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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une “minime” quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Plus, les aventures de Nubecito, un cumulus hawaïen perdu dans un feuilleton hebdomadaire. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 03:16

– Tu sais, Swann, l’Institut est une petite structure qui grouille d’activités, mais aujourd’hui, il faut des qualités d’adaptabilité qui n’étaient pas nécessaires par le passé ; le monde de la culture est lui aussi très instable. Il faut une souplesse et une réactivité qui ne sont pas mes qualités premières. Par exemple, on va devoir abandonner un gros projet.

– Tu parles de quoi ?

– En fait, ça avait été décidé, et très mal ficelé, à Paris. Ils voulaient lancer une saison “Grands Balkans 2030”, mais, sur place, nous étions nombreux à penser que c’était encore trop tôt. Les blessures sont loin d’être cicatrisées dans la région. Les Serbes et Monténégrins n’étaient pas opposés, les Croates n’étaient pas très chauds, les Bosniens ont évoqué d’autres urgences et les Slovènes ne se sentent pas concernés. Bref, ça manquait, je ne parle même pas d’enthousiasme, mais simplement d’envie. D’ailleurs, ici, on n’est pas très “balkanophile”, surtout les artistes, ils ont les yeux et les oreilles tendues vers le nord et l’ouest. Bref, on laisse le dossier dans les cartons. Et j’ai peur qu’on ne le ressorte pas. C’était prématuré.

– Tu prêches à un convaincu, quand les institutions décrètent la réconciliation, c’est souvent l’effet inverse qui a lieu. Et ça évolue comment, selon toi ?

– Mal. Il reste tellement de problèmes à régler, le Kosovo, la république serbe de Bosnie, l’intégration européenne qui s’éloigne, la fuite des élites, la corruption, la liberté de la presse. Et la pollution, personne n’en parle à Paris de la pollution : qui sait que Belgrade ou Skopje sont parmi les villes les plus polluées au monde ? Évidemment, c’est moins vendeur que la Riviera albanaise ou les criques de Croatie.

– Tu penses que ça ne va pas dans le bon sens ?

– Je pense que ça se dégrade, mais que le pire est encore à venir et la cause majeure du déclin va te surprendre, c’est la démographie. Alors qu’on se plaint ailleurs de surpopulation, de surtourisme, d’immigration incontrôlée, les Balkans, eux, sont en train de se vider lentement de leur population. Ma fille est démographe et travaille sur cette question de l’“hiver démographique”. Qui sait, en France, que la Bosnie-Herzégovine, l’Albanie ou la Croatie ont des taux de fécondité très bas ? Et pourtant un médecin sur deux refuse de pratiquer l’avortement – enfin, ceux qui sont restés au pays – et il est presque impossible de trouver une pilule du lendemain. Les jeunes et les plus diplômés quittent la région et ceux qui restent ne veulent plus faire d’enfants.

– On est loin de la carte postale. Et la Slovénie ?

– La Slovénie est l’exception. Elle s’en sort très bien. Je dirais que la Slovénie est plus le Sud du Nord que le Nord du Sud. Elle a été l’extrême sud de l’Empire austro-hongrois sans jamais vraiment être le nord de l’Empire ottoman. Tu sais que dans la culture slovène, les traces de l’Empire turque sont presque exclusivement négatives, c’est la menace de raids et de pillages, on ne trouve presque rien dans l’architecture, la cuisine ou dans la langue. Je me souviens d’avoir entendu ma belle-mère dire qu’enfant, on lui racontait des histoires de méchants Turcs qui venaient enlever les jeunes femmes. Dieu merci, les esprits ont évolué, les Turcs étaient un peu nos Sarrasins, ceux qui venaient brûler les églises et enlever les vierges. D’ailleurs, à l’intérieur du pays, on trouve encore quelques églises cernées de murs défensifs ; c’est ça l’héritage architectural ottoman !

– Je vois et je pense que l’intégration européenne a dû accroître la coupure. Les eurosceptiques ne doivent pas faire recette alors.

– Non, même si les choses sont en train de changer. Il est rarement question de “slovexit” ou de “sloexit” – on hésite même sur le mot, c’est te dire ! – mais l’Europe ne fait plus rêver. Disons plutôt que l’Europe à laquelle les Slovènes veulent s’identifier est plus civilisationnelle qu’institutionnelle, tu comprends, les valeurs, oui, les normes, non. Le droit à l’avortement, les caricatures, la culture LGBT, le respect de l’environnement, la littérature, je te laisse continuer la liste… eh bien, tout cela a infiniment plus de sens que la Commission européenne ou la Banque centrale.

– Je comprends bien, mais je ne suis pas certain que ce soit propre à la Slovénie.

– Peut-être. Et je pousserais même le paradoxe jusqu’à demander si la Slovénie n’est pas plus européenne que l’Italie ou l’Autriche. Tu sais qu’on voit défiler à Ljubljana des cohortes de maires français qui cherchent l’inspiration pour leur PLU. Écoute, Swann, j’ai rendez-vous avec Ela Poric, c’est la femme du Mufti, elle dirige le centre culturel islamique et voudrait participer à notre “Nuit des mots” – un beau projet dont je te parlerai. Viens avec moi, si tu as le temps, j’ai encore plein de choses à te raconter.

– Ah ça oui alors, avec plaisir. Mais dis-moi, cette mosquée ne serait-elle pas une trace de la présence ottomane ?

– Non, non, pas du tout. Elle a été inaugurée en 2020. Elle est en béton blanc et à l’intérieur, il y a un dôme bleu qui rappelle la mosquée bleue d’Istanbul. C’est un bijou d’architecture, nous aurons peut-être droit à une petite visite privée. Nous allons prendre un kavalir et nous aurons ensuite vingt minutes de marche.

– Chouette alors. Dis-moi, Nov, qu’est-ce que tu souhaites faire ?

– Je crois que je vais retourner à l’hôtel. On se retrouvera plus tard pour aller à Metelkova ensemble.

– Désolé Nov, tu as dû trouver notre conversation bien barbante. Viens, nous allons passer par la médiathèque, je vais te prêter Alerte rouge.

*****

Dobrodosel! Tu es déjà de retour, Nov !

– Salut Janek ! Oui, mon père va visiter la mosquée avec un ami, moi, je vais faire une pause. Dis-moi un truc, tout à l’heure Karl nous a dit dobrodosla et pas dobrodosel, j’ai bien entendu.

– Oui oui, tu as très bien entendu et c’est correct. Dobrodosel, c’est “bienvenue” quand tu es tout seul, dobrodosla, c’est parce que vous étiez deux avec ton père, et si vous êtes trois, on doit dire dobrodosli.

– Quoi ! Et si on avait été quatre ?

– Ah ah, non, il n’y a que trois formes de nombre, ça suffit bien, le singulier, le pluriel et le duel. Chez nous, deux, ce n’est pas encore du pluriel. Tu comprends, deux, ce n’est pas encore beaucoup ; deux choses, on peut les prendre dans les mains, après, il te faut un sac. Deux, c’est le couple d’amoureux, c’est les yeux, c’est les rives de la rivière, deux, c’est trop intime pour faire une bande ou un ensemble.

– C’est joli, mais c’est un chapitre de plus à apprendre dans le livre de grammaire.

– C’est vrai, désolé, mais tu peux me dire plus simplement, zivjo, et en plus, c’est invariable. Zivjo, kako si? C’est un peu, “Salut, ça va ?” Mais, comme tu dis, le duel c’est que de la grammaire pour moi.

– Tu veux dire quoi ?

– Ben, pas d’amoureuse, pas d’ami, pas de frère. Je ne sais pas pourquoi mais je suis un habitué du trio. Ma mère, ma grand-mère et moi, mon patron, sa femme et moi, à l’université, c’est Bojan, Ivo et moi, on est toujours ensemble, et il y a aussi mes trois chats et mes trois auteurs français préférés, je dis les trois R, Rimbaud, Rabelais et Rostand.

– Ah ? Que des classiques.

– C’est vrai ça, en français, je ne lis que des classiques. En Slovène, c’est l’inverse, je ne lis que des auteurs modernes. Je ne devrais pas te le lire, mais je n’aime pas beaucoup Preseren ! Si ma mère m’entend dire ça à un étranger, elle me jette dans la Ljubljanica, alors tu peux le répéter, mais tu ne dis pas que ça vient de moi. Pour rendre mon cas plus grave, je dirais que je n’aime pas l’artiste et que je déteste l’homme.  Les poèmes de Preseren, on les connaît par cœur ici, parce qu’on nous oblige à les apprendre à l’école, bon, c’est bien écrit, ça d’accord, mais c’est vieux et c’est formel, et surtout c’est l’homme que je n’aime pas. Notre héros national était un alcoolique, un amoureux égoïste et un mauvais père qui n’a pas reconnu ses trois enfants.

– Outch ! Quel portrait. Comment il a fini en statue sur la place, alors ?

– Oui, il y a ce truc important qui le sauve, il a fait du slovène une vraie langue, une langue qui peut tout dire. Il est le père de la langue slovène et donc, en un sens, le père de la nation slovène.

– Je pense que ses enfants ont dû apprécier l’hommage !

– Ah ah, allez, j’arrête de dire du mal et puis je suis sûrement injuste, il a vécu à une époque très codifiée, tu comprends ce que je veux dire, et lui, il avait jamais le bon code. Avec Julija Primic – tu sais la sculpture dans le mur qu’il regarde – il n’était pas assez riche, pas assez bourgeois ; avec Ana Jelovsek – c’est la mère de ses trois enfants – il était trop cultivé, enfin trop bien, car elle, c’était une domestique qui venait de la campagne, lui il était avocat. Je te l’ai dit, c’est Aragon qui a raison, il n’y a pas d’amour heureux, « Et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix ». Quelle image ! Magnifique et horrifique !

– Horrifique ? Ça se dit ? En tout cas, Janek, tu es plutôt pessimiste. Regarde, quand même, on en voit des amoureux.

– Alors, il faut que je regarde bien, parce que dans ma vie, je ne vois pas. Le mari de ma grand-mère s’est fait exécuter à Vukovar, on a mis vingt ans à retrouver ses restes qui avaient été séparés dans trois charniers différents et mon père s’est suicidé un an après ma naissance, je ne sais pas exactement pourquoi, mais je crois que c’est parce qu’il avait vu ou peut-être fait des choses mauvaises pendant la guerre et qu’il n’arrivait pas oublier.

– …

– Désolé, Nov, je ne sais pas pourquoi je te parle de ça.

– Non, c’est moi qui suis désolé. Je comprends un peu mieux ton pessimisme, mais tu parles plus de la guerre que de l’amour.

– C’est vrai. Tu savais pour Vukovar, non ?

– Euh… non.

– Ah bon ! Et Sarajevo ? Le siège de Sarajevo, tu sais, n’est-ce pas ?

– Ben… ça me dit quelque chose, mais je ne me souviens pas vraiment.

– Et Srebrenica ?

– Non, jamais entendu.

– Ou Srebreni-cha, -niska, je ne sais jamais comment vous prononcez.

– Tu sais Janek, je ne connais pas bien l’histoire de France, alors c’est pire pour l’histoire des petits pays étrangers.

– D’accord, on est des petits étrangers, mais on était des voisins aussi. Tu sais, j’entends toujours dire que la guerre en Ukraine, c’est après soixante-dix ans de paix en Europe, mais c’est pas vrai. Je ne sais pas pourquoi on oublie toujours notre guerre. Ce n’est même pas de l’histoire, c’était dix ans avant notre naissance. Pourquoi on oublie toujours notre guerre ?

*****

je ne sais pas, on ne se pose pas ces questions, nous les nuages, le bien le mal, est-ce qu’on peut facilement faire la différence, je repense à la guerre, je repense au Boucher de Chabrol et au boucher de Boutcha, pour Vukovar, je ne connais pas non plus, mais j’ai bien entendu, Janek il parlait de charnier, je bloque un peu là-dessus, j’ai du mal à passer à autre chose, ça va venir, comme les humains je vais passer à autre chose, ils changent de sujet de conversation comme ça d’un claquement de doigt, pfft, nous aussi parfois on accélère, tout d’un coup, pfft, force six, force sept, tempête tropicale, cyclone, on est partout, comme un plafond sale et bas, mais là, tout de suite, c’est le calme plat et je suis occupé par cette chose qui m’obsède, la guerre, j’essaie de les comprendre, les humains, je me demande, pourquoi ils se font la guerre, je crois que c’est parce qu’ils croient qu’ils peuvent se poser, être quelqu’un, quelque part, dans leur pays, ils croient qu’ils peuvent s’arrêter de devenir quelqu’un d’autre, alors évidemment, normal, quand ça se remet à vraiment bouger, par exemple quand une frontière est déplacée, ils disent, stop, ça ne va pas, et c’est la guerre, je ne sais pas qui a raison, mais chez nous les nuages, c’est le contraire, il n’y a pas de territoire, pas de propriété et pas de titre de propriété, et surtout pas de propriétaire, ça flotte, ça se forme et se déforme, ça s’attire et s’évite, ça s’agglomère et se sépare, pour moi, c’est difficile d’imaginer ce que ça donne, vu d’en bas, mais je pense que ça doit être beau à voir, comme une danse, il y a un lapin à grandes oreilles, il s’étire et devient une fusée puis s’accroche à un ballon crevé et ils deviennent un énorme bonhomme avec des petits bras, mais pas longtemps, les bras se transforment en vagues, désolé, je sens que je m’éloigne moi aussi, je me transforme et mes idées aussi, il faudrait que je me concentre, mais c’est vraiment difficile, les humains disent, c’est juste, c’est pas juste ou c’est mal, c’est bien, c’est terrible, c’est une boucherie, c’est un crime contre l’humanité et ils disent aussi, c’est atroce, c’est une blessure qui ne va pas cicatriser, mais moi je crois que tout change, tout s’efface et peut-être que tout revient, c’est une question de rythme, ils ne voient pas que tout bouge parce que ça se fait lentement ou peut-être qu’ils ont raison

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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 03:57

Nov marchait. Swann se tut.

– Dad, on en parle ?

– Euh… oui, tu veux dire…

– Dad, il faut que tu m’expliques, c’est un ami à toi, ce rageux de mes deux ?

– Ah ? Tu as été surpris toi aussi ? En effet, je le connaissais un peu pour l’avoir rencontré plusieurs fois à Paris, mais là, je l’ai découvert sous un nouveau jour, il est spécial.

– Ce n’est pas le mot qui me vient, c’est un péteux frustré.

– Bon, on va aller d’abord à l’Institut, et on verra plus tard pour Metelkova. Nous sommes passés devant tout à l’heure, c’est à deux pas, il faut reprendre les berges de la Ljubljanica.

– Quand même, rassure-moi, il ne peut pas devenir ambassadeur, ce fielleux !

– Non, c’est un des avantages de la rigidité du système, même si c’est en train de changer, tous les parcours ne sont pas possibles. En fait, on ne sait jamais, c’est le sens de la réforme du corps diplomatique voulue par le président Macron que d’ouvrir les postes d’ambassadeurs à toutes sortes de profils.

– Profil de galeux mais face de rat !

– Nov, s’il te plaît. Je suis très partagé sur cette réforme, d’un côté, je pense qu’on ne s’improvise pas diplomate, qu’on peut sortir major d’HEC et faire un piètre ambassadeur, sans compter qu’ouvrir les portes, cela permet de faire entrer les copains et les cousins, d’un autre côté, la logique du statut peut être sclérosante, ça rappelle un peu les charges de l’ancien régime.

– Je vois. Tu as le choix entre l’odeur de moisi des clubs privés et des open spaces où tout est permis si on sait s’imposer.

– Une chose est certaine, l’époque des ambassadeurs-écrivains est révolue, Claudel, Saint-John Perse, la liste est longue, et je suis d’accord sur un point avec François, il faut prendre le monde comme il est plutôt que de se lamenter sur la disparition de ce qu’il a été.

– En même temps, ce n’est pas parce que tu es un dieu de la métaphore et que tu maîtrises le subjonctif que tu seras le roi du deal.

– Chéri, ne vole pas ce mot hideux à Trump, il n’en a pas beaucoup dans sa besace. Il y a de la place pour une autre diplomatie. Et pour revenir à François, en tant que “petit attaché culturel”, pour le citer, il n’est pas directement visé par la réforme. Je ne sais pas ce qu’il ambitionne exactement, je ne suis même pas certain qu’il puisse obtenir le poste de conseiller. Cela dépendra beaucoup de ses appuis éventuels là-haut et puis, il faut aussi envisager l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir.

– Ça changerait quoi, selon toi ?

– Pour les nominations, il est probable que des profils plus identitaires seraient privilégiés.

– Explique…

– Disons des hommes et des femmes plus soucieux de la figure classique ou traditionnelle de la France, ses racines historiques, sa religion, ses valeurs…

– Tu peux donner des exemples.

– Oui mais il faut rester prudent, d’abord parce qu’on n’y est pas, ensuite parce l’Europe freinerait sans doute les élans souverainistes du RN et aussi parce que l’appareil administratif – c’est la qualité de son défaut ! – lisse toujours les ruptures idéologiques. Giorgia Meloni est en train de le découvrir. On peut s’attendre à un recentrage sur l’identité nationale, pour prendre un exemple précis, les expositions sur le colonialisme ou, je ne sais pas, le lesbianisme, la culture hip hop pourraient recevoir moins de subventions. Tu vois ce que je veux dire. On peut imaginer aussi un recentrement sur les alliés civilisationnels et une moindre attention portée, par exemple, au Maghreb ou aux outre-mer.

– Ah quand même ! Beurk !

– Attention, je fais de la politique fiction à ta demande et un militant RN pourrait dénoncer là un procès d’intention.

– Oui ben j’espère qu’on n’aura pas l’occasion de vérifier tes hypothèses. C’est surtout cette idée d’identité nationale qui me débecte. Nous, on voyage depuis longtemps, et on le sait bien, au Mexique, en Slovénie, aux Philippines, il y a des gens, ils sont différents et se ressemblent aussi et souvent ils ressemblent aux Français, mais personne n’est identique, enfin, tu vois ce que je veux dire. Là, je pense à Diego, souvent il me montrait la mer avec étonnement et il disait, “mira mira, no es el mismo mar”, alors je regardais et regardais attentivement et, comme un crétin, je disais, “si, si, c’est la même mer, la misma, elle est comme hier”. Et c’est moi qui ai 12/10 aux deux yeux !

– Ah ah, oui, quel homme exceptionnel, ce Diego ! Voilà, nous arrivons. Je vais te présenter Karl Le François.

*****

– Bonjour les amis, bienvenue, dobrodosla na Frankoskem institutu.

– Bonjour Karl, je te présente Nov, mon fils. Mille mercis de nous recevoir.

– Tu plaisantes, c’est un plaisir et un honneur. Je dois juste te demander une faveur, ne parle pas trop de moi à Paris. J’essaie de me faire oublier, j’aurai soixante-huit ans cette année et je continuerais bien quelques années encore.

– Promis, de toute façon, j’ai fait un petit détour par Trieste et Ljubljana surtout pour retrouver mon fils, c’est ensuite que les affaires vont reprendre, je vais en Hongrie et en Slovaquie.

– Eh bien, tu n’as pas choisi les destinations les plus faciles. Ces pays se polarisent de plus en plus et le sentiment anti-européen monte, même s’il me semble minoritaire dans la jeunesse et chez les artistes. Enfin, chacun son métier, j’aurais fait un très mauvais diplomate. Mais dis-moi, ça va être difficile de quitter le Mexique, non ?

– Ce n’est pas pour tout de suite, mais effectivement, nous sommes tous très attachés au Mexique et à l’Amérique du Sud, mais il va bien falloir tourner cette page. Tu sais, ces pays sont tellement grands, leur culture est tellement riche que parfois, on se sent tout petit et un peu inutile. Je ne dis pas que l’Europe centrale est moins intéressante, évidemment, mais on a l’impression d’un changement d’échelle.

– Ah ah, tout est vraiment relatif, je trouve la Hongrie tellement vaste. Je crois que ce que j’aime le plus, en Slovénie, c’est sa taille. Quelque part Aristote a écrit que la taille idéale d’une cité est donnée par la portée de la voix, tant qu’on peut se parler directement et s’entendre distinctement, alors on peut constituer une société harmonieuse. C’est une belle image. Tu vois, ici, je ne me fais jamais représenter, j’envoie peu de mails et jamais de message WhatsApp, je rencontre les personnes. Petite par la géographie, la Slovénie, mais tellement grande par l’histoire. C’est bête de dire ça, mais c’est ce qui fait pour moi l’humanité de ce pays, la proximité, la "procheté" des personnes.

– Je vois que tu as trouvé ta place ici.

– Disons que j’ai trouvé le lieu où j’aime me chercher !

– Jolie formule. Tu habites la Slovénie depuis quand ?

– Je suis arrivé en juin 1990, un an avant la déclaration d’indépendance. Je suis entré à l’Institut, par la petite porte, en 2001 et je le dirige depuis sept ans. Ma femme est slovène, mon fils vit aux États-Unis, mais ma fille et ses deux enfants habitent à Ljubljana. Évidemment, ils sont tous bilingues, moi, je baragouine, c’est laborieux, mais ça amuse beaucoup mes petits-enfants ! Tu veux que je te parle un peu de ce que nous faisons.

– Oui, avec plaisir.

– Alors, il y a ce qui est déjà ficelé, ce qui est en cours de montage et ce qui a capoté. Je commence par ça, parce que, cette année, on a été gâtés !

– Ah, zut ! Raconte-moi.

– On devait faire une sorte de prolongement du festival de BD d’Angoulême. En plus modeste, bien sûr, mais avec quelques auteurs et éditeurs de la région et puis, patatras, il a fallu tout annuler.

– En effet, ça a mal tourné, j’en ai entendu parler.

– Oui, et ce n’est pas près de se calmer. L’ancienne équipe, tu sais 9e Art +, ils ont porté plainte contre la nouvelle association qui cherche un organisateur pour 2027. Ils les accusent, je cite, de “copier servilement” le festival, alors tu comprends, à Paris, on m’a demandé de surseoir…

– Oui, c’est une histoire malheureuse.

– En effet, une guerre fratricide, sans vainqueurs. On verra pour 2028, mais c’est bien regrettable, on avait réussi à avoir Tomaz Lavric, c’est un auteur de BD très apprécié ici, et il a aussi été traduit en français. Il était invité à Angoulême en 2020, pour sa BD Alerte rouge. C’est l’histoire de deux anciens membres d’un groupe de rock punk qui se retrouvent au début des années 2000, donc vingt ans plus tard et qui se rappellent leur adolescence musicienne et rebelle dans la Yougoslavie de Tito, alors qu’ils sont devenus sages et bedonnants. Je ne suis pas un grand liseur de BD, mais je dois reconnaître que celle-ci m’a beaucoup plu. En plus d’être drôle, c’est très instructif sur l’histoire de ces trente années. Si tu veux Nov, on va passer à la bibliothèque, je te le prêterai.

– D’accord, merci.

– Tomaz a aujourd’hui une soixantaine d’années, mais il publie toujours des dessins dans la revue Mladina.

– Mladina ! Attends, ça me dit quelque chose, j’ai lu quelque chose là-dessus à Trieste. Ce n’est pas une revue politique fondée entre deux guerres par Boris Pahor ?

– Presque… C’est Kosovel qui a fondé la revue, tu sais le poète slovène du Karst.

– Ah ! Comme Stalaper… ou Slataper, Il mio Carso. Mam nous a lu des extraits.

– Bravo ! En effet. Mais il y a un décalage d’une génération. Mladina, ça signifie “la jeunesse” et à l’époque, jeunesse signifiait contestation, renouveau, engagement. C’est tout le questionnement de Tomaz.

– Ça, c’est vraiment mon problème, non seulement je ne m’engage pas, mais en plus, je ne trouve pas de cause pour m’engager.

– Sois patient Nov, je pense que ce voyage pourrait changer les choses.

– La BD te plaira alors. Le dessin est un peu daté et le ton nostalgique, mais ça donne à penser aujourd’hui où l’autorité revient et où l’on cherche désespérément des manifestations de rébellion.

– Bien présenté !

– Ah ah, je triche, pour être honnête, je répète ce que m’a dit mon assistant qui était sur le projet. Mais pourquoi se priver, il a vu juste.

– En tout cas, vous avez un chouette métier, vous devez en rencontrer des personnes intéressantes et engagées.

– C’est vrai ça. Attendez que je vous parle de mon deuxième projet annulé, un échec qui s’est transformé en franc succès. J’ai eu des soucis avec le LIFFE, le Festival International du film. Enfin pas avec eux, ils nous ont toujours accueillis avec compétence et amitié, j’adore travailler avec eux. En fait, cette année, on avait prévu un cycle Bardot, pour être un peu plus léger, parce que l’année dernière, on avait plombé l’ambiance avec des documentaires sur le viol comme arme de guerre. Donc, cycle Bardot au programme et malheureusement, elle décède, donc tous les Instituts culturels de France, de Navarre et du Mexique l’ont programmé…

– Ah ah, oui, c’est vrai, je plaide coupable, c’est l’Alliance française de Texcoco à Mexico qui l’a programmé, avec un énorme succès, d’ailleurs. Pardon !

– C’est comme ça, très heureux pour vous. Donc, on s’est rabattu sur un cycle Chabrol, c’est moins sexy, mais finalement, ça a été passionnant. On a travaillé avec l’Académie de cinéma de Ljubljana. Il y a eu notamment l’intervention d’un professeur, dans un français impeccable en passant, sur la morale, comment avait-il intitulé cela, déjà ? “Entre le bien et le mal, une frontière poreuse et instable”, c’était remarquable, il a surtout commenté Le Boucher.

– What the f. !

– Pardon ?

Le Boucher, c’est le titre du film ? Non, c’est juste une coïncidence, mais avec Dad, on parle de boucher et de boucherie sans arrêt depuis 24 heures. Je vais finir par devenir végétarien…

– Ah oui, ça arrive ces coïncidences, ou peut-être que ce ne sont pas de simples coïncidences. Vous connaissiez le film, il date de 1970, avec le couple Jean Yanne et Stéphane Audran ?

– Non, mais ça devait être rare de montrer un couple d’homosexuels à l'époque.

– Non, chéri. Stéphane Audran était une actrice. Une grande actrice française. Je me demande, d’ailleurs, pourquoi elle s’était choisi un prénom masculin comme nom d’artiste, tu as une idée ?

– Alors moi non, mais le professeur slovène faisait remarquer qu’il y avait une belle cohérence esthétique entre ce prénom masculin et ses rôles ou son jeu. Audran était un peu une anti-Bardot. Dans le film, avec beaucoup de délicatesse, elle se refuse à Popaul, qui est amoureux d’elle, et à ses élèves – elle est institutrice –, elle dit ceci, “quand les désirs s’éloignent de la sauvagerie, ils deviennent des aspirations”.

– Quelle magnifique actrice, vraiment !

– Oui, elle m’a presque fait oublier Brigitte Bardot. Elle portait souvent les cheveux courts, mais pas à la garçonne, plutôt pour échapper aux stéréotypes, elle était parfois froide, non, pas froide, mais dans la retenue et l’élégance, avec toujours un soupçon d’ambiguïté, juste assez pour servir le cinéma énigmatique de son mari de Chabrol.

– Donc la boucherie, rien à voir cette fois, avec la guerre ?

– Si bien sûr ! Jean Yanne est un ancien soldat. Il évoque sans cesse ses souvenirs de guerre qui l’ont profondément traumatisé. De retour au pays, il a repris la boucherie de son père, un homme violent et qu’il n’aimait pas. Dans le village, il est apprécié de tous, de l’institutrice notamment. Jusqu’à ce que l’on comprenne que le criminel qui poignarde sauvagement des jeunes filles, c’est lui.

– Tu me donnes envie de le revoir, tiens ! Donc, finalement, pour une fois, c’est Audran qui a éclipsé Bardot. Il y a là une certaine justice qui ne me déplait pas. Et tes autres projets ?

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20 février 2026 5 20 /02 /février /2026 03:45

– Nov, c’est l’heure. Nous devons être à l’ambassade dans trente minutes.

– Parfait, ça te laisse juste le temps de me rappeler qui était le “boucher de Boutcha”. Dans quelques jours je serai en Serbie avec Olga, il faut que je sois prêt.

– D’accord, mais il ne s’agit pas de la Yougoslavie. On reste dans l’horreur de la guerre, mais on change d’époque et de région. Il s’agissait d’un officier russe, enfin, je devrais dire, il s’agit, parce qu’il est probablement encore en activité, même si on n’a pas beaucoup de nouvelles de lui. C’est lui qui a commandé et organisé les massacres de plusieurs centaines de civils dans la petite ville ukrainienne de Boutcha, au tout début de l’invasion. Les Russes pensaient prendre la capitale en quelques jours, mais ils ont rencontré la résistance héroïque et ingénieuse des Ukrainiens. Ils ont occupé les alentours de Kiev pendant quelques semaines, puis ils ont dû renoncer et battre en retraite, dans le désordre et la précipitation. En partant, ils ont laissé à Boutcha, et ailleurs aussi, les traces de leur occupation barbare : des fosses communes, des civils exécutés, des cadavres dans les rues…

– C’est affreux ! C’est immonde ! Mais est-ce que ce n’est pas comme ça dans toutes les guerres ?

– Non. Disons qu’il n’y a jamais de guerres propres, mais comme les humains ne parviennent pas à les éviter, ils les ont encadrées par des lois, c’est le droit de la guerre.

– Drôle de formule, ça me semble cynique et sinistre.

– En un sens, oui, mais cela ne signifie pas que l’on a le droit de faire la guerre, cela veut dire que pendant qu’on la fait, il y a des règles à respecter, sinon, on commet des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité.

– Et qu’est-ce qu’il se passe quand on commet des crimes de guerre ?

– Pendant la guerre, pas grand-chose de plus que l’indignation de la communauté internationale, selon la formule, et le renvoi de diplomates. C’est ce qu’il s’est passé après Boutcha.

– Et le fameux boucher, qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?

– Exactement comme dans ton chapitre de Moby-Dick, il a été décoré par Poutine. Parce qu’évidemment, la Russie a nié les faits et a même dénoncé une mise en scène théâtrale. Elle a accusé les Ukrainiens d’avoir utilisé des acteurs pour jouer les cadavres ! On sait aujourd’hui que les soldats russes ont tué délibérément des civils, on a retrouvé des corps avec des balles dans la nuque, les mains liées dans le dos. Ils jetaient des grenades dans les caves et posaient des mines devant les portails des maisons.

– C’est insupportable ! Et le boucher, il continue à vivre tranquillement ?

– Oui. Enfin, j’imagine qu’il se cache et qu’il est protégé. Il doit être dans le collimateur des services secrets ukrainiens, mais idéalement, et si l’on veut respecter le droit, il faudrait constituer une cour pénale internationale pour le juger avec les autres criminels de guerre russes, et Poutine éventuellement, comme il y a eu un tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

– Et ça va se faire ?

– C’est peu probable. La Russie n’est pas la Yougoslavie et elle a des alliés puissants et influents.

– Mouais… surtout si on doit ajouter les États-Unis.

– En effet, au moins les États-Unis de Trump.

Swann et Nov discutaient. Janek salua.

– Ah, vous sortez déjà ! Il fait encore très chaud.

– Oui nous allons faire un tour à Metelkova, mais d’abord nous devons passer à l’ambassade de France, on en a pour dix minutes à peine, n’est-ce pas ?

– Oui mais mon conseil c’est, allez par les berges de la rivière, c’est plus beau et c’est à l’ombre. Tournez à la droite car si vous allez à la gauche vous vous retrouvez sur le pont des Bouchers. Remarque, c’est à voir. C’est mon pont préféré, mais je ne sais pas dire si il est beau ou si il est monstrueux !

– Décidément, on reste dans le thème… Et pourquoi ça ?

– Il est plein de contradictions. On l’appelle aussi le pont de l’Amour car les amoureux viennent pour accrocher un cadenas et après ils jettent la clé dans la Ljubljanica. C’est pour prouver que leur fidélité est forte comme le métal, je pense, et que rien ne peut la casser. C’est beau et c’est effrayant aussi. Je n’ai pas d’amoureuse, mais je crois que je n’ai pas envie d’enfermer nous avec un cadenas.

– Oui, c’est un symbole ambivalent. À Paris, le pont des Arts accueillait aussi les cadenas de milliers d’amoureux depuis des années, mais sous le poids de cette ferraille, le pont menaçait de s’écrouler, alors il a fallu tout enlever. À la meuleuse électrique.

– Dad ! mon cœur saigne. J’espère que ça n’a pas eu d’effet sur les couples qui étaient encore unis !

– L’histoire ne le dit pas. Ils ont depuis installé des panneaux de verre sur lesquels on ne peut rien accrocher.

– Oui, oui, je connais le pont des Arts. C’est où Nakamura à traverser pour l’ouverture des Jeux olympiques avec l’orchestre des militaires. C’était tellement génial ! Vous êtes forts pour les shows, vous les Français. Et ça m’a donné envie de travailler encore plus mon français car je n’avais pas tout compris aux paroles de la chanson. Notre pont ici est une construction moderne et un artiste a posé dessus des sculptures bizarres, enfin, elles sont belles et aussi monstrueuses. Il y a une qui ressemble beaucoup au vodyanoy, vous vous rappelez, le génie de l’eau qui a emporté Urska.

– Oui bien sûr, la copine de Preseren qui devrait nous bercer cette nuit. Mais dis-moi, Janek, pourquoi s’appelle-t-il le pont des Bouchers, ne me dis pas que c’est lié aux amoureux !

– Non, non, c’est moins tragique que ça, et moins romantique aussi, c’est parce qu’il va aux boucheries du marché, de l’autre côté du pont, c’est tout !

– Bon, c’est un peu décevant, mais rassurant en même temps.

– Vous voyez, je disais ça, ce pont est plein de contradictions. Allez, vous devez partir maintenant ou vous serez en retard. Au fait, vous avez parlé de visiter Metelkova mesto, c’est mon lieu préféré, car c’est plus qu’un endroit, mon conseil c’est, allez plus tard, en début du soir, car dans l’après-midi, on ne voit rien de spécial, la plupart des bars et des théâtres sont fermés et les artistes travaillent ou font la sieste. Là-bas, c’est pas un musée avec des statues, c’est des Slovènes vivants qui habitent et travaillent et font la fête pour de vrai !

*****

L’attaché accueillit. Swann et Nov saluaient.

– Cher Swann, toujours un plaisir de te voir. Bonjour jeune homme. Vous avez fait bon voyage ? Tu m’excuseras, je ne vais pas avoir beaucoup de temps pour vous.

– Bonjour François. Nov, mon fils. Je te rassure, c’est juste une rapide visite de courtoisie, je ne reste que vingt-quatre heures.

– En tout état de cause, Ljubljana est une petite bourgade, on en a vite fait le tour. Alors, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Quel est votre programme ? Si tu veux quelques conseils, n’hésite surtout pas.

– Je dois rencontrer Ivo Svit qui monte une adaptation contemporaine de la traduction du Voyage autour de ma chambre, le dernier prix Nodier. Ensuite je voudrais passer voir Karl Le François à l’Institut pour connaître un peu son programme et son fonctionnement.

– Mais explique-moi, tu es en mission, tu as été mandaté par le quai d’Orsay ? Parce qu’on ne m’a rien dit.

– Non, non, ne t’inquiète pas, je fais du tourisme utile, c’est tout.

– Bon. En tout état de cause, ta spécialité, c’est l’Amérique du Sud. Tu sais, ils sont spéciaux ici. Et puis, je ne te cache pas que la situation est tendue. L’ambassadeur est à Paris et le conseiller culturel est malade. Très malade. Tu comprends ce que cela signifie ? Définitivement malade. Évidemment, absurdité de l’administration oblige, son poste n’est pas officiellement vacant, donc impossible à pourvoir. Alors, sans en avoir ni le titre ni le salaire, c’est moi, petit attaché, qui dois faire le travail. Bon, humainement, je reconnais que c’est délicat de lui demander s’il est toujours en vie. De toute façon, il ne répond pas au téléphone. Et puis, c’était vraiment la vieille école, il faudrait tout changer. Tu n’es pas d’accord ?

– Écoute, tu me prends au dépourvu, je ne connais pas la situation dans le détail.

– Je vais être franc avec toi, c’est une question de génération. Ne le prends pas mal, mais je pense que vous n’avez pas vu le monde changer, vous restez corsetés par de vieux réflexes. En tout état de cause, la diplomatie n’est plus celle que vous avez connue et pratiquée pendant des années et ça, tu le sais bien.

– Que le monde change, je te l’accorde, pour le reste, je ne sais pas à quoi tu fais précisément allusion.

– Swann, ouvre les yeux ! On n’a pas pris la mesure de l’affaiblissement de la France et surtout, on refuse d'en chercher les causes.

– Et tu les verrais où, les causes ?

– Mais dans l’Europe, bien sûr. Ou plus exactement dans la façon dont on la pense naïvement depuis cinquante ans, en philosophes et en juristes. Attention, je ne suis pas en train de te dire qu’il faut se réarmer, se réindustrialiser, brûler les livres et fermer les théâtres. Tu me connais, je suis un homme de culture et pas un marchand. Je dis simplement qu’il ne faut pas confondre moral et politique, ni littérature et civilisation. Et puis on ne peut partager que ce que l’on possède.

– Je ne suis pas sûr de te comprendre.

– Mais c’est pourtant clair. Regarde à qui l’Europe a profité depuis sa création et regarde qui a payé. Je ne suis pas trumpiste, tu me connais, mais il a raison sur beaucoup de sujets. On donne trop, on ne reçoit pas assez. On va bientôt aller au Portugal ou en Lituanie, non pas pour faire du tourisme, mais pour y trouver du travail. Je ne dis pas ça contre toi, mais les méthodes d’hier ne conviennent pas au monde d’aujourd’hui et encore moins au monde de demain. Il faut passer à une autre diplomatie, peut-être plus transactionnelle, je ne te dis pas de faire payer l’aide au développement, mais au moins la conditionner à un échange.

– Et tu as des idées en tête ?

– Bien sûr ! Je sais que ça ne va pas te plaire, mais il faut arrêter de réduire le soft power à la diplomatie culturelle. Pour être très clair je vais prendre un exemple. Prends le prix Nodier dont tu parlais, il nous coûte beaucoup et ne rapporte absolument rien. Pas sûr que ça n’apporte quoi que ce soit à la Slovénie non plus. Alors pourquoi continuer à financer ce prix de la traduction littéraire ? L’année dernière, il a été attribué à la traduction de l’immonde Vernon Subutex de la pornographe Virginie Despentes par je ne sais plus qui – ils ont tous des noms impossibles à retenir, ces Slovènes. Dis-moi qui a été gagnant dans l’histoire. La France ? les lecteurs slovènes ? la littérature ? Et cette année, c’est le ridicule opuscule qui a fortuitement été remis au goût du jour par le COVID, Voyage autour de ma chambre. Qu’est-ce que ça rapporte à la France ? à la littérature française ? à l’esprit français ? Rien. D’ailleurs, cinq ans plus tard, la traduction slovène arrive alors que le texte français est déjà retombé dans l’oubli, et personne ne s’en plaindra.

– Tu es sévère et injuste.

– Mais pas du tout, et je vais même aller plus loin, c’est la fin de la traduction avec l’IA. La traduction littéraire a peut-être un petit répit, disons cinq ans, peut-être dix, mais bientôt tu pourras demander une traduction des œuvres complètes de Shakespeare, et le travail sera fait en moins d’une heure. Et un travail de grande qualité. C’est irresponsable de ne pas se préparer à ça et continuer à traduire Xavier de Maistre !

