “chez moi, on fait comme ça” ou “dans mon pays, on dit comme ceci”… On ne parle pas les oreilles pleines. On ne voyage pas la bouche ouverte. Nov, écoute, plus tard tu raconteras. Et je te dis, moi Moby je ne suis pas un grand savant, mais je te dis que tu en auras des choses à raconter et que bientôt, c’est toi qu’on écoutera. Voilà, c’était le quart d’heure sagesse de Moby-Wan Kenobi, j’ai fini.

– Et voilà, tu as encore raison, Moby. Je ne sais pas si tu es un savant, mais tu es un sage, dit Olga. Quel dommage qu’il n’y ait pas plus de Moby sur Terre et moins de Hasina, de Trump, de Poutine, de Marcos. Mais quand même Nov, insista Olga, pourquoi ? Tu ne serais quand même pas un agent secret du BIA, le service de sécurité de Vucic, tu ne serais pas en train d’enquêter sur ceux qui rêvent d’une autre Serbie ?

– Ah ah, non, s’amusa Brad. Je vais te rassurer et te décevoir par la même occasion, mais je ne sais pas grand-chose de la situation politique actuelle dans ton pays ; Vucic, le BIA, ça ne me dit rien. Mais je te promets de m’y intéresser parce qu’il est probable que je passe par Belgrade dans quelques semaines. En fait, mon histoire est simple, j’ai promis à Diego (c’est le père de Ludmilla) de ramener un truc à Hawaï.

– Ah oui, comme les cailloux voyageurs ! Tu prends un galet, tu le décores et tu le déposes quelque part pour que quelqu’un le trouve et le dépose ailleurs. C’est ça ?

– Pour les cailloux, je ne connaissais pas. Moi, c’est un nuage, pas un caillou.

– Eh là, Arthur Rimbaud ! Je comprends maintenant. Si ton regard est beau et profond comme un ciel de printemps, c’est parce que tu as un nuage dans la tête !

– Enfin, plutôt sur la tête. Sur nos têtes, au-dessus du bateau.

– Bravo les poètes, intervint Sam, c’est beau ce que vous dites. En passant, votre histoire me fait penser à une application de jeux, parce que pour moi, dedans, dehors, la frontière n’est pas très claire. Entre le virtuel et le réel, il n’y a pas de police des douanes et pas de tariffs, c’est poreux. Vous connaissez WeCards ? En fait, c’est pour faire bouger les gens, une façon ludique de lutter contre la sédentarité. Tu dois trouver des images virtuelles qui apparaissent sur ton chemin, enfin sur ton téléphone. Ça te pousse à aller toujours un peu plus loin. Ça fonctionne bien pour faire marcher les enfants, mais les plus gros joueurs sont des adultes, ils s’échangent même les images ensuite. Encore un qui a eu une idée de génie. Voilà, c’était le quart d’heure geek de Sam Saltman, j’ai fini. Au fait, Olga, tu ne devais pas nous parler de Dacca et des flying toilets ?

– Oui, c’est vrai. J’aurais bien aimé vous parler de la Serbie parce que c’est en train de bouger. Et de Novi Sad aussi, c’est ma ville et c’est de là que sont parties les manifestations l’année dernière. Je vais y passer un an. Je dois tenir un séminaire à l’école d’architecture pour parler de mon dada, rues et places où pourquoi construire le vide, mais vous pouvez être sûrs que je serai aussi dans la rue. Pour le vide, vous allez comprendre quand je vous parlerai du Railway slum à Dacca. Le problème, c’est que je ne sais jamais par quel bout commencer parce que, là-bas, tu as un concentré de toutes les pires misères humaines. Travail et exploitation des enfants, vente et mariage forcé de petites filles, violence du narcotrafic, malnutrition, prostitution de mineurs, trafic d’organes, pollution, catastrophes naturelles, choléra, dysenterie. Et le pire, c’est que dans cet enfer terrestre, tu trouves des gens formidables. Moby, tu me surveilles et si je monte trop en température, tu me débranches. Je n’arrive pas à rester longtemps calme et mesurée, je porte une telle colère en moi, et la mort d’Octavio n’a rien arrangé.

– Ne t’inquiète pas, rassura Moby, tu sais, ils commencent à te connaître et ils savent que tu peux être excessive et manquer un peu d’objectivité. Ce qu’ils ne savent pas, c’est le travail que tu fais sur place, ce que tu as fait aux Philippines.

– Oh là là, c’est tellement vieux tout ça. Je n’étais pas encore diplômée et je suis allée faire un stage pour Architectes sans frontières à Manille, ça a été le coup de foudre. Pour le pays, pour les slums, pour le travail. C’était en 1995. J’ai rencontré Moby et sa femme, Esmeralda. Je suis rentrée terminer mes études et j’y suis retournée jusqu’en 1999. Il faut dire que la situation chez moi n’était pas très sexy. La guerre de Bosnie venait de se terminer et la guerre du Kosovo allait commencer. Tout ça sous la présidence de Milosevic, notre Serbe le plus célèbre après Djokovic, condamné pour génocide et crimes contre l’humanité. Il a réussi à mourir avant la fin de son procès. Quant à Djoko, c’est bizarre, il était plutôt réac, enfin très proche du milieu nationaliste serbe, eh bien là, il m’a étonnée. Vous vous souvenez de Roland-Garros 2023, il avait écrit sur une caméra, “Le Kosovo est le cœur de la Serbie” ?

– Oui, je me rappelle très bien. En plus il a gagné contre Casper Ruud. Mais je n’avais pas compris le message sur la caméra. J’ai eu une question sur les Balkans à un examen, j’ai rendu copie blanche. Mais j’ai décidé de me faire des fiches sur chaque pays dont vous parlez, Philippines, Serbie, Bangladesh, Corée. Je suis trop nul et en plus c’est intéressant.

– Eh bien, bon courage pour l’histoire de la Yougoslavie, moi-même, j’ai du mal. Bref, Djoko a toujours pris des positions vraiment contestables, limite fachos, eh bien figurez-vous qu’il soutient les étudiants contre Vucic. Vucic, je le laisse tranquille pour le moment, je m’occuperai de son cas plus tard. Donc, on est en 2000 et je pars cette fois pour le Bangladesh. Mais il est tard, je continuerai demain. Voilà, c’était le quart d’heure d’Olga la pipelette, papagaia servia, comme disait Octavio, et je n’ai pas fini.

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3 mai 2025 6 03 /05 /mai /2025 02:21

Samedi, neuvième jour

The country of the camisards”. RLS progresse pour atteindre ce qu’il appelle “les Cévennes des Cévennes” et “prendre possession d’un nouveau quartier du monde (a new quarter of the world)”, tel “le solide Cortez” (la référence à Hernán le conquistador plaira sûrement à Ludmilla !). On peut diviser ces pages en trois thèmes. 1. Description de paysages. Là, il faut le reconnaître, il est vraiment très doué, l’Écossais ; quand tout le monde (dont moi) dirait “c’est beau quand même !”, lui, il vous balance quatre pages d’adjectifs, des couleurs, des plantes, des odeurs, des sons… 2. Histoire de la région :  les camisards. Je ne suis pas spécialiste en histoire, mais j’ai l’impression qu’il les prend pour des sauvages dérangés qui “écoutent avec dévotion les oracles d’enfants au cerveau malade (listening devoutly to the oracles of brain-sick children)”. Mais ils ne sont pas nés comme ça, une répression d’une violence inouïe (par les catholiques) a transformé leur foi en zèle maladif et barbare. Les persécutés devenaient persécuteurs dans un chaos innommable et des tueries sanglantes, “une guerre de bêtes sauvages (a war of wild beasts)”. Bon, on ne va pas non plus y passer dix pages, ces événements ne sont après tout qu’une “note de bas de page romantique dans l’histoire du monde (a romantic footnote in the history of the world)”. Quelle arrogance ! Les Cévenoles apprécieront. J’ai l’impression que c’est toujours ça l’histoire : un rétablissement héroïque du bien et du juste pour les vainqueurs ; une blessure honteuse qu’on ne peut ni oublier ni raconter pour les vaincus ; un détail pour les étrangers. 3. Anthropologie, une nouvelle race. On a droit à quelques lignes dignes de figurer dans une anthologie de la misogynie. Enfin, après dix jours de disette, sans voir une seule “jolie femme (pretty woman – ça me rappelle quelque chose !)”, le paysage humain change. On a ainsi droit au portrait de Clarisse qui ne le laisse pas indifférent. Elle servait dans l’auberge… les bras et le stylo m’en tombent… “like a performing cow” (Bury traduit par “comme une vache savante”, Bocquet embarrassé par l’adjectif ne le traduit pas et écrit “avec quelque chose de bovin”, moi je saute mon tour. Une vache savante, la Clarisse ? Et mes cornes dans ton derrière, Stevenson ! Et il continue en trouvant bien dommage de voir un si bon modèle laissé à des péquenots d’admirateurs à l’esprit de bouseux. Je n’invente rien, la preuve : “it seemed pitiful to see so good a model left to country admirers and a country way of thought”. Il tape fort, là, mais attendez, ce n’est pas fini. Il conclut en regrettant que la Clarisse, elle n’ait pas le postérieur qui aille avec son minois ! Je vous promets qu’il écrit ça : “her figure was unworthy of her face” (“sa silhouette était indigne de son visage”, dit Bury). Et le bouquet final : “hers was a case for stays”. Bocquet fait semblant de ne pas comprendre et écrit n’importe quoi : “Question secondaire que cela !” ; Bury, fin linguiste et styliste averti, traduit par “elle aurait dû porter un corset”. Et mes sabots dans ta saucisse, Stevenson !

Aujourd’hui, c’est dimanche, mais ici, rien ne ressemble plus à un lundi ou à un mercredi qu’un dimanche. En fait, c’est ça qui me manque, la diversité. Enfin je précise, diversité des choses, diversité des paysages, parce que pour les gens, je suis servi. Quand je regarde dehors, je vois tous les jours le même horizon. Si au moins on avait une grosse tempête pour bousculer un peu ce trait toujours identique et imperturbable. En revanche, quand je sors de la cabine et que je rencontre mes congénères, alors mes repères volent en éclat. Ils sont tellement différents. Avec un premier prix pour Olga, encore différemment différente.

Hier, on est restés tard au mess avec elle et Sam, puis Moby nous a rejoints avec quelques bières. Du vin pour Olga et du Coca pour moi. On a ri, on a pleuré, on a juré (Olga surtout). C’était vraiment une super soirée. Il y a une chose qui se confirme aussi, quand vient mon tour de parler, je n’ai pas grand-chose à raconter, enfin rien qui soit passionnant comme leurs histoires.

Sam a avoué qu’il allait repartir à Séoul chercher Sunny. Il s’est littéralement fait engueuler par Olga. “C’est à un chinese sunset qui tu vas assister” lui a-t-elle dit en éclatant de rire. Sam n’a pas compris ou pas trouvé ça drôle. Moby, en fin diplomate, lui a demandé s’il avait aussi des projets professionnels. Alors Sam, oubliant sa Sino-Coréenne, s’est illuminé et nous a expliqué son nouveau concept.

– J’ai lu un article récemment dans le Korean Time qui soulignait un paradoxe entre la chute du taux de natalité et l’explosion des importations de poussettes. En fait ça parlait du boum de la petconomy. Moby, traduis pour Nov, por favor.

– C’est tout le business qui tourne autour des pets.

– Tu veux dire les chiens et les chats.

– Oui. Et les lapins, les serpents, les capybaras, très en vogue et mêmes les fourmis…

– Donc, reprit Sam, il y a une demande de folie, il y a une offre aussi mais mal structurée et puis surtout, il y a des besoins à inventer ! Donc je suis en train de développer une application qui va organiser tout ça. On est trois sur le projet. Je repasse par Londres, j’y retrouve Oscar qui se réjouit à l’idée de tirer le portrait de gentils toutous, et Alan, son compagnon, qui est expert en intelligence artificielle. Il nous restera à trouver sur place une spécialiste en marketing digital, mais j’ai une piste…

– WTF, Sam, hurla Olga, tu ne vas rec…

–   Ça va, on se calme, je plaisante, rigola Sam. Donc, je continue. Finis les formulaires à remplir, les menus déroulants, les cases à cocher, les mots de passe à oublier. Tu envoies une photo de ton “bébé” et tu dialogues avec une IA. Pour le moment elle s’appelle HodoriX. Tu peux faire une demande précise, du genre un anniversaire pour ton chihuahua, une opération esthétique pour ton lapin (dents et/ou oreilles à refaire), les obsèques de ton hamster… mais tu pourras aussi demander des suggestions à HodoriX. Et dans la seconde, tu reçois des animations avec ton “bébé” en situation, par exemple déguisé, entouré de copains jouant dans un parc d’attractions pour animaux. Tu reçois aussi un devis, normal. Et derrière cette belle vitrine animée, il y aura plein de câbles. C’est ce que l’on est en train d’installer. Il y aura une partie shopping classique, ça c’est facile à faire, nourriture, jouets, matériel. Il y aura une partie soins, là on va copier votre modèle Doctolib qui n’est pas trop mal ficelé, même s’il commence à dater. Le plus compliqué et le plus amusant, ça sera la partie événementiel : un cani-trek au Laos, une retraite cat-yoga au Cambodge… Vous savez quoi, même une descente de rivière au Vietnam avec votre poisson, ça marcherait. On est en train de réfléchir à un sac à dos avec aquarium à l’arrière pour promener Némo ! Là, il ne suffit plus d’être un bon geek, il faut être aussi poète, inventeur d’histoires. Oscar est très bon là-dedans. Vous pigez : du code et du storytelling ! Et du pet love, bien sûr.

J’ai l’impression que Sam va mieux, se dit Nubecito. J’aime bien ce garçon, je trouve qu’il a une belle intelligence. Comment dire ? J’ai remarqué que les humains trop intelligents, parfois, pas toujours, surtout les scientifiques, s’absentent du monde. Je ne sais pas si ça se dit. Ce n’est pas par méchanceté, mais ils oublient le monde et les gens. Je trouve que Sam garde toujours les pieds sur terre et son esprit dans son corps. Enfin, je deviens bien prétentieux à juger comme ça aussi rapidement, alors que je connais peu de scientifiques. C’est peut-être à cause de mon contact prolongé avec les humains, je commence à les imiter. Bref, je l’aime bien, ce Sam. J’espère qu’il sera heureux, mais je pense que oui parce que c’est un inventeur et les inventeurs sont beaux et heureux le plus souvent. Bon allez, j’arrête avec mes généralités, ça devient n’importe quoi. Je vais écouter Olga, elle va peut-être parler de Dacca…

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28 avril 2025 1 28 /04 /avril /2025 02:00

Samedi, huitième jour

Upper Gévaudan (continued)”. RLS quitte le monastère et reprend joyeusement sa route. Il en a fini avec la première partie de son voyage, finis la pluie, le vent et les paysages désolés, commence la deuxième partie, une descente “into the garden of the world”.  Effectivement, on a droit à un joli chapitre, “a night among the pines”, peut-être mon chapitre préféré, mais le texte anglais est très difficile, alors j’ai inversé – j’avoue – ma méthode. Je lis la traduction d’abord et retourne voir ensuite les mots de Bobby. Bob reprend sa méditation philosophique, c’est plus original cette fois, je trouve. Il compare la nuit dans une maison, sous un toit et la nuit à la belle étoile. Sous un toit, la nuit est “une période morte et monotone (a dead monotonous period)”, alors qu’en plein air, elle est “un léger sommeil vivant (a light and living slumber)” de plus, c’est un secret connu par les bergers et les vieux paysans seulement, vers deux heures du matin, tous ceux qui dorment dehors sont “rappelés à la vie (recalled to life)” par “une caresse délicate de la Nature (a gentle touch of Nature)”. Celui qui dort dehors s’échappe “de la Bastille de la civilisation” et redevient un moment “une brebis du troupeau de la Nature (a sheep of Nature’s flock)”. Bon,le vocabulaire biblique peut agacer, mais c’est vrai qu’en construisant nos murs et nos toits, non seulement on s’est inventé des dangers imaginaires, mais en plus, on a permis que des crimes bien réels soient commis en toute discrétion et souvent en toute impunité. Je m’éloigne peut-être du sujet, mais j’ai lu que la maison était un lieu moins sûr que la rue. Je ne parle pas des accidents domestiques, mais des viols et violences intrafamiliales. La Bête du Gévaudan a sans doute fait moins de victimes que le mari violent ou l’oncle pervers. (OK, là, je me suis perdu, mais après tout, c’est ça aussi le voyage.) Bobby termine son chapitre par un petit passage romantique sur le manque. Lui, le voyageur solitaire, le champion de l’autarcie qui se contente de saucisses et d’un havresac évoque “un manque étrange”. Comme c’est étrange ! “J’aurais voulu une compagne couchée près de moi… silencieuse et immobile, mais toujours à portée de main”. Alors là, la traduction ne me plaît pas du tout, il faudrait la changer. Mais le texte de Bobby ne me plait pas non plus, il faudrait le changer aussi. “A companion to lie near me… ever within touch”. Non et non, Bobby ! Ce sont les choses qu’on peut vouloir disponibles et à portée de main, pas une amoureuse. Quand même ! Louis Bocquet ne s’est pas embarrassé et a tordu un peu le texte (j’aurais fait pareil, pardon Mam !) “… une compagne… dont la main ne cesserait de toucher la mienne”. Le filou ! Bon, l’Écossais finit par se lever, joyeux et enthousiaste, tandis que la lumière inonde tout “d’un esprit de vie et de paix respirante (a spirit of life and of breathing peace)”. Il en rajoute peut-être un peu. Il va jusqu’à laisser quelques pièces sur l’herbe afin de payer cette nuit d’exception !

Il y avait une chose encore dont Brad n’avait pas parlé dans son Journal. La phrase de la compagne qui dort à côté était soulignée sur son livre. Après avoir vérifié attentivement, il avait constaté que ce n’était pas le même stylo qui avait écrit la dédicace et souligné ce passage. Il se demanda alors si ce n’était pas Ludmilla qui avait noté ce passage, comme pour lui envoyer un message. Alors qu’il se laissait aller à une douce rêverie, comme si la mélancolie romantique de Stevenson était contagieuse, il fut interrompu brutalement par Moby qui était accompagné d’Olga. Sans transition, il passa de la lumière sereine et chaleureuse du haut Gévaudan à la misère noire et impitoyable des bidonvilles de Rio.

– Bonjour Nov, Moby m’a déjà beaucoup parlé de toi. Je suis Olga. Mon anglais est imparfait, mais on va se comprendre. Je vais mieux. Moby t’a un peu raconté mon histoire, je crois. Je viens de terminer une mission longue au Brésil, São Paulo, Salvador de Bahia, Rio, enfin le Brésil quoi. Je n’ai rien connu de pire, pourtant j’en ai vu. Même Dacca. À Dacca, il y avait une petite fenêtre d’espoir. Tu connais Dacca ?

– Non, désolé.

– Et voilà, tout le monde connaît Rio, mais personne ne connaît Dacca. C’est pourtant l’une des plus grandes villes du monde. C’est la capitale du Bangladesh. Presque aussi peuplée que Tokyo. Évidemment, tout le monde connaît Tokyo. Et tout le monde veut aller à Tokyo. Mais personne ne va à Dacca. Dacca, c’est plus de vingt-cinq millions d’habitants. Dacca, c’est 70% d’habitants vivant dans des bidonvilles. Je te laisse faire le calcul. Dacca, c’est aussi une des plus fortes densités de la planète. C’est la ville de tous les records. Les gens adorent les records, mais personne ne connaît Dacca. Et personne ne va à Dacca. Remarque, ce n’est pas grave, dans vingt ans, un tiers du pays sera submergé par les eaux. Et là, qu’est-ce que j’apprends, que Trump veut leur imposer des taxes douanières de 37%. Parce qu’ils exportent beaucoup plus qu’ils n’importent des États-Unis. Mais cet homme a une calculette à la place du cœur et un grain de riz à la place du cerveau !

