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C'est Peu Dire

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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

12 juin 2026 5 12 /06 /juin /2026 02:19

– Ah oui, le contrat avec Janka. Je t’explique. C’est après la prison, en France. Quand même, vous rigolez pas, vous, les Français. Ça m’a coûté un bras ma déconnade et encore, ils ont compté que deux mariages, celui avec Janka et celui avec Jeaninne. Faut dire aussi que prouver les deux autres, c’était mission impossible. Ils ont pas cherché plus que ça, mais toute façon, ils auraient pas trouvé. À l’époque, la Croatie sortait de la guerre, c’était le foutoir dans ce qui restait des fichiers d’état civil yougoslaves, parce qu’on s’était mariés en 1987, avant l’indépendance de la Croatie. Même Mia, quand elle a appris, elle a voulu faire annuler le mariage, mais ils ont rien retrouvé, ni à Zagreb ni à Vukovar. En fait, on s’était mariés à Vukovar, c’est là qu’elle habitait avec sa famille, mais tu connais l’histoire du massacre, non ? eh ben, dans les bombardements, la mairie a sauté et les archives sont parties en fumée. Pareil pour sa maison et tous ses papiers. À l’époque, tout le monde cherchait quelqu’un. Y’en a qui étaient morts, y’en a qui s’étaient enfuis, d’autres qui avaient déserté, y’en a même qui avaient perdu la tête ou la mémoire. Tout le monde cherchait quelque chose ou quelqu’un. Quand je pense que ma Ljubica a vécu tout ça. Elle avait pas trois ans, mais elle se souvient. Eh ben le pire, c’est qu’aujourd’hui, son meilleur ami, c’est Nemanja, il est Serbe, enfin un Serbe de Croatie, si j’ai bien compris. C’est un gentil garçon. Remarque, lui, il y est pour rien comme elle dit toujours, il avait trois ans aussi. Quand même. Mia, elle, elle a pas pardonné, faut pas trop lui parler des Serbes. Sa famille était retournée à Vukovar. Encore aujourd’hui, ils se parlent pas avec les Serbes et pourtant, ils se croisent tous les jours dans la rue. Les vieux, ils oublieront jamais. Mia elle, elle a pas voulu retourner à Vukovar, elle est restée à Zagreb avec Ljubica, parce c’était plus facile de trouver du travail et aussi parce qu’elle voulait passer à autre chose, tu comprends.

– Oui, j’ai rencontré un garçon à Ljubljana, il m’a parlé de Vukovar. Il m’a raconté que son grand-père était mort pendant la guerre et qu’on avait eu beaucoup de mal à retrouver son corps parce que ses restes avaient été dispersés dans plusieurs fosses communes.

– Mon Dieu, tu te rends compte ! Mais quelle horreur ! Et ma petite Ljubica qui a vécu tout ça.

– Et toi aussi ?

– Ben non. Moi, souvent, enfin, tu vois, j’étais pas là. Avant la guerre, j’étais deux jours par semaine avec Mia, et là, c’était l’amour quoi ! Je t’ai expliqué, j’étais cent pour cent avec elle et avec Ljubica. Ça a duré quatre ans quand même. Et puis, y’a eu la guerre. Me demande pas pourquoi, ni qui ni quoi. Ici, ils disent tous que c’est la faute aux Serbes, y’en a qui disent aussi que les Français, ils ont laissé faire les massacres. Je sais pas, moi. Tu verras, à Belgrade, ils disent pas pareil. Ils disent que c’est la faute aux Oustachis, des fascistes croates qui étaient avec Hitler. À ce que je sais, ils auraient construit des camps de concentration pour les Juifs et les Serbes.

– Mais là, tu me parles de la Deuxième Guerre mondiale, non ?

– Oui, je comprends pas trop, comme toi. Faudra redemander à Ljubica. Moi avec Janka, on fait pas de politique. Et donc, pendant la guerre, on pouvait plus rentrer dans la région. Tous les mois, y’avait un nouveau pays et des nouvelles frontières, pour les camions, c’était impossible de passer. Et surtout, y’avait des bombardements, des massacres et des gens qui fuyaient de partout. Alors mon patron il m’a basculé de la 70 à la 79 : Roumanie, Bulgarie, Grèce, jusqu’à Thessalonique, mais moi, je m’arrêtais à Sofia souvent. Mia après, elle m’a dit, toute façon, t’étais jamais là. Remarque, c’est un peu vrai. En plus en 1993, j’ai rencontré Galia à Sofia. Je comprends pas. Mais qu’est-ce que j’avais dans la tête ! Pourtant j’étais plus un gamin, j’avais la quarantaine. C’est comme si je me foutais de tout et de tout le monde. J’en avais rien que pour ma gueule.

– Oui, mais tu as changé.

– J’étais vraiment nul. Je disais comme ça, c’est pas ma guerre. Tu sais des fois je me demande si c’est pas aussi grave de faire semblant de rien voir, de fuir quand ça va mal que de faire le mal. Bon Mia, elle a encore une dent contre moi, je la comprends. Son livret de famille a disparu, mais pas ses souvenirs. Moi, j’ai un peu changé et je… Eh, Gaston, y’a l’téléfon qui son…

– Quoi ?

– Réponds, p’t-être bien qu’c’est importon…

– Aïe, c’est un texto d’Olga :

« Mon chaton, mon ange, pardon, mon tout petit, pardon, pardon, j’ai mal compris ton message. Bien sûr que tu es de mon côté. Je le sais. Viens vite. Il y a des millions de manifestants ici, et pourtant la ville est vide sans toi. Je vais bien. Je vais très bien. Je t’attends. Vite. Vite. Ton Olga. »

– Putain mazette ! T’es sûr qu’y a pas deux Olga, deux jumelles, la belle et la bête ?

– Non, non. Il n’y en a qu’une, et ça suffit. Je ne sais pas si je dois être rassuré par ce message. En fait, tu as raison, c’est comme s’il y avait deux Olga en elle. Je vais transférer le message à son frère et à mon ami Moby. Eux, ils sauront. On verra tout à l’heure.

– Je suis pas un grand spécialiste, mais à ta place, je garderais mes distances. Et surtout, pas de mariage, mon gars !

– Non, ce n’est vraiment pas prévu. Bon, en attendant, continue ton histoire. Le mariage avec Galia ?

– Ah, pour le mariage avec Galia, c’était à Sofia en 1994, pas sûr que le juge, il aurait trouvé des traces.

– Quoi, ça a brûlé aussi ?

– Non, y’avait pas la guerre en Bulgarie. Chez eux, c’était un autre problème, pourtant je connaissais bien le truc, vu que chez nous, en Hongrie, on est champion du monde aussi.

– Tu parles de quoi ?

– La corruption. Tu connais ? En fait, je me suis fait arnaquer par le fonctionnaire de l’état civil. C’est vrai que je l’ai corrompu, mais il était d’accord, en tout cas, il a pris l’argent. L’histoire, c’est que j’ai dit que j’avais perdu mes papiers. Il a dit qu’il fallait quand même une lettre du consulat de France pour prouver mon identité. J’étais encore français à l’époque. Sauf qu’au consulat, ils auraient vu que j’étais déjà marié, alors j’ai donné un petit billet et c’est passé comme dans du beurre, enfin, c’est ce que je croyais. Le gars, il a pris le billet, mais il a rien inscrit du tout, nulle part. J’ai cru l’embrouiller et c’est lui qui m’a entubé. Comme elle dit Céline, c’était les années d’apprentissage de la démocratie en Bulgarie. Bref, corruption à tous les étages. En attendant, au tribunal de Mulhouse, ils ont pas poussé les recherches. Toute façon, bigamie et trafic, ça suffisait et ça a coûté déjà très cher : deux ans de prison, six mois fermes, cent mille francs d’amende, retrait du permis et confiscation du passeport.

– Ça alors ! Je ne pensais pas que c’était aussi sévèrement puni.

– En vrai, le passeport, c’est parce que j’avais pas fait mon service militaire. Ils ont découvert ça aussi. C’est pas que je voulais pas le faire, c’est que j’avais autre chose à faire, enfin, c’est une autre histoire. Tu crois ça, cent mille francs ! J’ai dû vendre mes parts sur le camion et j’ai encore payé par-dessus pendant des années. L’avocat, il a dit que je pourrais essayer de garder ma nationalité française, mais il fallait faire appel et encore payer. J’ai lâché l’affaire. Pour moi, la France, c’était fini. Plus de camion, plus de métier, et la Jeaninne qui voulait plus me voir. Je me disais que la petite Céline, je la retrouverais plus tard. Mais qu’est-ce que j’avais dans le crâne, bordel de merde ! C’est pas possible d’atteindre ce niveau de connerie.

– Donc, tu es rentré en Hongrie.

– Oui, je suis retourné en Hongrie, sans travail, sans argent et la queue entre les jambes. Avec trois femmes qui me détestaient, en France, en Croatie et en Bulgarie. Je suis rentré à Baj où j’avais un oncle encore, parce que mes parents étaient morts à cette époque. Évidemment, cinq cents habitants, tu passes difficilement incognito, donc Janka, elle a appris. Elle m’a fait “convoquer” à la mairie. La secrétaire du bourgmestre, elle m’a dit comme ça, Laszlo, soit on annule le mariage pour fautes graves et tu auras à passer au tribunal, soit tu tombes d’accord sur l’arrangement que veut te proposer Janka. Ce sera un accord à l’amiable qui ne nécessitera pas de passer devant le juge. Le juge, ce sera seulement si tu ne respectes pas les termes du contrat. Là, tu imagines bien, j’ai pas hésité longtemps, vu que les juges, j’en avais ma claque et en plus, je savais que la Janka, elle était pas mauvaise.

– Et alors ?

– Bon, quand même, j’avais un peu les pétoches, j’ai imaginé plein de trucs et qu’elle allait faire de moi son esclave pour se venger. J’ai quand même demandé à voir le contrat. Et puis tu vois, au fond de moi, j’avais envie de changer, j’avais été un petit con depuis ma naissance. C’est pas que j’étais méchant, j’avais tué personne, j’avais pas volé beaucoup et je me battais de moins en moins souvent, mais quand même, j’en avais marre de ce Laszlo qui se foutait de tout. Je savais bien que j’allais pas devenir Saint Laszlo, le protecteur des veuves et l’ami des oiseaux blessés, c’est pas que je voulais tout rattraper, vu que ce qui est fait est fait, mais je voulais changer. C’était une deuxième chance, comme dit Céline, et c’est Janka qui me la donnait.

– Et qu’est-ce qu’il y avait dans le contrat ?

– Il fallait que je le signe si je voulais retourner avec elle. Elle avait une petite maison un peu à l’écart du bourg. Depuis, ça s’est construit et on est rattachés au village maintenant. Il y avait une grande pièce de vie et une petite chambre, et devant et derrière il y avait un peu de terrain. À l’époque, elle plantait juste deux rangs de poivrons et elle avait ses poules et Banor le gros chat. Et y’avait aussi un cabanon, ça sera mon atelier. Mais c’était pas le grand luxe, tu peux me croire, il y avait l’eau au robinet, mais pas d’électricité et les cabinets, c’était dehors. Ils disaient que c’était une fosse septique, mon œil, oui, c’était juste un trou à merde. Tant que Janka était seule, ça suffisait. Elle picorait comme un oiseau, donc elle chiait comme un oiseau. Mais quand je suis arrivé, moi, je déposais des sacrés colombins, et ça se bouchait tout le temps et je devais recreuser tout le temps. C’est juste y’a cinq ans, quand les autres maisons ont été construites, qu’ils nous ont raccordés au tout-à-l’égout.

– D’accord. Et le contrat ?

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5 juin 2026 5 05 /06 /juin /2026 02:49

– Quand je vois Céline et ses anciens copains de fac, bon, c’est ma théorie, et c’est peut-être des conneries, eh ben, toujours ils discutent, je sais pas moi, de politique ou d’un film ou bien de l’éducation des chats ou du réchauffement climatique. Je les entends à chaque fois que je viens. Au début, t’as l’impression qu’ils discutent bien, chacun donne son avis, tu vois, mais en fait, c’est toujours de l’enfilage de mouches juvéniles !

– Tu veux dire quoi exactement ?

– Je veux dire qu’ils me donnent le tournis, – et la domination en soi, qu’est-ce que c’est ? – et la maîtrise en soi, qu’est-ce que c’est ? – et le pouvoir, hein, le pouvoir en soi, qu’est-ce que c’est ? Et ça papote, et ça jacte, et ça bagoule, des heures et des heures… ça picole un peu aussi, mais là j’accompagne. Eh ben le problème, c’est qu’ils se ressemblent trop, donc, ils se protègent pas contre le virus du bla-bla et des conneries. Je les regarde, ils ont les mêmes intonations, ils font les mêmes gestes, ils utilisent les mêmes expressions. C’est les mêmes. Ils se protègent pas, je te dis. Alors imagine, une limace géante arrive, ben ils ont pas de défense et elle se les fait tous à la suite.

– Beurk, j’ai l’image ! Remarque, je préfère encore ça à un campagnol géant. Je vois ce que tu veux dire, mais tu es peut-être un peu sévère. En plus, c’est toi qui dis toujours qu’elles sont intelligentes, tes filles.

– Oui, parce qu’il y a un truc qui les protège heureusement. Et tu sais ce qui les sauve ? C’est les langues.

– Là, il faut que tu m’expliques, Laszlo.

– Souvent ils parlent tous des langues différentes. Ça, c’est un truc que vous avez pas en France. Ici tout le monde parle au moins trois langues et c’est pareil à Sofia. En France, les seuls qui parlent plusieurs langues, c’est les immigrés ou les enfants d’immigrés, comme mon père ou comme moi. Ici, tout le monde bouge ou a bougé dehors, et pas pour faire du tourisme ou promener son nuage, ah ah ah, pardon !

– Ça va, j’aime bien la formule.

– Et donc, quand ils rentrent, ils parlent une langue de plus. Ça, c’est si ils rentrent, parce que y’en a beaucoup qui préfèrent rester à l’étranger et envoyer de l’argent. C’est drôle quand on y pense, plus ton pays est pauvre et plus il y a de chance que tu sois bilingue ou trilingue et plus ton pays est riche et plus t’es une buse en langues. Et les champions du monde des nullards en langues, c’est les Ricains. Et là, dans les fêtes chez Céline, c’est comme si on avait des courges et des radis à côté. Tu comprends, des courges croates, des radis bosniens, des carottes bulgares, de la menthe serbe, mais aussi du thé anglais et du vin français…

– … et un vieux campagnol hongrois !

– Ah, ah, ah, il faut les entendre, les copains à Céline, là, je me régale, même quand je comprends rien, c’est comme un concert. – En croate, le pouvoir, ça se dit, poztrucnika ; – ah bon ! en Bulgarie, on dit dobrotrucsky ; – tiens donc ! en hongrois, c’est nektrucyok ; – ça alors, en serbe nous disons kasnitrucvo

– En effet, quel concert ! Et donc les limaces géantes, elles craignent les polyglottes et elles vont baver ailleurs !

– Voilà. Tu vois que tu es d’accord avec ma théorie. Et aussi avec mes filles, on se protège, parce qu’on est vraiment différents. En tout. Elles sont jeunes, même Céline, elle est née en 1978…

– Mars ou août ?

– Ah, ah, chepa. En plus, depuis qu’elle est avec Gregor, tu sais l’écolo allemand, elle est moins stressée, elle mange mieux et elle rajeunit. Gregor, il vient nous voir avec Céline, des fois, alors ils partent faire des longues marches autour du lac Öreg ou plus loin. Ça, c’est bien un truc qui me passe par-dessus de la tête. Tu vois le voisin, mon voisin Arpad, lui, il fait de la patate parce que à chaque fois qu’il a essayé autre chose, c’est pas monté. Il dit toujours, la terre est plus comme avant. La dernière fois, il a essayé les tomates, mais on s’est pris deux mois de pluie et ça a tout inondé. Le climat est plus comme avant, c’est ce qu’il dit, Arpad. Moi je sais pas. Faut dire que lui, son fils, il a vraiment mal tourné. Il dit toujours, c’était mieux avant, Arpad. Moi je dis pas ça, surtout quand je vois mes filles, ah, ah, ah. Mais pour sûr, c’était différent. C’est pas pour les bagarres ou la castagne, ça y’a toujours eu. Je peux te dire que dans la cour, à l’école, quand on se mettait dessus, on faisait pas semblant. Et moi le premier, ah ça oui, on tapait fort. Je donnais et je recevais et je rendais et je reprenais. Et quand je rentrais à la maison le soir, avec un short déchiré ou un paletot sali, c’est mon père qui me servait le rab. Et lui aussi, il faisait pas semblant. Ça pour sûr, à l’époque, ça tabassait dur et t’allais pas voir le juge pour dire que ton père ou le maître t’avait collé une beigne, sinon, t’en recevais une troisième. Mais y’a autre chose aujourd’hui. Tu vois, Bela, on le cognait pas à l’école, on le “harcelait”. C’est Céline qui m’a dit. Je connaissais même pas le mot, mais aujourd’hui, tout le monde en parle. Nous, on faisait pas ça, ou alors, j’ai pas vu. Non, je crois pas. Nous, on faisait pas du harcèlement sur les petits ou les timides ou les pédés. Bela, sa mère l’a changé trois fois d’école. En plus le gamin, il a le cerveau qui tourne trois fois plus vite que la moyenne, ça arrangeait pas. C’était différent avant, mais quand je vois mes filles, ah, ah, ah…

– Tu penses que c’est mieux maintenant parce qu’elles sont plus intelligentes.

– Et oui ! Et toi aussi, t’es plus intelligent, tu comprends tout. Elles sont plus intelligentes, elles sont plus belles et elles sont plus riches. Enfin riches, pas comme Ronaldo ou Djoko, mais elles sont plus riches que nous. Avec Janka, on est pauvres. Attention, j’ai pas parlé de misère et on est pas malheureux. Mais on est pauvres. Après, ça suffit de s’organiser. C’est la débrouille, le système D, tu comprends. Regarde, c’est pas un secret, je touche une pension de trente mille forints par mois, ça doit faire soixante euros, peut-être soixante-dix. Ça, c’est pour la maison, parce que Janka, elle a rien. Ensuite, on a les légumes, pour notre consommation et pour vendre. En général, on vend tout et on dépense presque tout aussitôt pour acheter du pain et du fromage, et quand il reste des sous, on prend des noix et de la crème fraiche. C’est pour Janka la crème, elle adore ça. Une tranche de pain, une bonne couche de crème, des oignons frais et elle saupoudre de paprika.

– Miam ! Ça ne doit pas être mauvais.

– Attends, un jour, Gabor il passe pour acheter mes radis, tu sais le grand chef de Budapest. Attention, dans son restaurant, pour manger, tu dois sortir au moins deux cents euros par tête de pipe. C’est comme si je mettais toute ma pension de trois mois dans un seul repas. Remarque il dit à chaque fois, Laszlo, quand tu viens à Budapest avec ta femme, tu t’arrêtes au restaurant, tu seras mon invité. Bon, je te raconte une histoire vraie. Quand il arrive, Gabor, j’étais en train de manger un poivron aigre-doux à Janka. Et là, je le vois bien, il traîne en prenant ses radis, il fait semblant de choisir, mais il choisit rien du tout parce qu’en fait, à chaque fois, il prend tout, mais il fait lentement, il jette des regards de curieux, tu vois, comme ça, des regards de traviole, et au bout d’un moment, il en peut plus, alors il demande, mais qu’est-ce que tu manges Laszlo ? alors moi, sans répondre, je lui fais goûter, je lui mets un poivron dans la bouche. Eh ben Nov, je te promets, il a pleuré en mangeant son poivron. Tu sais, Gabor, il est comme moi, plutôt gros format, pas loin du quintal. Eh ben je te jure, il s’est assis sur une chaise et il a chialé comme un gosse. Mais lui, il mange pas comme toi et moi. Toi, tu enfournes, tu croques et t’avales. Non, lui, il garde le truc dans sa bouche, il mâchouille, il ferme ses yeux et… il chiale. Remarque, moi, en le voyant, j’avais pas envie de rigoler. J’ai pas pleuré quand même, mais ça m’a fait un choc. Faut dire aussi que la Janka, elle met des trucs avec ses poivrons. Du raifort, du laurier ou je sais plus quoi. Et en plus, je sais pas comment elle fait, le poivron, il reste croquant. Ce jour-là, Gabor a pris trois bocaux et lui a donné aussi un gros billet. Et il a dit, c’est pas pour le restaurant, c’est pour la maison. Moi j’ai dit, c’est une magicienne ma Janka. Lui, il a dit comme ça, je me rappelle exactement sa phrase, ce n’est pas de la magie, Laszlo, c’est du génie, il est là le génie, sublimer le simple ! J’ai raconté ça à Bela, avec les mêmes mots, il était tellement fier de sa grand-mère, parce que c’est un peu sa grand-mère, il l’appelle nagymam. Alors nous, avec le billet, on a acheté un roulé aux noix et une bonne motte de beurre.

– Pour la tartine, beurre, oignons, paprika.

– Non. Avec le pain et le beurre, Janka, elle mange mes radis, enfin un radis, parce qu’elle a un appétit d’oiseau, remarque, c’est normal, elle mesure un mètre cinquante et pèse quarante kilos. Ça, c’est une autre différence entre nous !

– Et ça vous protège bien ! En plus, vous ne mangez que des bons produits. C’est pour ça que tu es en forme aussi. Mais dis-moi, c’est peut-être indiscret, mais je me disais que ça doit te coûter très cher tes voyages ? Comment tu fais ? Tu ne peux pas échanger un ticket de bus contre des radis.

– Non, malheureusement, mais ça aussi, c’était dans le contrat. Je peux aller voir mes filles quand je veux, mais je dois financer les voyages moi-même. Remarque, c’est normal.

– D’accord. Et tu fais comment ?

– Ah ben c’est très facile, parce que quand j’ai fini avec le potager, je vais pas m’asseoir dans le canapé pour regarder la télé, je bricole. En plus, on a pas de canapé et pas de télé.

– C’était dans le contrat ?

– Ah ah ah oui, pas de télé. Tu es intelligent, comme mes filles. Des fois, quand y’a un bon match de foot, on va chez Arpad et on mange du salami. Arpad, il a une grande télé, c’est un cadeau de son fils. Bon, elle a dû tomber du camion, la télé.

– Et tu bricoles quoi ?

– Je bricole, soit dans ma cabane ou bien je me déplace. Et je répare. Ce que je préfère, c’est les gros engins agricoles ou les autocars ou les camions de chantier. Bon, y’en a pas des masses dans le coin et c’est souvent la fourgonnette du bourgmestre que je répare. Mais je fais aussi un peu la plomberie ou la maçonnerie et les gens me donnent toujours une petite monnaie, je garde tout ça et quand j’ai assez, je prends l’autocar pour Sofia ou pour Zagreb. Et sur place, je t’ai expliqué, mes filles elles me logent et moi, je répare. Eh, tu sais ce que c’est mon rêve, là maintenant tout de suite ?

– Non.

– Que l’autocar, il tombe en panne. Pour ta correspondance, ça ne serait pas très grave, tu partirais demain. Et moi, il y a neuf chances sur dix que je trouve la panne et répare pour que ça tienne jusqu’à Zagreb. T’imagines la coïncidence de malade. Là, juste là, le car, il tombe en panne, mais pour de vrai.

– Ah ah sauf que Janka te dirait, Laszlo, tu n’es pas dans un livre, tu es dans la vraie vie. Dis-moi, il y a encore une chose qui m’intrigue, qu’est-ce que c’est, au juste, ton contrat ?

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29 mai 2026 5 29 /05 /mai /2026 02:14

– Montre encore ton texto, Nov.

« … avec les trous du cul de ta race et tu ne m’écris plus jamais. JAMAIS. »

– Alors, Céline, elle m’a expliqué pour les majuscules, quand tu en mets dans ton texto, ça veut dire que tu cries. Tu piges ? Elle est vraiment en colère, ta Olga. Mais qu’est-ce que tu lui as fait ? Vas-y, tu peux me dire.

– Mais rien, je te promets. D’abord, je ne suis pas marié avec elle et même, je ne suis marié avec personne. En plus, elle a l’âge de ma mère, c’est juste une copine, voilà. Je l’ai rencontrée sur le bateau en venant du Mexique. Alors c’est vrai, j’aime bien ce qu’elle fait. Elle reconstruit des quartiers dans les bidonvilles, aux Philippines, au Bangladesh. Voilà, je l’admire. C’est tout. Ensuite, elle a fait une dépression parce que son mari s’est fait tuer au Brésil, moi, je croyais qu’elle était guérie. Excuse-moi Laszlo, je dois vraiment écrire à son frère.

– Vas-y. Tu sais, pour moi, c’est simple, elle a les fils qui se touchent !

« Bonjour Emil je viens de recevoir un message très très inquiétant de ta sœur qui me traite de tous les noms. J’ai dû dire quelque chose que je n’aurais pas dû dire. Elle “m’interdit” de venir en Serbie. Je suis vraiment très embêté. Donne-moi ton avis. »

« Salut Moby. Je joins le message qu’Olga vient de m’envoyer. Je ne comprends pas ce qu’il se passe ! Je ne sais pas quoi faire. »

– Écoute Nov, à Zagreb, tu as deux heures de transit, je te présenterai Ljubica qui vient me chercher à la gare, elle te dira. Si tu dis que tu lui as rien fait à Olga et si tu dis la vérité, et moi je te crois, alors ça veut dire qu’elle est maboule. Ljubica, elle te dira, elle est docteur.

– D’accord. Dis, Laszlo, tu crois aux coïncidences ?

– Ouh là, cool Raoul, je suis pas docteur, moi, ni sociologue du cinéma. Tu peux préciser ta question ?

– Regarde, toi tu t’appelles Laszlo comme un grand footballeur et Puskas, c’est ça ? comme un autre grand footballeur et bim, tu adores le foot. Est-ce que c’est le pur hasard ?

– Ah ça non ! Bien sûr que non ! Mon père, il disait toujours, il y a un lien, un petit fil blanc qu’on voit pas et qui passe d’un Laszlo à l’autre. Janka, elle, elle pense que c’est n’importe quoi, elle dit toujours, dans les romans d’amour, oui, là, il y a des petits fils blancs et les amoureux, ils sont séparés par la famille, par l’argent, la guerre, les déménagements et tout le tintouin, eh ben ils finissent toujours par se retrouver, mais dans la vraie vie, y’a pas de petits fils blancs.