– Tu es radical, on en est encore loin et je ne suis pas sûr qu’on s’en rapproche.

– Swann, je te provoque, parce que je t’apprécie, tu le sais. En tout état de cause, on doit se réveiller parce que le fond de ma pensée, c’est que dans cinq ans, on n’aura plus besoin de traducteur et dans dix, on n’aura même plus besoin d’auteur, ni de musicien.

– Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. Tu parles de musique, regarde comment la musique électronique cohabite avec toutes les autres musiques, et notamment la musique classique.

– Et voilà. Tu ne comprends pas. Je ne te parle pas d’exécution, je te parle de composition. Demain, on ne se contentera pas de jouer avec des machines, ce seront les machines qui composeront. Allez, je te l’accorde, on n’y est pas encore. Avec un peu de chance, tu ne verras pas ces mutations. Enfin, ne le prends pas mal, tu vois ce que je veux dire. Tu as quel âge, soixante-trois, soixante-quatre ?

– Non, tu me vieillis, tu vas devoir me supporter dans le réseau pendant quelques années encore.

– Ah ah, j’aime ton humour. Je t’apprécie, Swann, tu le sais bien. Bon, c’est regrettable, mais je vais devoir y aller. Tu vas donc à Metelkova, n’est-ce pas ? Chez les punks assistés… les autonomistes dépendants… la contre-culture subventionnée… j’arrête là, parce que j’ai idée que nous divergeons sur ce point aussi.

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13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 03:33

– Bien, voilà ma proposition de programme, Nov. Nous devons laisser la voiture au parking Kolodvorska parce que tout le centre-ville a été piétonnisé ; tu verras, c’est un régal d’y flâner. Avant, nous allons essayer de trouver un en-cas, on mangera mieux ce soir. Regarde si nous sommes loin de Novel Burek, tu vas goûter le burek – ça se prononce “bou” – c’est une spécialité locale, comme une sorte de rouleau feuilleté garni.

– Alors, Novel Burek… c’est tout droit, juste après KFC, ensuite, le parking, ce sera la troisième à droite.

– Parfait. Tu dois choisir ta garniture. Je te conseille d’éviter la viande, prends fromage ou épinards. On accompagne ça d’un yaourt non sucré, mais tu peux prendre autre chose. Tiens, c’est là. Pourrais-tu me prendre un épinards, s’il te plaît, je t’attends dans la voiture.

– Ça marche, avec un yaourt.

Nov acheta. Swann s’étirait.

– La ville est vraiment petite, tout est près de tout. Du parking nous irons sur la fameuse place Preseren – ça se prononce “Préchéran” – et on appellera un kavalir, parce que ton sac a l’air vraiment lourd. Ce sont des voiturettes électriques qui sont autorisées à circuler dans le centre-ville.

– Quelle orga, Dad, tu vas couler Get your guide ! J’imagine que tu as choisi un hôtel sympa et que tu as repéré les bonnes tables aussi.

– Oui. Pour l’hôtel, c’est le Zlata ladjica, c’est l’ambassade qui me l’a conseillé et pour les restaurants, tu verras.

– Tiens, qu’est-ce que c’est que cette statue ?

– Et voilà, nous sommes déjà place Preseren. Arrêtons-nous pour manger tranquillement. Preseren, c’est leur héros national, un poète romantique comme tu les aimes. Regarde-le bien.

– Bon, d’accord, c’est une sculpture en bronze ; au-dessus, il y a une deuxième sculpture, une femme, à moitié nue et plus petite comme d’habitude, son amoureuse peut-être, et puis il y a les fientes de pigeons qui contrastent bien avec le bronze.

– C’est la muse de la poésie. Mais regarde son regard.

– Pardon ?

– Qu’est-ce qu’il regarde ? Tourne-toi.

– Ah oui, là-bas, de l’autre côté de la place ! Trop fort ! Tu vois tout. Il y a une autre sculpture dans le mur. Encore une femme, elle est à la fenêtre et le regarde. Cette fois, ça doit être son amoureuse.

– Oui, c’est Julija Primic, c’est elle qui a été sa véritable muse.

– Allez, continue, j’attends le pire. Elle s’est suicidée comment ?

– Non, elle ne s’est pas suicidée, mais elle a refusé ses avances, alors en bon poète romantique, il a transformé son dépit amoureux en sonnets, pour le bonheur des amateurs et la fierté des Slovènes. Comme Joyce à Dublin, Preseren a sa journée ici, en Slovénie.

– Intéressant. Dad, regarde, on est à cinq minutes à pied de l’hôtel en longeant la rivière. Je préfère y aller en marchant plutôt qu’en voiturette, mon havresac, comme dit Mam, n’est pas si lourd.

– Tu as raison. Que cette ville est agréable à vivre ! Et quel temps magnifique, pas un seul nuage.

*****

Eh ben si monsieur Je-vois-tout, mais faudrait un peu lever le nez pour me voir, dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui tu es, je dis ça, mais en fait, c’est parce que je suis jaloux, j’aimerais bien voir ce qu’il voit, question de point de vue, c’est quand même très intéressant cette idée de point de vue, c’est Swann qui en parle tout le temps, oui intéressant et frustrant aussi – tiens ! voilà que je me mets à ressentir comme les humains, mauvaise nouvelle ! –, frustrant parce que je me sens comme condamné à voir et penser comme un nuage, de mon point de vue, de là-haut, ce qui fait quand même un point très éloigné et une vue très imprécise, voilà, j’aimerais bien me rapprocher, voir le monde de face ou de dos, mais pas seulement de haut, voir des nuques et pas seulement des crânes ou des parapluies ou des toits, perdre de la hauteur pour mieux voir, et surtout j’aimerais voir leur regard, les voir regarder, bref, j’aimerais voir comme un humain, est-ce qu’ils savent seulement la chance qu’ils ont de voir des nuques, eux qui ne rêvent que de voler, remarque si je suis honnête je dois avouer que je ne les ai jamais entendu dire, j’aimerais voler comme un nuage, non, c’est toujours comme un oiseau qu’ils aimeraient voler, les humains, et même presque toujours comme un aigle, pas comme un pigeon qui fiente ou comme un moineau qui piaille, non, c’est toujours comme un aigle, ils sont comme ça les humains, ils nous trouvent beaux, les nuages, mais comme un décor et jamais ils ne disent, j’aimerais être un nuage, d’ailleurs, ils ont raison parce qu’un nuage, ça n’est pas, mais de ça, j’en ai déjà parlé

*****

– Bonjour, bienvenue à Ljubljana, bienvenue au Zlata ladjica. Vous êtes des Français ?

– Oui, bonjour.

– Je m’appelle Janek, je vais vous montrer la chambre. Elles ont des noms, les chambres, pas des numéros. La vôtre, c’est Povodni moz, disons, “l’Homme de l’eau”, vous allez bien aimer. Ça vient d’un poème de France Preseren, vous connaissez ?

– Ah oui, la statue sur la place qui regarde son amoureuse coincée dans le mur ?

– Oui, oui, bravo, c’est lui. C’est notre héros national, c’est lui qui a composé Zdravljica, l’hymne national, on en est très fiers. « Živé naj vsi narodi, ki hrepené dočakat' dan, Que vivent tous les peuples qui aspirent à voir le jour … ne vrag, le sosed bo mejak!, pas un ennemi, mais un voisin sera notre frontalier ! » C'est fort, non ?

– C’est sûr que ça change de notre chant, « qu’un sang impur abreuve nos sillons ».

– C’est vrai, ça parle de paix, de liberté et de fraternité. Et puis il a écrit ça à une époque où on n’était pas un pays, c’est un des premiers à rêver d’une Slovénie libre, ça c’est important pour nous. Il a quand même fallu attendre 1992 pour qu’on devienne un État indépendant. Suivez-moi, je vous accompagne.

– Donc, “l’Homme de l’eau”, ça raconte quoi ?

– Ah oui. C’est l’histoire de “l’Homme de l’eau” et de Urska, c’est une histoire d’amour malheureux.

– Ben voyons, comme c’est original !

– “Il n’y a pas d’amour heureux”, c’est votre poète Aragon qui le dit, pas moi. Enfin, Preseren doit sûrement être d’accord avec lui. Donc, je vous raconte. Une très belle jeune Slovène attend à un bal. C’est Urska, elle refuse à toutes les demandes pour danser parce qu’elles pensent les garçons ne sont pas assez beaux pour elle. À la fin du bal, il vient un homme plus beau qui l’invite, alors elle accepte, mais c’était un vodyanoy, c’est comme un mauvais esprit de l’eau qui peut faire des métamorphoses pour tromper les humains et les emmener au fond de la rivière. Alors ils dansent et tournent de plus en plus vite. Elle, elle dit, stop, c’est trop vite, mais c’est trop tard, ils tournent encore et ils disparaissent dans un tourbillon et plus personne ne vit jamais Urska encore. Tous les enfants connaissent par cœur les poèmes de Preseren : “valovi šumeči te, Urš’ka, želé, le urno, le urno obrni peté!, les eaux assourdissantes t’attendent, Urska, allez, vite, plus vite, tourne les talons”. “le urno, le urno obrni peté!

– Sympa comme conte pour enfants, je pense qu’on va bien dormir.

– Ah ah, oui, en plus ça s’est passé juste là, un peu plus haut sur la Ljubljanica. Il y a des nuits où certains clients entendent Urska, parfois elle chante, parfois elle pleure, mais toujours ça réveille. Si elle vous réveille, je vous changerai de chambre. Ma préférée, c’est Goljufevi peki, “les Boulangers qui trichent”.

– Et ça raconte quoi ?

– Au Moyen-âge, le prix du pain était fixé et quand le prix des céréales augmentait, alors des boulangers malhonnêtes pratiquaient déjà la shrinkflation, vous connaissez ? Même prix, mais pas même poids. Ceux qui étaient déclarés coupables étaient jetés dans la Ljubljanica.

– Dis donc, ça doit en faire du monde au fond de la rivière.

– Oui et eux, ils étaient jetés du pont des Cordonniers, juste en face de l’hôtel.

– Dis-moi, Janek, tu parles remarquablement bien le français.

– Ah, merci Monsieur. En fait, je suis étudiant, ici c’est un travail pour aider à la maison, je suis seul avec ma mère et ma grand-mère. Je veux devenir professeur de français. Mon grand-père maternel était français. J’ai encore des cousins en France, à Nice, j’aimerais y aller.

– Je comprends mieux.

– Mais vous savez, Monsieur, les Slovènes sont doués en langues. En fait ils n’ont pas le choix, mais c’est bien comme ça. Dans les restaurants ou les magasins, vous verrez, tout le monde parle anglais et aussi allemand ou français ou italien, surtout les jeunes. Bon, je vous laisse vous installer, si vous avez besoin de moi, vous faites le 10.

*****

– Parfait, nous avons le temps de prendre une douche et de nous reposer un peu, vers 14h30 nous irons à l’ambassade, c’est à deux pas.

Swan lisait. Nov écrivit.

Ljubljana, hôtel Zlata. Jour 1, 13h30.

Retour à Moby-Dick, j’en étais au chapitre 23, “Terre sous le vent”. J’adore ce chapitre, je ne comprends pas tout et je crois que je ne suis pas complètement d’accord, mais j’aime vraiment comment c’est dit. En plus, je ne sais pas pourquoi mais ça me fait penser à Diego. L’idée générale c’est qu’en mer, c’est dangereux et même mortel, mais la vie y est vraie et forte, à l’inverse, à terre, c’est plus sûr, mais on s’ennuie et on ment. Enfin, un truc comme ça. Je cite quelques passages. “Mais, comme loin de toute terre seulement, demeure la vérité la plus haute, sans rivages, et comme Dieu illimitée, mieux vaut périr dans cet infini hanté de clameurs, que d’échouer honteusement à la sécurité de la terre sous le vent !” Je trouve ça bien écrit, mais je le dis franchement, si je comprends bien Melville, ce n’est pas ma philosophie à moi, enfin, philosophie, je me comprends. La suite, je la trouve moins intéressante. Chapitres 24 et 25, “Le plaideur” et “Post-scriptum”, il défend la pêche à la baleine que l’on accuse d’être une tuerie. C’est vrai que c’est une boucherie, mais il y a d’autres “bouchers” comme les militaires qui font pire et à qui on donne des médailles (c’est lui qui le dit, pas moi). Je tourne les pages pour voir la suite, on va avoir droit à la présentation des officiers Starbuck et Stubb et enfin, ouf il était temps, chapitre 28, du capitaine Achab avec son “visage de crucifié”.

– Dad, écoute. C’est Ismaël, il défend la chasse à la baleine qu’on accuse d’être un carnage, il reconnaît que c’est une boucherie, mais il dit que ce n’est rien à côté de la guerre. « Quel pont visqueux et en désordre d’un baleinier est comparable au charnier répugnant de ces champs de bataille dont tant de soldats reviennent pour boire aux applaudissements de toutes ces dames ? » Nous sommes des bouchers, c’est vrai, mais on n’est pas les seuls et nous, on ne se fait pas décorer et pourtant, on est utiles. Pour la pêche à la baleine, heureusement, c’est en train de changer, mais pour la guerre, les charniers, la boucherie, tu crois que ça change ?

– Ça me fait penser au “boucher de Boutcha”.

– Oui, ça me dit quelque chose, rappelle-moi…

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6 février 2026 5 06 /02 /février /2026 03:02

– Bonjour mon Duo préféré… Oh ! mais qu’est-ce qu’on écoute ! Je reconnais cette musique “planante” comme on disait joliment à l’époque !

– Ah ah, tu as l’oreille fine, Mam ! C’est Jean-Mi.

– Est-ce que cela te rappellerait quelque chose, Chérie ?

– Et comment ! Place de la Concorde, 14 juillet 1979. Jarre nous a enchantés, mais c’est toi, mon Swann, qui as été le grand musicien de la nuit.

– Oui, enfin, j’ai plutôt suivi, c’est toi qui donnais la cadence.

– Comment ça, petit coquin, j’étais une jeune exilée innocente et toi, tu m’as pris sous ton aile et dans tes bras pour me jouer une délicieuse partition.

– Euh… non, d’abord, toi, tu m’as pris la main et…

– Ah ah, vous me faites trop rire tous les deux ! Comment tu disais déjà, Dad ? “Le télescopage des mémoires”. Et bam ! feu d’artifice pour conclure. Dommage pour la vérité historique, on ne saura jamais ce qu’il s’est vraiment passé, il n’y a ni témoins ni documents. Après tout, on s’en fout, hein Dad, les récits uniques sont toujours suspects !

– Aïe, me voilà cernée par deux perspectivistes ! Mais vous avez sans doute raison. Alors, où en êtes-vous ? Avez-vous passé le Karst ?

– Oui, nous sommes à trente minutes à peine de Ljubljana. Tu devais nous envoyer un audio, non ?

– Oui, je vous ai trouvé un petit extrait du Mio Carso de Scipio Slataper. Il existe une traduction de Benjamin Crémieux, Mon frère le Carso, elle date un peu, mais c’est bien que les lecteurs français aient accès à ce beau texte. Allez, après le cours d’histoire, un peu de poésie.

– Dad a commencé à m’expliquer pour les massacres des foibe.

– Oui ! Quelle horreur ! Mais attention à l’anachronisme, Chéri, Slataper meurt en 1915, il n’a connu pas connu le fascisme de Mussolini ni Tito. Si tu veux avoir un point de vue littéraire sur cette période douloureuse et honteuse, il te faudrait lire Boris Pahor, un immense auteur, un Slovène de Trieste. Il était italien, mais il a toujours écrit en slovène.

– Bien sûr, Boris Pahor. On ira voir son immense statue au parc Tivoli. Quel parcours ! Il aura connu et vécu toutes les atrocités du siècle dernier, le nationalisme haineux des fascistes quand il était enfant, puis la barbarie nazie, la déportation, les camps de concentration et finalement le harcèlement de la police secrète yougoslave pendant plus de trente ans.

– Oui, quel parcours et quelle œuvre ! Il n’a cessé de condamner tous les totalitarismes, y compris la dictature yougoslave. Il est la mémoire slovène du vingtième siècle. Sa vie est en soi un cours d’histoire et comme il a vécu plus de cent ans, on est presque sur l’histoire longue avec lui.

– Merci Mam, je note son nom, mais ce sera pour plus tard, en plus pour le moment, je cherche plutôt des trucs plus récents qui motivent et qui donnent envie.

– Bien sûr, je comprends, je crains néanmoins qu’on n’en ait pas fini encore avec le totalitarisme et le nationalisme haineux, mais c’est ton père le spécialiste et je sais qu’il te dira que nous sommes dans le creux de la vague et qu’au loin, quand on a les yeux clairs et le cœur pur, on voit un peu de lumière. Ça tombe bien, je vous ai choisi des extraits lumineux.

– Chouette, j’avais peur que ce soit dark et plombant.

– Non, non, c’est lyrique et plein d’allant. J’ai évité les passages sur Gioietta – quel joli surnom !

– Gioietta, c’était qui ?

– Son amoureuse.

– Ah, très bien !

– Elle s’est suicidée à vingt ans.

– Non ! C’est pas vrai ! Mam, ça commençait bien. C’est à croire qu’il faut être malheureux ou malade ou victime des pires monstruosités pour être un écrivain.

– Oui, tu as raison, cela ressortit à du romantisme de gare cette idée qu’il faut avoir souffert pour écrire. Si tu lis Slataper, tu comprendras vite que ce n’est ni anecdotique, ni biographique, ni même géographique. Tout vient de la chair et du calcaire, mais pour s’en échapper et s’élancer avec fougue jusqu’à la frontière des mots.

– Tu veux dire qu’il s’est guéri en écrivant des poésies.

– La littérature n’est pas une thérapie, elle ne guérit pas, elle prend soin, et ce dont il s’agit n’a rien à voir avec la dépression ou le cancer, c’est plutôt le mal de l’absence. Les mots prennent soin de ce qui est négligé.

– Tiens l’absence… ça me rappelle Alomè. Je pense qu’elle serait d’accord.

– Je partage ton idée, Nadja, mais j’élargirais à la culture en général. La culture est une grande santé, un élan de vie, comme un printemps à partager.

– Bon les intellos, moi aussi j’ai une info à partager. On arrive dans quinze minutes, donc l’audio, c’est maintenant ou jamais.

– Très bien. Deux tout petits extraits. Gioietta a écrit à Scipio, avant de se tirer une balle dans la tête…

– Mam ! S’il te plaît ! Évite les détails, va directement au… printemps à partager, porfa.

– D’accord. De toute façon, on a très peu de détails, peut-être s’est-elle pendue, d’ailleurs. Dans une dernière lettre, elle lui demande de ne pas rester triste et de transformer sa douleur en écriture. C’est ce qu’il fait. « Ah anima amata, è nato oggi nel mondo un poeta; e t'attende. È nato un poeta che ama le belle creature della terra perchè egli deve ridare puro il loro torbido pensiero, come acqua succhiata dal sole. Ah ! âme aimée, il est né aujourd’hui dans le monde un poète, et il t’attend. Il est né un poète qui aime les belles créatures de la terre parce qu’il doit rendre pure leur pensée trouble, comme une eau aspirée par le soleil. »

– Rendre pures des pensées troubles, mouais, ça se tient !

– Allez, mes deux trésors, je vous confie à Scipio, je vous ai mis un peu d’italien. À demain si vous avez un moment.

– … ta luego, Mam !

Swan écoutait. Nov écouta aussi.

« Salto e sbalzo verso il lembo aperto di cielo. Sotto il sole lampeggia e rutila in fondo il dolce ricordo. Dove vado? Lontana è la patria, e il nido disfatto. Je bondis et rebondis vers la frange ouverte du ciel. Sous le soleil brille et rutile dans la profondeur le doux souvenir. Où vais-je ? Lointaine est la patrie et le nid, défait. Mais le vent passe avec moi, désirant, au-delà de la marge rocailleuse du Karst, je suis au-dessus de la mer, la longue route du vent et du soleil. Je suis né dans la grande plaine où le vent court à travers les herbes hautes, s’humectant les lèvres comme un jeune faon, et je le poursuivais les mains bras tendus, et je surgissais, le visage brûlant, dans le ciel. Lontana è la patria; ma il mare luccica di sole, e infinito è il mondo di là del mare. Lointaine est la patrie ; mais la mer scintille au soleil, et infini est le monde au-delà de la mer.

*****

– Bon, nous avons tout notre temps, je viens de recevoir un nouveau message de François de Luche, enfin de sa collaboratrice, qui a encore décalé notre rendez-vous à quinze heures dix. Il voudrait me faire comprendre que je le dérange, il ne s’y prendrait pas autrement. On va passer d’abord à l’hôtel. Si tu veux, je termine l’histoire des foibe.

– D’accord. Je crois que je préfère l’histoire à la poésie, j’ai l’impression d’apprendre plus de choses. Je sais pas, des trucs comme “lointaine est la patrie et le nid est défait”, ça ne me parle vraiment pas, en plus, je ne voudrais pas dire, mais jeune faon, c'est un pléonasme. En fait, je voulais savoir, pour les foibe, c’est qui les coupables ?

– Chacun leur tour, des groupes ont procédé aux mêmes massacres. L’être humain manque d’imagination mais pas de cruauté. Dans les années vingt, ce sont les fascistes italiens qui traquaient les minorités, tu te souviens, on en a déjà parlé, c’est d’ailleurs à cette époque que Joyce et sa famille quittent Trieste, c’est l’époque aussi où on oblige les Slovènes à parler italien, comme Boris Pahor, et ceux qui résistaient étaient emprisonnés ou jetés dans ces failles du Karst.  Vingt ans plus tard, les Italiens seront du côté des victimes, des militaires et des civils seront massacrés.

– Par qui ?

– Les nazis ont accusé les communistes yougoslaves et les titistes ont accusé les Allemands. Il est probable que tout le monde s’y soit mis.

– Donc cette fois, ce seraient les Italiens, les victimes, ce qui explique le mémorial de Basovizza.

– En effet, ce à quoi certains rétorquent que cette victimisation, qui remonte à l’époque Berlusconi et que Georgia Meloni a reprise, viserait aussi à faire oublier ou minimiser les atrocités commises par le régime fasciste tout en assimilant les communistes yougoslaves à des nazis, tu comprends ? Inversement, la gauche italienne et certains Slovènes ont tendance à relativiser ces événements par solidarité idéologique avec les partisans communistes yougoslaves.

– Pas simple ! Et toi, tu en penses quoi ?

– Moi, je me méfie des cyclopes et de leur récit unique, je pense même que deux yeux, c’est insuffisant pour voir le réel…

– Ah, le prisme ! Alors comment on peut faire ?

– Il faut repenser le réel d’abord, repenser le regard ensuite.

– Vas-y ?

– C’est la somme des regards qui constituent la réalité, pour autant que l’on puisse additionner des perceptions, des idées, des souvenirs, des haines, des espoirs. Pendant que ta mère se passionnait pour Proust, en khâgne, je découvrais moi, la phénoménologie de Husserl.

– Quel rapport ? Je n’ai jamais entendu ce nom.

– Peu importe les noms, mais l’idée est lumineuse. Elle est très simple et je l’ai appliquée depuis dans ma vie professionnelle comme dans ma vie personnelle : c’est l’intersubjectivité qui est constitutive de l’objectivité du monde, pour le dire d’une façon ramassée.

– Traduction ?

– Prends l’exemple d’une maison. L’objet maison n’existe pas en soi, parce qu’il n’existe pour personne, il résulte de l’échange des points de vue. Nous sommes tous autour d’elle à la regarder et à en voir une partie. Certains, de face, voient l’entrée, d’autres, de derrière, voient le jardin, certains, sur le côté, voient un mur aveugle, et cetera. Tu peux continuer comme ça, et même imaginer ce que verrait un nuage à la verticale.

– Donc, il y en a qui voient mieux que d’autres.

– Admettons, mais personne ne voit toute la maison. D’ailleurs “toute la maison”, c’est une formule, mais ça n’a pas de réalité, ça ne peut exister qu’à l’horizon de la somme de tous les discours sur la maison.

– Oui mais si tu vois le mur aveugle, tu es plus mal placé que celui qui voit la maison de face.

– Sauf si tu viens pour acheter la maison, ça peut être essentiel de savoir que du côté de la rue passante et bruyante, il y a un mur aveugle qui isole. Mais il faut compliquer encore un peu. Mets trois personnes du côté de l’arrière de la maison. Une mamie jardinière qui voit tout de suite où elle installera le potager, un adolescent qui voit des murs très hauts et aucun moyen de rentrer en douce le samedi soir, un enfant qui a repéré les meilleures cachettes…

– J’ai compris. Leur point de vue est différent mais il est vrai pour eux…

– … et il devient faux s’ils l’imposent aux autres comme discours unique.

– Alors comment faire l’addition de ces points de vue ?

– Eh bien, c’est ça l’intersubjectivité et ça passe par le dialogue.

– En fait, je crois que je préfère la philosophie à l’histoire, surtout le truc de la maison. Mais quand même, là, j’ai la tête qui va exploser. Heureusement on arrive.

– Oui et cette petite ville charmante est l’endroit idéal pour se reposer un peu les yeux et l’esprit. Nous sommes à l’hôtel Zlata ladjica, c’est à cinq minutes de l’ambassade, on a une jolie vue sur la Ljubljanica, mais c’est dans la zone piétonne, il faut garer la voiture. On pourrait y aller à pied mais on va appeler un kavalir.

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30 janvier 2026 5 30 /01 /janvier /2026 03:36

Swann conduisit. Nov introduisait.

– En roulant tranquillement, nous arriverons en une heure et demie. Tu verras, les paysages sont fascinants, bon, c’est aussi très chargé historiquement. Qu’est-ce que tu me fais écouter ?

– Comme prévu, je te fais une petite introduction à Fakear. Tout le monde prononce comme un fakir, en fait, c’est comme en anglais, fake ear, oreille fausse, je ne sais pas pourquoi, parce que c’est un sacré musicien. Là, on écoute le morceau qui l’a lancé il y a une dizaine d’années, la Lune rousse. Alors, je ne vais pas faire d’analyse comme Mam, moi, je suis plus juste à écouter.

– C’est parfait. J’aime bien cette voix de synthèse et le motif répétitif, c’est coloré et parfumé, on a l’impression de déambuler dans les allées labyrinthiques d’un marché de Delhi. Excuse mon commentaire sûrement déplacé, mais je trouve ça très musical pour de la musique électronique. Je devrais en écouter plus, parce que ma culture est plutôt réduite. Et pas très à jour.

– Des noms !

– Par exemple, mon dernier concert de musique électronique remonte au 14 juillet 1979, c’était Jean-Michel Jarre sur la place de la Concorde.

– Ah oui, j’ai déjà entendu cette histoire, mais vas-y raconte encore.

– Heureusement, comme c’était le 190e anniversaire de la Révolution, Giscard avait décidé d’organiser le défilé militaire de la République à la Bastille, ça a donc libéré la place de la Concorde et ça a permis d’accueillir un million de personnes.

– OK mais vous deux ?

– On était allés fêter notre BAC avec Nadja et des amis. On n’était pas encore officiellement ensemble, mais…

– … mais le Jean-Mi, il vous a un peu rapprochés.

– En effet, notre relation a pris un nouveau tour.

– Ah ah ! Je traduis : tu l’as pécho.

– Ah non non, pas du tout ! Je ne suis à l’initiative de rien, j’étais un provincial lyonnais timide et un peu nigaud quant à la chose sentimentale…

– “un peu nigaud quant à la chose sentimentale”… Dad, comment tu parles !

– Tu vois ce que je veux dire. Elle était parisienne depuis trois ans, très libre, très chaleureuse, très tactile et elle a pris les choses en main.

– J’adore cette histoire, à chaque fois elle est un peu différente.

– Ça a été un événement incroyable, on en a parlé dans le monde entier. Ils avaient posé une sorte de gélatine colorée sur les réverbères pour donner une teinte bleue ou rouge. C’était un spectacle total, l'un des premiers son et lumière de l’histoire, avec un magnifique feu d’artifice à minuit.

– Ah ah le feu d’artifice !

– Ne va pas te méprendre, c’est resté très bon enfant, disons un feu d’artifice émotionnel. Il paraît qu’il y a eu sept accouchements pendant le concert.

– Ça doit être vrai. Il y a même un groupe Facebook des bébés Jarre, ceux qui sont nés en avril 1980.

– Ah ah, je ne savais pas. Quelle drôle d’idée ! Pour nous, 1980 a été moins festif. Je peux t’assurer que pendant nos deux années de prépa, on n’a pas écouté beaucoup de musique et on ne parlait pas de bébé. Pour moi, 1980, c’était le début de la révolution conservatrice avec l’arrivée au pouvoir de Reagan et Margaret Thatcher et puis la mort de Rolland Barthes renversé par une voiture alors qu’il allait au Collège de France.

– Ah ? Et autrement, plus tard, quand tu es remonté à la surface, tu as écouté quoi ?

– Ta mère, évidemment, avait une culture musicale phénoménale, classique, rock, jazz, mais avec un manque justement, en musique électronique. J’ai découvert Chostakovitch et je lui ai fait découvrir les Daft Punk.

– Pas mal pour un début. Tiens écoute ça, c’est le Nausicaa de Fakear.

– Oh, j’aime beaucoup aussi. J’ai du mal à voir le rapport avec Ulysse naufragé, recueilli et soigné par Nausicaa. Je vois plutôt du mouvement, comme avec le premier morceau, un bel élan plein de désir, sans nostalgie mais sans acharnement non plus. Tu crois qu’il pensait à Homère ou à Joyce en composant ça ?

– Je crois qu’il pensait surtout au manga de Miyazaki, Nausicaä de la vallée du vent.

– Ah d’accord. Miyazaki, oui, on a vu ensemble plusieurs de ses magnifiques dessins animés.

– Alors, pour Nausicaä, si je me souviens bien, il n’y a pas de rapport avec Homère, mais je connais mal. Je veux dire Homère. C’est vrai ce que tu dis, ça donne envie de… je sais pas quoi, mais ça donne envie. Après je te ferai écouter un de ses tout derniers morceaux, ça s’appelle Prism. On est où là ?

– On passe devant Basovizza. C’est un lieu de mémoire qui a été aménagé pour rappeler les massacres d’Italiens perpétrés par les titistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Outch! Sans transition… C’était qui les titistes ?

– C’étaient les hommes de celui qui deviendra le maréchal Tito, des résistants communistes qui ont réussi à triompher des forces de l’Axe et à restaurer la Yougoslavie.

– Ouh là, Dad, tu vas trop vite ! Je n’ose pas te dire à quoi ça me fait penser Axe… parce que ça sent pas bon ! Tu ne pourrais pas me faire un petit topo rapide sur les événements. Sans trop rentrer dans les détails. Attends, je mets un peu de Jean-Mi, le cours d’histoire passera mieux.

– Je vais essayer, mais l’histoire ne tient pas toujours sur un post-it, d’autant que celle des massacres des foibe fait encore polémique. D’ailleurs, j’ai lu que le site de Basovizza avait été vandalisé il y a quelques mois à peine. Les mémoires se télescopent et les récits uniques et unanimes sont toujours suspects. Quant aux mémoriaux, on se demande si parfois, ils ne gardent pas les plaies ouvertes.

– Et Axe dans tout ça ?

– Pardon, il faut revenir un peu en arrière. C’est une période terrible qui prolonge les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale. Les forces de l’Axe, donc, c’étaient les pays opposés aux Alliés, principalement l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini ; elles avaient envahi, démembré et occupé la Yougoslavie. Tito, du côté yougoslave, et surtout ses “Partisans”, ont résisté pendant plus de quatre ans et ont fini par triompher.

– Et il est devenu un héros national !

– La figure de Tito est aussi très contrastée. À Ljubljana, tu verras, l’avenue de la Slovénie est l’ancienne rue Tito. Elle avait été renommée rue Tito, mais la justice a annulé cette décision. Tito a ses détracteurs et ses admirateurs. Il a probablement eu un comportement courageux pendant la résistance et il a été un très fin stratège politique, mais il commence son “règne” par des élections truquées et l’assassinat de ses opposants. Après la réunification du pays, il va s’assurer le monopole du pouvoir et se proclamer Président à vie pour gouverner en autocrate jusqu’à sa mort en 1980.

– Ah… héros ou dictateur, alors ?

– Les deux, mon Maréchal. Il va donner à son pays une dimension internationale. Il parle de socialisme, mais c’est finalement le credo communiste qu’il suit. Je simplifie, il choisit l’égalité aux dépens de la liberté. Encore que c’était sans doute le seul pays communiste où l’on pouvait écouter du rock, porter des jeans et passer librement la frontière. Pour l’égalité, il s’agissait de l’égalité entre les autres, car lui vivait comme un nabab, dans l’opulence et le faste. Yacht, domaine viticole, palais… et évidemment, culte de la personnalité, il adorait s’entourer de stars occidentales. Il aurait eu une aventure avec l’actrice préférée de ta mère, Sophia Loren. Nadja a toujours contesté ces “ragots”, je pense qu’elle a raison.

– C’est sûr que sur un CV d’actrice, ça la fout mal ! Et après sa mort ?

– Après, non sans douleurs malheureusement, la Yougoslavie s’est progressivement décomposée, les six républiques qui la composaient ont accédé à l’indépendance, à commencer par la Slovénie, au début des années 90.

– C’est ça la guerre des Balkans ?

– Oui, les guerres, il faudrait dire. À chaque fois, ça s’est terminé par un accord de paix et la reconnaissance officielle d’un nouvel État, mais à quel prix ! Massacres de masse, viols organisés, nettoyage ethnique… Je ne sais pas s’il y a des guerres justes et des guerres propres, mais celles-là ont été immondes.

– C’était il n’y a pas si longtemps. Je me trompe peut-être, mais ça a l’air de s’être calmé.

– Oui, c’est encore ce que j’appelle le momentum européen. Ces nouvelles nations intègrent progressivement l’Union européenne. C’est en marche…

– Toi tu préfères toujours regarder devant, je comprends quand tu dis que certains gardent les plaies ouvertes avec leur lieu de mémoire.

– C’est compliqué, il y a bien sûr ce devoir de mémoire, on pourrait en parler longuement, mais il y a autre chose de très curieux, c’est ce qu’on appelle la “yougonostalgie”, certains regrettent l’époque de Tito, l’âge d’or du socialisme, et ils sont assez nombreux, et parfois même plutôt jeunes.

– Qu’est-ce qu’ils regrettent ?

– Ce que le capitalisme a de plus en plus de mal à assurer, le plein emploi, les soins gratuits, l’éducation accessible à tous, la sécurité, la civilité. Tu verras beaucoup de ces nostalgiques à Belgrade et à Zagreb, mais même à Ljubljana. Deux choses reviennent systématiquement. D’abord, malgré un progrès incontestable, c’est la disparition d’une certaine solidarité, laminée par le rouleau compresseur de l’individualisme.

– Mouais, j’ai l’impression que ce n’est pas spécifique aux anciens pays socialistes ? Et la deuxième chose ?

– Leur passeport.

– Hein ?

– Avec un passeport yougoslave, on pouvait voyager presque partout dans le monde sans visa. Au marché noir, c’était sans doute celui qui se vendait le plus cher, juste derrière le suisse. C’était grâce au génie politique de Tito qui disait à Churchill et à l’Ouest, ne vous inquiétez pas, on est socialistes, mais on n’est pas comme eux, les communistes et à Staline et à l’Est, il disait, ne vous inquiétez pas, on fréquente l’Ouest, mais on n’est pas comme eux, les capitalistes.

– Un précurseur du “en même temps” alors.

– Ou du “ni ni”. À l’époque, il parlait de non-alignement.

– Et toi, tu en penses quoi ?

– Comme le morceau de Fakear, l’histoire est un prisme à travers lequel chaque groupe humain croit regarder le réel qui aurait une vérité et une unité, alors qu’il est composé de la somme d’histoires partielles et partiales. Parfois, les mémoires s’entremêlent, parfois elles s’opposent, parfois elles se superposent.

– Je ne suis pas sûr de te suivre, Dad, tu n’as pas un exemple.

– Regarde la foiba de Basovizza, qui d’ailleurs est un puits de mine de charbon, pas une faille, les vrais foibe sont plus loin.

– Je n’ai toujours pas compris qui jetait qui dans ses failles ?

– C’est là que les mémoires s’embrouillent et que l’histoire est parfois récupérée pour justifier une idéologie… Ah ! téléphone…

Swann raisonnait. Nadja résonna.

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 03:11

– Voici comment se termine l’épisode du Cyclope. Bloom sort du pub et fiche le camp en catastrophe, manquant de se faire étriper par le molosse du Citoyen et assommer par la boîte de biscuits en fer blanc, et alors…

– Et alors ?

– … alors, après le récit d’un cataclysme sismique plus ou moins lié à la scène (de degré cinq sur l’échelle de Mercalli, tout de même !), on change d’ambiance. Une grande lumière descend sur eux tous, on assiste à l’Ascension de ben Bloom Elie. “And they beheld the chariot wherein He stood ascend to heaven. And they beheld Him in the chariot, clothed upon in the glory of the brightness, having raiment as of the sun, fair as the moon and terrible that for awe they durst not look upon Him. Et ils virent le char dans lequel Il se dressait monter au paradis. Et ils Le virent dans le char, habillé dans la gloire de la lumière, rayonnant comme le soleil, clair comme la lune et si terrible que dans leur effroi, ils n’osaient lever le regard sur Lui. And they beheld Him even Him, ben Bloom Elijah, amid clouds of angels ascend to the glory of the brightness… Et ils le virent Lui, Lui en personne, ben Bloom Élie, au sein d’une nuée d’anges, s’élevant dans la gloire de la lumière…” Et Joyce termine avec ce détail, parce que le lyrisme théologique n’interdit pas la précision géométrique, “at an angle of fortyfive degrees, avec un angle de quarante-cinq degrés”.

– Ah ah, j’avais oublié le détail. Mais dis-moi, jouer avec Homère, c’est une chose, parodier la Bible, c’en est une autre, ça a dû choquer diablement.

– Certes, et cela n’a pas arrangé ses problèmes de censure. Le personnage du Citoyen concentre tous les vices et les excès des nationalistes catholiques de l’époque. Il y a quelque chose de rabelaisien chez ce géant irlandais, mais version détestable, il est raciste, antisémite, violent, alcoolique, sale, borné et, en bon cyclope, il n’a jamais qu’un seul point de vue ; tout est toujours radical et unilatéral chez lui. Quant à Bloom, c’est la première fois qu’on le voit vraiment s’énerver et en venir presque aux mains dans une scène épique et grotesque. On rit, mais certains propos sont odieusement antisémites.

– Dis-moi, Nadja, Joyce n’était pas juif, mais est-ce que son personnage l’est ?

– Leopold Bloom est-il juif ? La question est vraiment intéressante et les commentateurs ne s’accordent pas. Pour ma part, je dirai qu’il est anti-antisémite, ce qui l’anime au plus profond, c’est le refus de toute forme d’intolérance. Si on regarde le texte de près, ça se complique un peu. Plus haut le Citoyen demande à Bloom sa nationalité, il répond qu’il est irlandais et, alors qu’on ne lui demande pas, il ajoute appartenir à une race détestée aujourd’hui encore, une race volée, insultée et persécutée en ce moment même. Il le sait bien, dans son dos, on le traite de sale Juif. Et pourtant, tout laisse à penser qu’il n’est pas juif. Il n’a aucun interdit alimentaire, il ne pratique aucun culte, il ne prie pas et connaît mal la Bible.

– Il fréquente les églises, non ?