Olga parlait vite et beaucoup, mais avec un curieux accent serbo-brésilien qui rendait son anglais beaucoup plus facile à comprendre que celui de Sam. Et parfois, quand Brad faisait une moue d’incompréhension, Moby se lançait dans une traduction simultanée. Olga avait passé trois semaines au fond du trou après la mort violente de son compagnon, victime d’une balle perdue lors d’un échange de coups de feu entre gangs rivaux. Elle avait compris qu’elle n’aurait pas les ressources pour s’en sortir seule, alors elle avait laissé faire la chimie. Les antidépresseurs, le sommeil et la présence de son ami Moby l’avaient remise sur pieds.

– J’ai passé presque quinze ans au Brésil, c’est là que j’ai rencontré Octavio. Mais je préfère ne pas en parler, tu comprends. Octavio, c’est un de ceux qui ont le plus travaillé sur la réhabilitation des cortiços à Salvador de Bahia. Moi, j’étais plus sur les favelas, São Paulo, Rio, toutes les favelas cariocas. Mais surtout, la favela Rocinha, la plus grande d’Amérique latine, tu dois connaître. Tu as des notions d’architecture et d’urbanisme ?

– Non, pas du tout. Je fais des études de commerce international, mais je n’ai pas non plus de notions très précises de commerce.

– Je vois. Au moins tu es honnête. Les cortiços, ce sont des grandes maisons populaires où vivent plusieurs familles souvent très modestes qui partagent certaines pièces. Et les favelas… ben ce sont des favelas, des bidonvilles comme vous dites en français. Mais je ne peux pas encore en parler, c’est dur de parler de tout ça. Un jour, il faudra que je te raconte la vie là-bas parce qu’on dit tellement de conneries. Tu vis au Mexique, tu dois connaître un peu. Tu as vu La Cité de Dieu, je parie.

– Oui, j’ai vu le film. Et j’ai vu aussi Slumdog Millionaire. Et pour Octavio, ça s’est passé à la favela Rocinha ?

– Peut-être, mais je ne peux pas en parler. En plus je ne veux pas en rajouter sur ce slum déjà tristement célèbre. Ils n’ont pas besoin de moi pour la pub. Tu sais qu’on organise maintenant des favelas tours, de vrais safaris humains. Les favelas sont devenues des destinations touristiques prisées. Tu regarderas le documentaire Dark tourism sur Netflix. Le tourisme morbide. Je ne sais pas comment ça marche dans le cerveau des hommes, sans doute qu’ils aiment se rassurer sur leur condition minable en voyant plus misérable qu’eux. Mais je ne peux pas en parler. Je suis très en colère. On a tué Octavio qui a tellement fait pour le Brésil.

– Et la police a retrouvé les coupables ?

– C’est ça le problème. Qui est responsable ? Qui sont les vrais coupables ? Je vais te dire moi, ce sont les bobos comme toi, à Paris ou Berlin, les hipsters à New York, ceux qui ont la drogue propre et festive, c’est vous qui…

Moby interrompit Olga qui était très agitée et lui parla en portugais.

– Tu as raison Moby, comme d’habitude. Excuse-moi, Nov, bien sûr que tu n’y es pour rien. Je ne peux pas encore en parler maintenant. La question de la responsabilité est complexe. Tu comprends, la drogue, c’est un réseau tentaculaire. Des coupables, on en trouve toujours, s’ils sont encore vivants. Les pistoleiros, tu sais vous les appelez sicarios au Mexique, les tueurs à gages, de pauvres gamins, de plus en plus jeunes qui tuent et s’entretuent pour quelques dollars et qui ont probablement tué Octavio sans le vouloir, mais on oublie toujours à l’autre bout de la chaîne, le consommateur confortablement installé dans sa vie sans danger. Je devrais te parler d’autre chose. Tu sais, Octavio, tous les matins, il se levait avec le sourire et plein d’espoir et tous les soirs, il se couchait avec de nouveaux projets. Combien de cortiços il a réhabilités ? Et combien de familles il a relogées ? Et combien de quartiers il a illuminés ? C’était un bâtisseur humaniste, un magicien qui construisait du bonheur. J’ai du mal à parler de lui, j’ai du mal à parler du Brésil. Plus tard peut-être, je pourrai te raconter. En plus, moi, depuis Dacca, j’ai toujours été plus intéressée par le vide que par le plein, plus par les réseaux que par les structures. Moi, j’ai beaucoup “dé-bâti”.  Moby traduis-lui, s’il te plait, on dirait qu’il ne comprend pas.

– En fait, je comprends les mots, mais je ne comprends pas ce que ça veut dire.

– OK, son. Je t’explique. Tu sais ce que c’est les flying toilets ?

– Olga, il est déjà dix-huit heures, je suis en retard pour le service, en plus tu es nerveusement épuisée. Je te propose un truc. Vous allez vous reposer et on se retrouve au mess pour le dîner.

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23 avril 2025 3 23 /04 /avril /2025 09:23

Vendredi, septième  jour

Our Lady of the Snows”. RLS reprend la route après avoir modifié son chargement qui ressemble désormais à “a green sausage six feet long with a tuft of blue wool hanging out of either end (une longue saucisse de deux mètres avec une touffe de laine bleue pendant aux deux bouts)”. Je ne me lancerai pas dans une lecture freudienne de la description, mais je note quand même une certaine récurrence de la saucisse. En route, il rencontre le Père Apollinaire (rien à voir avec le poète préféré de Mam, qui n’est pas encore né !), moine trappiste qui lui explique que son vœu de silence ne vaut qu’à l’intérieur du monastère. Il ne dit rien du périmètre de son vœu de chasteté… On a droit alors au portrait des moines et des pensionnaires, c’est déjà plus intéressant que la description des paysages glacials, lugubres et monotones. Ça peut étonner, mais l’athée écossais va éprouver beaucoup plus de sympathie pour les religieux que pour les “retraitants”. Pleins de gentillesse et de tolérance, les moines le surprennent : “freshness of the face and cheerfulness of the mind (fastoche la traduction : Anima Sana In Corpore Sano – comme les chaussures ASICS)”. Au contraire, les deux autres pensionnaires, un curé et un militaire, deviennent “bitter and upright and narrow (acharnés, rigides et étroits”) quand ils découvrent qu’il est un hérétique. Ils se scandalisent de sa mécréance et s’obstinent violemment – et vainement – à le convertir. “The hunt was up (la chasse était lancée)”.

On a droit aussi à un très joli passage, bien misogyne, sur les deux raisons qui divisent les hommes : la présence de femmes et la langue. Quand il y a des femmes, “it is but a touch-and-go association that can be formed among defenceless men (ils ne peuvent construire que des relations peu durables, les hommes sans défense)” ! J'ai lu de travers ou quoi ? Les pauvres hommes, sans défense face à “two sweet eyes and a caressing accent (deux yeux doux et un accent caressant)”, qui sont forcés, bien malgré eux, de se limiter aux coups d’un soir ! Eh, Bobby, tu déconnes là ! Bon, on est en 1878 et MeToo n’est pas encore passé par là. Vivre entre mecs et la fermer, voilà en quoi la vie des moines trappistes est “a model of wisdom (un modèle de sagesse)”. Je sais que les critiques rétrospectives sont faciles, Aristote justifiait l’esclavage il y a deux mille ans, Darwin considérait que la femme était naturellement moins intelligente il y a deux cents ans et Matzneff faisait l’éloge de la pédophilie il y a cinquante ans, mais quand même, c’est choquant ! J’espère qu’à l’époque, j’aurais été du bon côté…

Allez, je vais faire un tour. J’aime de plus en plus écrire dans mon journal et finalement, ça vient plus facilement que je ne croyais, mais malgré tout, au bout d’un moment, il faut que je fasse, comme dit Laurence. Encore que je me demande si écrire c’est vraiment ne rien faire ?  Bon, je vais aller faire un peu de vélo à la salle ; à onze heures j’ai rendez-vous avec Moby pour l’aider à ranger son “épicerie”. Il m’amuse, il me fait penser à Mam qui range régulièrement sa bibliothèque comme si elle se dérangeait toute seule. Est-ce que je mets Montaigne avec les philosophes ou avec les écrivains ? Est-ce que je mets les petits pois avec les flageolets ou avec les haricots verts ? La dernière fois Moby parlait de Dieu, il disait qu’il le gâtait parfois et parfois il l’oubliait. Moi, je ne sais pas si c’est Dieu, le hasard ou une bonne étoile, mais on dirait que quelqu’un n’arrête pas de mettre sur ma route des gens incroyables.

– Salut Moby. Alors, on range les conserves par couleur aujourd’hui ?

– Ah ah, tu te moques, mais je dois toujours savoir à tout moment ce que j’ai, et où. Autrement le patron me remplacera par l’appli de Sam. J’aimerais bien travailler encore quelques années. Mon idéal, mais je ne le dis pas à mes enfants, c’est qu’ils aient tous fini leurs études, trouvé un bon travail et commencé à construire leur famille. Après, si Dieu me donne encore un peu de temps, avec l’aide d’Olga, Esmeralda et moi, on voudrait ouvrir une sorte de centre de formation à Manille. On verra, mais je comprendrais si Dieu m’oublie, il a tellement à faire aujourd’hui avec toute cette pauvreté partout sur la planète. Rien qu’aux Philippines, il a un travail de Titans. Tu as peut-être suivi l’affaire, en ce moment, l’ancien président Duterte est jugé pour crimes contre l’humanité. C’est ma fille Irma qui pourrait t’expliquer ça très bien, elle est avocate maintenant et elle est très engagée dans la lutte pour les droits des femmes et des enfants. Et son grand frère Jethro, c’était son meilleur ami, alors aujourd’hui, c’est son héros. C’est dommage qu’elle ne soit pas là pour tout t’expliquer clairement, moi, ça se mélange un peu dans ma tête. Et puis, ça fait encore très mal. Je te raconte. Donc Digong, c’est-à-dire Rodrigo Duterte est élu président en mai 2016 et là, dès le premier jour, il lance sa guerre sanglante contre la drogue. C’est vrai que nous, on a un problème avec le shabu, c’est le crack du pauvre aux Philippines. Mais lui, il ne se posait pas de questions. Et toutes les nuits, c’était des dizaines de personnes, souvent des jeunes hommes, qui étaient tués par la police ou par des milices parce que, soi-disant, ils étaient dealers ou consommateurs. Quelquefois, il y avait des “ratés”, et c’était des opposants politiques qui y passaient, tu saisis ? Mais il n’y avait jamais d’enquêtes ni de jugements. Et le 31 décembre 2016, Jethro et ses amis faisaient une fête, bien sûr qu’il y avait de l’alcool et de l’herbe qui circulaient. À deux heures du matin, au moins vingt policiers ont débarqué pour une simple vérification, qu’ils disaient. Ils ont dit aussi, après à la télévision, que des drogués criminels avaient commencé à leur lancer des bouteilles et même qu’un coup de feu avait été tiré. À la télévision ils ont montré un impact sur un gilet pare-balles, tu parles d’une preuve. Alors ils ont répliqué. Légitime défense. Et ça a été un carnage. Il y a eu sept morts, une dizaine de blessés et cinq arrestations. Que des jeunes de moins de vingt-cinq ans. Ensuite, la police scientifique est arrivée et ils auraient retrouvé des armes et une grande quantité de drogue sur les morts. Heureusement que la police a agi vite, on a évité une hécatombe, a dit le ministre ! Ça c’était la méthode Duterte. Ça a duré des années. Irma dit qu’il a fait tuer au moins vingt-cinq mille personnes. Il y a un mois à peine, Duterte s’est fait arrêter, à Manille, pour crimes contre l’humanité. Tu sais ce qu’il disait ? “Humanité, mais de quelle humanité parle-t-on, ces drogués ne sont pas des humains”. Tu imagines le personnage ! On va voir ce que le procès va donner. Mais comme rien n’est simple chez nous, sa fille, Sara Duterte est aujourd’hui vice-présidente, donc numéro deux du pouvoir. Enfin, pour le moment, parce que les députés viennent de voter sa destitution. D’abord parce qu’elle aurait piqué dans les caisses de l’État et ensuite, parce que – tiens-toi bien ! – elle a menacé de mort sur les réseaux sociaux, devine qui, le président Marcos, Marcos Junior, le fils du dictateur ! Tu connais Game of Thrones, eh bien c’est du pipi de chat à côté de notre histoire politique. Sauf que chez nous, ce n’est pas un jeu et ça se passe dans la vraie vie. Et ce que je ne comprends pas, c’est que tous ces tyrans, corrompus, des voleurs, des assassins, eh bien, ils sont soutenus par la population. Ils ont tué mon Jethro. Tu te rends compte, il n’avait même pas vingt ans. Je sais que ce n’était pas un ange, il consommait un peu de cannabis pendant les fêtes. Mais tu penses qu’il méritait d’être exécuté sauvagement ? Pourquoi ils l’ont tué ?

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17 avril 2025 4 17 /04 /avril /2025 02:08

Jeudi, sixième jour

Perdu dans “le haut Gévaudan”. Direction Le Cheylard. Peu de changement, le décor est toujours désertique et inhospitalier, la météo s’aggrave, il fait froid, il pleut, il grêle, il vente. En plus, Modestine n’avance pas et la nuit tombe. Une nuit noire. Logiquement Bobby se perd et, comme tous les voyageurs perdus, il tourne en rond. Inutile de compter sur l’aide des locaux “little disposed to councel a wayfarer (peu disposés à renseigner un pèlerin), sans parler de deux “impudent sly sluts (je traduirai, sans certitude, par petites garces ou pestes, effrontées et fourbes)” qui se moquent de notre voyageur, lui conseillant de suivre les vaches en lui tirant la langue. Bobby commence à éprouver de la sympathie pour la Bête du Gévaudan (“the Beast”, même nom que la voiture de Trump) parce qu’il aurait mangé une centaine d’enfants ! (Et moi, je commence à éprouver de la sympathie pour l'humour de Stevenson). Bref, perdu entre Fouzilhic et Fouzilhac (en patois cévenol, ça doit vouloir dire, “c’est pas ici” et “c’est pas là”), trempé et gelé, il passe finalement la nuit dans un bois après avoir mangé ses délicieuses saucisses de Bologne en boite accompagnées d’un succulent gâteau au chocolat. Miam miam ! Tu peux être sûr que le Bob, il n’aurait pas réussi l’entretien d’embauche de cuistot chez les Saadé. Heureusement, le lendemain, il tombe sur le gentil du coin qui, malgré son âge et ses rhumatismes, le remet sur le bon chemin. Pour le paysage, ça ne s’arrange pas : “cold, naked, ignoble”. Mais qui peut bien désirer visiter ces lieux, se demande-t-il ? Question rhétorique qui lui permet de balancer son petit couplet philosophique : “I travel not to go anywhere, but to go” qui va inspirer des générations de gourous et autres coachs de vie. En substance, il faut quitter le lit douillet de la civilisation pour sentir les nécessités et les difficultés de la vraie vie, à commencer par les cailloux coupants des chemins. Bref, il faut souffrir pour se sentir vivant. C’est un peu la version soft du film génial Fight Club avec Brad Pitt (“Frappe-moi. Je n’ai pas envie de mourir sans cicatrices”). En trois mots : je sens (mes bleus ou mes ampoules) donc je suis. Enfin, après avoir traversé ce paysage désolé “sorry lanscape”, Bob trouve une auberge. On aurait pu en rester là, mais non, il finit son chapitre par se plaindre à nouveau : transi de froid, il regrette les bois où il aurait pu trouver refuge dans son sac de couchage en peau de mouton. Jamais content !

– Nov, si ça ne t’ennuie pas, je vais t’appeler Nov, je préfère, regarde ce petit cumulus un petit peu à part, on dirait un champignon avec une tête de chat sur un tapis volant. C’est ton Nubecito, j’en suis sûr. Tu sais, Diego, je ne le connais pas, mais je pense que c’est un sacré bonhomme. Les gens, c’est comme les nuages, il y en a beaucoup qui volent ensemble, qui parlent ensemble et qui se ressemblent, et puis il y en a d’autres, moins nombreux, qui sont différents et qui volent un tout petit peu à part. Qui a décidé ça ? Je ne sais pas. Ma femme Esmeralda te dirait que c’est Dieu, moi aussi, je crois un peu que c’est lui. Mes filles, elles te diraient que ce n’est pas lui. Parfois, Dieu, il m’a donné des bonnes cartes, je t’ai raconté et parfois, il a été cruel.

– Tu penses à ton fils Jethro, j’imagine.

– Oui, je te raconterai plus tard, mais viens maintenant, la fête va commencer.

– OK. J’arrive, mais je n’ai pas de cadeau. Au fait, quel âge elle a, Laurence ?

– Elle m’a demandé de ne pas le dire. C’est drôle, vous les Français, vous n’aimez pas vieillir et vous combattez les rides et les cheveux blancs comme des ennemis intérieurs ; c’est une vraie guerre civile. Nous, les Philippins, on triche aussi sur notre âge, mais pour se vieillir : moi je préfère mon âge-passeport à mon âge réel ! Peut-être aussi parce que l’enfance, c’est souvent votre période préférée.

C’était la première fois qu’on passait un peu de temps avec l’équipage, il y avait presque tout le monde sauf le Commandant. Laurence m’a demandé si je ne m’ennuyais pas, je lui ai dit que je lisais et écrivais un peu.

– Moi, je lis peu. Depuis toute petite, il faut que je fasse. Vélo, course à pied, kite surf, ski… Pendant mon travail, les éléments, je ne peux que les regarder ou les entendre, calfeutrée dans notre boite à boites, alors dès que je peux, je fais du outdoor. Et tu lis quoi ?

On en est donc venu à parler du Travel de Stevenson.

– Ah oui le GR 70 dans le Massif central.  Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai fait le GR, en mode trail.

Ça veut dire qu’elle a fait les 260 km en courant, en six jours au lieu de douze. Elles étaient quatre femmes très sportives qui couraient à peu près cinq heures par jour et retrouvaient à chaque étape leurs bagages transportés en voiture par l’un des gentils maris. Le grand luxe pour elles, une douche, des vêtements propres, un bon dîner et un lit confortable dans une auberge tous les soirs. Laurence était vive et volubile. Sans que je comprenne pourquoi, elle m’a demandé s’il y avait des sujets qu’elle devait éviter et comme je m’étonnais, elle m’a parlé des discussions avec les autres touristes, le soir, à chaque étape.

– On pouvait évoquer tous les thèmes, métier, vacances, famille, origines, on pouvait parler musique, séries ou politique, tout cela se faisait avec modération et tolérance, mais il y avait un sujet à éviter, car ça dérapait systématiquement, c’était le débat trail vs randonnée, courir ou marcher. C’est drôle comme les sujets de discorde évoluent. Aujourd’hui, tu peux voter RN, tu peux préférer les nuggets à la ratatouille, tu peux dire que tu vas sur les sites de rencontre, et ça ne dérange personne. Il y en a même toujours un pour dire à ce moment-là, avec un air solennel, “qui je suis, moi, pour te juger”. Et puis, le juge, tapi en chacun de nous, réapparait brutalement comme le clown diabolique sur ressort jaillit de sa boite quand tu dis à des randonneurs que tu préfères courir sur les sentiers. Ça, c’est un véritable casus belli.