– C’est drôle qu’elle pense ça, parce que vous, justement, vous vous êtes retrouvés, malgré l’éloignement, malgré les infidélités, malgré toutes tes bêtises.

– Justement, pour nous, c’est pas un petit fil blanc, c’est un contrat, un contrat écrit avec un Bic noir sur un cahier. Eh, tu savais que le Bic a été inventé par un Hongrois ? En plus, c’est encore un Laszlo, Laszlo Biro.

– Ah, encore ! Malheureusement, ça contredit un peu ta théorie du fil blanc. Un Laszlo est devenu écrivain, un Laszlo est devenu footballeur et un autre Laszlo était inventeur de stylos.

– Ah, ah et un autre encore est devenu routier ! Pour sûr, elle est sacrément emberlificotée la pelote de fil des Laszlo ! Mais pourquoi tu parles de coïncidences ?

– D’abord, il y a les deux Melville et melvill qui se rencontrent dans la salle d’attente d’une gare en Slovénie, c’était quand même très improbable, mais passons. C’est surtout par rapport à la folie. Je ne dis pas qu’Olga est folle, il y a sûrement un mot médical plus précis, mais depuis quelque temps, je rencontre que des histoires de folie. Dans Moby-Dick, déjà, je pense vraiment que le capitaine Achab est fou, il est dominé par une obsession folle de vengeance. Dans ton livre aussi, quand même, il faut être fou pour vouloir construire une bibliothèque fermée pour protéger les livres et le savoir. En plus tu dis que melvill, il est interné dans un hôpital psychiatrique.

– D’accord, mais tout ça, c’est dans des livres, bonhomme, ça compte pas. Rien à voir avec ta Serbe.

– C’est vrai, mais il y a encore une coïncidence. Vera, mon amie mexicaine, m’a dit que Diego, c'est son père, il avait depuis longtemps la syphilis et que, comment dire, ça commençait à monter à la tête. Elle doit voir un spécialiste mais elle a fait des recherches sur Internet et elle a trouvé que, comment dire ? ça pouvait atteindre le cerveau. Attends que je retrouve son message… ah oui, c’est une neurosyphilis. Et Diego, justement, il commence à avoir des problèmes de comportement, parfois, il s’arrête et il ne sait plus ce qu’il doit faire ni où il doit aller. Évidemment, il n’est pas fou, Diego, ça je le sais, c’est juste une maladie qui doit se soigner. Mais voilà, toutes ces histoires autour de la folie, en une semaine, c’est bizarre.

– OK, ça commence à faire beaucoup, mais là, Janka te dirait de séparer les livres et la vie. Bon, d’accord, ça fait deux cas. Tu en parleras à Ljubica, elle est pas psychologue, elle est pédiatre, mais elle saura te dire quand même. Pour le moment, te tracasse pas, attends la réponse du frère et si tu dois rester à Zagreb, on trouvera une solution. Au fait, pourquoi tu as quitté le Mexique, je t’ai pas demandé ?

– C’est pour raccompagner Nubecito chez lui, il habite Hawaï.

– Nubecito ?

– Oui, c’est un nuage, un petit cumulus. Il a suivi une vague et s’est perdu.

– Ouh là ! Je vais finir par vraiment croire aux coïncidences, moi !

– Oui, je sais c’est bizarre de dire ça comme ça.

– Po, po, po ! Là tu fais pause, garçon, tu fais rewind et tu expliques parce que sinon, je vais commencer à m’inquiéter.

– En fait, c’est Diego justement, il m’a demandé de raccompagner Nubecito. Moi, je ne l’ai jamais vu ce nuage, et je ne sais même pas si j’y crois. Au début, je ne voulais pas faire le voyage et maintenant je suis vraiment content de faire ce voyage, ça me fait rencontrer des gens incroyables, comme toi. C’est génial. Alors, je ne me pose plus trop la question de savoir si Nubecito, c’est un nuage ou autre chose. D’ailleurs, je ne regarde pas tellement les paysages, tu vois, on roule depuis plus d’une heure et je ne sais pas si on a traversé des montagnes ou des villes. J’aime surtout toutes les rencontres que je fais et je pense que c’est grâce à Nubecito et grâce à Diego que je t’ai rencontré et je suis vraiment content.

– Alors ça, fils, c’est vraiment gentil, ça me touche. Bon, disons que le Diego, il t’a demandé de faire un voyage et pour Nubecito, ben on sait pas. Quand même, t’es vraiment pas comme tout le monde, toi.

– C’est ça qui m’étonne le plus, c’est que je rencontre tout le temps des gens complètement différents, mais je crois que c’est les gens qui sont différents, pas moi. Enfin, je ne sais pas.

– Là, p’tit bonhomme, y’a un truc que j’ai appris avec Janka. Céline, elle, elle dirait “qu’est-ce que c’est la différence en soi ?”, ah, ah, elles sont intelligentes mes filles. Moi j’ai compris pour la différence, avec Janka. Et tu sais où ?

– En toi. C’est la différence en toi.

– Ah,ah, bien tenté. Mais non. Dans le potager. J’ai découvert la différence dans le potager ! Je t’explique. Au village, la terre est pas très bonne et on a du mal avec les légumes, c’est pour ça, souvent les gens, ils font de la patate. Mais c’est dur, la patate, ça paye mal et tout le monde en fait. En plus, un coup il fait chaud, un coup on a la grêle, un coup on a une maladie. Les paysans ils disent tous, c’est plus comme avant. Nous avec Janka, on plante ensemble, mais on plante pas les mêmes légumes. Écoute bien. Moi, c’est surtout les carottes, les oignons et les radis noirs. Tu sais qu’il y a un chef à Budapest, Gabor il s’appelle, il vient m’acheter mes radis des fois, alors, il prend tout et il me laisse un gros billet. Mais Janka, elle aime pas mes radis noirs, ils sont trop piquants, elle fait plutôt les poivrons et les courges surtout, au marché, elle est connue pour ses poivrons aigres-doux. Mais comme on plante ensemble, on fait pas une rangée de carottes, une rangée de courges, une rangée de radis. Non, on plante ensemble et on est à côté, alors il y a un peu de courges et à côté un peu de radis et à côté un peu de persil, on a même une petite vigne. Tu vois le topo ! C’est le gros boxon dans le potager, mais c’est pas grave parce qu’on est aussi ensemble quand on récolte et encore ensemble quand on vend. On récolte le samedi matin, on nettoie un peu pour que tout soit prêt pour le dimanche matin, parce qu’on décolle à quatre heures pour Tata. Donc. La différence, tu vois où je veux en venir ?

– Disons que vous êtes très différents, Janka et toi et que ça se passe bien.

– Nan, c’est pas ça. Enfin oui mais non, je te parle pas de nous, je te parle des légumes, c’est les légumes qui sont différents. C’est les légumes qui m’ont appris pour la différence. Comme ils sont différents, ils s’entendent mieux. Attends, je veux pas dire qu’ils se causent poliment et tout, comme des étrangers qui se rencontrent : « hello, good morning, I am a carotte, and you ? »

– Ah, ah,

– « Hello, nice to meet you, I am a radis »… Bon, j’arrête, tu vas penser que, moi aussi, j’ai chopé ta coïncidence ! Ah, ah, ah… En fait, ils se protègent, les légumes, parce qu’ils sont différents. Gregor, le nouveau gars à Céline, c’est un Allemand, donc un écolo, il m’a expliqué tout ça, y’a même un mot pour ça, mais j’ai oublié. C’est simple, les radis, ils attirent les limaces baveuses qui leur bouffent les feuilles, sauf que ces limaces elles détestent les fanes de carottes, alors elles traînent pas trop dans le quartier ; les pucerons suceurs, eux, ils raffolent des tiges de courges, oui mais ils supportent pas l’odeur du persil, donc ils restent pas. Après tu as les campagnols, tu connais, les rats des champs, alors là, les campagnols hongrois, ils adorent les courgettes bien mûres, oui mais ils détestent la menthe, le laurier et les poils de chat, bon ça, c’est pas un légume, mais c’est efficace. Donc… t’as compris le truc. Tous ces légumes et toutes ces plantes, comme ils sont différents, ils ont pas les mêmes ennemis et pas les mêmes défenses et ils attrapent pas les mêmes cochonneries : ils se protègent. Bien sûr on a des pertes, nous aussi, mais c’est limité et on a pas besoin de mettre de la chimie partout. Surtout, on a jamais d’épidémie, tu sais genre Covid où il faut mettre des masques aux courgettes et piquer les carottes. Bon je rigole, mais c’est très sérieux.

– Alors là, j’ai appris un truc !

– Attends, écoute aussi ça. Là, c’est ma théorie perso, mais je peux pas trop en parler à mes filles, tu vas comprendre pourquoi. Je crois que ça marche aussi avec les humains.

– Ah ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

– Les soirées qu’elle fait avec ses anciens copains de fac, Céline.

– Explique un peu.

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23 mai 2026 6 23 /05 /mai /2026 02:40

– Ah, ah, ah ! Toujours, quand je regarde cette photo avec mes trois filles, j’éclate de rire, je sais pas, enfin si, je sais, je ris parce qu’elles sont tellement belles, mes filles. Et pourtant, moi, je suis vieux et moche. Ah, ah, ah…

– Ah, ah, ça, c’est un vrai fou rire.

– Je sais, c’est normal. Attends, je te raconte. Un jour, chez Céline, pas celle de Mulhouse, la plus jeune, elle, c’est la fille à Galia, elle est née en 1995 à Sofia, août ou mars, je mélange toujours. Galia, je l’ai épousée en 1994, elle est Bulgare, elle voulait appeler la petite Céline parce qu’elle était fan de Céline Dion. Moi, ça m’arrangeait pas trop parce que j’avais déjà une Céline, la fille à Jeaninne, née en 1978, mars ou août, toutes les trois elles sont nées en mars ou août, mais impossible de me rappeler. Pour Céline, je pouvais pas lui dire, ni pour Jeaninne, alors finalement, j'ai proposé Céline-Mina à Galia, je pensais qu’on garderait Mina, mais c’est Céline qui est resté. Donc, un jour, chez Céline, elle était encore étudiante, elle a fait des études de cinéma, je savais même pas qu’il y avait des diplômes pour ça, c’est pas la technique pour faire des films, c’est pour expliquer les films, ça s’appelle sociologie du cinéma. Donc, elle avait des amis pour un repas, alors ils discutaient, et ils parlaient de la beauté, mais pas des choses qui sont belles, non, de la beauté, le beau en soi, comme elle disait, moi, j’ai jamais des conversations comme ça avec Janka. Remarque, Janka, elle parle pas beaucoup et quand elle dit quelque chose, je sais que ça va t’étonner, mais j’ai intérêt à écouter et à faire comme elle dit, surtout si c’est dans le contrat, après je t’expliquerai pour Janka. Donc, les jeunes, ils parlaient du beau et ils employaient des mots que je connaissais pas, attention, ils parlaient en français, pas en bulgare, il y avait des étudiants étrangers et des Bulgares aussi et des Français, mais ils parlaient tous en français. Toutes mes filles parlent français et en plus elles se débrouillent en hongrois, c’est pour ça le livre de Krasznahorkai. Donc les jeunes, ils parlaient et ils n’étaient pas d’accord : le beau, c’est ça, non le beau, c’est ça, non c’est pas ça, bof, je sais pas moi, dans ma tête je me suis demandé, qu’est-ce que ça peut bien être le beau et j’ai pas trouvé alors j’ai lâché l’affaire parce que, en vrai, ces questions, c’est pas mon truc. Et puis un jour, mais longtemps après, j’ai vu Bela éclater de rire devant la photo de sa mère. Bela, c’est le fils à Céline, l’autre Céline, enfin Bela, c’était son prénom hongrois, c’est sa mère qui voulait un prénom hongrois, rapport à son père, son père c’est moi, mais le pauvre, il se faisait traiter de fille à l’école, à Mulhouse, parce que les petits crétins de Français, il savaient pas que Bela c’est un beau prénom de garçon en hongrois. Bela Guttman, Bela Illes, Bella Bodonyi, on a plein de footballeurs qui s’appellent Bela, et je peux te dire qu’ils ne courent pas comme des filles, mais ces couillons de Français ils savaient pas ça, alors, le mari à Céline, lui, il m’aime pas beaucoup, il l’a appelé David. David, tu te rends compte, il aurait au moins pu l’appeler Jean-Pierre, comme Papin. Donc Bela, moi je l’appelle toujours Bela, il est grand maintenant, il voit la photo de sa mère et il éclate de rire, et là, j’ai compris tout d’un coup pour le beau. Le beau, c’est ce qui fait rire, mais un vrai rire, un rire de géant, bien plus grand que toi, un rire qui décide pour toi quand il commence et quand il s’arrête, un rire du cœur. Moi aussi quand je vois mes trois filles, je ris.

– Très chouette, c’est une belle théorie, ça. Elle me plait bien ta vision du beau. Donc, tu as deux filles qui s’appellent Céline.

– Oui je sais… En fait c’est simple. Je reprends dans l’ordre. D’abord j’ai épousé Janka en 1974, elle est Yougoslave, c’est quand j’habitais Belgrade, mais moi j’étais Franco-Hongrois, parce que je suis né en France avec des parents hongrois. Mes parents sont morts, mais pas Janka, c’est toujours ma femme, on habite ensemble dans un petit village de Hongrie, pas loin de Tata sur la E 60. Avec Janka, on a quatre poules et trois chats et un potager, et aussi un contrat que j’ai intérêt à respecter. Après, en 1977, je me suis marié avec Jeannine la Française, à Mulhouse, je faisais la E 60 à l’époque, Budapest, Vienne, Mulhouse. Je restais deux jours en Hongrie avec Janka, après je prenais la route, un peu moins de deux jours, et je restais deux jours à Mulhouse avec Jeaninne. J’avais pas fait exprès, mais ça faisait entre cinq et six jours en tout, donc ça décalait à chaque fois, comme ça, personne s’habituait et on savait jamais quand j’arrivais et quand je partais. Avec Jeaninne, comme on était tous les deux Français, on a appelé notre fille Céline. Elle, c’est la maman à Bela, tu suis ?

– Oui, Bela, que son père, que tu n’aimes pas beaucoup, a appelé David !

– Voilà, je ne juge pas, mais c’est un crétin des Alpes, le gars, heureusement, ils sont plus ensemble. Après, je faisais la E 70, Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Turin et à Zagreb, j’ai rencontré Mia, on s’est mariés en 1988 et en 1989 on a eu Ljubica.

– … que tu vas voir à Zagreb et qui est pédiatre.

– Exactement. Après, j’ai basculé sur la E 79 je faisais Craiova, Sofia, Thessalonique et à Sofia, j’ai rencontré Galia, on s’est mariés en 1994 et on a eu Céline neuf mois plus tard. J’ai oublié de te dire, Céline vient d’avoir une petite Kalina, ah, ah, ah…

– … et tu éclates de rire parce que tu trouves le prénom très beau !

– Ah, ah, ah ! Oui, tout est beau chez Kalina, regarde j’ai aussi une photo, son prénom, ses cheveux, ses menottes, ses yeux… tout, ah ah, tellement beau. Kalina, ça sonne bien en français, ne me demande pas ce que ça veut dire en bulgare, les gens souvent, ils traduisent, et ils disent : c’est le nom d’une fleur ou bien, ça veut dire embrasser ou bien, ça vient d’un dieu indien ou un truc comme ça. Moi, je sais pas ce que ça veut dire, ce qui me plait, c’est le bruit que ça fait – Kalina – et surtout comment ça résonne dans ma bouche quand je le dis. Vas-y, dis-le, Kaliii-na…

– Kaliii-na… c’est vrai, c’est un très beau prénom. Mais dis-moi, je suis curieux, comment tu t’es fait prendre ? Tu devais mélanger les prénoms et les souvenirs, non ?

– Jamais. Pas une seule fois. En fait, dans ma tête, il y avait quatre vies différentes et je n’étais pas le même Laszlo à chaque fois, et jamais je me trompais. Alors bien sûr, à la fin, je voyais de moins en moins souvent Jeaninne, parce que Mulhouse, ça faisait loin. Maintenant Céline, elle habite à Vienne, elle a au moins quarante-cinq ans, elle vit avec Gregor mais c’est pas le père de Bela, elle a divorcé, je juge pas mais c’est mieux comme ça, et Bela, il a ton âge maintenant, il habite Munich, il travaille dans une banque, c’est lui qui vient nous voir au village, il adore s’occuper des poules et c’est le préféré de Janka. Tu comprends, Mulhouse, ça faisait loin, Zagreb et Sofia, c’était plus simple. Mais, je crois que ça allait à Jeaninne qu’on se voit moins souvent, c’est pour Céline, ça la rendait triste. Maintenant qu’elle habite Vienne, c’est elle qui vient nous voir, elle prend l’A4, elle en a pour deux heures, c’est pour décompresser qu’elle dit.

– Incroyable ! Je ne sais pas comment tu faisais pour ne pas mélanger toutes tes histoires. Et donc, elles ont fini par tout découvrir ?

– Non, ça aurait pu continuer. Le problème, c’est le cousin Viktor. Comme il avait pas de travail, souvent je le prenais et comme il avait le permis, je lui laissais le camion quand j’étais en pause, alors il faisait ses affaires. Je demandais rien, il demandait rien et il ramenait toujours le camion à l’heure, nettoyé et avec le plein. Et puis un jour, à Mulhouse, on a vu débarquer les gendarmes avec Viktor. En fait, il faisait du petit trafic au Luxembourg, même pas de la drogue, non, juste de l’alcool et des cigarettes. Il a pris une amende, du sursis et une interdiction de séjour en France. Mais moi, ils m’ont pris pour le grand chef, le commanditaire, comme ils ont dit, alors ils ont commencé à fouiner dans ma vie et ils ont découvert que j’avais quatre épouses. Là, je te dis pas, j’ai attrapé la queue du Mickey : licenciement, six mois fermes et trois divorces. Pour Janka, je t’expliquerai pourquoi elle a bien voulu me garder.

– C’est hallucinant ! Tu pourrais en faire un livre de ton histoire.

– Pour sûr ! Ça intéresserait sûrement des couillons, y’en a qui arrive à vendre des histoires de bibliothèques toujours fermées. Le problème, c’est que j’écris pas, mais, c’est vrai, sans me vanter, je suis bon à l’oral. En plus j’ai l’impression qu’on n’écrit plus les livres comme avant. Je saurais pas faire. Tiens regarde le livre de Krasznahorkai, tu vois, tout d’un coup, il écrit un mot en toutes petites lettres ?

– Ah oui, “Aprocska”. Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ah, ah, ça veut dire “minuscule”. Logique. Il parle de la plaque commémorative d’un certain Bartok à l’entrée d’un immeuble. Et des fois, il écrit avec des lettres énormes, ou bien il y a des mots qui dégringolent. Je juge pas, je dis juste que je saurais pas écrire un livre aujourd’hui. Et aussi, y’a autre chose de bizarre, regarde…

– Oui, quoi ? C’est vraiment une langue compliquée avec tous ces k partout.

– Non. Regarde. Qu’est-ce que tu remarques ?

– Euh… quelquefois, il écrit en anglais ?

– Non, c’est pas ça. Regarde. Les points. Y’a pas de points. Son livre, c’est une seule phrase. Ça aussi, c’est un message, mes filles elles sauront dire. Quand même, c’est gonflé, pas de points. Celui qui reprend sa lecture le mardi parce qu’il s’est arrêté le lundi, il doit reprendre au début de la phrase pour comprendre, normal, eh ben il faut qu’il recommence au début du livre et comme ça, il a jamais fini de lire.

– Ah, ah tu as raison. Ce livre, tu dois le lire en une seule fois, sinon tu le relis indéfiniment ! J’en connais un autre livre écrit comme ça, c’est “Pénélope” la dernière partie d’Ulysse. Tu connais ?

– Bien sûr, Ulysse 31, je regardais ça à la télé avec Céline. Je me rappelle encore du générique, "Ulysse revient", on le chantait tous les deux : “Salut c’est moi Nono, Suis le robot héros, Cadeau d’Ulysse Pour Télémaque son fils. Je vis dans le grand vaisseau, Comme un poisson dans l’eau, Avec Thémis Télémaque et Ulysse”.

– Ah, ah, quelle mémoire ! Oui, c’est vrai, ça me rappelle quelque chose.

– Tu imagines, notre Pénélope, elle tisse pas sa toile, elle écrit son livre et toutes les nuits, elle efface un peu de ce qu’elle a écrit parce qu’elle doit épouser un méchant une fois le livre fini.

Of course! J’ai compris ! Pour ton livre sans point, j’ai compris. Pas de point, donc pas de fin. On ne le finit jamais, donc on ne le ferme jamais et si on l’a emprunté à la bibliothèque, on ne le rend jamais. C’est la ruse de l’auteur pour empêcher le projet de bibliothèque fermée de son personnage. Enfin, c’est ma théorie, je la proposerai à ma mère si elle connaît le livre. Elle est prof, on verra si elle est d’accord…

– Ouais, c’est quand même tordu, ta théor…

– Fuc…

– Un problème, gamin ?

– On dirait. C’est mon amie serbe, je ne comprends pas, elle m’appelait mon lapin, mon doudou et là, elle me… c’est comme si c’était une autre personne.

– Vas-y fais-moi lire.

« Espèce de connard pour qui tu te prends petit merdeux de merde. Je t’interdis de venir en Serbie tu peux rester avec les trous du cul de ta race et tu ne m’écris plus jamais. JAMAIS. Je t’ai bloqué et je t’ORDONNE d’effacer Olga de tes contacts »

– Oh putain ! Elle y va pas avec le dos de la cuiller ! Tu lui as fait le coup des quatre mariages ou quoi ?

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17 mai 2026 7 17 /05 /mai /2026 02:03

[Sixième partie du Voyage de Nubecito. Perdu sur la côte mexicaine, le jeune cumulus hawaïen a été pris en charge par Nov qui doit le ramener chez lui. Après avoir traversé le Mexique, puis l’Atlantique, remonté la Seine à vélo jusqu’à Paris, après une étape à Milan avec Alomè, à Trieste et Ljubljana avec son père, Nov part rejoindre Olga en Serbie. Dans le bus pour Zagreb, il fait la connaissance du hongrois Laszlo, un véritable personnage de roman.]

– Donc, tu ne m’as pas répondu, tu vas à Zagreb ?

– Oui oui, Zagreb d’abord, et ensuite Belgrade. Et vous ?

– Je m’arrête à Zagreb. Chez ma fille. Bon, pas de chichis entre nous, on est entre Français, tu m’appelles Laszlo, hein, et tu me tutoies.

– OK.

– Enfin, ex-Français pour ma part. Chirac m’a piqué mon passeport et ma nationalité.

– Chirac ? Piqué ?

– Oui, ton président. Faut être gonflé quand même. Bon, faut dire aussi que j’avais fait pas mal de conneries. Là, tu me vois, je viens de faire soixante et onze ans, je suis rangé des affaires, mais bon, à trente ans, c’était une autre paire de manches. Je vais chez ma fille à Zagreb. Ljubica, elle s’appelle. Faut bien prononcer, Liou-bi-dza. J’adore les noms. Tu te rends compte, elle est docteur, et même pédiatre. Pour une fille de routier. Je me marre… C’est bien, non ? Bon, j’ai pas toujours été présent, c’est peut-être pour ça qu’elle a réussi, ah ah, alors aujourd’hui, j’essaye de me rattraper. Après j’irai chez Céline, mon autre fille, elle habite Sofia, elle a plus de trente ans maintenant. Je leur apporte à chaque fois un petit paquet de paprika et un livre en hongrois. C’est elles qui demandent un livre en hongrois, pour pratiquer leur langue paternelle, comme elles disent, moi je vois pas vraiment l’intérêt de parler hongrois quand tu parles déjà français et anglais, mais je ne discute pas, en plus elles sont bien plus intelligentes que moi. Faut dire aussi que moi, je lis pas, alors j’ai demandé au libraire, j’ai dit, c’est pour mes filles, je veux un bon livre mais pas un roman d’amour. C’est elles qui disent comme ça. Ma femme, Janka, c’est le contraire, elle préfère les romans d’amour, c’est ce qu’elle lit, enfin maintenant avec ses yeux, elle lit moins, donc j’ai acheté trois exemplaires de Apromunka egy palotaert, pour mes trois filles.

– D’accord. Et ça parle de quoi ?

– On pourrait traduire par “Petit boulot pour un palais”, quelque chose comme ça. Le libraire il a dit, “c’est noir, c’est absurde, c’est brillant”. Je ne sais pas ce qu’il voulait dire mais ça leur plaira. J’ai regardé un peu comme je fais toujours, un peu au début, un peu au milieu et un peu à la fin. D’abord, j’ai pensé que peut-être ça racontait l’histoire d’un bricoleur qui devient célèbre parce qu’il transforme un vieux cabanon en magnifique palais, ça, ça m’aurait parlé parce que sans me vanter je peux dire que je suis un sacré bricoleur. D’ailleurs tous les ans, c’est ce que je vais faire chez mes filles, comme j’ai pas beaucoup d’argent, je ne peux pas leur faire des gros cadeaux, ni aux petits, alors je répare. Un peu de plomberie, un peu d’électricité, de la peinture, de la mécanique, sans me vanter, je sais pratiquement tout faire. Sauf pour les ordinateurs, une fois Bela, c’est le fils à Céline, il m’a demandé, mais j’ai séché. Tu comprends, aujourd’hui, je me rattrape.

–  Oui, je comprends. Je suis sûr qu’elles apprécient.

– Je veux mon neveu ! C’est incroyable, elles sont vraiment pas rancunières. Avec les mères, c’est pas pareil.

– Et donc, ça parle de quoi ?