– Oui, et il dit s’être converti au catholicisme pour épouser Molly, mais ça ne l’empêche pas de penser du mal des religions en général. Il y a un très bel épisode sur ce sujet, les Lotus-eaters, les Lotophages…

– Ton chapitre préféré, non ?

– Oui ! Comment le sais-tu ? Ce sont des pages pleines de parfums et de concepts qui font tourner la tête. On y lit un passage sur les drogues et les paradis artificiels qui anesthésient le peuple et lui permettent de supporter le réel sans se rebeller, comme les fleurs de lotus chez Homère, faisaient perdre la mémoire et aveulissaient. À côté de l’alcool et des jeux, la religion est un de ces stupéfiants, selon Bloom, stupéfiant efficace et spectaculaire car à Rome, ils ont un sens aigu de la théâtralisation, tout y est pour fasciner et hypnotiser : scénographie, musique, costumes, histoires terrifiantes.

– Ça sent son Marx, non ?

– Peut-être, d’ailleurs Bloom cite Marx comme Juif célèbre, mais il n’est pas certain que Joyce l’ait lu de près et Joyce est un Marx plus drôle et inventif, je trouve. Autre détail d’importance, Bloom n’est pas circoncis. On l’apprend après l’histoire du feu d’artifice sexuel, vous irez vérifier dans quelle circonstance gênante, ça vous parlera plus qu’à moi. Mais au-delà de l’anecdotique, c’est la question de l’identité qui est en jeu. I am a… a what? Je suis un… un quoi ? Vous vous souvenez, le message que Bloom veut laisser à Gerty dans le sable. Je suis un… un franc-maçon, un cocu, un Irlandais, un voyeur, un Juif… Un juif, c’est bien ce que Bloom clame haut et fort dans le pub devant le Citoyen qui envoyait depuis un moment des piques antisémites.

– On a donc la réponse.

– Hum, je pense qu’on ne doit pas le croire sur parole, on ne doit pas le prendre au pied de la lettre. Qu’est-ce que cela signifie, dire que l’on est juif ?

– Ça me fait penser à ce que tu disais de l’Africain, Dad, j’ai l’impression que le Juif n’existe pas.

– En effet, ou alors, s’il “existe”, c’est comme un fantasme dans l’esprit et les mots des antisémites. Ce qui ne les empêche pas de le définir précisément : le Juif est riche et pingre, puissant et manipulateur, très reconnaissable physiquement, il semble même que les chiens l’identifient à l’odeur.

– C’est dégueulasse !

– Oui, c’est immonde et Bloom veut combattre l’injustice plus que défendre une prétendue communauté. Je dirais qu’il devient juif chaque fois que l’on s’attaque aux Juifs, comme il faudrait devenir femme face à chaque misogyne.

– Très intéressant, vraiment merci Chérie pour cette leçon particulière qui donne à penser. Bon, c’est l’heure pour nous de prendre la route tranquillement pour Ljubljana.

– Alors bonne traversée du Karst, mes Amours. Et je n’ai pas oublié que vous m’avez demandé un extrait de Mon Karst de Scipio Slataper. Je vous enverrai un audio.

– Merci, Mam, tu es trop bonne, et moi, je n’ai pas oublié que je dois faire découvrir Fakear à Dad. Ça se mariera sûrement très bien.

*****

– C’est quand même délirant tous ces livres qu’elle a lus, Mam. Et surtout les livres des écrivains italiens, les poètes de la tristesse. Je croyais que c’était une spécialiste de littérature sud-américaine.

– Ta mère a plusieurs spécialités et plusieurs étagères dans sa bibliothèque, mais la littérature italienne, a été une étape importance dans sa vie intellectuelle et, je dois ajouter, pour son équilibre psychologique.

– Vas-y, raconte !

– Tu ne te souviens peut-être pas de son cousin Igor. Ils ont grandi ensemble à Saint-Pétersbourg – qui s’appelait encore Leningrad –, il était un peu amoureux d’elle ; ils étaient inséparables et tout le monde disait qu’ils se marieraient. Quand Nadja a quitté la Russie – elle s’appelait encore Elena –, ça a été un traumatisme pour lui. En fait, il ne s’en est jamais remis. Ça a été une séparation géographique, mais avec le temps, c’est devenu aussi une rupture idéologique. En grandissant, Igor est devenu nationaliste et slavophile et s’est mis à détester viscéralement tout ce qui plaisait à Nadja : les droits de l’homme, la laïcité, l’art contemporain, la liberté sexuelle, le féminisme…

– … le mariage pour tous, la musique pop… En gros, l’Occident était devenu l’amant de Mam et le cousin Igor était fou de jalousie. C’est ça, non ?

– En un sens, oui. Heureusement, le téléphone portable n’existait pas encore, autrement, il l’aurait harcelée jour et nuit. Il lui écrivait quand même presque toutes les semaines pour essayer de la détourner du démon occidental, ça commençait par des arguments politiques et philosophiques, mais ça finissait toujours par des insultes contre sa famille : des traitres, des vendus, des dégénérés, enfin tu imagines.

– Mais tu existais déjà, toi ? Je veux dire dans la vie de Mam.

– Au début, non, puis on arrive aux années de classes préparatoires, et là, entre Proust, Joyce et moi – sans que l’on puisse départager l’importance relative de chacun… –, Nadja n’avait plus une seconde à accorder à son cousin, elle ne répondait même plus à ses lettres. Quand elle a intégré Normale Sup, il entrait à l’École supérieure du KGB, ensuite leurs vies n’ont cessé de diverger. Et on arrive, dix ans plus tard, au putsch de Moscou, au mois d’août 1991, il est alors jeune officier du KGB.

– Euh, sorry Dad, je devais être absent quand on a vu ça en cours, ça ne me dit absolument rien.

– Il faut dire aussi que ça a été un moment de grands changements sur une petite période. Un Comité d’État pour l’état d’urgence est constitué et tente de renverser le président Mikhaïl Gorbatchev.

– Ah, lui je connais, glasnost, troïka et tache de vin. Et donc ?

– Igor ne participe pas directement, il attend mais soutient en silence, en compagnie d’un certain Vladimir Poutine qui était alors lieutenant-colonel du KGB, me semble-t-il. De Saint-Pétersbourg, ils assistent, impuissants et malheureux, à l’échec du putsch et à l’arrestation du président du KGB, Vladimir Krioutchov, qui était l’un des putschistes, leur directeur et leur maître à penser. Quelques mois plus tard, l’URSS s’effondre. C’est à partir de ce moment qu’Igor a commencé à vraiment délirer, il parlait de démembrement géopolitique et d’“amputation amoureuse”.

– Comprends pas !

– Tu vas comprendre. Igor va suivre Poutine à distance, mais avec fidélité et admiration. Quand Poutine est nommé président, en 1999, Igor pense que quelque chose de grand est en train de naître. Il recommence à écrire des lettres passionnées à ta mère, la suppliant de rentrer et de participer à la renaissance de la Grande Russie et à la fin de l’humiliation par l’Occident, ce qui voulait dire aussi, après le “viol”, guillemets, “rentrer se purifier en portant et enfantant un petit Vladimir”.

– Noooon ! Mais c’est un grand malade ! J’espère que tu exagères, Dad.

– Absolument pas et j’oublie même de nombreux détails. Attends, ce n’est pas fini, avec la suite, on rentre dans les actualités. En 2014, la Crimée est “justement réunifiée” à la Russie, et comme l’Europe ne dit rien, c’est une nouvelle preuve qu’Elena doit rentrer et quitter ce monde corrompu et décadent qui sort de l’Histoire. Un processus légitime de réparation est en marche. L’Europe lui avait “volé son Elena”, ils allaient être “réunifiés”, eux aussi.

– Waouh ! Complètement détraqué le gars Igor, ça fait peur !

– Et pour l’invasion de l’Ukraine en 2022, c’était une reconquête juste et il parviendrait lui aussi à “reconquérir son amour natal”. En 2022, il avait déjà plus de soixante ans.

– Argh… total psychopathe ! C’est énorme, cette histoire, Dad !

– On ne t’en a jamais parlé, parce qu’on n’en parle jamais à personne. Ça a été vraiment difficile et douloureux.

– J’avoue. Mais je ne vois pas le rapport avec la littérature italienne.

– J’y viens. C’est à la fin des années quatre-vingt-dix que Nadja a compris qu’aucun rapprochement ne serait plus possible, mais avec Igor disparaissait aussi une certaine Russie. La terre de son enfance, le monde de ses grands-parents. En septembre 1999, avec les attentats meurtriers, la rupture a été totale et définitive.

– Les attentats ?

– Oui les attentats faussement attribués à des terroristes tchétchènes, mais très probablement organisés par le pouvoir russe et plus certainement par le KGB – qui était devenu le FSB – avec une possible responsabilité d’Igor. Nadja commença alors à faire le deuil de la Russie. Elle est passée par des moments éprouvants, enfin, pour être plus explicite, elle a fait une dépression sévère. On était alors à Rome, elle enseignait la littérature russe. Elle a dû s’arrêter pendant une année universitaire complète et elle s’est mise à lire les poètes italiens, tu sais, ceux que tu aimes tant, tous plus mélancoliques les uns que les autres, qui parlaient de l’exil, de la guerre, de la pauvreté, puis plus tard du fascisme, de la déportation, des camps de concentration … Eh bien, va y comprendre quelque chose, ça l’a guérie et elle a retrouvé son humour et sa joie de vivre… juste à temps pour t’accueillir, tu allais entrer dans notre histoire à nous, petite histoire mais si belle.

– Ouf ! Bon, pour changer d’ambiance, je vais te faire écouter quelque chose de plus joyeux.

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16 janvier 2026 5 16 /01 /janvier /2026 03:38

Nov texta. Trieste contextait.

“Salut Moby j’avance je quitte bientôt Trieste je serai en Serbie dans quelques jours. J’avance aussi dans Moby-Dick d’ailleurs je préfère que tu navigues sur le Françoise-Sagan que sur le Pequod ! J’ai écrit à Olga pas de réponse. Je n’ai pas oublié pour ton plan C ou P je crois que j’ai compris. À plus”

Aucune réponse non plus d’Alomè, vraiment, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Je sais pas, peut-être que je vais lâcher l’affaire. Enfin, facile à dire… C’est beau quand même ce café !

“Jolie Vera, je suis dans un café-librairie, tu adorerais. Je suis sûr que tu verrais plein de choses que je ne vois pas, comme d’habitude. Les analyses de Diego, ça donne quoi ? Et son œil droit, ça va mieux ?”

Je ne sais pas pourquoi, je sens comme une sorte de malaise quand je pense à Vera, je voudrais lui dire pour Alomè. Peut-être qu’un jour je reviendrai avec elle à Trieste, c’est une ville pour elle. Ça se bouscule pas mal dans ma tête et quelquefois je regrette un peu mon insouciance d’avant. Pas très glorieux, je sais, mais je me demande si je suis fait pour l’aventure ; je crois que je ne suis pas assez fort pour tout ça, les rencontres, les émotions, les changements, l’état du monde et la conscience de tout ça, oui surtout penser à tout ça. En même temps, je n’aurais pas pu passer ma vie, allongé à l’ombre sous la barque de Diego. Oui, la conscience de tout ça, c’est ça le problème. C’est à cause de mes lectures aussi parce que dans les livres, tu ne peux pas passer ton temps à dire ce que les gens font : il se leva, il se gratta, il regarda le ciel, il a eu mal aux pieds, il a eu faim, il mangea des churros, il s’allongea sous la barque… si tu écris un livre comme ça, tu es mort, personne ne le lira, alors tu écris ce que tes personnages pensent et ça fait penser les lecteurs à l’autre bout. En plus, c’est bizarre, mais moi, penser, ça me rend toujours un peu bizarre, enfin oui, bizarre, un peu triste ou comment dire, pas insouciant. Allez, je vais marcher un peu. Tiens, giardino pubblico à trois minutes, je vais bien trouver un banc à l’ombre qui ressemble à la barque de Diego. Diego, j’aime bien penser à lui, ça me fait arrêter de penser… enfin, je me comprends.

“Dad, j’ai quitté le café, je suis au giardino pubblico Muzio de Tommasini. Tu remontes sur deux cents mètres la via Cesare Battistini, tu verras de loin une grande statue très moche et très imposante, c’est l’entrée. Après, tu me cherches. Indice : je ne suis ni à la patinoire ni aux jeux d’échecs. J’ai hésité entre trois têtes… Facile !”

*****

Nadja envoyait. Nov et Swann reçurent.

“Mon Nov des océans, quelle curieuse coïncidence, tu me parles de l’énigmatique Élie de Melville et presque au même moment, je reçois un message de ton père qui m’interroge sur l’extravagante métamorphose de Bloom en… Élie à la fin de l’épisode du Cyclope d’Ulysse et cela, apparemment sans concertation. Donne-moi un peu de temps, il est trois heures du matin ici, on s’appelle bientôt.”

“Chéri, je ne reconnais plus notre tout-petit qui se passionne pour la littérature et les idées. Je suis tellement heureuse pour lui, j’espère seulement que ce voyage ne va pas me le kidnapper. Pardon, je retire cette idée idiote d’une maman qui croit pouvoir retenir le temps qui s’évade et l’être qui devient. Je crois qu’il apprécie ces moments passés avec toi. Mon grand amour, que vous me rendez la vie belle et riche ! Et je ne te dirai pas que je crains que tout cela cesse parce que tu me fâcherais – et avec raison. À tout bientôt mon Grand Prince.”

*****

Nov et Swann se promenèrent. Nadja appelait.

– Coucou Mam, si je compte bien, tu n’as pas beaucoup dormi.

– C’est-à-dire que je dois faire des heures supplémentaires pour satisfaire l’insatiable curiosité de mes deux étudiants préférés.

– Ah ah, désolé, Mam, mais bon, je n’attends pas une thèse de mille pages non plus. Tiens, regarde, est-ce que tu devines où on est ?

– Oh, un parc ! Approche un peu… Ah, le jardin aux bustes ! Zut, son nom m’échappe… Montre-moi… Joyce, bien sûr, Svevo, Saba… celui-là, je ne le reconnais pas ?

– Pourtant c’est ton chouchou, il a un nom de parking, Virgilio Giotti ! et celui-là… comment ?… Scipio Stalaper.

– Ah oui, Scipio Slataper. Mon dieu, combien cette ville a-t-elle hébergé d’auteurs magnifiques ! Il mio Carso, Mon Karst, je ne sais plus comment ça a été traduit ; il s’agit du plateau du Karst que vous allez traverser pour aller en Slovénie, mais c’est de la géographie lyrique et l’écriture est belle et tourmentée comme les paysages. J’essaierai de vous trouver un passage. Le Karst est blanc et noir, blanc comme le lait des nourrices slovènes et les champs de calcaire, noir comme les pins et les failles où furent jetés les rebelles exécutés par les fascistes.

– Mouais, je sens qu’on va encore se bidonner. Plus je lis tes poètes, Mam, et plus j’aime Joyce.

– Voilà qui tombe bien puisqu’à la demande expresse de ton père, nous allons rouvrir Ulysse trop vite refermé. J’ai ri cette nuit en recevant vos deux messages sur Élie à dix minutes d’intervalle.

– En effet, quelle coïncidence, c’est curieux comme tout s’enchaîne, c’est à croire que notre histoire est déjà écrite.

– Chéri ! je ne te reconnais pas, aurais-tu troqué tes amis hasard et nécessité pour le grand Narrateur omniscient !

– Non, non, rassure-toi, mais le hasard a parfois des airs de destin. Alors, nous t’écoutons.

– C’est intéressant ce rapprochement entre les deux Élie de Melville et Joyce, je n'y avais jamais pensé, il faudrait ajouter celui de la Bible, d’ailleurs. Elijah, donc Élie, fait un passage éclair dans Moby-Dick, juste avant le départ du Pequod et ne réapparaît pas. C’est au moment où Ismaël et son ami vont embarquer ; à plusieurs reprises ils sont abordés par un inconnu patibulaire aux allures de mendiant, un ancien marin qui semble détenir un secret terrible sur le capitaine Achab et leur demande s’ils sont bien sûrs de vouloir embarquer ; il suggère sans affirmer et parle de manière énigmatique. J’ai vu que tu avais une traduction ancienne, Nov.

– Oui, c’est mon ami Moby qui m’a donné le livre, il est dédicacé et annoté, j’y tiens.

– C’est parfait comme ça, quand tu le reliras, tu pourras comparer avec l’excellente traduction de Jaworski. Je t’envoie aussi le texte anglais en PDF.

– Ah ah, Mam, je t’adore. Merci pour l’attention. Le plus drôle, c’est que tu dis ça très sérieusement. Les chats font parfois des chiens. Bon, on t’écoute.

– « “Morning to ye! morning to ye!” he rejoined, again moving off. “Oh! I was going to warn ye against—but never mind, never mind—it’s all one, all in the family too;—sharp frost this morning, ain’t it? Good-bye to ye. Shan’t see ye again very soon, I guess; unless it’s before the Grand Jury.” » Je traduis rapidement, mais il n’y a pas de difficultés, c’est Élie qui s’adresse à Ismaël et Queequeg : « “Bien le bonjour, bien le bonjour, répliqua-t-il, s’éloignant à nouveau. Oh ! j’allais vous mettre en garde contre… mais c’est pas la peine, pas la peine… ça changera rien, et ça restera dans la famille… ça gèle dur ce matin, non ? Allez, salut. Vous reverrai pas de sitôt, j’imagine, ou alors ce sera devant le Grand Jury.” » Et encore un petit paragraphe : « And with these cracked words he finally departed, leaving me, for the moment, in no small wonderment at his frantic impudence. Et sur ces mots de cinglé, il partit enfin, me laissant à ce moment déconcerté par son impudence délirante. »

– Et donc, c’est un cinglé ou un prophète ?

– Disons qu’il sème le trouble et attend sans doute qu’on lui demande de partager son terrible secret, mais ça fonctionne mal et Ismaël, après une émotion passagère, refoulera ses hésitations et ses inquiétudes.

– D’accord, donc c’est vraiment un barjot ?

– De façon paradoxale, Élie le détraqué marque une rupture, on passe d’un monde à un autre, on passe d’une certaine logique terrestre à une folie qui va régner à bord. Cette folie, c’est la volonté de vengeance qui anime Achab et qui va contaminer tout l’équipage, Achab n’a pas embarqué pour pêcher la baleine, mais pour tuer Mo…

– Mam ! Non ! Arrête, tu ne vas pas me spoiler l’histoire… Je ne vais pas lire les sept cents pages qui restent si je connais la fin. En fait, ça me suffit ton explication, merci.

– Pardon, mon baleinou, je m’arrête là alors. Et puis tu sais, parfois les prophètes se trompent ou annoncent des événements qu’on attend toujours deux mille ans plus tard.

– On va dire ça comme ça. Et donc c’est le même Élie chez Joyce ?

– Oui, c’est le prophète Elijah. C’est dans l’épisode Cyclops. Un de mes épisodes préférés.

– Mam, tu as dit ça de tous les chapitres que tu nous as lus !

– Ah bon ? En effet, ce n’est pas très logique. Ce passage est un des plus drôles, c’est aussi une réflexion sur l’antisémitisme et la xénophobie.

– Oui, c’est pour cela que je voulais t’entendre. Tout à l’heure à la synagogue, j’ai assisté à une conversation intéressante entre le rabbin qui nous servait de guide et un touriste irlandais. L’Irlandais lui a demandé ce qui distinguait un Juif italien d’un Juif slovène ou irlandais, malheureusement, le rabbin parlait vite et dans un mélange d’italien, de triestin, de slovène et d’anglais, tu imagines, et je n’ai pas tout compris. En plus, il a répondu en éclatant de rire, ce qui n’a pas aidé à la compréhension. J’ai entendu quelque chose comme : nous les Triestins, quand on sort du pub, à la différence de vous, les Irlandais, nous prenons le tramway ou le kavalir et non pas… là, j’ai cru entendre quelque chose comme carro di fuoco et turbine ? Puis le rabbin a subitement repris son sérieux pour ajouter, “Elia salí al cielo. Due, Re, due”.

Nadja riait. Nov grimaça.

– C’est tordant. En effet, oui tu as bien vu, c’est une allusion au cyclope de Joyce qui lui-même reprend l’épisode de l’ascension d’Élie dans le deuxième livre des Rois de la Bible.

– Suis mort de rire ! Et la turbine de l’histoire ? Mam, tu pourrais expliquer un peu, please. En commençant par la Bible. Je sais, ça étonne toujours, mais je ne l’ai pas lue.

– D’accord. Alors Élie est un prophète juif qui a des soucis avec le roi Achab, mais ne mélangeons pas tout. Dans une parodie burlesque, Joyce reprend l’ascension du prophète rappelé par le Seigneur qui l’enlève dans un charriot de feu et un tourbillon – c’est le turbine italien. La scène se passe dans un pub, Bloom fait face au Citoyen, version joycienne du cyclope, ils finissent par s’insulter à propos des Juifs. Le cyclope Polyphème d’Homère jetait des rochers sur Ulysse, le Citoyen jette une boite de biscuits en fer-blanc. Je commence par la fin parce que c’est inénarrable, mais il faudra remonter l’histoire. Voici le texte, c’est le tout dernier paragraphe : le Citoyen poursuit Bloom jusque dans la rue en l’insultant, il lance son chien enragé à sa poursuite, les badauds, les prostituées, tous surexcités hurlent et rient, sans parler de la boite de biscuits qui dégringole la rue dans un vacarme de ferraille : “c’était mieux que n’importe quel drame merdique au Queen’s Theater” (excellente traduction de Tiphaine que je lui chipe).

– C’est dingue comme c’est visuel, ça ferait une B. D. de fou. J’imagine Manara… Et après ?

– Après, un miracle se produit.

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9 janvier 2026 5 09 /01 /janvier /2026 03:40

– Oui, la situation Dad, le gros bordel mondial, qu’est-ce que tu en penses ? Je ne sais pas par où commencer, la famine au Darfour, les femmes en Iran, les bidonvilles à Manille ou à Rio, les manifestations en Serbie, Trump et ses milliards, Poutine et ses guerres, la Chine qui louche sur Taïwan, l’Europe empêtrée dans les belles idées, la France qui ne s’aime pas… Dis, c’est moi ou ça va vraiment mal ?

– Tu pourrais poursuivre la liste et ajouter la dégradation accélérée de la biodiversité. Écoute, je pense qu’on pourrait mieux faire, mais on a vu pire.

– Je m’en doutais. Les optimistes de ton genre sont à rajouter sur la liste des espèces en voie de disparition…

– … et à protéger alors ! C’est vrai, je suis né optimisme et je le resterai. Voilà comment je vois les choses. Je schématise parce qu’il faudrait y passer des heures. On peut essayer de penser par blocs géopolitiques, comme tu le fais, mais tout est de plus en plus intriqué dans des réseaux complexes d’oppositions, de dépendances, d’alliances, de domination. Sans compter ce curieux phénomène que j’appellerais la “fractalisation” du monde géopolitique.

– Euh, tu m’as perdu là, tu veux dire fracturation…

– Les fractures existent, oui, mais il y a autre chose. Chaque fois qu’on zoome, on découvre de nouveaux blocs qui répètent des structures d’opposition. Prends l’opposition Europe vs Russie, zoome sur l’Europe, tu vas vite tomber sur une opposition Hongrie russophile vs France russophobe, mais zoome encore sur la France, tu trouveras de nouvelles oppositions entre anti et pro-russes et chez les pro-russes, tu verras de nouvelles oppositions politiquement irréconciliables.

– À ce rythme, tu vas te retrouver au niveau des familles, peut-être même des individus. Je pense que c’est Melville qui a raison, on est tous un peu fêlés et on a sacrément besoin de réparations.

– Bien sûr, réparer, soigner et entretenir, en permanence et à tous les niveaux. Et dans soigner, il y a prendre soin.

– Oui et ce n’est pas notre spécialité ! Bon, tu ne voudrais pas dézoomer un peu.

– D’accord. Prenons l’angle de l’histoire et du rapport au temps. À l’Est – notre Est, évidemment, mais penser sans boussole est impossible –, donc, on a un Poutine obsessionnel, il a l’esprit corrompu par un excès de mémoire. Il ne peut envisager la Russie sans sa glorieuse histoire impériale et soviétique, mais cette hypertrophie pathologique du passé s’accompagne malheureusement d’une obsession à vouloir le restaurer et cela ruine toute possibilité d’avenir libre. Pire encore, il entraîne dans son projet fou tout un peuple, et un peuple qui nous tient particulièrement à cœur, tu t’en doutes.

– Oui, je sais.

– Si on regarde de l’autre côté, on a un Trump qui se moque du savoir, à l’inverse, et de tous les savoirs, l’histoire comme la littérature ou la science, et il plaque ses délires de grandeur sur un présent qu’il ratatine. Il y a là un défaut de sens historique et il veut tout renommer.

– D’accord, et on va où avec ça ?

– À partir de là, ce sont des hypothèses. Je crois que le trumpisme ne survivra pas à Trump, son successeur déclaré, J. D. Vance n’a pas son aura et surtout, c’est un ancien pauvre, à peine millionnaire, il ne fait pas rêver.

– Ça voudrait dire qu’on n’en a plus pour très longtemps. On verra très bientôt si tu as raison. Moi, je n’ai pas trop d’idée, mais je déteste ce que Trump dit et pense du Mexique et surtout ce qu’il fait aux Mexicains.

– Je pense que l’Amérique du Nord maintiendra un leadership économique relatif, notamment grâce à l’IA et aux biotechnologies, et qu’elle retrouvera, dans une certaine mesure et avec le temps, son rôle de chef d’orchestre du bloc occidental. À l’intérieur, grâce à des institutions fortes et une alternance politique, elle évitera le chaos auquel aurait pu conduire le trumpisme.

– Toujours ton optimisme. On va vite vérifier ça, dans un an ou deux ans. J’ai quand même du mal à imaginer les States sans Trump tellement il occupe le terrain.

– Et culturellement parlant, l’Amérique continuera à fournir des prix Nobel en nombre et à inonder la planète avec des objets et des pratiques sans intérêt. Elle continuera d’être à la fois critiquée et imitée.

– Bob Dylan et Coca-Cola. Et de l’autre côté ?

– Je suis malheureusement plus pessimiste. J’ai peur que la Russie ne vive sa troisième désintégration en un siècle. On dit parfois que la Russie perd son âme, ce n’est pas mon vocabulaire. Je dirais plutôt qu’elle perd son esprit et ses esprits, elle ne pense plus et ne laisse plus penser. Comment un historien peut-il encore travailler librement ? comment un musicien ou un peintre peuvent-ils créer ? Il y a eu une contre-culture, mais aujourd’hui, elle est étouffée ou s’exile. Et ça, c’est une nouvelle triste et inquiétante. J’irais même jusqu’à dire qu’un processus de décivilisation est en marche à cause de la guerre qui est un terreau pour les pires travers humains.

– Oui mais peut-être qu’il y a des Russes qui se taisent parce qu’ils ont peur, ce qu’on peut comprendre, mais qu’ils sont franchement contre Poutine et contre la guerre.

– Bien sûr, certainement, et ils sont nombreux, mais en plus de la guerre à l’extérieur, il y a un travail sous-terrain, puissant et efficace de poutinisation des esprits. Et cela depuis des années, dans les programmes scolaires, à la télévision, dans la promotion d’un art officiel, alors tu imagines ce que pense et aime un jeune de quinze ans aujourd’hui. Les États-Unis guériront rapidement, pour la Russie, le pronostic vital est engagé, si j’ose dire, et elle risque de se figer dans un autoritarisme sans dehors ou d’exploser encore. Je ne sais pas ce qui est le plus à craindre.

– Bon et tu as d’autres bonnes nouvelles. Fais-moi voyager, Dad !

– Pour ce qui est de la Chine, je ne suis vraiment pas qualifié, c’est un monde, c’est un univers et il faut rester modeste quand on en parle. Il me semble qu’il va falloir s’habituer à leur domination économique. Les dirigeants chinois commettent néanmoins une erreur, si je peux me permettre. Je pense qu’ils sont en train d’effacer ou d’oublier, disons de négliger leur culture plurimillénaire. On avait de très bons copains chinois quand on était étudiants et déjà, nous avions été frappés de constater qu’ils ne comprenaient pas mieux que nous les écrits des vieux sages taoïstes. Et puis, je me trompe peut-être, mais dans les Instituts Confucius qui ont ouvert dans le monde entier par milliers depuis vingt ans, tu sais, un peu sur le modèle des alliances françaises, eh bien la culture qui y est enseignée tourne souvent autour du nem et du tai-chi. D’ailleurs, de notre côté, quand on apprend le mandarin, c’est plus dans l’optique de mieux commercer que de lire Gao Xingjian.

– C’est vrai ça. On avait un cours d’anthropologie qui faisait hurler Vera, on y apprenait ce qu’on devait dire et ne pas dire dans un repas d’affaires avec des étrangers. Rassure-toi, Dad, je n’ai pas été corrompu, j’ai régulièrement séché le cours… Bon, on continue le petit tour du propriétaire, tu as oublié une région, non ?

– Plusieurs même. L’Afrique, d’abord. Mais justement, ce qui nous empêche de comprendre ce qu’il s’y passe, c’est cette façon que l’on a encore de la penser comme un bloc. L’Afrique a une réalité géographique, soit, mais l’Africain n’existe pas.

– Je ne comprends pas !

– Il n’y a pas d’identité africaine, il n’y a rien de commun entre un Libyen, un Ivoirien, un Éthiopien, un Sudafricain ou un Malgache et c’est l’erreur que l’on a commise pendant longtemps. Et il n’y a probablement pas grand-chose de commun non plus entre un habitant de Lagos et un paysan du nord du Nigeria. Sais-tu que l’on dénombre plus de deux mille langues sur le continent et presque cinq cents seulement au Nigeria ?

– OK j’ai compris, c’est complètement stupide de dire les Africains sont ceci ou cela. Faudra que je fasse attention parce que ça m’arrivait de dire des choses comme ça. Pourtant, je devrais le savoir, parce que j’ai bien vu, comme tu dis, que le Mexicain n’existe pas. Si je pousse le zoom au maximum, je vois l’incroyable différence entre Vera et son père Diego, ils appartiennent à deux mondes, et le plus incroyable, c’est que ça ne les empêche pas de vivre ensemble, de se comprendre et de s’aimer.

– C’est vrai, c’est un bel exemple. Bon, il reste l’Europe, j’ai aussi une théorie et plutôt optimiste… mais ça sera pour une autre fois, il est neuf heures passées, c’est l’heure de la visite guidée de la synagogue.

– Déjà !

– Tiens, c’est curieux ! ça fait le troisième message que je reçois de François de Luche, il a encore retardé notre rendez-vous à l’ambassade et il ajoute, “désolé, ce sera expéditif, je suis très pris”. Je me trompe sûrement, mais j’ai l’impression que je le dérange vraiment, alors que c’est lui qui m’avait proposé de passer le voir à Ljubljana quand on s’est vus à Paris.

– T’inquiète, il doit être surbooké. Et merci pour le cours d’histoire.

– Non, non, ce n’est pas un cours, il faudrait développer et nuancer et c’est plus de la géopolitique-fiction que de l’histoire. Dis-moi, Nov, si tu préfères rester au café, je comprendrais. En plus, ça devient inutile de partir avant midi, ça nous laissera le temps d’aller voir le musée juif après, ça t’intéressera sans doute davantage.

– D’accord pour rester au café. Je vais aller chercher mon Moby dans la voiture et passer quelques coups de fil. Bonne visite, Dad. J’aime beaucoup nos conversations.

*****

Swann visita. Nov lisait.

Trieste, café San Marco. Jour 3, 9h30.

Melville, Moby, 19, “Le prophète”. Bon, ça traîne, Ismaël et Queequeg n’ont toujours pas embarqué. Un certain Élie, oiseau de mauvais augure, essaie de les dissuader d’embarquer, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas la référence, mais il ne m’inspire rien de bon, cet Élie. En tout cas, ce n’est pas le genre de type avec qui tu as envie de partir en vacances. “Il était misérablement vêtu d’un veston passé, de pantalons rapiécés, et d’un lambeau de mouchoir noir autour du cou. Une petite vérole confluente avait inondé son visage et l’avait abandonné, tel le lit d’un torrent d’où les eaux ruisselantes se sont retirées, couturé de nervures compliquées.” Magnifiquement répugnant ! Chapitre 20, “Grande animation” : ça s’agite, mais on est toujours à quai. Chapitre 21, “Nous embarquons” : pas trop tôt, on est déjà page deux-cent-cinquante-et-un ! Chapitre 22, “Joyeux Noël”, on lève l’ancre et les deux pilotes font sortir le Pequod du port avant de le quitter et de le livrer à la “solitude océane” : “Le navire et la chaloupe s’écartèrent et entre eux s’engouffra le vent humide et froid de la nuit, un goéland les survola en criant ; les deux coques roulèrent sauvagement. Le cœur lourd, nous poussâmes trois hourras et, pareils au destin, nous plongeâmes aveuglément dans la solitude océane.” Bon, quatre chapitres, ça suffit pour aujourd’hui ; il en reste quand même plus de cent… et on n’a toujours pas vu le capitaine Achab !

Pensée du jour. Les départs sont souvent glorieux, mais comment se passera le retour ? S’ils rentrent un jour. Logiquement, comme c’est Ismaël le narrateur, ils devraient rentrer. Je ne connais pas la fin…

*****

encore une question qui m’intéresse directement, partir, oui parce que je suis parti, ça ne vous a pas échappé et partir, ça fait rêver, enfin il y a aussi des départs forcés et violents, mais je pense aux voyages, là, ça fait rêver et je suis sûr que ça fait écrire aussi, ils doivent avoir écrit des centaines de livres sur le sujet parce que les humains aiment les livres, les rêves et les voyages, donc ça, c’est partir, mais revenir, il a raison Nov, revenir c’est rarement un sujet parce que rentrer à la maison, ça ne fait pas rêver, c’est ce qu’Assenzia a bien compris, je me souviens de l’histoire de la tante d’Alomè qui m’a secoué, alors, au début peut-être, on les accueille et on les fête, ceux qui rentrent, ceux qui reviennent, les revenants quoi, mais rapidement on leur reproche d’être partis, il y a ceux qui racontent et il y a ceux qui se taisent, ceux qui ne peuvent pas raconter, parce que c’était horrible ou parce que c’était sublime – là, je pense au héros de Soie, Hervé Joncour (je suis comme Nov, j’aime bien ce livre) qui se tait –  dans les deux cas, on leur en veut, de se taire ou de parler, on leur en veut d’être un peu encore là-bas et de croire que c’est facile de rester, c’est parfois très difficile de rester, en plus on n’a rien à raconter, un jour, je reviendrai, je rentrerai, à Hawaï, avec les autres nuages, avec les surfeurs, j’espère qu’on me parlera encore

*****

Nubecito méditait. Nov texta.

“Coucou Mam. On est encore à Trieste on part vers midi. Dad visite la synagogue moi je bois un cappuccino avec Herman. D’ailleurs Mam c’est qui Élie dans Moby ?”

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2 janvier 2026 5 02 /01 /janvier /2026 03:53

Swann s’endormit. Nov lisait.

Mince, où est-ce que j’en étais déjà ? Il va falloir que je relise encore le même chapitre. Moby, chapitre 16. Non, déjà lu. Chapitre 17, ah oui, je me souviens de cette phrase que j’avais soulignée : “nous avons tous la tête lamentablement fêlée d’une façon ou d’une autre, et nous aurions besoin de réparations.” Voilà, chapitre 18 : “Sa marque”.

Trieste, hôtel Savoia. Jour 3, 0h15

Donc, Ismaël a choisi son baleinier, le Pequod, il y conduit Queequeg pour qu’ils embarquent. Mais l’armateur, le capitaine Peleg, refuse que monte à bord un “cannibale” qui “n’a pas non plus été baptisé comme il faut sinon cela aurait lavé un peu de bleu du diable qu’il a sur la figure”. Waouh ! quelle violence ! Alors, Ismaël fait un beau discours sur tous les humains qui appartiennent à la même « grande et éternelle première Congrégation de l’universelle adoration » et fait douter le capitaine. Queequeg lève les dernières hésitations du capitaine en prouvant qu’il est un harponneur hors pair, il vise et atteint une petite tache de goudron qui flottait au loin. Le « fils des ténèbres » est enrôlé, il est païen et le restera, mais finalement, ce handicap initial deviendra une qualité, “les harponneurs dévots n’ont jamais fait de bons marins, ça émousse l’émerillon en eux et un harponneur ne vaut pas un fétu s’il n’a pas le croc aigu.” J’aime bien. Quand j’aurai un peu plus de temps, j’irai voir comment c’est dit en anglais. J’aime bien, mais je ne sais pas interpréter comme Mam ou Vera. Je sens qu’il y a quelque chose d’intéressant là, dans le décalage entre les grandes et belles idées des religions, l’universel, l’éternel, l’âme immortelle, enfin que des trucs énormes, et de l’autre côté, la minuscule et impure tache de goudron qui décide du destin des deux copains. Je sens qu’il y a un truc, mais je ne sais pas comment le dire. Mam, pourquoi tu m’as pas appris à écrire !

*****

Nov dormit. Swann le réveillait.

– Bonjour, Chéri, en forme ? Nous avons à peine une heure et demie de route, je te propose d’aller prendre un petit déjeuner au café San Marco et de visiter ensuite la synagogue avant de partir. Pourrais-tu nous guider ?

– OK vámonos. Direction Antico Caffè San Marco. Que dit Maps ? C’est à cinq minutes. Tout droit, tu prendras à droite via Milano devant Manpower. Voyons un peu ce que dit Wikipédia : café fondé en 1914, toujours été un lieu de rencontre d’intellectuels, blablabla, fréquenté par Joyce, Svevo et Saba. Tiens, comme par hasard, le trio infernal ! Abritait un atelier de confection de faux passeports. Ah ! Enfin un peu d’action ! Était le lieu de rendez-vous clandestin des irrédentistes. Aujourd’hui centre culturel, librairie et restaurant. Euh… irrédentistes, c’est quoi Dad ?

– Au début du siècle, Trieste appartenait à l’Empire austro-hongrois et les irrédentistes défendaient l’idée d’un rattachement à l’Italie de tous les territoires où l’on parlait italien. Disons que c’était une forme de résistance et de nationalisme ; un peu plus tard, Mussolini détournera l’idée pour justifier son fascisme.

– Et donc Trieste est devenue italienne ?

– Oui, après la Première Guerre mondiale. Elle a perdu son statut de plus grand port austro-hongrois pour devenir une petite ville italienne périphérique. Mais l’Italie entrait alors dans son terrible moment fasciste et le nationalisme a franchement viré au racisme. Cette ville multiculturelle et polyglotte que Joyce aimait tant s’est recroquevillée sur elle-même. Le schéma est malheureusement classique, les dictateurs haïssent les différences. Alors on a pratiqué une italianisation forcée, on a réprimé les minorités, notamment les Slovènes, un peu plus tard, c’est la communauté juive qui a été victime de déportation massive. On n’en parle pas souvent, mais il y a eu à Trieste un camp de concentration nazi, la Risiera di San Sabba. C’était un camp de transit, mais aussi un camp d’extermination avec un four crématoire.

– C’est incroyable comment une poignée d’hommes a pu faire autant de mal et aller aussi loin dans l’ignoble. Et après ?

– Après, ça se complique, il faudrait évoquer la ville divisée en zones, Tito, la Yougoslavie, la guerre des Balkans. C’est une période sombre et incertaine, économiquement, culturellement, politiquement.

– Aïe ! C’est Olga, tu sais, mon amie serbe, elle m’a demandé de me documenter sur l’histoire des Balkans avant d’arriver à Belgrade, sinon, je ne comprendrai rien. Je vais faire ça. Et pour finir avec Trieste ?