– Vous ne regardez que vos pieds, vous méprisez la nature, vous bousculez les marcheurs, vous importez le stress urbain sur les chemins de la paix (promis, j'ai entendu ça), vous vous mettez en danger, ça ce n’est pas grave, mais vous mettez aussi en danger les secouristes, vous êtes obsédés par la performance, vous ne rencontrez personne (– Ben si, toi justement, et je m’en serais bien passé, grosse nouille, pour le dire poliment !)…

– Est-ce que tu as besoin de souffrir pour te sentir plus vivante ?

– Non, ça c’est du blabla de pseudo-intellos. Mais, c’est vrai, j’ai besoin de jouer avec mes limites, et sans jamais franchir la frontière, je cherche à me rapprocher de là où ça peut basculer, j’aime aller là où tu ne contrôles pas tout. Mais rassure-toi, sur le GR, on était quatre, dont deux urgentistes, on courait de jour, avec téléphone et GPS, et en plus, on croisait sans arrêt de charmants randonneurs, aucun danger donc. Dans mon métier, je suis hyper concentrée, il n'y a pas de place pour le hasard ou l’intuition, je gère, je calcule, j’anticipe. Je ne dois jamais être surprise. En trail, je pose mon cerveau et je dépose mon égo, si tu vois ce que je veux dire. Il y a quelque chose d’animal qui remonte, une présence à la nature. Enfin, je n’ai pas les mots précis pour dire tout ça. Bon, on aura l’occasion de se revoir avant Le Havre. Merci à tous pour ce gentil moment, Moby, comme d’habitude, tu as été parfait. Allez, le devoir m’appelle…

« Chers tous. Troisième mail. Je n’ai toujours rien reçu de vous. Vous commencez à sérieusement me manquer. J’avance. Mon anglais s’améliore et Stevenson m’amuse. Parfois. Et m’inspire ce petit bric-à-brac poétique :

Il en a sa claque, le Télémaque, de ses bivouacs cradoques

Il rêve d’une Ithaque idyllique avec Médoc at five o’clock

Entre Fouzilhic et Fouzilhac

Il bloque sur sa clique d’alcooliques, ils sont tous braques et débloquent

Il est mélancolique : sa bicoque paradisiaque, son feedback aphrodisiaque,

Son chant du coq bucolique, son époque baroque et sa baraque psychédélique

Entre Fouzilhic et Fouzilhac

Ici c’est n’importe nawak, colique diabolique et morbaques plein le froc,

Maniaques démoniques, flics loufoques et duchnoques foutraques

Il veut faire son comeback dans une république sans couacs ni matraques

Entre Fouzilhic et Fouzilhac

Sinon, toujours beaucoup de mer. Heureusement, pour compenser ce sorry landscape comme dit Bob, je rencontre des gens incroyables. Aujourd’hui, c’était l’anniversaire de la Cheffe mécanicien, Laurence, quarante ans, peut-être un peu plus, une sportive qui a fait le chemin de Stevenson, mais en courant ! La bougie sur le gâteau, c’était un point d’interrogation, une attention délicate de Moby. Et dans quelques jours, je devrais rencontrer Olga la Brésilienne, en fait une slumologue serbe… Voilà. Bisou. Je vous aime. Je n’ai pas changé d’adresse. Nov. »

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12 avril 2025 6 12 /04 /avril /2025 02:47

Mercredi, matin suivant

I have a goad”. RLS découvre l’efficacité de l’aiguillon sur Modestine. Mais d’abord il découvre les joies de la vie en auberge.  “The stable and kitchen in a suite”, ça j’ai compris sans la traduction parce que, quand je voyageais avec mes parents, on prenait toujours "a suite", nous aussi. Comme ça ils étaient tranquilles dans leur chambre et moi, dans la mienne.  En l’occurrence, c’est Modestine et lui qui partagent la suite, c’est presque pareil. Après, il est vraiment difficile l’Écossais : pas assez de nourriture, vin dégoûtant et alcool, “abominable” (je ne traduis pas). On cuisine, dort, mange et se lave (pour celui qui aurait cette idée farfelue, précise-t-il) dans la même pièce, on peut même y croiser une grosse truie (je n’invente rien). Il y a juste une chambre supplémentaire où s’entassent tous les voyageurs. Encore une chose qui m’agace chez lui, sa condescendance vis-à-vis des paysans :  “these peasantry are rude and forbidding (grossiers et hostiles) on the highway, they show a tincture of kind breeding when you share their hearth” que je traduirai approximativement par “très cons au premier abord, ils sont en fait bien braves quand on les connaît un peu”.  Après ce séjour en Ploucland, il repart. “The road was dead solitary all the way”. Heureusement, pour casser la mortelle monotonie du road trip, un événement menaçant vient tout bousculer : ils se font charger par un joli poulain à cloche qui change d’avis et de direction au dernier moment. Mon Dieu, quelle angoisse ! On a évité une fin anticipée et un livre trop court… Finalement, il trouve encore le moyen de faire le malin en se plaignant de l’absence de loups (un comble au pays du Gévaudan) et de bandits dans cette Europe devenue trop confortable où l’aventure n’est plus possible. Quel kéké !

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire du Chef mécanicien, une Cheffe en fait, Laurence. Moby est très pris par l’organisation d’une petite fête surprise. J’en profite pour visiter le salon et la “bibliothèque”. Il y a une dizaine de livres. Je tombe sur Bonjour Tristesse de Françoise Sagan. Normal ! Je lis la première page, « Cet été-là j’avais dix-sept ans et j’étais parfaitement heureuse. Les “autres” étaient mon père et Elsa, sa maîtresse. Il me faut tout de suite expliquer cette situation qui peut paraître fausse. Mon père avait quarante ans, il était veuf depuis quinze ; c’était un homme jeune, plein de vitalité, de possibilités, et, à ma sortie de pension, deux ans plus tôt, je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécût avec une femme. J’avais moins vite admis qu’il en changeât tous les six mois ! Mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions m’y amenèrent. » Mouais, pas mal. J’irai voir le film avec Lily McInerny.

– Hey, salut Brad, tu admires notre bibliothèque. Tu peux prendre ce que tu veux, tu peux aussi faire un don. Tu connais celui-là, j’imagine, Moby-Dick de Melville, le capitaine Achab, la baleine blanche…

– Hein ! Mais alors, c’est de là que vient ton nom ? Je croyais… Oui, je pense que je connais, c’est l’histoire d’un type qui est avalé par une baleine, non ?

– Non, ça c’est Jonas, c’est dans la Bible.

– Zut, je confonds tout ! Melville, Sepúlveda, la Bible, Paul Watson… Mais qu’est-ce qu’ils ont tous aussi avec les baleines. Je croyais que ton prénom venait de Moby, le chanteur américain. En tous les cas, j’adore, c’est bien choisi. Moi aussi j’ai un autre prénom, Nov. C’est mon amie Vera, enfin, Ludmilla, qui me l’a donné et avant encore, je m’appelais Aurélien-Louis.

– J’aime bien Nov. Ça me fait penser à Casanova, supernova et novel en anglais, novio, novedad en espagnol, et Novossibirsk en Russie, tu connais ?, c’est sur la route du Transsibérien, et Novi Sad, c’est de là que vient Olga. C’est vraiment international, comme prénom. En plus, mes trois filles sont nées en novembre, c’est mon mois préféré. Avec ma femme, on aime bien février aussi…

– Ah ah, la routine des marins. Olga ? Tu parles de la passagère brésilienne ?

– Non, pas brésilienne, serbe. Novi Sad, c’est en Serbie. Olga est Serbe, elle était à Rio dernièrement, mais c’était pour son job. Elle travaille pour Architects without Borders et s’occupe des bidonvilles, elle est “slumologue”, comme elle dit. Ce n’est pas vraiment une passagère, c’est une vieille amie, je l’ai connue aux Philippines il y a très longtemps et on est restés en contact. Elle est géniale, tu verras, je te la présenterai, mais là, ce n’est pas possible. Il lui faut encore un peu de repos, je t’expliquerai. Elle est en convalescence. Dépression. Raconte-moi plutôt qui est Nubecito ? À moins que ce soit l'un de tes nombreux prénoms.

– Ah ah, tu te moques. C’est vrai que c’est un peu compliqué. Aurélien-Louis, ce sont mes parents qui ont choisi, ça vient de je ne sais plus quel livre. Brad, c’est moi qui ai choisi, mais je n’étais pas très inspiré, c’était surtout une façon crétine de m’opposer à mes parents, à l’époque je pensais qu’ils voulaient que je devienne un héros de livre ! Nov, c’est Ludmilla qui a choisi, juste au moment de l’embarquement. Je ne sais pas où elle a trouvé ça. Et Nubecito, c’est quelqu’un d’autre. Enfin, quelqu’un ou quelque chose… En fait, c’est un nuage hawaïen qui s’est perdu. En jouant avec la vague Ola, ils ont fini par atterrir au Mexique. Là, avant de mourir, Ola a fait promettre au pêcheur Diego de raccompagner Nubecito chez lui. Diego a demandé à sa fille Ludmilla d’organiser ça et Ludmilla m’a chargé d’exécuter la mission.

–  Euh… Oui. Bien sûr. Logique. Et tu passes par où ?

– Normalement, je dois retrouver mon père à Paris, il travaille à l’ambassade, et aller ensuite en Lettonie pour rejoindre Moscou et prendre le Transsibérien justement.

– Ben voyons ! N’importe quoi !

Brad fut surpris et un peu déçu par la réaction brutale de Moby. Et puis, il se dit que c’était finalement normal qu’il ne croie pas une histoire incroyable à laquelle, lui-même, ne croyait qu’à moitié.

– Vous rêvez tous les deux. Votre histoire ne tient pas la route. Impossible.

– Oui, je sais. Ludmilla dit parfois que Nubecito, c’est mon ombre.

– Ça, je ne sais pas ce que ça veut dire. Ce que je sais, c’est que tu ne rentreras jamais en Russie par la Lettonie. Et en plus avec un passeport français ! Mais vous ne suivez pas les actualités. Pour le Transsibérien, ça pourrait être possible, mais ça serait très très difficile.

Moby se tut. Il semblait contrarié et présentait un visage fermé, hostile presque, que Brad ne lui connaissait pas. Puis, il se remit à sourire.

– Écoute garçon. J’adore ton histoire, vraiment, et tu dois raccompagner Nubecito, mais là, il y a un chapitre qu’il faut réécrire. Tu comprends ce que je veux dire ? Et c’est Olga qui va nous aider, pas parce qu’elle écrit bien, mais parce qu’elle est serbe. Il va falloir oublier la Lettonie.

Puis, semblant réfléchir, il marmonna.

– Genève, Milan, Ljubljana, Zagreb, Belgrade, Sofia, Istanbul, Moscou… Bon, on a encore le temps de peaufiner. J’adore ton histoire, je te jure. On va attendre qu’Olga aille mieux et on va te faire entrer en Russie. On réserve cette partie, comme dit le chef, on en reparlera, je te le promets. Vraiment, ton histoire, je l’adore. Tiens, si on allait faire un tour sur la passerelle pour voir comment se porte Nubecito ?

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7 avril 2025 1 07 /04 /avril /2025 02:10

Mardi, quatrième matin

C’est donc la première étape de Robert Louis. Et déjà des aventures extraordinaires, trépidantes, passionnantes... Je plaisante. Le Robert, il raconte pendant trois pages ses soucis de paquetage qui ne tient pas sur le dos de son ânesse Modestine qui par ailleurs ne veut pas avancer. Le titre du chapitre : “The Green donkey-driver”, que je traduirais bien par “l’ânier est un bleu” pour rester dans le champ de la couleur et en apporter un peu au décor décrit comme “the naked, unhomely, stony country” ; je ne saurais pas traduire précisément, mais ça ne donne pas envie. Heureusement, un paysan lui apprend le mot secret qui fait avancer les bêtes rétives : Proot ! qui devient le verbe to proot. Bury traduit par vrouit et vrouiter ; Bocquet traduisait par prout et prouter. Pour avoir le bruit sans l’odeur, j’aurais traduit par Hue ! D’autres propositions ? Finalement, notre ânier bleu se perd et décide, la queue entre les jambes, de passer sa première nuit à l’auberge plutôt que de dormir au bord du lac. Respect !

« Deuxième mail. Chers tous. Une production perso pour commencer.

– Woa woa Steven-Jack, tu t’es pris pour Rastignac / On n’est pas chez Balzac et y’a plus de Cadillac / Alors si tu veux un beau six-pack, arrête de vivre en playback / Prends ton havresac et Proot ! fait trotter ton yack.

– Hein ? What’s the fack, c’est quoi cette arnaque ? / J’m’appelle pas Kerouac Tabarnak ! / La life est un cul-de-sac et j’ai plus la niaque / J’suis pas un cosaque, je rêve de Big Mac / Dans un hamac au bord du lac.

– Allez, fais pas ton Jacques Chirac, t’es vraiment trop réac / Enfile ta casaque et Proot ! again, on the track / Clic-clac, Je t’envoie plein de smacks.

(J’ajoute une note de bas de page pour Mam qui se demandera sûrement si j’ai lu On the road de Kerouac. Presque, j’ai vu le film avec Kristen Stewart, ça compte, non ?)

Comme vous le devinez, tout se passe bien, mais tout se passe dans le bateau, dehors, et à l’est, rien de nouveau, de l’eau, de l’eau, de l’eau. Et même si des dauphins venaient jouer avec l’étrave, on ne pourrait pas les voir. Ah si, quand même, grosse émotion hier, on a croisé un autre porte-conteneur…

Je n’ai toujours pas reçu de vos nouvelles, j’espère que vous avez reçu mon premier mail. Bisou. Nov. »

Après avoir profité de son créneau internet, Brad partit rejoindre Moby qui devait mettre à jour l’inventaire du frais et prévoir les menus de la semaine avec le cuisinier.

– Tu me donnes un coup de main ? Tiens, prends la liste et coche ce que je te dis. Après le déjeuner, je terminerai mon histoire. Tu connais les pancit palabok ? Non ? C’est une spécialité de chez nous. Des nouilles chinoises avec des lardons et des crevettes, ail et sauce soja, le chef peut remplacer le porc par du poulet, mais il faut demander avant. Tu verras, c’est un régal. Le chef adore la cuisine orientale, normal, c’est un Breton ! Bon, si tu veux, un jour, il pourra aussi faire une soirée galettes. Les Saadé, ils ont compris un truc que les Russes n’avaient pas compris : à bord, la vie est souvent ennuyeuse alors il ne faut pas lésiner sur le manger. Je peux te dire qu’ils n’embaucheraient pas un gamin des rues pour faire la cuisine comme les Russes l’ont fait. Bon, ça a peut-être changé depuis.

Après le déjeuner, Brad retrouva Moby. Il écoutait gentiment Sam qui lui proposait d’installer une appli de gestion de ses stocks, de production aléatoire de menus à partir des goûts des passagers et en tenant compte de données diététiques. Moby ne semblait pas encore prêt à déléguer son travail à une appli.

– Allez, Brad, viens, je te montre la salle de sport. C’est juste si tu veux faire des exercices, moi, je marche, je porte et je monte des escaliers sans arrêt, c’est suffisant, sans parler de ce que vous appelez en français, « la charge mentale ». Ah ah, impossible à traduire en russe, ça. Donc je retourne à mon histoire. On est en juin 1998, j’ai 27 ans (âge du passeport), on venait juste de changer de président, et comme d’habitude tout le monde s’accusait de fraude et c’était tendu. On doit avoir le record mondial de TCE, les tentatives de coup d’État. À la maison, je sentais qu’on recommençait à glisser lentement dans la pauvreté, et ça c’était hors de question pour ma femme et mon fils, Jethro qui avait un an. J’envisageais d’embarquer à nouveau avec les Russes. Je parlais russe, je connaissais beaucoup de marins, je cuisinais correctement… Bref, je pensais pouvoir trouver une place facilement. Un soir vers 18 heures, je me suis rendu au bar du port, là où je savais pouvoir trouver des marins russes, j’avais vu un bateau à quai. Malheureusement, malgré l’heure, ils étaient déjà complètement bourrés. J’ai essayé de parler, c’était impossible. À un moment, l’un deux, un colosse blond, a commencé à draguer une jeune femme qui était là avec un homme, deux étrangers. Ses copains ont essayé de le dissuader. Mais il continuait de plus en plus lourdement. Deux gars ont tenté de le retenir, mais il les a envoyés valser au fond du bar. Un troisième lui a ordonné d’arrêter, il s’est pris une bouteille sur la tête. Et le colosse commençait à toucher les cheveux de la femme. Le jeune homme à côté était pétrifié. Ça pouvait dégénérer d’une seconde à l’autre. Je les ai pratiqués les Russes, sobres, ce sont des bosseurs infatigables, bourrés, ça devient des bêtes incontrôlables. Ils adorent se battre, et en fait, ils cherchent toujours des raisons de se battre. Alors j’ai tenté un truc. Je me suis approché et j’ai dit suffisamment fort pour que les autres entendent : attention il y a les militaires du nouveau président Joseph Estrada qui patrouillent dans le port. Il faut partir, maintenant, avant qu’on se retrouve au fond du port le corps troués de balles de kalach. Un truc énorme, donc. Eh bien ça a marché. Bizarrement, les Russes ne craignent pas la police, mais ont très peur des militaires. Et comme un enfant docile, il m’a suivi et est retourné au bateau avec ses copains. J’ai pensé que j’avais gagné un point et que je serai sûrement embauché le lendemain. Oui mais le lendemain, quand je suis revenu, le bateau avait déjà appareillé. Et là, en colère contre moi-même, je m’apprêtais à rentrer quand je croise le jeune homme de la veille. Il me remercie en anglais, il était Français, mais à l’époque, je ne parlais pas un mot de ta langue. On échange quelques mots en anglais, je lui dis que je suis cuisinier et que je cherche du travail. Voilà ma deuxième carte de chance. Il donne un coup de téléphone et me dit d’aller dans un bureau. Pour le contexte, CMA venait d’acheter CGM, et aller devenir CMA CGM, ils étaient en train de se restructurer et de grossir encore. J’ai donc passé mon premier entretien d’embauche. Avec des chaussures et un passeport en règle, cette fois ! Et je suis rentré dans la boite. J’ai même rencontré plusieurs fois le père Saadé, Jacques, qui n’avait pas peur de parler avec ses employés. Bon je n’ai pas tout suivi de près, mais il a aussi été mis en examen pour le rachat de CGM. Les autres, ils en parlaient beaucoup, moi je ne disais rien, je ne suis pas très courageux et tellement habitué aux affaires de corruption. Vous les Français, vous adorez parler politique et râler, avec les Russes, c’était le contraire, ils ne parlaient jamais de politique. Il y a sept ou huit ans, le fils, Rodolphe Saadé a pris la barre de l’entreprise. Je ne l’ai jamais rencontré, c’est vrai aussi qu’ils ont tellement d’employés maintenant. Et tellement d’argent. Ça c’est une question dont je n’ai pas la réponse, comment se fait-il que certains sont si riches et d’autres si pauvres ? En tous les cas, moi, je suis toujours là et je ne m’en plains pas. Avec les Français, tu fais très bien ton travail ou tu le fais correctement, tu es payé de la même façon. Avec les Russes, tu fais mal ton travail, on te frappe ou on te vire, tu le fais bien, on te donne un supplément mais pas de salaire fixe. Dans la cuisine, tout m’intéressait, l’hygiène, les courses, le matériel, le service, le stockage… et petit à petit j’ai eu de nouvelles responsabilités, jusqu’à devenir, superviseur alimentation. Je naviguais neuf mois et je rentrais trois mois. Un enfant par an. En 1997, Jethro, en 98, Irma, en 99 Lani et en 2000, Tala. C’est madame qui demandait, tu comprends. En 2017, Jethro est mort, il a été assassiné par la police du président Duterte, tu as entendu parler de sa fameuse guerre contre la drogue, non ?