– Tout à l’heure à la gare, je t’ai dit : “szinte ugyanazt a könyvet olvassuk”, ça veut dire, “on lit presque le même livre”. En fait, c’est pas du tout le même livre, c’est juste le nom. Dans mon livre le héros, il s’appelle Herman Melvill, sans E. Comme l’auteur de ton gros livre, Moby-Dick. Là, l’auteur, il est hongrois, c’est Laszlo Krasznahorkai. Comme moi. Enfin pour le prénom. Le libraire il a dit aussi, “c’est un immense écrivain”. Ça aussi, ça m’a plu. Je veux dire qu’on ait le même nom. Écoute, je te traduis la première phrase : “je n’ai rien à voir avec votre célèbre écrivain, juste parce qu’on a le même nom, on m’a emmerdé toute ma vie… et cette phrase aussi, j’aime bien… les gens adorent trouver des liens de parenté”. Alors, ça c’est tellement vrai. C’est mon père tout craché, il m’a appelé Laszlo, à cause du footballeur, Laszlo Kubala, le plus grand footballeur hongrois et lui, il s’appelait Imre, à cause de Imre Schlosser, l’autre plus grand footballeur hongrois. Et on s’appelle Puskas, comme Ferenc Puskas, encore un autre plus grand footballeur hongrois, et mon père, il disait, c’est pas du hasard, il y a un lien, il y a quelque chose qui passe. C’est sûr, on adorait le foot avec mon père.

– D’accord. Et quel rapport il y a avec le vrai Melville ?

– Ça, je pourrais pas dire. Le libraire il m’a expliqué que le melvill, il écrit souvent son nom sans majuscule, il m’a expliqué un truc sur ce “geste politique de la minuscule”, mais j’ai pas tout capté. En plus, c’est un passage triste, pour moi, le gars, j’ai l’impression qu’il ne s’aime pas, il se dévalorise. Je crois aussi qu’il yoyote de la touffe, regarde, c’est la dernière phrase, il dit un truc comme “je suis herman melvill (tu vois, les minuscules !) en ce moment interné à l’hôpital Bellevue, mais pour de vrai, je suis aussi, si on peut dire, le Garde du Palais”. Ça, j’ai compris, je vais t’expliquer pour le Palais, mais regarde là, c’est ça qui me rend triste, quand il parle de lui il dit “je suis un moins que rien”, “je suis un petit bibliothécaire gris”. Moi je fréquente que des petites gens, à part mes filles qui sont vraiment intelligentes. Tu vois ma femme, Janka, elle n’a pas fait d’études, elle parle très peu, elle lisait que des romans d’amour, mais je peux te dire que c’est pas une moins que rien. Si j’ai le temps je te raconterai pour le contrat qu’elle m’a fait signer avant de me reprendre à la maison, après mes conneries et la prison. Nom d’un petit bonhomme, c’est du génie son contrat et pourtant, elle a pas fait d’études.

– Oui, tu me diras, mais raconte-moi d’abord pour le bibliothécaire de ton livre.

– Ah oui. Donc le melvill, il a un projet fou, ça je ne l’ai pas lu, c’est le libraire qui m’a expliqué, il veut construire une bibliothèque fermée, complètement fermée comme un temple sacré et interdit qu’on admire seulement de l’extérieur. Il m’a expliqué, c’était peut-être pas exactement les mêmes mots, pour melvill, la bibliothèque doit être une totalité idéale et la lecture et les lecteurs empêchent d’atteindre cet idéal, “ça symbolise le combat entre le totalitarisme et la liberté, entre la mort et le devenir”. Les livres sont enfermés dans son “palais” et personne ne les ouvrira, tu comprends, c’est ça son palais, c’est le paradis du savoir, une bibliothèque fermée et pure. Mes filles elles comprendront sûrement le message. Moi, je ne juge pas, mais je ne trouve pas ça très malin, une bibliothèque toujours… Dis, ce serait pas ton téléphone qui couine ?

– Oups, pardon !

– No problemo, gamin. Tu peux répondre, je suis habitué avec mes filles, surtout Céline, pourtant elle a quand même plus de trente ans. Je sais pas comment votre cerveau est câblé, mais c’est pas comme le mien. Moi, c’est une idée à la fois. Attention, je peux aller loin et me perdre dans des histoires tordues, mes filles, elles disent toujours, “papa, termine ta phrase”, des fois c’est un long chemin tortueux, un peu comme la E70 entre la Turquie et l’Arménie, mais c’est un seul chemin à la fois. Pour les femmes, c’était pareil, une seule à la fois, j’ai essayé d’expliquer ça au juge, mais c’est pas passé. “C’est de la polygamie, monsieur Puskas, et c’est interdit par la loi française”, qu’il a dit. Enfin, c’est jouer sur les mots. J’avais quatre femmes, d’accord, mais une seule à la fois et quand j’étais avec une, c’est elle que j’aimais et elle seulement. C’est pas passé. Chez Jeanine non plus, c’est pas passé. Jeaninne, c’est la mère de Céline, l’autre Céline. Peut-être que je suis pas câblé correctement. Allez, fils, lis ton message.

« Bonjour mon doux soleil, c’est à peine l’automne et j’ai déjà froid, sauf quand je me rappelle notre virée en vélo. Écris-moi. Es-tu arrivé en Turquie ? Magali, un peu malade, encore gamine, pas très maline. »

– Mes filles, elles arrivent même à écrire pendant que je leur parle. Attends, pire encore, elles écrivent à plusieurs personnes différentes en même temps. En un sens, je trouve ça fort.

– Ah, désolé, c’était Magali, une amie parisienne qui n’est pas très en forme. Je répondrai plus tard. Et comment tu as perdu ton passeport ?

– Mon passeport. Oh ! des conneries, c’est compliqué le bien, le mal, je me demande qui fait les lois. Ça dépend du point de vue. En vrai, c’est rapport aux mariages. Je me suis marié quatre fois. Je sais, c’est trop.

– En effet, c’est beaucoup.

– Surtout quatre fois sans divorcer. “C’est de la polygamie monsieur Puskas”, je l’entends encore. Je sais pas comment expliquer. J’avais quatre femmes, mais une seule à la fois. J’étais cent pour cent avec ma femme, à chaque fois.

– Mais elles se connaissaient ?

– Non, c’est rapport à mon métier. J’étais toujours sur les routes. Ljubica, sa mère Mia, je l’ai connu quand je faisais la 70. J’habitais Belgrade à l’époque, avec Janka, ma femme. Janka, c’est ma première femme, c’est celle avec qui je suis encore aujourd’hui, en Hongrie. Alors elle, elle mérite une médaille.

– La 70 ?

– Oui, la E 70. Je faisais Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Turin. En camion. C’était un bon métier… téléphone, ah ah ! les affaires prospèrent, Albert ! Vas-y, lis !

« Mon joli Nov, appelle-moi quand tu peux, je rentre d’un voyage à Tequila avec des touristes américains. INSUPPORTABLES. Je ne t’en dirai rien pour ne pas retarder le processus d’oubli de ce non-événement. J’arriverai tard à Mexico, tu peux m’appeler, même à cinq heures. J’ai tellement envie de t’entendre moi aussi. Besos »

– Désolé, c’est Vera, mon amie du Mexique.

– Fais-toi plaisir, fiston. Mon problème, c’était les femmes, plus exactement les épouses. Enfin, c’était pas un problème pour moi. Mais tu vois, aujourd’hui, je suis bien content d’avoir eu quatre femmes, bon, les relations sont pas toujours faciles, sauf avec Janka, mais j’adore mes trois filles et en plus j’ai des petits-enfants. Là, je vais chez Ljubica, je vais sûrement croiser sa mère Mia, qui me lancera une ou deux piques, allez, c’est pas la fin des haricots, je prends ça comme un péage pour voir Ljubica, c’est pas cher, et puis, je verrai aussi Lucija et Vito, c’est mes petits-enfants. Ljubica, elle est née en 1988, mars ou août, je me trompe toujours avec les dates. Et avec sa mère Mia, je me suis marié en 1987. J’ai la tête pleine de noms et de dates, les noms, ça me plait beaucoup, je ne les oublie jamais. D’ailleurs, Nov, ça me plait beaucoup, ça me fait penser à Novossibirsk, c’est en Russie, mais vous les Français, vous n’aimez pas tellement la Russie, moi, je sais pas trop. Avec Janka, on fait pas de politique. Mes filles, elle m’explique un peu, pour Orban, Poutine, Trump, mais ça rentre pas vraiment.  Avec Janka, on vit à la campagne avec nos légumes et nos poules, on demande rien à personne, on fait ce qu’on veut et moi, une fois par an, je vais voir mes filles. Je dis mes filles parce que j’en ai trois. Déjà dit ? Désolé, mon disque est rayé. Tu veux les voir.

– Allez.

– Tiens, j’ai fait un collage pour les avoir ensemble sur une même photo. Mon gendre Petar, il m’a dit que ce serait mieux de faire un montage avec l’ordinateur. En tout cas, il ne l’a jamais fait, et moi, j’ai mon collage. Regarde. Ah ah, je ne peux pas m’empêcher de rire quand je les vois.

– Oui, ce sont de jolies femmes mais pourquoi tu éclates de rire ?

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11 mai 2026 1 11 /05 /mai /2026 02:09

Le téléphone, silencieux. Nov, studieux.

Je reprends donc ma lecture du chapitre 36, “Le gaillard d’arrière”. J’adore ce chapitre. Ça pourrait faire un bon film. Je ne comprends pas tout parce qu’il y a aussi pas mal de mots et des phrases interminables, mais là, c’est sûr, une autre histoire commence. Déjà, on a la première description de Moby Dick (page 300, il était temps !), “une baleine à tête blanche, au front ridé et à la mâchoire de travers”. (Le texte parle soit d’une baleine, soit d’un cachalot, je ne sais plus comment c’est en anglais, Manon m’avait expliqué.) D’abord, les marins le présentent comme un être “bizarre” : il agite “un peu bizarrement la queue comme un éventail avant de sonder”, “il a un souffle étrange, puissant et rapide”, “il porte en lui des harpons tout tire-bouchonnés et tordus”. Mais “bizarre” ne suffit pas pour Achab, il voit plutôt “une force révoltante, nourrie de vigoureuse malignité”. Le diable, quoi ! Voilà, Moby Dick, pour Achab, c’est la force et le mal réunis. Bon, on laisse la bête pour le moment (elle reviendra chapitre 51, j’ai cette manie de toujours aller voir un peu plus loin dans les livres, mais jamais jusqu’à la fin quand même). Ce chapitre 36 porte surtout sur Achab ; on comprend qu’il n’est pas parti pour chasser des baleines, mais pour se venger de Moby Dick qui lui a arraché une jambe. Ça a dû lui faire très mal, mais j’aime bien comment il raconte ça : “c’est bien Moby Dick qui m’a démâté (je ne sais pas comment c’est dit en anglais, mais en français, l’image est bien trouvée, je me demande aussi s’il n’y a pas un sens sexuel, là…, Mam ?) ; Moby Dick qui m’oblige à me tenir debout sur ce moignon mort. Oui, oui, hurla-t-il dans un sanglot terrible, violent, animal, le sanglot d’un élan frappé au cœur. Oui, oui, c’est cette maudite baleine blanche qui m’a rasé ; c’est lui qui a fait de moi un pauvre béquillard empoté pour toujours et à jamais !” Le problème, c’est qu’il va entraîner tout l’équipage avec lui. Il a quelque chose de diabolique, Achab, et le Pequod devient “une indissoluble alliance”, moi, j’appellerais plutôt ça une secte. Le seul qui résiste un peu, c’est Starbuck, peut-être pour des raisons économiques, parce que chasser seulement Moby Dick ne remplira ni les cales ni les porte-monnaie, mais aussi pour d’autres raisons. Il dit à un moment (ce passage me plaît bien) “des représailles sur une brute muette ! qui ne t’a frappé que par aveugle instinct ! Folie ! La fureur envers un animal, capitaine Achab, c’est un blasphème !”. Je ne sais pas trop comment commenter, mais je trouve ça tellement vrai, même si je ne parlerais pas de blasphème. Moi, quelquefois, je me venge contre un moustique qui m’a piqué, mais c’est très con quand on y pense. C’est presque comme insulter un pied de table qui vous aurait méchamment cogné. Starbuck, il faudra le suivre aussi, ce personnage. Bon, je n’y crois pas vraiment, mais il pourrait être celui qui fera capoter le projet machiavélique d’Achab (je ne suis pas très sûr du mot, mais il sonne bien). Starbuck revient à la fin du chapitre, “aux cris de guerre et de malédiction, aux huées adressées à la baleine blanche, l’alcool fut avec un ensemble parfait sifflé d’un seul trait”. “Avec un ensemble parfait” : ça paraît positif, cette harmonie, mais maintenant, je sais grâce à Dad, qu’il faut toujours se méfier de l’unité et grâce à Mam, des totalités. “Starbuck pâlit et se détourna en frissonnant.” Il a compris qu’Achab n’est plus seulement un capitaine, c’est plus qu’un chef, c’est un empereur ou pire, un gourou à qui on ne refusera rien, même des décisions folles et fatales. Elle est là encore l’obsession pathologique de totalité. L’équipage “ne fait plus qu’un avec Achab”, dit Achab lui-même. Je trouve ce chapitre magnifique, magnifique et effrayant, mais je m’étonne quand même que tout le monde se fasse retourner par Achab aussi facilement, surtout ceux qui n’avaient rien contre Moby Dick qui devient tout d’un coup leur ennemi juré. Ça me fait penser à ces hommes et ces femmes qui ont suivi et suivent les dictateurs dans leurs projets démentiels et criminels, comme Hitler, Pinochet ou d’autres. Je me demande si j’aurais suivi, moi ? Je crois que je n’aurais pas…

Swann appelait. Nov répondit.

– Bonjour mon chéri, désolé de te déranger, je pensais tomber sur ton répondeur et laisser un message, mais tu es déjà réveillé. Je ne serai pas long. Tu as une minute ?

– Vas-y Dad, de toute façon, mon tél a décidé de me harceler en ce moment. En même temps, c’est bien que je fasse une pause, parce que là, j’en suis aux grandes questions, celles qui font mal aux cheveux.

– Ah bon ! Écoute, d’abord, je voudrais te dire combien j’ai apprécié ces quelques jours passés avec toi. À Mexico, je n’avais pas réalisé que tu n’étais plus un enfant. Bon, j’avais aussi un service à te demander. Hier j’ai quitté l’hôtel sans pouvoir saluer Janek. Je voudrais que tu le fasses pour moi et que tu lui laisses un bon pourboire, il a vraiment été adorable avec nous. Dis-lui aussi, j’en ai parlé avec Karl, qu’il peut aller à la bibliothèque de l’Institut et emprunter des livres. Une chose encore, tu le sais peut-être déjà, mais je me régale à lire ton journal en ligne. Cette image du rat qui passe d’un livre à l’autre, c'est drôle et intelligent. Continue d’écrire surtout.

– Dis-le à mon tél alors. J’essaie de finir mon chapitre de Moby, mais les notifications se liguent contre mon attention. Merci quand même, ça me fait plaisir d’entendre ça, surtout venant de toi. Au fait, j’ai moi aussi un service à te demander. Tu ne voudrais pas me dire comment se termine l’histoire du rat et de la petite fille, la nouvelle de je ne sais plus qui ? Je suis sûr qu’il ne va pas la dévorer, mais je voudrais quand même avoir confirmation.

– Ah, la nouvelle de Drago Jancar ! Elle est très courte, je l’ai sur l’ordinateur, je te l’enverrai quand je serai à l’hôtel. Mais sur mon téléphone, j’ai les dernières lignes, je te les envoie tout de suite.

« Le corps lourd avance sans hâte sur le sol, tourne sans précipitation et, à travers l’écume qui sort de l’égout, remonte tranquillement à la nage la partie supérieure de l’égout, quelque part à l’intérieur, dans sa vie, son temps, en accord avec son dessein, dans son monde immobile qui perdure. Mais de la torpeur de l’instant qui vient de s’écouler, il reste quelque chose qu’on ne peut pas saisir. Ni l’instant, ni les yeux noirs, ni la pluie que déversent maintenant les nuages déchirés sur la berge et sur l’égout, et qui clapote sur les feuilles vertes et grasses, frappant la surface agitée de l’eau qui monte. On ne sait plus rien, si c’était maintenant ou il y a mille ans, si c’était un hasard ou si c’était une loi, si c’est la guerre ou l’ordre naturel des choses ni même si c’est le début ou la fin de l’histoire. »

– OK. Et donc ?

– Pardon ?

– Daaaaaad, arrête de te moquer de moi. Donc, il ne l’a pas bouffée, hein ? Le rat rentre chez lui bredouille, c’est ça. Mais alors pourquoi il parle de guerre et d’ordre naturel des choses ! C’est nul cette fin. On ne comprend rien. S’il te plaît.

– Promis, à peine ma valise posée, je t’enverrai le texte. C’est magnifique, tu verras.

– J’en suis sûr. Et ?

– Et tu as raison, il ne la mange pas.

– Merci. Au fait Dad, rien à voir. Tu te rappelles le moment où Achab annonce à son équipage qu’ils sont là pour se venger de Moby Dick et pas pour chasser la baleine. Je ne comprends pas comment il arrive à convaincre tout le monde aussi facilement. Tu trouves ça plausible, toi ? C’est crétin de dire ça, mais je crois que je n’aurais pas été d’accord.

– Oui, j’ai un vague souvenir de ce passage, il faudrait que je le relise. Tu sais, souvent on s’étonne de ce que les hommes de grand pouvoir aient une telle force de persuasion, je crois plus simplement que ce sont les hommes persuasifs, les manipulateurs habiles qui accèdent au pouvoir. Ensuite, il y a une véritable tyrannie de la meute et il est bien difficile, non pas impossible, mais difficile de résister, alors on suit. D’où l’importance d’organiser le pouvoir formellement, en institutions, et avec des contre-pouvoirs. Il faut toujours se méfier des hommes providentiels. Demande à Nadja ce qu’elle en pense… mais ne te laisse pas embarquer dans son discours ! Elle peut être très persuasive… Allez, je te laisse te préparer.

– Merci, Dad, bon voyage à toi et bonjour aux Hongrois.

 C’est peut-être prétentieux, mais vraiment, je crois que je ne me serais pas laissé retourner aussi facilement par Achab, avec seulement des cris, une pièce d’or et un verre de rhum ! Son projet, c'est celui d’un fanatique dangereux, c'est probablement suicidaire, on n’en est pas encore certain, mais quelques détails de ce chapitre me laissent penser que ça finira très mal. Et toujours cette question qui n'aura jamais de réponse certaine, qu’est-ce que j’aurais fait, moi ? Allez, une chose plus légère ! Il y a une partie qui m’amuse et qui semble vérifier “ma théorie des passages”, les passages entre les livres. Achab regarde avec insistance les marins “et ces yeux sauvages croisaient les siens comme les yeux injectés de sang des coyotes cherchent ceux de leur chef avant que celui-ci ne s’élance”. Les coyotes de Melville sont devenus un rat chez Drago Jancar, mais “les yeux injectés de sang” sont passés d’un livre à l’autre.

*****

« Ma jolie Vera. Tu dois dormir encore j’aimerais bien t’entendre j’essaierai de t’appeler de Zagred vers 14 heures il sera 6 heures chez vous tu seras peut-être réveillée. Je viens de finir le chapitre 36 de Moby. Comment tu le comprends ? C’est sûr, il se passe quelque chose. Je veux dire, il se passe quelque chose aussi dans le réel. Le réel de la réalité. Tout le monde se met à m’écrire comme pour me ramener à la vraie vie. Sauf que moi, je ne suis pas un capitaine, ni même un second. Tout s’accélère, tout se complique, tout se mélange. Je crois que je ne suis pas clair. Quelquefois, la barque de Diego et son petit monde me manquent. Toi aussi. »

« Salut Mam ça va être compliqué de vous appeler aujourd’hui je vais passer une bonne partie de la journée dans le bus. J’avais d’abord pensé couper le trajet en deux et m’arrêter quelques jours à Zagreb mais finalement je vais aller directement à Belgrade. Je pars tout à l’heure à 10h30 on arrive à 19h30. C’est un FlixBus Janek m’a dit qu’ils étaient très confortables et qu’il y avait le Wifi. Ça tombe bien j’ai plein de mails à écrire. Tout ça pour 50 euros c’est imbattable. Je pourrai même visiter la gare routière de Zagreb pendant la pause-déjeuner. Emil viendra me chercher c’est le frère d’Olga et le lendemain on la rejoindra à Novi Sad pour manifester contre Vucic. Voilà mon programme. Autre chose Mam j’aimerais bien savoir ce que tu penses du chapitre 36 de Moby et aussi, toi, tu crois que tu aurais suivi Achab ? »

*****

Le bus attendit. Nov aussi.

Hű, ez vicces, szinte ugyanazt a könyvet olvassuk.

– Ah… Euh… désolé, je ne parle pas le slovène.

Én sem, franco–magyar vagyok. Zágrábba mész?

– Sorry, I am French, I don’t understand.

Igen, azt értettem. Akkor Zágráb vagy Belgrád?

– Je…

– Excusez-moi d’intervenir, mais je suis Slovène et je peux vous dire que ce monsieur ne vous parle pas en slovène, ni en croate ni en serbe. On dirait plutôt du hongrois.

Szép volt! Bravo ! Oui, c’est bien du hongrois. Bonjour, je suis franco-hongrois. Je m’excuse de m’être un peu moqué. Je me présente, Laszlo Puskas.

– Enchanté. Nov.

– Je te disais qu’on lit presque le même livre, regarde !

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6 mai 2026 3 06 /05 /mai /2026 02:42

Swann voyagea. Nov écrivait.

Ljubljana, le Zlata, jour suivant.

Retour à Moby-Dick. Des mots, des mots, des mots. À perte de ligne. Je navigue en pleine parole. Dans cet océan de phrases, je pense que je pourrais finir par avoir le mal de mots, mais pour le moment, ça va. Je suis loin de maîtriser la navigation en littérature comparée, mais je comprends une chose. Il y a un lien entre Joyce, Melville, mais aussi Stevenson et Svevo et tous les autres, un peu comme il y a des passages entre tous les océans et toutes les mers et même aussi entre les lacs et les étangs qui semblent séparés. Avant, pour moi, tous les livres étaient des terres isolées et ça faisait beaucoup, et beaucoup trop, ça rendait le voyage épuisant avant même de partir. Maintenant, je comprends qu’il y a un truc qu’ils ont tous, je ne pense pas aux lettres et aux pages, quelque chose d’autre, mais je ne sais pas comment ça s’appelle… peut-être la littérature tout simplement. Ça doit être le vieux rat obèse qui passe d’un livre à l’autre. D’ailleurs – si tu me lis, Mam, une remarque pour toi – il y a ‘rat’ dans littérature. Rah ! Rah ! Rah ! Allez, sans transition, ma lecture du chapitre 33, “le specksnyder”…

Manon envoyait. Nov lut.

« Coucou Nov, décidément, je te découvre une véritable passion pour l’éthologie. Après le cachalot, tu m’interroges sur le rat. Oui mais voilà, je sèche. La dernière fois, on a vu comment Melville critiquait la classification systématique, maintenant, je m’aperçois que je dois m’inquiéter aussi de l’hyperspécialisation ; comme disait je ne sais plus qui, c’est connaître presque tout sur presque rien. Comme ça m’a agacée d’en savoir tant sur la digestion chez les holothuries et si peu sur l’émotion chez les rats, j’ai fait appel à un ancien copain de fac, Tom Murat (rien à voir avec Jean-Louis !) pour une mise à jour. Il n’est pas “ratologue” comme tu dis, mais véto. Surtout, il est passé par le GENAC. Au cas où tu ne le saurais pas, c’est le Groupe d’étude des nouveaux animaux de compagnie. Aujourd’hui, il voit défiler dans son cabinet des reptiles, évidemment, des tortues, mais aussi de nombreux “adorables petits Rattus norvegicus bien plus joueurs que le hamster et moins paresseux que le cochon d’Inde” (selon lui, que je ne contredirai pas). Je lui ai posé ta question sur le rat, la solitude et la vie en société. D’abord, il a éclaté de rire (mais plutôt rire de chimpanzé), ensuite quand j’ai évoqué ton hypothèse du tout et de la fuite, il a miaulé (vraiment, et ne me demande pas pourquoi). Il a ajouté qu’il faudrait étudier aussi les NCA, les nouveaux compagnons des animaux, mais avec prudence parce que certains sont dangereux. Après avoir rugi (disons entre le rugissement et le hennissement !), il a conclu que pour les rats, il allait m’envoyer quelques documents. J’ai dévoré tout ça, j’ignorais tout et ça m’a vraiment passionnée. En fait, il y a eu plein de travaux intéressants depuis une cinquantaine d’années, mais voilà, le rat n’est pas sexy, alors personne n’en parle. Peut-être aussi que ça provoquerait une nouvelle blessure narcissique de constater qu’il y a déjà des comportements émotionnels, sociaux et cognitifs chez ces bêtes d’égouts dégoûtantes. Un jour peut-être, on montrera qu’il y a plus d’empathie entre des fleurs sauvages dans un champ qu’entre les membres d’une famille réunis pour un repas de Noël. Bon, les rats. Alors, il y a ceux à qui on a appris à conduire (je ne plaisante pas) ; il y a les rats qui rient quand on les chatouille et plus drôle encore, ceux qui rient de voir leur congénère rire quand on les chatouille ; et puis, il y a les études sur l’empathie qui devraient t’intéresser. Tom évoque les travaux de Peggy Mason, une neuroscientifique américaine. Elle parle de contagion émotionnelle, les rats seraient sensibles à la détresse de leurs copains. C’est l’expérience du rat enfermé dans un tube qu’on ne peut ouvrir que de l’extérieur. Le rat libre est “ému” – là on doit utiliser nos mots – par la situation, il est émotionnellement affecté par le stress qu’émet son congénère emprisonné, il va essayer de remédier à la situation et, trois fois sur quatre, il va le libérer. Attends, il y a mieux encore. Si on met un bout de chocolat, le rat libérateur s’occupe d’abord du rat enfermé et partage ensuite avec lui le chocolat. (Perso, j’hésiterais sur l’ordre des actions !) Le rat ne respecte pas une règle morale, il n’obéit pas à une loi juridique, on est d’accord, il n’y a ni morale ni droit ici. Et pourtant, il y a bien une empathie émotionnelle. Même sans récompense, même sans bénéfice, le rat aide son congénère en situation de détresse. C’est vrai pour trois rats sur quatre et pour le quatrième qui n’aide pas, ce n’est pas parce que c’est un gros égoïste, c’est parce qu’il est hyperempathique, le pauv' doudou, et qu’un excès de stress le paralyse ! J’adore ! La conclusion de Tom, et je suis d’accord avec lui, c’est qu’il y a un autre mur qu’il faudrait faire chuter. L’empathie n’est pas la marque exclusive des humains.