– Trieste est redevenue italienne et… nostalgique de sa grandeur impériale, selon certains. On en a déjà parlé. On dit souvent que c’est une ville frontière, une ville de passage seulement, qui a du mal à trouver sa place, marginalisée dans l’espace, ballotée dans le temps. Je n’ai pas cette impression. Je pense que les villes sont comme des familles, mais avec des histoires très longues et souvent compliquées. Il y a toujours des souvenirs plus ou moins honteux que l’on voudrait cacher et des rêves qui promettent trop et déçoivent. L’avenir, mais tout aussi bien le passé sont vraiment dociles et généreux, ils vous donnent ce que vous demandez.

– Ah ah, c’est vrai, ça. Ça doit être pour ça qu’on n’a pas tous les mêmes souvenirs des mêmes événements. Mais alors, ça a basculé quand ?

– C’est ce que j’appellerais le moment européen, à la fin des années quatre-vingt. Beaucoup de choses ont changé alors. Tout à l’heure nous serons dans le premier État de l’ex-Yougoslavie qui a déclaré son indépendance, au tout début des années quatre-vingt-dix.

– Et aujourd’hui ?

– Aujourd’hui, pour moi, Trieste est un magnifique petit morceau d’Europe, idéalement situé, entre la mer et la montagne, entre le Nord et le Sud, l’Europe centrale et l’Europe de l’Ouest, ni riche ni pauvre, ni célèbre ni inconnue… D’ailleurs, je connais nombre de Vénitiens qui lui envient cette situation. Peut-être que les Triestins ne seraient pas tous d’accord, mais je pense la ville et la région comme un noyau, je dirais, un centre mais un “centre périphérique”, si cela a du sens. Et j’y sens, comme en Slovénie d’ailleurs, une belle énergie, un nouveau rayonnement, très loin des clichés sur une ville plombée par un passé trop lourd pour elle.

– Oui, je connais ta thèse, que je partage d’ailleurs, on ne construit rien de beau ni de solide sur de la nostalgie.

– Certainement. Bien sûr, c’est important de lire et étudier les classiques, mais on ne doit pas oublier que Trieste fourmille de jeunes écrivains. Regarde, en France tout le monde se désole que l’on ferme les bars et les cafés. Tu as vu ici comme ces lieux sont vivants et beaux ! Et puis Trieste est un centre de recherche scientifique de premier plan.

– Je repense à la nostalgie, Dad. En fait, je me demande si ce n’est pas un truc de génération. Je n’ai aucun pote, ni au Mexique ni en France qui soit “nostalgique”. Mais… je réfléchis… bon… ce n’est peut-être pas pour de bonnes raisons. Je veux dire, ce n’est pas parce qu’on est optimiste ou curieux ou qu’on est seulement attiré par l’avenir, c’est parce qu’on ne connaît pas l’histoire. C’est ça. Et moi le premier. Je pourrais un peu te parler d’Hitler, mais déjà, Mussolini, ce serait plus difficile, et Tito et les Balkans, alors là, franchement, je resterais sec. J’ai l’impression que ma génération, on est fâché avec l’histoire, enfin pas fâché, mais on n’est pas là avec ça. Tu en dis quoi ?

– Comme toujours, il n’y a pas une réponse simple et une conduite claire à adopter. L’histoire, la mémoire, ce sont des questions difficiles, mais il ne faut pas voir ça seulement comme des connaissances savantes qui permettent d’avoir une bonne note à l’examen. La mémoire nous traverse et l’histoire nous déborde. On se rejoint sur cette idée avec Nadja, que nous sommes embarqués dans des mouvements qui nous dépassent. Nous sommes des passeurs ou des passages. Les grands textes, les nations, les cultures confirment que nous ne sommes que des moments ou des fragments d’un gigantesque cadavre exquis dont on ne saisit plus très bien le sens parfois. Mais comme disait joliment Vera, il faut saisir le stylo que l’on nous tend et écrire notre petit bout de texte.

– Oui, c’est une belle idée. J’aime assez. Tiens, tu peux te garer sur le petit parking devant la synagogue. Piazza Virgilio Giotti ! Giotti ? C’est pas le livre qu’on a acheté à Mam ?

– En effet, mais ne m’en demande pas plus, je connais peu l’auteur.

– OK. On commence par le café San Marco, c’est juste derrière la synagogue ?

– Avec plaisir. J’aurais bien goûté leur putizza, mais je crois qu’ils n’en préparent qu’à Pâques.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Une sorte de pâte moelleuse enroulée en spirale avec une garniture de noix, de miel, de fruits secs et d’épices, cannelle, muscade.

– Miam ! Encore un feu d’artifice, gustatif cette fois.

– Oui. C’est une spécialité triestine qui vient de Slovénie, je crois. Tu ne te souviens pas de cette rencontre entre les Trump et le Pape François.

What! Dad, tu nous emmènes où ?

– Attends. Lors d’une visite des Trump au Vatican, le Pape, qui avait un neveu slovène, a demandé à Melania, qui est d’origine slovène elle aussi, si elle préparait de la putizza à son mari. Tout le monde a compris d’abord pizza, ce qui a créé un malentendu gênant.

– Ah ah, en effet. Mais quelque chose me dit qu’elle ne doit pas faire souvent la cuisine pour son mari.

– En effet. Toujours est-il que le lendemain, la presse du monde entier racontait le quiproquo et les vendeurs de putizza s’en souviennent encore.

– Tu parles ! Le méga coup de pub gratuit et efficace. Allez, on entre.

– Oh comme c’est beau, j’avais oublié. Tous ces livres ! Tiens regarde, Joyce, Svevo, Saba, Magris… et Virgilio Giotti, Sera, en édition bilingue, Triestiana éditions, Paris. C’est incroyable, ces petites maisons d’édition qui défendent comme ça la littérature, c’est admirable. Je me demande s’ils ont beaucoup de lecteurs. Tiens, je vais leur prendre celui-là, Petit chansonnier amoureux.

– … et tu vas apprendre par cœur un poème, le réciter à Mam et encore gagner des points. Tu sais, je crois que tu es déjà au taquet.

– Ah ah, c’est vrai que les fleurs et les chocolats, ça marche moins bien avec Nadja.

– Voyons voir. “Comme une cymbale rose, / contre le ciel sans griffure, / le soleil descendait, / entre grues et vieille coque. / Grand et beau, il tombait / derrière la ligne de la mer : / triste ma ville / le regardait.” Oui, c’est beau, j’avoue, mais qu’est-ce que c’est triste ! “… et monte / une terrible envie / d’être heureux.” Ben, vas-y Virgilio, fonce ! Enfin, je dis ça, mais je ne sais rien de sa vie, sûrement plus difficile que la mienne. Je comprends quand tu dis que les poètes sont responsables d’une certaine tristesse du monde. J’ai quand même l’impression qu’avec Joyce, on rigole plus. Allez, on commande, j’ai faim.

– D’accord. Finalement, ce n’est pas triestin, mais je vais prendre un affogato.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un café versé sur une boule de glace à la vanille. Affogato, ça veut dire noyé.

– Et moi, je vais faire le touriste jusqu’au bout, un tiramisu avec un cappuccino. Sinon Dad, je repense aux petits éditeurs de Giotti. Y’a un gars dans le monde, il envoie des bombes de plusieurs tonnes qui transpercent des centaines de mètres de béton armé. Toutes les télévisions de tous les pays du monde montrent ça et expliquent comment ça marche à des millions ou des milliards de téléspectateurs. Et au même moment, il y a sept personnes, peut-être quatre, qui travaillent sur un coin de table pour traduire et éditer un poète connu par huit-cent-trente-deux personnes (dont Mam !) et qui sera lu par neuf-cent-quarante-trois personnes. C’est comme pour Dieu et la petite tache de goudron, c’est le décalage qui me fascine ! Autrement, tu en penses quoi de la situation ?

– La situation ?

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26 décembre 2025 5 26 /12 /décembre /2025 03:45

– Donc, Mam, si j’ai bien compris, le nœud du problème se trouve entre tumescence et détumescence.

– Mais oui ! Quel étudiant modèle ! Vera a dû te parler du schéma Gorman. “My fireworks. Up like a rocket, down like a stick. Mon feu d’artifice. Ça monte comme une fusée, ça retombe comme une baguette”.

– … baguette, oui, mais on est plus sur du roseau que du chêne, là, si je puis me permettre et sans vouloir vexer Bloom et ses compères.

– Tu as raison de préciser, Vera. Donc, Ulysses a d’abord été publié en feuilleton, et c’est au moment de la publication de l’épisode “Nausicaa”, en 1920, que les éditrices ont été poursuivies pour obscénité. Et ce qui a mis le feu aux poudres, sans mauvais jeu de mots, c’est ce feu d’artifice.

– Mam ! Il doit bien y avoir autre chose qu’une fusée qui monte et des gerbes de lumière qui retombent…

– Le feu d’artifice est une métaphore légèrement voilée de l’érection, la masturbation et l’éjaculation de Bloom. Gerty est assise sur un rocher et, pour voir le spectacle, elle se penche en arrière, lève un genou et dévoile ses dessous (les blancs, qu’elles préfèrent aux verts à quatre shillings onze !) et ses jambes (plus haut que jamais personne n’avait vu). Bloom voit, et elle voit qu’il voit. Elle sait ce que ce regard veut dire, ce qu’il veut et ce qu’il dit. Elle n’a pas honte et il n’a pas honte non plus.  Et puis une longue chandelle romaine monte et monte et monte. “And then a rocket sprang and bang shot blind blank and O! then the Roman candle burst and it was like a sigh of O! and everyone cried O! O! in raptures and it gushed out of it a stream of rain gold hair threads and they shed and ah! they were all greeny dewy stars falling with golden, O so lovely, O, soft, sweet, soft!”

– Ouh là, je n’ai pas tout compris, même si j’imagine bien. Ça commence avec une roquette et à la fin, c’est doux, tendre, doux. Ça se traduit ça ?

– On doit pouvoir le faire, oui, mais ce sont souvent les gestes les plus simples, les plus difficiles à exprimer, donc à traduire. “Et alors une fusée fusa et fuzz tirant à blanc pan et Oh ! alors la chandelle romaine éclata et ce fut comme un soupir de Oh ! et tout le monde cria Oh !  Oh ! en délire et il en jaillit un torrent de pluie en fils de cheveux d’or et ils ruisselaient et ah…”

– Mouais, il n’en fait pas un peu trop, là ?

– Bien sûr, c’est excessif, absurdement excessif, à tel point que l’on se demande comment certains ont pu trouver cela obscène. À moins que ce ne soit la suite qui ait choqué.

– Quel teasing, Mam ! Vas-y, envoie le bouquet final.

– Non, le final, tu l’as déjà eu. Ensuite, tout retombe, comme toujours, dans le gris, le silence et la culpabilité. “What a brute he had been! At it again? A fair unsullied soul had called to him and, wretch that he was, how had he answered? An utter cad he had been! Quelle brute il a été ! Et une fois encore ! Une âme innocente et intouchée l’avait appelé, et lui, misérable qu’il était, comment avait-il répondu ? Un parfait goujat, voilà ce qu’il avait été.”

– D’accord, il y aurait plus romantique, mais je ne vois toujours pas le drame.

– Mais la culpabilité est pour le moins furtive et la fin, sans être glorieuse est explosive et aux yeux de certains, obscène. Au moment où Gerty se lève et part, Bloom s’aperçoit qu’elle boite. Et il ajoute – c’est drôle, c’est monstrueux, c’est comique, c’est immonde, c’est compréhensible et insupportable… mais n’oublions pas que nous sommes dans ses pensées, “dehors”, Bloom est un homme affable, courtois, retenu –, il ajoute donc, heureusement que je ne le savais pas quand elle m’a fait son show. Puis il se reprend, encore que ça peut être excitant une “curiosity comme ça : une boiteuse, une nonne, une noire, une fille qui porte des lunettes ou qui louche ou va avoir ses règles…

– OK, ce n'est pas très élégant, mais je suis un peu déçu. Sur l’échelle de Richter de la perversion, je trouve qu’on est encore assez bas. Ce qui m’étonne plutôt, moi, c’est comment le gars Joyce, il ose écrire tout ça. Évidemment qu’on a tous des trucs bizarres dans la tête, mais on ne le dit pas, normalement, surtout dans un livre, lu par sa femme, par ses enfants, ses amis.

– En effet, certains écrivent des livres édifiants, avec des héros, des modèles, certains donnent des leçons. C’est fou ce que les livres sont propres. Bon. Joyce, lui, fait autre chose. Il décrit des êtres humains, humainement humains, ni anges ni démons, des êtres qui se débattent avec leur petite humanité ordinaire faite de grands rêves et de petits plaisirs, de déceptions, de promesses, de faiblesses, de tentatives, de renoncements, de justifications alambiquées et de superstitions extravagantes (si tu enfiles tes dessous à l’envers, tu feras une rencontre amoureuse, sauf si c’est un vendredi !).

– Ah ah, ça laisse six jours par semaine. Je suis bien d’accord, Nadja, on ne comprend pas grand-chose à Nausicaa si l’on n’y voit qu’un jeu malsain entre une exhibitionniste faussement naïve et un vieux voyeur vicieux. Pour moi, il n'y a là rien d’obscène ou d’immoral, mais j’y vois quand même un drame de la solitude et je me demande si Joyce ne noircit pas un peu le tableau. Dans son monde, il n’y a jamais de rencontre, l’autre est un fantasme, une illusion, c’est-à-dire non pas un toi, mais une forme de moi, une forme dégradée ou idéalisée, une forme toujours produite par moi. Il n’y a pas de rencontre, pas de toi, pas de nous chez Joyce.

– Et mettre son panty à l'envers n'y changera pas grand-chose, peut-être que tu as raison, Swann. D’ailleurs Bloom a cette pensée curieuse, “Think you’re escaping and run into yourself. Longest way round is the shortest way home. Vous pensez être en train de vous échapper et vous tombez sur vous-même. Le plus long détour est le plus court chemin vers chez soi.” Pour autant, je suis moins optimiste que toi et j’ai peur que nombre de sociologues confirmeraient Bloom, ou Joyce, sur la misère sexuelle, les ravages du sentimentalisme et le malentendu amoureux.

– Mam, je crois que je suis plutôt d’accord avec Dad, et je me demande même si toi et vous deux vous n’êtes pas la preuve que tu as tort d’être aussi négative.

– Oui, sans doute des rencontres sont-elles possibles. Disons que Gerty et Bloom sont deux êtres moyens, je veux dire humains, ils se croisent un instant et se font du bien. Il n’y a rien de condamnable au contraire. Certes, il y a un fond de malentendu : il n’est pas certain que Bloom ait envie de prendre Gerty dans ses bras protecteurs de mari viril, comme elle en rêve, et Gerty préférerait provoquer autre chose qu’une érection fugace et distante, mais, de part et d’autre le malentendu semble assumé parce que le réel ne paraît pas avoir beaucoup mieux à leur proposer. Gerty n’est pas nunuche et Bloom n’est pas abject, disons qu’ils sont tous les deux, à la fois tendres et médiocres, à la fois ridicules et respectables.

– Et toi, Vera, qu’est-ce que tu en penses ?

– Je dirai, de façon plus large, que la vie ne ressemble pas toujours à une odyssée héroïque ; Joyce n’est pas Homère et les Ulysse se font rares. Mais quand même, comme Nov, je crois aux rencontres, je ne suis pas sûre de savoir ce que c’est qu’un “nous”, mais je pense qu’on peut rencontrer quelques “tu” qui ne soient pas que des projections. Pour ça, je pense qu’il faut un mélange de disponibilité et de hasard, je veux dire de chance. Beaucoup de chance.

– En tout cas, c’est ça la force inestimable de Joyce, donner à penser plutôt que dire ce qu’il faut penser.

– Oui mais c’est épuisant. Et il est presque neuf heures. Bon quand même, Mam, comment ça se termine cet épisode ?

– On entend neuf fois le son du coucou d’une pendule.

– Quoi, c’est tout ?

– Oui, c’est tut. Cocu cocu cocu cocu…

– Ah ah, j’adore, tu ne l’as pas faite en cours, celle-là, Nadja. Juste avant le cucu, pardon le coucou, il y a un autre passage que j’aime bien. Bloom, qui a aussi sa part de romantisme, se demande si Gerty reviendra demain, il aimerait la revoir. Alors il prend un bâton pour lui laisser un message dans le sable. “I AM A… JE SUIS UN…”, mais il n’y a pas de place pour écrire la suite, en plus la marée montante effacera sûrement tout, alors il ne va pas plus loin. Je sais qu’il y a plein d’interprétations possibles et chacun peut s’amuser à terminer son message et essayer de définir Bloom en quelques mots. C’est d’ailleurs la question que se posent tous ceux qui utilisent les applis de rencontres au moment de remplir leur profil, comment me définir au mieux en quelques mots. Moi, c’est pour ça que j’aime ce genre d’écrivain, à un moment, il nous passe la main, il nous tend le stylo, et nous dit, vas-y, à ton tour d’écrire… à ton tour d’être un… whatever.

– Très intéressant, Vera. Si vous me permettez, voici mon interprétation de défenseur infatigable de la diplomatie culturelle et du nous. Deux choses. D’abord, c’est un peu une tarte à la crème, mais c’est pourtant important de le rappeler. Nous sommes irréductibles, il n’est pas d’attribut du sujet JE qui viendrait le définir définitivement, nous sommes des identités en chantier, nous sommes des IVNI, des identités vivantes non identifiables.

– Oh la belle bleue ! Pardon, Dad. Ensuite ?

– Et puis deuxième idée, qui prolonge ce que disait Vera. Je suis un… quoi ? Je suis une phrase commencée, un message inachevé. Mais l’inachèvement ne marque pas un manque, ou plutôt le manque n’est pas un défaut, il est une ouverture et surtout un appel à l’autre. Eh toi ! viens continuer ma phrase que nous écrivions un texte !

– Et bam ! J’adore ton interprétation, Dad. C’est quand même fou tout ce que vous arrivez à dire à partir d’un texte. Toutes ces questions que vous vous posez.

– Oui des questions. Le mot est beau. Une question. C’est plus qu’une énigme qui distrait, c’est moins qu’un mystère qui effraie. C’est un chemin qui nous accompagne, avec ses traces et ses horizons. Il faudrait toujours terminer une question, non par un point d’interrogation, mais par des points de suspension.

– Nadja, désolée mais le coucou, il lui arrive aussi de donner l’heure. Il est deux heures passées. Il faut qu’on y aille.

– Non ! Déjà ! Mis Queridos d’amour, j’ai dû vous épuiser. En plus, vous devez prendre la route, n’est-ce pas ?

– En fait, nous avons légèrement modifié les plans. Nous passons une deuxième nuit à Trieste, nous partirons pour Ljubljana demain matin. Je dois rencontrer le Conseiller culturel, tu sais, François de Luche, mais il n’est pas disponible avant midi, et l’après-midi, j’ai deux rendez-vous semi-professionnels, avec Ivo Svit qui travaille au centre culturel Metelkova, il voudrait monter une version “alternative” de Voyage autour de ma chambre, tu sais, c’est le dernier prix Nodier de la meilleure traduction en Slovène.

– Oh, comme c’est intéressant ! Le voyage d’un voyage. Encore une drôle d’odyssée ! Quel beau métier tu fais.

– Ensuite j’irai visiter l’institut français, ils préparent une présentation des Alexandrines de Marjan Tomsic par sa traductrice.

– Magnifique, oui Marjan est décédé il y a deux ans. J’ai rencontré sa traductrice Andrée plusieurs fois. On s’appelle demain, mon Swann, que tu me racontes.

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20 décembre 2025 6 20 /12 /décembre /2025 03:55

– Nov, je propose que nous allions d’abord au musée Joyce parce qu’il risque de fermer bientôt, ensuite nous irons à la librairie Saba, peux-tu nous guider ?

– OK. Donc, on redescend le Corso Italia, après, à la Piazza della Borsa, on prendra à gauche vers Bata.

– Ah tiens ! Bata existe toujours en Italie ! Thomas Bata, le petit cordonnier tchèque qui voulait chausser toute l’humanité, c’est toute une époque. Il avait une conception très paternaliste de l’entreprise et lui et sa famille avaient créé des dizaines de Bataville dans le monde entier. Les ouvriers étaient regroupés dans des lieux autonomes, des “cités idéales” où ils pouvaient travailler, bien sûr, mais aussi aller à l’école, pratiquer un culte, faire des achats, se divertir.

– … se rencontrer, se marier et faire des petits batababies… C’était quand ?

– Il faudrait vérifier les dates, mais je pense que ça remonte à la première moitié du vingtième. Et puis, je crois me souvenir, mais je n’ai vraiment pas la mémoire des dates, qu’il y a une vingtaine d’années, en France, ils ont été en redressement judiciaire et tous les magasins ont fermé ou ont été rachetés.

– Monsieur Bata, battu par Xin Tong, par Chris Croc et par les sœurs Espadrilles.

– Oui, c’est sans doute ça, la concurrence est rude. Et la vente en ligne a tout changé. J’ai visité le musée Bata à Toronto. C’est amusant de voir l’évolution des goûts sur plus d’un siècle, mais c’est surtout l’histoire commerciale de cette entreprise familiale qui est passionnante. Et puis le bâtiment vaut le détour, il rappelle un peu la forme d’une boîte à chaussures.

– Pas facile. Il faut vraiment être une pointure pour survivre dans le business de la chaussure.

Bata Saba   Ça va ça va pas

Cana-nada   Zapa-tapata

Buena sera   Tara-ratata

Bella Zara   Che Gue-revara

Vera rêva…

Ils marchèrent. Le téléphone sonnait.

– Allo, Vera, incroyable, au moment où ton numéro s’affiche, je prononçais ton nom.

– Eh oui, les petits esprits se rencontrent. Salut mon Nov, qu’est-ce que j’aime entendre ta voix !

– C’est toi qui vas nous lire du Joyce ?

– Ah ah, je pourrais, je crois. Depuis trois jours, ta mère ne cesse de m’en parler, en cours ce sont des digressions interminables et ma boîte mail est inondée d’extraits d’Ulysse et de Finnegans wake. Je vais quand même la laisser faire. À ce propos, j’ai un message à vous transmettre de sa part. Je cite : « En hommage à Gerty, Molly, Claudia, Nora et Lina, on se donne rendez-vous à vingt heures devant la sculpture des Ragazze di Trieste, le petit escalier au bout de la Place de l’Unité, face à la mer. Le soleil ne devrait pas tarder à se coucher et s’il y avait, par hasard, un feu d’artifice, ce serait parfait. » J’ai interdiction formelle de vous en dire plus.

– Dad, tu peux décoder pour moi.

– Voyons voir. Molly, c’est la femme de Leopold Bloom ; Nora, c’est la femme de James Joyce ; Claudia, on sait qui c’est. Lina et Gerty, ça ne me dit rien. On va tricher, il suffit de chercher quel épisode a lieu à vingt heures, tu peux regarder Vera ?

– Allez, je regarde pour vous… vingt heures, c’est “Nausicaa”. Et si ça vous intéresse, le schéma précise « technique : tumescence/détumescence ; symbole : onanisme, femme, hypocrisie, virginité. »

– Rien compris. Est-ce que quelqu’un parle français ici ?

Primero se pone duro, luego se baja. First, it's hard, then it's limp. Ça monte et ça descend !

– Ah ben voilà. Merci Vera, c’est plus clair comme ça. Tue mes sens. Tu m’essences. Tumescence ? Jamais entendu ce mot, je ne l’aime pas du tout.

– Gerty ! Oui évidemment ! Gerty, c’est la Nausicaa de Joyce. Je me souviens maintenant. Mais bien sûr ! Chez Homère, c’est la princesse qui recueille Ulysse après son naufrage, alors qu’il est nu, blessé et sale. Chez Joyce, Nausicaa, c’est la jeune femme qui montre ses dessous à Bloom qui se fait plaisir en la regardant.

What! Glauque ! Pour moi, désolé, Nausicaa, c’est Fakear.

– Ah, Fakir ? Je ne connais pas.

– Fakear, Dad, le DJ français. Non ? Dad, “La Lune rousse” ? Toujours pas ? OK, je te ferai écouter en allant à Ljubljana.

– Avec plaisir, j’aime toujours ce que tu me fais découvrir. Ah ! Nous voilà devant la statue d’Italo Svevo ! Nous sommes arrivés. Quelle belle façade ! Museo LETS. Je n’avais pas compris, ce sont trois petits musées en un, Italo Svevo, Umberto Saba et James Joyce. Nous allons nous régaler.

– Dad, ça t’ennuie si je te laisse y aller seul, je voudrais parler un peu avec Vera ?

– Bien sûr, je comprends.

*****

– J’aime bien Joyce, j’aime bien comment Mam nous lit des petits extraits, mais je vais faire une pause avant sa prochaine lecture, je ne voudrais pas m’en dégoûter.

– OK. C’est déjà incroyable que tu te sois mis à la lecture, Nov. En fait, quand tu rentreras, il faudra que tu assistes à ses cours, c’est de loin la meilleure prof que j’aie jamais eue. D’ailleurs, en plus de ses propres étudiants, il y a toujours des “visiteurs” comme moi, mais je ne suis pas la seule. C’est un vrai clown, mais un clown savant et tellement gentil.

– J’y penserai. Je suis content de te parler Vera. J’ai l’impression qu’on se parle moins. Je voudrais te dire un truc aussi.

– Nov, je sais, je n’appelle pas souvent, je n’ai pas beaucoup de temps en ce moment. Il y a les problèmes de santé de Pap’, il y a les cours, il y a l’agence. Il faudrait que je te raconte la dernière polémique. Jack est furieux, il a écrit une lettre incendiaire dans le courrier des lecteurs de La Jornada pour dénoncer les mensonges autour de la Casa Roja, tu sais le nouveau musée Frida Kahlo. Il dit que Frida n’y a jamais habité, que la fresque est un faux et que plusieurs citations qu’on lui attribue sont de pures inventions, et que c’est d’autant plus dommageable que tout cela se trouve au milieu de documents de grande valeur. On a menacé de lui faire un procès et on lui a répondu qu’en tant que Yankee, il n’avait aucune légitimité pour parler de Frida.

– Et toi, tu en penses quoi ?

– En fait, il a cent pour cent raison, et tout le monde le sait, mais tout le monde se tait, même les officiels, parce que ce nouveau musée, c’est bon pour le commerce ! Bon, on en reparlera. Au fait, tu te souviens qu’on s’est téléphoné hier.

– Hier ? Tu es sûre ? Je ne comprends pas. Je voulais te dire…

– Nov, je sais ce que tu veux me dire. Tu es jeune, tu es beau, tu es drôle, évidemment tu vas rencontrer beaucoup de monde, beaucoup de filles. Nous, on se retrouvera à ton retour et on parlera. Je serai toujours là pour toi et toi pour moi, mais toi comme moi, on a des choses à faire, on a des chemins à prendre et on ne peut pas toujours emmener l’autre. Mi novio, mi nuevo. Para siempre. Aïe ! le laboratoire m’appelle. Je dois te laisser. On se retrouve ce soir.

– OK. Je vais aller marcher un peu seul en attendant Dad. On se retrouve devant Les Filles de Trieste.

*****

– Bonjour mes deux hommes, il est une heure dix à Mexico, nous sommes un peu en retard. Normalement, en juin, à Dublin, c’est le crépuscule à vingt heures et chez vous ?

– Ici aussi, il fait presque nuit. Bonsoir Chérie, bonsoir Vera, tu nous accompagnes ce soir ?

– Oui, je ne veux pas rater ça, le romantisme joycien, ça me parle. Vous pouvez nous montrer un peu les environs ?

– Ouh là, mais il fait déjà sombre, allez, je commence. Donc, il s’agit de l’épisode “Nausicaa”. C’est toujours très facile de résumer Ulysse, je veux dire si l’on se contente de ce qu’il se passe. Gerty est sur la plage avec des amies, il est vingt heures, le soleil se couche. Bloom n’a pas envie de rentrer chez lui après le passage de l’amant de sa femme, il s’arrête et regarde Gerty. Suit une scène qui a valu au livre sa censure aux États-Unis et en Angleterre. Bloom fixe la jeune femme qui lève les jambes et se penche en arrière pour lui montrer ses dessous. Bloom se masturbe et jouit. Elle lui lance d’abord un regard de timide reproche, puis un doux sourire de pardon. Ce sera leur petit secret.

– OK ! Il doit y avoir une part de moi un peu ringarde, Mam, mais je trouve ça un peu, je ne sais pas comment dire, un peu dégueu. En tout cas, je comprends pourquoi on ne l’étudie pas en troisième.

– C’est vrai, mais même avec des adultes, il faut être prudent. Cela étant, si on prend le temps de lire, ça devient beau, drôle, intelligent et peut-être aussi salutaire, même si ce n’est pas la fonction première de la littérature, selon moi.

– Ah bon ?! Pour le moment, je trouve ça plutôt écœurant, triste et trivial. Et Joyce utilise encore une langue détraquée ?

– Alors il y a deux parties. D’abord, on est dans la tête de Gerty, on voit, on pense et on sent comme elle. Joyce adopte le style du roman à l’eau de rose. Gerty est une lectrice assidue des pages beauté de magazines féminins, elle soigne ses vêtements et ses dessous, elle s’entraîne à sangloter devant un miroir. Elle est toujours prête et apprêtée. Prête pour la grande rencontre avec l’homme de sa vie, viril et protecteur. With all the heart of her she longs to be his only, his affianced bride for riches for poor, in sickness in health, till death us two part, from this to this day forward. De tout son cœur, elle s’impatiente d’être son unique, pour le meilleur et pour le pire, dans la maladie et la santé, jusqu’à ce que la mort nous sépare.”

– Heureusement, les choses ont un peu changé.

– J’espère. Dans la deuxième partie, on a le point de vue de Bloom et la langue est plus… comment disais-tu ? éclatée ?

– Détraquée.

– Oui. Il fonctionne par association d’idées, et des idées, Leopold, il n’en manque pas. On trouve tout un tas de questions saugrenues qui parfois ont déjà été posées dans d’autres épisodes. Les poissons ont-ils le mal de mer ? Pourquoi ne mange-t-on pas des denrées plus poétiques que le pudding, des violettes ou des roses, par exemple ? Le noir conduit-il la chaleur ? Les oiseaux ont-ils un odorat ? Pourquoi toutes les femmes n’ont-elles pas leurs règles en même temps ? Il y a aussi des questions plus personnelles, Bloom se demande pourquoi sa montre s’est arrêtée à quatre heures trente, heure probable de l’adultère de sa femme, y aurait-il une influence magnétique ? Et puis cette question que Bloom n’est sans doute pas le seul à se poser, pourquoi moi ? pourquoi est-ce moi qui ai plu à Gerty ? et pourquoi était-ce moi qui avais plu à Molly ?

– Rien qui ne mérite la censure pour le moment.

– En effet. Le passage coupable se trouve entre les deux parties.

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12 décembre 2025 5 12 /12 /décembre /2025 03:01

Hommage et ganglions      

Lotophage ? Non, Lestrygons

Préchauffage ? Oui, estragon

Les lolos sur la plage et l’esprit du dragon

Les photos du potage et les cris des étrons

Coloriage et rigaudon

Papotage et rire du gong

*****

je sais que personne ne m’a demandé mon avis, je sais très bien aussi que tout le monde s’en moque, tant pis je dirai quand même ce que j’en pense de tout ça, ces livres, ces mots, ces idées, parce que plus je les écoute les humains et plus ils m’intéressent, ils je veux dire leurs mots et leurs idées, pas eux, les humains, par exemple le changement, ça a l’air simple, le changement, en plus tu changes tout le temps, quand tu voyages tu changes, quand tu existes tu changes, quand tu aimes, apparemment mais là, je ne suis pas spécialiste, tu changes aussi, et nous les nuages, on sait bien ce que c’est parce qu’on change tout le temps, de forme, de lieu, de densité, de couleur, bon, je ne vous ennuie pas avec l’identité du nuage parce que, j’avoue, c’est moins intéressant, mais je me demande si celui qui change garde en lui quelque chose qui ne change pas, chez nous le changement emporte tout, vous parlez de Nubecito, enfin, quand ça vous arrive, mais en fait, il y a zéro Nubecito ou mille milliards, comme on veut, parce que ça change tout le temps, tout change tout le temps et rien ne reste pareil, ou alors peut-être des atomes minuscules, mais là je ne saurais pas le dire parce qu’on ne lit pas de livres de physique chez les nuages, d’ailleurs ça me fait penser à autre chose qui me travaille depuis le début du livre, les livres justement, tous ces livres qu’ils lisent et dont ils parlent quand ils ne les lisent plus, est-ce que ça leur laisse le temps de faire des choses, je veux dire faire vraiment

*****

– Bonjour mes Deux.

– Mam ! chao ! ça faisait longtemps.

– Mon doux visiteur du bout du monde, je ne fais que passer. Une bonne nouvelle quand même, Vera arrive dans un moment. Quelle tristesse, nous allons manquer de temps, un seul jour à nous, c’est bien insuffisant pour rendre compte de celui de Bloom.

– Faut dire aussi que le James, il prend son temps.

– “Every life is many days, chaque vie est beaucoup de jours”, et parfois, certains jours sont beaucoup de vies eux-mêmes.

– Ça c’est vrai. Depuis que je suis parti de Puerto Vallarta, j’ai l’impression que mes journées s’allongent, mais pas de quelques minutes, non c’est des heures en plus, des jours en plus. Oui, peut-être même des vies en plus. Enfin, plusieurs vies en un seul jour, ça fait beaucoup, mais c’est un peu l’idée. Et toi, Mam, tu arrives encore à trouver des petits moments disponibles dans ma journée pour y placer tes mots. C’est comme un créneau inventif, le parking est plein et toi, tu arrives à te garer quand même.

– Ah ah, jolie métaphore, tu as raison, un mot, c’est tout petit, ça ne prend pas de place et pourtant, ça transforme les lieux. À propos de mots, j’ai hésité pour mon dernier extrait. Je voulais vous lire un passage de “Circé”, c’est un épisode monstrueux, démentiel, magmanificent, mais comment choisir dans ces trois cents pages délirantes et excessives. Je pensais à la scène hallucinée de la relation sadomasochiste entre Bella Cohen et Bloom. Bella est une tenancière de bordel, massive et moustachue, elle devient un Bello dominateur et sadique ; Bloom, fatigué, abandonné, tourmenté par sa sciatique change de genre aussi, devient une charmante soubrette et se retrouve vite à quatre pattes pour se faire humilier. C’est théâtral, dérangeant, grotesque, hilarant, triste, émouvant ; Joyce nous fait rire, nous fait mal, nous amuse et nous bouleverse. Ce que je trouve intéressant, ce sont les renversements, les métamorphoses, les mélanges, tendresse et violence, hommes et femmes bien sûr, rêve et réalité, humains animaux. Les objets parlent, les morts reviennent, les personnages mutent.

– Oui, je me souviens du passage avec Bella-Bello, c’est drôle et effrayant, on rit jaune, mais c’est tellement visuel. Tu ne veux pas nous en lire un passage…

– Chéri, je ne vais pas y arriver, si en plus tu me prends par les sentiments. Bon, trois lignes, pas plus.

BELLO: (With a hard basilisk stare, in a baritone voice.) Hound of dishonour! (Avec un regard dur de basilic, d’une voix de baryton.) Chienne sans honneur !

BLOOM: (Infatuated.) Empress! (Infatuée.) Impératrice !

BELLO: (His heavy cheekchops sagging.) Adorer of the adulterous rump! (Ses lourdes bajoues ballotant.) Adorateur du derrière adultère !

BLOOM: (Plaintively.) Hugeness! (Plaintivement.) Énormité !

BELLO: Dungdevourer! Bouffeurdebouses !

– Oh, le regard du basilic ! Je connais, c’est comme dans Harry Potter, il pétrifie Pénélope Deauclaire !

– Moi, j’ai l’impression d’entendre du Alfred Jarry !

– Oui mais du Jarry avec beaucoup de mots. Du Novarina, peut-être. C’est délicat de le citer sans donner le contexte et commenter un peu, ça peut être tellement mal interprété. Pourtant, ça me parle beaucoup plus que certaines études froides sur le genre ou la perversion. Bien sûr, on dira que c’est un regard d’homme, et je comprendrais que certaines ne s’y retrouvent pas, mais ça a été pensé et écrit il y a un siècle. Et puis, je suis toujours très circonspecte dès que l’on défend l’identité, quelle qu’elle soit.

– T’inquiète Mam, nous sommes deux adultes consentants. Je me doute bien que ce n’est pas seulement comique, mais pour une première rencontre, des extraits courts, ça me va parfaitement. On verra plus tard pour les interprétations savantes.

– C’est une chose assez curieuse et qu’on ne retrouve avec aucune autre œuvre littéraire, me semble-t-il, elle intéresse à la fois des universitaires très savants qui décortiquent le texte et en expliquent chaque phrase, mais aussi des amateurs qui sur Internet lisent, expliquent et commentent.

– Désolé Mam, mais je n’ai jamais rien vu sur Joyce.

– Alors, les Français sont peut-être moins actifs, mais dans le monde anglo-saxon, tu pourras vérifier, ces vidéos sont nombreuses. Pour le meilleur et pour le pire.

– Certes, Chérie, mais il y a aussi à prendre et à laisser dans les lectures académiques, je trouve qu’elles ratent parfois le côté jubilatoire de l’œuvre.

– Tu veux dire “joyceful”. Oui, tu as peut-être raison.

– Et je trouve ça tellement beau que des jeunes qui ne sont pas agrégés de lettres jouent avec ces mots. Ce n’est pas seulement un sketch, mais ce n’est certainement pas un catéchisme.

– Tu as encore raison, Swann, et je reconnais bien ta générosité. Bon, et maintenant ? J’avais aussi pensé vous lire un extrait d’“Ithaque”, l’épisode 17, injustement jugé trop froid et méthodique, il a la forme d’un catéchisme, justement, en question-réponse ; il termine Ulysse mais sans le finir puisqu’il y a un dix-huitième épisode.

– Tu veux dire, qu’après le dessert, il y a un café gourmand. C’est terminé, mais il y en a encore.

– Si tu veux, Nov. Petit détail, Joyce invente un signe de ponctuation à cette occasion, un point de la taille d’un o, un black dot ●. Pourquoi ? Parce que dans l’épisode dix-huit, de points, il n’y en a point. Ni de virgules, d’ailleurs. Soixante-dix pages sans ponctuation ; alors il aurait compensé. Possible. Ou bien c’est le bouton de son pantalon perdu dans le bordel de Circé. Ou bien c’est un trou noir narratif qui aspire tout le roman et nous fait passer dans une autre dimension textuelle. Ou peut-être est-ce un anus typographique, à défaut d’anus de marbre des statues.

– N’importe quoi ! C’est peut-être un gros pâté que James a fait sur son manuscrit et comme il sait que parfois, en voulant gommer la tache on aggrave la situation, il a laissé tel quel. Mam, tu délires complètement et c’est contagieux. J’espère que tu inventes !