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2 avril 2025 3 02 /04 /avril /2025 02:10

Lundi, troisième matin

Comme prévu, petit commentaire sur le premier chapitre du Travel. Cinq pages pour dire qu’après un mois, il n’est toujours pas parti, qu’il a choisi un sac de couchage plutôt qu’une tente et un âne plutôt qu’un cheval. Le sac parce qu’on passe inaperçu et qu’on n’est pas dérangé par les curieux du coin et l’âne parce qu’un cheval, c’est comme une jolie femme, « flighty, timid, delicate in eating, of tender  health » (avec l’aide de ma traduction : volage, timide, difficile pour sa nourriture et de santé fragile) ». Donc le gars, il est lent, misanthrope et misogyne. Ça fait rêver ! Quant à son casse-croûte, miam, « une jambe de mouton froid, un Beaujolais, une bouteille pour le lait, un batteur à œufs et beaucoup de pain, noir et blanc » plus « des saucisses de Bologne en conserve »… à table !  Ah ! dernière chose. Page 4, il parle de son knapsack . Traduction : havresac, sac à dos. Alors j’en profite pour signaler à Mam et Ludmilla, qu’en 2025, il ne reste que deux personnes au monde qui disent encore havresac… Sinon, sur le bateau, je ne vois rien. Mes yeux ne sont pas faits pour la mer. Je suis monté à la passerelle, toujours rien. J’ai essayé avec les jumelles, et là tu ne vois toujours rien, mais de plus près. En fait, je préfère traîner au mess ou au salon.

D’ailleurs, Brad avait rendez-vous avec Moby au salon.

– Je vais te faire visiter, normalement, je n’ai pas le droit, mais je vais le faire pour toi. Tu vas être déçu parce qu’un bateau comme ça, ça paraît énorme, en fait, si tu enlèves les endroits où tu ne peux pas aller, ça redevient tout petit.

Pendant la visite, Moby parla un peu de lui.

– Ici, mon titre, c’est superviseur alimentation. Ça a été inventé pour moi. Ça fait vingt-sept ans que je travaille pour les Saadé et trente-huit ans que je suis marin.

– Dis donc Moby, tu n’exagères pas un peu, je te donne grand max 40 ans.

– Ah ah, j’ai cinquante ans en vrai et cinquante-quatre sur mon passeport. Tu sais bien que Dieu ne nous a pas gâtés par rapport à vous dans la distribution des richesses, alors pour se rattraper, il vous a donné à vous seulement le gène des cheveux blancs et des dents qui tombent. Deuxième secret anti-âge, je suis un faux marin. Je ne mets jamais le nez dehors, mon bureau, mon royaume, c’est le mess, la cuisine, les chambres froides, les garde-mangers.

– Et pourquoi tu as deux âges ?

– Bon, assieds-toi, c’est une longue histoire. Je suis né dans le bidonville La Parola dans le quartier Tondo à Manille. Je pense que tu ne peux pas imaginer ce que c’était. Vous les Français, les Irlandais ou les Serbes, vous connaissez la pauvreté, la violence, le malheur, peut-être, mais nous n’avez pas idée de ce qu’est la misère. Je ne vous en veux pas, vous n’êtes pas responsables. C’est comme ça, l’attribution du lieu de naissance est la chose la plus injuste au monde, Paris, Dublin, Belgrade, Manille... c'est le loto. Donc, comme beaucoup d’autres à La Parola, j’étais orphelin, disons que j’avais une famille d’adoption où je pouvais aller de temps en temps. S’il leur restait un peu à manger, ils me donnaient, s’il pleuvait fort, ils se serraient. En échange, je leur donnais ce que je gagnais à la boutique de Lope où j’aidais à décharger les livraisons, cinquante ou cent pesos. Je défendais aussi les petits parce que j’étais sacrément costaud. Donc j’ai tiré une très mauvaise carte à la naissance, ensuite, j’ai tiré deux bonnes cartes qui expliquent pourquoi je suis là aujourd’hui. En 1987, j’avais douze ans, mais j’en faisais quinze. Le président-dictateur Ferdinand Marcos, criminel corrompu, est forcé à l’exil. Il part sur une île d’Hawaï que tu ne connais sans doute pas, O’ahu…

– Bien sûr que je connais, c’est de là que vient Nubecito ! Mais pourquoi tu parles toujours de Serbie ?

– Ah ? Tu me raconteras qui est Nubecito. Marcos est mort là-bas, mais depuis, il a été rapatrié et son fils Bongbong vient d’être élu président. Nous, les Philippins, on est fous ou masos ou les deux ! Alors on est en 1987, je me promène avec une bande de copains dans le port. Et là, ma vie bascule. Tu comprends que je n’avais rien. La misère, je t’ai dit. Pas de parents, je n’étais jamais allé à l’école, pas d’argent, pas de maison, rien, aucun bien, même pas de chaussures. Pas de passé, pas d’avenir. J’avais juste ma jeunesse, mes copains et mon présent. Et là, on tombe sur un capitaine russe en train d’insulter et frapper un de ses marins, c’était du sérieux, on ne comprenait pas, mais il lui a fait un signe qu’on a bien compris et qui voulait dire “si tu ne fais pas ce que je te dis, tu es mort !” Ensuite, le capitaine est remonté à bord et voilà le marin qui me voit et commence à me parler dans un mélange d’anglais et d’espagnol. – Tu, old ? quince ? – No, seize, j’ai répondu avec mes doigts et mon assurance de gamin de douze ans. – Tu ? shoes ? demanda-t-il en montrant mes pieds nus. – Yes, four shoes, toujours avec les doigts. – Tu ? cook ? – Bien sûr, je travaille souvent pour Lope et il est content de moi, il me donne toujours une pièce, je peux porter deux ballots à la fois et même… – OK, OK, OK. No understand. Tu, ask tu papa, OK ? After come, one hour. After, the boat go Nagoya Japan… Da ? – Yes. Si. Da… Là j’aurais pu lui dire oui dans toutes les langues, lui sauter au cou, j’ai juste fait un salut militaire et dit "one hour capitaine". Tu imagines la suite, Brad. On s’est organisés avec mes copains pour me trouver une paire de chaussures, un short et deux T-shirts. Voler, c’est mal, mais là il y avait urgence. J’ai fait la promesse de rembourser tout le monde. Inutile de te dire que je n’avais aucun papier d’identité. Aujourd’hui, je pense que ce ne serait plus possible, mais à l’époque ni les Russes ni les Philippins ne s’intéressaient beaucoup aux lois. Donc de douze à vingt-et-un ans, j’ai navigué avec des équipages russes. Souvent les commandants ne le savaient même pas. Je faisais tout à la cuisine et comme je ne buvais pas et je ne râlais pas, j’étais très apprécié et je retrouvais toujours un nouveau bateau. J’étais mal payé et exploité, mais comme j’étais nourri et logé, j’ai pu beaucoup économiser et à vingt-et-un ans, ou vingt-cinq en années russes, j’ai pris une première retraite. On était en 1996. Je suis retourné à La Parola. J’ai cherché ma famille adoptive, ils avaient disparu, personne n’avait de nouvelles. J’ai retrouvé Lope qui avait toujours une toute petite boutique, j’ai retrouvé sa nièce aussi Esmeralda qui n’avait que dix ans à l’époque et qui était devenue une magnifique jeune fille et je crois que je ne la laissais pas indifférente. Alors, j’ai décidé que ce serait ma nouvelle famille, qu’Esmeralda serait ma femme et Lope, mon quasi beau-père. Je suis resté deux ans. Le temps de faire mes papiers, me marier, faire un enfant, agrandir la maison de Lope et développer son commerce. Malheureusement, toutes mes économies y sont passées. J’ai alors tiré ma deuxième bonne carte. Je pense que si tu écris tout ça dans un livre, les gens diront, c’est une belle histoire, mais tout est inventé. Et pourtant… Bon désolé, je dois reprendre mon service, je te raconterai la suite demain. Et je n’ai pas oublié que tu dois me parler de Nubecito, c’est joli comme nom, petit nuage, j’aime beaucoup.

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28 mars 2025 5 28 /03 /mars /2025 03:09

Dimanche, deuxième matin

« When we are alone, we are only nearer to the absent (traduction personnelle de moi = Brad) quand on est seul, on est seulement plus près de l’absent. »

Voilà, tous les jours je commencerai par un extrait du Travel de Stevenson, une phrase qui m’a plu et que j’ai comprise. Il y a beaucoup de vocabulaire compliqué, mais (je n’ai lu attentivement que la dédicace) je comprends à peu près l’idée sans avoir besoin de la traduction. Pour être honnête, j’ai parcouru le livre vite fait et pour le moment, ça ne me passionne pas. On est loin de l’aventure de l’Île au trésor et du suspens de Docteur Jekyll et M. Hyde, les autres livres de Stevenson. Bon, si Mam l’a mis au programme de son master, c’est que ça doit être intéressant. Oui mais voilà, est-ce que ce qui est intéressant va obligatoirement m’intéresser ? C’est tout. À demain. Je vais faire un tour.

Si je pouvais parler, commenta Nubecito, je demanderais à mon tour : est-ce que ce qui t’intéresse est obligatoirement intéressant ? Sans vouloir les affliger, je vois quelque chose d’étroit chez les humains, sous prétexte qu’ils sont toujours coincés quelque part derrière leurs deux yeux, ils s’imaginent que tout est affaire de point de vue. Détache-toi de toi, petit homme, et je ne veux pas dire prends de la hauteur parce que là-haut, ce serait encore un point de vue. Je veux dire détache-toi du toi, détache-toi du moi.

Fait marquant de la journée, après le déjeuner, Brad est resté avec Moby à écouter Sam leur raconter son histoire. Sam, en résumé, c’est un geek super intelligent, mais très naïf à qui il n’arrive que des malheurs.

Il me rappelle trop le Docteur Samuel Beckett. Du coup, il faut que je raconte son histoire. Sam a fait des études très poussées dans plein de domaines, mais il est surtout devenu un crack en informatique, un as du codage. À neuf ans, il avait inventé un boitier pour pirater toutes les chaînes de télévision de ses voisins et à treize ans, il avait créé sa première appli, une sorte de réfrigérateur connecté, enfin juste le casier à bières. C’était censé lisser le stockage et rationaliser le réapprovisionnement pour éviter la pénurie. En fait, ça permettait à sa mère de connaître en temps réel la consommation de son alcoolique de mari, pour la modérer. Ça n’a pas empêché sa mort précoce, mais d’un cancer du côlon, à la mère, pas au père ; lui, il est toujours vivant, mais en prison parce qu’il frappait son fils. À 27 ans, Sam part en Corée du Sud avec son ami Oscar, un autre surdoué, mais en traitement d’images, lui. Après deux ans de petits boulots, ils mettent au point un logiciel de fabrication d’album de photos très simple d’usage. Vous envoyez des photos, papier ou fichier, du texte si vous le souhaitez, à l’occasion d’un mariage, anniversaire, voyage, enterrement (ce sera leur plus gros succès commercial) et vous recevez un magnifique objet, un vrai album avec des pages à tourner. Vous pouvez tout faire en ligne (même retoucher des portraits, par exemple grossir légèrement votre témoin de mariage ou vieillir votre belle-mère). Ils étaient persuadés que ce retour à l’album physique au pays de Samsung ferait un carton. Ils ont eu raison. Mais il faut revenir en arrière. Pour démarrer vraiment, il manquait à leur équipe un commercial. C’est là que commence la malheureuse histoire de Sam.

Lors d’une soirée, Sam et Oscar rencontrent Sunny, une Sud-Coréenne. Elle s’occupe de marketing digital dans une boite de microprocesseurs. Ils sympathisent et rapidement parlent business. Sunny écoute d’une oreille et ne paraît pas très intéressée. L’affaire en reste là au grand dam des deux Irlandais qui pensaient avoir trouvé la pièce manquante du puzzle. Sauf que trois jours plus tard, ils tombent à nouveau sur Sunny dans un karaoké, par hasard. Il semble, selon l’avocat de Sam, que ce n’était pas un hasard. Ils passent une bonne soirée, rient beaucoup, boivent un peu et décident de se revoir le lendemain pour un brunch plus tranquille au Lucky Seoul. Là, ils découvrent une autre Sunny. Très impressionnée par leur business plan, elle se dit prête à collaborer et leur faire profiter de sa connaissance du marché et de son carnet d’adresses. Quatre semaines plus tard, ils ont deux investisseurs (trouvés par Sunny) et s’installent tous les trois dans un local (trouvé par Sunny). Les six premiers mois sont difficiles sans être critiques et Sunny, à la grande surprise des deux garçons, accepte un salaire très modeste. En marge de leur association, Sam et Sunny se rapprochent pour finalement tomber très amoureux et faire des projets extra-professionnels. En clair, ils parlent de se marier. Il rencontre même sa famille qui vivait près de Dongducheon-Dong, à une heure et demie de Seoul en train. Après neuf mois à peine, l’affaire décolle. Tout accélère. Ils décident de mieux structurer l’entreprise, de changer de locaux et de démarcher à l’étranger. Les deux garçons partent trois jours à Hanoi où ils ont un contact et Sunny propose d’aller chercher des imprimeurs en Chine pour diminuer le coût de production. Oui mais voilà ! Quand Sam et Oscar rentrent de voyage, Sunny a disparu.

Après la sidération, l’angoisse, la colère, ils consultent un avocat. Une rapide enquête le conduira aux conclusions suivantes. Sunny ne s’appelle pas Sunny, n’est pas Sud-Coréenne, n’a pas de famille à Dongducheon-Dong, l’adresse indiquée est un Airbnb. Sunny est probablement Chinoise et est partie avec leur affaire. Le cas est classique. Il n’y a pratiquement aucune chance de la retrouver ; si on la retrouvait ; il n’y aurait aucun moyen de lui faire un procès ; et si par miracle, un procès avait lieu, aucune chance de le gagner. Compatissant et honnête, l’avocat leur conseilla de sauver ce qui pouvait l’être et d’en rester là.

Le plus incroyable dans l’histoire, c’est que Sam, aujourd’hui encore, pleure son amoureuse et lui invente tout un tas d’excuses, persuadé qu’elle était vraiment amoureuse. Elle serait manipulée par une famille cupide, peut-être même séquestrée par la mafia.

– Mince, c’est l’heure de la connexion et je n’ai pas préparé mon mail.

« Un premier mail collectif, chers tous, Mam, Dad, Diego, Ludmilla et Vera…

Je vais bien. On est en pleine mer, ça ne bouge pas beaucoup. On avance lentement. Franchement, il n’y a rien à voir. Je me suis fait deux bons copains, Moby et Sam. On mange très bien. Ma cabine est petite mais c’est propre et confortable. Nubecito va bien, mon Cher Journal aussi (ahahah).

Voilà, c’est tout, mais watch this space, comme disait toujours le prof de marketing à la fin du cours. »

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23 mars 2025 7 23 /03 /mars /2025 03:18

[Deuxième partie du feuilleton Le Voyage de Nubecito. Après s’être perdu sur les côtes mexicaines, le jeune cumulus hawaïen a été pris en charge par Ludmilla, la fille du pêcheur Diego, et Brad du 9-2, son ami. Ils ont pour mission de ramener le nuage chez lui ; pour cela ils vont faire un tour du monde. La première étape les a fait traverser le Mexique en compagnie de Sepúlveda, Frida Kahlo et quelques autres. À Altamira, Brad continue seul en direction du Havre, accompagné de Stevenson]

 

Du coup, cette fois, ça y est. Il est vingt heures. Je suis seul. Je voyage. Bon, ça va être une expérience. Mais quand même, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire. Bon, soyons patient, l’inattendu ne prévient pas, dit Mam, ou quelque chose comme ça. Voilà. Et maintenant, qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter ?

Brad avait embarqué vers 18h, après l’échange des prénoms. Il s’était installé dans sa cabine, puis avait rejoint le capitaine sur la passerelle de commandement. Il y avait aussi le second, l’officier mécanicien et d’autres passagers, mais personne ne parlait. Ensuite, il était allé dîner au mess des officiers, mais il n’y avait pas d’officiers, sans doute tous retenus sur la passerelle. Ils étaient cinq passagers. Il y avait un couple d’Allemands assez âgés, un trentenaire irlandais qui voyageait après une rupture amoureuse, pour oublier ou pleurer ou les deux et une Brésilienne d’une quarantaine d’années qui ne ressemblait pas à une Brésilienne. Les Allemands ne parlaient pas anglais et encore moins français ; l’Irlandais parlait l’anglais avec un accent à couper au couteau, et le coréen parce qu’il avait passé trois ans à Séoul où il avait rencontré sa future ex ; la Brésilienne devait parler portugais mais restait silencieuse.

Moi qui ai l’habitude de vivre avec des polyglottes, ça va me changer. En fait, si je suis honnête, mon problème, ce n’est pas les langues, c’est plutôt que quand je dois parler de moi, je n’ai rien à dire. Mam, elle a une bibliothèque dans la tête, Ludmilla, il lui est arrivé tellement de trucs incroyables, Dad, il a quand même un métier passionnant et Diego, même sans parler, il rend les gens heureux, genre un film muet feel good. Moi, je n’ai jamais eu de travail, mes études m’ennuient, je n’ai pas d’amoureuse, ni d’ex, mes parents n’ont pas divorcé pour se remarier, je n’ai pas de passion, pas vraiment de rêve. Et puis, je ne peux décemment pas raconter que je raccompagne un cumulus chez lui, à Hawaï. Ou peut-être que si, je devrais raconter ça et voir les réactions. Il y aurait sans doute ceux qui me prendraient pour un comique, ceux qui me prendraient pour un cinglé et une troisième catégorie, certainement très peu de personnes, qui voudraient comprendre.

Le repas fut expédié : présentations sommaires et échanges laborieux, et pas seulement à cause des langues. Le seul plutôt aimable était Moby, le marin qui faisait le service. Il était Philippin et en plus de sa langue maternelle, il parlait bien l’anglais et l’espagnol et se débrouillait pas mal en français. Un serveur sympathique et polyglotte. Espérons que Rodolphe Saadé le paye bien.

Moby, j’aime bien. Il a dû changer son prénom lui aussi. J’aime bien Nov aussi, et Vera. Demain, je lui enverrai ça :

Vera si   tu verras   ça t’ira  /  Vera finée   Vera reté  /  Ma Ludi   ma Milla   lulila  /  Nova chica   señorita  /  Mandela   Nutella   Tequila  /  Misma chica   Vera milla  /  Frida K.   Shakira   Ornella  /  la piu bella   c’est encore toi

Moby. C’est drôle d’avoir pris le prénom du musicien américain. Peut-être qu’il est fan ou qu’il est végan comme lui. Ça va être intéressant d’en parler, moi aussi j’adore. Mes deux morceaux préférés, c’est Go, la musique de la série Twin Peaks et Natural Blues qu’on entend dans le film Juste la fin du monde. J’ai lu un truc assez dingue sur Moby. Il raconte que dans une soirée, il y avait Trump parmi les invités, c’était avant qu’il devienne président. Sa copine lui a lancé un défi, aller le toucher avec son pénis. C’était un jeu d’ado un peu débile, mais qui n’avait rien de sexuel ; Moby précise que son sexe était mou. Bon, il y est allé, il a touché le bas de la veste de Trump sans qu’il s’en aperçoive. Moby dit aussi, si je me souviens bien, qu’il avait un peu forcé sur la vodka et qu’il n’est pas sûr à 100% que ça se soit vraiment passé. En tous les cas, moi je suis sûr à 100% que je ne peux pas écrire ça dans mon journal. Ça ne ferait pas rire Ludmilla et ma mère encore moins.