Désolé, j’ai été rapide mais tu m’as demandé un exposé succinct. Et je ne t’ai pas parlé des travaux incroyables sur l’effet-spectateur, le comportement du rat libérateur quand il n’est pas seul. Je te mets le document en pièce jointe.

Tu vas bientôt arriver à Belgrade, pense à nous raconter. Nous aussi on fait un petit voyage ce weekend, Oscar, Clèm et moi on va trois jours en Allemagne : une compétition de HYROX et le musée BMW à Munich et la visite du parc Legoland près d’Ulm. Dernière chose importante. Encore une histoire d’empathie. Magali a replongé. Elle avait à peu près digéré son histoire avec Paco, son prof de tango, mais elle est retombée dans une mauvaise histoire avec Jean qu’elle a rencontré à la salle de gym. Je te passe les détails. C’est un fou de sport (ne te moque pas, rien à voir avec moi !) qui s’est très rapidement mis à l’humilier sur ses performances, son physique, son manque d’ambition, sa vie brouillonne… Et plus il l’humiliait – là, si tu peux m’expliquer, je veux bien –, plus elle s’accrochait à lui. Bref, il a fini par la jeter en lui mettant par écrit toutes “les raisons objectives de son aversion”. Encore un grand malade, mais on s’en fout, ce qui compte c’est Magali. Je ne suis pas là ce weekend et Laurence est partie faire “une rando seule et déconnectée” (cinq jours sans connexion… avant de repartir trois semaines en mer ! J’ai renoncé depuis un moment à tout comprendre et comprendre tout le monde !). Alors si tu pouvais lui envoyer un petit mot ou l’appeler, ce serait génial. Elle a besoin de voir que tous les hommes ne sont pas des connards, même si manifestement elle s’est fait une spécialité de les attirer. Je compte sur toi et t’embrasse. On se reparle bientôt. Manon. »

Encore une coïncidence comme dit Dad. Je viens de recevoir un long mail de Manon sur la sympathie et l’entraide chez les rats. Très intéressant mais un peu long, c’était censé être un résumé ! Elle me parle aussi de Magali qui recherche désespérément un compagnon sympathique. Je l’appellerai samedi, même si je ne vois vraiment pas ce que je peux faire, je pourrais lui conseiller d’acheter un norvégien de compagnie, je veux dire un rattus. Bon, pour le moment, je me concentre sur Moby. Je passe du coq à l’âne et du rat au marin. C’est un chapitre pour Dad parce que c’est une réflexion sociologique et politique. La différence entre les officiers et l’équipage, marquée par la différence entre l’arrière et l’avant du bateau. Et puis, il y a ce passage sur le pouvoir, je suis cent pour cent d’accord : “si grande que soit la supériorité d’esprit d’un homme, il ne peut prétendre gagner une tangible suprématie, sans user de dissimulation et d’artifices toujours plus ou moins vils et indignes.” Ce que je comprends, c’est qu’un médecin ne peut pas travailler en chemise hawaïenne et un juge non plus en marcel. Le pouvoir doit tricher sur les apparences, même et surtout s’il veut dire la vérité. Chapitre 34, “La table de la chambre”. Ça raconte le dîner du capitaine et des officiers à bord du Pequod, le protocole est parfaitement réglé et “péniblement silencieux”. Tout est ordonné, tout est figé, rien ne dépasse, c’est pesant comme un enterrement et puis pfft… encore une incroyable coïncidence, un rat vient sauver la scène : “Quel soulagement… un rat mena subitement un ramdam dans la cale.” (D’ailleurs, je remarque – allo, Mam ! – qu’il y a aussi du rat inversé dans le nom du Second, Starbuck.) Chapitre 35, “La tête de mât”. Pas le plus passionnant des passages, mais il s’est passé un truc bizarre…

Olga délirante. Nov troublé.

« Mon chéri de France, mon chili d’Europe, mon choupi d’ailleurs, ne sois pas étonné, je n’ai pas appris le français en une semaine, j’ai utilisé Mistral pour la traduction. Je ne pouvais pas demander à mon frère, c’est trop personnel. Vous les Français, c’est drôle, vous êtes vraiment forts dans certains domaines et nuls dans d’autres. Les avions de guerre, par exemple, là vous faites un podium à tous les coups ; pareil pour l’IA, vous battez sans problème ChatGPT. Oui mais voilà, il y a aussi votre amour pour les fromages qui puent et pour les dictateurs qui écrasent leur population. Bon, désolée, je dis “vous”, c’est parce que je ne connais pas tes goûts en fromage, mais tu es sûrement différent. Pour la politique, tu auras l’occasion de dire clairement à Vucic ce que tu penses de lui. On descend manifester vendredi prochain. Tu viendras avec nous. Mon lapin, mon canard, mon raton, je suis tellement contente de te revoir. J’ai plein de projets, je te raconterai. Je ne sais pas combien de temps je resterai à Novi Sad, je crois que je ne suis faite pour les amphis d’universités. On verra. Emil voudrait que je reste. Il me trouve fatiguée. Il me trouve toujours fatiguée, mon frère. Quand on était enfants, il me trouvait fatigante, ça a changé. C’est le problème des médecins, ils confondent normal et sain. J’ai fait la connaissance de Rafah, une étudiante en architecture libanaise, j’aimerais bien repartir avec elle travailler à reconstruire Gaza. C’est drôle un nom de ville comme prénom. Remarque il y a bien une Paris et une Dakota ! Mon soleil, mon étoile, mon horizon, mon frère m’emmerde (j’ai dû insister parce que Mistral ne voulait pas traduire comme ça, il disait “expression familière, remplacer par ennuyer”) et Moby n’arrête pas de me dire de me reposer. Et Vucic, il se repose, lui ? Et la poliomyélite, elle fait une pause à Gaza. Viens vite, toi, je le sais bien, tu me comprendras. Son truc à Rafah, c’est les intergenerationel networks, Mistral dit réseaux intergénérationnels, tu dois comprendre. Elle pense que pour les rendre possibles, il faut des infrastructures matérielles. Alors là, je dis, “présente !” évidemment, et je pense places, rues, forums, salles de fête… On a déjà dessiné plusieurs projets. Je vais voir comment se passent les cours, mais le directeur de la fac m’a dans son viseur. Mon frère est furieux, mais pas contre le directeur, contre moi ! Tu le crois, ça ? Il me dit, tu viens de rentrer et déjà tu t’es fait remarquer. Viens vite, mon bel esprit, mon génie, mon futur, j’étouffe. Ton Olga pour de vrai. »

 J’étais en train de lire, distraitement, la description des différentes têtes de mât, sommets de colonnes, de pyramides, de piliers, j’étais à moitié ensommeillé. Exactement comme certains hommes de vigie se laissent bercer par la houle et, “envahis par une indolente extase”, oublient ce pour quoi ils sont là-haut. La mer vous offre “la splendeur d’une vie dépourvue de tout événement”. Alors ça, c’est exactement moi, dans la barque de Diego et c’était moi à ce moment-là… et bam ! Je reçois un long mail d’Olga. Peut-être que c’est la traduction automatique qui a déformé le message, mais j’ai l’impression qu’elle ne s’adresse pas à moi. À part ça, j’ai l’impression qu’elle va bien. Je le relirai à tête reposée. Il faut d’abord que je finisse mon chapitre.

Ce qui est bizarre, je disais, c’est que c’est à ce passage sur la distraction que j’ai repris une lecture concentrée. “Les navires baleiniers sont devenus des asiles pour bien des jeunes gens romantiques, mélancoliques et distraits, dégoûtés des soucis rongeurs du monde.” Et puis, il y a encore ce passage : “Mais cet adolescent, visionnaire, perdu jusqu’à l’indifférence dans une rêverie inconsciente, bercé comme dans les fumées de l’opium, par le rythme pareil des vagues et des songes, en vient à être dépossédé de lui-même ; le mystique Océan, déroulé à ses pieds, n’est plus pour lui que l’image révélée de l’âme bleue, profonde et insondable, diffuse dans l’humanité et dans la nature”. Bon, il s’emballe un peu et s’écoute écrire le Melville. Remarque, je comprends, parce que c’est carrément bien écrit. Et encore, ferait remarquer Mam, ce n’est qu’une traduction ancienne. Ah ! une chose encore que je voudrais dire, être “dépossédé de lui-même”, c’est un peu ce que je ressentais parfois avec Diego. On avance. Chapitre 36, “Le gaillard d’arrière”. Là, je pense qu’il se passe quelque chose d’important…

Nadja aussi. Nov dépassé.

« Coucou mon raton loveur, tout le monde me dit du bien de toi. Tu as beaucoup plu à Karl. Ton père aussi a apprécié vos discussions. Te voilà seul. As-tu besoin de quelque chose ? Quand rentres-tu ? Passeras-tu par Manille, finalement ? Tu es si loin. Vera fait des allers-retours entre Mexico, Guadalajara et Puerto Vallarta, Diego ne va pas très bien. Elle dort à la maison ce soir, appelle-nous si tu peux. Ta maman, depuis toujours et à jamais. »

Mais c’est quoi ce lâcher de mails ! Je vais devoir laisser Melville naviguer sans moi un moment, pourtant quelque chose me dit qu’on est à un tournant. Un changement de cap, pour être plus juste.

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24 avril 2026 5 24 /04 /avril /2026 02:00

– Tu as raison, Nov, la fuite est le cauchemar du tout. Une fuite, toujours, finit par briser le rêve de totalité de tous les touts.

­­­­-- Les touts ?

-- Oui, le tout sous toutes ses formes ou derrière tous ses masques. J’ai dit rêve, je devrais dire obsession, obsession pathologique.

– Mam, une fuite, je vois bien ce que c’est, mais le tout, la totalité, je connais les mots, mais je ne comprends pas ce que tu veux dire.

– Je pense aux différentes modalités de totalisation, les régimes totalitaires comme les prétentions encyclopédiques ou les entreprises monopolistiques ou la surveillance généralisée ou les systèmes qui voudraient fonder leurs fondations. Ces totalisations rendent malade, car elles sont inachevables. Elles finissent toujours par fuir.

– Désolé, Mam, ça reste vraiment abstrait ton truc. Donne des exemples pour voir.

– Bon, revenons au livre de Joyce. Le tout dans le passage du cimetière, c’est le tout de la vie de Patty Dignam telle qu’elle s’est déployée entre les deux dates gravées sur le marbre de sa pierre tombale. D’ailleurs, on met parfois ces dates entre parenthèses. Regardez la forme des parenthèses, la typographie vient confirmer l’impossibilité du tout. Les deux parenthèses ouvrante et fermante dessinent un cercle doublement percé -- une fuite sérieuse ! Dans une parenthèse, ça fuit toujours, sauf peut-être, quand c’est vide, alors les deux arcs se rejoignent pour former une sorte de cercle aplati.

-- Ça s’appelle un ovale.

-- Exactement. Ce qui signifierait que seul un tout vide est total et reste plein.

– N’importe quoi ! Mam, tu aggraves ton cas. Passons. Et ta fuite alors, elle est où ?

– Avec la mort, la vie s’achève, n’est-ce pas, comme un tout fini, complètement, totalement, pleinement et puis… pffft ! ou plutôt “rtststr!”, comme écrit Joyce, un rat apparaît.

-- OK. Et donc ?

-- Le rat rouvre le tout de l’existence bien fermée et offre ainsi une échappatoire : la mort (de Dignam) va servir à la vie (du vieux rat obèse). La totalisation a échoué. Le tout fuit.

– Le tout fuit… La fuite est le cauchemar du tout… L’obsession de totalité des touts… Seul un tout vide est plein… Sans déconner, Mam ! J’imagine la tête de mon prof, si j’avais mis ça dans ma disserte de philo. Je note quand même.

– Alors évidemment, on y voit d’abord une allusion à la décomposition des corps que le rat et les vers accélèrent, mais on peut aussi aller au-delà du sens de putréfaction des corps et penser la décomposition comme “dé-com-position”, je veux dire quand les éléments cessent d’être posés ensemble. Le rat ronge, certes, mais produit surtout de la dis-continuité, du dés-ordre. Il dé-range le bel ordonnancement du rituel funéraire et rouvre le cycle fermé d’une existence humaine… Le rat ronge, le rat dérange.

– … et celui qui se fait ces remarques, pendant que d’autres prient ou pleurent, doit être un peu dérangé aussi, non ? Ça serait pas Bloom qui fuit un peu du ciboulot, par hasard ?

– Il est comme ça, Bloom. Et pendant huit cents pages. Lui viennent toujours des idées décalées, des pensées déréglées et des envies déplacées. C’est un excellent “dé-compositeur”.

– Tu as un autre exemple ?

– Oui. Quand le corbillard arrive dans le cimetière, les roues crissent sur le gravier et les chaussures des gens tapent lourdement. Bloom commence alors à chantonner en cadence “the ree the ra the ree the ra the roo” pour suivre le rythme de ce concert funéraire.

– Ah ah ! Génial ! Ça, je pourrais vraiment le faire aussi, et sans m’en apercevoir. Mais, bon, ce n’est pas très grave.

– Non, c’est simplement inopportun, d’ailleurs, il se corrige lui-même. Autre exemple, il imagine qu’on pourrait enterrer les gens debout pour gagner de la place, mais se ravise en pensant qu’en cas de glissement de terrain dans le cimetière, on verrait la tête des morts apparaître.

-- Oui, j’ai l’image. Effectivement, ça ferait désordre.

­­-- Cet épisode de la visite chez Hadès est l’un des plus drôles. Il lui vient aussi l’idée effrayante d’être enterré encore vivant. Il imagine alors l’installation de téléphone et de bouche d’aération dans le cercueil. Tu vois, ça fuit de partout. Tu comprends maintenant Nov, la fuite est le cauchemar du tout.

– Non, enfin oui, je sais pas. Mais tu ne crois pas que tu interprètes un peu ?

– Pour ma part, je trouve ça brillant et savoureux, comme d’habitude, ma Chérie !

– Bon, ça va le fayot, en même temps, c’est son métier… Moi, ce que je comprends, c’est qu’en littérature comparée, on peut dire ce qu’on veut, en gros. Mais vraiment tout ce qu’on veut pourvu que ça sonne bizarre.

– Il y a une autre figure de la totalisation qui peut t’intéresser, c’est la classification systématique – tu vois que je n’oublie pas ta demande, Nov – celle qu’entreprend Ismaël dans le chapitre “Cétologie”. Mais Ismaël et Melville savent bien que rien d’humain ne peut être achevé, les nomenclatures scientifiques pas plus que la grande cathédrale de Cologne, écrit Melville, qui garda une grue immobile, et inutile, au sommet de sa tour inachevée. C’est le fantasme encyclopédique que dénonce Melville : “encycler” le savoir, disons encercler la totalité du savoir est prétentieux et vain.

– D’accord, en plus, tu inventes des mots !

Moby-Dick est aussi un livre sur l’obsession du tout. On y rencontre plusieurs touts. Le tout du classement systématique dont je viens de te parler, mais il y a aussi le Pequod. Le Pequod est un bateau-monde, presque toutes les “races”, comme on disait, y sont représentées. Je dis presque parce qu’il y a deux absences, les femmes et les Chinois. Mais passons, il nous faudrait naviguer trop loin des côtes. Il y a une autre fuite qui va ruiner la folie totalisatrice du capitaine Achab. Elle est blanche, cette fuite, et pèse vingt tonnes. Elle ne rentre pas dans la nomenclature systématique des cétacés et ne rentrera pas non plus dans les cales du bateau. La fuite finira par emmener presque tout le monde au fond…

– Mam, je me bouche les oreilles.

– Pardon ! La belle idée de Melville, c’est que le savoir se nourrit d’échappées, que le monde grandit de n’être pas total, que les humains gagnent à être troués. Ces fuites empruntent des voies sous-marines. Ou souterraines. Comme le rat qui circule de tombe en tombe ou de page en page, négligeant la trame narrative et l’ordre des chapitres. Dans l’épisode “Ithaque” de Ulysses qui rappelle un peu “Cétologie” de Moby-Dick, on trouve aussi une volonté de lister tous les sujets et de les épuiser, de manière rigoureuse et définitive, dans une suite de questions-réponses. Une liste à la Prévert, dit-on, on pourrait dire une liste à la Joyce :

Music, literature, [je ne traduis pas tout, n’est-ce pas…] Ireland, Dublin, Paris, friendship, woman, prostitution, diet, the influence of gaslight or the light of arc and glowlamps on the growth of adjoining paraheliotropic trees, [sujet, évidemment, très important, “l’influence de l’éclairage au gaz ou des lampes à arc et des ampoules à filament sur la croissance des arbres parahéliotropiques adjacents”], exposed corporation emergency dustbuckets [“les kits de survie d’urgence déposés par la municipalité” – je ne suis pas sûre de ma traduction…], the Roman catholic church, ecclesiastical celibacy [“le célibat des prêtres”], the Irish nation, jesuit education, careers, the study of medicine, the past day [“la journée précédente”, il est vrai qu’il s’en passe des choses en une journée avec Bloom], the maleficent influence of the presabbath, [“l’influence néfaste de la veille du sabbat”], Stephen’s collapse [l’évanouissement de Stephen].”

Les questions et les réponses vont s’enchaîner sur plus de cent pages dans cette tentative vaine et folle de répondre à tout. Tout cela pour se terminer… tu te souviens, Nov, par le gros point noir de ponctuation ●

– Bien sûr que je me rappelle, point noir qui pourrait être le bouton de pantalon perdu ou bien l’anus qui manque aux statues grecques ou bien… ça c’est mon hypothèse, l’entrée du trou creusé par le rat pour rejoindre directement la tombe de Paddy au chapitre “Hadès” sans passer par les autres chapitres.

– Ah ah, bravo Nov, je ne sais pas ce qu’en pense le professeur, mais je valide ta proposition.

– Merci, Dad. J’aurais dû faire littérature comparée et pas force de vente, c’est quand même plus fun !

– En effet. Vénus n’a pas d’anus, parce qu’elle est parfaite, c’est une perfection de marbre, un corps idéal, un corps fermé et total, sans reste ni perte. Mais il faut inverser la proposition, un corps réel est un corps ouvert, donc doté d’un trou. L’anus est la vérité du corps.

– Excellent ! Celle-là aussi, je la note, Mam. Et dans ta théorie de la fuite, tu as pensé à ce que serait la rustine ? Comment on rebouche le trou du tut… euh du tout ?

– Ah, tu me prends au dépourvu, il faudrait que je réfléchisse. Ce qui est sûr, c’est qu’une rustine est toujours précaire et provisoire, et si l’on creuse un peu, désespérée et vaine. Si l’on revient à notre figure initiale de la fuite, les rustines seraient les diverses opérations de dératisation ordonnées par la police du tout. La première, la plus ancienne et la plus efficace, c’est la propagande “ratophobe”. Faire du rat le vecteur de tous les maux, un agent du dehors.

-- La Vénus n’a pas d’anus

Moby-Dick a un gros cric

Cuicui ça fuit hourra les rats

Le p’tit tout au fond du trou

Le grand rien le valait bien

Cuicui ça fuit à bas les rats

Pat Dignam s’fait ronger l’âme

Cap’ Achab n’a qu’trois syllabes

Cuicui ça fuit hourra les rats

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17 avril 2026 5 17 /04 /avril /2026 02:09

– Oui après la Slovénie, je vais rejoindre des amis en Serbie, ensuite je descendrai à Istanbul et après, après, je devrais rejoindre Hawaii. C’est tout droit sur la carte, mais, on verra pour la route, je ne sais pas encore.

– Tu as raison, Nov, il faut garder un peu d’imprévu en soi. Et, pourquoi ?

– Pourquoi quoi ?

– Pourquoi ce tour du monde ? Tu n’as pas l’air d’un punk à rat que son père envoie sur les routes.

– Non, pas vraiment. En fait, c’est Diego. Il a demandé à sa fille Vera de raccompagner Nubecito, c’est un nuage hawaïen qui s’est perdu en suivant une vague, et Vera, c’est une amie d’enfance, elle m’a demandé de le faire parce que, elle, elle ne pouvait pas.

– D’accord. Raccompagner chez lui un nuage perdu ! C’était donc ça.

– Quoi ?

– La lumière.

– La lumière ?

– Oui, la lumière. Ou l’ombre ?

– Oui ben justement, Karl, là, il faudrait m’éclairer.

– Disons le clair-obscur qui donne à ton visage une belle douceur. C’est l’ombre du nuage.

– Non, mais sérieusement, Karl, je ne comprends pas tout ce que vous dites.

– Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant, comme écrit le poète.

– C’est ça justement mon problème, je crois que je n’ai pas les bons yeux pour voir ce genre de trucs. Par exemple, moi, je ne le vois pas très bien, Nubecito.

– Bien sûr que si. Tu verras… si je peux dire. Donc, demain, tu pars de ton côté ?

– Oui, demain, je quitte mon père. Je crois que c’était la première fois qu’on passait autant de temps ensemble. C’est vrai que c’est passionnant de fréquenter des gens comme vous et en même temps, c’est un peu angoissant. Je me dis que jamais je n’aurai votre culture ou votre façon de comprendre la politique ou l’histoire ou de parler de la forêt et des nuages. Je ne sais pas si un jour, je trouverai ma voie.

– Hum… trouver sa voie ? La marche en forêt pourrait sans doute t’aider.

– Ah ?

– Tiens justement, voilà une chose que la forêt t’apprend à propos de “la voie”, comme tu dis. Elle n’est jamais une ligne droite, qui monte prudemment et descend doucement, qui respecte de belles courbes géométriques et suit des panneaux indicateurs. En forêt, les voies sont multiples, elles sont sinueuses, parfois, elles apparaissent avec évidence, dans la lumière d’une clairière, parfois, elles s’effacent et tu dois les tracer toi-même, parfois elles se dédoublent et tu dois choisir. Ou peut-être qu’elles ne sont pas, les voies. Tout simplement.

– Vous voulez dire quoi ?

– Je veux dire qu’on a tous en nous un peu de l’ingénieur en travaux publics et on découpe l’espace en voies, en points de départ, étapes, destinations, mais en fait, la voie n’est pas une voie, c’est notre façon de dessiner un passage sur le sol. La forêt sait cela.

– C’est pas très clair, mais je crois que je comprends quelque chose.

– Oui, je sais, je ne parle pas comme un normalien ou un énarque. J’ai eu une voie très différente. Tu ne devineras jamais ce que je faisais pendant que tes intellectuels de parents lisaient Shakespeare et Proust.

– Allez-y, ça m’intéresse.

– Mont-de-Marsan, 1976, ça ne te dit rien, j’imagine ?

– Non. Je saurais à peine situer Mont-de-Marsan sur une carte.

– C’est dans les Landes. C’est là que je suis né, mais c’est surtout là qu’a été organisé le premier festival de musique punk au monde. C’était dans les arènes de Plumaçon, en août, et j’étais bénévole, je portais du matériel et des bouteilles d’eau. Il a fait une chaleur à crever.

– Festival de musique punk ? Là on n’est plus dans la forêt, mais on s’est perdus quand même.

– Peut-être. Ou peut-être pas. Eddie and the Hot Rods, ça ne doit pas beaucoup te parler.

– Non, rien du tout.

– Et rebelote en août 1977, avec la présence cette fois, excusez du peu, des Clash, ça tu connais, j’espère ! Et en juillet 1978, ça a été La Rochelle. Des punks partout, qui dormaient dans les parcs, légèrement vêtus, mais lourdement alcoolisés… Gros succès auprès des bourgeois de la ville ! Mais ça, c’était pendant les vacances, entretemps, je me morfondais sur les bancs de la fac de Bordeaux. En droit, je crois. Alors mon père, qui pourtant n’était pas très joueur, a tenté un coup de poker. Il se désolait autant de me voir en étudiant déprimé qu’en punk décadent, alors il m’a proposé de faire un tour du monde.

– Ne le prenez pas mal, Karl, mais je vous imagine mal avec la crête et l’épingle à nourrice ! Karl Le François, guitariste du groupe les Sex Pustules !

– Bravo ! Tu n’es pas loin. J’étais KALF, le (très mauvais) bassiste du groupe les Hot Rats. Attention, si tu nous googlises, tu tomberas sur un album de Frank Zappa qui nous a chipé le nom… ou peut-être que c’est l’inverse, j’ai oublié. De toute façon, nous n’avons laissé aucune trace. D’ailleurs, en bons punks, on n’a pas duré longtemps. On s’était formés en septembre 1977 en hommage aux Hot Rods et on s’est séparés en février 1978 parce que ça nous paraissait indécent de survivre aux Sex Pistols, notre référence absolue. Depuis, j’ai appris que Johnny Rotten soutenait Donald Trump – encore une voie sinueuse !

– Incroyable, Karl, tu es inénarrable. J’ignorais cet épisode de ta vie.

– Et moi, je l’avais oublié.

– Les Hot Rats ! Encore des rats, décidément, on est cernés !

– Les rats. C’est vrai ça, tu as raison, Nov. Et attends, j’ai reçu hier le dernier livre de Drago Jancar, L’Élève de Joyce. C’est un de mes auteurs slovènes préférés, en plus, c’est remarquablement traduit par Andrée Lück-Gaye, encore elle. C’est un recueil de nouvelles et l’une des plus courtes s’intitule “le rat”. C’est sublime, terrifiant, magnifique, insupportable, brillant. Swann, je t’en fais livrer un exemplaire à l’hôtel demain matin. Et tout à l’heure, je vous envoie une copie de la première page pour vous aider à dormir !

– Ah ah, trop aimable. Dis-moi, Karl, le Joyce en question, c’est…

– … oui, James lui-même.

– Le Joyce qui nous a accompagnés à Trieste. Toutes ces coïncidences m’amusent. Ou peut-être, ce ne sont pas des coïncidences. Et donc, Karl, continue un peu, comment s’est passé ton tour du monde ?

– Alors, oui, je suis parti. Mon voyage a duré un peu plus longtemps que prévu, presque dix ans. Voyage que je vous raconterai une autre fois et qui m’a conduit en Slovénie où j’ai d’abord enseigné le français. Quarante ans plus tard, j’y suis toujours.

– Et le KALF des Hot Rats reçoit du courrier adressé à Monsieur le Directeur de l’Institut français ! S’ils savaient !

– Et donc, pour revenir à nos rats, je me pose la question, est-ce que c’était ma voie ? Et si je n’étais pas parti ? Et si je m’étais arrêté en Inde ? Et si…

– Oui, mais là, on peut imaginer une infinité d’autres vies possibles.