– Ah ah, mon Sindibad adoré, je te promets, je n’invente rien. Ça peut surprendre en effet, d’ailleurs, la première traduction d’Auguste Morel a tout simplement omis ce gros point – la traduction date de 1929 et on ne pouvait ni voir ni entendre certaines choses alors. Allez, je te donne quand même les dernières lignes, Nov, je pense que ça te plaira. Tout l’épisode à la forme question-réponse ; ici la question est : “Il a voyagé. Avec ?” et voici la délicieuse réponse. “Sinbad the Sailor and Tinbad the Tailor and Jinbad the Jailer and Whinbad the Whaler and Ninbad the Nailer and Finbad the Failer and Binbad the Bailer and Pinbad the Pailer and Minbad the Mailer and Hinbad the Hailer and Rinbad the Railer and Dinbad the Kailer and Vinbad the Quailer and Linbad the Yailer and Xinbad the Phthailer.” La traduction aussi est un drôle de voyage, “Sinbad le Marinier et Tinbad le Couturier et Ginbad le Geôlier et Binbad le Baleinier et Clinbad le Cloutier et Rinbad le Rateur et Lécobad l’Écopeur et Léboubad l’Éboueur…”, je vous laisse finir le voyage.

– Mais non ! C’est pas vrai Mam ! Je n’arrive toujours pas à croire qu’il y a quelqu’un qui a écrit ça il y a un siècle et qu’en plus, on considère que c’est un des plus grands écrivains. Et pourquoi personne ne nous dit ça ! Quand j’aurai fini Moby, je me lancerai dans Ulysse. Tu m’as donné envie.

– Excellent projet. Et comme dans ton voyage avec Nubecito, tu rencontreras des personnes étonnantes, tu verras.

– Donc ton prochain extrait ?

– Ah oui. Évidemment, j’avais pensé aussi vous parler de ce monologue époustouflant, magistral, vertigineux, “Pénélope”, l’épisode dix-huit, mais je crois que vous pourrez facilement le lire sans moi. Il est remarquablement traduit en français, par Tiphaine, en plus le oui, qui sert de ponctuation en quelque sorte, sonne presque mieux que le yes, je trouve. C’est un mot qui fait sourire oui et le O du oui est comme un booo soleil oui qui répond au black dot.

– Yes ? Oui ? Yes ? C’est vrai ça. Moi aussi je préfère le oui français.

– Je vous conseille même de l’écouter, ce monologue, c’est encore mieux, il a souvent été mis en scène, vous trouverez facilement. C’est un joli pied de nez à Homère et à tous les hommes, les voyeurs, les cocus, les pédants, les gentils, les fragiles, tous les hommes… Joyce finit avec une voix de femme, une pensée de femme, une sensibilité et une sensualité de femme. « et puis je lui ai demandé avec mes yeux de demander encore oui et puis il m’a demandé voudrais-je oui de dire oui ma fleur des montagnes et d’abord j’ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai tiré sur moi comme ça il pouvait sentir mes seins mon parfum tout oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »

– C’est vraiment un cadeau pour tout le monde, ce texte, pour les lecteurs, pour les spectateurs, pour l’actrice. Même la langue doit jubiler d’être sur scène.

– J’avoue. Ça donne envie ! Mais… ce n’est pas ton extrait.

– Et non. Après ces hésitations, finalement, j’ai choisi de finir ma lecture par…

– …

– … un autre épisode. Donc quartier libre jusqu’à ce soir, je vous donnerai un rendez-vous plus précis.

– Quel suspens, Mam ! Bon, on va faire un tour au musée Joyce et à la librairie Saba acheter ton livre.

– À quelle heure le rendez-vous, Chérie ?

– Ah ah mon Swann, voudrais-tu à nouveau tricher pour me surprendre en citant Ulysse de mémoire ? Petit coquin, méfie-toi que Nadja ne se transforme pas en un Nadjo poilu au regard de basilic !

Swann éclata de rire. Nov fronçait les sourcils.

– Vous êtes des amours, et si vous trouvez Sera de Virgilio Giotti, je le veux bien aussi.

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5 décembre 2025 5 05 /12 /décembre /2025 03:38

– C’était bizarre cette plage non mixte. Dad, tu connaissais ?

– Oui, ta mère et moi étions déjà venus à Trieste, en juin 2004, pour le centenaire du Bloomsday. J’étais en poste à Rome et Nadja avait été invitée à une table ronde. Gallimard venait de publier une nouvelle traduction d’Ulysse. Trieste inaugurait son Musée Joyce (on y passera tout à l'heure). Il y avait des colloques très sérieux et un peu ennuyeux – il y a, parmi les Joyciens, un bon nombre de maniaques –, mais il y avait aussi dans toute la ville des performances artistiques et des lectures improvisées par des amateurs, et ça, dans toutes les langues. C’était incroyable. J’ai lu un passage de “Protée”, en français et à onze heures, à la plage de La Lanterne et Nadja a lu un extrait de “Circé”, à vingt-trois heures, en russe, au théâtre Verdi.

– Mais c’est quoi cette ponctualité rigide !

– Ah mais tu ne sais peut-être pas, le livre raconte une journée dans la vie de Léopold Bloom, le 16 juin 1904, de huit heures à deux heures du matin le lendemain, et chaque épisode commence à une heure précise.

– OK. Mille pages pour une seule journée, et en plus sans actions !

– Oui comme disait… euh qui déjà ? Barthes ? Sollers ? zut, j’ai oublié… bref, « ce n’est pas l’écriture d’une aventure, c’est l’aventure d’une écriture. »

– Tu veux dire que c’est aux mots et aux phrases qu’il arrive des trucs, pas aux personnages, genre se faire décapiter ou s’accoupler ou chanter ou perdre la tête…

– Exactement, excellente explication. Je reviens à la plage de la Lanterne non mixte. Ta mère en parlerait mieux que moi ; c’est une vieille institution à laquelle les Triestins sont très attachés, les Triestines surtout. D’ailleurs, elles sont toujours beaucoup plus nombreuses et manifestement plus joyeuses. Tu as remarqué, on les entendait rire tout à l’heure, alors que de notre côté, les hommes étaient souvent seuls et silencieux. Encore une histoire de regard. De regard masculin.

– Vas-y, explique.

– Protégées de cette “curiosité” masculine par le mur, les femmes n’ont plus à se méfier. Je ne sais pas ce que tu en penses. Ça peut sembler rétrograde, pourtant une autre bizarrerie vient peut-être confirmer la pertinence de ce mur, c’est que côté femme, on trouve tous les âges alors que côté hommes, il n’y a pas de jeunes.

– Tu veux dire parce qu’il n’y a rien à voir et personne pour vous regarder. En fait ce que tu appelles “curiosité”, c’est le voyeurisme.

– Oui.

– Je me demande si ce n’est pas un peu exagéré. De toute façon, ça ne fait pas avancer le problème, sinon on va revenir aux écoles de garçons et de filles, on va réserver des quartiers, des trains et des magasins aux femmes. Je crois plutôt qu’il faut que l’on apprenne à vivre ensemble. J’ai l’impression que c’est quand même une antiquité, cette plage. Des jeunes garçons, il y en a partout dans les rues, dans les bars, dans les magasins aussi, j’imagine, heureusement.

– C’est vrai, ça m’a frappé aussi ce matin, cette jeunesse. En fait on se trompe sur Trieste, et je me demande si les écrivains et les poètes ne sont pas un peu responsables, on en fait une terre de vieux nostalgiques, comme si les Triestins étaient toujours à regretter le faste, la prospérité et le dynamisme du siècle dernier quand leur ville était une des grandes capitales de l’Europe centrale. Tu vois, sur ce sujet aussi, on n’a pas le même regard Nadja et moi. Trieste a une histoire compliquée, certes, mais c’est vrai de presque toutes les villes, surtout dans cette région, et Vukovar et Belgrade et Sarajevo… Dans le passé, quand on fouille, on peut toujours trouver ce que l’on cherche et on aura des souvenirs douloureux ou joyeux, honteux ou édifiants. Les Triestines sont romantiques, selon Saba. Soit. Mais romantique, ça ne rime pas qu’avec mélancolique, ça rime aussi avec magique ou poétique.

– Ou érotique ou dermatologique…

– Ah ah, toujours tes cuticules !

– Sorry Dad. Je vois ce que tu veux dire et je pense que je suis d’accord.

– Le monde est en train de changer et tout devient vraiment incertain, ce n’est donc pas le moment de se couper de notre passé, bien sûr, et d’oublier nos ainés et nos classiques, certainement pas, mais que les commémorations soient des fêtes bon sang ! que les souvenirs nous portent et que nos relectures soient inventives.

– Tiens, quand on parle du poète, on en voit la statue. Allons saluer Saba ; on est rue Dante, après on prendra le corso Italia et au McDo, ce sera tout droit jusqu’à la Pasticcheria Pirona caffè

– Ah bien. Ça a été la cantine de Joyce, il habitait à deux pas dans la même rue, il doit bien y avoir une plaque. On a le temps de prendre un en-cas avant l’appel de Nadja.

– Je crois même que c’est là qu’il venait manger son gâteau préféré, le presnitz. D’ailleurs, j’en goûterais bien un avec un cappuccino, parce que là, je ne me sens pas de faire déjà un gros repas.

– Quelle culture ! Tu m’impressionnes. C’est ton amie milanaise, ça ? Je vais faire comme toi, je vais en goûter un aussi. Pour le cappuccino, tu fais comme tu veux, mais sache que les Italiens n’aiment pas beaucoup qu’on en commande après midi, c’est une boisson du matin. On ne plaisante pas avec le café ici, c’est quand même la capitale du café. Tu peux demander un capo in b., tu auras un expresso avec un peu de lait servi dans un verre. Moi, je vais prendre un nero in b.

– OK chef. C’est parfait, en plus ça doit ressembler au macchiato de Starbucks, mon préféré. Tiens, d’ailleurs, je n’en ai pas vu ici.

Ils grignotèrent. Le téléphone sonnait.

*****

– Mes jolis Triestiners, comment allez-vous ? J’espère que je ne vous épuise pas.

– Pas du tout, Mam, c’est juste bizarre, quand on est à Guadalajara, on se voit moins souvent que quand on est séparés par dix mille kilomètres de mer et de montagnes. On est au café Pirona.

– Très bien. J’espère que vous avez déjà déjeuné parce qu’il n’est pas impossible que Joyce vous coupe l’appétit. Donc, j’en suis à l’épisode 8, “les Lestrygons”, c’étaient des géants cannibales chez Homère. C’est un moment magnifique, on y trouve sans doute l’une des plus belles scènes de baiser de la littérature, mais perdue au milieu de considérations sordides, alimentaires et scatologiques.

– Vas-y Mam, balance, on a fini nos dolci.

– Tant mieux parce que ça pourrait être moins doux. Joyce parle d’abord d’animaux : les rats ivres dans les cuves de Guinness, qui y boivent, vomissent et crèvent ; les pigeons qui vous fientent dessus (ça doit être excitant de faire ça de là-haut, remarque Bloom) ; un chien qui vomit et remange son vomi. Mais les humains ne sont pas en reste et il y a un nombre incalculable de références culinaires, à commencer par les rognons, le plat préféré de Bloom, il en a déjà mangé au petit-déjeuner, et cela atteint un sommet de répugnance dans la description du restaurant Burton où il pensait un moment déjeuner. “Stink gripped his trembling breath: pungent meatjuice, slush of greens. See the animals feed. Men, men, men. La puanteur le saisit à la gorge, il en tremblait : jus de viande âcre, bouillasse de légumes. Regardez les animaux se nourrir. Des hommes, des hommes, des hommes.” … Je saute quelques lignes pour vous épargner… “Smells of men. Spat-on sawdust, sweetish warmish cigarettesmoke, reek of plug, spilt beer, men’s beery piss, the stale of ferment. Odeurs d’hommes. Sciure à crachats, fumée de cigarette fadasse tiédasse, relent de chique, bière renversée, pisse d’hommes à l’odeur de bière, puanteur de la fermentation.” Finalement, Bloom ira plutôt chez Byrne manger un sandwich au gorgonzola, “feety savour cheese, fromage qui sent les pieds”, et boire un verre de Bourgogne. Voilà le décor planté.

– Ça va, je m’attendais à plus glauque. Et le baiser alors ?

– Eh bien c’est par un curieux cheminement de la pensée que Bloom y arrive. Il y a d’abord la vision de deux mouches scotchées à la vitre qui bourdonnent, probablement en train de copuler, il y a aussi le verre de Bourgogne qui touche secrètement sa mémoire. Ses sens se souviennent. Et c’est magnifique ! Ce qu’éprouve Bloom, ce qu’écrit Joyce, ce que nous lisons. “O wonder! Quelle merveille !”

– Le baiser ! Le baiser ! Le baiser !

– Voilà. “Hidden under wild ferns on Howth below us bay sleeping: sky. No sound. The sky. Cachés sous les fougères sauvages de Howth au-dessous de nous la baie dormante : ciel. Pas un bruit. Le ciel.” … J’avance un peu, c’est bien dommage, si vous avez un exemplaire à l’hôtel, relisez le passage entier. Chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot…

– Mam ! Continue !

– D’accord. “Coolsoft with ointments her hand touched me, caressed: her eyes upon me did not turn away.

Adoucie rafraîchie par les baumes sa main me touchait, caressait : ses yeux sur moi ne se détournaient pas. “Ravished over her I lay, full lips full open, kissed her mouth. Éperdu sur elle je m’allongeais, pleines lèvres pleines ouvertes, embrassais sa bouche.”… Puis revient le thème de l’alimentation, côté entrée. “Yum. Softly she gave me in my mouth the seedcake warm and chewed. Mawkish pulp her mouth had mumbled sweetsour of her spittle. Joy: I ate it: joy. Miam miam ! Délicatement elle me donna dans la bouche du cake aux graines chaud et mâché. Chair fade que sa bouche avait mâchouillée sa salive aigre-douce. Joie : je le mangeai : joie. Young life, her lips that gave me pouting. Soft warm sticky gumjelly lips. Jeune vie, ses lèvres qui se donnaient en faisant la moue. Lèvres douces chaudes collantes comme des bonbons. Flowers her eyes were, take me, willing eyes. Des fleurs ses yeux étaient, prends-moi, des yeux désirants”…

– Pas mal. Et rien côté sortie. James me déçoit…

– Si bien sûr. Tu commences à le connaître. Apparaît, sans prévenir, dans les rhododendrons, une chèvre qui sème tranquillement une grappe de raisins secs, écrit Joyce.

– Ah ah, j’adore ! Je visualise bien, mais je vois plutôt un chapelet de M&M’s au chocolat. Miam !

– Je continue. C’est le problème avec Joyce, quand je commence, je ne peux plus m’arrêter. Et comme le livre fait mille pages… “Screened under ferns she laughed warmfolded. Cachée derrière les fougères elle riait enlacée chaude. Wildly I lay on her, kissed her: eyes, her lips, her stretched neck beating, Sauvagement, je m’allongeais sur elle, l’embrassais : les yeux, ses lèvres, son cou tendu qui palpitait. Woman’s breasts full in her blouse of nun’s veiling, fat nipples upright. Seins de femme gonflés dans son chemisier en voile de nonne, épais tétons dressés. Hot I tongued her. She kissed me. I was kissed.  All yielding she tossed my hair. Kissed, she kissed me. Me. And me now. Chaud je mis la langue. Elle m’embrassait. J’étais embrassé. S’abandonnant pleinement, elle me décoiffait. Embrassée, elle m’embrassait. Moi. Et moi maintenant.” Les deux mouches, toujours à leur activité bruyante, ramènent Bloom à l’instant présent.

– C’est vrai que c’est beau et touchant, il faudrait relire tout l’épisode.

– Oui, Bloom est attachant lui aussi, comme Dedalus, velléitaire, maladroit, passif, mais généreux.

– Ça ne serait pas un inetto lui aussi.

– Si, dans son genre. Il aime Molly sa femme, peut-être pas comme elle le voudrait alors elle prend des amants. Il le sait, il en souffre et pourtant, il a toujours des attentions pour elle. Il lui fait des cadeaux, lui offre de la lingerie et comme elle aime ça, il lui achète des livres érotiques de Paul de Kock dont le nom amuse Molly – si on devait le traduire, ça donnerait quelque chose comme François Labite.

– Ah ah ! Mam ! Chocking!

– Ce n’est pas moi, c’est Joyce.

– Dis-moi Nadja, est-ce que ce n’est pas dans cet épisode qu’il s’interroge aussi sur l’anatomie des sculptures grecques ?

– Oui, c’est une question qui le taraude et qui revient plusieurs fois. On est toujours dans le thème de la nourriture, manger, déféquer, bouche, anus et très logiquement Bloom se demande si les sculpteurs ont doté leurs déesses de marbre d’un anus ? Il se rendra au musée pour vérifier.

– Et ?

– Et… lis Joyce ou va faire un tour (de statue) au musée pour vérifier par toi-même. Désolée, je dois y aller. À plus tard, mes petits curieux.

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29 novembre 2025 6 29 /11 /novembre /2025 03:05

Le téléphone vibra. Ils riaient.

–  Ah ah, encore un message de tu-sais-qui : « Mes amours, la fin du poème d’Umberto Saba, il molo, pour accompagner vos dolci“Né a te dispiaccia, amica mia, se amore / reco pur tanto al luogo ove son nato. /Sai che un più vario, un più movimentato / porto di questo è solo il nostro cuore. Ne sois pas contrariée, mon amie, si je porte tant d’amour au lieu où je suis né / Tu sais qu’un port plus varié, plus mouvementé que celui-ci, seul l’est notre cœur.” Où est votre port à vous ? et votre cœur ? À demain, mes beaux marins, rendez-vous un peu avant onze heures. »

– Varié, je ne vois pas bien ce qu’il veut dire, mais mouvementé, oui, je pense avoir une idée. J’ai envie de répondre à Mam, « Movimentato… c’est un peu court ma mère, c’est une tornade ! c’est un typhon ! c’est un cyclone ! que dis-je c’est un cyclone, c’est une cuticule ! »

– Ah ah, pourquoi cuticule ?

– Parce que j’aime bien ce mot et parce que James m’a dit que j’avais le droit.

– Argument implacable. Bon, pour ta mère, parle-lui plutôt de ton dessert, je la connais et elle te connait, elle va lire entre les lignes, s’inquiéter et me questionner toute la nuit sur les “mouvements” de ton cœur et ce qui se cache derrière cette cuticule sentimentale.

– Tu as complètement raison, Dad. « Hl Mam Nos desserts Moi Via della seta cf Baricco agrumes wasabi laurier olives safran = une tuerie. Dad un truc éclaté++ citron capres origan amandes = extra selon lui. Retour hôtel ventre plein oreilles bouchées par prudence bss TQ »

Ils rentrèrent. Swann dormait.

*****

Quelle heure ? Une heure moins le quart. Je n’arrive pas à croire qu’il y a douze heures à peine, je buvais un café amer avec Alomè. Dad a peut-être raison, son silence doit avoir une explication très simple. Ou bien c’est moi qui ai raison et elle me ghoste. Mais pourquoi ? Non, pas elle, impossible ! Elle a eu un problème de téléphone, je ne sais pas, elle a effacé tous ses contacts, par erreur. Mais non, ça non plus, ce n’est pas possible… Je n’ai pas sommeil. Un cyclone, c’est peut-être exagéré, mais quand même, ça pique cette histoire. J’ai mal au ventre. Ce serait plutôt une nausée sentimentale. Allez, un peu de lecture, ça me fait dormir d’habitude. Moby-Dick, chapitre 16, Le navire.

Trieste. Jour 2. 2 h

« C’était un navire de la vieille école, plutôt petit, qui avait la façon surannée des meubles à pieds de griffon. Longuement amarinée, colorée par tous les temps, des typhons aux calmes plats des quatre océans, sa vieille coque avait pris le teint basané d’un grenadier français qui aurait combattu en Égypte comme en Sibérie. Son étrave vénérable semblait barbue. Ses mâts – taillés quelque part sur la côte japonaise là où la tempête emporta ceux qu’il avait à l’origine – ses mâts avaient la raideur de l’épine dorsale des trois vieux rois de Cologne. Ses ponts antiques étaient usés et ridés comme la dalle vénérée des pèlerins où fut versé le sang de Becket dans la cathédrale de Cantorbéry. À ces pièces de musée, étaient venues s’ajouter des caractéristiques nouvelles et étonnantes qui racontaient les aventures sauvages qui furent les siennes pendant plus d’un demi-siècle. »

Ce bateau doit vraiment être beau, et j’adore la description d’Ismaël ; il est beau parce qu’il y a eu toutes ces tempêtes et tous ces combats et ces aventures, là-bas, au bout du monde, mais c’est ici, à quai, qu’on peut voir cette beauté. Voilà. Je ne sais pas trop quoi faire de cette réflexion, il y a quelque chose à penser sur le départ et sur le retour, le ici et le là-bas, le quai et les mers sauvages mais là, il est deux heures passées et je vais laisser le Pequod au port parce que j’ai une sorte de mal de mer et je vais me caler dans les bras de Morphée.

Help, Melville ! Je n’aime pas ce que j’écris… c’est nul !

*****

– Bonjour Chéri, il est neuf heures, ça me fait mal de te réveiller, j’imagine que tu aurais bien dormi un peu plus. Demain matin, on sera à Ljubljana, tu pourras faire une grasse matinée. Aujourd’hui, le programme est serré, je te laisse te préparer, on va aller boire un café piazza Unità, c’est à trois minutes, de là on attendra les “instructions” de ta mère à dix heures quarante-cinq.

– Ah ah, Nadja en guide touristique, je m’attends au pire ! Mais c’est encore la nuit à Mexico, non ?

– Oui, on a sept heures d’avance, mais tu sais que le sommeil et ta mère ne sont pas les meilleurs amis.

– Et dix heures quarante-cinq, c’est important ? Onze heures, ça serait bien aussi, non ?

– Non. C’est important si je pense à ce qu’elle pense, mais elle t’expliquera.

– OK, alors soyons précis jusqu’au bout. Instructions Mam dix quarante-cinq, donc arriver au café à dix, quitter l’hôtel à neuf cinquante-sept, sortir de la chambre à neuf cinquante-cinq, s’habiller neuf cinquante, se doucher neuf quarante… ça me laisse encore quarante minutes avant de me lever. J’ai vraiment très mal dormi. Ça va comme ça ?

– Bien sûr, je t’attends en bas, je vais voir jusqu’à quelle heure on peut garder la chambre.

Nov somnola. Swann descendait.

*****

Salve mes girovaghi préférés ! J’espère que vous avez pris des forces, on va marcher un peu pour commencer. Nov, mon pèlerin d’amour, je t’ai tiré du lit, n’est-ce pas ? Où êtes-vous ?

– Salut Mam, dix heures quarante ici, tu es en avance. Allez, ça va, on a eu le temps de prendre un bon petit déjeuner. On est place de l’Unité au café des Miroirs. Tout est très classe ici, la place ouverte sur la mer, les palais, le café, les miroirs.

– En effet, ça ressemble plus à Vienne qu’à Sienne ; l’histoire prend parfois le pas sur la géographie. Ah oui, le caffè degli specchi. Le miroir, the mirror, magnifique ; quel objet plus joycien ? Stately, plump Buck Mulligan came from the stairhead, bearing a bowl of lather on which a mirror and a razor lay crossed.C’est la toute première phrase d’Ulysses et déjà un miroir.

– Et bim ! Sans le vouloir, j’ai mis une pièce dans la machine.

– Oui, oui, oui… Voilà ce que nous allons faire. Pendant que vous vous rendez à la plage de la Lanterne – vous en avez pour quinze minutes à peine – nous allons parler miroirs puisque tu le souhaites, Nov. Ne traînez pas, il faut être là-bas vers onze heures.

– Hum, ça sent son Proteus…

Yes ! Je vois que tu n’as pas tout oublié.

– … Dedalus à Sandymount strand…

– Oh, mon étudiant préféré !

– “Ineluctable modality of the visible. Signatures of all things. Seaspawn…

“… and seawrack. The nearing tide, that rusty boot…

“… Snotgreen, bluesilver, rust…

– Euh… guys, je vous sers quelque chose à boire ?

– Pardon, ma tendresse, ton père est un spécimen rare et irremplaçable, il m’a saisie. Je serais curieuse de savoir combien de diplomates français sont encore capables de citer Joyce dans le texte. Swann, je sais pourquoi je t’aime.

– OK, je vais aller m’acheter un strudel et des chandelles.

– Pardon, pardon ! C’est le début du troisième épisode d’Ulysse, “Protée”. Je fais le malin, mais pour tout vous avouer, quand tu as dit rendez-vous onze heures, j’ai tout de suite pensé à cet épisode puisque c’est à cette heure-là que Stephen Dedalus fait sa fameuse promenade sur la plage de Sandymount. Alors, ce matin, en t’attendant, Nov, j’ai relu le début.

– Ah ah, le petit malin qui espère pécho sa prof. Quel talent, Dad !

– C’était parfait mon amour, même s’il manquait quelques mots.

– C’était mon épisode préféré. “Touche-moi, douce douce douce main. Quel est ce mot connu de tous les hommes ? Je suis silencieux et seul et triste. Touche, touche-moi.”

– Oui. “What is that word known to all men?” C’est Dedalus qui demande. Il est parfois suffisant, hâbleur, ce garçon, et pleurnichard, mais il est tellement attachant et il n’a que vingt-deux ans. Bon, pour le moment, on parle du miroir. Il est omniprésent dans le livre comme tout ce qui se rapporte au visible et à la vue – que Joyce va progressivement perdre – et au voyeurisme. Je ne sais pas comment ils sont disposés dans le café, mais les miroirs complètent et compliquent et compensent ou compromettent l’entrelacs des regards : voir, se voir, être vu, voir sans être vu, être vu en feignant de ne pas le voir, montrer qu’on a bien vu que l’on cherche à nous voir sans être vu… Le miroir offre tellement plus qu’un simple double inversé du réel. Dans l’hôtel Ormond, il permet de voir ce que le bar cache des Sirènes, mais de façon fragmentée et de derrière – ce qui n’est pas pour gêner tout le monde. C’est moins l’origine des choses ou la vérité du monde que les hommes aimeraient voir que ce que cache les jupes des femmes – secret universel, sirène intemporelle. Mais voir, c’est être déçu, toujours, et le miroir n’y change rien, ses mensonges ne font pas illusion longtemps.

– Trop de réflexions Mam, tu m’as perdu, là. D’ailleurs on arrive. Bagno alla Lanterna.

– Très bien. Attention, la plage n’est pas mixte ; pour vous, c’est à droite du mur. Je voulais vous lire quelques extraits de ce troisième épisode. C’est un moment charnière, une bascule dans le livre et peut-être dans l’histoire de la littérature.

– Dis donc, tu vends bien ton truc. Enfin un peu d’action.

– C’est le moment aussi où neuf lecteurs sur dix renoncent à aller plus loin, précisément parce qu’il ne se passe presque rien et qu’on se demande en quelle langue c’est écrit ! Stephen marche sur la plage, vers l’Est d’abord, puis vers l’Ouest, the evening lands, c’est important, il décide d’aller voir sa tante, puis y renonce, il voit un chien mort, un autre vivant, un noyé, il urine, il croise des pêcheurs de coquillages. En somme, très peu d’action.

– Nadja, tu oublies la dernière action, il se cure la narine et colle sa crotte de nez sur un rocher.

– En effet, “he laid the dry snot picked from his nostril on a ledge of rock”.

– Sérieusement ! Et tu appelles ça une bascule dans l’histoire de la littérature ! On urine, on pète, on balance ses crottes de nez. J’imagine qu’on chie aussi.

– Oui, on défèque, on vomit et on se masturbe. La vie, les corps, leurs humeurs. Mais on pense aussi beaucoup, on parle, on chante, on déclame. Finalement, peu importe ce qu’il se passe. C’est de le dire qui est révolutionnaire et la façon de le dire. Avec cet épisode, on comprend qu’on ne comprend plus, quelque chose se passe dans l’écriture. C’est incroyable quand on y pense, à la même époque, Malevitch invente une autre peinture, Schönberg invente une autre musique, Einstein une autre physique, Gropius une autre architecture et Joyce une autre littérature. Exactement à la même époque, à quelques années près.

– Et dire qu’un siècle plus tard, ça nous semble encore bizarre. C’est dire le cataclysme que ça a dû être.

– En effet, inédit, inouï et parfois même inaudible et illisible. Allez, assez glosé, un extrait. Listen: a fourworded wavespeech: seesoo, hrss, rsseeiss, ooos.” – Vous imaginez, pour les traducteurs, Joyce, c’est un cauchemar et le plus beau des rêves – “Écoute, une tirade des vagues en quatre mots : seesoo, hrss, rseeiss, ooos.” – Là, je renonce à traduire. Je continue – Vehement breath of waters amid seasnakes, rearing horses, rocks. Souffle véhément des eaux parmi des serpents de mer, des chevaux cabrés, des rochers.” – Allez marcher le long du rivage et écoutez, c’est un des plus beaux passages – “In cups of rocks it slops: flop, slop, slap: bounded in barrels. And, spent, its speech ceases. It flows purling, widely flowing, floating foampool, flower unfurling.”

– Génial ! C’est vraiment ça, un discours de vagues, avec en plus le bruit des pieds dans le sable et les cailloux.

– En effet, on ne sait plus s’il s’agit de poésie, de musique ou de bruits, “in cups of rocks it slops: flop, slop, slap.”, et comment traduire ? “En flaques de roches ça crache, roc, crache, crac”. La dernière traduction propose “dans les cuvettes des rochers ça ressort : coule, sort, saoule”, ils ont choisi les paroles aux dépens de la musique. Ce texte a cent ans, on va pouvoir s’arracher les cheveux à le retraduire encore pendant des siècles.

– Je suis sidéré, pourquoi on ne nous dit pas ça, à l’école, que des écrivains ont écrit des trucs pareils. Je préfère ta traduction, Mam. Et la suite avec flower, c’était quoi ?

– “It flows purling, widely flowing, floating foampool, flower unfurling.” Il faut vraiment le dire à voix haute, en marchant sur une plage, les yeux fermés et en anglais si possible, comme Dedalus.

– Autrement, ça donnerait quoi en français ?

– Très difficile. Je risquerais quelque chose comme “ça s’écoule en roucoulant, s’écoulant beaucoup, feuille d’écume flottante, fleur déferlante”.

– Mouais, pas mal ! Mon préféré ça reste quand même, “in cups of rocks it slops, flop, slop, slap”. Bon, ce n’est pas facile à caser dans une soirée mondaine, mais ça tombe bien, je n’y vais pas. En fait, le gars Joyce, il a rappé cinquante ans avant tout le monde.

– En un sens oui. Allez, je vous laisse un moment. On se retrouve vers treize heures dans le café de votre choix, l’Antico caffè san Marco par exemple, ou la Pasticcheria Pirona si vous ne voulez pas trop marcher.

– Tu as dit treize heures, Nadja ? Hum, voyons voir… “Les Lotophages” ?

– Non Chéri, “Les Lestrygons”.

– Les quoi ? Non mais j’hallucine ! « Et vos parents, vous les avez trouvés où ? »

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21 novembre 2025 5 21 /11 /novembre /2025 03:22

– Dad, c’était quoi ce truc incompréhensible… ? blue blue blue… ?

– Ah ah, oui, Nadja t’a gâté ! C’était un extrait de l’Ulysse de Joyce, c’est le début de l’épisode “Les Sirènes”, une sorte d’ouverture complètement délirante. La traduction française ne t’aurait pas beaucoup aidé, il faut lire le chapitre en entier, on y retrouve chacun des mots de cette ouverture dans son contexte. C’est en quelque sorte une annonce des thèmes qui seront développés, sauf qu’au lieu de faire des phrases, Joyce prend des mots ou des petits bouts de phrases qu’il choisit et associe surtout pour leurs sonorités ; certains mots sont modifiés, d’autres purement inventés. Cet épisode est très visuel et très sonore. “Blew blue bloom…”, d’ailleurs, le blew en question, c’est peut-être l’énorme pet de Bloom qui clôt l’épisode et qui probablement ne sent ni le bleuet ni aucune fleur.

– Ah ah, ça me plait déjà plus. To blow, blew, blown / Boule fait boum / et Bill s’abîmePardon ! Je ne comprends rien, mais ça me plait beaucoup, je ne savais pas qu’on avait le droit, entre guillemets, d’écrire comme ça.

– C’est ce que Nadja appelle la folle magie de Joyce, elle bloque la lecture chez certains et débloque l’écriture chez d’autres. La littérature n’est pas ce que l’on croit ou fait croire.

– Et Ulysse dans tout ça ?

– Tout le livre est une transposition libre, enfin, vraiment très libre de l’Odyssée d’Homère. Dans cet épisode, les sirènes sont des barmaids ­­– mermaid, barmaid, ça sonne presque pareil en anglais –, elles sont derrière le bar, c’est leur récif et de là, elles aguichent les clients. J’ai oublié leur nom, mais l’une est blonde et l’autre rentre de vacances bronzée. Et voilà décodés les premiers mots célèbres, “bronze by gold”. Combien d’heures on a passées, ta mère et moi, à lire et relire ce livre et quand on rencontrait quelqu’un, on le saluait en disant, “alors, quelles sont tes sirènes ?”.

– Et tu t’en souviens encore ? C’était il y a un siècle pourtant.

– Un peu moins… En fait, j’ai arrêté de travailler les textes comme on le faisait alors, mais pas ta mère et elle me parle toujours de ses articles ou ses conférences ou ses cours, ce qui me maintient à jour, en un sens.

– C’est fou cette complicité que vous avez ; vous êtes carrément différents et pourtant vous êtes tellement proches, enfin, c’est l’image que vous renvoyez.

– Ce n’est pas une image.

– Tu dirais que vous êtes toujours amoureux ? Des couples comme vous, qui tiennent aussi longtemps, j’en connais tellement peu.

– Amoureux au sens où ça sature le cerveau et chahute le ventre, non, bien sûr, ce chaos-là ne dure pas heureusement, mais amoureux au sens où le monde vu et habité à deux est plus lumineux et sensé, alors là oui, ou plutôt yes comme ce magnifique cri yes qui termine le livre yes. Une fois, on parlait de ça avec ta mère et je lui disais, “je ne sais pas si j’aime ce que tu es, toi, Nadja, mais j’aime d’amour ce que tu fais”. Et elle m’a répondu, “mais sommes-nous autre chose que ce que nous faisons ?”.

– Mouais… je ne sais pas si je serais d’accord. Faire, ça veut dire tout et n’importe quoi, alors que être, ça je comprends, ça veut dire exister. Je me rappelle de ma prof de français, en troisième, Madame Langlet, qui entourait en rouge le mot “faire” chaque fois qu’on l’utilisait dans une rédaction et qui écrivait dans la marge, “faites mieux !”.

– Pour être et exister, je ne trouve pas que cela soit si simple à appréhender, mais pour faire, tu as raison, c’est un mot-joker qui peut en remplacer beaucoup d’autres. Cela dit, nous faisons des choses tellement différentes, Nadja et moi. Entre organiser un réseau d’alliances françaises et commenter un paragraphe de Joyce, il y a peu de rapport. Disons que nous aimons voir, comprendre et discuter ce que l’autre fait. C’est comme une curiosité amoureuse. Peut-être que ça revient tout simplement à s’admirer. J’adore qu’elle me parle de ses recherches et je crois – ça paraît un peu prétentieux de dire ça ainsi –, mais oui, je crois qu’elle aime quand je lui explique mes missions.

– C’est ça aussi, vous avez les mêmes références. Je ne sais pas si vous habitez la même planète, mais vous parlez la même langue. Mon problème à moi, c’est que je ne fais pas grand-chose et que j’ai peu de références. Et si on me demande ce que je suis, la réponse va ressembler à la lecture de ma carte d’identité.

– Tu sais, l’identité, ce n’est pas un état, ça se construit, ça évolue, ça suppose une énergie, un beau yes, mais c’est très lié aussi aux circonstances. Et quand je te regarde, je vois un magnifique jeune homme qui chemine, se forme et se transforme. C’est ça un voyage, une énergie et des rencontres.

– D’accord, merci, mais tu n’es peut-être pas l’observateur le plus impartial.

– Quand je te regarde, je vois ce que l’on a réussi à faire, Nadja et moi, et c’est une source de joie permanente. Ça peut sembler un peu gnangnan, mais en réalité, c’est très objectif et très impartial. Je suis persuadé que, si on nous branchait des électrodes pendant qu’on pense à toi ou qu’on te regarde, on vérifierait expérimentalement cette joie que l’on ressent.

– Mouais, call me bip bip… vous avez quand même été un peu radins dans ce que vous m’avez légué, j’aurais bien aimé avoir un peu de vos qualités…

Ils s’installèrent. Le téléphone vibrait.

– C’est ta mère justement, je crois qu’elle aurait aimé être avec nous. Elle a envoyé un audio, écoute. « Je pense que je vais vous accompagner un peu encore. Demain, je serai avec James, ce soir, j’ai invité Umberto Saba et son Ulisse à lui. Nella mia giovinezza ho navigato / Lungo le coste dalmate. Dans ma jeunesse j’ai navigué le long des côtes dalmates. […] Oggi il mio regno / E quella terra di nessuno. Aujourd’hui mon royaume est cette terre de personne.  Il porto /Accende ad altri i suoi lumi; me al largo /Sospinge ancora il non domato spirito, /E della vita il doloroso amore. Le port allume pour d’autres ses lumières ; moi, vers le large, me pousse encore l’esprit indompté, Et de la vie le douloureux amour.” À plus tard, mes lumières à moi. »

– Trois Ulysse pour le prix d’un, je ne vais jamais m’en sortir. Garde ton téléphone allumé, quelque chose me dit, qu’il va vibrer souvent ce soir.

– Je découvre, moi aussi Umberto Saba et ce troisième Ulysse. Tiens tu vois, tu parlais de ce qui nous lie, ta mère et moi, eh bien, il y a aussi nos différences et même nos oppositions. “De la vie le douloureux amour”, ça c’est elle, moi ce serait plutôt “de la vie le joyeux amour”. Ça nous sépare et nous rapproche. Ce sont nos histoires, bien sûr, qui expliquent cela. Le grand amour, malheureux, douloureux, tragique, inconsolé de Nadja, c’est la Russie. Elle en parle très peu, même avec moi, c’est difficile. Elle est dans la situation d’une enfant dont la mère, qu’elle ne peut cesser d’aimer, est devenue un monstre odieux. Tu sais, avant l’invasion de l’Ukraine, des semaines avant, elle me répétait, Poutine va l’envahir, préviens tout le monde, faites quelque chose. Et moi je lui répondais, ne t’inquiète pas, jamais il n’osera, tous les services secrets sont unanimes, il bombe le torse et cherche à nous impressionner, jamais il n’ira plus loin.

– Raté ! Je ne sais pas ce qui est le plus terrible, l’invasion ou votre aveuglement.

– Tu as raison, je me demande aussi. En tout cas, on s’est bien trouvés, moi et mon optimisme naïf et elle et son sens tragique de l’histoire. Et pour revenir à ta question sur l’amour, je vais te dire l’idée que je m’en fais, ça n’est pas très tendance à une époque où l’on ne jure que par l’autonomie des individus, mais je crois qu’il y a une part de vulnérabilité et de dépendance assumées dans l’amour. Je le vis comme ça. Nadja est bien “ma moitié” comme on dit, et sans elle, ma vie, l’histoire, l’avenir seraient tronqués, fades et le monde serait bancal.

– Ah, je crois que le maître d’hôtel nous attend.

– Oui, tu as raison. Qu’est-ce qu’on prend ?

– Écoute Dad, on fait comme tu veux, moi, j’ai l’estomac qui déconne un peu et ces menus gastronomiques me font peur, je me contenterais bien du menu classique avec leur harrysotto, en plus on me l’a recommandé. Ça t’ennuie si je prends un coca avec ?

Ils passaient commande. Le téléphone vibra.