Après ce premier dîner, Brad rejoignit sa cabine et s’endormit immédiatement. Le lendemain, il prit son petit-déjeuner seul. Il croisa rapidement Moby qui passait voir s’il ne manquait de rien. Il a demandé s’il pouvait avoir du Nutella. Moby a répondu, OK pour demain matin. Puis Brad retourna dans sa cabine. Il avait un bureau face à un hublot d’où il voyait… quoi ? la mer ? eh bien non, pourtant, elle devait être là, mais curieusement, il voyait une bande de nuages et le ciel. Ça doit plaire à Nubecito ce nouveau paysage. Tout à l’heure, j’irai voir la mer de la passerelle. Il s’installa au bureau et ouvrit son grand carnet. Après dix minutes de réflexion, il se dit que ce n’était pas si simple d’écrire sur commande.

J’ai vu sur une vidéo qu’on commençait toujours en s’adressant à son journal, genre « Cher journal ». Du coup, allons-y, « Cher jou… ». Non, ça ne va pas être possible, je ne peux pas parler à mon carnet. Je ne vais pas m’inventer encore un double, déjà que j’ai une ombre selon Ludmilla. « Brad, son ombre et son cher journal ». Ça commence à faire beaucoup de monde. On atteint un seuil critique, la schizophrénie guette. Hier, j’avais pensé à quelque chose d’intéressant à écrire. Évidemment, j’ai oublié. Heureusement, j’ai pris des notes sur le pont. Je vais m’en servir. Allez, je me lance. Je commence par la date, on verra ensuite.

Samedi, jour 1.

Zut, techniquement, on est le jour deux. Il ratura et écrivit jour 2. Et non, je ne peux pas commencer par le jour 2. Il ratura de nouveau pour écrire Premier matin.

C'est mon premier réveil sur le Françoise-Sagan. Quelques informations. La traversée va durer entre 15 et 20 jours. Longueur 304 mètres, largeur 40 mètres, tirant d’eau 12 mètres. 4900 milles nautiques, soit 9000 km. 6661 EVP ou équivalent 20 pieds (là, j’ai oublié de noter ce que ça veut dire). On navigue sous pavillon maltais (pas compris non plus). 18 membres d’équipage. Pour les conteneurs, c’est du dry en open top (ça doit être bien). – Quand Tesla aura racheté CGM et réduira les effectifs, la seule personne à être irremplaçable par l’IA, ce sera le cuisinier. Je cite ici le commandant. Je pense que c’était une blague, mais personne n’a ri ! Moi, conciliant, j’ai fait un petit sourire qui pouvait aussi passer pour une grimace si jamais ce n’était pas une blague.

Et voilà, déjà une demi-page, c’est bien pour mon premier jour, enfin mon premier matin. Mais quand même, c’est difficile d’écrire. Et je ne parle même pas de style ou d’idées intéressantes, juste écrire. Bon, allez, je vais faire un tour. Après, il faudra que je prépare le mail pour demain. Oui parce que la communication est rationnée. Ils attendent leur retour au Havre pour changer le routeur et tout le système Wi-Fi qui est en fin de vie, enfin c’est ce que Moby avait dit. Pendant la traversée, tous les deux jours, chaque passager aura droit à une heure de connexion Internet pour envoyer et recevoir un mail et une photo compressée. Et après, je commencerai la lecture du road trip de Stevenson. Ça va faire beaucoup, je ne sais pas si ça tiendra dans ma journée.

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18 mars 2025 2 18 /03 /mars /2025 03:35

Le séjour à Mexico avait enchanté tout le monde, mais les discussions tendres et passionnantes menées jusque tard dans la nuit les avaient épuisés aussi. Le réveil fut donc difficile et il fallut faire vite pour ne pas rater le bus.

– Es-tu vraiment sûr de vouloir partir, mon Bradovitch d’amour ? Tu peux encore renoncer, tu es si petit. Et Nubecito, es-tu certain qu’il soit toujours là ? S’il te plaît, ne coule pas mon fils unique préféré. Et ne te fais pas kidnapper par des pirates.

– Mam, merci, ça aide bien. Pour les pirates, apparemment, ils ne naviguent plus dans l’Atlantique. Allez, ma petite maman préférée, dans moins de trois semaines, je suis au Havre.

Swann et Nadja les déposèrent à la gare routière ; les séparations ne traînèrent pas. À 8h01, le bus démarrait.

Curieusement, le trajet fut assez silencieux. De ce silence doux et enveloppant qui unissait souvent les deux amis. Nubecito suivait, pensif, et silencieux lui aussi. Brad gribouillait sur son carnet. Ludmilla lisait.

Elle lisait Un amor fuera del tiempo qu’elle avait trouvé à la librairie el Péndulo près de l’Ambassade, une des trois plus belles librairies au monde selon Nadja, qui s’y connaissait.  Carmen Yáñez y retrace sa vie avec Sepúlveda, son ex-mari et mari puisqu’ils avaient divorcé et s’étaient remariés vingt ans plus tard, comme Frida Kahlo et Diego Rivera. L’amour, la littérature, la dictature et la torture sous l’immonde Pinochet, l’exil, la Patagonie, l’amitié, l’engagement politique, la poésie. Et la mort. Sepúlveda est un des premiers à être mort du covid en Espagne. Certains ont vraiment des vies hors norme, pensait-elle. Régulièrement, elle levait les yeux pour lire les panneaux sur le bord de la route, Ecatepec de Morelos, Cautlacingo, Axapusco, Acelotla de Ocampo, elle les prononçait à voix basse, Santa Ana Hueytlanpan, Xicotepec de Juárez, Tlapehualita, elle aimait ces sonorités uniques qui mélangeaient de joyeux sons espagnols et une voix plus ancienne, plus douloureuse peut-être, San Pedro Petlacotla, Papatlarillo, Nuevo Xúchitl. Envoutée par cette mélopée qui semblait interminable, elle s’endormit, la tête sur l’épaule de son compagnon.

– Tu sais que Pap’ mourra en mer, dans sa barque, dit-elle à brûle-pourpoint.

– Quoi ! Tu as fait un cauchemar ?

– Non, pas du tout. Je pensais à Sepúlveda. Sa mort ne colle pas avec sa vie, je trouve. Diego mourra dans sa barque. Je ne t’ai jamais raconté ça ? Un jour, j’avais quinze ans, c’est un peu avant votre retour, il m’a dit qu’il devait me parler. Il avait un air grave que je ne lui connaissais pas. – Je sais que tu vas te mettre en colère, mais je sais aussi qu’après tu comprendras. C’est vrai, ça s’est passé comme ça, je ne sais pas si j’ai compris, mais j’ai accepté. – Un matin, je partirai à la pêche et je ne rentrerai pas, mais ce matin, je ne te le dirai pas. Sur le coup, j’ai trouvé ça d’une violence folle, j’ai éclaté en sanglots, je l’ai insulté, je l’ai traité de monstre et pire encore. C’était la première fois que je me disputais avec lui. Je suis partie et ne lui ai pas parlé pendant deux jours. Ensuite, il a dit encore – Ce matin, je prendrai la petite photo avec moi, alors tu sauras, mais ça arrivera dans très très longtemps. Je me suis effondrée dans ses bras et j’ai eu le câlin le plus tendre jamais reçu. Et puis, on n’en a jamais plus reparlé. Après, on est allés chez Loco le photographe pour un portrait de nous deux comme on faisait de temps en temps. Pap’ m’emmenait chez Loco tous les deux ou trois ans, « quand je changeais de vie », il disait, et on faisait un nouveau portrait. On se tenait bien rigides, bien figés avec un sourire bien forcé, et bien sûr en tenue du dimanche. Et chaque fois, la dernière photo remplaçait la précédente au mur du salon, à côté de la toute première, d’un petit format, prise alors que je devais avoir sept ou huit ans. Cette petite photo n’était jamais remplacée.

– C’est beau mais en même temps, c’est vraiment morbide. Et vous y pensez tout le temps ?

– Pour Pap', je ne sais pas, mais moi, non, je n’y pense presque jamais. Au début, je surveillais toujours la petite photo et j’essayais de deviner dans le regard de Pap’ quelque chose d’anormal et puis très vite, j’ai oublié. Ce qui est sûr, c’est qu’à chaque fois qu’on se retrouve, surtout depuis que je vis à Guadalajara, c’est une explosion d’amour. J’ai toujours essayé de comprendre. Chez nous la mort est très présente. « Gran boca vacía que nada sacia, grande bouche vide que rien ne rassasie », comme dit Octavio Paz quelque part. Il faut la nourrir, la mort, en parler, jouer avec ; on doit s’en moquer ou la fêter, mais toujours lui donner une place de choix dans la vie. Pour vous, les Français ou les Américains, la mort dérange, alors vous la cachez, vous n’en parlez pas, vous faites comme si elle n’existait pas.

– Et Diego dans tout ça ?

– Oui, lui, c’est encore autre chose. Je crois que ça a à voir avec la mer. Elle lui a tellement donné que peut-être il voudrait lui rendre quelque chose. Je ne sais pas. La mer, c’est tellement plus que de l’eau salée pour lui. Tu sais, s’il parle aux vagues, ce n’est pas parce qu’il est fou ou simple d’esprit. C’est qu’il sait quelque chose que les Indiens savaient aussi et que nous avons oublié, et moi la première, c’est le lien qu’on a avec la nature. Enfin, ça paraît tellement nigaud, dit comme ça. En tous les cas, je trouve que cette mort collerait avec sa vie.

– J’avoue. Désolé pour ton dieu Sepúlveda, mais je trouve ça tellement plus fort que de mourir du Covid.

– Le pire, c’est que je sais très bien que le jour où il partira, il ne sera même pas triste. Moi, évidemment... Bon, allez, on parle d’autre chose. Tiens je viens de recevoir un texto de Karolyn. On a rendez-vous au McDo, rue Zapata, une navette nous emmènera jusqu’au bateau. Ça sera plus simple comme ça. Je n’en reviens pas que ce soit déjà le moment de partir. Dans une heure la navette arrive, dans deux heures tu seras à bord, dans trois heures tu seras en mer…

– … et dans quatre, cinq et six, treize, vingt-cinq, quarante-sept heures, je serai encore en mer.

À partir de cet instant, tout passa à une vitesse hallucinante. La gare routière, le McDo, la navette, les au revoir, les embrassades, la passerelle du Françoise-Sagan, Brad qui disparaissait…

– Qu’est-ce qui se passe… comprends pas, no entiendo ni pío, le temps est différent ici ou quoi... what the fuck ! Ça accélère de fou… es una locura… Attends… Brad… Quoi ? Déjà !

Ludmilla perdait pied, ça tapait fort dans sa tête, ça cognait dans son ventre. Sa bouche ne parvenait plus à articuler. Elle voyait Brad s’éloigner sur la passerelle et les mots se télescopaient dans son cerveau.

Dame un appel, cria-t-elle enfin.

– Brad entendit à moitié, oui, bien sûr, quand j’aurai du réseau.

– Non, hurla-t-elle, dame un nombre. Le cœur battant, les jambes tremblantes et les larmes aux yeux, Ludmilla couru vers Brad et bégaya dans un charabia curieux – il faut se donner un appel, comme Swann et Nadja, un otro apellido, nouveau, un nombre nuevo.

Brad comprit qu’il ne comprenait pas.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? Mon nombre ? Tu veux mon numéro ?

– Mais non, je veux un blaze, pas ton 06, tu captes, continua-t-elle, recouvrant sa maîtrise du français un moment perdue. Nouveau nom, nouveau prénom, para complacer el destino, comme dit ta mère. Tu me fais perdre mon français, l’accusa-t-elle en le serrant dans ses bras. Fort.

– OK ! J’ai compris, un nouveau prénom pour remplacer Ludmilla. Bon, mais là, tout de suite, je n’ai pas d’idée…

– Cherche. Vite. Toi, tu seras Nov.

Brad cherchait. En vain. Maria, Louisa, Salma, Ornella… puis il lut sur la coque d’un cargo, Veracruz.

– Vera ? Ça te va ?

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12 mars 2025 3 12 /03 /mars /2025 03:17

– Je me demande combien de pays tu auras traversé. C’est bizarre, moi je ne voyage pas et je me sens vieille, toi au contraire, tu as fait le tour de la planète et je te sens si jeune, si nouveau, voilà, toujours nouveau.

No viaje  pas de voyages / Ya vieja   tu vois mon âge / Pas d’ frontières  pour el gringo / Terre entière  pour el chico. Dis, est-ce que j’ai entendu que tu te sens vieille ou j’ai mal compris, demanda Brad ?

– Je sais, j’exagère comme d’habitude. Ce que je veux dire c’est que je n’ai jamais franchi de frontières géographiques et je sais bien que celle qu’on a « là-haut » est une plaie mal cicatrisée et qui est peut-être en train de se rouvrir. Je n’ai pas ta sagesse, toi, c’est comme si tu transformais le temps en vie et moi, je transforme la mémoire en interrogations.

– Alors là, no capito nada. Tu parles en quelle langue ? Pour moi les frontières, c’est nul, c’est violent, c’est laid, mais toi, tu passes d’une culture à l’autre sans avoir besoin de visa. Exemple, tu passes de la pizza aux tacos sans problème… Pardon, c’est pas drôle ! Tu passes aussi de Shakespeare à Cervantès avec un détour par Victor Hugo. Et pour ça, total respecto !

– C’est vrai, je traverse des frontières culturelles, sociales, linguistiques. Je suis celle qui traduit. J’espère ne pas être celle qui se donne et trahit.

– N’importe quoi ! Ludmalinche est de retour, dit Brad ! Parfois, je me demande d’où tu sors tout ça. Est-ce que tu couches avec des Cortés sanguinaires ? Non. Est-ce que tu fais découvrir ton pays à des touristes souvent incultes qui pensent que tous les Mexicains portent des grands sombreros et font la sieste sous des cactus ? Oui. C’est ça que tu appelles trahir. Moi j’appelle ça instruire, partager et même offrir. Parfois, tu es une énigme pour moi.

– C’est vrai, Brad, encore une fois, c’est toi qui as raison. Nadja, tu te rappelles ce texte d’Octavio Paz sur la femme que tu nous as lu l’année dernière, Los hijos de la Malinche, « La mujer es una figura enigmática. Es el Enigma. Incita y repele. La femme est l’Énigme. Elle attire et repousse. »

– Elle attire et repousse ? C’est tout toi ça. Enfin à moitié… Attends, laisse-moi compter. Comme les Mexicains sont aussi des énigmes pour les Français, en tant que femme mexicaine, tu es une énigme au carré. Donc, si je calcule bien – mais les maths, ce n’est pas ma spécialité – une moitié d’énigme au carré, ça doit faire à peu près une énigme complète.

– Tu as raison, Brad, je complique tout et j’aime comment tu me fais comprendre les choses. En fait, je crois que je suis une énigme pour moi-même. Heureusement que je t’ai. C’est drôle, tous les gens qui nous connaissent pensent que c’est moi qui te guide et qui te régule, tout le monde dit que je te gère, toi le rêveur sans but ni règle. En fait, la vérité c’est que c’est toi qui me rassures, toujours, sur l’essentiel.

– Justement, Mademoiselle Énigma, on est en train de se perdre.

– D’accord, revenons à nos moutons ou plutôt à notre âne. À propos de traduction, j’ai un deuxième cadeau pour accompagner le Travel with a donkey, tiens, c’est sa traduction. J’ai réfléchi, le texte anglais n’est pas si simple.

– J’espère que tu m’as pris la traduction espagnole, Travelo con un ano, tenta malicieusement Brad.

– Ah ah, rigola Ludmilla. D’abord ça serait Viaje con un buro, qui ne veut pas dire « Voyage avec une plaquette de beurre » ; ensuite l’ano, c’est une partie du corps en forme d’anneau, si tu vois ce que je veux dire ; quant à travelo, je préfère ne pas commenter… Bref, je t’ai pris la traduction française, mais tu dois promettre de ne l’utiliser qu’en cas de naufrage linguistique.

– Oui, tu as bien fait, le texte anglais est difficile. Et quelle traduction as-tu choisie, demanda Nadja ?

– J’ai pris celle de Laurent Bury.

– Très bien, c’est la meilleure. La première traduction a été faite par Léon Bocquet juste après l’édition anglaise. C’est écrit dans une très belle langue, parfois un peu désuète, mais c’est un peu ampoulé et surtout très daté. Ce qui est intéressant, c’est que Léon Bocquet a vécu à une époque où les paysages décrits par Stevenson, les objets, les outils, les vêtements existaient encore et les mots pour les dire, aussi. Ce qui en fait un témoignage parfois difficilement lisible aujourd’hui, mais fidèle. On en reparlera en cours, Ludmilla.

– Si je peux donner mon avis, proposa Swann, je suis favorable aux traductions actualisées. Je ne suis pas linguiste et je n’ai pas vos compétences, mais je me pose une question. Est-ce que toutes les époques ne devraient pas « enterrer leur passé linguistique » – je mets des guillemets, il faudrait développer bien sûr – comme les hommes enterrent leurs morts à chaque génération ? Ça ne veut pas dire qu’on les oublie, on peut même leur rendre visite de temps en temps, en parler, mais on reste entre nous, entre vivants. Quant aux frontières, pour revenir en arrière, je serais moins catégorique que toi, Brad. Je crois à leurs vertus. En effet, si elles se transforment en murs ou en paperasseries administratives, là, tu as raison, elles ne valent rien. Mais je crois aussi qu’elles peuvent donner une allure, une tonalité, un style à un peuple. Le jour où la Terre ne sera habitée que par des Terriens, et non plus par des Mexicains, des Américains, des Estoniens, des Lésothiens, des Malgaches, des Ouïgours… – rien que ces mots sont beaux –, eh bien ce jour-là, nous aurons beaucoup perdu. La vie sera monotone et monocorde.

– D’accord avec toi, Dad. Et merci Ludmilla pour le cadeau. Au final, ça fait un livre de plus, je vous préviens, c’est le dernier. On arrête de charger el buro, sinon c’est Françoise Sagan qui va couler sous le poids de mes bagages !

– Mon dieu, s’exclama Nadja, c’est vrai, comme ton havresac semble lourd, tu vas te rompre le dos !

– Quoi ! Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec mon havre sac ?

Je prends de plus en plus de plaisir à les écouter. Si je n’étais pas un nuage, je crois que j’étudierais les langues, et aussi la philosophie. Elles sont intéressantes toutes ces questions, la frontière, la traduction, la femme, la communication… et j’apprécie d’entendre des avis différents pour me forger mon opinion car il faut bien avouer que ces notions sont drôlement abstraites pour nous autres, surtout celle de frontière. J’ai l’impression que je suis souvent d’accord avec Swann qui m’a l’air quand même un peu plus réaliste que les autres. Pour ce qui est du passé et des morts, là, j’ai un doute. Je ne sais toujours pas si pour nous autres nuages, il y a une vie après la pluie, mais quelque chose me fait penser que nous sommes plus anciens que les humains et surtout que chaque personne humaine. Enfin, ce n’est pas encore très clair dans ma « tête ».

Le séjour à Mexico passa très vite et vint le moment de prendre la route pour Altamira. Le bus partait du Terminal Central del Norte à 8h pour une arrivée prévue vers 16h. Ce qui laissait deux heures pour faire le petit kilomètre jusqu’au port. Et embarquer sur le Françoise-Sagan…

 

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5 mars 2025 3 05 /03 /mars /2025 21:14

– Ah ah, heureusement non, Ana ne m’a rien demandé, mais je suis sûr qu’elle connaissait par cœur des pages entières du Vieux gringo et d’autres livres de Fuentes.