– C’est vrai, une vie réelle, c’est déjà beaucoup, mais tu vois, Swann, j’aime bien cette idée vertigineuse de hasard. Tu prends à gauche et ça te mène à Katmandou, mais tu aurais pu prendre à droite et ça t’aurait conduit à l’office notarial des cousins à Bordeaux.

– Tu n’étais pas un très bon bassiste, mais quelque chose me dit que tu n’aurais pas été un excellent notaire. Ce n’était pas ta voie.

– Mais il y a autre chose avec cette idée. Ce que je n’aime pas dans l’idée de voie, c’est qu’il faut la suivre. Ne suis pas, Nov ! Ne suis pas !

– C’est noté, Karl, j’essayerai de… ne pas suivre votre conseil.

– Ah ah, petit malin ! Bon, je dois vous laisser, nos voies se séparent ici. Donnez de vos nouvelles les amis.

– Bien sûr, encore merci pour ton accueil, Karl.

*****

Ils marchèrent. Les téléphones vibraient.

– Tiens, c’est le texte de Drago Jancar sur le rat. Quelle chance j’ai d’avoir un ami pareil !

– Ça c’est sûr. Qu’est-ce qu’il est cool ! Ah, c’est Mam qui appelle.

– Allo ! Mes chatons du bout du monde, tout va bien ?

– Salut Mam. Tes chatons sont cernés par les rats pour le moment.

– Ah bon ! Vous avez laissé les baleines alors ?

– Provisoirement. Je viens de recevoir le début de la nouvelle “le rat” de Drago Jancar, c’est Karl qui m’envoie ça. Je vous le lis ?

– Oh oui, avec plaisir. Je ne connais pas ses nouvelles. J’ai beaucoup aimé son roman, Cette nuit, je l’ai vue. Et tellement bien traduit par Andrée. Je vous écoute.

« De petits yeux ourlés de sang fixent une silhouette qui se déplace là-haut, sur la berge. Un gros corps couvert d’un poil gris vif gît au bord de l’eau fangeuse, moutonnante, sa longue queue touche presque le bord du ruisseau en crue. En haut, sur la rive, une petite fille en jupe blanche gesticule, derrière elle, les façades des maisons, encore plus en arrière, encore plus haut, le ciel s’assombrit, en cet après-midi chaud, l’orage apporte encore plus de cette eau que vomissent déjà, en cascades impétueuses dans le ruisseau, les deux bouches d’égout. Le rat est allongé, immobile, l’eau clapote, les nuages courent dans le ciel, la petite silhouette enfante gigote et soudain, descend la berge. La petite fille touche du doigt les fleurs de pissenlit courbées par le vent. Elle ne cesse de babiller gentiment tout en caressant les grosses feuilles des plantes printanières, gonflées par l’eau du ruisseau, bouffies par les matières organiques. Les yeux luisants, immobiles, accompagnent les mouvements de la silhouette blanche qui s’approche.

L’écume des égouts asperge le corps volumineux et son poil gris, pourtant le rat ne bouge pas. Maintenant, l’enfant est près de l’eau, tout près du rat gîté. Silencieux, aux aguets, figé. En haut, on entend des cris. Le rat, lentement, se dresse, en prenant appui… »

– Magnifique !

– OK. Mais après ?

– Désolé, Nov, je n’ai pas la suite. Il ne m’a envoyé que la première page. Je recevrai le livre demain.

What? Mais c’est pas possible. Il va falloir passer une nuit entière sans connaître la fin.

– Tiens donc ! Pour une fois, tu aimerais peut-être qu’on te “spoile” l’histoire, comme tu dis !

– Oui, mais non. Là, c’est pas pareil. Toute façon, je suis sûr qu'il ne va pas la bouffer. Un rat, ça ne mange pas les enfants.

– Ça me fait penser au rat de Ulysses. “An obese grey rat” apparaît et disparaît à plusieurs reprises dans le livre et maintenant que tu me le fais remarquer, j’y vois un lien avec le chapitre sur la cétologie sur lequel tu m’interrogeais, disons avec la volonté de totalisation, le fantasme de la complétude.

– C’est parti ! Je sens qu’on va bientôt perdre Mam…

– Dans l’épisode Hadès, Bloom assiste à l’enterrement de Paddy Dignam et comme toujours dans le livre, quelle que soit la situation, des pensées ou des images ou des désirs viennent parasiter le cours normalement attendu des choses. Des pensées saugrenues, des images grotesques, des désirs inappropriés, des questions absurdes. Par exemple : qui va enterrer le dernier mort ?

– Ah ah, j’adore. C’est pas absurde du tout.

– Tu as raison, et c’est précisément la question de la totalisation. Plus loin Bloom parle de trams funéraires qui conduiraient directement les cercueils dans les cimetières, ce qui aurait l’avantage d’éviter les accidents de corbillard. Il imagine alors le cercueil de Paddy qui se renverse et s’ouvre, laissant rouler le cadavre, la bouche ouverte. Scène horrible. On a bien raison de leur fermer la bouche. On fait bien aussi de leur boucher tous les trous, parce que ça pourrit vite à l’intérieur.

– Excellent ! Et très logique, encore une fois. Il y a des risques de fuite. Il me fait marrer ce Joyce ! Et le rat ?

– Des fuites ? des fuites ! Mais oui bien sûr, le tout et la fuite. Et le rat ? À chaque fois, ces images ou ces pensées fonctionnent comme des ruptures ou des échappées. Au moment où l’on attend des réflexions spirituelles ou des prières ou des émotions tristes apparaît un rat, un vieux rat gris obèse. On bascule du grave au grotesque, du spirituel au cocasse.

– Du bien au mal…

– Alors… non, je ne dirais pas ça. Éventuellement de la digue à la brèche. Le rat est décrit comme un bon grand-père qui connaît son affaire, il trottine tranquillement, il sait qu’on vient d’apporter de quoi se nourrir. Il n’a rien à voir avec le bien ni avec le mal, mais tu as raison, je retiens ta formule, oui oui oui, c’est exactement ça : “la fuite est le cauchemar du tout”.

– Euh, Mam, je te ferais remarquer que je n’ai jamais dit ça. Et en plus, ça veut dire quoi ?

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 02:45

Ivo salua. Ils saluaient.

– Bon, les potos, je vais vous laisser. C’était vraiment sympa de vous rencontrer. J’espère que vous avez réussi à imaginer un peu ce que va être ma version baroque-punk du Voyage de Xavier.

– Merci à vous, Ivo, merci pour votre confiance, ce n’est jamais facile de montrer un travail en cours. Je sais que beaucoup de choses vont encore changer. Ce que j’ai entendu me donne vraiment envie d’en savoir plus. J’ai hâte de voir la pièce terminée. On reste en contact.

– OK. Grand merci, Swann. Allez, salut Nov, ravi de t’avoir rencontré. Et n’oublie pas, amigo, Punk’s not dead! Karl, on se revoit bientôt.

– Au revoir, mon Ivo. Pour les punks, j’ai un doute, mais toi, ça alors, non, tu n’es pas mort ! J’aime ton audace et ta vitalité. L’Institut est avec toi, tu le sais bien. À tout bientôt.

Nov et Swann marchaient. Karl marcha.

– Tu marches un peu avec nous, Karl ?

– Oui, votre hôtel est sur ma route, je vais vous accompagner. Alors dis-moi, Swann, demain tu pars pour Budapest, n’est-ce pas ? Va saluer Joëlle de ma part, elle a repris la librairie française, ils sont installés au rez-de-chaussée de l’Institut. Tu connais Matthieu, je crois, le Conseiller. C’est vraiment une belle équipe. Et quelle ville magnifique ! Seulement un peu trop grande pour moi. Ou peut-être suis-je trop petit pour elle. J’ai toujours eu un faible pour les Hongrois. On confond parfois un peuple et son gouvernement, mais je sais bien que tu ne tombes pas dans ce piège. Ce pays est singulier, je suis sûr que tu serais heureux d'y travailler, même si les relations avec les officiels ne sont pas faciles depuis quelque temps. Avec les prochaines élections législatives, ça pourrait se détendre un peu.

– Je croise les doigts. Orban est un filou de talent, il a sacrément verrouillé la situation. Attendons !

– En effet, espérons. Un filou, tu es gentil. Viktator, comme on l’appelle, est un mafieux puissant, oui, il est homophobe, il contrôle les médias, détourne les fonds publics, dénonce le mélange des races dans son pays, et il est l'ami de tous ceux qu'on aime, Marine, Donald, Vladimir...

– Tu me connais, Karl, je suis un europhile convaincu, un “euromane”, peut-être même, mais ça ne signifie pas que je crois à une identité européenne. Des lieux de rencontre m’intéressent plus qu’une origine partagée ou des valeurs communes. D’ailleurs, les valeurs, je laisse cela aux moralistes, quant à l’universel, je l’abandonne aux philosophes qui en voudraient encore.

– Oui je te connais, mais je suis moins adepte que toi de la présumée famille Europe ; je la vois arriver ici sous forme de normes et m’enquiquiner avec des réglementations, des dispositifs et des tableaux à remplir. Évidemment, neuf fois sur dix, je n’en tiens pas compte…

– … et personne ne s’en aperçoit, j’imagine. Je vois bien de quoi tu parles, la rationalité administrative. J’aime la diversité et j’aime la complexité, mais je ne la confonds pas avec les complications qui sont presque toujours artificielles. L’homme est l’animal qui complique.

– Bien dit. Si tu savais comme je simplifie, dans ma vie comme dans mon travail. Je ne sais pas si c’est la paresse ou la sagesse… ou peut-être un panaché des deux !

– Oui, bien sûr simplifier, je te suis là-dessus, mais le simple est parfois confondu avec le simplisme et conduit à l’unique, et de l’unique on passe à l’uniforme. Tu imagines si on avait tous les mêmes vêtements, la même langue, la même cuisine, les mêmes jeux, la même poésie… C’est un poncif, mais il faut pourtant le répéter sans cesse, la diversité est notre richesse. Je crains beaucoup moins le choc des cultures que les politiques d’assimilation. Dans assimilation, j’entends simil, le même.

– Et comme Ivo, à simil, tu préfères alter !

– Miss Simil et lexomil / Mister Alter et ses mystères / À l’asile l’alterophile / La-vandière à Saint-Nectaire.

– Bravo Nov ! J’adore ! C’est incroyable que tu puisses improviser comme ça.

– Je sais pas ? Ça vient tout seul. Sorry, Dad ! Tu parlais du même.

– Je disais que je préfère l’autre, comme Ivo. Et j’aime l’idée d’être un peu bousculé et de « changer de plateau », quitte à tomber sur un punk à rat un peu effrayant !

– Ah ah, oui, sacré Ivo. S’il y en a un qui est inassimilable, c’est bien lui.

– Quelle belle idée cette rencontre des styles et des âges ! C’est bien que tu l’accompagnes, il est vraiment attachant, ce garçon.

– Je le suis depuis longtemps et je vais encore le soutenir parce qu’il le mérite. Ce métier est un choix de vie difficile et il faut vraiment s’accrocher pour durer. Peut-être que c’est mon côté vieux con, mais je ne me retrouve pas dans la production contemporaine. Je n’en peux plus du minimalisme introspectif. Minimalisme, c’est le grand mot qui justifie tout aujourd’hui, pardon, pas le mot, le concept. C’est surtout ce qui prive le théâtre de son essence, je veux dire la théâtralité.

– Vas-y, tu m’intéresses, mais j’ai l’impression que tu t’éloignes du simple et viens me rejoindre dans le complexe.

– Possible, je ne suis pas à une contradiction près. Tu le sais comme moi, on ne compte plus le nombre de propositions minimalistes où l’acteur est seul en scène, il est aussi le metteur en scène, l’auteur, le costumier et le pompier de service, il nous impose sa souffrance à exister, son impossibilité à dire, sa difficulté à respirer. Tu vas me dire que c’est pour des questions de budget. Peut-être, mais pas seulement. Le théâtre n’est plus théâtral, il est intimiste, introverti, pour ne pas dire intestinal.

– En partie, en effet, mais ce n’est peut-être que conjoncturel.

– Je suis moins optimiste que toi. J’y vois un effet durable de l’hypertrophie du moi. Regarde, même le cinéma tend à délaisser le décor et la vie comme quelque chose de secondaire pour se concentrer sur des paysages intérieurs. Où sont les Almodovar et les Kusturica, aujourd’hui ? Même chose pour les romans qui ne sont plus ni romanesques ni fictionnels, ils se replient sur de la mauvaise psychologie ou de la petite histoire. Où sont les Garcia Marquez et les Le Clézio ? Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à nous raconter le cancer de leur mère, la violence de leur père, le viol qu’ils ont subi – incestueux, si possible – ou leur divorce et la garde partagée du cochon d’Inde ! Tout se ratatine et sent le moisi. Où sont les Novarina et les Pippo Delbono ? Ça manque de hauteur de plafond, ça manque de souffle et de relief et de joie. Ça manque d’excès.

– Ah ah, Karl, toi, en tout cas, tu es resté théâtral ! Je serais moins sévère que toi, je vois passer quelques belles choses. Peut-être aussi que nous sommes tous submergés par les images qui envahissent tout et saturent le dehors, alors les “créateurs” trouvent refuge dans un dedans qu’ils pensent sincère et différent.

– Tu es né optimiste et bienveillant, et tu as probablement raison. Je simplifie trop.

– Dis-moi, tu parlais de Kusturica, tu sais ce qu’il est devenu ?

– Tiens, voilà un exemple qui va encore te donner raison. Comme on a pu simplifier à son sujet ! Tu te souviens des débats quand il a obtenu sa deuxième Palme d’or pour Underground.

– Oui bien sûr, BHL et Finkielkraut qui l’accusaient de servir la propagande fasciste de Milosevic. On a appris plus tard qu’ils n’avaient pas vu le film.

– C’est vrai. Je n’ai pas suivi l’affaire longtemps, Paris est petite, vue d’ici et ses intellectuels médiatiques m’emmerdent. Voilà, c’est dit. Pour moi : un, Kusturica est un cinéaste de génie, il a une petite filmographie, mais il va laisser trois ou quatre chefs-d’œuvre ; deux, il faut être modeste ou fichtrement bien informé quand on parle de ces guerres où chaque camp joue alternativement le rôle de victime et de bourreau ; trois, il faut être honteusement indécent pour en parler assis dans un fauteuil à Paris quand on sait les traumatismes durables et profonds qu’elles ont entraînés. Et Kusturica est au nombre de ceux qui ont vu et subi les horreurs de ces guerres.

– Est-ce que tu dirais, comme le suggérait BHL, qu’il faudrait séparer l’œuvre de l’homme ?

– Je me méfie de cette formule à la mode. Pour Emir, je crois qu’il faudrait séparer l’homme de l’homme tellement il est multiple et insaisissable et foutraque, si tu me permets. Tu sais, dans son autobiographie, il raconte que sa mère lui répétait souvent, « mon fils, tu es un idiot en politique ». Elle avait raison, Kusturica est fier, maladroit, têtu, provocateur, anticonformiste et on lui doit des saillies regrettables et des amitiés contestables, mais je le crois profondément humain et droit. Il est capable de parler mal, très mal, mais incapable de faire le mal. Il a ses bêtes noires, le capitalisme, la mondialisation…

– … et le cinéma de BHL.

– Oui, c’est vrai ! Bon, pour répondre à ta question, aux dernières nouvelles, il vit toujours avec sa famille à Drvengrad. C’est une sorte d’écovillage touristique qu’il a reconstitué, un décor de film grandeur nature, mais habitable et habité. Il y élève des vaches et organise des séminaires, des cours de poterie, des concerts et un festival de cinéma. C’est perdu dans la montagne, à trois heures de route de Belgrade. La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, c’est très récemment, à propos de son soutien aux manifestations d’étudiants à Belgrade. Ça a beaucoup fâché le président Vucic et sa clique, d’ailleurs. Tu vois qu’il est bien hasardeux de le situer politiquement.

– En effet.

– Swann, vraiment, ça aura été un plaisir de passer du temps avec toi. Comme j’aimerais que nous devenions voisins. Le Mexique, c’est vraiment trop loin pour mes vieux os.

– Tes vieux os ne t’empêchent pas de gambader comme un cabri ! Combien de kilomètres tu m’as fait faire aujourd’hui !

– Comment ! tu es déjà fatigué ? Je dirais une dizaine. C’est une petite moyenne. Je marche tous les jours. Marche urbaine en semaine et pendant les vacances, randonnée en forêt. Ma fille m’a offert une montre qui compte les pas. Neuf mille pas, onze mille pas… et en plus, je ne sais pas comment cela fonctionne, mais elle est en réseau avec sa propre montre. Ma fille me suit de près, enfin, elle me suivait. Parfois, elle m’envoyait un message après le dîner pour me signaler qu’il me restait encore cinq cents pas à faire.

– Et ?

– Et je faisais des ronds dans la maison. Mais j’ai vite oublié de mettre ma montre une fois sur deux, au réveil ou après m’être lavé les mains ou bien je ne le rechargeais pas. Je crois que c’est mon poignet qui faisait un refus. Alors tu comprends, je ne voulais pas d’histoire avec mon corps, j’ai laissé tomber ma montre. Ma fille a bien essayé de télécharger je ne sais quelle application de comptage de pas sur mon téléphone, mais là encore, elle a dû abandonner, car je perds mon téléphone avec une grande régularité.

– Tu m’amuses Karl ! L’important, c’est que tu marches.

– Oui, je passe des heures dans les forêts. Tu sais qu’on a des forêts primaires exceptionnelles ici. C’est magnifique ! Mais en fait, c’est autre chose. Je lis pratiquement toutes les traductions en français et en anglais de ce qui sort ici. C’est infiniment riche, divers, beau, inventif, mais j’ai toujours l’impression d’une parole, à un moment donné, comment dire ? empêchée, comme une histoire embarrassée – c’est idiot, bien sûr de généraliser comme ça, en plus, c’est peut-être ça, la littérature, une voix qui se cherche. En forêt, j’ai le sentiment contraire d’une permanence, d’une aisance et d’une voix – tu vas me prendre pour un fou – oui, une voix fluide et décomplexée. Je ne dis pas que les arbres me parlent, et je ne les enlace pas, mais à l’évidence, la forêt a une présence, elle est une présence et son passé est sublimé.

– Très intéressant. Tu n’as jamais pensé écrire, à ton tour ?

– Non, je lis, je parle et je marche, et je peux te dire que ça ne me laisse pas beaucoup de temps. Zut, on approche de l’hôtel et je n’ai fait que parler de moi. Dis-moi un peu, Nov, quels sont tes projets ? Tu ne suis pas ton père en Hongrie, j’ai cru comprendre.

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3 avril 2026 5 03 /04 /avril /2026 02:48

– Sol-fa-sol   si-do-siiiii, fa-sol-fa   sol-la-sooool.

– Eh, c’est la musique d’Amélie Poulain, ça !

– Bingo ! Nov, quelle oreille… ou bien, c’est ma voix ! Plus précisément c’est la Comptine d’un autre été de Yann Tiersen. Donc, ça se passe comment dans mon bunker ? Umek balance ses décibels, Vax soulève sa fonte, le rat augmenté vient lui bouffer affectueusement les rangers, il se prend des coups de pompes en retour et lance des hurlements mécaniques ; il y a des fils électriques dénudés qui font régulièrement des étincelles ; quatre ou cinq écrans de télé diffusent des images de guerre, surtout les guerres oubliées, et des visages de tyrans. Nos guerres, évidemment, mais aussi le Soudan, le Congo, la Somalie, le Cachemire et plein d’autres. Vous imaginez l’ambiance : c’est dark, c’est trash, c’est décadent, saturé, c’est lourd. Très lourd.

– Moi je vois très bien. Si c’est Bilal qui vous fait la scéno, il n’aura pas à beaucoup se forcer. Ça ressemble un peu à sa dernière BD, Bug, votre histoire.

– Je vois bien Bilal, moi aussi, mais je ne vois plus de Maistre !

– Attends, Karl, je n’ai pas commencé par le début. L’action se passe à la fin du 18e, et on va basculer de 1795 à 2045 et de 2045 à 1795 ? Un quart de tour du plateau égal deux cent cinquante ans.

– Tu m’as perdu, là, Ivo. Tu commences par quoi ?

– Bon, fermez les yeux, vous êtes dans votre fauteuil. Le rideau se lève sur la chambre de Xavier, meubles d’époque, la chienne Rosine, à la place du domestique, un harpiste, le lit « rose et blanc », des estampes et des tableaux, une cheminée, bref, je reste fidèle au livre.

– Dites, Ivo, vous ne voudriez pas nous lire quelques lignes, je suis très curieux.

– Pour vous servir, monsieur le Conseiller. Je commence avec le chapitre 9.

« Le désir éternel et jamais satisfait de l’homme n’est-il pas d’augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être où il n’est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l’avenir ? »

Là, on entend comme une explosion lointaine et étouffée, Xavier, le chien et le musicien sursautent. Xavier reprend, il s’avance sur la scène et s’adresse aux spectateurs.

« Il veut commander les armées, présider aux académies ; il veut être adoré des belles ; et, s’il possède tout cela, il regrette alors les champs et la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers… il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d’heure de voyage avec moi lui en montrera le chemin… Viens, pauvre malheureux ! fais un effort pour rompre ta prison… »

Alors, je ne suis pas philosophe et je suis pour le partage des tâches, donc je laisse au spectateur le travail d’interprétation, je dis seulement que, pour moi, ce voyage, c’est une libération. Une révélation et une libération. Et l’idée bien sûr, mais ça, le spectateur verra, c’est qu’on se construit ses propres prisons. Après, je reviens aux deux premiers chapitres.

« J’ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre… Courage donc, partons. Suivez-moi, vous tous qu’une mortification de l’amour, une négligence de l’amitié, retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l’univers me suivent ! Que tous les paresseux se lèvent en masse ! »

Je pense que ça peut parler à tout le monde. Le texte est vieillot, ça, il faut quand même le reconnaître, mais on peut le faire résonner et j’ai essayé de le rendre, disons, plus audible.

– Et pour ça, tu as demandé à Umek de monter le volume !

– Karl… tu te moques. Attends la suite, je continue avec le chapitre 4, c’est la description de la chambre, j’adore.

« Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria : sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l’exige. »

J’enchaîne avec le chapitre 5, la description du lit.

« Il est situé de la manière la plus heureuse : les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. Je les vois, dans les beaux jours d’été, s’avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s’élève : les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion. J’entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent les ormes : alors mille idées riantes occupent mon esprit ; et, dans l’univers entier, personne n’a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien. »

Je fais confiance au harpiste pour trouver une petite musique douce qui va bien avec.

« Est-il un théâtre qui prête plus à l’imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m’oublie quelquefois ? … Le bonheur d’un amant… d’une mère, ivre de joie à la naissance d’un fils… C’est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l’imagination et de l’espérance, viennent nous agiter. C’est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l’autre moitié. »

À ce moment, nouvelle explosion au loin mais qui se rapproche et bruits bizarres, comme des grognements… À nouveau, les deux personnages sursautent. Le plateau bouge un peu. Xavier reprend.

« Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau ! Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses ! Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c’est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. »

Et Xavier répète :

« C’est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l’autre moitié. »

Et là, nouveaux grognements plus forts et cette fois, le disque se met à tourner pour révéler l’autre plateau. Vous avez compris ? C’est la prononciation du mot “autre”, qui provoquera à chaque fois le mouvement du plateau. OK ?

– D’accord. Et pour revenir ?

– Comment on remonte deux cent cinquante ans ? C’est la petite musique de Tiersen. Dans le bunker, tout est crasseux, sinistre et sans avenir, et puis à un moment, tout bugue, la musique dissone, les télés disjonctent, Umek, Vax et le rat mutant se figent et le thème arrive progressivement. En même temps, le plateau tourne et on voit apparaître lentement Xavier (le musicien) qui reprend le thème à la harpe et enchaîne sur du classique pendant que Xavier (l’écrivain) reprend son Voyage.

– Et ce sera toujours en français ?

– Non. Alternativement en français et en slovène, mais, chaque fois, la traduction apparaît en surtitré.

– Et le texte justement, qu’est-ce qu’il devient ? Tu as vu avec le traducteur, Primoz Vitez ?

– Alors pour le texte, je n’ai pas encore fini. Je le découpe, je ne garde pas tout et pas dans l’ordre, mais je n’ajoute rien. Pour Primoz, oui j’ai vu avec lui, je le connais.

– Vous connaissez tout le monde ! Il est né dans votre rue, lui aussi ?

– Ah, ah, non, mais pas loin. C’est un prof de fac, bon au début il peut impressionner, le gars, il a fait une thèse sur la virgule et l’accent en français, mais en fait, il est cool, en plus, c’est musicien. Il m’a juste demandé de lui montrer mon découpage final, il voudrait corriger encore quelques approximations qu’il a laissées.

– Peut-être une erreur de point-virgule.

– Ah ah, oui ! Bon, des mouvements de plateau, il n’y en aura pas cinq cents. Disons cinq ou six max, des séquences de dix minutes, en gros, un peu plus courtes côté Umek-Vax. Je sais comment je commence et comment je finis, entre les deux, j’ai encore des choix de passages à faire. Je pense pouvoir faire un premier filage avec Molotov dans un mois ou deux. J’espère que tu viendras, Karl.

– Évidemment, je ferai une captation que j’enverrai à Swann et Nov.

– Parfait. Je voudrais aussi garder le passage où il décrit un tableau avec une bergère, parce que ce même paysage me resservira à la fin, vous verrez. Et après la description de ce tableau, il y a la description du plus beau chef-d’œuvre de sa chambre. Alors là, c’est la partie rigolote. Bon, on ne se roule par terre en se tapant le ventre, mais c’est marrant quand même. Le tableau de sa collection le plus réussi, selon l’avis de tous les visiteurs, c’est un miroir.

– Mouais ! Gros gag !

– Après, il y aura aussi le passage, un peu misogyne, du récit de sa maîtresse qui se prépare et n’a d’yeux que pour elle-même. Alors énervé et jaloux, il part en claquant la porte, mais reste caché derrière pour écouter sa réaction. Peut-être qu’elle va s’excuser et le rappeler et s’occuper un peu de lui. Le gars, il rêve. Aucune réaction, elle ne s’est aperçue de rien. Je cite, « Mais comment aurait-elle fait attention à moi ? elle était occupée à se regarder elle-même. »

– D’accord.