– Nouvel audio de Nadja. « Mes deux soleils, attention aux Triestines, dont Saba louait la bellezza, “una bellezza fatta di mare e di monti rocciosi, il primo si rifletteva quasi sempre nel colore degli occhi, i secondi si ritrovavano nella struttura del corpo… une beauté faite de mer et de montagnes rocheuses, la première se reflétait presque toujours dans la couleur des yeux, les secondes se retrouvaient dans leur stature.” Saba évoque ensuite leur romanticismo : elles vivent, s’expriment et aiment avec passion, mais ce romantisme est comme corrigé par une certaine asprezza, une âpreté : toutes les Triestines ont un côté maschiacco, garçon manqué. Belles, passionnées et rugueuses. De vraies sirènes ! »

– Ah ah, on est prévenus. Demain, soit on se promène les yeux fermés et les oreilles bouchées, soit on ne regarde que les marins et les assureurs ! Ah, encore un texto… « Un service aussi, demain, passez à la Libreria antiquaria Umberto Saba qu’il avait fondée au début du siècle, elle vient de rouvrir. C’est aussi un petit musée. Si vous trouvez son roman Ernesto, prenez-le pour moi, mes chéris. » Tu notes ça, Nov.

– D’accord. J’ai trouvé l’adresse, ce n’est pas loin. Via San Nicoló, juste à côté de Zara. Pas sûr que ce soit la famille !

– Je suis un peu rassuré de voir que tu as toujours ton sens de l’humour. J’avais l’impression que quelque chose ne tournait pas rond.

– Non, ça va, c’est juste que je ne sais plus trop où j’en suis.

– Ce n’est pas étonnant que tu sois perturbé avec tous ces changements.

– Oui, c’est sûr, mais c’est surtout cette fille que j’ai rencontrée à Milan. Je ne sais pas… j’y pense tout le temps. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive.

– Ah ? Vous allez vous revoir ?

– Je ne sais pas. Je ne crois pas. Enfin, peut-être. Pas tout de suite. Mais là, j’essaye de la joindre depuis mon départ et elle ne répond pas.

– Peut-être qu’elle est occupée. Tu as dormi chez elle ?

– Oui. Peut-être que son téléphone est déchargé. Enfin, quand même, c’est bizarre. On a passé presque quarante-huit heures ensemble, non-stop, à parler, lire, regarder des tableaux… et puis tout d’un coup, rien, plus rien du tout. J’ai envoyé vingt textos, mais là j’arrête, ça commence à ressembler à du harcèlement.

– Attends un peu, il y a peut-être une explication très simple. Je ne veux pas être trop indiscret, mais tu la connaissais déjà ?

– Non, c’est une histoire improbable. On s’est rencontrés dans le train, on a tout de suite sympathisé, elle parlait très librement et c’était incroyablement fluide. Elle m’a proposé de me loger à Milan parce qu’elle était chez sa tante qui a un grand appartement.

– Mais vous avez eu une relation intime ?

– Ben, là aussi c’est bizarre, parce qu’elle est lesbienne. On n’a pas couché ensemble, mais un peu quand même. Et puis surtout, on ne s’est pas quittés une seconde. C’est une prof d’histoire de l’art, elle m’a montré des tableaux, mais pas comme dans un livre ou un musée, à chaque fois, elle racontait une histoire qui me parlait. Vraiment, j’ai adoré.

– Hum ! Tu crois que tu es amoureux ?

– Non, je ne crois pas, enfin, peut-être, je ne sais pas. Sûrement un peu quand même. En tout cas, je pense à elle sans arrêt. En fait je crois que ça aura été une belle rencontre, comme deux droites qui se croisent, ce n’était pas prévisible et ça n’aura pas de suite. Pas de suite, mais des conséquences. La droite continue sa route, mais ne sera plus jamais la même, elle n’est plus très droite. Bon, je ne sais pas si ma métaphore mathématique est très pertinente.

– Il faut du temps pour comprendre, du temps et du calme et c’est précisément ce qu’il manque dans ces moments-là. Enfin disons plus exactement que l’état amoureux perturbe le passage du temps et bouscule tout. Il faudrait pouvoir attendre patiemment que l’ordre des choses revienne, ce qui est totalement impossible.

– C’est ça. Exactement. Le temps qui fait n’importe quoi, dans le ventre, un orchestre de percussions brésilien et la tête qui se prend pour une centrifugeuse.

– Quelle description ! Ça sent le vécu !

– Oui, mais voilà, elle ne rappelle pas. Et si je réfléchis posément, je vois bien qu’il y avait quelque chose qui clochait entre nous. La différence. La distance. D’abord son âge, elle était déjà un peu vieille, trente-deux, trente-trois ans, je crois, elle avait déjà un métier, mais surtout ses amis.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ses amis, c’était soit des artistes connus, soit des grands Chefs, des conservateurs de musée, des écrivains… Tu comprends. Mes potes à moi, ils en sont encore à jouer à FIFA sur leur Playstation et boivent du coca avec leur kebab.

Ils rirent. Le téléphone vibrait.

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14 novembre 2025 5 14 /11 /novembre /2025 03:45

– Pprrpffrrppffff…

– Allo ? Allo ! Allo…

– Oooovf… Fff… Oo… Rrpr…

– Allo, allo, parlez plus fort, je n’entends rien. Alomè, c’est toi ?

– Aaaalovf… Tram kran kran kran…

– Alomè ? Je ne comprends rien. Tu es dans le tram ?

– Looooovf… Aaaalo moov moo… Krandlkrankran… Kraaaaa

– Raccroche. Je vais te rappeler…

– …

– Zut, ça a coupé. Quelqu’un essaye de m’appeler. J’ai l’impression que c’est Alo…

Le téléphone vibra. Un SMS s’affichait.

« Téléphone passe pas. Alors j’envoie SMS pour te dire que je vais envoyer mail. Dis-moi si tu le reçois. C’est Moby. (Ma fille dit toujours “Papa, pas besoin de signer un SMS”, mais quand même, je le fais.) »

« Bonjour Nov, je t’envoie un mail, le mail, c’est plus facile pour moi. Excuse-moi d’être un peu long. Je serai à Istanbul dans une semaine, mais ne te presse pas, je peux t’attendre. J’ai eu Olga, elle s’est lancée dans mille projets et mille combats. Je m’inquiète un peu de cette phase d’hyperactivité, j’ai peur qu’elle replonge après ça. Tu me donneras ton avis… Elle t’attend avec impatience. Tu rencontreras son frère Emil qui est médecin, il t’expliquera deux ou trois petites choses la concernant. Préviens-le de ton arrivée, il s’occupera de toi. Je te donne son numéro : +381 21 974-479. Je ne veux pas te perturber, mais sois prudent avec Olga, tu sais qu’elle est fragile et peut réagir de façon impulsive et agressive. Je te préviens juste par prudence, tout peut très bien se passer, enfin tu la connais un peu. Sam m’a envoyé un mot aussi, mais tu es déjà au courant. Il ne sera pas à Séoul avant un bon moment. On va peut-être modifier encore notre parcours. Pas de Russie. Pas de Corée. J’ai une autre idée. Un plan C, plus exactement un plan P (devinette !). On en reparlera. Désolé, je n’ai pas beaucoup de temps, appelle-moi quand tu seras en Serbie. Je t’embrasse Nov, j’ai hâte de te retrouver. Amitiés à ton amie professeur et à Nubecito. »

Sacré Moby ! C’est sûr que moi aussi j’ai hâte de le retrouver. Je trouve bizarre qu’il s’inquiète d’Olga, lui qui est toujours tellement calme. C’est vrai aussi qu’à force de vouloir porter tous les malheurs du monde, ça doit finir par peser. Elle est tellement son contraire, lui qui est toujours aimable et d’humeur égale, toujours courtois, toujours arrangeant. Allez, je passe d’un Moby à l’autre. Je vais reprendre ma dose quotidienne de Melville, un petit peu tous les jours.

Moby-Dick, chapitre 15, Soupes de poissons.

« Il était bien tard dans la soirée quand le petit Varech mouilla confortablement l’ancre et que Queequeg et moi débarquâmes. Aussi nous ne pouvions vaquer à aucune affaire le soir même, du moins à aucune autre que de trouver à souper et à dormir. »

… comme moi – ou presque. Je débarque de nuit à Trieste. Dad et moi n’avons aucune autre affaire que de trouver à souper et à dormir. C’était Tâte-pots et Auberge du souffleur pour Queequeg et Ismaël ; ça sera Harry’s piccolo et Savoia palace pour nous. Nous vaquerons à nos affaires demain.

Le train entra en gare. Nov textait.

« Coucou Dad. Tout va bien. On arrive à la gare de Trieste, j’ai encore un petit quart d’heure de marche. On se retrouve à l’hôtel un peu avant huit heures. »

*****

– Allo Mam !

– Eh ! Mon bébé trotamundos ! Oh ! Mes deux amours préférés, en même temps et sur le même écran. Ah ! Quelle joie de vous voir ! Vous semblez être tout près. Comme l’image est nette, vous êtes lumineux. Ce doit être l’éclairage de la ville…

– … ou bien le maquillage avant de passer à l’écran pour effacer les traces de fatigue…

– … ou les stigmates de l’âge.

– N’effacez rien, j’aime les traces et les signes. Où êtes-vous ?

– Je viens d’arriver à Trieste et on fait une petite passeggiata avec Dad, avant d’aller dîner.

– En effet, il faudra que l’on prenne des forces parce que, si je t’ai bien comprise, ma chérie, demain ce sera notre Bloom’s day à nous.

– Ah ah, oui demain je vous lirai un peu de Joyce, mais soyez tranquilles, ce ne sera pas un ultra-marathon non plus. Inutile de trop vous charger en glucide ce soir. Oui, Trieste, évidemment, la ville de Joyce.

– Et de Svevo, Mam. Et d’abord de Svevo.

– Oui tu as raison. Je suis ravie de voir que tu découvres la littérature italienne. Qu’est-ce que tu as lu, raconte-moi tout ?

– Tu sais, je n’ai passé que deux jours à Milan. En même temps, je n’ai jamais autant lu en si peu de temps. Météo oblige ! Donc, j’ai lu Soie de Baricco et Senilità de Svevo. Tu connais Alessandro Baricco ? qu’est-ce que tu en penses ?

– Oui bien sûr, c’est un excellent écrivain.

– Et ?

– Et Svevo, je connais bien la Coscienza di Zeno, mais parle-moi de Senilità.

– D’accord. Et Svevo, selon toi, c’est un excellent écrivain aussi ?

– Non, Svevo est un auteur.

– Et ?

– Svevo est un grand auteur.

– … OK… Dad, tu peux traduire s’il te plaît, je ne parle pas couramment le “nadjien”.

– En effet c’est une langue rare, très belle mais rare et parfois elliptique. Disons qu’ils sont très bons tous les deux, chacun dans sa catégorie. Et tu fais très bien de les lire tous les deux.

– Ton père n’est pas diplomate à temps partiel ! Mais, comme d’habitude, il a raison. Nov, sais-tu que Svevo a été l’élève de Joyce alors qu’il était de vingt ans son ainé. Il avait besoin d’améliorer son anglais pour des raisons professionnelles, puisque tu n’ignores pas qu’il avait un métier, et ils sont devenus amis. Mais parle-moi de Senilità, qu’est-ce qui t’a plu ?

– Est-ce que je dois te raconter l’histoire ou tu la connais déjà ? Tu as lu le livre ?

– J’ai vu le film. Avec Claudia Cardinale.

– Ah ah ! Chérie, voilà que tu voles les répliques de Nov.

– Pardon, mais c’est pourtant vrai. C’est un très beau film de Mauro Bolognini. C’est une interprétation sensible qui doit dater des années soixante. Je m’interroge tout de même sur le casting. Les acteurs ne sont pas italiens, sauf Claudia Cardinale. D’ailleurs, elle crève l’écran et illumine le film au point d’effacer un peu le personnage d’Emilio. C’est en ce sens qu’il y a interprétation – et ce n’est pas une critique. Dans le film tout le monde se fait éblouir et brûler par Claudia, l’ange diabolique, c’est un soleil fatal. Dans le livre, si je me souviens bien, Emilio est plutôt un trou noir qui attire ou veut attirer ceux qui le fréquentent dans ses sombres et maladives obsessions.

– Ça donne envie de voir le film.

– Et puis, il y a un deuxième personnage principal, qui est à la fois sombre et froid comme Emilio et lumineux et ardent comme Claudia, c’est Trieste, magnifiquement reconstituée et filmée.

– Et dis-moi Mam, Emilio, le sénile de trente-cinq ans en question, est-ce que tu le trouves sympathique, parce moi, franchement, je le trouve insupportable ? Il est jaloux et égoïste. Et il calcule tout, sans arrêt. Angiolina, au début, il la trouve naïve et veut l’éduquer. Il finit par la traiter de putain et lui jeter des cailloux. Et sa sœur, Amalia, il la prend pour sa boniche ; quand elle est malade et que le médecin lui demande d’aller chercher un verre d’eau, il ne sait même pas où sont rangés les verres. Pour moi, c’est un gros nul, et en plus de ça – et c’est le pire – il le reconnaît.

– En effet, mais du point de vue littéraire, c’est un type psychologique nouveau que Svevo décrit là, avec une lucidité impitoyable. Svevo invente l’inetto. D’ailleurs, un Inetto était le titre initial de son premier roman qui est devenu una Vita. Son éditeur, le crétin, avait pensé que ce ne serait pas vendeur un tel titre.

– Et comment tu traduis ?

– L’inapte, l’impuissant, le pataud, l’inadapté… Remarque, même avec le nouveau titre, le livre n’a pas rencontré ses lecteurs non plus.

– À part Joyce, ce qui n’est pas si mal. Dis-moi, Chérie, dirais-tu que ses romans sont des autographies déguisées ?

– En partie, oui. À chaque fois, le personnage masculin a à peu près son âge. Souvent aussi, ses personnages sont des écrivains ratés, disons sans succès, comme il l’a été jusqu’à Zeno. Pour revenir aux inetti, ce n’est pas tellement qu’ils ne font pas, c’est qu’ils font plus lentement, à contretemps ou de façon décalée. Et la lenteur de l’écriture leur convient mieux. Le problème, il dépasse Svevo, c’est la réception. On a déjà du mal à écouter celui qui parle jusqu’à la fin de son idée, alors on ne laisse aucune chance à celui qui parle ou pense ou vit à la vitesse de l’écriture.

– Et si en plus, c’est déplacé

– En effet. Allez, montrez-moi un peu où vous êtes ?

– Je ne sais pas si tu vas voir grand-chose, Mam, c’est noir de monde. On est sur le molo Audace.

– Ah mais bien sûr, je reconnais. C’est là qu’Emilio rencontre Claudia la première fois. Ça s’appelait encore molo San Carlo.

Per me al mondo non v’ha un più caro e fido

luogo di questo. Dove mai più solo

mi sento e in buona compagnia che al molo San Carlo.

Pour moi de par le monde il n’est de lieu plus cher et plus fidèle que celui-ci. Où jamais plus seul je ne me sente et en bonne compagnie que le mole San Carlo.”

– C’est du Svevo ?

– Non. Umberto Saba, l’autre grand auteur triestin. Vous verrez sa statue dans une rue de la ville. Il a l’âge de Joyce et connaît Svevo, mais il n’aime pas son ironie froide ; lui, c’est un romantique, pas un psychologue.

– Encore un auteur que je ne connais pas. On n’en a jamais fini avec la littérature.

– Tu as raison. D’ailleurs j’arrête avec les références, parce que vous êtes à jeun, je ne voudrais pas être responsable d’une crise d’hypoglycémie. Allez, juste une dernière pour vous accompagner sur le môle, ce lieu où les langues et les histoires se mêlent… et s’emmêlent.

Bronze by gold heard the hoofirons, steelyringing.

Imperthnthn thnthnthn.

Chips, picking chips off rocky thumbnail, chips.

Horrid! And gold flushed more.

A husky fifenote blew.

Blew. Blue bloom is on the.

– What ! Mam ! Je ne comprends pas un mot. On peut l’avoir en français ?

– Chérie, tu n’as pas commencé par le plus accessible. Rassure-toi Nov, c’est un passage singulier qui en a perdu plus d’un.

– Ou séduit. Ou les deux. Mais doit-on s’attendre à autre chose avec des sirènes ?

Help! Quelqu’un peut m’expliquer !

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7 novembre 2025 5 07 /11 /novembre /2025 03:28

[Cinquième partie du Voyage de Nubecito. Perdu sur la côte mexicaine, le jeune cumulus hawaïen a été pris en charge par Brad qui doit le ramener chez lui. Après avoir traversé le Mexique avec Ludmilla, puis l’Atlantique sur le Françoise-Sagan, Brad, devenu Nov, a remonté la Seine à vélo jusqu’à Paris. Après une étape à Milan chez Alomè, il va passer par Trieste et Ljubljana avec son père pour rejoindre ensuite Olga en Serbie.]

Le train démarrait. Nov lut.

Il avait posé sur la tablette son carnet, son téléphone et une bouteille d’eau et il reprit la lecture de son Moby-Dick interrompue à Milan. Quelques pages par jour, il en viendrait bien à bout en moins d’un an. Donc, Moby-Dick, chapitre 14, Nantucket. « Seul le Nantuckais réside sur la mer. C’est là son foyer.  […] Pendant des années il ne sait plus rien de la terre, et lorsqu’il y revient enfin, elle a pour lui un parfum d’autre monde, plus étrange que celui de la lune n’en aurait pour un terrien. »

Nov pensait. Le train continua.

Je risque moi aussi, d’être sacrément surpris à mon retour au Mexique. Il tapa “Nantucket” sur son téléphone. « Île américaine au sud-est de Boston. Port d’attache du Pequod, le baleinier sur lequel Ismaël embarque dans Moby-Dick de Melville ». Est-ce que j’ai un port d’attache, moi ? Je vais faire le tour du monde et revenir à Puerto Valla, j’aurai bien fait un tour, une boucle, mais est-ce que ce sera un retour à mon port d’attache ? Est-ce qu’on peut retourner ? On peut avancer lentement, on peut faire une pause, on peut faire marche arrière, on peut se retourner, bien sûr, mais j’ai l’impression qu’on ne retourne jamais. C’est peut-être parce que la Terre est ronde qu’on a l’impression de revenir, mais c’est une illusion. Il prit son carnet et écrivit : « Quelqu’un a dit, on ne part jamais, moi je pense qu’on ne revient jamais. »

Des passagers montèrent. Nov textait.

« Salut Dad, je suis dans le train, j’arrive à 19h27 à Trieste. Je te rejoins comme convenu à l’hôtel. C’est bon ? ». Il remarqua que son père n’était pas connecté, il devait être occupé.

Il continua. « Coucou Mam, super séjour à Milan, découvert Caravaggio et Italo Svevo, mais rien vu de la ville à cause de la tempête, à part la statue du Saint écorché, oublié le nom du saint et du sculpteur. On se fait une visio demain. Ce soir suis avec Dad, on appellera. Kissou. » Pas de réponse non plus. Il était onze heures à Mexico, elle devait être en cours.

Il texta à Alomè : « Suis dans le train. Ouf ! Milan est assis sur un volcan qui se réveille parfois. Personne ne le sait mais moi j’ai bien senti les secousses et la chaleur. Ou alors, je t’ai rêvée. Appelle si tu existes pour de vrai ! ». Il repensa à son départ précipité. Une bonne partie de la nuit à écouter Alomè lire, un sommeil léger et intermittent, puis l’effondrement au petit matin jusqu’au réveil brutal à 13 heures. Un café trop noir, une douche trop rapide et ses affaires jetées en vrac dans son sac, le taxi qui traînait, les embouteillages pour rejoindre la gare et le tout sous un soleil de plomb. Après le déluge, on annonce un retour de la canicule. Il prit son carnet et nota : « Dedans comme dehors, le désordre et l’intensité gagnent ». Pas de réponse. Il texta encore : « J’ai oublié de te remercier. C’est aussi que je trouvais le mot un peu court (cinq lettres) à côté de ce que tu m’as offert (deux livres). Appelle, si tu veux. J’ai aimé ce petit tour dans ton monde. Ou écris. »

Combien de temps était-il resté à Milan ? Le Mexique lui semblait tellement loin. Était-il déjà en train d’oublier ? Il eut soudain envie d’aller s’allonger à l’ombre sous la barque de Diego, très envie aussi de parler à Ludmilla. Il lui texta : « Buona sera Vera, hola Ludmilla, je ne t’ai pas oubliée. Je pense à vous. Fort. Appelle ».

Les paysages défilèrent. Le téléphone se taisait.

« Hello, le monde, je suis là ! Y’a encore quelqu’un ou je suis le dernier survivant. » Il regarda son livre sans enthousiasme. Il relut du bout des lèvres les quelques lignes griffonnées sur son carnet. Bof ! De toute façon, il y a déjà eu un Proust, deux, ça ferait trop. Oui, le soleil mexicain, la barque de Diego, l’énergie de Vera, il y pensait.

*****

– Allo, chéri, tu voulais quelque chose ?

– Salut Dad, je voulais te prévenir que j’arrive tout à l’heure.

– … mais… il y a eu un changement par rapport à hier ?

– Hier ?

– Oui, hier, on s’est téléphoné et on s’est mis d’accord pour le rendez-vous.

– Hier ?

– Oui. Je t’ai envoyé l’adresse du Savoia comme convenu. Il y a un problème ?

– Tu veux dire que tu m’as téléphoné hier ?

– Chéri, tu m’inquiètes. Quelque chose ne va pas ?

– Non, non, rassure-toi. J’ai seulement l’impression d’avoir passé des jours et des jours à Milan. En fait, c’est comme si le temps s’étirait, comme si chaque seconde devenait un moment, enfin…, quelque chose comme ça.

– Écoute, tu m’expliqueras, je ne suis pas sûr de bien comprendre. Tu es sûr que tout va bien, n’est-ce pas ?

– Oui, sûr et certain. Ça s’étire et en même temps, ça accélère, c’est vraiment bizarre… Je serai à l’hôtel avant huit heures.

– Parfait, tu auras le temps de prendre une douche, j’ai réservé une table dans un bon restaurant, mais tu préféreras peut-être te reposer, tu me diras. Excuse-moi, j’ai une visio avec le ministère, tu sais que je suis « en mission », en quelque sorte. Je voudrais tout liquider pour être tranquille demain. Allez, à tout de suite.

*****

Nov essaya à nouveau d’appeler Alomè, mais avant même d’avoir fini de composer le numéro, son téléphone sonna.

– Allo Nov, désolée, j’ai pensé cent fois t’appeler et chaque fois j’avais quelque chose d’important à faire. Je suis tellement désolée. Bien sûr que nous aussi, on pense à toi. Il s’est passé pas mal de choses depuis deux jours, il y a des bonnes nouvelles et d’autres moins bonnes.

– La bonne nouvelle, c’est que tu appelles. On essaie de mettre la vidéo, j’aimerais bien te voir.

– OK. Si c’est trop lent, je la déconnecterai. Où en es-tu ? Je n’ai même pas eu le temps de te suivre, en plus l’appli de ton ami plante souvent. Tu es toujours à Paris ?

– Non, non, je viens de quitter Milan et je rejoins Dad à Trieste. Tout va bien, je te raconterai, mais parle d’abord. Commence par la mauvaise nouvelle.

– D’accord, c’est au sujet de Pap’. Ses copains m’avaient déjà alertée sur ses maladresses et ses chutes. À la maison et en mer, je n’avais rien remarqué, il semblait normal, mais c’est parce qu’il connaît chaque centimètre carré. Sa maison, la mer, c’est son monde. Son copain policier, tu sais Juan Luis, il m’a conseillé de l’emmener voir l’oculista, alors on y est allés avant-hier. Pap’ a une iritis, je ne sais pas si tu connais, c’est une inflammation de l’iris. Il va progressivement perdre la vue, il y a des traitements, mais c’est assez lourd et Pap’ a dit non. Mais le pire, c’est la cause. On va devoir faire des analyses, l’oculista pense à une infection bactérienne, il pense à la syphilis.

– Pardon ?

– Oui. Une forme latente que Pap’ aurait depuis longtemps. Il m’a interrogée sur sa vie sexuelle, tu sais que je parle librement de tout ça, mais là, c’était quand même gênant. J’ai répondu que je ne savais pas, mais je lui ai dit pour ma mère. Son conseil, c’est de le laisser tranquille avec son iritis puisque ça ne le fait pas souffrir. Ça peut évoluer très lentement et compte tenu de son mode de vie, il s’adaptera. Il lui a seulement prescrit des gouttes. Pour la syphilis, si les analyses confirment son hypothèse, il faudra agir et il y aura un traitement à suivre absolument. Il faudra aller voir un médecin avec les analyses.

Qué mierda! Et Pap’, comment il prend ça ?

– Devine ! Ce n’est pas parce que c’est mon père, mais vraiment il est unique. Il a dit, « viens, je t’invite à manger une glace, ça fait bien vingt ans que je n’en ai pas mangé. Je ne sais pas s’ils font toujours le parfum chocolat ? »

– Ah ah, génial ! Oui c’est lui, Diego, je le reconnais. Qu’est-ce que vous me manquez ? Cette glace, elle était unique, j’aurais aimé la manger avec vous.

– Oui et il était comme un enfant en la mangeant, il en a mis partout parce qu’il riait à chaque léchage. Il a une réserve inépuisable de joie en lui. Mais derrière tout ça, je sais bien aussi qu’il y a sa façon d’envisager la mort et ça, ça me fait mal. Je n’ai pas sa sagesse. La mort, c’est une belle invitation à ne pas refuser. Ça, je ne peux pas… On en parlera quand tu rentreras.

– D’accord.

– Autrement, ce soir, je pars à Mexico. Jack m’a demandé de m’occuper de l’agence pendant une semaine.

– Et Karolyn ?

– Écoute, il n’est pas rentré dans les détails, mais ils se sont rapprochés tous les deux, on va dire, ils partent ensemble une semaine. Ils vont faire un trek du côté de Chihuahua, « sur les traces de Pancho Villa ». Jack n’en peut plus des tours, je cite, “insolites et cools” pour “bourgeois incultes”. Il rêve d’aller épuiser des Yankees capitalistes sur les traces des révolutionnaires mexicains, sans oublier de leur faire payer cher, au premier sens du terme.

– Je suis sûr que ça marchera. Tu loges à la maison ?

– Oui, en plus on a programmé une sortie avec Nadja. Ils viennent d’ouvrir un nouveau musée Frida Kahlo, la Casa Kahlo, c’est à côté de la Casa Azul. En fait, c’est dans sa maison familiale, la Casa Roja. C’est là qu’elle a passé son enfance, mais c’était aussi une sorte de refuge où elle venait se reposer et se réparer dans les moments de crise avec Diego. On va aller voir, ça peut être intéressant et montrer un peu de la personne derrière le personnage. Voilà, tu sais tout de ma vie qui ne change pas beaucoup. Je sais aussi que vous avez prévu une visite virtuelle de Trieste, « sur les traces de Joyce ». Ta mère est ravie de cette idée ; le dernier cours, elle a fait une digression d’au moins une heure sur Ulysses, dans le texte bien sûr, et sans une note. C’est à croire qu’elle connaît le livre par cœur. J’essaierai d’être là, au moins l’après-midi. Excuse-moi, je te laisse, le cours reprend.

– À demain alors, je t’embrasse.

*****

– Allo ? Ah mon fils d’amour, quel soulagement de t’entendre ! Tu vas bien ?

– Mam ? Bien sûr que je vais bien. Qu’est-ce que c’est que cette voix inquiète. Ne me dis pas que Dad t’a parlé de moi ?

– Mais bien sûr que non !

– Mam…

– Bon, c’est vrai, il m’a dit que tu semblais être pris par une espèce d’absence. Je lui ai dit que je ne comprenais pas ce qu’il disait, il m’a répondu, moi non plus. Alors je voulais en savoir plus.

– D’accord. Alors note et écris en capitale, Nov va très bien.

– Parfait. On n’en parle plus. Raconte-moi plutôt ton séjour à Milan, tu as apprécié, n’est-ce pas ? Qu’as-tu vu d’intéressant ?

– Comme je t’ai dit, il a fait un temps pourri, je ne suis sorti qu’une fois, pour aller manger un cannoncini et voir la statue d’un écorché dans la cathédrale.

– Ah oui, le fameux cannoncino de Serge Milano. Je ne le connais que de nom, ça doit être délicieux. Et la statue, j’imagine que c’était le Saint Barthélémy de Marco d’Agrate.

– C’est ça ! Tu connais ?

– Oui, j’ai visité plusieurs fois le Duomo, une fois j’étais avec Livia et sa fille qui a fait des études de kinésithérapie. Elle nous a fait beaucoup rire en nous montrant les incohérences anatomiques de la sculpture, elle nous a expliqué très sérieusement que cette statue ne pourrait pas courir parce que le quadriceps fémoral n’était pas solidaire du bon tendon et que je ne sais plus quel muscle fléchisseur était mal positionné. Dis-moi, ça fait longtemps que je n’ai rien lu de toi.

– Ah oui, mais je ne peux pas tout faire, là, j’ai suivi un cours d’histoire de l’art et de littérature en accéléré, alors je n’ai pas eu le temps d’écrire. Je viens juste de reprendre la lecture de Moby-Dick, j’y vais lentement, je t’enverrai mes impressions au fur et à mesure. On se voit demain alors.

– Oui, je suis ravie de vous accompagner à Trieste, je vous lirai quelques passages d’Ulysses.

– Comment, tu ne le connais pas par cœur ?

*****

Nov raccrochait. Le téléphone sonna.

– Tiens, un numéro inconnu ?

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1 novembre 2025 6 01 /11 /novembre /2025 03:17

– Assenzia est la plus jeune de mes tantes. Oui parce que mes grands-parents ont eu sept filles et le tout sur plus de vingt ans ; ma mère est l’avant-dernière, et, donc, moi je suis la plus jeune de tous les cousins, non.

– C’est drôle, en espagnol, ausencia, ça veut dire absence !

– Ah oui, et en italien, c’est encore mieux, absence se dit… assenza ! D’ailleurs, son vrai prénom, justement, c’est Assenza, mais nous les cousins, on l’appelle Assenzia. Le plus incroyable, c’est que son prénom n’a rien à voir avec l’absence, il vient du village d’Assenza sur le lac de Garde d’où mon grand-père était originaire. Autre coïncidence, en plus de l’appartement de Milan, elle a une grande maison qui lui vient de feu son mari, sur l’autre rive du lac, juste en face d’Assenza, à Gardola, où elle vit le plus souvent.

– Que d’absence autour de toi, Alomè. En tout cas, on n’est pas dans l’absence de moyens !

– En fait si. Bon, je te raconte, mais je résume. Mes grands-parents étaient pauvres. Très pauvres. Sans doute pour compenser l’absence de cadeaux, ils ont donné à leurs filles, et sans compter, des principes d’éducation durs, très durs, absurdes souvent et parfois même violents, si tu vois ce que je veux dire. Sauf pour Assenza, la petite dernière, qui avait littéralement tous les droits. Ce qui la conduisit le jour de ses vingt ans à un bal. On est à la fin des années soixante-dix, non. Elle danse, elle rit, elle boit et se retrouve enceinte du beau Gabriele. Petit scandale, mais finalement rien de dramatique ni même d’original, elle aurait pu rentrer à la maison et élever son enfant, assistée de ses six sœurs. Sauf que le beau Gabriele était aussi le fils unique d’une famille de banquiers génoise, très riche et très catholique, les Boccabianca, chez qui on n’avorte pas et on assume. Donc, tout est allé très vite. Il a été proposé aux grands-parents, un mariage immédiat accompagné d’une petite somme d’argent (qui devait quand même faire beaucoup pour nous puisque Grand-père n’a pas hésité une seconde). En contrepartie, il y avait une condition sine qua non : qu’il n’y ait plus aucun contact entre les deux familles après le mariage, à part une visite de ma tante à sa famille, de temps en temps, mais sans son mari et sans son enfant. Ma tante n’ayant évidemment pas son mot à dire. Tu imagines un peu la violence de la chose, mais, bon, il restait six filles, j’imagine que ça suffisait à Grand-père. Alors, les spaghettis ?

– Délicieuses.

– Délicieux. Oui, aglio e olio, c’est simple et efficace.

– Et ta tante a survécu ?

– Tu vas voir. Donc, au mariage, mes grands-parents ont rencontré pour la première et dernière fois les Boccabianca. Au début, Assenzia venait une fois par mois, en voiture avec chauffeur, les bras chargés de chocolats et de cadeaux. Tu imagines le contraste. Mais rapidement – je ne sais pas si les beaux-parents avaient une bonne connaissance de l’âme humaine et qu’ils avaient prévu la chose – rapidement, Assenzia a espacé les visites parce qu’elle était littéralement harcelée ; elle a fini par ne plus venir du tout. Elle aurait pu disparaître définitivement, mais dix ans plus tard à peu près, le grand-père Boccabianca meurt, suivi de sa femme, deux mois plus tard, laissant Gabriele comme seul héritier. Ce n’est pas fini, triste série noire, Gabriele meurt à son tour dans un accident de voiture, quelques années plus tard. On est au début des années quatre-vingt-dix, je vais bientôt naître. Assenzia se retrouve alors à la tête d’une fortune colossale et elle n’a même pas trente-cinq ans.

– Et son enfant ?

– Ah, j’ai oublié de te dire. Ironie de l’histoire ou plutôt sarcasme morbide de l’histoire, une fois mariée et installée avec son mari, elle a accouché d’un enfant mort-né et il semble bien qu’elle soit devenue stérile. Évidemment, après le décès de son mari, elle a retrouvé les siens. En quinze ans, il y avait eu quelques mariages et quelques naissances. Retrouvailles émues, embrassades chaleureuses, cris et larmes, à l’italienne, non. C’est mon cousin Roberto qui m’a raconté, il se souvient très bien, il a pratiquement le même âge qu’Assenzia à cause du décalage de générations – c’est peut-être aussi la communauté des exclus. Pour Roberto, son histoire vaudrait le détour – homosexuel banni par sa famille, docteur en physique théorique et aujourd’hui, apiculteur décroissant ! –, mais il faut que je me tienne à celle d’Assenzia, sinon on va se perdre dans la saga familiale.

– J’espère qu’il y a un écrivain chez les cousins pour raconter tout ça.

– Ah ah, oui, j’ai une cousine Brigitta qui a écrit là-dessus, mais ça n’intéresse personne. Pourtant, c’est un vrai feuilleton. Je continue. Évidemment, c’était prévisible, la joie des retrouvailles a rapidement cédé la place à la jalousie, aux remontrances et aux menaces, surtout de la part des six beaux-frères. Individuellement, ils n’étaient pas méchants, mais ensemble, ils mutaient et devenaient une meute de mâles voraces et grossiers et je ne te parle pas de leur orientation politique. Alors, Assenzia s’est mise à entretenir six familles, disons à aider. Je ne sais pas de combien, mais ça devait être correct. En revanche, pour la génération suivante, la mienne, ça a été, no limit. Sauf pour Roberto, l’inetto de service, qui n’a jamais accepté une lire.

– Et au niveau des cousins, les relations sont bonnes ?

– Oui, excellente. Nous sommes dix-neuf cousins, plus Roberto. On est les deux seuls à ne pas être casés, je ne sais même plus combien j’ai de neveux et nièces. On a tous fait des études supérieures.

– Donc c’est très différent de la génération d’avant, la meute.

– Oui. Une autre planète. Les oncles se sont calmés entretemps, gavés par Canale 5, tu sais, la télévision privée de notre milliardaire pays, Berlusconi. Gavés et isolés, donc inoffensifs. Aujourd’hui, je n’ai même plus besoin d’imaginer des mensonges pour ne pas assister aux réunions familiales puisqu’il n’y en a plus. Les grands-parents sont morts, les oncles sont gros et les tantes se téléphonent. Peut-être que j’exagère, peut-être que je devrais faire des efforts, peut-être qu’il y a du bon en chacun d’entre eux, sûrement même, mais je me suis tellement éloignée, non.

– Peut-être aussi qu'ils se sont éloignés de toi.

– En effet. Je ne sais pas si c’est l’héritage fasciste ou l’éducation religieuse, mais ils n’ont jamais, je ne dis pas accepté, mais seulement compris mon homosexualité. Même certaines de mes tantes. C’est soit une maladie, soit une perversion, soit une punition divine. Tu sais que le mariage homosexuel n’est toujours pas légal chez nous. Et Meloni n’a pas l’intention de changer les choses, elle dit que l’union civile existe déjà et que ça suffit. En passant, je ne comprends pas ce qui vous séduit chez elle, vous les Français. On a un des régimes les plus réactionnaires de l’Union européenne, simplement, elle est plus jolie qu’Orban et sans doute plus rusée.

– C’est vrai. Je ne suis pas ça de très près, mais elle inquiète moins qu’au moment de son élection.

– Moi je vous dis, soyez vigilants, amis français. Je ne suis pas historienne, mais je suis Italienne. En France, je vous entendais souvent parler, dans une même phrase, du fascisme et du nazisme. Je ne veux pas nier les horreurs du nazisme, mais il y a une chose que vous oubliez souvent, c’est que chez nous la dictature a duré plus de vingt ans. Et en vingt ans, je peux te dire qu’une idéologie empoisonne tout et diffuse son venin en profondeur et qu’il en faut du temps après pour nettoyer ça. C’est Roberto qui dit toujours, “Potare è un arte, abbattere è un mestiere, ma sradicare è una guerra.” Tu comprends ? Élaguer est un art, abattre est un métier, mais sradicare, tu sais, enlever la souche et les racines, ça c’est une guerre. Et ça veut dire que dans toutes les familles, en Italie, il y a, aujourd’hui encore, des fascistes et dans toutes les familles, il y a des antifascistes, parce qu’on a aussi développé un vaccin. Peut-être que je me trompe, peut-être que je généralise comme d’habitude, mais je crois que chez vous et chez les Allemands, l’expérience du nazisme a été trop courte pour laisser des traces durables. Disons que c’est un chapitre dans vos livres d’histoire, pas une cicatrice honteuse. Évidemment, je ne parle pas de ceux qui ont vécu ces horreurs.

– C’est possible, mais peut-être aussi que tu es particulièrement sensible.

– Ce n’est pas simplement moi. Disons que nous sommes particulièrement vigilants. Mais je reviens à mes cousins. Il y a autre chose qui nous a éloignés de la génération précédente. Nous sommes tous des transfuges de classe, comme vous dites, mais sans la névrose et la culpabilité qui vont parfois avec, bien au contraire.

– Explique un peu, s’il te plait.

– C’est simple, grâce à Assenzia, on a tous fait des études supérieures, connu un autre monde et rencontré d’autres gens. Je ne te cache pas que j’ai pu faire des études et passer cinq ans en France grâce à elle. Ce n’est pas la pauvreté qui me gênait, c’était l’étroitesse, la rigidité et le fatalisme de mes oncles. Dans ma vie, ça se traduisait par la prévisibilité : mon histoire était déjà écrite, ce serait celle de ma mère, pauvre, docile, inculte. Tu te rends compte, sans Assenzia, on ne se serait pas rencontrés nous deux, peut-être que j’aurais été femme de ménage sur le Paris-Milan et que tu ne m’aurais même pas vue.

– Ouf, on a évité une autre absence !

– Et donc, je réponds à ta question, comme elle a aussi sa maison à Gardola, plus un appartement à Gênes, elle n’est pas souvent à Milan. Chaque cousin a une clé et y passe de temps en temps. À une époque, ça a été une vraie coloc d’étudiants. C’était génial et tu trouvais toujours des inconnus, des tomates fraîches et du persil. Aujourd’hui, il reste des chambres vides pour les étrangers, des placards pleins de pâtes et la grande bibliothèque.