Tiens, c’est la première fois que j’entends Swann se livrer un peu. C’est un point de vue intéressant. C’est curieux ces divergences chez les humains. Vous mettez le même objet, un livre, dans les mains de trois personnes différentes et il se passe trois événements différents. Je me demande s’ils voient le même monde, tous, je me demande s’ils habitent le même monde. Pourtant, ils ont l’air de se comprendre ; ils parlent, ils blaguent, il leur arrive même de s’aimer. Mais est-ce que ce n’est pas seulement, comment dire, un ajustement ? Bizarre ! Nous, les nuages, on a des formes et des tailles différentes, mais on est beaucoup plus semblables, d’ailleurs, on se mélange, se sépare, se remélange, on ne reste jamais le même nuage. C’est ce sentiment d’être une personne, une personne que l’on n’a pas. (Ouh là là, voilà que je me mets à jouer avec les italiques comme eux, maintenant !) Je ne dis pas que c’est mieux ou moins bien. Je ne sais pas. (En plus, j’ai attrapé le virus de Ludmilla, je m’interroge.) Ils ont sûrement écrit des trucs là-dessus.

– Et toi, Brad, évidemment, tu as vu le film The Old Gringo avec Jane Fonda, s’amusa Ludmilla.

– Eh non, même pas. Ni livre ni film. De toute façon, je préfère la jeune gringa de la résidence universitaire…

– Oui enfin, une fake gringa. Pour le livre de Fuentes, je ne suis pas sûre qu’il te plairait. Le vieux gringo en question, c’est le Yankee Ambrose Bierce, un écrivain qui a vraiment existé et qui serait venu à plus de soixante-dix ans rejoindre les révolutionnaires mexicains en 1913. Fuentes imagine sa fin tragique aux côtés de Pancho Villa. Mais avant, pour de vrai, Bierce a écrit un Dictionnaire du diable, je suis sûre que ça, ça t’amuserait, il y a plein de définitions ironiques ou absurdes.

– Je vois, tu penses que les choses graves et sérieuses, comme les relations compliquées entre vous et les États-Unis, ne me concernent pas.

– Brad, désolée si je t’ai vexé. En fait, ce que je veux dire, très sérieusement, c’est que tu es tellement profondément et sincèrement cosmopolite que les histoires de choc des cultures te passent au-dessus de la tête. Pas vrai ? Tu as déjà passé tellement de frontières dans ta vie que tu sais bien que ce sont des inventions humaines complètement artificielles et arbitraires et tu te moques des différences de classe et d’origine. Et j’aime ça chez toi. Tu parles au pêcheur comme au fils de l’ambassadeur.

– C’est bien décrit, Ludmilla, c’est vrai, Brad a un peu l’identité nomade dont parle Le Clézio, ajouta Swann.

– Et moi, c’est plutôt une identité éclatée, c’est ça mon problème. Je suis gringa dehors, à cause de mon géniteur, mais je n’ai rien d’américain et je suis nahua dedans par Pap’, mais je ne parle pas le Nahuatl et je connais mal les coutumes.

– Ah bon ! Je ne savais pas que Diego n’était pas ton père biologique, s’étonna Swann.

– Brad le sait, je lui ai déjà raconté. C’est encore une histoire dans mon histoire. Je n’ai pas d’identité, mais je suis un recueil d’histoires incroyables à moi toute seule. Donc, il faut remonter à ma grand-mère, Mamá Marina, qui aurait aujourd’hui un peu moins de soixante ans. Elle est morte quand j’avais trois ans. Elle a eu ma mère à dix-huit ans et ma mère m’a eue à dix-neuf. Je vous laisse calculer. Enfin, tout ça est approximatif parce que l’état civil, à l’époque, ce n’était pas encore ça. Mon géniteur – je n’aime pas dire “père biologique” parce que la paternité n’a rien de biologique pour moi – c’était un client de ma mère, un Américain probablement. Évidemment, personne ne sait qui c’est et lui-même n’a aucune idée qu’il a une fille. Je suis née à la maison. Ce jour-là, il y avait Mamá Marina qui était là parce que ma mère habitait encore chez elle, et il y avait Pap’, c’était un voisin et un copain de ma grand-mère, il était venu donner du poisson. Eh bien, comme il était là, il a aidé. Ma mère a accouché, elle s’est lavée et elle est partie pendant deux jours. C’est ma grand-mère et Diego qui se sont occupés de moi. Quand un agent de l’état civil est passé, Diego m’avait dans les bras, alors, bingo, il a eu le gros lot ! Mamá a déclaré que je m’appelais Inmaculada Concepción de Santa María de Los Angeles, que ma mère c’était Purificación y Veneración de la Virgen de Guadalupe et que mon père c’était Cuauhtémoc Tlaloc Boris, ici présent. Il y avait aussi Juan Luis, le copain policier de Pap’ qui était passé dire bonjour, il était en uniforme, ça faisait sérieux et l’agent n’a pas posé de question, pas demandé de papier, il a juste tout noté au crayon de papier sur un carnet, après avoir fait répéter quand même trois fois tous les noms. Le plus incroyable de cette histoire, c’est qu’à partir de cette seconde, Diego est devenu le meilleur papa du monde, mais à un point…. vous ne pouvez pas imaginer. Il n’avait jamais eu d’enfant, et il avait déjà les mains abîmées et calleuses, et pourtant, dès cet instant, il m’a donné les caresses les plus tendres qu’une enfant ait jamais reçues. On était le 16 septembre 2004. Six mois plus tard, Juan Luis nous apportait un acte de naissance officiel, Pap’ s'appelait officiellement Diego Tlaloc et moi, Ludmilla de Los Angeles. Pap’ était tellement fier et heureux qu’il a tout accepté, comme ça. Il brandissait l’acte de naissance comme un diplôme ou un trophée, en courant et chantant. Nouvelle vie, nouvel homme, nouvelles responsabilités, donc, nouveau prénom, ça se tenait. C’était la valse des prénoms, mais ce n’est pas quelque chose qui doit vous choquer. Ma mère n’a rien dit, de toute façon, elle ne m’appelait jamais par mon prénom, elle disait toujours, hija, et toujours en criant. Elle n’aimait pas Pap’, parce qu’elle n’aimait personne, mais elle était bien contente qu’il s’occupe de moi et qu’il nous apporte du poisson.

Malheureusement, trois ans plus tard, Mamá Marina est morte. J’ai quelques souvenirs d’elle, ses grandes robes colorées, ses yeux toujours rieurs et lumineux, ses douces rondeurs, son corps était tellement confortable. Il y a eu un ou deux jours un peu compliqués. Peut-être que ma mémoire réécrit l’histoire, mais je me souviens que tout s’est enchaîné avec une étonnante évidence. Je vois encore le regard de Pap’, triste et complètement paniqué. Moi, j’avais compris que Mamá Marina ne reviendrait jamais, la rupture avait été brutale parce que, depuis ma naissance, elle ne m’avait jamais laissée plus d’une ou deux minutes. Mais j’ai senti aussi, quand Diego m’a prise dans ses bras et m’a regardée, que j’avais trouvé le lieu le plus sûr du monde, c’était une certitude. Et je pense – c’est là où ma mémoire romantise peut-être un peu, je ne sais pas –, je pense que j’ai réussi à lui faire passer ma confiance. Mon assurance l’a rassuré. Il a fallu s’organiser un peu, parce que Pap’ s’absentait pour pêcher, alors, Juan Luis et des voisines programmaient des roulements de visites quotidiennes. J’ai découvert la solitude et ça ne me gênait pas parce que je savais, d’un savoir inébranlable, que Diego revenait, lui, qu’il revenait toujours.

– Quelle histoire incroyable, dit Swann ! Tu dis ne pas avoir d’identité bien définie, mais tu as déjà une sacrée biographie. Et c’est tellement imprévisible, tu es si équilibrée et joyeuse.

– C’est vrai, je ne comprends pas non plus. En fait, je pense que ma mère ne m’a jamais rien donné, donc rien de son caractère non plus. Pap’, c’est le contraire, chaque seconde de sa vie, il la vivait pour moi, qu’il soit avec moi ou pas. C’est mon explication. Bon, je m’arrête là, même s’il y a d’autres épisodes pas piqués des hannetons, comme vous dites.

Ce récit terrible et émouvant plongea tout le monde dans un silence durable. Au bout de quelques minutes, Ludmilla dit en riant :

– Écoutez, j’ai trouvé la définition de road dans le dictionnaire de Bierce : « A strip of land along which one may pass from where it is too tiresome to be to where it is futile to go. Une bande de terre sur laquelle on passe de là où c’est ennuyeux d’être jusque là où c’est inutile d’aller. » Bon voyage mon Brad, time to hit the road !

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1 mars 2025 6 01 /03 /mars /2025 03:39

– Allez Dad, c’est le moment d’avouer. Le prénom de Swann, c’était pas à cause de Proust, c’était à cause de Dave, hein ?

Et Brad et Nadja d’entonner en chœur et en riant la chanson de Dave, « J’irai bien refaire un tour du côté de chez Swann / Revoir mon premier amour qui me donnait rendez-vous / Sous le chêne / Et se laissait embrasser sur la joue… »

– Quelle belle harmonie, mais je crois deviner un peu de moquerie dans votre ton, non ? Ludmilla, il faut que je t’explique, Dave est un chanteur hollandais installé en France, il a longtemps été classé parmi les « chanteurs à minettes », si tel est le cas, il y a beaucoup de minettes. Il a écrit une autobiographie au titre amusant, Du Côté de chez moi. Qu’on l’aime ou pas, il faut lui reconnaître une incroyable carrière, à plus de quatre-vingts ans, il est toujours présent à la télévision. Ce n’est peut-être pas un intellectuel, mais c’est un des grands chanteurs populaires et ces gens-là constituent aussi la culture.

– Mam, un extrait de Du Côté de chez moi ?

– Non, mais…

Et elle entonna Vanina, le tube de Dave, vite rejointe par Brad :

– « Loin de toi je me demande / Pourquoi ma vie ressemble / À une terre brûlée / Mais quand l'amour prend ses distances / Un seul être vous manque / Et tout est dépeuplé / Vanina rappelle-toi / Que je ne suis rien sans toi… ». Tu vois que je connais mes classiques.

– Merci, pour cette madeleine musicale, continua Swann. À la maison, dans les années 70, on ne lisait pas du Maïakovski et on n’écoutait pas du Chostakovitch, c’était Guy des Cars et Dave. Je viens de ce qu’on appelle les classes moyennes. Mon père était comptable et ma mère secrétaire, mais ces métiers étaient alimentaires, leur tâche unique, leur mission impérieuse a toujours été de donner la meilleure éducation à leur fils unique, aidés en cela par deux oncles célibataires et un peu désœuvrés. Sans trop savoir comment s’y prendre, ils ont essayé de me donner une culture qu’ils n’avaient pas. Je pense qu’ils ont réussi, mais je ne renie pas pour autant Dave.

– Je ne connaissais pas cet épisode, s’étonna Ludmilla. Et comment tu en es venu à lire Proust alors ?

– Oui, Proust, j’y viens. J’étais plutôt bon élève et en troisième, je me suis fait repérer par ma professeure de français. Dans mes rédactions j’essayais toujours de faire des phrases très longues et d’utiliser des mots rares. Dans le style, c’était le côté performance qui m’intéressait. À la fin de l’année, ma professeure m’a donné un livre en me disant, « lisez cela, vous verrez que l’on peut écrire des phrases longues qui soient très belles aussi ». C’était Albertine disparue, l’avant-dernier tome de La Recherche. Chérie, tu te souviens du début, quand le narrateur apprend qu’Albertine l’a quitté ?

– Ah oui, comment est-ce déjà ? « Mademoiselle Albertine est partie ! Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! » Flute, je n’ai pas la suite. Ludmilla, tu ne nous trouverais pas ça sur Internet…

Agitant ses deux pouces avec une dextérité folle, elle s’exécuta en quelques secondes. Elle lut la suite.

– « Il y a un instant, en train de m’analyser, j’avais cru que cette séparation sans s’être revus était justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu’elle me privait de réaliser, je m’étais trouvé subtil, j’avais conclu que je ne voulais plus la voir, que je ne l’aimais plus. Mais ces mots : “Mademoiselle Albertine est partie’’ venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus longtemps. »

– Merci Ludmilla. Quant à ma professeure, elle avait un certain génie pédagogique, car évidemment, j’ai voulu lire le reste de l’œuvre. Voilà donc pour ma rencontre avec Proust. Mais j’ai vite compris que ce n’était pas les histoires qui me passionnaient. Disons que je rencontrais l’autre, l’autre absolu. Tout ce que je n’étais pas, tout ce que je n’avais pas, tout ce que je ne ressentais pas. Une autre langue, une autre psychologie, un autre décor, d’autres sentiments.

– Un autre monde en quelque sorte ?

– Alors justement, oui et non. C’est là où mon approche s’écarte de celle de Nadja. À la maison, on exprimait peu ses sentiments et la Recherche m’a tout de suite paru très exotique à cet égard. Des bourgeois et des aristocrates, oisifs et lettrés, qui exprimaient jalousie, passion, haine, calcul, amour, perversion et le narrateur qui analysait tout cela… Je découvrais une Terra incognita. Mais Swann ou le baron de Charlus ou Robert de Saint-Loup étaient et restent des personnages, je veux dire des êtres de fiction, ils expriment des phrases écrites par Proust et je ne m’identifie jamais à eux. Donc, ce n’est pas un autre monde, parce que ce n’est pas un monde.

– Heureusement, interrompit Brad, parce que le narrateur est un brillant concurrent de Swann dans la catégorie des goujats. Je comparais la médiocrité de ce qu’elle me donnait à la richesse de ce dont elle me privait… Excusez-moi, mais quel gros nul.

– Voilà, toi, tu rentres dans l’histoire, Brad. Moi, je n’éprouve aucun sentiment pour les personnages, je ne les admire pas, je ne les condamne pas, je ne les juge pas, ce sont des personnages, des êtres d’encre et de papier. À l’époque, j’aimais leurs discours, enfin j’aimais l’écriture de Proust, mais à aucun moment le cadre de la fiction ne disparaissait. Aujourd’hui encore, quand je lis, je vois toujours la page sous la phrase et le livre dans mes mains. Comme au théâtre, je vois toujours le fauteuil devant moi, la scène et les rideaux sur le côté. Je ne me laisse jamais embarquer dans une histoire. En plus, je pense que « je lisais utile » à l’époque. Présenter Normale Sup’ sans connaître Proust n’était pas une option. Bon, à l’inverse, la connaissance de Proust n’était pas l’assurance d’avoir sa place à Ulm. J’ai raté deux fois le concours.

– … ce qui t’a permis de faire Science Po’ et un master de production culturelle et de devenir l’un des meilleurs Conseillers culturels que je connaisse… et j’en connais au moins trois !

– Ah, ah, quel honneur ! Tu as sans doute raison. Peut-être aussi que c’est un manque de sensibilité artistique, je suis plus à l’aise et plus efficace dans un monde de personnes réelles. Et puis les salons bourgeois français du début du XXe siècle m’ont paru un peu étouffants. J’ai délaissé Proust. Ensuite, sur les conseils de ton frère Andrzej, je me suis intéressé au continent sud-américain. D’ailleurs, mon plus grand fait d’armes reste quand même d’avoir fait découvrir à Ana le grand auteur mexicain Carlos Fuentes en lui offrant Le Vieux gringo. Évidemment, un an plus tard, elle avait lu tout Fuentes.

– D’ailleurs, laisse-moi deviner, taquina Brad, elle t’a demandé : – Dites-moi Swann, quel est votre livre préféré de Fuentes ? Et quel est votre passage préféré ?

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24 février 2025 1 24 /02 /février /2025 03:00

– Swann, Darling, tu as été parfait. Donc, cette première rencontre, que je vous raconte. J’amène Swann à la maison pour le présenter. Nous étions en khâgne à Paris, c’était en septembre 1980. Il parle un peu de Lyon, de ses parents, il explique ce qu’il étudie, ce qu’il lit, ce qu’il aime. Alors Maman lui demande : – Et quel est votre auteur français préféré ? Il répond Proust et ajoute (le pauvre, c’était un peu maladroit, mais c’était sans arrogance) : – Vous l’avez peut-être déjà lu ? Sans répondre, Maman continue la conversation : – Et quel est votre livre préféré ? – Un Amour de Swann – Et votre passage préféré ? – Je crois que j’aime chaque chapitre, chaque page, chaque phrase. Bon là, tu as un peu voulu faire le malin, ce n’était pas la bonne réponse. Sans mauvaise intention, Maman repose sa question (Cariño, je te voyais te décomposer) : – Votre passage préféré ?

– C’est vrai, je n’en menais pas large et… tu as volé à mon secours et commis ce petit mensonge en disant : – mais tu sais bien, tu me parles toujours de la première rencontre de Monsieur Swann avec Odette de Crécy, quand il dit qu’elle est d’un genre de beauté qui le laisse indifférent ; tu aimes tant ce passage.

– Merci de ton honnêteté et de ta reconnaissance, mon Swann. En effet, ça s’est passé comme ça. La suite, c’est tout Maman ! Elle s’est levée, a fermé les yeux et a commencé à réciter avec ce ton monocorde qu’elle prenait toujours dans ces moments et qui était à l’opposé de sa voix si douce et chantante…

L’imitant, Swann et Nadja se levèrent et d’une voix grave déclamèrent ensemble :

« Mais, tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait été la réalisation plus ou moins complète d’un rêve né de la vue d’un visage ou d’un corps que Swann avait, spontanément, sans s’y efforcer, trouvés charmants, en revanche, quand un jour au théâtre il fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d’autrefois

– Zut, j’ai oublié la suite.

Nadja continua seule.

– … qui lui avait parlé d’elle comme d’une femme ravissante avec qui il pourrait peut-être arriver à quelque chose, mais en la lui donnant pour plus difficile qu’elle n’était en réalité afin de paraître lui-même avoir fait quelque chose de plus aimable en la lui faisant connaître, elle était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d’un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont l’opposé du type que nos sens réclament. »

– Bravo, Mam ! Et tout ça, c’est une seule phrase ? Le gars Marcel, quand il a lu son manuel de ponctuation, il a sauté le chapitre sur le point.

– Certes, les phrases peuvent être un peu longues. Je m’arrête là, dit Nadja... poursuivant, comme emportée par un appel irrésistible, « Pour lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient beaux, mais si grands qu’ils fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours l’air d'avoir mauvaise mine ou d'être de mauvaise humeur. » Et Maman a continué comme ça pendant quinze minutes, vingt peut-être. Nous, nous étions habitués, mais pas Swann, et je voyais toutes les émotions traverser son visage, mon pauvre Swannito. L’admiration, l’étonnement, puis la stupéfaction, le trouble et finalement l’épouvante. Je crois même me souvenir que tu as regardé les pieds de Maman pour vérifier qu’elle n’entrait pas en lévitation.

– Chérie, non, là tu exagères. Mais c’est vrai que cette première rencontre avec Ana a été une sacrée expérience.

– Allez, peut-être que ma mémoire me trompe, concéda Nadja. Toujours est-il que Maman a fini par dire, bon, je ne vais pas vous imposer la suite, jeune homme. Puis, elle a quand même continué, reprenant de sa voix d’outre-tombe : « avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez lui dès qu’il n'était plus malheureux et qui baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s’écria en lui-même : “Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre !” » C’est comme ça que se termine le livre.

– La grande classe, commenta Brad ! Je parle de Monsieur Swann, quel goujat ! Et bizarrement, il a quand même fini par épouser Odette, si je me souviens bien !

– Hein ! Mais tu as lu le livre, s’étonna Ludmilla ?