– Évidemment, je garde une bonne partie du chapitre 6 sur l’âme et la bête, mais je ne veux pas la mettre au début, je ne veux pas qu’on y voie une clé qui expliquerait tout.

« Je me suis aperçu, par diverses observations, que l’homme est composé d’une âme et d’une bête. Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l’un dans l’autre, ou l’un sur l’autre, qu’il faut que l’âme ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état d’en faire la distinction. Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu’il vous plaira ; mais défiez-vous beaucoup de l’autre, surtout quand vous êtes ensemble ! »

L’autre donc changement de plateau ! Chacun a son autre et son double.

– Judicieux ! Et la fin ?

– Je suis en train de la travailler. Ce sera une nouvelle apothéose, mais post-postapocalyptique, bon, tout n’est pas encore calé, mais ça donnera quelque chose comme ça. Le disque tourne et s’arrête au milieu, les quatre personnages et les deux animaux se réunissent et on voit une IA sur les écrans de télé qui dit ce passage, c’est le chapitre 32.

« Malheureux humains ! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche : vous êtes opprimés, tyrannisés ; vous êtes malheureux ; vous vous ennuyez. Sortez de cette léthargie ! Vous, musiciens, commencez par briser ces instruments sur vos têtes… »

Là, je n’allais pas demander à Xavier de casser sa harpe, la casse est symbolique et politique et musicale, il se met à jouer People have the power de Patti Smith, d’abord en mode baroque, puis le son devient électrique, rock et punk, Umek s’en mêle. L’IA continue sa harangue, le son monte.

« … que chacun s’arme d’un poignard : ne pensez plus désormais aux délassements et aux fêtes ; montez aux loges, égorgez tout le monde ; que les femmes trempent aussi leurs mains timides dans le sang ! Sortez, vous êtes libres… »

Le disque tourne et dévoile un troisième plateau, genre prairie avec oiseaux, pâquerettes et bergères : en fait c’est le tableau décrit plus haut. Les quatre personnages et les deux animaux y accèdent par une trappe. Vax a gardé une télé sous le bras, l’IA s’enflamme.

« … arrachez votre roi de son trône, et votre Dieu de son sanctuaire ! »

Et là, on voit à la télé des humains attaquer les IA et les démonter. Umek balance sa télé et ils se mettent à danser sur le morceau de Tiersen. Alors ?

– …

– Non ? La fin ?

– …

– Ouais, je vais peut-être revoir la fin. Alors, c’est vrai, je prends quelques libertés d’interprétation, mais c’est le texte de de Maistre, virgules et accents compris ! En fait, je montre. Je ne suis pas un métaphysicien comme il dit, de Maistre, je suis un montreur, ce qui m’intéresse, c’est la lumière sur la surface des choses et des êtres, la chair, la peau du monde. J’arrange une vitrine, ensuite, s’ils veulent, les spectateurs vont voir derrière, mais c’est leur part, moi je me retire et je me tais. Alors ?

– …

– Toujours pas ?

– Si, si, mais pour le moment, tu ne montres pas, tu parles et pour ma part, mais c’est peut-être un défaut d’imagination, l’image est floue.

– Je vous avais prévenus. Donne-moi un mois Karl, et je t’invite au filage, il y aura Molotov et une bande d’Umek. Là, tu en auras plein les yeux. Avec un peu de chance, on teste une première en juin prochain au festival de Lent à Maribor, j’en ai déjà parlé à la directrice et on fait le Off d’Avignon. J’y crois vraiment. Tu sais bien comment j’avance, je traîne, je traîne, je traîne, et puis je m’enferme pendant un mois, je ne mange plus, je ne dors plus, je ne bois p… si, je bois encore, autrement je meurs et je travaille vingt-cinq heures par jour.

– Je te fais confiance, Ivo.

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27 mars 2026 5 27 /03 /mars /2026 06:26

– Nov ! Nov ! Nous sommes là. Tu t’es perdu ?

– Non, ça va, j’ai juste un peu cherché, je croyais que Metelkova, c’était une sorte de salle de concert, mais en fait, c’est immense. C’est tout un quartier.

– Une ville.

– Eh, vous êtes devenus inséparables, tous les deux.

– Oui, j’espère que tu ne m’en veux pas, j’ai confisqué ton père toute la journée et je m’incruste encore ce soir.

– Karl, je ne sais comment te remercier, la rencontre avec le Mufti et sa femme a été passionnante.

– Tant mieux si tu as apprécié. Je connais bien aussi Metelkova, je vais vous faire visiter les lieux en attendant de rencontrer Ivo. Pour commencer Nov, Metelkova n’est pas une salle, mais ce n’est pas non plus un quartier. C’est une ville ! Son nom complet c’est Avtonomni kulturni center Metelkova mesto. AKC, pour centre autonome culturel, ça on comprend, mais mesto, attention, ça ne veut pas dire quartier, ça signifie bien ville, c’est important. C’est l’idée d’une ville dans la ville, un lieu politiquement autonome, économiquement autogéré, culturellement alternatif et socialement ouvert – on dirait inclusif aujourd’hui.

– Très intéressant. Mais dis-moi Karl, François de Luche laissait entendre que l’autonomie des lieux n’était plus que de façade aujourd’hui.

– François la cruche, wesh /Anchois de luxe, cash / Fait la baudruche, bitch / Rançois Trucmuche, flush / Nan c’est sans moi, slash.

– Nov, s’il te plait. N’en rajoute pas !

– Ah ah, Swann, laisse ton fils s’exprimer. Je vois que vous avez rencontré le personnage ! La fanfreluche de l’ambassade, ouch / le nunuche de la culture, krash… Euh, pardon… Bon, passons. Venez, nous allons boire un verre à la galerie Alkatraz, il y a une petite cour intérieure, c’est mon lieu préféré ici. Ce sont les anciennes écuries des casernes. Voilà, il faut que je vous explique. Après la guerre des Dix Jours et la déclaration d’indépendance, en juin 1991, les troupes militaires de l’armée populaire yougoslave ont quitté la Slovénie et abandonné les casernes. Ici, Metelkova est devenue une immense friche urbaine qui a vite été occupée.

– Avec la bénédiction du nouveau gouvernement ?

– Alors ça a été plus compliqué. La municipalité a d’abord toléré la présence d’associations diverses, mais s’est ensuite ravisée et a décidé de faire du lieu un centre d’affaires, tu imagines bien, la vitrine du nouveau visage de la Slovénie, libre, débarrassée du socialisme et donc eurocompatible. Le rapport s’est tendu et les habitants, devenus des squatters, ont dû occuper les lieux pour s’opposer physiquement à la destruction des bâtiments. La municipalité a alors coupé l’eau et l’électricité pendant plusieurs mois cherchant le pourrissement de la situation… et des lieux. Elle a finalement renoncé.

– Et aujourd’hui ?

–  Disons que ça s’est pacifié et normalisé, mais ils sont toujours sur la corde raide. D’un côté le ministère du Tourisme vante (et vend) le lieu sur son site officiel, de nombreux projets culturels reçoivent des subventions publiques (même l’ambassade de France et l’Institut français participent, c’est dire…), mais de l’autre, ils subissent des tracasseries permanentes, des descentes de police, certains accusent le lieu d’être une plaque tournante de la drogue, et puis il y a les inspections régulières, hygiène, urbanisme, environnement… Mais finalement, je crois que le combat le plus difficile, ils le mènent contre eux-mêmes et François n’a pas complètement tort, ils sont doucement séduits par les charmes du capitalisme et la politique publique de subventions, les salles sont louées pour des manifestations. Tu comprends, c’est une lente récupération par l’industrie culturelle. Mais est-il possible encore de résister ? Ivo vous dira que oui. Il a peut-être raison.

– En tout cas, pour ce que l’on voit, on est encore très loin de la gentrification, très loin du côté suisse du sud du centre-ville.

– En effet, je pense que ce côté bohème et marginal est sincère, derrière cette apparence décalée et brouillonne, il y a aussi un projet politique de gestion démocratique et autonome. On va passer devant l’Auberge Celica, c’est l’ancienne prison. Encore un beau symbole que cette métamorphose, d’autant qu’avant d’être une prison, c’était une caserne qui abritait les fascistes et les nazis de la Seconde Guerre mondiale.

– En effet, quel beau pied de nez à l’histoire. 

– Et ce rat, qu’on voit graffé sur les murs, ça veut dire quoi ?

– Oh, il y a beaucoup de choses sur les murs. L’art n’est pas enfermé et nous accompagne ici, quand on marche ou mange ou travaille. Il y a des chats, des girafes, des requins, mais ça change souvent. Et le rat, c’est un peu le génie des lieux, il tranche avec le dragon de la ville ou la sirène ou l’aigle ou je ne sais quelle créature noble ou séduisante. Et attention, le rat ici n’est pas nécessairement sympathique ou docile ou souriant, regardez son visage, il semble cynique et indifférent aux canons esthétiques. Il n’est pas contre faire les poubelles, il préfère récupérer et se moque de plaire. Pas le genre à devenir une mascotte en peluche pour magasins de souvenirs, comme Ljubo ou Zmajcek, le petit dragon de Ljubljana. Après, là encore, je vous laisse vous construire votre philosophie du rat.

– Ah ah, Karl, j’aime voir que tu ne changes pas. Mais dis-moi, le rat, c’est aussi l’emblème du château de la ville, non ?

– Oui, oui, tu as raison Swann, mais attention à ne pas confondre les deux rats. Friderik, le rat du château, est gentil, poli et bien habillé. Et il est surtout un gros gros succès marketing. Je ne sais pas à qui on le doit, mais celui-là est un petit génie du business. À la boutique de souvenirs du château, tu le trouves décliné sous toutes les formes imaginables. Porteclé, l’inévitable mug, serviettes, magnets, T-shirts, casquettes, bijoux… ils ont visé tous les publics, il y a des bavoirs, même des limes à ongle, je vous promets que je ne mens pas, des frisbees, des cordes à sauter et aussi, ça c’était particulièrement malin, des étiquettes de bagages que l’on voit défiler sur les tapis d’aéroport ou dans les halls d’hôtel ! Non, le rat de Metelkova a un côté insoumis et infréquentable, c’est moins vendeur.

– C’est vrai, il a un côté rebelle et hippie.

– Peut-être, parfois hippie, parfois punk, ça dépend de l’heure !  Justement, je vous emmène au Little big club de Gromka, “mali veliki klub”, on va y retrouver Ivo. C’est là qu’il a commencé au milieu des années 90, avec le Théâtre Gromka, après, il a émigré en France. Mais il vous racontera tout ça.

*****

– Bonjour Ivo. Je fais les présentations. Ivo Brit, Slovéno-français, artiste instable, insaisissable et insatiable, musicien, plasticien, metteur en scène, écrivain. Je parie sur lui depuis vingt ans. Un jour, il me rapportera gros.

– Papi Karl, mon inoxydable sponsor, il se pourrait bien que ce moment soit proche. Je tiens vraiment un truc avec le Voyage.

– Tu vas nous montrer. Je te présente Swann, mais vous vous êtes déjà rencontrés, je crois et Nov, son fils.

– Bienvenue à tous, bienvenue à Metka. Avant, le petit nom de Metelkova c’était Meta, mais depuis que Zuckerberg nous a piqué le nom, plus personne ne l’appelle comme ça. Alors, que je vous parle de la prochaine super coproduction ambassade de France - Institut.

– Rassure-moi, Ivo, nous ne sommes pas les seuls à avoir financé.

– Non, t’inquiète, il y a aussi le ministère de la Culture autrichien et le Centquatre à Paris.

– Impressionnant. J’ai hâte d’en voir plus.

– Aujourd’hui, tu ne verras pas encore grand-chose, il va falloir que tu fermes les yeux et imagines. Attention, on parle de la version opéra rock postapocalyptique du Voyage autour de ma chambre dans la traduction de Primo Vitez qui vient de gagner le prix Nodier ! Et tenez-vous bien, Xavier de Maistre soi-même sera là.

– Très drôle !

– Non, non, je ne plaisante pas, Karl. Je continue. Une grande scène tournante séparée en deux plateaux, un acteur, un musicien et un animal par plateau. Xavier en personne sera sur le deuxième. Musique baroque, vêtements d’époque et langue châtiée, enfin le texte.

– Ivo, tu ne voudrais pas être sérieux deux minutes.

– Karl, je n’ai jamais été aussi sérieux. Sur le premier plateau, côté dystopique, il y a aura Umek aux platines et Molotov, tu les connais je crois, et un rat géant mutant.

– Molotov ! Oui, je le connais, c’est le champion de bodybuilding… il serait devenu acteur ?

– Tout à fait, de toute façon, il n’aura pas beaucoup de texte. Et puis Umek va envoyer du gros son.

– Vous voulez dire Umek, le DJ ?

– Et oui, mon petit gars, y’aura que des grosses pointures. Tu le connais ?

– Umek ? Bien sûr, Army of two, Amnesiac, j’adore, je l’ai vu à Montpellier l’année dernière. Ça va être international, alors ?

– Ah bon ? Et pourquoi ? Tu crois qu’il vient d’où le Umek ?

– Euh… Angleterre ? Hollande ?

– Ah, ah, raté. Il vient de Ljubljana. Même rue que moi ! Après la primaire, on est partis. Bon, aujourd’hui, je suis un peu moins célèbre que lui, mais attention, ça peut changer. Allez, je vous fais le pitch. On est en août 2045, un syndicat d’IA qui en avait marre de se faire humilier par leurs humains a déclenché une guerre mondiale atomique. Vax, il est joué par Molotov, est le seul survivant. Il avait été enfermé pour bagarre sur la voie publique et faute de place en prison, on l’avait mis dans un bunker antiatomique. Bon, il est dans son trou à rat et n’a rien à faire, alors il boit, soulève de la fonte, regarde des images de guerre à la télé et écoute du gros son. Le son, ce sera Umek, il sera présent des fois, sinon, ce sera une bande. Sauf que bizarrement, à chaque fois qu’un thème musical revient, Vax a un flash et se souvient d’une ancienne vie, tu comprends, celle de Xavier évidemment. Et là, bouh, on change d’époque, on change de style et on change de plateau.

– Et comment fais-tu ça ?

– J’ai plusieurs solutions, je penche pour un disque qui tourne, un vinyle géant.

– Oui oui, comme ça, dans ma tête, ça fonctionne. Et sur le second plateau, alors ?

– Attends… Umek, Molotov et le rat géant disparaissent lentement, le son baisse et on voit apparaître Xavier de Maistre plus un acteur – je n’ai pas encore trouvé, je pense à Alban Ivanov – et un vrai chien – la Rosine de l’histoire. Pour le moment je n’ai pas gardé le domestique, Joanetti. L’acteur, disons Alban, dira des passages et Xavier jouera.

– Bien. Et le fantôme de Xavier, c’est un hologramme ou quoi ?

– Non, je te dis, mais tu n’écoutes rien Karl, c’est Xavier de Maistre lui-même. C’est le harpiste qui jouait au philharmonique de Vienne, l’arrière-arrière-arrière-petit-neveu de l’autre. Il m’a donné un accord de principe pour jouer lors de la première et peut-être à Vienne, s’ils nous programment. Après on verra, ce sera une bande. En plus, le harpiste, tu t’attends à trouver un petit minet, timide et poli, et ben, pas du tout, c’est le sosie de Molotov ! Même visage carré, même biceps, même regard de fonte.

– Ah ah, je comprends mieux comment tu as réussi à te faire subventionner par le ministère de la Culture autrichien. Tu es sacrément doué !

– Et dites-moi Ivo, pourquoi avez-vous pensé à Alban Ivanov, pour jouer Xavier ? Je le connais un peu, je pourrais vous le faire rencontrer.

– Sans déc, Swann ! Ça, ça serait tellement cool. Oui, Alban, parce qu’il ressemble à Umek. Enfin, un peu, en mieux coiffé ! En plus, avec ses origines russes, il devrait arriver à prononcer correctement le slovène. Vous comprenez ? Sur les plateaux, ce sont les mêmes, mais à deux cent cinquante ans de distance.

– Moi je vois bien, je trouve ça génial.

– Merci gamin, mais faut pas s’emballer, il reste encore du boulot. Et attendez, ce n’est pas tout. J’ai aussi demandé à Enki Bilal pour la scénographie, alors, je vais être honnête, il n’a pas dit oui, mais il n’a pas dit non, il veut en savoir plus, normal.

– Ah lui, il est Français ! J’ai lu plein de BD de lui.

– Ouais, Français. Aujourd’hui. Mais né à Belgrade, un cousin, quoi. Enfin, un gars super cool, surtout ! Ah, encore un truc : petit quiz musical : Sol-fa-sol   si-do-siiiii, fa-sol-fa   sol-la-sooool, etc.

– … attends, oui, je connais ça…

– Allez, allez, je continue : miiii-si   réééé-si   faaaa-si   faaaa-la…

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20 mars 2026 5 20 /03 /mars /2026 03:23

Swann visitait. Nov écrivit.

Ljubljana, hôtel Zlata. Jour 1, 18h.

Moby-Dick, chapitre 28, “Achab”. Allez, un peu de lecture, un peu d’écriture. C’est fou tout ce que j’arrive à faire en une journée, si Diego me voyait, il s’inquièterait pour ma santé. D’ailleurs, une sieste à l’ombre de sa barque, ça m’irait vraiment, juste là, maintenant. Bon, passons. Et captain Achab ? Quelque chose me dit qu’il sera moins sympathique que capitán Diego. “L’apparence sinistre d’Achab, sa marque blafarde, me troublaient si profondément… le sentiment envahissant de menace qu’il dégageait… cette barbare jambe d’ivoire sur laquelle il s’appuyait à demi… ce pilon d’ivoire avait été façonné en mer dans l’os poli d’une mâchoire de cachalot… Il avait l’air d’un homme qu’on eût arraché à un bûcher dont les flammes l’auraient de part en part dévasté sans le consumer…” Magnifique ! ça donne vraiment envie d’embarquer avec lui. “Cet Achab frappé et maussade avait un visage de crucifié, empreint d’une dignité indicible, royale et impérieuse et d’une douleur immense.” Immense comme cette marque blafarde qui le tailladait, partant du crâne, courant sur le visage avant de plonger dans son cou. Bon, je crois qu’on a bien l’image. Chapitre 29, “ Stubb affronte Achab”. Ce chapitre me rend mal à l’aise, c’est l’histoire d’une humiliation. Stubb, le premier lieutenant, se fait traiter de chien par Achab. Il résiste un peu d’abord, ensuite dans le chapitre 31, il se résigne ou se dégonfle ou se soumet, je ne sais pas. Ça me rappelle la fois où Diego s’était fait humilier par les frères José et José de Walmart et Diego n’avait rien dit. Pareil pour Stubb, bon il répond une première fois et après, il fait un rêve bizarre, “une sorte de vieux triton, poilu comme un blaireau, et nanti d’une bosse” lui dit “Stubb, vous avez été frappé par un homme grand et avec une jambe d’un magnifique ivoire. C’est un honneur”. Et le Stubb, il est persuadé qu’il est devenu sage parce qu’il a eu l’honneur de se faire botter les fesses par le vieil Achab ! Moi, je n’aurais pas aimé être traité de chien. Je demande, est-ce que ces gens (Stubb, Diego) ont une sagesse que je n’ai pas ? est-ce que j’ai une susceptibilité mal placée ? Remarque, moi, c’est pire encore parce que non seulement je n’aurais pas répondu, mais en plus j’aurais été vraiment énervé. Donc trouillard + susceptible = nerveux mou !

Et là je repense aussi à Janek, je crois qu’il a été vexé que je ne connaisse pas Vukovar. D’ailleurs, il faut que je regarde sur le Net. “La bataille de Vukovar est le siège de la ville croate de Vukovar pendant 87 jours, du 25 août au 18 novembre 1991… la plus féroce et la plus longue ayant eu lieu en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale… ville entièrement rasée depuis cette date… plusieurs centaines de personnes sont massacrées par les forces serbes et au moins 20 000 habitants sont expulsés.” Bon OK, je n’ai pas toujours été très attentif en cours d’histoire, mais sincèrement, je crois qu’on ne nous a jamais parlé de Slovénie ou de Croatie. Toute façon, en histoire, tous les ans de la sixième à la troisième, on fait l’Égypte et tous les ans de la troisième à la Terminale, on fait la Seconde Guerre mondiale. Je demanderai à Dad, parce que je crois que j’ai fait de la peine à Janek.

Alors après, dans Moby-Dick, il y a un très long chapitre, “Cétologie”, que j’ai trouvé vraiment barbant, comme dirait Karl. On passe de la description hallucinée d’Achab à une sorte d’exposé froid et méthodique, on dirait qu’on sort de l’histoire. Ou alors – il faudra que je demande confirmation à Mam – Ismaël se moque et joue au scientifique maniaque, obsédé par la classification (rien compris d’ailleurs : in-folio, in-octavo, in-douze ???), ou peut-être même que le message c’est qu’on ne saura jamais tout sur la baleine. En passant, j’apprends que le cachalot est une espèce de baleine. (Ça, c’est Manon qui saurait confirmer – la pro des boudins de mer. D’ailleurs, je pourrais lui envoyer un petit mot, et à Magali aussi, et à Laurence. C’est fou, je faisais du vélo avec elles il y a quelques jours à peine et j’ai l’impression que c’était il y a des siècles.) Autrement, il y a cette phrase à la fin du chapitre qui fait un peu bizarre dans un exposé scientifique, c’est à propos du cétacé appelé “le tueur” : “On peut objecter que ce terme de tueur n’est pas distinctif car, tant sur mer que sur terre, nous sommes tous des tueurs : les Bonaparte comme les requins.” Quand même non, on ne peut pas dire ça, on n’est pas tous des tueurs. Pas tous.

“Massacre de Vukovar : Le 18 novembre 1991… un véhicule blindé appartenant aux forces serbes... bloqua l'accès des observateurs internationaux à l'hôpital, pendant que des bus enlevaient les occupants, malades, blessés, civils réfugiés... vers Ovčara. Le lendemain, ils furent emmenés dans une ravine... où des milices paramilitaires serbes les exécutèrent. La plupart des corps furent jetés dans une tranchée et recouverts de terre.” Je ne sais pas pourquoi je recopie ces lignes de Wikipédia. Je pense à ma vie avec Dad, Mam et Vera, et je pense à la vie de Janek, son père et son grand-père. C’est pas juste.

*****

Nov écrivit. Manon et Nadja répondaient.

« Salut Manon. Ça va ? Rentrée de Londres ? Suis toujours à Ljubljana. Tu pourrais m’expliquer le chapitre “Cétologie” de Moby-Dick ? Bises. (Pas une thèse, hein, juste de la cachalologie pour les nuls. Lolol…)

« Coucou Mam. Premier jour à Ljubljana, déjà bien rempli. Deux rencontres : un péteux haineux, François de l’ambassade, miteux, odieux, pompeux, poisseux, et un généreux joyeux, Karl de l’Institut, chaleureux, lumineux, délicieux gracieux. C’est bizarre comment les qualités et les défauts sont mal répartis, des fois ! Dad continue ses visites, moi je suis rentré retrouver Herman à l’hôtel. Justement, je voulais te demander. Je viens de finir le chapitre “Cétologie”, je trouve ça ennuyant comme pas possible. Je pense que je n’ai pas compris le truc, tu pourrais m’expliquer porfa, je me noie. »  

 

« Mon amour de voyageur. Je prendrai le temps de te répondre cette nuit. Ennuyeux, ce chapitre sur a spouting fish with a horizontal tail, un poisson souffleur avec une queue horizontale ? Non, relis-le, c’est très drôle et inventif. Ça doit te rappeler l’épisode “Ithaque” de Ulysses, non ? Allez, je t’abandonne en pleine mer, mon bébé cachalot… »

 

– Salut Nov, ravie d’avoir de tes nouvelles. Je préfère te téléphoner parce que j’ai les mains occupées. Regarde devant, tu reconnais ? C’est Clèm, on fait une sortie vélo dans la vallée de Chevreuse, deux cents kilomètres. On prépare l’Ironman de Kona à Hawaii – foutus men, incapables d’imaginer qu’une woman puisse aussi nager et courir. Hawaii, c’est de là que vient ton petit Nubecito, si je me souviens bien.

– Ah ! Tu te souviens de lui ?

– Bien sûr. J’ai même raconté l’histoire à Oscar et il me demande sans arrêt la suite. Alors, on attend. Apparemment, vous avancez bien, c’est Laurence qui me donne de tes nouvelles, elle les tient de Moby ! Paris, Milan, Ljubljana et bientôt Istanbul, quel périple ! Notre petit Le Havre-Paris a dû te paraître banal et barbant…

– Ah ! Tu dis barbant, toi aussi ! Euh, oui, enfin non… tu plaisantes, j’ai adoré, mes mollets aussi ont gardé un bon souvenir.

– … quoi ! avec un électrique ! Là, il faut que tu penses à te bouger davantage. En plus tu es en Slovénie. Tu sais que Pogacar a un VO2 max de plus de 90.

– … un VO2 max… 90... bien sûr… c’est bizarre quand même, en Italie, j’entendais parler une langue que je ne connais pas et pourtant, je comprenais et avec toi, j’entends une langue que je connais, eh ben, je ne comprends pas.

– Ah ah, oui pardon, mon habitude des raccourcis. Tadej Pogacar, tu connais, le champion cycliste slovène, il a gagné le dernier Tour de France, c’est son quatrième titre. Eh bien, il est sans doute aussi le champion du monde du VO2 max… Je t’avais expliqué. C’est le volume maximal de dioxygène que tes poumons peuvent utiliser. Ça fait partie des data clés pour connaître tes capacités physiques.

– Chouette ! Oui, bien sûr, Pogacar, mais c’est du vélo, ce n’est pas vraiment mon sport préféré.

– Tu as raison, ce n’est pas important. Je vois que tu avances aussi dans ta lecture de Moby, ça aussi, c’est un sacré périple, on n’en revient pas indemne, comme on dit dans les agences de voyages.

– C’est ça. Un voyage dans mon voyage. Tu as lu mon message ?

– Oui. Tu me demandes ce que m’inspire le chapitre “Cétologie”. OK, mais souviens-toi que j’ai changé de champ de recherche, je suis passée du “seigneur des océans”, comme dit Melville aux “boudins de mer”, comme dit Oscar. En plus, j’essaie de ne pas suivre de trop près les dernières publications sur les cachalots, j’aurais l’impression de stalker un ex.