– Et tu vas y rester longtemps ?

– Tu sais, là, je navigue à vue. Même si j’ai peu d’espoir, je voudrais quand même savoir ce que je peux sauver de ma relation avec Laura. Ensuite, je vais voir comment vont s’organiser mes cours et donc, le salaire qui ira avec. Il est possible que je reste ici quelques mois. Et après… on verra. Allez, on retourne dans la chambre. En passant, je vais te montrer la bibliothèque.

– Ce sont les livres de ta tante ?

– Pas vraiment, elle ne lit que des revues. En fait, très vite, il y a eu un rituel ici. Chaque visiteur venait avec un livre et le laissait. Il arrivait aussi qu’on en prenne un. Ça a été pendant longtemps une bibliothèque vivante et à chaque passage, on trouvait des livres nouveaux. Il y a plusieurs gros liseurs chez nous. Au début, on les empilait dans le couloir et puis Assenzia a fait monter cette immense bibliothèque qui doit bien faire dix mètres de long.

– En effet ! J’espère qu’ils sont bien rangés.

– Oui, il y a une dizaine d’années, on s’y est mis à cinq et on a tout rangé par ordre alphabétique. Tiens, voyons voir s’il y a du Svevo. Stendhal, Stern, Swift, Svevo... C’est là-haut, essaie de les attraper.

– Alors, La Cosienza di Zeno, en deux exemplaires, Una Vita.

– Ah oui, c’est son premier livre. Tiens, sors-le-moi, je ne l’ai jamais lu. Ensuite ?

Senilità, évidemment, et Corto viaggio sentimentale.

– Hein ? Montre-moi. Je ne savais pas que Svevo avait écrit ça. Regarde, c’est dédicacé. “Pour Brigitta, ma Bolognaise préféré. Giulio l’affamé. Avril 2011”. Énorme ! Brigitta, c’est ma cousine, Giulio, c’est son ex, ils ont étudié le français ensemble à Bologne. Je ne serais pas étonné qu’elle l’ait quitté pour son orthographe approximative et son humour douteux. Elle est enseignante maintenant. Tiens, cadeau, c’est pour toi. En plus, il vaut mieux que son mari ne tombe pas sur la dédicace, il est très jaloux. Allez viens, on retourne sous la couette, je t’invite dans mon lit cette nuit, exceptionnellement.

– On va lire encore ?

– Peut-être. Tu pensais à autre chose ?

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26 octobre 2025 7 26 /10 /octobre /2025 02:33

– Allez, installe-toi Nov. Je te résume l’histoire de Senilità, mais ce n’est pas le plus important, ce qui est vraiment intéressant, tu vas voir, c’est l’analyse psychologique des personnages, non. C’était vraiment nouveau à l’époque. Au lycée, on le compare toujours à Joyce, le copain de ta mère, et à votre Proust. Je ne sais pas, c’est peut-être exagéré, de toute façon, ce n’est pas ça qui compte non plus. Svevo invente une espèce d’antihéros, l’inetto, c’est-à-dire, l’inapte, l’inepte, l’incapable, l’inadapté, l’impuissant, le velléitaire... vous n’avez pas vraiment d’équivalent en français. C’est une sorte de charlot avec peu d’humour et beaucoup de lucidité. Tu imagines, à l’époque où le Latin lover va s’imposer, genre Rudolph Valentino, sans parler du surhomme fasciste qui arrive... Le livre n’a eu aucun succès, évidemment, ni en Italie ni ailleurs. Senilità, c’est encore le récit d'une disparition, et moi, ça me plaît beaucoup.

– Je vois ça. Tu as l’air de vraiment t’amuser. Remarque, ça change du balcon !

– Non, c’est lié. Tu te souviens du triangle rectangle et de ton hypoténuse, eh bien disons que l’inetto est en dehors, ou à la marge, c’est un marginal si l’on prend comme référence, l’action, l’événement, ce qui a lieu et se fait, ce qui doit se faire et se dire. Tu me suis ?

– Je préfère quand tu es moins abstraite. Donne-moi un exemple.

– Justement, Emilio, le héros de Senilità

– Tu veux dire le sénile de l’histoire ?

– Oui, mais il ne s’agit ni d’artères ni de neurones. Il a trente-cinq ans, c’est sa vie qui sent le moisi, une vie fade et routinière. Un premier roman oublié, un métier sans intérêt, des relations superficielles, la vie d’un vieux garçon qu’il partage avec sa sœur, vieille fille comme lui. Puis il rencontre la belle Angiolina, jeune, vivante, joyeuse… mais la beauté angélique est aussi menteuse, manipulatrice et vénale. Alors sa vie bascule. Sa névrosée de sœur se suicide, son infidèle d’amoureuse le quitte et son seul ami qui réussit en tout, séduit son amoureuse, émeut sa sœur et s’en va le cœur léger et l’esprit libre. C’est ça Senilità, l’histoire d’un trentenaire obsessionnel, déjà vieux, qui finit seul, seul avec les souvenirs de tout ce qu’il n’a pas fait, déjà fatigué d’une vie qu’il n’a même pas vécue.

– Waouh ! Vu du balcon, ça a l’air d’une sacrée fête ! Et toi, ça te rend joyeuse ?

– Disons que ça me réveille et puis tu sais que les surhommes, moi, ça ne me fait pas rêver, ça me fait vomir. Attends, je lis des passages au hasard, en italien d’abord et ensuite, je traduis. « Egli traversava la vita cauto, lasciando da parte tutti i pericoli ma anche il godimento, la felicità… il traversait la vie, prudent, laissant à part tous les dangers mais aussi le plaisir, le bonheur… A trentacinque anni si ritrovava nell’anima la brama insoddisfatta di piaceri e di amore… à trente-cinq ans, il trouvait dans son âme le désir insatisfait de jouissances et d’amour…  e già l’amarezza di non averne goduto… et déjà l’amertume de n’en avoir pas profité… e nel cervello una grande paura di se stesso e della debolezza del proprio carattere… et dans son cerveau, une grande peur de lui-même et de la faiblesse de son propre caractère… invero piuttosto sospettata che saputa per esperienza… en fait plutôt soupçonnée que connue par expérience »

– J’ai l’impression qu’il pense trop, ton gars !

– Exactement, il analyse mais n’agit pas. Il se prépare et attend toujours le bon moment. Et puis, miracle !, il rencontre Angiolina. « Raggiante di gioventù e bellezza ella doveva illuminarla tutta…  rayonnante de jeunesse et de beauté, elle devait l’illuminer totalement… facendogli dimenticare il triste passato di desiderio e di solitudine… lui faisant oublier son triste passé de désir et de solitude… e promettendogli la gioia per l’avvenire ch’ella, certo, non avrebbe compromesso… et lui promettant la joie pour l’avenir qu’elle ne saurait, c’est sûr, compromettre. »

– Ah ! enfin un peu d’action.

– attends. Tu vas dire que j’interprète, mais voilà, la disparue de Manet, c’était zia Maria, ma tante préférée et l’inetto de Svevo, c’est un peu mon vieux cousin Roberto.

– Ton cousin préféré, je parie.

Ecco. Maintenant, Roberto est apiculteur près de Turino. Mon hypothèse, c’est que les inettti souffrent d’un mal-être parce qu’ils sont inadaptés à leur environnement, mais cette inadaptation est en fait le signe d’une grande santé, parce que c’est leur environnement qui est malsain, non. Pour Emilio, je ne sais pas, parce que ça manque un peu de couleurs et de folie, mais pour Roberto, c’est exactement ça : il ne s’est jamais adapté à son environnement toxique et il est resté en bonne santé. À part ses yeux, il a toujours été très myope. Peut-être que ça l’a protégé aussi. Il faudrait creuser ça, l’inetto est souvent myope.

– Je ne voudrais pas juger trop vite, je ne dis rien de ton cousin que je ne connais pas, mais ton Emilio, pour moi, il appartient plutôt à la famille des losers ?

– Pas exactement, parce qu’il ne commet pas vraiment d’erreur, puisqu’il s’arrête toujours avant d’agir. Il est nul, ça c’est vrai, non pas parce qu’il fait mal, mais parce qu’il ne fait pas.

– Je me demande si ce n’est pas pire encore. En tout cas, il n’a pas l’air très épanoui et lui-même se prend pour un nul.

– Peut-être, ce qui est bizarre, c’est que je suis toujours séduite par eux. Derrière leur nullité, je vois autre chose, je ne sais pas, quelque chose comme une faille qui ouvre sur une réalité insoupçonnée. Ils m’attirent. J’ai toujours envie de les comprendre et de les défendre. J’ai envie de m’occuper d’eux.

– J’espère que tu ne parles pas de moi ?

– Toi ! Jamais ! Tu n’es ni nul ni lucide. Toi, tu es un French lover qui s’ignore. Un gros calibre, une arme de séduction massive. Tu fais sans faire et tu vas même jusqu’à toucher les lesbiennes !

– Ah ah ! Quel portrait ! Je suis flatté.

– Attends, calme-toi, j’ai dit toucher, pas couler. Allez, je continue. Tiens, écoute ça, c’est la fin. « Erano passati per la sua vita l’amore e il dolore… l’amour et la douleur avaient traversé sa vie… e, privato di questi elementi, si trovava ora col sentimento di colui cui è stata amputata una parte importante del corpo… et, privé de ces éléments, il se trouvait maintenant avec le sentiment de celui qui a été amputé d’une partie importante de son corps… Il vuoto però finì coll’essere colmato… le vide, pourtant, finit par être comblé… Rinacque in lui l’affetto alla tranquillità, alla sicurezza, e la cura di se stesso gli tolse ogni altro desiderioRenaquit en lui l’affection pour…

– Bravo ! Il rebondit vite ! Pas si inetto que ça, finalement.

– Attends la suite. « Renaquit l’affection pour la tranquillité et la sécurité, et le soin qu’il prit de lui-même lui ôta tout autre désir. »

– Non ! C’est vraiment sinistre. Pour moi, je persiste, c’est un loser, mais un loser lucide.

– Lucide, oui, très lucide et assez doué pour les analyses et les constructions mentales, mais nul en vie, si je puis dire. Son ami dit de sa sœur Amalia qu’elle est nata grigia, née grise. La formule est monstrueuse mais elle convient aussi à Emilio, tous les deux sont nés gris et vieux. En fait le mot senilità n’apparait pas dans le texte si je me souviens bien, s’il est déjà vieux, ce n’est pas parce qu’il a beaucoup vécu, c’est exactement le contraire, et c’est l’inaction qui l’a épuisé. Angiolina, elle est jeune et belle, bien sûr, mais il dit d’elle plusieurs fois qu’elle est da una bela salute, elle a une belle santé. J’aime beaucoup la formule. Bon, il va vite lui découvrir beaucoup de défauts, il finira même par l’insulter et lui lancer des cailloux – c’est à peu près le seul moment où il fait preuve d’énergie. En tout cas, il ne s’agit pas vraiment d’une différence d’âge, puisque Amalia et Emilio sont des trentenaires, comme moi, Angiolina est une vingtenaire, comme toi, mais déjà sacrément expérimentée.

– Ça c’est de l’histoire d’amour ; ça fait envie !

– Ah ah, la fin est monumentale. Dans ses souvenirs, Emilio finit par donner à Angiolina le caractère de sa sœur, il lui confisque sa belle santé et la contamine, en quelque sorte, en lui donnant le virus de la tristesse et de la lucidité.

– … et ils disparurent dans l’absence, allant rejoindre la femme au balcon et la vieille à Emmaüs ! Moi je trouve ça macabre et barbant. Je ne sais pas à quel âge vous étudiez ça, mais tu ne crois pas que ça peut déprimer les élèves !

– Oui, c’est magnifique et terrifiant. Je ne sais pas ; ça peut traumatiser, ça peut aussi inspirer. Et ça pourrait même parler à certains ou à certaines.

– À quinze ans, si je me souviens bien, on a envie d’histoires et d’action, parce qu’on est encore un peu enfant et on a besoin de modèles ou de chemins, parce qu’on est bientôt adulte et qu’on n’a aucune idée de ce qu’on doit faire. Je dis une connerie ?

– Tu poses une question tellement difficile. Qu’est-ce que peut l’art ? Qu’est-ce que doit la littérature ? Est-ce que les artistes et les auteurs ont un rôle ou une mission ? J’aimerais bien avoir une petite réponse compacte qui tiendrait gentiment dans une phrase, mais c’est une question vertigineuse.

– Essaye quand même. J’imagine que tes étudiants vont te poser la question chaque année.

– Disons que l’art m’intéresse quand il bouscule, quand il provoque. Prends un Caravaggio, qu’il le fasse sciemment ou pas, il brouille les frontières, frontières entre le divin et l’ici-bas, entre le bien et le mal, le sacré et le profane, le mystique et l’érotique, comme s’il soupçonnait le caractère simpliste de ces oppositions et même entre le masculin et le féminin, entre la lumière et les ténèbres, il montre que tout s’emmêle.

– Oui, c’est le saint aux pieds sales, le petit joueur de luth aux traits féminins et le chiaro-obscuro.

Il chiaroscuro, oui ! Tu apprends vite. Et Svevo, plutôt que de décrire la joie, la réussite, le partage, il décrit la fatigue, l’ennui, l’incompréhension, peut-être pour dénoncer l’hypocrisie et la violence qui sont souvent derrière le succès. C’est comme si tout s’entremêlait. En fait, je ne pense pas que l’art entremêle les choses, disons qu’il donne à voir l’entremêlement. Voilà, l’art n’obscurcit pas, il éclaire l’obscurité, mais sans la remplacer par la lumière.

– J’aime bien la formule. Je crois que je commence à mieux comprendre. Caravaggio présente l’absence, comme tu dis. Par exemple, il montre la vieille femme, c’est discret, elle ne fait rien, rien sur elle n’accroche le regard, et normalement, sauf si on s’appelle Alomè, on ne la voit pas parce qu’elle est transparente. Sauf que si, justement, elle finit par crever la toile. Imagine un truc, le peintre fait l’appel de ses modèles : – Jésus ? – Présent ! – Aubergiste ? – Présent ! – Disciples ? – Présent ! – Présent ! Et puis il demande encore : – Vieille femme ? Et là, elle répond – Absente ! Mais personne n’entend, sauf certains...

– Ah ah. J’aime bien la scène aussi.

– Quand même, je ne peux pas m’empêcher de me poser la question du “à quoi ça sert ?”. Je ne suis pas sûr de voir l’intérêt de peindre l’absence ou d’écrire la vie d’un raté ? Voilà, ce que je veux dire, c’est, pourquoi pas démêler plutôt. Ou bien est-ce que ceux qui cherchent un guide ou veulent comprendre un peu, genre moi, doivent aller voir ailleurs que dans l’art ?

– D’abord tu dois savoir que je n’ai pas les réponses, je suis moi aussi encore en train de chercher. Ensuite il faudrait commencer par réfléchir aux raisons qui nous poussent à vouloir des réponses. Tiens, prends l’exemple de la Cena in Emmaus

– Euh… dis-moi, Alomè, à propos de Cena, on n’irait pas grignoter un truc ? J’ai le cerveau plein mais l’estomac vide.

– D’accord, j’aime bien la formule aussi. En haut, c’est comme en bas, il faut prendre le temps de digérer. Viens. On ne va rien trouver de frais, mais on va pouvoir se faire des spaghetti aglio e olio.

– Mais ta tante, elle est souvent absente ?

– Ah Assenzia ? C’est encore toute une histoire.

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20 octobre 2025 1 20 /10 /octobre /2025 03:44

– Allez, on va quand même faire un petit tour virtuel à la Pinacoteca di Brera. Je vais te montrer la Cena in Emmaus, le “Souper”, comme vous traduisez, même si, en cinq ans, je n’ai jamais entendu un seul Français utiliser le mot, ni comme verbe ni comme nom. L’avantage de la tablette, c’est que je vais pouvoir te montrer aussi la version de la National Gallery, à Londres. Tiens, on va faire un jeu. Je te montre les deux versions et tu me dis ce que tu en penses, non.

– Sans hésiter, je préfère ce tableau-ci, avec quatre personnages. L’autre est sombre et triste, celui-ci est lumineux et il y a plein de choses à voir. Techniquement, c’est incroyable, les pommes, le raisin, la veste déchirée, c’est tellement réaliste. Et j’adore la dynamique, on dirait que le personnage de dos va se lever. Et puis la main du personnage de droite qui s’avance vers le spectateur, c’est comme dans les films 3D, on a l’impression qu’elle va sortir du tableau. Je préfère celui-ci, l’autre, je crois que je n’aurais pas grand-chose à en dire. C’est ça ?

– Je te laisse parler, je ne veux pas t’influencer. Tu as le droit de dire ce que tu veux, tu as même le droit de te tromper…

– D’accord. J’aurais dû dire le contraire. Pourtant, tu es d’accord avec moi que celui-ci est plus coloré, plus riche, plus spectaculaire.

– Oui, je suis d’accord, et c’est pour ces raisons qu’il est moins puissant, moins révolutionnaire. C’est la version londonienne, il date de 1601, Caravaggio est presque au sommet de sa gloire, non. On va dire qu’il en rajoute un peu. Il “surpeint”. C’est un virtuose, tu comprends, et il le fait savoir. Donc tu as raison, il sait tout peindre, regarde l’osier de la panière, c’est extraordinaire, regarde les pommes, on a envie d’en croquer une, sauf la première qui est abimée, et le coquillage sur la veste du disciple, de loin, on pourrait penser que c’est un vrai qui a été collé, et le raccourci de la main gauche du disciple, effectivement, elle sort littéralement du tableau. En fait, techniquement, c’est un festival de tout ce que tu apprends à peindre dans les ateliers, le bois, la porcelaine, le verre, la peau, les cheveux, les tissus, etc., c’est à rendre fou les élèves à qui on demanderait de reproduire ce tableau. Caravaggio est un surdoué, mais la virtuosité ne fait pas le génie, non.

– Montre-moi alors le génie dans l’autre version, celle qu’on aurait dû aller voir.

– Oui, l’autre version date de 1606. Caravaggio vient de s’enfuir de Rome – tu te souviens qu’il est accusé de meurtre – ou peut-être qu’il est sur le point de s’exiler, c’est ce que je crois parce que la vieille femme est un de ses modèles romains, mais ce n’est pas important. Regarde son visage justement, elle ne semble pas vraiment concernée par ce qui se passe et ce qui va se passer. Au fait, tu connais l’histoire ? le passage de la Bible ?

– Non, figure-toi que je n’ai pas eu le temps de lire la Bible depuis hier.

– Ah, c’est vrai. Donc, Jésus vient de ressusciter et ses deux disciples qui ne l’avaient pas reconnu, comprennent soudainement que c’est bien lui, mais il va disparaitre à nouveau, et rejoindre son Père, pour l’éternité. Donc regarde, cette vieille servante, elle a l’air ailleurs, dans ses pensées ou plutôt dans sa vie pénible et sans joie. Ce qui est curieux, c’est que Caravaggio ait ajouté ce personnage par rapport à la version de Londres. Pourquoi ?

– Et oui. Pourquoi ?

– Attends, je te pose la question autrement. Regarde tous les visages. Qu’est-ce qu’ils expriment, je veux dire qu’est-ce qu’ils pensent de ce qu’il se passe ? Imagine que c’est une BD et que tu remplis les bulles.

– OK. Alors la servante, ce n’est pas qu’elle s’en moque, mais elle a ses propres problèmes, elle ne dit rien et probablement ne pense à rien. Elle est d’ailleurs la seule à ne pas regarder Jésus. C’est vrai, on se demande bien pourquoi il l’a ajoutée ? Ensuite, il y a l’aubergiste. Lui, il est plutôt curieux, peut-être qu’il ne connaît pas bien Jésus, qu’il ne sait pas qu’il a été crucifié et qu’il a ressuscité. Tu as raison, à bien regarder, je préfère l’attitude qu’il a dans le deuxième tableau, on dirait qu’il se dit : “vas-y mon gars, il paraît que tu fais des miracles, montre un coup qu’on rigole”. Et il y a les deux disciples, qui comprennent subitement ce qui se passe. Dans le premier tableau, ils sont choqués, le premier de dos, on l’entend dire “WTF !”, enfin, un truc comme ça, il saute de sa chaise, littéralement. Dans le deuxième tableau, c’est une émotion plus intériorisée, disons spirituelle.

– Très intéressant. Je te résume : indifférence fatiguée de la servante, méfiance curieuse de l’aubergiste et surprise ou saisissement ou stupeur des disciples ou illumination. Pas mal. Et le Christ ?

– Le Christ de Londres, il fait un peu son show, il est dans la lumière avec ses beaux habits rouges ; dans la version de Milan, je ne sais pas, il a l’air triste ou grave, il est à moitié dans l’ombre.

– Tout à fait. Le premier rappelle le miracle extraordinaire de la résurrection qui a eu lieu et le deuxième annonce le mystère incompréhensible de la disparition qui va avoir lieu. Maintenant, on revient à la servante, non. Regarde bien. Sur les deux tableaux, l’événement est inscrit dans une sorte de triangle rectangle et Jésus occupe le milieu du grand côté.

– Ça s’appelle l’hypoténuse, si je me rappelle bien le cours de madame Lambert.

– Tu as raison, soyons précis. Et là, à Milan, on a un cinquième personnage qui n’est pas dans le triangle, qui ne regarde pas Jésus et…

– et…

– … et qui n’est pas un homme.

– D’accord avec tout. Qu’est-ce que tu en déduis ?

– Beaucoup de choses intéressantes, par exemple la place marginale des femmes dans la religion et la société en général, à cette époque, mais je vois quelque chose de plus profond encore. Je vois l’absence.

– Tu vois l’absence. Alomè voit l’absence !

– Mais tu l’as dit toi-même. Le tableau manque de tout ce qui occupe brillamment la version de Londres. La table s’est vidée, plus de pommes ou de poulet, la lumière a baissé, Jésus a commencé à se retirer, il s’enfonce dans l’ombre, et une grande partie du tableau, disons un petit quart, est tout noir. D’autres auraient mis une fenêtre ouvrant sur un paysage, une décoration accrochée, un second plan, éventuellement des signes pour aider à comprendre ce qui va se passer. Non, Caravaggio peint une absence, une absence dont la présence gagne du terrain.

– C’est vrai, mais la présence de la servante contredit un peu ta théorie de la disparition.

– Non, elle la confirme.

– Ben, non !

– Si. La servante représente une autre absence, elle présente l’absence, elle est la présence douloureuse et triste de l’absence. Et c’est une absence ordinaire, quotidienne, féminine, allez, humaine aussi, qui n’intéresse personne, dont on ne parle pas, dont on ne se plaint pas, qui ne mérite pas une seule ligne dans la Bible. Mais c’est une absence incarnée. Et Caravaggio peint ça !

– Je ne suis pas sûr de te suivre. Comme souvent, je pense que tu exagères, mais je ne trouve pas les arguments pour te contredire.

– Nov, je n’exagère pas, et même, je me contiens. Je retiens ma colère, parce que ça me met en colère, ça. Je vais te raconter quelque chose. Déjà, toute petite, j’adorais les images, photos ou tableaux. Dès que j’en trouvais, je les découpais et les collais dans un cahier. Certains font des herbiers, moi je faisais des sortes de catalogues. Et dans un de mes cahiers, il y avait un tableau qui me terrorisait. Tu vas être surpris. Attends que je te le trouve, il est à Orsay. Je le regardais souvent, mais à chaque fois, je passais très vite dessus tellement il provoquait en moi des sentiments complexes d’angoisse, de révolte, de jalousie, de haine. Je sais que tu vas être étonné. Regarde, c’est ce tableau.

– Oui, j’ai déjà vu ce tableau. Bof ! C’est bien dessiné, mais ça ne m’inspire pas grand-chose. On dirait un peu une photo ancienne trouvée au fond d’un tiroir. Mais je ne vois pas ce qu’il a d’angoissant. Je trouve ça plutôt ridicule, tout semble codé, comme la vie dans certains milieux bourgeois, les habits, les gestes, les rôles. C’est qui le peintre, déjà ?

– C’est le Balcon de Manet. À chaque fois, ce tableau me faisait peur et en même temps me donnait la rage, non. J’avais peur pour les femmes de mon entourage – plus que pour moi, d’ailleurs, parce que curieusement, je ne me sentais pas exposée, à tort, peut-être –, peur qu’on les efface, elles aussi, et cela me mettait en colère parce que je voyais très bien le coupable. Tu vois cet immonde personnage masculin qui se tient debout, un peu en retrait, lui là, il s’impose et impose tout, son regard, son espace, son odieux machisme, sa posture ridicule, sa cravate grotesque, il est dans une hyperprésence. Il espère sans doute compenser sa taille réelle, parce que chez lui, évidemment, tout est petit, tout est minuscule, tout est étroit et ratatiné, oui mais voilà, c’est un homme et il écrase tout. C’est ça qui est insupportable, il est fermé et en plus il enferme tout. Tu ne peux pas imaginer à quel point je le détestais.

– Alomè ! Je vois bien que tu ne plaisantes pas, mais tu ne crois pas que tu vas un peu trop loin dans l’interprétation.

– Bien sûr que je vais très loin ! Je continue quand même. Regarde les deux femmes. À gauche pour nous, il y a une femme assise, on sent qu’elle n’a pas encore disparu, je devrais dire qu’elle n’est pas encore disparue, tu es d’accord ?

– Oui, d’ailleurs, c’est drôle, au Mexique, quand on parle des disparus, tu sais, ceux qui sont tués ou kidnappés par les narcos, on dit aussi qu’ils sont ou ont été disparus, están desaparecidos ou fueron desaparecidos.

– Oui, j’ai entendu parler de ce problème dans le film d’Audiard Emilia Peréz. C’est terrible, ça aussi. Pour les femmes du balcon, à la fois on les fait disparaître et à la fois elles s’y résignent. Celle qui est assise résiste encore, il y a encore un peu de rêve et de désir en elle, peut-être même un peu de gaité, un tout petit peu, non. Mais chez celle qui est debout, c’est fini, on l’a éteinte, on l’a étouffée et elle s’absente, sans faire de bruit, sans appeler.

– C’est vrai, je suis d’accord quand tu me montres les choses. Je comprends, mais ça reste difficile de ressentir les choses comme toi, d’autant que moi, je suis entouré de femmes qu’on ne peut pas éteindre, Mam, Vera, toi, Olga… Mais tu crois que Manet pensait à tout ça ?

– Non, enfin pas exactement. On sait qui sont les modèles qui ont posé pour lui. La femme debout, c’est une de ses amies, une violoniste talentueuse qui n’a rien de la “nigaude” ou de la “godiche” – c’est comme ça qu’elle est toujours décrite – du tableau.

– Donc, tu interprètes.

– Oui. Je lis, je traduis, je compare, j’imagine, et je me souviens. Allez, on arrête avec ce balcon, ça me fait monter une mauvaise énergie. On oublie la tablette, la palette et … quel était ton troisième -ette ?

– Branlette ?

– Non ! Nov, tiens-toi un peu ! C’était statuette. On va faire un peu de lecture, après on ira voir dans la cuisine de ma tante Assenzia si on trouve de quoi manger pour notre “souper”. Et après, on verra. Un peu de lecture ensemble d'abord, avant que toi, tu ne disparaisses comme un voleur demain et sans doute pour toujours, non.

– Si je peux me permettre, tu en sais beaucoup plus que moi sur le passé, OK, mais sur l’avenir, on est à peu près à égalité.

– Je te l’accorde. Donc, puisque tu vas à Trieste demain et qu’on ne sait pas ce qu’il pourrait nous arriver après-demain, je vais te parler ce soir du grand Svevo, Italo Svevo.

– Encore un Italo ? Quelle imagination !

– Cette fois, c’est un nom de plume qu’il s’est lui-même donné parce qu’il n’aimait pas son vrai nom, Aron Hector Schmitz. Il voulait rappeler ses racines italienne et souabe parce qu’il naît en Autriche-Hongrie et meurt en Italie. À Trieste.

– Et il naît où ?

– À Trieste, qui était devenue italienne entre-temps. Il a changé de nationalité et de pays, mais sans bouger. D’ailleurs, trouver sa place, ça sera le problème de sa vie et, en un sens, celui de ses personnages. Et cela nous mène à cette figure que l’on trouve dans presque tous ses livres, l’inetto. Enfin, dans les deux que j’ai étudiés au lycée. Le plus connu, tu en as peut-être entendu parler, c’est la Conscience de Zeno, mais je veux te parler de Senilità.

– Désolé, jamais entendu parler ni de Zeno ni de Svevo. Pas au programme dans les lycées français, en tout cas, il n’était pas sur ma liste de textes au Bac.

– Allez, viens sous la couette, je vais te faire la lecture. Emilio Brentani era un inetto

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13 octobre 2025 1 13 /10 /octobre /2025 03:11

– Bonjour, est-ce que Monsieur Gavazzeni est là ?

– Non. Ça fait un moment qu’on ne l’a pas vu, mais Giovanni est là.

– Très bien, vous pouvez lui dire qu’Alomè aimerait le voir, s’il vous plait.

– Je t’explique, Serge Milano – encore un qui a changé de nom – en fait, c’est Sergio Gavazzeni. Je parie que ça ne te dit rien, mais ici, en Italie, il est très connu, pour ses sacs et ses ceintures en cuir, non. C’est un hyperactif et la mode, ça ne lui suffisait pas, alors il a pris des cours du soir en cuisine. Tu imagines, le gars, il a plus de cinquante ans, il est riche et reconnu, et il suit des cours du soir pour apprendre à faire une pâte feuilletée ! Che bravo! Et le plus incroyable, c’est que dix ans plus tard, Serge-le-pâtissier est devenu plus célèbre encore que Sergio-le-styliste. Massimo respetto!

– Incroyable. Ça s’appelle la passion. C’est ce que vous avez tous et qui me manque, je crois. Toi, Serge, Michelangelo, Mam… Je ne comprends pas, je suis entouré de gens passionnés, Vera, Dad, Manon… et moi, rien. Je pense que…

Alomè!

– Ciao Giovanni, je te présente mon ami français, Nov. Je voulais lui montrer les incontournables à Milan, le Duomo, la Cena in Emmaus et les cannoncini.

– Ah ah, tu te moques déjà, mais merci quand même, je suis très honoré d’être dans ton tiercé. Quel courage vous avez de braver les éléments, c’est un temps à rester sous la couette ! Bonjour jeune homme, tu es entre de bonnes mains avec Alomè.

­– Ça, j’avoue. J’ai…

– Je voulais l’emmener voir Fontana au Novecento, mais il est fermé, il y a eu une inondation alors on va aller voir Caravaggio à Brera.

– Tu es historien de l’art, toi aussi ?

– Euh, non, je découvre et j’apprends lentement.

– Ah, tu es pâtissier, peut-être ?

– Non, plus.

– Ah bon ! Alors, c’est que tu dois avoir de belles qualités cachées pour être l’ami d’Alomè. Elle est très sélective et n’aime pas tout ni tout le monde. Par exemple, je ne l’ai jamais vu toucher à un seul de mes macarons !

– Ah ah c’est vrai ! Mais c’est Sergio qui dit toujours, « ceux qui aiment tout n’aiment rien ; mais ceux qui aiment presque rien, peuvent l’aimer totalement. »

– Entièrement d’accord, je te taquine. Dis-moi, je rentre demain à Erbusco, venez que je vous fasse visiter mon nouveau laboratoire, tu ne vas pas reconnaître. Nov, je te ferai goûter ma tarte Tatin déstructurée ! Tu vas crier au scandale, mais tu vas adorer.

– C’est probable… que j’adore. C’est vraiment gentil pour l’invitation, malheureusement, je dois être à Trieste demain pour rejoindre mon père.

– Parfait, c’est sur la route ! Vous vous arrêterez pour le déjeuner, on a une carte salé maintenant. Pour Alomè, il y aura un feuilleté croquant à la Franciacorta, un inédit.

– Je suis vraiment désolé, mais ça va être impossible, je vais à Trieste en train. Mais je suis très touché et, ça, c’est sûr, je reviendrai, j’ai tellement de choses à voir et à faire.

– Je comprends. Bon, arrête-toi au moins à Treviso, le train y passe. Ça va être la finale de la Coppa del Mondo.

– Quoi ?

– Oui, the World Cup.

– La Coupe du monde ? Mais c’est l’année prochaine. Je le sais parce qu’il y aura des matchs où j’habite, à Guadalajara.

– Ah ! Très bien pour toi, mais moi, je parle de la Coupe du monde de tiramisù !

– Oh non ! Pas toi ! Pas le maestro Giovanni Cavalleri. J’ai passé cinq ans à Paris à expliquer à mes amis qu’il existe autre chose que le tiramisu et le cappuccino chez nous, non, et toi, tu gâches tout.

– Je vois. Alors, je m’explique un peu. Cette coupe du monde s’adresse à des amateurs, les pâtissiers-concepteurs comme les juges-goûteurs doivent être des amateurs, j’aime cette idée. Ensuite, il y a deux épreuves. D’abord tu dois préparer un tiramisu classique, c’est-à-dire selon la recette du premier tiramisu, celui des Campeol du restaurant La Beccherie – enfin c’est comme ça qu’il écrive l’histoire du tiramisu à Treviso. Ensuite, tu dois réaliser un deuxième tiramisu créatif. Comme aux patins à glace, tu as les figures imposées et les figures libres. C’est exactement comme ça que je conçois la pâtisserie et peut-être même l’art. Une reprise libre de la tradition. Parce que, pour rompre le fil, il faut qu’il y ait un fil.

– D’accord, là je te suis, même si je pense qu’il y a des petits génies du marketing cachés sous la couche de mascarpone, non !

­– Évidemment, mais on ne peut pas s’opposer à ça, Alomè, il faut jouer avec cette situation. Tu vois, pendant que certains se bagarrent pour avoir le titre de berceau du tiramisu, d’autres décalent ou déplacent et inventent un tiramisu aux fruits des bois, par exemple.

– Oui, je vois ce que tu veux dire. Les deux pieds bien ancrés dans le savoir-faire traditionnel et le regard lancé loin devant, au-delà de l’horizon.

– Voilà. Pour moi, la création ex nihilo, il n’y en a qu’un qui sait faire ! Nous autres, on recrée, on renouvelle, on revisite. En plus, je crois que notre palais, comme nos yeux, comme nos oreilles ont besoin de ces deux ingrédients, le neuf et l’ancien, l’étrange et le familier. Trop de neuf, on est perdus et on se détourne, trop d’ancien, on s’ennuie et on se referme.

– Vous aimez les gâteaux, Giovanni, mais je vois que vous aimez aussi les mots et les idées, comme Alomè.

­­­– Ça c’est vrai. Et je crois que la pâtisserie est une belle illustration de ces questions…, je ne sais pas comment les appeler, questions politiques ou philosophiques. J’ai beaucoup plus peur du passé que du futur, ou plutôt de l’usage que certains font du passé.

– Mais comme je suis d’accord avec toi, Giovanni ! En Italie, nous sommes atteints de “traditionite” aiguë, non, le vrai tiramisu, la pizza d’origine, la recette intouchable des spaghettis alla carbonara de la grand-mère… moi je dis attention, il faut aussi se laisser déséquilibrer, c’est obligé, si on veut avancer. Vous, les Français, vous connaissez bien le déséquilibre et l’instabilité… bon, là, peut-être que vous y allez un peu fort, en ce moment. C’est important d’avoir les deux pieds bien ancrés, mais alors que ce soit sur un fil de fer, comme le funambule.

– Belle image, mais peut-être que tu généralises un peu, Alomè. Je ne sais pas si quelque chose comme “les Français”, ça existe. En tout cas, les Italiens que je rencontre ou dont j’entends parler sont des personnes incroyables. Pour revenir à la cuisine, Giovanni, vous n’auriez pas une adresse à me conseiller à Trieste, mon père est un gourmet et un amateur de littérature, de James Joyce notamment.

Alors pour les restaurants préférés de James Joyce, je ne sais pas trop, il y a des tours organisés, tu sais des “balades joyciennes”, mais méfie-toi. Là encore Alomè va crier à la manipulation touristique et elle aura partiellement raison.

– Par exemple, tu verras une plaque sur une maison ordinaire sur laquelle sera écrit, “ici a enseigné James Joyce”, et un pavé gravé “ici Joyce a posé le pied gauche”…

– Ah ah, tu es terrible !

­– Pardon, j’exagère un peu. En plus je fais confiance à tes parents, qui semblent bien connaître Joyce, pour relire ses livres plutôt que revivre ses faits et gestes.

– Va quand même au café Pirona pour goûter un presnitz, c’est leur spécialité ; Joyce en raffolait, dit-on. C’est un rouleau de pâte feuilletée garnie de noix et de fruits secs. Honnêtement, c’est proche du strudel, bon, on est loin du côté aérien du cannoncino, mais je ne veux pas t’influencer.

– Alors là, c’est raté Giovanni, tu es aussi chauvin que moi !

–  Tu crois ? En même temps, c’est un peu normal, Trieste a gardé des souvenirs de son passé autrichien.

– C’est vrai, le charme de Trieste tient à son strabisme divergent. Un œil vers l’Europe de l’Ouest et l’autre vers l’Europe centrale.

– Tout à fait. Et même un troisième œil, vers le Sud et les Balkans. Bon, pour le restaurant, Nov, je vous conseille d’aller goûter le harrysotto au Harry’s Piccolo, c’est avec des fruits de mer et des algues. Matteo et Davide sont les chefs, c’est la nouvelle génération qui monte, des funambules eux aussi.

– OK, c’est noté. Merci pour les conseils gastronomiques et les leçons de philosophie et surtout, merci pour l’invitation. La prochaine fois, on se voit à Erbusco, c’est promis.

– Ciao Giovanni. Allez, après nos palais, on va aller gâter nos yeux, comme tu dis.

*****

– Décidément, on n’a pas de chance, je voulais te montrer Fontana au Novecento, fermé à cause d’une inondation ; Caravaggio à la pinacothèque de Brera, fermée pour laisser le personnel rentrer avant la tempête ; je voulais aussi te montrer une sculpture de Marco d’Agrate dans la cathédrale, elle n’a pas ouvert de la journée. Éole se fait manipuler par le dieu de la couette, on dirait. Le plus sage, c’est de suivre le conseil de Giovanni, non.

­– T’inquiète, jolie brunette, une statuette et une palette sur la tablette et c’est la fête sous la couette, ça sera très chouette dit l’estafette à la mouflette.

­– Ah ah, pouët-pouët ! Bravo le poète ! En même temps, des mots en -ette, il y en a des milliards en français. Tu avais aussi branlette et bistouquette. Scusa! Bon, à propos… euh, ne t’affole pas, je veux dire à propos de statuette. Je voudrais te montrer le san Bartolomeo scorticato du Duomo. Regarde, c’est une sculpture saisissante de Marco d’Agrate. Selon la Bible, c’est un martyr, il aurait été écorché vif et la sculpture le représente décharné, portant sa peau sur l’épaule comme un manteau. On a mis la statue dans un coin, non, parce qu’elle effrayait les enfants. Ce qui est intéressant, c’est que sur son socle, on a gravé “ce n’est pas Praxitèle mais Marco d’Agrate qui m’a sculpté”. Praxitèle, tu ne le sais peut-être pas, c’est l’un des plus grands sculpteurs de l’Antiquité grecque.

– Son nom me dit quelque chose, ça me rappelle un cours de math, le seul qui m’ait intéressé d’ailleurs, où le professeur montrait les proportions parfaites d’une statue, la tête par rapport aux pieds, la main par rapport au bras...