– Non, j’ai vu le film avec Ornella Muti, rigola Brad.

– Toujours est-il que l’embarras de Swann a beaucoup amusé Papa qui l’a ensuite pris sous son aile.

– Ce qui est curieux, c’est que depuis, je me suis détourné de Proust. En fait, je pense que je n’ai pas du tout le même rapport aux livres et à la littérature que vous.

– Vas-y, raconte un peu, ça m’intéresse, demanda Ludmilla.

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19 février 2025 3 19 /02 /février /2025 03:23

– J’ai trouvé, annonça Ludmilla, devenue spécialiste en citations apocryphes. « Morre lentamente quem não viaja, il meurt lentement celui qui ne voyage pas ». Il s’agit du poème A morte devagar, la mort lente, écrit par la poète brésilienne Martha Medeiros en 2000, soit 27 ans après la mort de Pablo Neruda. L’histoire ne dit pas qui l’a traduit du portugais à l’espagnol, qui l’a attribué à Neruda et qui l’a répété à l’infini sur le net.

– OK. J’arrête avec les citations. Mais comment tu fais, Mam, pour savoir si c’est du vrai ou du faux ? Une citation, c’est pas comme un sac Vuitton, si ?

– Un peu, si. J’aurais envie de te dire que tout grand artiste est pleinement et entièrement dans chaque fragment de son œuvre, mais un peu d’analyse aide aussi. L’anaphore « Muere lentamente » est belle et puissante, elle pourrait être nérudienne, mais comme un do#-mi pourrait être schubertien, il faut lire la suite. Le poème fait exactement ce qu’il dit de ne pas faire : il dénonce, comme tout le monde, l’esclavage de l’habitude, il répète, comme un coach en développement personnel – perdão Martha que não conheço ! – qu’il faut s’aimer et finalement, en disant qu’il meurt lentement celui qui ne prend pas de risques… eh bien, il ne prend aucun risque. Déclare plutôt ta flamme à l’habitude, mon rappeur préféré, là tu as des chances d’être original, voire poétique. Quant aux citations, fais ton bouquet toi-même, va chercher tes fleurs là où elles poussent, dans les livres, pas sur Internet, là où des cueilleurs maladroits ou malhonnêtes assemblent des bouts de végétaux sans racines.

– Je crois que je vois ce que tu veux dire. C’est vrai que j’en passe du temps sur le Net. Au moins, pendant trois semaines, il va falloir que je fasse sans. Sur le bateau, ils ont des problèmes de connexion.

– Au fait, quelles sont les dernières nouvelles concernant cette transat, demanda Swann ?

– Tout est calé grâce à Ludmilla et Karolyn.

– Karolyn a tout organisé. Donc départ d’Altamira vendredi à 18 heures. À bord du… ? Vous ne devinerez jamais. À bord du Françoise-Sagan. Incroyable, non ? Je ne sais pas quel patron de la CMA CGM était fan de littérature. On se trompe parfois sur les marins et les marchands.

– « Adieu tristesse / Bonjour tristesse / Tu es inscrite dans les lignes du plafond / Tu es inscrite dans les yeux que j’aime / Tu n’es pas tout à fait la misère / Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent / Par un sourire / Bonjour tristesse / Amour des corps aimables / Puissance de l’amour / Dont l’amabilité surgit / Comme un monstre sans corps / Tête désappointée / Tristesse beau visage »

– Merci Mam pour la minute poésie. C’est du Sagan ?

– Non, c’est le poème de Paul Éluard qui a inspiré Françoise Sagan. Enfin, pour le titre de son premier roman, parce que pour le reste, ils ont peu en commun. Mais c’est vrai, je serais curieuse de savoir qui a choisi de donner à un monstre des mers, lent, lourd et rentable, le nom de ce petit bout de femme qui aimait aller vite et dépenser sans compter.

– Décidément, je suis cerné par la littérature. Ce porte-conteneur est peut-être une bibliothèque clandestine.

– Ah ah, j’en doute, s’amusa Nadja. Mais tu verras que les mots ne cernent pas, ils portent et emportent au contraire, ils ouvrent et dessinent un monde. Certains disent qu’ils nous masquent la réalité, je ne crois pas. Peut-être même que les mots ne sont pas que des mots. En effet, ils sont partout, on ne peut exprimer la moindre émotion sans eux ; ils ne nous cernent pas, ils ne nous enferment pas, ils sont notre sol et notre horizon.

– Sauf quand on rêve. Quand je m’allonge sur le sable, à l’ombre de la barque de Diego, je n’ai pas de mots dans la tête. J’entends le bruit de la mer et je sens le souffle du vent, il y a un grand silence dans ma tête, je suis vide de mots.

– Je ne crois pas que tu entendes un bruit mais plutôt le son des vagues qui déferlent, le roulement des petits galets ballottés par la marée, la brise qui fait sonner le cordage sur la coque, etc. Tu entends des microhistoires que tu te racontes avec des mots.

Bon, c’est brillant, comme d’habitude avec Nadja, mais je suis plutôt d’accord avec Brad. Je crois au silence sans mots. Je crois aux émotions pures. Je crois aux rencontres muettes. Je crois aux regards qui disent beaucoup sans rien dire. Par exemple, quand on se laissait porter par les courants avec Ola, avant d’arriver au Mexique. On ne parlait pas, on était seulement, seulement une vague, seulement un nuage, des émotions pures. J’ai l’impression que les humains ne savent pas être seulement, il faut toujours qu’ils rajoutent des mots partout. En même temps, en disant ça, j’en utilise des mots…

– Je dois dire aussi que je n’ai pas de racines géographiques ni même culturelles, ou plutôt, c’est un réseau multiple et inextricable. J’habite les langues depuis toujours. À la maison, tous les jours, chacun à son tour, et depuis très jeune, on récitait quelques vers ou quelques lignes appris par cœur. C’était comme ça à Cracovie où je suis née, puis à Saint-Pétersbourg, ça a été comme ça à Londres où nous nous sommes installés en 1971, j’avais dix ans, puis à Paris en 1975, où j’ai rencontré Swann, à Henri IV. Mon grand frère Andrzej était très attaché à sa slavité, il disait du Maïakovski ou du Milosz. C’est drôle, il a épousé une Espagnole et après son divorce, il est parti vivre aux Canaries où il est skipper sur des voiliers de luxe. Ma petite sœur Daria, dès ses deux ou trois ans, récitait des comptines russes apprises à l’école. Moi, j’étais déjà sous le charme de la culture française et je pouvais citer – en français bien sûr – aussi bien Racine ou Ronsard que Desnos ; en arrivant à Paris, j’ai d'ailleurs découvert qu’on ne parlait pas comme dans les livres. Mon père était le seul à avoir recours à un carnet. Il nous a fait découvrir l’Amérique, il lisait des extraits de Conrad, Melville ou Dos Passos. Parfois Daria ne comprenait pas, alors je traduisais à voix basse, sans interrompre Papa. Et puis il y avait ma mère, Ana. Elle était hypermnésique et comme elle a eu très tôt des problèmes de santé, elle restait à la maison et lisait, lisait, lisait… Elle retenait tout. Je ne t’ai jamais raconté, Ludmilla, la première rencontre de Swann avec elle.

– Ça y est, ça va être ma fête.

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13 février 2025 4 13 /02 /février /2025 03:48

– Donc, long story short, le circuit Frida, j’ai adoré, j’ai détesté. Je ne sais pas. Je m’interroge.

– Oui alors il faut savoir que Ludmilla est entrée dans le temps de l’interrogation et n’en sort plus, expliqua Brad.

Claro, c’est magnifique et tellement émouvant. Par exemple, voir les vêtements qu’elle porte sur ses autoportraits, voir ses plâtres et ses corsets qu’elle avait décorés. La Casa Azul est vraiment bien aménagée et n’a rien d’un musée froid et savant. Bien sûr il y a des cheminements obligés, mais on sent qu’on est dans une maison qui a été habitée ; quelquefois c’est presque troublant, on sent un peu comme des présences, c’est tellement chaleureux et généreux. Sans parler de son fauteuil roulant ou de l’urne de ses cendres posée sur son bureau. Malheureusement, on ne peut pas rêver longtemps à cause de ce flux ininterrompu de touristes – dont je viens augmenter le nombre, d’ailleurs. Si vous restez trop longtemps immobile, ce qui est en soi déjà un exploit, on vous fait des remarques. Je sais bien ce qu’on va me dire, toi la fille d’un indien qui défends les sans voix, les exclus, les dominés, tu voudrais une culture réservée à l’élite avec coupe-file pour les VIP. Non. Bien sûr que non. Enfin, c’est compliqué, je ne sais p…

– … tu t’interroges, quoi.

– C’est vrai, entre le surtourisme et la Fridamania, je ne sais pas comment la Casa Azul tient encore debout, remarqua Swann. À propos de Fridamania, j’ai vu dans une pharmacie à Orly une brosse à dents Frida Kahlo. C’est Pierre Fabre qui commercialise ça. Après la poupée Barbie, le vernis à ongle, les serviettes hygiéniques, les vêtements Shein, rien n’arrête la Frida Kahlo Corporation.

– Ce qui m’indigne le plus, s’énerva Ludmilla, c’est la justification récurrente pour se donner bonne conscience en plus de se remplir les poches : « pour que toutes les petites filles, même les plus modestes, puissent s’identifier à un modèle de courage et de réussite. » Genre, brosse-toi les dents avec une Frida et tes rêves se réaliseront ! Quelle est cette magie noire et perverse qui a transformé la femme la plus originale, la moins conformiste, la plus contestée en un argument de vente efficace qu’on retrouve sur les mugs, les T-shirts ou les magnets ?

Ludmilla se calma, se perdit dans on ne sait quelle terre lointaine, puis revint avec gravité : 

– Est-ce qu’on arrive trop tard ?

– Est-ce que Sepulveda nous enverrait aujourd’hui ses Dernières nouvelles de la Terre. Il y a plus de trente ans déjà, dans ses magnifiques Últimas noticias del Sur, il disait faire « l’inventaire des pertes », dans ses histoires on sentait « le souffle de ce qui se perd inexorablement, el hálito de lo inexorablemente perdido ». Quant à Le Clézio, je l’écouterai parler du Mexique avec intérêt, il était déjà si critique et si pessimiste il y a quarante ans.

– OK boomers, interrompit Brad, alors on fait quoi ? On s’installe sur une mule et on regarde le TGV passer ?

– C’est vrai, tu as raison en un sens. Je réfléchis. Jack ne pense qu’à une chose, me laisser l’agence en gérance et marcher plein sud, le plus loin possible, Patagonie, Terre de Feu, Ushuaïa, parce qu’« ici, c’est fini », comme il dit. Mais moi, j’ai vingt ans, je n’ai pas le luxe du pessimisme. Même si je comprends les Jack, les Sepulveda et les Le Clézio, la nostalgie n’est pas une option pour moi. Je ne vais pas passer soixante ans de ma vie à regretter un monde que je n’ai pas connu en faisant el inventario de pérdidas même si je me reconnais si peu dans celui que j’habite. Je ne sais pas, je m’interroge… Ayuda papá !

– Ayuda   me pregunto / Donde ‘stá   l’Eldorado / Ushuaïa  Terre del Fuego / Tout en bas   Sur del mundo / Et mierda   y’a pas d’réseau / Ni pizza   ni big-orneau / perdida sans son Diego / la gringa de Mexico / qui ama Sepulve-do / pij-ama  Valparaiso.

– J’adore, merci de me faire rire, Brad. Désolé Luis. Au fait, qu’est-ce que c’est les big hornos, demanda Ludmilla ?

– Non, bi-gorneaux. Ce sont les bigaros, très agaçant à manger, précisa Nadja. Poeta  mío tesoro / bla bla bla   encore bravo / pour ta ma-   magie des mots. Aïe, j’ai encore de gros progrès à faire. Vraiment tu es doué. C’est plus difficile qu’il n’y paraît.

Puis elle poursuivit, perdida à sa façon : 

« Amo, Valparaíso, cuanto encierras, y cuanto irradias, novia del océano, hasta más lejos que tu nimbo sordo... »

Ludmilla traduisait en simultané.

– « J’aime, Valparaiso, combien tu enfermes et combien tu irradies, fiancée de l’océan, plus loin encore que ton nimbe sourd… »

– « Amo la luz violeta con que acudes al marinero en la noche del mar… »

– « J’aime la lumière violette avec laquelle tu vas vers le marin dans la nuit de la mer… ». C’est Neruda, non ?

– Oui, c’est dans le Chant général.

– Mam, je ne sais pas comment tu fais pour retenir ces centaines de phrases ?

– Et moi je ne sais pas comment tu fais pour improviser tes petites convulsions poétiques ?

– Tiens, à propos de Neruda, j’ai trouvé un passage à écrire sur mon carnet. Je te le lis directement en espagnol.

« Muere lentamente quien se transforma en esclavo del hábito. Muere lentamente quien no viaja, quien no lee, quien no oye música, quien no encuentra gracia en sí mismo. »

Nadja fronça les sourcils.

– Trouvé sur Internet, je parie. Et je parie aussi que ce n’est pas de Neruda. Tu pourrais vérifier Ludmilla s’il te plait.

Non mais là ils m’épuisent avec leurs entassements de mots. Que les humains sont bavards ! Heureusement, dans deux jours je vais retrouver le chant silencieux des houles vagabondes, moi le fiancé de l’océan… Oh, voilà que je me mets à parler comme eux, remarqua Nubecito avec un mélange de fierté et d’inquiétude.

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7 février 2025 5 07 /02 /février /2025 07:59

– Bonsoir, les enfants. Désolé pour le retard, j’étais retenu par Le Clézio, excusez du peu. On essaie de le faire venir pour parler de son dernier livre Identité nomade, ce sera plus probablement une visio-conférence ; pour compenser, il pense écrire quelque chose sur le Mexique, trente-cinq ans après son Rêve mexicain. Tiens, j’ai noté ça pour votre thème, « je ne voyage pas pour écrire ce que j’écris, mais j’écris pour pouvoir voyager. ». On en reparlera. Bon, tout le monde est prêt ? Très bien pour les tenues. On a réservé une table à 21h, c’est l’heure. Vous nous raconterez en détail votre journée Kahlo. Ludmilla ?

– C’était magnifique, frustrant, émouvant, turbador, épuisant, inspiring

– … et healthy, délicieux, économique, compléta Brad. Je parle des torsadas au poulpe du marché de Coyoacán. C’était brutal ! Enfin une tuerie, quoi.

– D’accord. On va vite voir si le chef Ricardo est lui aussi brutal.

Tengo hambre de tu boca, de tu voz, de tu pelo. Estoy hambriento de tu risa resbalada, quiero comer tu piel como una intacta almendra. Quiero comer la sombra fugaz de tus pestañas…, Pablo Neruda.

– Merci pour ta participation, Mam. Je résume et traduis : Pablo a les crocs.

– Oui mais la poésie préfère les détours. C’est un des nombreux poèmes d’amour que Neruda a composé pour Matilde. « Je veux manger l’ombre fugace de tes cils ».

– Mouais… J’aime bien les mots moi aussi, mais je préfère quand je comprends quelque chose. Je sais bien qu’un poème ce n’est pas un mode d’emploi, mais quand même, j’aime bien comprendre.  Tiens par exemple, écoutez, j’ai noté ça sur mon nouveau carnet. « Voyager, c’est quitter la maison ; c’est laisser ses amis ; c’est essayer de voler. Voyager, c’est s’habiller comme un taré, c’est dire je m’en fous, c’est vouloir rentrer. » Alors ? C’est de Gabriel Garcia Marquez.

– Tu es sûr de toi, mon chéri ? J’aimerais bien avoir le texte en espagnol. Tu pourrais faire la recherche Ludmilla, s’il te plait.

– Voilà, on arrive, dit Swann. Place aux plaisirs des sens et aux nourritures du corps sans vouloir offenser vos esprits insatiables.

Swann choisit le menu dégustation et picora, en plus, dans toutes les assiettes. Brad opta pour les camarons a la talla au beurre de maïs grillé. Ludmilla, tout en faisant une recherche sur son téléphone et en racontant sa journée, se régala avec un filet de bœuf sauce avocat. Nadja, faisant flèche de tout bois, se lança dans une lecture trilingue de la carte qui semblait beaucoup l’amuser : « breaded fromage frit dans une sauce de frijoles negros, purée de cilantro et laminas de papa en mode street food ; thon aleta amarilla al pastor avec son grilled pineapple, ses oignons al vino tinto and a salad de coriandre ; pour les desserts, churros and rompope custard, le traditionnel lime pie avec tequila et meringue asada, le pastel de queso au piment poblano et à l’ice cream de vainilla a la veracruzana, arroz con leche aux trois textures with cinnamon… ».

– Bienvenue à bord, la cuisinière s’amuse !

– J’ai trouvé, interrompit Ludmilla ! El que busca, encuentra, comme dit Marcos. Alors, ton poème Viajar a bien été écrit par Gabriel García Márquez. Brad, primer juego. En espagnol, ça donne Viajar es marcharse de casa, es dejar a los amigos, es intentar de volar… Viajar es vestirse de loco, es decir ‘no me importa’, es querer regresar, etc.

– Ça alors ! Je n’ai jamais lu ce poème nulle part. Il a dû l’écrire à dix ans. Ça lui ressemble tellement peu. Tu as l’année de publication. De mémoire Gabo est né en 1927.

– Attends ! Poème écrit par Gabriel García Márquez, journaliste et écrivain… Mexicain toujours vivant. Homonyme du Márquez Colombien – Juego, set y partido para Nadja. Il a fini par signer Gabriel Gamar, parce que ça l’agaçait qu’on le confonde avec le prix Nobel !

– Ah ah, my bad ! Normal, moi aussi ça m’agacerait qu’on me prenne pour Brad Pitt alors que ma référence c’est Ray Bradbury. J’ai adoré Fahrenheit 451

– Ah bon ! Tu as lu ça, toi, s’étonnèrent ensemble Swann et Ludmilla !

– … enfin, pas le livre, j’ai adoré le film que j’ai vu au moins cinq fois.

– Oui, l’histoire du pompier qui brûle les livres et dénoncent les lecteurs parce que lire est un acte antisocial, lire fait réfléchir donc nuit au bonheur. Décidément, j’ai l’impression que tout nous ramène toujours au livre.

– La vie des livres / Est vide et vile / Rire du devil / Viré des villes / Ridé vrillé / Délit de vie / Des vies débiles / Nada nihil / Brad qui délire / Guadalquivir / Dad qui dérive / Mam qui délivre / Y última / La Ludmilla / Que no rima.

– Bravo mon Pablito ! J’aime beaucoup ta prosodie syncopée et ta façon de décaler les accents toniques.

– Tu veux dire mon flow…

– Ah mais il peut en sortir un par jour, comme ça. Le plus incroyable, c’est qu’il improvise. C’est vraiment dommage de ne pas les noter.

Oui enfin, ce n’est pas non plus une perte inestimable, nota Nubecito, on n’est pas encore sur du García Márquez… C’est vrai qu’on en revient toujours au livre. Mais eux, ils ne se contentent pas de lire, en plus ils parlent des livres qu’ils lisent. Décidément, je n’aurais pas pu être un humain. Ni voulu. Ni aimé surtout. Ce que j’aime dans le fait d’être nuage, c’est le lent changement permanent qui fait qu’on est toujours autre chose. On ne reste jamais en place et on ne reste jamais ce qu’on est. On change, on se transforme, on se mélange, on disparaît, réapparaît… En fait on n’est pas. Il nous faudrait un autre verbe... Je ne sais pas s’ils ont écrit des livres là-dessus. Eux, je les vois bien, derrière des visages qui changent, ils essaient toujours de rester les mêmes, identiques.