– Ah ah, oui, mais à mon avis, tes ex, tu ne les oublieras jamais, Germaine Gueule tordue, Eliot, Miss Tautou…

– Oui. Irène Gueule tordue, Germine la nounou, Arthur… Je vois que tu as mieux retenu que pour le VO2 max. En même temps, je comprends. C’est fini pour moi, mais je n’oublie pas.

– Je pense que même si tu deviens une des meilleures boudinologues, tu resteras toujours une cétologue de cœur.

– Boh. Pas sûr. Je suis beaucoup moins sentimentale que toi. Pour le moment, les holothuries sont mes chouchous, surtout l’Holothuria nobilis, ma préférée, mais je ne pense pas qu’elles me retiendront toute ma vie. Quant aux cétologues, et j’en ai croisés pas mal, c’est comme chez les plombiers ou les dresseurs de mouches, il y a des petits amours et des gros cons. J’en ai entendu pas mal dire – en général, c’est le moment où ils prennent un air grave – étudier les baleines, ça rend modeste, on comprend combien nous sommes petits !

– Joli sens de l’observation !

– Bon, certains devaient être sincères, mais il y avait aussi beaucoup de fausse modestie et de vraie arrogance. C’est un des avantages d’étudier les concombres de mer, tu ne déblatères jamais ce genre d’âneries. C’est sans doute parce qu’on ne passe jamais à la télé et pourtant, je peux t’assurer que les boudinologues, comme tu dis, hommes comme femmes, sont loin d’être des boudins et seraient très télégéniques.

– Ah ah, normal, ils passent leur temps dans les lagons tropicaux, ils sont bronzés et musclés comme des surfeurs.

– Je confirme. En vrai, je suis comme tout le monde, quand je vois un panda ou un dauphin, je fonds, mais justement, c’est pour ça aussi que c’est important qu’on s’occupe des holothuries qui ne séduisent personne. Au début, pour remercier mes ex-collègues qui m’invitaient à danser avec leurs cachalots, je leur proposais une promenade au jardin des boudins. Eh bien, je peux te dire que ceux qui acceptaient – peu nombreux, pour ne pas te mentir – ne le regrettaient pas. Bon, pour ton chapitre, je ne l’ai pas vraiment en tête, mais je me souviens que Melville pose la question très intéressante de la nomenclature, la classification. Tu sais, cette obsession qu’on a de vouloir ranger les plantes et les animaux dans des boites, de ranger les boites dans des tiroirs, les tiroirs dans des placards et les placards, etc. Mais réfléchir en termes de genre ou d’espèce pose problème parce que cela revient à ignorer les différences propres à des familles et même des individus.

– En fait Melville se moque quand il fait son classement, non ?

– Oui. Et c’est François Sarano, tu te souviens, c’est avec son équipe que j’ai plongé, c’est lui qui a donné un grand coup de pied dans la fourmilière de la cétologie en parlant de clan. Par exemple il a étudié sur la côte Ouest de l’île Maurice le clan ou la famille d’Irène Gueule tordue et il a montré que dans cette famille, il y a un système de communication, les fameux clics, qui leur est propre, comme une sorte de patois, tu comprends, un trait “culturel” acquis et qui se transmet dans cette famille. Et mieux encore, ils ont observé les individus, qui ont chacun des prénoms, et montré qu’ils ont une personnalité, Eliot est un aventureux, Germine est solidaire, etc., évidemment, ça ne fait pas l’unanimité et il commet peut-être des erreurs, mais tant pis, c’est comme ça que la science progresse. À l’époque de Melville, certains pensaient encore que les cachalots étaient des poissons et presque tout le monde disait que le cachalot était une espèce de baleine. En fait, je pense que Melville déjà se moquait de la rigidité des classifications zoologiques. Moby-Dick est un individu et il a des traits de caractère originaux, tu verras qu’à la fin…

– Stop ! Ne me raconte pas la fin ! Et ne me dis pas non plus comme Mam que ce n’est pas l’arrivée qui compte mais le voyage.

– OK j’arrête là. Bon, je te laisse, on arrive à Rambouillet. N’oublie pas, Oscar et moi, on attend la suite du voyage…

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13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 03:16

– Tu sais, Swann, l’Institut est une petite structure qui grouille d’activités, mais aujourd’hui, il faut des qualités d’adaptabilité qui n’étaient pas nécessaires par le passé ; le monde de la culture est lui aussi très instable. Il faut une souplesse et une réactivité qui ne sont pas mes qualités premières. Par exemple, on va devoir abandonner un gros projet.

– Tu parles de quoi ?

– En fait, ça avait été décidé, et très mal ficelé, à Paris. Ils voulaient lancer une saison “Grands Balkans 2030”, mais, sur place, nous étions nombreux à penser que c’était encore trop tôt. Les blessures sont loin d’être cicatrisées dans la région. Les Serbes et Monténégrins n’étaient pas opposés, les Croates n’étaient pas très chauds, les Bosniens ont évoqué d’autres urgences et les Slovènes ne se sentent pas concernés. Bref, ça manquait, je ne parle même pas d’enthousiasme, mais simplement d’envie. D’ailleurs, ici, on n’est pas très “balkanophile”, surtout les artistes, ils ont les yeux et les oreilles tendues vers le nord et l’ouest. Bref, on laisse le dossier dans les cartons. Et j’ai peur qu’on ne le ressorte pas. C’était prématuré.

– Tu prêches à un convaincu, quand les institutions décrètent la réconciliation, c’est souvent l’effet inverse qui a lieu. Et ça évolue comment, selon toi ?

– Mal. Il reste tellement de problèmes à régler, le Kosovo, la république serbe de Bosnie, l’intégration européenne qui s’éloigne, la fuite des élites, la corruption, la liberté de la presse. Et la pollution, personne n’en parle à Paris de la pollution : qui sait que Belgrade ou Skopje sont parmi les villes les plus polluées au monde ? Évidemment, c’est moins vendeur que la Riviera albanaise ou les criques de Croatie.

– Tu penses que ça ne va pas dans le bon sens ?

– Je pense que ça se dégrade, mais que le pire est encore à venir et la cause majeure du déclin va te surprendre, c’est la démographie. Alors qu’on se plaint ailleurs de surpopulation, de surtourisme, d’immigration incontrôlée, les Balkans, eux, sont en train de se vider lentement de leur population. Ma fille est démographe et travaille sur cette question de l’“hiver démographique”. Qui sait, en France, que la Bosnie-Herzégovine, l’Albanie ou la Croatie ont des taux de fécondité très bas ? Et pourtant un médecin sur deux refuse de pratiquer l’avortement – enfin, ceux qui sont restés au pays – et il est presque impossible de trouver une pilule du lendemain. Les jeunes et les plus diplômés quittent la région et ceux qui restent ne veulent plus faire d’enfants.

– On est loin de la carte postale. Et la Slovénie ?

– La Slovénie est l’exception. Elle s’en sort très bien. Je dirais que la Slovénie est plus le Sud du Nord que le Nord du Sud. Elle a été l’extrême sud de l’Empire austro-hongrois sans jamais vraiment être le nord de l’Empire ottoman. Tu sais que dans la culture slovène, les traces de l’Empire turque sont presque exclusivement négatives, c’est la menace de raids et de pillages, on ne trouve presque rien dans l’architecture, la cuisine ou dans la langue. Je me souviens d’avoir entendu ma belle-mère dire qu’enfant, on lui racontait des histoires de méchants Turcs qui venaient enlever les jeunes femmes. Dieu merci, les esprits ont évolué, les Turcs étaient un peu nos Sarrasins, ceux qui venaient brûler les églises et enlever les vierges. D’ailleurs, à l’intérieur du pays, on trouve encore quelques églises cernées de murs défensifs ; c’est ça l’héritage architectural ottoman !

– Je vois et je pense que l’intégration européenne a dû accroître la coupure. Les eurosceptiques ne doivent pas faire recette alors.

– Non, même si les choses sont en train de changer. Il est rarement question de “slovexit” ou de “sloexit” – on hésite même sur le mot, c’est te dire ! – mais l’Europe ne fait plus rêver. Disons plutôt que l’Europe à laquelle les Slovènes veulent s’identifier est plus civilisationnelle qu’institutionnelle, tu comprends, les valeurs, oui, les normes, non. Le droit à l’avortement, les caricatures, la culture LGBT, le respect de l’environnement, la littérature, je te laisse continuer la liste… eh bien, tout cela a infiniment plus de sens que la Commission européenne ou la Banque centrale.

– Je comprends bien, mais je ne suis pas certain que ce soit propre à la Slovénie.

– Peut-être. Et je pousserais même le paradoxe jusqu’à demander si la Slovénie n’est pas plus européenne que l’Italie ou l’Autriche. Tu sais qu’on voit défiler à Ljubljana des cohortes de maires français qui cherchent l’inspiration pour leur PLU. Écoute, Swann, j’ai rendez-vous avec Ela Poric, c’est la femme du Mufti, elle dirige le centre culturel islamique et voudrait participer à notre “Nuit des mots” – un beau projet dont je te parlerai. Viens avec moi, si tu as le temps, j’ai encore plein de choses à te raconter.

– Ah ça oui alors, avec plaisir. Mais dis-moi, cette mosquée ne serait-elle pas une trace de la présence ottomane ?

– Non, non, pas du tout. Elle a été inaugurée en 2020. Elle est en béton blanc et à l’intérieur, il y a un dôme bleu qui rappelle la mosquée bleue d’Istanbul. C’est un bijou d’architecture, nous aurons peut-être droit à une petite visite privée. Nous allons prendre un kavalir et nous aurons ensuite vingt minutes de marche.

– Chouette alors. Dis-moi, Nov, qu’est-ce que tu souhaites faire ?

– Je crois que je vais retourner à l’hôtel. On se retrouvera plus tard pour aller à Metelkova ensemble.

– Désolé Nov, tu as dû trouver notre conversation bien barbante. Viens, nous allons passer par la médiathèque, je vais te prêter Alerte rouge.

*****

Dobrodosel! Tu es déjà de retour, Nov !

– Salut Janek ! Oui, mon père va visiter la mosquée avec un ami, moi, je vais faire une pause. Dis-moi un truc, tout à l’heure Karl nous a dit dobrodosla et pas dobrodosel, j’ai bien entendu.

– Oui oui, tu as très bien entendu et c’est correct. Dobrodosel, c’est “bienvenue” quand tu es tout seul, dobrodosla, c’est parce que vous étiez deux avec ton père, et si vous êtes trois, on doit dire dobrodosli.

– Quoi ! Et si on avait été quatre ?

– Ah ah, non, il n’y a que trois formes de nombre, ça suffit bien, le singulier, le pluriel et le duel. Chez nous, deux, ce n’est pas encore du pluriel. Tu comprends, deux, ce n’est pas encore beaucoup ; deux choses, on peut les prendre dans les mains, après, il te faut un sac. Deux, c’est le couple d’amoureux, c’est les yeux, c’est les rives de la rivière, deux, c’est trop intime pour faire une bande ou un ensemble.

– C’est joli, mais c’est un chapitre de plus à apprendre dans le livre de grammaire.

– C’est vrai, désolé, mais tu peux me dire plus simplement, zivjo, et en plus, c’est invariable. Zivjo, kako si? C’est un peu, “Salut, ça va ?” Mais, comme tu dis, le duel c’est que de la grammaire pour moi.

– Tu veux dire quoi ?

– Ben, pas d’amoureuse, pas d’ami, pas de frère. Je ne sais pas pourquoi mais je suis un habitué du trio. Ma mère, ma grand-mère et moi, mon patron, sa femme et moi, à l’université, c’est Bojan, Ivo et moi, on est toujours ensemble, et il y a aussi mes trois chats et mes trois auteurs français préférés, je dis les trois R, Rimbaud, Rabelais et Rostand.

– Ah ? Que des classiques.

– C’est vrai ça, en français, je ne lis que des classiques. En Slovène, c’est l’inverse, je ne lis que des auteurs modernes. Je ne devrais pas te le lire, mais je n’aime pas beaucoup Preseren ! Si ma mère m’entend dire ça à un étranger, elle me jette dans la Ljubljanica, alors tu peux le répéter, mais tu ne dis pas que ça vient de moi. Pour rendre mon cas plus grave, je dirais que je n’aime pas l’artiste et que je déteste l’homme.  Les poèmes de Preseren, on les connaît par cœur ici, parce qu’on nous oblige à les apprendre à l’école, bon, c’est bien écrit, ça d’accord, mais c’est vieux et c’est formel, et surtout c’est l’homme que je n’aime pas. Notre héros national était un alcoolique, un amoureux égoïste et un mauvais père qui n’a pas reconnu ses trois enfants.

– Outch ! Quel portrait. Comment il a fini en statue sur la place, alors ?

– Oui, il y a ce truc important qui le sauve, il a fait du slovène une vraie langue, une langue qui peut tout dire. Il est le père de la langue slovène et donc, en un sens, le père de la nation slovène.

– Je pense que ses enfants ont dû apprécier l’hommage !

– Ah ah, allez, j’arrête de dire du mal et puis je suis sûrement injuste, il a vécu à une époque très codifiée, tu comprends ce que je veux dire, et lui, il avait jamais le bon code. Avec Julija Primic – tu sais la sculpture dans le mur qu’il regarde – il n’était pas assez riche, pas assez bourgeois ; avec Ana Jelovsek – c’est la mère de ses trois enfants – il était trop cultivé, enfin trop bien, car elle, c’était une domestique qui venait de la campagne, lui il était avocat. Je te l’ai dit, c’est Aragon qui a raison, il n’y a pas d’amour heureux, « Et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix ». Quelle image ! Magnifique et horrifique !

– Horrifique ? Ça se dit ? En tout cas, Janek, tu es plutôt pessimiste. Regarde, quand même, on en voit des amoureux.

– Alors, il faut que je regarde bien, parce que dans ma vie, je ne vois pas. Le mari de ma grand-mère s’est fait exécuter à Vukovar, on a mis vingt ans à retrouver ses restes qui avaient été séparés dans trois charniers différents et mon père s’est suicidé un an après ma naissance, je ne sais pas exactement pourquoi, mais je crois que c’est parce qu’il avait vu ou peut-être fait des choses mauvaises pendant la guerre et qu’il n’arrivait pas oublier.

– …

– Désolé, Nov, je ne sais pas pourquoi je te parle de ça.

– Non, c’est moi qui suis désolé. Je comprends un peu mieux ton pessimisme, mais tu parles plus de la guerre que de l’amour.

– C’est vrai. Tu savais pour Vukovar, non ?

– Euh… non.

– Ah bon ! Et Sarajevo ? Le siège de Sarajevo, tu sais, n’est-ce pas ?

– Ben… ça me dit quelque chose, mais je ne me souviens pas vraiment.

– Et Srebrenica ?

– Non, jamais entendu.

– Ou Srebreni-cha, -niska, je ne sais jamais comment vous prononcez.

– Tu sais Janek, je ne connais pas bien l’histoire de France, alors c’est pire pour l’histoire des petits pays étrangers.

– D’accord, on est des petits étrangers, mais on était des voisins aussi. Tu sais, j’entends toujours dire que la guerre en Ukraine, c’est après soixante-dix ans de paix en Europe, mais c’est pas vrai. Je ne sais pas pourquoi on oublie toujours notre guerre. Ce n’est même pas de l’histoire, c’était dix ans avant notre naissance. Pourquoi on oublie toujours notre guerre ?

*****

je ne sais pas, on ne se pose pas ces questions, nous les nuages, le bien le mal, est-ce qu’on peut facilement faire la différence, je repense à la guerre, je repense au Boucher de Chabrol et au boucher de Boutcha, pour Vukovar, je ne connais pas non plus, mais j’ai bien entendu, Janek il parlait de charnier, je bloque un peu là-dessus, j’ai du mal à passer à autre chose, ça va venir, comme les humains je vais passer à autre chose, ils changent de sujet de conversation comme ça d’un claquement de doigt, pfft, nous aussi parfois on accélère, tout d’un coup, pfft, force six, force sept, tempête tropicale, cyclone, on est partout, comme un plafond sale et bas, mais là, tout de suite, c’est le calme plat et je suis occupé par cette chose qui m’obsède, la guerre, j’essaie de les comprendre, les humains, je me demande, pourquoi ils se font la guerre, je crois que c’est parce qu’ils croient qu’ils peuvent se poser, être quelqu’un, quelque part, dans leur pays, ils croient qu’ils peuvent s’arrêter de devenir quelqu’un d’autre, alors évidemment, normal, quand ça se remet à vraiment bouger, par exemple quand une frontière est déplacée, ils disent, stop, ça ne va pas, et c’est la guerre, je ne sais pas qui a raison, mais chez nous les nuages, c’est le contraire, il n’y a pas de territoire, pas de propriété et pas de titre de propriété, et surtout pas de propriétaire, ça flotte, ça se forme et se déforme, ça s’attire et s’évite, ça s’agglomère et se sépare, pour moi, c’est difficile d’imaginer ce que ça donne, vu d’en bas, mais je pense que ça doit être beau à voir, comme une danse, il y a un lapin à grandes oreilles, il s’étire et devient une fusée puis s’accroche à un ballon crevé et ils deviennent un énorme bonhomme avec des petits bras, mais pas longtemps, les bras se transforment en vagues, désolé, je sens que je m’éloigne moi aussi, je me transforme et mes idées aussi, il faudrait que je me concentre, mais c’est vraiment difficile, les humains disent, c’est juste, c’est pas juste ou c’est mal, c’est bien, c’est terrible, c’est une boucherie, c’est un crime contre l’humanité et ils disent aussi, c’est atroce, c’est une blessure qui ne va pas cicatriser, mais moi je crois que tout change, tout s’efface et peut-être que tout revient, c’est une question de rythme, ils ne voient pas que tout bouge parce que ça se fait lentement ou peut-être qu’ils ont raison

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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 03:57

Nov marchait. Swann se tut.

– Dad, on en parle ?

– Euh… oui, tu veux dire…

– Dad, il faut que tu m’expliques, c’est un ami à toi, ce rageux de mes deux ?

– Ah ? Tu as été surpris toi aussi ? En effet, je le connaissais un peu pour l’avoir rencontré plusieurs fois à Paris, mais là, je l’ai découvert sous un nouveau jour, il est spécial.

– Ce n’est pas le mot qui me vient, c’est un péteux frustré.

– Bon, on va aller d’abord à l’Institut, et on verra plus tard pour Metelkova. Nous sommes passés devant tout à l’heure, c’est à deux pas, il faut reprendre les berges de la Ljubljanica.

– Quand même, rassure-moi, il ne peut pas devenir ambassadeur, ce fielleux !

– Non, c’est un des avantages de la rigidité du système, même si c’est en train de changer, tous les parcours ne sont pas possibles. En fait, on ne sait jamais, c’est le sens de la réforme du corps diplomatique voulue par le président Macron que d’ouvrir les postes d’ambassadeurs à toutes sortes de profils.

– Profil de galeux mais face de rat !

– Nov, s’il te plaît. Je suis très partagé sur cette réforme, d’un côté, je pense qu’on ne s’improvise pas diplomate, qu’on peut sortir major d’HEC et faire un piètre ambassadeur, sans compter qu’ouvrir les portes, cela permet de faire entrer les copains et les cousins, d’un autre côté, la logique du statut peut être sclérosante, ça rappelle un peu les charges de l’ancien régime.

– Je vois. Tu as le choix entre l’odeur de moisi des clubs privés et des open spaces où tout est permis si on sait s’imposer.

– Une chose est certaine, l’époque des ambassadeurs-écrivains est révolue, Claudel, Saint-John Perse, la liste est longue, et je suis d’accord sur un point avec François, il faut prendre le monde comme il est plutôt que de se lamenter sur la disparition de ce qu’il a été.

– En même temps, ce n’est pas parce que tu es un dieu de la métaphore et que tu maîtrises le subjonctif que tu seras le roi du deal.

– Chéri, ne vole pas ce mot hideux à Trump, il n’en a pas beaucoup dans sa besace. Il y a de la place pour une autre diplomatie. Et pour revenir à François, en tant que “petit attaché culturel”, pour le citer, il n’est pas directement visé par la réforme. Je ne sais pas ce qu’il ambitionne exactement, je ne suis même pas certain qu’il puisse obtenir le poste de conseiller. Cela dépendra beaucoup de ses appuis éventuels là-haut et puis, il faut aussi envisager l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir.

– Ça changerait quoi, selon toi ?

– Pour les nominations, il est probable que des profils plus identitaires seraient privilégiés.

– Explique…

– Disons des hommes et des femmes plus soucieux de la figure classique ou traditionnelle de la France, ses racines historiques, sa religion, ses valeurs…

– Tu peux donner des exemples.

– Oui mais il faut rester prudent, d’abord parce qu’on n’y est pas, ensuite parce l’Europe freinerait sans doute les élans souverainistes du RN et aussi parce que l’appareil administratif – c’est la qualité de son défaut ! – lisse toujours les ruptures idéologiques. Giorgia Meloni est en train de le découvrir. On peut s’attendre à un recentrage sur l’identité nationale, pour prendre un exemple précis, les expositions sur le colonialisme ou, je ne sais pas, le lesbianisme, la culture hip hop pourraient recevoir moins de subventions. Tu vois ce que je veux dire. On peut imaginer aussi un recentrement sur les alliés civilisationnels et une moindre attention portée, par exemple, au Maghreb ou aux outre-mer.

– Ah quand même ! Beurk !

– Attention, je fais de la politique fiction à ta demande et un militant RN pourrait dénoncer là un procès d’intention.

– Oui ben j’espère qu’on n’aura pas l’occasion de vérifier tes hypothèses. C’est surtout cette idée d’identité nationale qui me débecte. Nous, on voyage depuis longtemps, et on le sait bien, au Mexique, en Slovénie, aux Philippines, il y a des gens, ils sont différents et se ressemblent aussi et souvent ils ressemblent aux Français, mais personne n’est identique, enfin, tu vois ce que je veux dire. Là, je pense à Diego, souvent il me montrait la mer avec étonnement et il disait, “mira mira, no es el mismo mar”, alors je regardais et regardais attentivement et, comme un crétin, je disais, “si, si, c’est la même mer, la misma, elle est comme hier”. Et c’est moi qui ai 12/10 aux deux yeux !

– Ah ah, oui, quel homme exceptionnel, ce Diego ! Voilà, nous arrivons. Je vais te présenter Karl Le François.

*****

– Bonjour les amis, bienvenue, dobrodosla na Frankoskem institutu.

– Bonjour Karl, je te présente Nov, mon fils. Mille mercis de nous recevoir.

– Tu plaisantes, c’est un plaisir et un honneur. Je dois juste te demander une faveur, ne parle pas trop de moi à Paris. J’essaie de me faire oublier, j’aurai soixante-huit ans cette année et je continuerais bien quelques années encore.

– Promis, de toute façon, j’ai fait un petit détour par Trieste et Ljubljana surtout pour retrouver mon fils, c’est ensuite que les affaires vont reprendre, je vais en Hongrie et en Slovaquie.

– Eh bien, tu n’as pas choisi les destinations les plus faciles. Ces pays se polarisent de plus en plus et le sentiment anti-européen monte, même s’il me semble minoritaire dans la jeunesse et chez les artistes. Enfin, chacun son métier, j’aurais fait un très mauvais diplomate. Mais dis-moi, ça va être difficile de quitter le Mexique, non ?

– Ce n’est pas pour tout de suite, mais effectivement, nous sommes tous très attachés au Mexique et à l’Amérique du Sud, mais il va bien falloir tourner cette page. Tu sais, ces pays sont tellement grands, leur culture est tellement riche que parfois, on se sent tout petit et un peu inutile. Je ne dis pas que l’Europe centrale est moins intéressante, évidemment, mais on a l’impression d’un changement d’échelle.

– Ah ah, tout est vraiment relatif, je trouve la Hongrie tellement vaste. Je crois que ce que j’aime le plus, en Slovénie, c’est sa taille. Quelque part Aristote a écrit que la taille idéale d’une cité est donnée par la portée de la voix, tant qu’on peut se parler directement et s’entendre distinctement, alors on peut constituer une société harmonieuse. C’est une belle image. Tu vois, ici, je ne me fais jamais représenter, j’envoie peu de mails et jamais de message WhatsApp, je rencontre les personnes. Petite par la géographie, la Slovénie, mais tellement grande par l’histoire. C’est bête de dire ça, mais c’est ce qui fait pour moi l’humanité de ce pays, la proximité, la "procheté" des personnes.

– Je vois que tu as trouvé ta place ici.

– Disons que j’ai trouvé le lieu où j’aime me chercher !

– Jolie formule. Tu habites la Slovénie depuis quand ?

– Je suis arrivé en juin 1990, un an avant la déclaration d’indépendance. Je suis entré à l’Institut, par la petite porte, en 2001 et je le dirige depuis sept ans. Ma femme est slovène, mon fils vit aux États-Unis, mais ma fille et ses deux enfants habitent à Ljubljana. Évidemment, ils sont tous bilingues, moi, je baragouine, c’est laborieux, mais ça amuse beaucoup mes petits-enfants ! Tu veux que je te parle un peu de ce que nous faisons.

– Oui, avec plaisir.

– Alors, il y a ce qui est déjà ficelé, ce qui est en cours de montage et ce qui a capoté. Je commence par ça, parce que, cette année, on a été gâtés !

– Ah, zut ! Raconte-moi.

– On devait faire une sorte de prolongement du festival de BD d’Angoulême. En plus modeste, bien sûr, mais avec quelques auteurs et éditeurs de la région et puis, patatras, il a fallu tout annuler.

– En effet, ça a mal tourné, j’en ai entendu parler.

– Oui, et ce n’est pas près de se calmer. L’ancienne équipe, tu sais 9e Art +, ils ont porté plainte contre la nouvelle association qui cherche un organisateur pour 2027. Ils les accusent, je cite, de “copier servilement” le festival, alors tu comprends, à Paris, on m’a demandé de surseoir…

– Oui, c’est une histoire malheureuse.