– Tu n’es pas loin. Tu parles du Doryphore, le porteur de lance, mais c’est une sculpture de Polyclète. En effet, il est sensé représenter l’homme parfait dans ses proportions idéales. Il n’est donc copié sur aucun modèle réel, il incarne des règles mathématiques. Et c’est là que Praxitèle arrive, un peu plus tard, lui, il sculpte une Aphrodite en s’inspirant d’un modèle réel, une prostituée d’ailleurs. Alors tout le monde connaît l’histoire, inventée évidemment, de Phryné, son modèle, qui se serait dénudée devant les juges lors d’un procès, pour que sa beauté prouve son innocence. Cette histoire est passionnante, mais je voudrais te parler d’autre chose. Ça ne te rappelle rien, l’idéal, les modèles, la prostituée ?

– Bien sûr que si ! Caravaggio et Fellide.

­– Bingo ! Alors pour continuer dans les proportions, je dirai que Praxitèle est à Polyclète ce que Caravaggio est à Leonardo da Vinci. Tu me suis ?

– Oui, mais explique un peu quand même.

– Caravaggio, comme Praxitèle avant lui, veut en finir avec l’idéalisation du corps, le beau canonique. Il peint ce qu’il voit, réellement, des pieds sales, des ongles rongés, des yeux cernés, des coups de soleil, un sein plus gros que l’autre… Les chiffres et les règles font des merveilles dans le monde des idées, mais ici, chez nous, le beau, l’émouvant, le saisissant n’ont rien à voir avec le vrai, ni même avec le bien.

– Tu sais, j’aime vraiment l’histoire de l’art avec toi, et en plus, je comprends des trucs. Quand je vais parler de Caravaggio ou de Praxitèle à Mam, elle va halluciner.

– Je t’aurais bien suivi à Trieste pour avoir un cours, moi aussi, sur Joyce. Je ne sais pratiquement rien de lui, mais si tu veux je peux te parler d’Italo Svevo, son ami, parce qu’ici, au lycée, je peux te dire qu’on en mange, du Svevo, en première et en terminale. « Era un uomo che non aveva mai saputo fare nulla, neppure amare. Era un inetto anche in amore », il s’agit d’Emilio dans Senilità, c’est mon livre préféré. Inetto, tu comprends ?

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7 octobre 2025 2 07 /10 /octobre /2025 02:50

Et allez ! ils recommencent leurs jeux sous la couette. Bon, je vais faire un tour. C’est vrai qu’il fait un sale temps, et n’allez pas croire qu’un petit cumulus hawaïen se sente comme chez lui dans la bouillasse milanaise. Cela dit, c’est important que je me retrouve avec moi-même pour réfléchir un peu ; je vois et j’entends tellement de choses déconcertantes. Là, on était loin du thème du mal, mais ça m’intéresse aussi, même si ça me parle moins. Enfin l’extase, si on enlève la dimension mystique (que je ne comprends pas), ça va, je suis ; l’élévation, l’illumination, le flottement hors de soi, la dilution du moi et même la relation bizarre à l’immense, tout ça, je crois que nous les nuages, on peut l’expérimenter, mais l’orgasme, là… je reste sec. Et quand ils commencent à distinguer joie, plaisir, bonheur, euphorie, j’avoue que je décroche. J’ai même le sentiment, parfois, de ne plus les comprendre alors que juste avant j’avais l’impression de les avoir déchiffrés. Comme c’est compliqué. Parfois je me demande si réfléchir, ça fait vraiment avancer dans la réflexion. En remontant les méandres de la Seine, j’ai compris une chose qui m’avait échappé en traversant l’Atlantique : pour avancer, tu dois parfois tourner à gauche et parfois à droite, et parfois même, tu dois reculer. Tu recules, et pourtant, tu avances encore. Justement, j’ai l’impression que je suis en train de reculer dans ma connaissance des humains. Le problème, c’est qu’on peut aussi reculer vraiment… quand on recule. Enfin, vous voyez peut-être ce que je veux dire.

*****

– Salut Sam, ça va ? Ça fait tellement longtemps qu’on ne sait pas vus.

– Hey, Nov ! Demat, penaos 'mañ ?

– Pardon ?

– Ah ah, mon française est terrible, je le parle un petite, mais les peuples, ils ne l’ont pas alors je parle en breton. C’est Sterren, elle donne moi des leçons privées.

D’un commun accord, ils continuèrent en anglais.

– En fait, Nov, on s’est quittés au Havre il y a un peu plus d’une semaine, mais c’est vrai, ça paraît si loin, il s’est passé tellement de choses. D’ailleurs, il faut qu’on parle du futur.

– En effet Sam, parce que mes plans ont un peu changé et je voulais voir quelque chose avec toi.

– Mes plans aussi ont changé. Vas-y d’abord !

– Bon, Moby et moi, on renonce à passer par la Russie et à rejoindre Séoul par Vladivostok, on voudrait plutôt aller directement à Séoul. Sans doute directement, ou pas, en avion, ou pas. Comme tu peux le voir, c’est encore imprécis. Et donc, je voulais savoir quand tu penses retourner en Corée.

– Voilà justement le hic ! Je ne pense pas y retourner dans l’immédiat et j’ai mis mon projet de site de ressources animales en attente, tu sais HodoriX. D’abord parce que Oscar et Alan se sont séparés, mais surtout, c’est ça la vraie raison, parce que, entre Sterren et moi, ça marche fort. Tu captes ? On a récupéré un van et on en a fait un food truck, enfin plutôt un krampouezh truck, on fait des galettes et des crêpes. Tu ne peux pas imaginer le succès. On a une carte très serrée, mais uniquement avec des produits excellents. Je m’aperçois que les gens en ont marre des choix infinis, ils comprennent que ce n’est pas ça la liberté. « Ils préfèrent être accompagnés sur de beaux chemins » - c’est Glenn, le père de Sterren, qui dit ça. Alors, quelques bons produits suffisent, mais surtout du beurre, ah ah, on en consomme des tonnes, et moi, ma galette préférée, c’est beurre-beurre ! Alors voilà, on va finir la saison ici, peut-être jusqu’en octobre et après on verra. Je pense qu’on fera un tour par chez moi, avec Sterren, et ensuite, la Corée, la Bretagne, l’Irlande… ou peut-être la Lune. Tant qu’on est ensemble, avec Sterren, et qu’on a des crêpières, ça me va.

– En effet, quel changement ! Je suis vraiment content pour vous. C’est difficile de t’imaginer devant une crêpière plutôt qu’un clavier.

– Bon, pour être honnête, j’ai quand même fait une petite application, rapide, avec code QR. Tu saisis le code, tu commandes et tu payes, en mode “skip the line”, mais tu sais quoi, la plupart des clients, ils préfèrent attendre. On boit une bolée de cidre et on se raconte nos vies. J’adore. Et Sterren aussi. On est amoureux, quoi !

– Magnifique, ça fait plaisir. Bon, on reste en contact alors. Tchao.

– Bien sûr. Kisses, bisous, pokoù

*****

– Bonjour mon chéri, j’appelle tard, je ne voulais pas te réveiller.

– Salut Dad. Merci. Sur ce plan, je n’ai pas changé, je suis toujours un gros dormeur. Alors, quelles sont les nouvelles ?

– Je t’appelle pour ça. J’ai malheureusement un planning très contraint et peu de marge de manœuvre. Donc je serai demain à Trieste, ta mère est tellement excitée à l’idée de cette balade joycienne virtuelle que je ne pouvais pas l’annuler. Je ne resterai qu’une nuit, je suis ensuite attendu à Ljubljana par le directeur du centre culturel, je dois aussi rencontrer le conseiller culturel. Tu crois pouvoir me rejoindre demain ?

– Demain à Trieste ? Bon, d’accord, je pensais rester un peu plus longtemps à Milan parce qu’il pleut depuis mon arrivée et je n’ai encore rien vu, mais tu peux compter sur moi, bien sûr. Je vais regarder les horaires de train, je t’enverrai un message. Ensuite, je te suivrai en Slovénie.

– Parfait, je m’occupe de l’hôtel, j’ai déjà loué une voiture, j’ai une heure et quart de route à peine. Après la Slovénie, nos chemins se sépareront, j’irai en Pologne, il se pourrait que ce soit ma prochaine affectation, n’en parle pas encore à ta mère, rien n’est fait, mais je sais que ça l’enchanterait. Et toi, si j’ai compris, tu continueras vers Istanbul, n’est-ce pas ?

– Oui la Turquie, pour rejoindre Moby, mais en passant par la Serbie pour voir mon amie Olga. Après, c’est encore flou.

– Dis-moi, tu as eu le temps, quand même, de visiter la cathédrale ?

– Non, je te l’ai dit, je ne suis pas sorti, c’est un déluge ici. Mais on devrait quand même aller soit au musée Novecento, soit à la Pinacothèque de Brera avec l’amie qui m’héberge, Alomè. Elle est historienne de l’art.

– Quelle aubaine ! Formidable, c’est toujours passionnant les visites guidées par de vrais amateurs. Je crois que c’est là que ce trouve l’incroyable Christ mort de Mantegna, le tableau est saisissant, on a l’impression que l’on pourrait toucher les pieds du Christ !

– Ah ? Je ne connais pas, non. Et toi, tu connais Caravaggio ?

– Oui, bien sûr, c’est curieux que tu me parles de lui, j’étais justement hier au musée Jacquemart-André à Paris. En même temps, c’est vraiment l’exposition à ne pas manquer en ce moment. J’ai eu droit, moi aussi, à une visite guidée par un grand connaisseur, Pierre Curie, c’est le conservateur. Il nous a fait découvrir son exposition sur Georges de La Tour. Absolument sublime ! Mais je crois que j’avais encore préféré sa première exposition en 2018, si je me souviens bien, sur Caravage justement.

– Sans blague, et j’étais où, moi ?

– Tu étais avec tes cousins. À dix-sept ans, je crois que vous aviez d’autres distractions. En revanche ta mère était bien là. Elle a failli s’évanouir quand elle a vu le petit luthiste, je ne sais pas si tu as le tableau en tête. Elle l’avait déjà vu à Saint-Pétersbourg adolescente, je crois que c’était la première fois qu’il quittait le musée de l’Ermitage, alors c’est toute une tranche de vie qui lui est remontée à l’esprit. Mon Dieu, je ne l’avais jamais vue aussi émue.

– Ça alors ! Vous vivez de drôles d’aventures, vous deux ! Donc Alomè est spécialiste de Caravaggio, mais aussi d’un peintre encore vivant que tu ne dois pas connaître, Pistoletto. J’adore son nom.

– Michelangelo Pistoletto ! Si, bien sûr, je le connais, je l’ai déjà rencontré. Mais toi aussi, tu l’as déjà rencontré…

– Quoi ! Tu plaisantes. Raconte.

– Mais non, c’était en 2011 ou 2012, il faudrait vérifier, tu étais encore un petit garçon, on participait au Rebirth Day. C’était une performance festive et collective, on était 365 personnes dessinant une chaîne qui représentait, tu sais, son symbole du troisième paradis, l’infini mathématique avec une troisième boucle au milieu. Cette troisième boucle, c’est la réconciliation entre les deux autres boucles, l’humanité et la nature. Il est incroyable cet homme, à son âge, alors qu’il y a tant de grincheux pessimistes et réactionnaires, lui, à presque cent ans, il croit en l’avenir et multiplie les actions et les projets. Un jour, il faudra que tu ailles visiter sa Cittadellarte, ce n’est pas loin de Milan, c’est dirigé par son gendre Paolo Naldini. Ces personnes sont vraiment admirables.

– Alors là, je n’en reviens pas. Je n’ai aucun souvenir de tout ça. J’y étais ! Tu es sûr ?

– En réalité, je me rappelle maintenant, tu n’étais pas resté très longtemps, il faisait froid, tu étais fatigué et je crois aussi que ta mère, qui n’a jamais été friande de ces grands événements participatifs, était contente d’avoir une raison de s’éclipser.

– Mais non ! C’est énorme ! J’y étais !

– Oui. Et moi, au contraire, j’ai beaucoup aimé l’ambiance très sincère et sans chichi institutionnel. Il n’y avait aucun officiel, Aurélie Filippetti, la ministre de l’époque, était prise ailleurs, par le Louvre d’Abou Dhabi, je crois, et le conservateur Loyrette finissait son mandat. Bref, c’est sans doute mon côté fleur bleue, mais j’ai beaucoup aimé faire la ronde, avec des inconnus dans la cour Napoléon pour marquer la naissance d’une nouvelle ère.

– Ah ah, je te reconnais bien là… Non mais quand même, c’est sidérant cette histoire. Et je n’ai aucun souvenir. Dis, tu ne crois pas que je devrais m’inquiéter, je suis un peu jeune pour avoir des problèmes de mémoire.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ! Bien sûr que non.

– Alors là ! Tu m’as tué ! Je connaissais Pistoletto. C'est ding ! J’avais déjà rencontré Pistoletto. Bon, je t’appelle dès que j’ai mon billet. Salut Dad, je t’aime.

*****

– Alomè ! Alomè !

Cosa? Cosa succede qui? Merda! Je me suis endormie ?

– Eh oui, je crois que tu peux modifier ta théorie ou peut-être que tu as le curseur qui a dérapé côté mâle…

– Ah ah, oui, ça a l’air un peu fumeux, ma théorie. Montre-moi quand même les photos.

– Tiens regarde. Et j’ai plein d’autres choses à te dire, aussi. J’ai suivi tes consignes, pas de photos pendant l’orgasme, ensuite j’ai attendu quelques minutes, puis j’ai shooté.

Oddio! C’est moi, ça ? Ce sont les photos d’une femme qui dort, pas d’une femme en extase. Et en plus, je dors la bouche ouverte ; il ne manque plus que le filet de bave… Efface vite.

– La bonne nouvelle, c’est que tu ne ronfles pas.

– Ouf ! Je n’étais pas très en forme, je crois que je manque de sommeil. Il faudra réessayer. Alors, quoi de neuf ?

– J’ai eu Dad au téléphone, je le rejoins demain à Trieste, c’est rapide, mais c’est son seul jour de disponible. Je prends le train de 15h15.

– Demain ! Mon bébé va déjà me quitter ! Il faut absolument qu’on sorte alors. Je vais appeler le Novecento pour voir à quelle heure ils ferment. En chemin, on s’arrêtera chez Serge Milano pour que tu goûtes enfin ses cannoncini.

– Bonne idée. Il faut encore que je te dise quelque chose d’incroyable.

– Vas-y, je t’écoute.

– Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai rencontré Michelangelo Pistoletto, et peut-être même qu’on s’est croisé nous deux.

Vero? C’était où et quand ?

– Au Louvre, pour le Rebirth Day. J’y étais avec mes parents. Bon, je ne m’en souviens pas très bien, mais mon père est formel, on était là ce soir et on faisait partie de la chaîne. Tu y étais aussi ?

Che pazzia! C’est fou ! Non, malheureusement. C’était en 2012, j’étais encore à Milan, je devais y aller, mais j’avais une grippe carabinée, comme vous dites. C’est trop drôle. Ce qui est clair, c’est qu’on ne pouvait pas se rater une deuxième fois, d’ailleurs, je préfère t’avoir rencontré aujourd’hui plutôt qu’à dix ans. Allez, on bouge ! Tu connais Praxitèle ?

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1 octobre 2025 3 01 /10 /octobre /2025 03:31

– Brrr, il fait un froid de canard. La couette nous appelle, Nov, pourquoi résister ?

– Tu as raison, il faut savoir s’adapter aux circonstances. Alors, explique-moi mieux tes croquis.

– OK mais je dois te dire, d’abord, que je ne suis pas titulaire d’un doctorat en géométrie sexologique, deuxièmement, que mes hypothèses reposent sur des conversations que j’ai eues avec un échantillon non représentatif de la population italo-française et troisièmement, que je polarise excessivement pour mieux comprendre, mais que les choses ne sont pas binaires, il y a un continuum entre les deux pôles sur lequel un curseur se déplace, avec, disons, des zones plus fréquentées.

– Avance, je ne comprends toujours pas. Ça m’a l’air trop sérieux.

– Alors là, je suis d’accord avec toi, les choses sont toujours trop sérieuses, mais en l’occurrence, ce n’est pas sérieux, c’est grave.

– Ah ben, voilà, tout s’éclaire ! Tu ne voudrais pas plutôt que l’on continue à lire Baricco.

– Tu confirmes mon hypothèse, l’axe du temps. Tu vas trop vite. Regarde, je trace en bleu l’évolution du plaisir sexuel masculin, non. Ça monte – l’axe vertical, c’est l’intensité tu te rappelles – et ça monte plutôt rapidement, ce n’est pas toi qui vas me contredire. Et ça monte plutôt haut. Là, c’est quand même une grande interrogation, est-ce que la courbe rouge va monter plus haut ? J’y reviendrai. Je ne mets pas non plus d’unité sur cet axe, pour garder un peu de poésie quand même, sinon il faudrait se demander “tu jouis combien ?” Tu sais comme les médecins qui te demandent, sur une échelle de zéro à dix, vous situez où votre douleur ? Donc, on atteint assez vite un pic, c’est l’orgasme lors de l’éjaculation. Tu connais, on passe. Ce qui est très intéressant, c’est ce qui suit. La courbe a un tout petit plateau, bien sûr, ça dépend de l’unité de temps sur l’axe horizontal, je suis prudente, mais « pour ce que j’en sais », ça ne dure que quelques secondes.

– D’accord.

– Et ensuite, c’est le krach, c’est la grande dépression, au sens propre. Ça s’effondre, il se peut même que ça passe dans le négatif, comme un “plaisir négatif”. Alors pas au sens d’une douleur, enfin, sauf abus ou accident, mais je crois savoir que ça ne fait pas mal.

– Encore d’accord.

– Au sens d’une dysphorie, ou mieux, une tristesse ontologique.

Traduzione per favore?

– Tu connais la formule, omne animal triste post coitum, tout animal est triste après le coït. Eh bien, je crois qu’il faut préciser deux choses ; d’abord, il s’agit surtout de l’animal masculinum, le mâle, donc chez nous, l’homme ; ensuite la tristesse en question est un mélange très complexe, une fuite massive d’énergie, plus la conscience diffuse d’une impuissance (heureusement provisoire), plus un sentiment lointain de culpabilité, plus une nostalgie pâteuse, etc., le tout écrasé par une envie molle de dormir, c’est-à-dire finalement de ne plus être.

– D’accord pour l’envie de dormir, pour le reste, tu y vas fort.

– C’est comme un pneu trop gonflé qui crève, l’air qui s’échappe, c’est la vie ou disons, le désir. Maintenant, regarde la courbe rouge. On est d’accord, c’est l’évolution du plaisir féminin, non. Sachant que, gnagnagna, je ne vais pas tout répéter, les pôles, le curseur, la généralisation, les hommes qui sont féminins et l’inverse…

– Oui, j’ai compris ça.

– Alors d’abord, regarde comme ça monte lentement. La courbe bleue a déjà atteint son pic que la rouge est encore très bas, elle monte, monte, monte, lentement, très lentement. Tu vois là, en deux graphiques simples, tu as l’explication du plus terrible malentendu relationnel dans les couples hétéros. Mais ça, ce n’est pas mon problème, on ne peut pas se battre sur tous les fronts. Donc ça monte lentement. Combien de temps ? Impossible à dire, bien sûr, et variable, mais c’est lent. Ensuite, autre question, et je n’ai pas la réponse, jusqu’où ça monte, est-ce que le pic rouge dépasse le pic bleu. Je pense, et “pour ce que j’en sais”, mais je n’ai pas de preuve, que le pic masculin monte plus haut. Un peu plus haut, non. Je ne sais pas. Laura pensait le contraire, mais Laura était particulièrement douée… en jouissance. Bon évidemment, on n’a pas l’instrument de mesure… et c’est peut-être mieux comme ça.

– Et après ?

– Et voilà, vite, vite, vite, toujours trop pressé. Ah ce goût vulgaire pour le quickie ! Donc après, c’est là que la différence est incommensurable. Il faut déplacer la question. Il ne s’agit pas de savoir qui jouit le plus, mais qui jouit le mieux. Or, c’est ma thèse, et c’est le fruit d’expériences personnelles et de témoignages directs, l’animal femininum est joyeuse post coitum. Regarde, la courbe rouge a un plateau bien plus large et elle redescend plus lentement. C’est ce que j’appellerai une joie ontologique : le plaisir redescend, avec des répliques, comme pour un tremblement de terre. Mais ça dure, ça dure, et ça peut durer longtemps. Ce sont des moments incroyables entre femmes, enfin entre Laura et moi. On pouvait s’endormir dans cet état et même se réveiller comme ça, tu imagines, se réveiller avec une mémoire de cet état joyeux. Bien sûr, il faudrait faire un peu de ménage conceptuel là, joie, plaisir, euphorie, plénitude… c’est lié et en même temps, c’est différent. En tout cas, la conclusion, elle, est très claire, je suis contente d’être une femme, et très contente d’être une femme lesbienne.

– Globalement, ça se tient, mais tu es sévère avec nous.

– Non, non, je ne reproche rien à personne, je crois que c’est un vice de fabrication, vous n’y pouvez pas grand-chose. On a été fait comme ça, et les représentations enfoncent le clou. Je n’accuse pas les mâles et je ne félicite pas les femelles, c’est comme ça. Mais il y a une autre différence sur laquelle on a plus la main, c’est le rapport au-dedans.

– Quel dedans ?

– Le dedans du corps, le dedans du langage, le dedans du temps et des lieux.

– Alomè, tu vas trop loin pour moi.

– C’est ce que je dis, je vais trop loin à l’intérieur. Vous, les hommes, vous êtes tout en extériorité, tout dépasse, tout déborde, votre sexe, vos projets, votre voix, vos exploits, vous saturez l’espace extérieur… Tu n’oublies pas que je généralise, non, je polarise, et aucun nous pur ou vous pur n’existe, évidement. Mais quand même. Vous ignorez tout du dedans – qui, soit dit en passant, est notre dedans. Vous entrez en nous seuls et en oubliant tout, vous vous oubliez, vous nous oubliez.

– Mouais, je continue à penser que les accusations sont excessives et partiales, mais je ne trouve pas d’arguments pour nous défendre. Au fait, on n’aurait pas oublié Marie-Madeleine aussi ?

– Ce n’était pas un oubli mais un détour. Est-ce que tu vois le lien entre La Marie-Madeleine en extase et mes graphiques ?

– Non, enfin oui, mais je préfère que tu m’expliques.

– D’accord. Donc, mon hypothèse, c’est que le tableau ne montre pas une femme en extase, mais une femme qui vient d’avoir un orgasme. Pour être honnête, cette hypothèse, je la dois à Manara, tu connais ?

– Je connais un Manara, mais ça ne doit pas être le même, celui que je connais est un célèbre auteur de BD érotiques.

– Oui, c’est lui, le fumettista. Comment vous dites déjà, bédéiste, non ?

– Moi je dis auteur de BD. Donc, l’auteur du fameux Déclic a fait une BD sur Caravage ?

Le Déclic, ah oui, c’est comme ça que vous avez traduit il Gioco. Oui, oui, c’est bien lui, Milo Manara, qui a fait une belle BD sur Caravaggio, il y a une dizaine d’années. Tiens, encore un qui habite à Vérone, en passant. Tu sais qu’il a réalisé des affiches et l’en-tête du papier à lettres pour le Club di Giulietta, une Juliette très chaste d’ailleurs.

– Non, je ne savais pas. C’est quoi ce club ?

– Des bénévoles, des jeunes filles presque exclusivement, qui répondent aux milliers de lettres qui viennent du monde entier, désespérées le plus souvent, et qui demandent des conseils à Juliette, experte reconnue en choses de l’amour. Mais je ne devrais pas me moquer. Quand même, je me demande si ces jeunes filles qui écrivent sous l’œil prude des Giulietta de Manara connaissent ses BD ? Quelle drôle d’affaires, cette histoire ?

– Quelle histoire ?

– L’amour. Donc, dans sa BD sur Caravaggio, La Grazia, Manara traite de ce moment où le peintre s’enfuit de Rome parce qu’il est condamné à mort pour meurtre. Ça, c’est historique. La suite, il l’invente. Caravaggio est recueilli, blessé, par des bohémiens qui le cachent et le soignent. Parmi eux, il y a une jeune fille, Ipazia, évidemment très belle et très sensuelle, très “manarienne”, disons. Alors qu’elle se baigne nue, des soldats tentent de la violer. Le peintre, qui a retrouvé ses forces, se bat et la sauve. Ça, c’est inventé aussi, mais très plausible. Caravaggio était connu pour être bagarreur et grand cœur et plusieurs fois, il a eu des démêlés avec la justice pour s’être battu en défendant des femmes. Ensuite, on arrive à mon point, il surprend Ipazia en train de se masturber et il s’inspire de son visage après l’orgasme pour peindre sa Madeleine en extase.

– C’est quand même sacrément osé, non !

– Oui mais Manara n’est pas le premier à avoir rapproché ou confondu extase mystique et orgasme. Et je pense que les choses ont dû se passer à peu près comme ça. Caravaggio a demandé à son modèle, par souci de réalisme, de faire l’amour ou de se masturber et ensuite de s’asseoir pour qu’il puisse la peindre.

– Tu crois vraiment qu’il a trouvé un modèle qui a accepté ça ?

– Oui. La question de l’identité du modèle est un mystère, malheureusement encore irrésolu. On connaît assez bien les modèles qu’il avait à Rome. Pas parce qu’on a des biographies officielles ou qu’on en parle dans les livres d’histoire, mais parce qu’elles passaient souvent par la case prison et qu’elles ont laissé de nombreuses traces dans les rapports de police. Tu te rappelles de Judith qui décapite Holopherne, eh bien c’est Fellide Melandroni qui a posé, et on la retrouve dans plusieurs tableaux. C’était une femme tout en traits, au menton légèrement pointu, au regard perçant et sévère, ayant souvent la même coiffure avec une raie très nette au milieu et tout ça lui donnait un air volontaire et déterminé. Elle était plutôt élancée, avec une forte poitrine, et des seins fermes et hauts, une posture solide, bref, on avait l’impression d’une forte personnalité, ce que confirment les rapports de police. C’était la personne idéale pour ce tableau, mais Caravaggio était sans doute aussi un excellent directeur d’acteur, parce que les modèles sont des acteurs et je l’imagine assez bien disant à Fellide, pour l’aider à rentrer dans son personnage, « tu dis au général, désolé, j’aurais préféré que ça se termine autrement, mais tu ne me laisses pas le choix, je n’ai pas de haine, mais ma main ne tremble pas ; je te décapite, mais je ne tue pas cruellement un homme, je libère mon peuple assiégé ».

– C’est du théâtre quoi !

– Oui, en un sens, mais c’est le théâtre de la vie, pour en finir avec cet autre théâtre que Caravaggio détestait, l’idéalisation, le symbolisme, le surnaturel, tu sais, les petits anges, les saints qui volent et les martyrs qui s’illuminent comme des guirlandes… Il fait poser des gueux aux pieds sales et des prostituées habituées aux jeux de rôles.

– Et pour Marie-Madeleine ?

– Il a sans doute recruté sur place, une prostituée peut-être, en tout cas une beauté ! Ce n’est pas sûr que Fellide aurait fait l’affaire. D’ailleurs, il a peint une Madeleine repentante et il a fait poser un autre modèle, Anna Bianchini. Elle, elle avait le visage plus rond et plus doux, elle semblait innocente, presque vulnérable, sur le tableau, elle avait les lèvres entrouvertes, elle était plus petite que Fellide et parfaite dans ce rôle de repentante. Mais assez d’histoire de l’art, je voudrais que tu m’assistes pour vérifier mon hypothèse.

– Aïe ! Qu’est-ce que je dois faire ?

– Voilà, je vais me masturber pour voir quel visage et quelle posture j’ai après l’orgasme. Je veux bien que tu m’aides, tu peux regarder si tu préfères, mais à condition que tu te contiennes, enfin, je veux dire intellectuellement au moins, parce que moi, je ne vais pas faire semblant. Tu peux me faire jouir – tu te souviens, pas de pénétration – ou bien je vais me faire jouir, et toi, après tu vas prendre des photos. Des photos, je ne veux pas de film. Tu vas prendre des séries de photos, trois ou quatre à la suite, toutes les cinq minutes à peu près, jusqu’à ce que je revienne. Du visage, les photos. Disons jusqu’au ventre, pas en dessous ? D’accord ? Je veux bien avoir les mains aussi.

– …

– Mais on dirait qu’il rougit, le garçon ! Trop mignon… Allez, au travail. On a essayé de faire ça plusieurs fois avec Laura, mais à chaque fois, on était tellement bien qu’on a oublié les photos. Attends, j’ai une idée. Je vais d’abord m’occuper de toi, pour qu’ensuite, tu aies l’esprit libre. Et les mains aussi. En plus, ça ne devrait pas durer très longtemps. Mais tu ne t’endors pas, hein ?

– D’accord.

Alomè branlait. Nov jouit.

Puis Alomè se branla. Nov photographiait.

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25 septembre 2025 4 25 /09 /septembre /2025 03:22

– Alors ? Le plaisir des femmes ?

Pazienza, Nov, justement, la première chose à savoir, c’est que c’est une affaire de lenteur. Je voudrais d’abord que tu me dises comment tu envisages la suite de ton voyage pour qu’on s’organise un peu.

– Bon d’accord, mais je te rappellerai ta promesse si tu oublies.

– Je n’oublierai pas et je peux même te dire que ce ne sera pas seulement un cours théorique.

– Merci, ça aide bien à patienter, ça ! Alors, mon voyage. J’avance. Je fais étape par étape, mais je pense que je vais devoir modifier mon trajet, je suis rattrapé par le réel et la géopolitique. Traverser l’Asie est plus difficile aujourd’hui qu’à l’époque d’Hervé Joncour. Donc, dans l’immédiat, je vais rejoindre mon père à Ljubljana. Avant, s’il trouve le temps, il voudrait me retrouver à Trieste. Mes parents sont des grands fans d’un certain James Joyce et, si j’ai bien compris, il a longtemps habité à Trieste. Mais d’abord, je pense m’arrêter à Vérone.

– OK. Je te laisse terminer, après je te dirai ce que j’en pense, et sans t’influencer.

– À Trieste, il voudrait faire une “balade joycienne” ; ma mère, qui est à Mexico en ce moment, aimerait bien en profiter aussi, en vidéo. Ils sont comme ça, mes parents. Et ne me demande pas une dissertation sur Joyce, je n’ai jamais entendu parler de lui. Je ne sais pas si je dois en avoir honte, mais je ne connais qu’une Joyce, c’est la chanteuse Joyce Jonathan.

– Ah ah, oui je la connais, elle chante Les Filles d’aujourd’hui. « Elles sont énervantes, les filles d’aujourd'hui. Un petit tour d'amour et puis s’enfuient. » Je t’expliquerai un ou deux trucs sur les filles, moi aussi. Pour James, rassure-toi, moi non plus je ne l’ai pas lu.

– Et donc mon voyage, qu’est-ce que tu en penses ?

– OK, je te donne mon avis. Je vais essayer de ne pas être trop partiale, mais je ne te cache pas que j’aimerais bien te garder un peu et continuer nos lectures sous la couette, donc ce ne sera peut-être pas d’une objectivité exemplaire. En plus, ils ont prévu deux jours de pluie et ça doit être la même chose à Vérone.

– Vas-y, ça m’intéresse.

– Selon moi, tu dois sauter Vérone. C’est la plus grande arnaque touristico-littéraire du monde, non. La vieille ville est proprement magnifique, là on est d’accord, et on y mange des millefeuilles divins, mais c’est une arnaque. Vérone, la ville des amants malheureux, c’est surtout una grande truffa.

– Tu peux m’expliquer.

– Tout est centré sur Roméo et Juliette. Tu visites la maison de Giulietta, qu’elle n’a jamais habitée, évidemment, puisqu’elle n’a jamais existé, c’est un personnage de Shakespeare. Tu fais un selfie sur son balcon qui a été installé il y a moins d’un siècle alors qu’il n’y en a aucune trace dans le texte ; si tu en veux encore, tu ajoutes dix euros aux vingt déjà dépensés pour aller voir sa tombe, qui est une mangeoire en pierre – et, oh surprise, elle est vide ! Tu viens surtout allonger la file interminable des pigeons. Mais le pire – bleah! ça me donne la nausée –, tu te fais prendre en photo en train de toucher le sein d’une Giulietta en bronze, ça rend fertile et ça porte chance, en plus c’est gratuit. Petit rappel, Giulietta a treize ans dans la pièce. Fa schifo!

– Sans blague ! Mais ils ne te le disent pas clairement ?

– En fait, l’ambiguïté est savamment entretenue, mais de toute façon, comme neuf visiteurs sur dix sont en détresse amoureuse, ils sont prêts à croire n’importe quelle cazzata romantique, même si on leur dit explicitement que c’est une fiction littéraire. Ce qui est beau, c’est le texte de Shakespeare ou le ballet de Prokofiev, oui, c’est sublime, mais le parcours fléché entre le balcon et la tombe, c’est une honte.

– Bon, j’hésite un peu, alors.

– Mais. Parce qu’il y a un mais. Tu vois que j’essaie d’être objective, non. Tu mangeras à Vérone le millefoglie Strachìn de la famille Perbellini. C’est le grand-père Ernesto qui l’a inventé. J’étais copine avec Carlotta au collège, la nièce de Giancarlo Perbellini et pendant les vacances, on allait souvent à Bovolone. Ils sont tous pâtissiers dans la famille, sauf Giancarlo qui a mal tourné. Il est devenu chef étoilé. Tu pourras le conseiller à ton père, c’est l’un des rares Italiens à qui “vous” avez daigné accorder trois étoiles. Il est connu pour son tartare de bar à la réglisse, mais moi, je le vénère surtout pour son mille e millefoglie, assurément le meilleur millefeuille d’Italie et peut-être du monde, mais je ne les ai pas tous goûtés.

– Ouh là, ça fait beaucoup de feuilles. Mais dis-moi, c’est une passion chez toi, les dolce.

Dolci. Mais je ne dirais pas ça comme ça, je ne te parle pas de gâteaux, je te parle d’œuvres d’art, non. D’ailleurs, à ce niveau, noter ou classer n’a plus aucun sens. On est dans la qualité pure. On ne compare pas un Praxitèle et un Rodin. Avec Laura, on s’était constitué une sorte de pâtisserie imaginaire, on y rangeait tous les chefs-d’œuvre qu’on avait goûtés. Elle, c’était les gâteaux au chocolat, les Trianon surtout, moi, c’était la pâte feuilletée, millefeuilles et tartes.

– D’accord. Tu me fais visiter ?

– Bien sûr. On avait inventé un petit jeu. Une à deux fois par mois, on allait goûter une nouvelle pâtisserie. Chaque fois, on devait lui associer une phrase courte et un lieu où on allait le manger. Le lieu, c’était souvent Laura qui le trouvait.

– Elle est née à Paris.

– Non, ça n’existe pas les gens nés à Paris, mais elle connaissait comme sa poche. Bon, je ne vais pas te raconter sa vie, ça risque de nous éloigner de l’histoire.

– Comme tu veux. Et donc, qui est le Rodin du millefeuille ?

– Je mets de côté Giancarlo, je n’ai pas envie que tu décides finalement d’aller à Vérone pour lui. En plus, ça me fait mal de reconnaître ça, mais je dois avouer que l’art du millefeuille, c’est votre truc à vous, les Français. Qu’est-ce que vous êtes doués !

– Des noms !

– OK. Dans le désordre, comme ça. Il y avait bien sûr Pierre Hermé et son 2000 feuilles. La phrase, c’était « Terre de femme et ocre noir » et le lieu, c’était les colonnes de Buren, place Royale. Évidemment, il fallait patienter jusqu’au lieu avant de commencer à manger. C’était très difficile pour moi qui suis plus gourmande que Laura. Elle était gourmande aussi, mais avait plus de volonté que moi.

– Du pur héroïsme. Respect !

– Il y avait encore l’incroyable François Perret et son Millefeuille To Go, tout en longueur pour qu’on puisse le manger facilement. Ça, ce n’est pas ce que l’on préférait et encore moins son nom, on l’avait d’ailleurs rebaptisé, Millefeuille To Gode… – je te laisse goûter ! – et la petite phrase, c’était « Mille abaisses pour une déesse ».

– Mille abbesses, ça fait un couvent, pas une pâtisserie.

– Non, abaisse, b a i. Tu chercheras dans le dictionnaire, j’ai appris le mot moi aussi. C’est une phrase de Laura et pour tromper son monde (enfin, son monde, c’était moi…) elle avait choisi le cimetière du Père-Lachaise comme lieu, la tombe de Jim Morrison. C’était sa génération ; elle était un peu plus âgée que moi.

– Drôle de lieu pour un goûter !

– Et puis encore, il y avait Philippe Conticini – Mamma Mia, son bar à millefeuilles éphémère… –, le lieu, trouvé par Laura encore, c’était la pointe de l’île de la cité, sous le saule pleureur et la phrase, c’était « Voyage, voyage ».

– Tiens, c’est drôle, c’est le nom de l’agence où travaille mon amie Vera au Mexique.

– Ah ! Décidément, cette chanson a fait le tour du monde.

Ensemble, ils chantaient. « Voyage, voyage, Plus loin que la nuit et le jour, Voyage, Dans l'espace inouï de l'amour. »

– Ah ah, quel duo ! Mais revenons à ton voyage à toi. Voici mon conseil. Tu annules ton détour par Vérone, ce qui libère un ou deux jours que tu passes ici. Ensuite tu rejoins ton père à Trieste pour votre pèlerinage littéraire, ça fera plaisir à ta mère qui doit se sentir un peu seule. Il y a un train direct qui met quatre heures. Et en attendant, si tu veux, on retourne sous la couette parce qu’il pleut vraiment trop fort.

– Si c’est pour faire un peu de lecture italienne, je crois que je vais me laisser tenter.

– Ah ah, toi aussi, tu as une passion pour les petites douceurs de Baricco. Écoute, je te propose un autre jeu qui te plaira sûrement aussi. Tu te souviens de la Madeleine renversée ?

– Non, tu m’as montré tellement de tableaux.

– La voilà. Regarde, on l’appelle aussi la Madeleine en extase. Il y a je ne sais combien de copies. Il semble que l’on ait trouvé l’original, je ne sais pas, je ne l’ai pas vu. Tu sais ce que c’est l’extase, non ?

– Oui, je crois. Quelque chose comme un plaisir extrême.

– Oui mais là c’est à entendre au sens théologique, ce plaisir extrême, plaisir ou joie est dû à un état très particulier de communion avec Dieu. On sortirait de soi pour rencontrer directement et pleinement Dieu. Et cela provoquerait, comme tu dis, un plaisir extrême. Tu me suis ?

– Oui, même si ça reste très théorique pour moi.

– Justement, il y a peut-être moyen de comprendre un peu mieux. Caravaggio, tu te souviens, peignait ce qu’il voyait, non. Or, des mystiques en pleine extase, ça ne courait pas les rues de Naples ni de Rome. J’ai donc une hypothèse, il a fait poser une femme qui venait d’avoir un orgasme et l’a peinte avec le plus de réalisme possible. Et voilà, pour vérifier mon hypothèse j’ai besoin de toi.

– Là, je ne te suis plus complètement.

– Tu vas vite comprendre, mais avant, tu dois prendre ta petite leçon d’érotisme féminin. Passe-moi ton livre de Baricco, je vais te faire deux croquis. Voilà, l’axe horizontal représente la durée du plaisir, l’axe vertical, l’intensité ; en rouge, la courbe du plaisir masculin, en bleu, le plaisir féminin.

– Tu as une vision sacrément théorique de la chose.

– Attends, les T.P. vont suivre.

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