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 03:25

Après une soirée tendre et joyeuse où alternèrent lectures en langues étrangères, antojitos délicieusement mexicains, rires chaleureux et paletas rafraichissantes, la jolie troupe s’accorda une bonne nuit réparatrice.

Le lendemain, Brad et Ludmilla retrouvèrent Karolyn Broad à l’agence Voyage voyage. Il fut d’abord question de la traversée en porte-conteneur. Le voyage initialement prévu, Veracruz-Anvers-Hambourg n’était plus possible, le bateau était parti avec 48 heures d’avance à cause de la météo et il n’y avait aucune place avant six mois. Chaque cargo n’embarquait qu’une petite dizaine de passagers et ces voyages devenaient très prisés. Une réservation avait été faite sur un cargo reliant Altamira au Havre.

– Ce n’est pas donné, expliqua Karolyn. Ça prend au maximum trois semaines si la mer est mauvaise. Tu auras une cabine avec toilettes. C’est 1300 dollars, mais tu as droit à 160 kilos de bagage. Bon, c’est une autre façon de voyager, il faut aimer. On mange très bien. C’est parfait si tu veux disparaître un temps ou soigner un chagrin d’amour, mais trop court pour apprendre la physique quantique. Ce n’est pas pour moi, mais je respecte. Voilà les documents à remplir. Le bateau quitte Altamira vendredi, tu dois embarquer à 18 heures dernier délai. Inutile de préciser qu’on ne t’attendra pas. Une chose très importante, tu devras respecter scrupuleusement les espaces autorisés et les espaces interdits et ne jamais déranger les membres d’équipage. Tu prendras tes repas avec les officiers. Pas d’alcool. On ne peut fumer que sur le pont. Toujours éteindre son mégot dans les cendriers. Il y a une salle avec un vidéoprojecteur. La connexion internet, normalement c’est trois heures par jour et c’est payant, mais ils ont un problème de connexion. Il n’y a pas de médecin, mais il y a une bonne pharmacie et il y a moyen de faire son jogging quand la mer est calme.

– Chouette, ça donne vraiment envie. I can’t wait, comme vous dites, mais shoot alors pour la physique !

– C’est parfait Karolyn, remercia Ludmilla. On sera à l’heure.

Si, si gracias, c’est vraiment cool, we will send back the elevator to you, risqua Brad, parvenant enfin à dérider Karolyn.

– Ah ah, pas trop fort l’ascenseur, ça peut faire mal, et à la place de la physique quantique tu pourras apprendre une quatrième langue puisque tu es déjà trilingue, Bradstein. Ludmilla, je te dois bien ça, tu m’envoies tellement de touristes. Bon, deuxième dossier. La ruta artística de Kahlo y Rivera. Tu connais Jack, il veut de l’insolite-cool, mais toutes les agences sont sur le coup et la Maison Bleue est le lieu le plus visité de Mexico, 300000 smartphones par an dans 1000m². Soyez à l’entrée à 9h30 et demandez Frigo – je vous promets, c’est son nom. J’ai imaginé un nouveau circuit, à faire en van s’il pleut, sinon en trottinette électrique. Je voudrais que tu le testes. Casa Azul, musée Diego à Anahuacalli, le musée-maison-atelier Diego et Frida dans le quartier de San Angel. Pause déjeuner à la Cazul, petit restaurant tenu par Guadalupe dans le quartier Coyoacán, dont la grand-tante aurait été cuisinière à la Casa Azul (je n’ai pas vérifié l’information), c’est un plat par jour, aujourd’hui : chiles en nogada, piments farcis, la recette se trouve au musée, c’était le plat préféré de Frida (information vérifiée), mais elle sert des frites, si on demande. L’après-midi, le très beau musée Dolores Olmedo avec goûter à la pâtisserie Esperanza La Noria qui fait un délicieux cheese-cake aux figues de Barbarie, le dessert préféré de Frida, mais on y trouve aussi des donuts, si on demande. Entre chaque visite – Jack y tient –, tu passes par des lugares secretos para viajeros inconformistas, sous-entendu des lieux secrets inconnus des autres agences, celles qui accueillent les voyageurs conformistes, enfin tu vois. Pour les fresques de Diego Rivera, il resterait le Palacio Nacional et le Palacio de Bellas Artes à côté du McDonald’s, mais on risque l’overdose. Tu me donneras ton avis. Pour ne rien te cacher, Ludmilla, je n’ai plus la foi. Tu comprends, notre petite agence voulait faire découvrir un autre Mexique à des routards alternatifs, mais on s’est fait rattraper par le surtourisme et on va faire du bullshit trip comme les autres, traduis ça comme tu veux.

– Décidément, tu sais vendre toi, tu donnes vraiment envie. Par hasard, il y a des choses que je devrais savoir sur le Transsibérien ?

– Chaque chose en son temps, Brad. Tu sais Karolyn, je me pose les mêmes questions que toi. Je suis Mexicaine, j’aime ma terre et les miens, je voudrais montrer que c’est autre chose que le pays du guacamole et des cartels, mais je suis gagnée par le syndrome Malinche, l’indienne qui trahit les siens et les livre à Cortés, celle qui traduit et permet la découverte et la mainmise. En plus, avec ma tête de gringa

– Ouh là là, mais vous pensez trop toutes les deux. On est trop petits pour faire la révolution. Surtout, on n’est pas assez nombreux. Il faut trouver une autre forme de résistance, on n’a aucune chance contre le raz-de-marée des instagrameurs. Au fait, tu sais qui est ma référence en résistance ? C’est Diego. Pas Diego Rivera, non, Diego, ton père. Il a toujours résisté à tout, l’argent de Walmart, la méchanceté de ta mère, la violence des dealers, la dépression de son copain Rodrigo, la pauvreté des jours sans poisson, la bêtise des touristes… Même les tempêtes. Il est toujours là, avec sa gentillesse, avec son rire. Je ne dis pas que c’est un modèle à imiter, mais c’est sûrement un exemple qui peut nous inspirer. Regarde les révolutionnaires, je ne suis pas un surdoué en histoire mais tous, à chaque fois, ils s’entretuent, c’est Robespierre qui supprime Danton, Lénine qui supprime Trotski, avec Frida aux premières loges, et Zapata, supprimé par je ne sais plus qui. Il faut trouver une autre voie avec Diego.

– Je suis d’accord. J’aime bien ce que tu dis sur Pap’. C’est vrai en plus. Je l’ai toujours trouvé tellement fort. J’aime vraiment bien ce que tu dis.

Well, son, you really got me now!

– Qu’est-ce qu’elle dit, je n’ai pas la référence ?

– Moi non plus, Brad, mais ça veut dire qu’elle aime vraiment bien ce que tu dis.

Ça alors, c’est Brad qui a parlé ! C’est bien la première fois que je l’entends réfléchir comme ça, se dit Nubecito. Serait-ce déjà les effets du voyage. Ce gamin serait en train de grandir ? J’aime bien ce qu’il dit. C’est vrai qu’il faut qu’ils changent des trucs, en bas, parce qu’ils sont en train de tout détraquer. Alors résister oui, mais comment ? Malheureusement Brad ne donne pas trop le mode d’emploi.

– Allez les jeunes, je vous mets dehors ! C’est votre moment instagram, faites chauffer les smartphones…

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28 janvier 2025 2 28 /01 /janvier /2025 03:35

– Ô mon Pérégrin d’amour, viens que je te couvre de baisers. On ne se voit jamais et voilà que tu m’abandonnes pour un siècle et demi.

– Très chère mère, toujours ton sens de la mesure. Je te ferai remarquer que cette idée de tour du monde, si elle ne vient pas de toi, tu l’as vite reprise à ton compte. Bon, je ne te présente pas Ludmilla, vous avez des amis communs, je crois, Luis, Blaise, Robert Louis et d’autres, j’imagine. Salut Dad. J’espère qu’on dine bientôt parce qu’on n’a rien mangé depuis au moins deux siècles.

– Bonjour les enfants. Le temps de rentrer, de vous doucher et dans moins d’une heure, vous serez devant une bonne assiette de tlacoyos et de tlayudas, pour les amateurs de viande. Allez, embarquez Voyageurs ! Alors Ludmilla, c’est la première fois que tu viens à Mexico ; quelles sont tes premières impressions ?

– C’est grand. Très grand. Trop grand peut-être, mais j’ai hâte de découvrir un peu la ville.

– Tu as raison, quinze fois la taille de Paris, vingt-cinq millions d’habitants, c’est démesuré. Je crois qu’il faut l’aborder comme un ensemble de petites villes qui ont chacune des caractéristiques singulières, chacune a une odeur et une lumière propres. Enfin, tout cela demande de la patience et de la lenteur et vous ne restez que deux jours, c’est encore moins qu’un touriste moyen !

– De la lenteur, oui… continua Nadja. Ah, Swann mon compagnon, mon socio, comme dit Sepulveda, au crépuscule de nos jours, on voudrait, s’il se peut, rejoindre l’aube, mais la Piedra del sol a tourné, nous sommes une espèce en voie d’extinction. Wisely and slow, they stumble that run fast.

– Ça y est, on a perdu Nadja, s’amusa Brad !

– Le mystère des silences et l’impertinence de la lenteur, voilà ce qui se retire quand tout est saturé, quand tout est plein. Le délié de l’existence, voilà ce qui s’éteint.

Personne ne fut étonné de ne pas tout comprendre. Quand Nadja parlait, il fallait plutôt sentir qu’analyser, comme avec un parfum. Ludmilla – wisely and fast – avait quand même pris le temps de prendre quelques notes. Le reste du trajet fut silencieux et on arriva vite à l’appartement de fonction qui se trouvait colonia Polanco. Après une installation rapide, tout le monde se retrouva au salon.

– Bon, apéritif, entrée, plat, dessert, boissons. Tout est là. Chacun se sert et compose son assiette, indiqua Swann.

– Oui mais d’abord, ou pendant, si vous êtes affamés, c’est le moment des cadeaux. Tiens, pour toi, Ludmilla.

– Ah oui ? Donc Nadja, pour ton anniversaire, c’est toi qui offres des cadeaux. C’est sans doute une coutume russo-polonaise. Bon, voyons, qu’est-ce que c’est ? Comme c’est beau ! Qué maravilla. Merci. Merci. Muchísimas gracias. Je devrais dire comme vous, les Français, non je ne peux pas accepter un tel cadeau, c’est trop, vraiment, je ne peux pas… mais dommage, je suis Mexicaine et je dis oui, oui, oui, merci, j’accepte, je prends. El diario de Frida Kahlo. Un íntimo autorretrato. Le Journal de Frida Kahlo. Un autoportrait intime. C’est magnifique. Des poèmes, des dessins, des collages, des réflexions, c’est une œuvre d’art à part entière.

Ludmilla et Nadja, assises l’une à côté de l’autre, feuilletaient l’ouvrage.

– « Alas rotas. Ailes brisées. » C’est étonnant cette référence fréquente aux ailes. Tiens, là encore, « Pies. Para qué los quiero si tengo alas pa’ volar. Des pieds. Pourquoi j’en voudrais si j’ai des ailes pour voler. »

– Oui, les ailes, les pieds. Regarde, « Color de veneno. Couleur de venin. Sol y Luna, pies y Frida. Soleil et Lune, Pieds et Frida ». C’est son corps en miettes, dont elle parle, son corps morcelé, mutilé, désintégré.

– « Yo soy la desintegración » Un pied, une tête, une main, un œil, un sein. Et toujours son fameux monosourcil qui surligne son regard profond comme dans tous ses autoportraits et qui a tant fait couler d’encre. Diego le comparait aux ailes d’un oiseau noir, un merle selon Le Clézio, une mouette peut-être, une colombe selon la chanteuse Chavela Vargas…

Ludmilla se mit à chantonner, ya me canso de llorar y no amenece, je suis fatiguée de pleurer, et le jour ne se lève pas… Paloma negra, paloma negra

– Euh… colombe, mouette, aigle noir… moi je vois autre chose, dit Brad qui se trouvait en face d’elles. Il prit le livre, le retourna et leur montra. Alors ? Non ?

– Ah oui. Zapata ! Les sourcils inversés de Frida sont les moustaches de Zapata, s’écria Ludmilla.

Viva Zapata, hurlèrent-ils en cœur !

Y Viva Chavela !

– Y Viva Ludfrida !

– Ah ah, je pense que notre peintre révolutionnaire aurait apprécié votre joyeuse découverte. Ah, tiens, ça c’est pour toi, mon petit Marco Polo.

– Oh ! Moi aussi j’ai un journal, mais… sans texte ni images. Décidément, je fais tout moi dans cette histoire. Je voyage et j’écris. Et en plus je fais la nounou, enfin le cloud sitter.

– Tu feras tout ça très bien. Tiens, encore un cadeau, dit Ludmilla, et ne t’inquiète pas, tu as droit à 150 kilos sur le cargo.

– Tiens, un livre ! Quelle surprise ! Travels with a donkey in the Cévennes, Robert Louis Stevenson. Et en anglais. Donc tu as aussi pensé à mes devoirs de vacances. Tu me gâtes.

– Je sais. C’est une édition ancienne et illustrée. Regarde, il y a même une dédicace manuscrite. « Never alone in the wilderness of the world, when travelling with U. I. ».

– OK. Première leçon. Donc, ça veut dire, jamais seul dans la sauvagerie…

– « Je ne suis jamais seul dans le désert du monde quand je voyage avec U. » U., je ne sais pas si c’est l’abréviation de You, ou l’initiale d’un prénom. Pareil pour la signature, I. est-ce que c’est I, Moi, ou Irvin ou Iveline…

– C’est charmant et mystérieusement british, ajouta Nadja. C’est émouvant, je trouve, pensez que ce livre a été entre les mains d’une vieille Anglaise, lisant à la lumière d’un feu de cheminée dans un château froid des Cornouailles, un plaid sur les genoux, un ballon de Brandy pas loin. Mais ! C’est curieux, ce livre sent… la cannelle, non ?

– Moi je dirais le pain d’épices…

En attendant, Nubecito faisait des ronds dans le ciel, au-dessus de l’appartement. Le déballage de cadeaux l’ennuyait un peu. Des livres, encore des livres. Mais qu’est-ce qu’ils ont avec les livres ? Bon, d’accord, nous les nuages, on ne lit pas, pour diverses raisons inutiles d’évoquer ici, mais je me demande si l’on ne se prive pas du spectacle du monde à chaque fois que l’on baisse les yeux pour lire. Spectacle du monde, je m’entends, c’est parfois pollué, violent et bête, mais quand même, quand tu lis, tu ne fais rien et pendant ce temps, certains sont très contents d’avoir les mains libres pour faire à ta place. Non ? Peut-être que je deviens un peu parano. Bon, à la limite, des livres d’amour…

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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 03:04

– Quelque chose me dit que tu vas bientôt lire ton deuxième livre, Brad. Moi, ce qui m’a fascinée dans le livre de Sepulveda, ce sont les personnages et surtout le vieux qui lit des romans d’amour,Antonio José Bolívar Proaño – rien que son nom, c’est déjà un poème. Remarque, celui de sa défunte épouse, c’est mieux encore, Dolores Encarnación del Santísimo Sacramento Estupiñán Otavalo, un annuaire à lui tout seul.

– Dis, si je me souviens bien, le tien n’a rien à leur envier ; c’est comment déjà ?

– C’est vrai . Inmaculada Concepción de Santa María de Los Angeles. Et le prénom complet de ma mère, c’est Purificación y Veneración de la Virgen de Guadalupe. Là on passe de l’annuaire au missel. On doit ça à ma grand-mère, c’était censé nous protéger des démons. Encore une histoire qu’il faudra que je te raconte. Tu vois, c’est toi qui fais exprès de me tendre des pièges pour que je me perde dans mes digressions. Donc, le vieux de Sepulveda m’a tout de suite fait penser à mon géant Harlequin. Sa définition des romans d’amour était très précise et m’amusait beaucoup, il fallait : 1. qu’ils soient affreusement tristes ; 2. qu’ils racontent des amours désespérées et douloureuses ; 3. qu’ils aient un happy ending. Ça correspondait exactement à mes lectures. Dans un passage du livre, il y a un des copains du vieux qui lui demande quel genre de livre d’amour il lit, celui avec des gonzesses riches et chaudasses ? (Je traduis de mémoire, mais je ne pense pas trahir beaucoup.) Antonio José Bolívar répond, non, « ça parle de l’autre amour, se trata del otro amor. Del que duele, celui qui fait mal ». Sublime ! J’adore. Je te retrouverai le passage.

Essayant de se frayer un passage parmi les volutes denses, grises et puantes des gaz d’échappement, Nubecito s’était rapproché du bus pour mieux entendre la conversation. Il n’en perdait pas une miette. On parlait de son sujet préféré, les sentiments humains. Je crois que je ne les comprendrai jamais, pourquoi est-ce qu’ils cherchent tous, avec autant d’énergie, à souffrir ? Les méchants, les pervers, les tyrans, on peut comprendre leurs motivations, en plus, ils ne sont pas très nombreux. Vouloir dominer et posséder toujours plus, jouir sans limites, tout rapporter à soi, c’est mal, bien sûr, mais on peut comprendre, disons que c’est l’instinct de survie qui a mal tourné. En revanche, se faire du mal, se nuire à soi, se détruire soi-même, non, et recommencer à chaque génération en connaissance de cause, là, je ne comprends plus. C’est complètement débile. Franchement, je me demande si la race humaine n’a pas été un peu surcotée.

– Voilà donc l’histoire de mon carton de livres. Toujours est-il qu’avec ce trésor de guerre, j’ai tenu plus d’un an parce que, quand j’en finissais trois, j’allais les échanger contre un nouveau chez Fernando, le bouquiniste du marché qui était ravi de renouveler son petit fonds de romans d’amour français.

– Ouf, on arrive. Ce n’est pas plus mal que l’on fasse une petite pause à Mexico. Est-ce que tu as prévu un planning ?

– Non, juste les grandes lignes, répondit Ludmilla en souriant. 21h30, diner avec tes parents. Minuit, dernier délai, au lit parce qu’il faudra se lever tôt. 8h30, rendez-vous avec Karolyn Broad à l’agence. 9h30, départ pour le tour « Diego et Frida, les amants monstrueux ». 18h, retour à l’appartement pour se changer. 21h, diner au Frida, le restaurant gastronomique. Ce n’est pas ce qui me plait le plus, mais ton père y tenait, pour rester dans le thème et parce que c’est l’anniversaire de Nadja ; il dit que c’est un des meilleurs de la ville. J’imagine : farandole d’assiettes vides, collection de fourchettes et tenue correcte exigée. C’est pour nous, ça ! Après-demain, matinée libre pour toi, Nadja m’emmène visiter le musée national d’Anthropologie. L’après-midi, on se retrouve, on a des courses à faire pour ton voyage. Le soir, dernière réunion du comité d’organisation de l’opération Viajes con una bruma ou le tour du monde d’un nuage égaré et du gars du 9-2 qui s’est généreusement et spontanément proposé pour le raccompagner.

Jajaja, ils avaient mis du clown dans ta torta, non ? Bon, merci pour les grandes lignes, je vais attendre pour les détails. Au fait, « les amants monstrueux », vous pensez que ça va donner envie aux touristes de découvrir Frida Kahlo et Diego Rivera ?

– Non bien sûr, répondit Ludmilla en riant. « L’ogre et la boiteuse, les amants monstrueux », j’avais proposé ce titre à Jack, il m’avait dit que c’était insolite, mais pas très cool. Il a finalement préféré, « Frida et Diego, les amants révolutionnaires ». Tiens, voilà tes parents, c’est vraiment gentil d’être venu nous chercher en voiture.

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