– En effet, une guerre fratricide, sans vainqueurs. On verra pour 2028, mais c’est bien regrettable, on avait réussi à avoir Tomaz Lavric, c’est un auteur de BD très apprécié ici, et il a aussi été traduit en français. Il était invité à Angoulême en 2020, pour sa BD Alerte rouge. C’est l’histoire de deux anciens membres d’un groupe de rock punk qui se retrouvent au début des années 2000, donc vingt ans plus tard et qui se rappellent leur adolescence musicienne et rebelle dans la Yougoslavie de Tito, alors qu’ils sont devenus sages et bedonnants. Je ne suis pas un grand liseur de BD, mais je dois reconnaître que celle-ci m’a beaucoup plu. En plus d’être drôle, c’est très instructif sur l’histoire de ces trente années. Si tu veux Nov, on va passer à la bibliothèque, je te le prêterai.

– D’accord, merci.

– Tomaz a aujourd’hui une soixantaine d’années, mais il publie toujours des dessins dans la revue Mladina.

– Mladina ! Attends, ça me dit quelque chose, j’ai lu quelque chose là-dessus à Trieste. Ce n’est pas une revue politique fondée entre deux guerres par Boris Pahor ?

– Presque… C’est Kosovel qui a fondé la revue, tu sais le poète slovène du Karst.

– Ah ! Comme Stalaper… ou Slataper, Il mio Carso. Mam nous a lu des extraits.

– Bravo ! En effet. Mais il y a un décalage d’une génération. Mladina, ça signifie “la jeunesse” et à l’époque, jeunesse signifiait contestation, renouveau, engagement. C’est tout le questionnement de Tomaz.

– Ça, c’est vraiment mon problème, non seulement je ne m’engage pas, mais en plus, je ne trouve pas de cause pour m’engager.

– Sois patient Nov, je pense que ce voyage pourrait changer les choses.

– La BD te plaira alors. Le dessin est un peu daté et le ton nostalgique, mais ça donne à penser aujourd’hui où l’autorité revient et où l’on cherche désespérément des manifestations de rébellion.

– Bien présenté !

– Ah ah, je triche, pour être honnête, je répète ce que m’a dit mon assistant qui était sur le projet. Mais pourquoi se priver, il a vu juste.

– En tout cas, vous avez un chouette métier, vous devez en rencontrer des personnes intéressantes et engagées.

– C’est vrai ça. Attendez que je vous parle de mon deuxième projet annulé, un échec qui s’est transformé en franc succès. J’ai eu des soucis avec le LIFFE, le Festival International du film. Enfin pas avec eux, ils nous ont toujours accueillis avec compétence et amitié, j’adore travailler avec eux. En fait, cette année, on avait prévu un cycle Bardot, pour être un peu plus léger, parce que l’année dernière, on avait plombé l’ambiance avec des documentaires sur le viol comme arme de guerre. Donc, cycle Bardot au programme et malheureusement, elle décède, donc tous les Instituts culturels de France, de Navarre et du Mexique l’ont programmé…

– Ah ah, oui, c’est vrai, je plaide coupable, c’est l’Alliance française de Texcoco à Mexico qui l’a programmé, avec un énorme succès, d’ailleurs. Pardon !

– C’est comme ça, très heureux pour vous. Donc, on s’est rabattu sur un cycle Chabrol, c’est moins sexy, mais finalement, ça a été passionnant. On a travaillé avec l’Académie de cinéma de Ljubljana. Il y a eu notamment l’intervention d’un professeur, dans un français impeccable en passant, sur la morale, comment avait-il intitulé cela, déjà ? “Entre le bien et le mal, une frontière poreuse et instable”, c’était remarquable, il a surtout commenté Le Boucher.

– What the f. !

– Pardon ?

Le Boucher, c’est le titre du film ? Non, c’est juste une coïncidence, mais avec Dad, on parle de boucher et de boucherie sans arrêt depuis 24 heures. Je vais finir par devenir végétarien…

– Ah oui, ça arrive ces coïncidences, ou peut-être que ce ne sont pas de simples coïncidences. Vous connaissiez le film, il date de 1970, avec le couple Jean Yanne et Stéphane Audran ?

– Non, mais ça devait être rare de montrer un couple d’homosexuels à l'époque.

– Non, chéri. Stéphane Audran était une actrice. Une grande actrice française. Je me demande, d’ailleurs, pourquoi elle s’était choisi un prénom masculin comme nom d’artiste, tu as une idée ?

– Alors moi non, mais le professeur slovène faisait remarquer qu’il y avait une belle cohérence esthétique entre ce prénom masculin et ses rôles ou son jeu. Audran était un peu une anti-Bardot. Dans le film, avec beaucoup de délicatesse, elle se refuse à Popaul, qui est amoureux d’elle, et à ses élèves – elle est institutrice –, elle dit ceci, “quand les désirs s’éloignent de la sauvagerie, ils deviennent des aspirations”.

– Quelle magnifique actrice, vraiment !

– Oui, elle m’a presque fait oublier Brigitte Bardot. Elle portait souvent les cheveux courts, mais pas à la garçonne, plutôt pour échapper aux stéréotypes, elle était parfois froide, non, pas froide, mais dans la retenue et l’élégance, avec toujours un soupçon d’ambiguïté, juste assez pour servir le cinéma énigmatique de son mari de Chabrol.

– Donc la boucherie, rien à voir cette fois, avec la guerre ?

– Si bien sûr ! Jean Yanne est un ancien soldat. Il évoque sans cesse ses souvenirs de guerre qui l’ont profondément traumatisé. De retour au pays, il a repris la boucherie de son père, un homme violent et qu’il n’aimait pas. Dans le village, il est apprécié de tous, de l’institutrice notamment. Jusqu’à ce que l’on comprenne que le criminel qui poignarde sauvagement des jeunes filles, c’est lui.

– Tu me donnes envie de le revoir, tiens ! Donc, finalement, pour une fois, c’est Audran qui a éclipsé Bardot. Il y a là une certaine justice qui ne me déplait pas. Et tes autres projets ?

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20 février 2026 5 20 /02 /février /2026 03:45

– Nov, c’est l’heure. Nous devons être à l’ambassade dans trente minutes.

– Parfait, ça te laisse juste le temps de me rappeler qui était le “boucher de Boutcha”. Dans quelques jours je serai en Serbie avec Olga, il faut que je sois prêt.

– D’accord, mais il ne s’agit pas de la Yougoslavie. On reste dans l’horreur de la guerre, mais on change d’époque et de région. Il s’agissait d’un officier russe, enfin, je devrais dire, il s’agit, parce qu’il est probablement encore en activité, même si on n’a pas beaucoup de nouvelles de lui. C’est lui qui a commandé et organisé les massacres de plusieurs centaines de civils dans la petite ville ukrainienne de Boutcha, au tout début de l’invasion. Les Russes pensaient prendre la capitale en quelques jours, mais ils ont rencontré la résistance héroïque et ingénieuse des Ukrainiens. Ils ont occupé les alentours de Kiev pendant quelques semaines, puis ils ont dû renoncer et battre en retraite, dans le désordre et la précipitation. En partant, ils ont laissé à Boutcha, et ailleurs aussi, les traces de leur occupation barbare : des fosses communes, des civils exécutés, des cadavres dans les rues…

– C’est affreux ! C’est immonde ! Mais est-ce que ce n’est pas comme ça dans toutes les guerres ?

– Non. Disons qu’il n’y a jamais de guerres propres, mais comme les humains ne parviennent pas à les éviter, ils les ont encadrées par des lois, c’est le droit de la guerre.

– Drôle de formule, ça me semble cynique et sinistre.

– En un sens, oui, mais cela ne signifie pas que l’on a le droit de faire la guerre, cela veut dire que pendant qu’on la fait, il y a des règles à respecter, sinon, on commet des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité.

– Et qu’est-ce qu’il se passe quand on commet des crimes de guerre ?

– Pendant la guerre, pas grand-chose de plus que l’indignation de la communauté internationale, selon la formule, et le renvoi de diplomates. C’est ce qu’il s’est passé après Boutcha.

– Et le fameux boucher, qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?

– Exactement comme dans ton chapitre de Moby-Dick, il a été décoré par Poutine. Parce qu’évidemment, la Russie a nié les faits et a même dénoncé une mise en scène théâtrale. Elle a accusé les Ukrainiens d’avoir utilisé des acteurs pour jouer les cadavres ! On sait aujourd’hui que les soldats russes ont tué délibérément des civils, on a retrouvé des corps avec des balles dans la nuque, les mains liées dans le dos. Ils jetaient des grenades dans les caves et posaient des mines devant les portails des maisons.

– C’est insupportable ! Et le boucher, il continue à vivre tranquillement ?

– Oui. Enfin, j’imagine qu’il se cache et qu’il est protégé. Il doit être dans le collimateur des services secrets ukrainiens, mais idéalement, et si l’on veut respecter le droit, il faudrait constituer une cour pénale internationale pour le juger avec les autres criminels de guerre russes, et Poutine éventuellement, comme il y a eu un tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

– Et ça va se faire ?

– C’est peu probable. La Russie n’est pas la Yougoslavie et elle a des alliés puissants et influents.

– Mouais… surtout si on doit ajouter les États-Unis.

– En effet, au moins les États-Unis de Trump.

Swann et Nov discutaient. Janek salua.

– Ah, vous sortez déjà ! Il fait encore très chaud.

– Oui nous allons faire un tour à Metelkova, mais d’abord nous devons passer à l’ambassade de France, on en a pour dix minutes à peine, n’est-ce pas ?

– Oui mais mon conseil c’est, allez par les berges de la rivière, c’est plus beau et c’est à l’ombre. Tournez à la droite car si vous allez à la gauche vous vous retrouvez sur le pont des Bouchers. Remarque, c’est à voir. C’est mon pont préféré, mais je ne sais pas dire si il est beau ou si il est monstrueux !

– Décidément, on reste dans le thème… Et pourquoi ça ?

– Il est plein de contradictions. On l’appelle aussi le pont de l’Amour car les amoureux viennent pour accrocher un cadenas et après ils jettent la clé dans la Ljubljanica. C’est pour prouver que leur fidélité est forte comme le métal, je pense, et que rien ne peut la casser. C’est beau et c’est effrayant aussi. Je n’ai pas d’amoureuse, mais je crois que je n’ai pas envie d’enfermer nous avec un cadenas.

– Oui, c’est un symbole ambivalent. À Paris, le pont des Arts accueillait aussi les cadenas de milliers d’amoureux depuis des années, mais sous le poids de cette ferraille, le pont menaçait de s’écrouler, alors il a fallu tout enlever. À la meuleuse électrique.

– Dad ! mon cœur saigne. J’espère que ça n’a pas eu d’effet sur les couples qui étaient encore unis !

– L’histoire ne le dit pas. Ils ont depuis installé des panneaux de verre sur lesquels on ne peut rien accrocher.

– Oui, oui, je connais le pont des Arts. C’est où Nakamura à traverser pour l’ouverture des Jeux olympiques avec l’orchestre des militaires. C’était tellement génial ! Vous êtes forts pour les shows, vous les Français. Et ça m’a donné envie de travailler encore plus mon français car je n’avais pas tout compris aux paroles de la chanson. Notre pont ici est une construction moderne et un artiste a posé dessus des sculptures bizarres, enfin, elles sont belles et aussi monstrueuses. Il y a une qui ressemble beaucoup au vodyanoy, vous vous rappelez, le génie de l’eau qui a emporté Urska.

– Oui bien sûr, la copine de Preseren qui devrait nous bercer cette nuit. Mais dis-moi, Janek, pourquoi s’appelle-t-il le pont des Bouchers, ne me dis pas que c’est lié aux amoureux !

– Non, non, c’est moins tragique que ça, et moins romantique aussi, c’est parce qu’il va aux boucheries du marché, de l’autre côté du pont, c’est tout !

– Bon, c’est un peu décevant, mais rassurant en même temps.

– Vous voyez, je disais ça, ce pont est plein de contradictions. Allez, vous devez partir maintenant ou vous serez en retard. Au fait, vous avez parlé de visiter Metelkova mesto, c’est mon lieu préféré, car c’est plus qu’un endroit, mon conseil c’est, allez plus tard, en début du soir, car dans l’après-midi, on ne voit rien de spécial, la plupart des bars et des théâtres sont fermés et les artistes travaillent ou font la sieste. Là-bas, c’est pas un musée avec des statues, c’est des Slovènes vivants qui habitent et travaillent et font la fête pour de vrai !

*****

L’attaché accueillit. Swann et Nov saluaient.

– Cher Swann, toujours un plaisir de te voir. Bonjour jeune homme. Vous avez fait bon voyage ? Tu m’excuseras, je ne vais pas avoir beaucoup de temps pour vous.

– Bonjour François. Nov, mon fils. Je te rassure, c’est juste une rapide visite de courtoisie, je ne reste que vingt-quatre heures.

– En tout état de cause, Ljubljana est une petite bourgade, on en a vite fait le tour. Alors, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Quel est votre programme ? Si tu veux quelques conseils, n’hésite surtout pas.

– Je dois rencontrer Ivo Svit qui monte une adaptation contemporaine de la traduction du Voyage autour de ma chambre, le dernier prix Nodier. Ensuite je voudrais passer voir Karl Le François à l’Institut pour connaître un peu son programme et son fonctionnement.

– Mais explique-moi, tu es en mission, tu as été mandaté par le quai d’Orsay ? Parce qu’on ne m’a rien dit.

– Non, non, ne t’inquiète pas, je fais du tourisme utile, c’est tout.

– Bon. En tout état de cause, ta spécialité, c’est l’Amérique du Sud. Tu sais, ils sont spéciaux ici. Et puis, je ne te cache pas que la situation est tendue. L’ambassadeur est à Paris et le conseiller culturel est malade. Très malade. Tu comprends ce que cela signifie ? Définitivement malade. Évidemment, absurdité de l’administration oblige, son poste n’est pas officiellement vacant, donc impossible à pourvoir. Alors, sans en avoir ni le titre ni le salaire, c’est moi, petit attaché, qui dois faire le travail. Bon, humainement, je reconnais que c’est délicat de lui demander s’il est toujours en vie. De toute façon, il ne répond pas au téléphone. Et puis, c’était vraiment la vieille école, il faudrait tout changer. Tu n’es pas d’accord ?

– Écoute, tu me prends au dépourvu, je ne connais pas la situation dans le détail.

– Je vais être franc avec toi, c’est une question de génération. Ne le prends pas mal, mais je pense que vous n’avez pas vu le monde changer, vous restez corsetés par de vieux réflexes. En tout état de cause, la diplomatie n’est plus celle que vous avez connue et pratiquée pendant des années et ça, tu le sais bien.

– Que le monde change, je te l’accorde, pour le reste, je ne sais pas à quoi tu fais précisément allusion.

– Swann, ouvre les yeux ! On n’a pas pris la mesure de l’affaiblissement de la France et surtout, on refuse d'en chercher les causes.

– Et tu les verrais où, les causes ?

– Mais dans l’Europe, bien sûr. Ou plus exactement dans la façon dont on la pense naïvement depuis cinquante ans, en philosophes et en juristes. Attention, je ne suis pas en train de te dire qu’il faut se réarmer, se réindustrialiser, brûler les livres et fermer les théâtres. Tu me connais, je suis un homme de culture et pas un marchand. Je dis simplement qu’il ne faut pas confondre moral et politique, ni littérature et civilisation. Et puis on ne peut partager que ce que l’on possède.

– Je ne suis pas sûr de te comprendre.

– Mais c’est pourtant clair. Regarde à qui l’Europe a profité depuis sa création et regarde qui a payé. Je ne suis pas trumpiste, tu me connais, mais il a raison sur beaucoup de sujets. On donne trop, on ne reçoit pas assez. On va bientôt aller au Portugal ou en Lituanie, non pas pour faire du tourisme, mais pour y trouver du travail. Je ne dis pas ça contre toi, mais les méthodes d’hier ne conviennent pas au monde d’aujourd’hui et encore moins au monde de demain. Il faut passer à une autre diplomatie, peut-être plus transactionnelle, je ne te dis pas de faire payer l’aide au développement, mais au moins la conditionner à un échange.

– Et tu as des idées en tête ?

– Bien sûr ! Je sais que ça ne va pas te plaire, mais il faut arrêter de réduire le soft power à la diplomatie culturelle. Pour être très clair je vais prendre un exemple. Prends le prix Nodier dont tu parlais, il nous coûte beaucoup et ne rapporte absolument rien. Pas sûr que ça n’apporte quoi que ce soit à la Slovénie non plus. Alors pourquoi continuer à financer ce prix de la traduction littéraire ? L’année dernière, il a été attribué à la traduction de l’immonde Vernon Subutex de la pornographe Virginie Despentes par je ne sais plus qui – ils ont tous des noms impossibles à retenir, ces Slovènes. Dis-moi qui a été gagnant dans l’histoire. La France ? les lecteurs slovènes ? la littérature ? Et cette année, c’est le ridicule opuscule qui a fortuitement été remis au goût du jour par le COVID, Voyage autour de ma chambre. Qu’est-ce que ça rapporte à la France ? à la littérature française ? à l’esprit français ? Rien. D’ailleurs, cinq ans plus tard, la traduction slovène arrive alors que le texte français est déjà retombé dans l’oubli, et personne ne s’en plaindra.

– Tu es sévère et injuste.

– Mais pas du tout, et je vais même aller plus loin, c’est la fin de la traduction avec l’IA. La traduction littéraire a peut-être un petit répit, disons cinq ans, peut-être dix, mais bientôt tu pourras demander une traduction des œuvres complètes de Shakespeare, et le travail sera fait en moins d’une heure. Et un travail de grande qualité. C’est irresponsable de ne pas se préparer à ça et continuer à traduire Xavier de Maistre !

– Tu es radical, on en est encore loin et je ne suis pas sûr qu’on s’en rapproche.

– Swann, je te provoque, parce que je t’apprécie, tu le sais. En tout état de cause, on doit se réveiller parce que le fond de ma pensée, c’est que dans cinq ans, on n’aura plus besoin de traducteur et dans dix, on n’aura même plus besoin d’auteur, ni de musicien.

– Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. Tu parles de musique, regarde comment la musique électronique cohabite avec toutes les autres musiques, et notamment la musique classique.

– Et voilà. Tu ne comprends pas. Je ne te parle pas d’exécution, je te parle de composition. Demain, on ne se contentera pas de jouer avec des machines, ce seront les machines qui composeront. Allez, je te l’accorde, on n’y est pas encore. Avec un peu de chance, tu ne verras pas ces mutations. Enfin, ne le prends pas mal, tu vois ce que je veux dire. Tu as quel âge, soixante-trois, soixante-quatre ?

– Non, tu me vieillis, tu vas devoir me supporter dans le réseau pendant quelques années encore.

– Ah ah, j’aime ton humour. Je t’apprécie, Swann, tu le sais bien. Bon, c’est regrettable, mais je vais devoir y aller. Tu vas donc à Metelkova, n’est-ce pas ? Chez les punks assistés… les autonomistes dépendants… la contre-culture subventionnée… j’arrête là, parce que j’ai idée que nous divergeons sur ce point aussi.

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13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 03:33

– Bien, voilà ma proposition de programme, Nov. Nous devons laisser la voiture au parking Kolodvorska parce que tout le centre-ville a été piétonnisé ; tu verras, c’est un régal d’y flâner. Avant, nous allons essayer de trouver un en-cas, on mangera mieux ce soir. Regarde si nous sommes loin de Novel Burek, tu vas goûter le burek – ça se prononce “bou” – c’est une spécialité locale, comme une sorte de rouleau feuilleté garni.

– Alors, Novel Burek… c’est tout droit, juste après KFC, ensuite, le parking, ce sera la troisième à droite.

– Parfait. Tu dois choisir ta garniture. Je te conseille d’éviter la viande, prends fromage ou épinards. On accompagne ça d’un yaourt non sucré, mais tu peux prendre autre chose. Tiens, c’est là. Pourrais-tu me prendre un épinards, s’il te plaît, je t’attends dans la voiture.

– Ça marche, avec un yaourt.

Nov acheta. Swann s’étirait.

– La ville est vraiment petite, tout est près de tout. Du parking nous irons sur la fameuse place Preseren – ça se prononce “Préchéran” – et on appellera un kavalir, parce que ton sac a l’air vraiment lourd. Ce sont des voiturettes électriques qui sont autorisées à circuler dans le centre-ville.

– Quelle orga, Dad, tu vas couler Get your guide ! J’imagine que tu as choisi un hôtel sympa et que tu as repéré les bonnes tables aussi.

– Oui. Pour l’hôtel, c’est le Zlata ladjica, c’est l’ambassade qui me l’a conseillé et pour les restaurants, tu verras.

– Tiens, qu’est-ce que c’est que cette statue ?

– Et voilà, nous sommes déjà place Preseren. Arrêtons-nous pour manger tranquillement. Preseren, c’est leur héros national, un poète romantique comme tu les aimes. Regarde-le bien.

– Bon, d’accord, c’est une sculpture en bronze ; au-dessus, il y a une deuxième sculpture, une femme, à moitié nue et plus petite comme d’habitude, son amoureuse peut-être, et puis il y a les fientes de pigeons qui contrastent bien avec le bronze.

– C’est la muse de la poésie. Mais regarde son regard.

– Pardon ?

– Qu’est-ce qu’il regarde ? Tourne-toi.

– Ah oui, là-bas, de l’autre côté de la place ! Trop fort ! Tu vois tout. Il y a une autre sculpture dans le mur. Encore une femme, elle est à la fenêtre et le regarde. Cette fois, ça doit être son amoureuse.

– Oui, c’est Julija Primic, c’est elle qui a été sa véritable muse.

– Allez, continue, j’attends le pire. Elle s’est suicidée comment ?

– Non, elle ne s’est pas suicidée, mais elle a refusé ses avances, alors en bon poète romantique, il a transformé son dépit amoureux en sonnets, pour le bonheur des amateurs et la fierté des Slovènes. Comme Joyce à Dublin, Preseren a sa journée ici, en Slovénie.

– Intéressant. Dad, regarde, on est à cinq minutes à pied de l’hôtel en longeant la rivière. Je préfère y aller en marchant plutôt qu’en voiturette, mon havresac, comme dit Mam, n’est pas si lourd.

– Tu as raison. Que cette ville est agréable à vivre ! Et quel temps magnifique, pas un seul nuage.

*****

Eh ben si monsieur Je-vois-tout, mais faudrait un peu lever le nez pour me voir, dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui tu es, je dis ça, mais en fait, c’est parce que je suis jaloux, j’aimerais bien voir ce qu’il voit, question de point de vue, c’est quand même très intéressant cette idée de point de vue, c’est Swann qui en parle tout le temps, oui intéressant et frustrant aussi – tiens ! voilà que je me mets à ressentir comme les humains, mauvaise nouvelle ! –, frustrant parce que je me sens comme condamné à voir et penser comme un nuage, de mon point de vue, de là-haut, ce qui fait quand même un point très éloigné et une vue très imprécise, voilà, j’aimerais bien me rapprocher, voir le monde de face ou de dos, mais pas seulement de haut, voir des nuques et pas seulement des crânes ou des parapluies ou des toits, perdre de la hauteur pour mieux voir, et surtout j’aimerais voir leur regard, les voir regarder, bref, j’aimerais voir comme un humain, est-ce qu’ils savent seulement la chance qu’ils ont de voir des nuques, eux qui ne rêvent que de voler, remarque si je suis honnête je dois avouer que je ne les ai jamais entendu dire, j’aimerais voler comme un nuage, non, c’est toujours comme un oiseau qu’ils aimeraient voler, les humains, et même presque toujours comme un aigle, pas comme un pigeon qui fiente ou comme un moineau qui piaille, non, c’est toujours comme un aigle, ils sont comme ça les humains, ils nous trouvent beaux, les nuages, mais comme un décor et jamais ils ne disent, j’aimerais être un nuage, d’ailleurs, ils ont raison parce qu’un nuage, ça n’est pas, mais de ça, j’en ai déjà parlé

*****

– Bonjour, bienvenue à Ljubljana, bienvenue au Zlata ladjica. Vous êtes des Français ?

– Oui, bonjour.

– Je m’appelle Janek, je vais vous montrer la chambre. Elles ont des noms, les chambres, pas des numéros. La vôtre, c’est Povodni moz, disons, “l’Homme de l’eau”, vous allez bien aimer. Ça vient d’un poème de France Preseren, vous connaissez ?

– Ah oui, la statue sur la place qui regarde son amoureuse coincée dans le mur ?

– Oui, oui, bravo, c’est lui. C’est notre héros national, c’est lui qui a composé Zdravljica, l’hymne national, on en est très fiers. « Živé naj vsi narodi, ki hrepené dočakat' dan, Que vivent tous les peuples qui aspirent à voir le jour … ne vrag, le sosed bo mejak!, pas un ennemi, mais un voisin sera notre frontalier ! » C'est fort, non ?

– C’est sûr que ça change de notre chant, « qu’un sang impur abreuve nos sillons ».

– C’est vrai, ça parle de paix, de liberté et de fraternité. Et puis il a écrit ça à une époque où on n’était pas un pays, c’est un des premiers à rêver d’une Slovénie libre, ça c’est important pour nous. Il a quand même fallu attendre 1992 pour qu’on devienne un État indépendant. Suivez-moi, je vous accompagne.

– Donc, “l’Homme de l’eau”, ça raconte quoi ?

– Ah oui. C’est l’histoire de “l’Homme de l’eau” et de Urska, c’est une histoire d’amour malheureux.

– Ben voyons, comme c’est original !

– “Il n’y a pas d’amour heureux”, c’est votre poète Aragon qui le dit, pas moi. Enfin, Preseren doit sûrement être d’accord avec lui. Donc, je vous raconte. Une très belle jeune Slovène attend à un bal. C’est Urska, elle refuse à toutes les demandes pour danser parce qu’elles pensent les garçons ne sont pas assez beaux pour elle. À la fin du bal, il vient un homme plus beau qui l’invite, alors elle accepte, mais c’était un vodyanoy, c’est comme un mauvais esprit de l’eau qui peut faire des métamorphoses pour tromper les humains et les emmener au fond de la rivière. Alors ils dansent et tournent de plus en plus vite. Elle, elle dit, stop, c’est trop vite, mais c’est trop tard, ils tournent encore et ils disparaissent dans un tourbillon et plus personne ne vit jamais Urska encore. Tous les enfants connaissent par cœur les poèmes de Preseren : “valovi šumeči te, Urš’ka, želé, le urno, le urno obrni peté!, les eaux assourdissantes t’attendent, Urska, allez, vite, plus vite, tourne les talons”. “le urno, le urno obrni peté!

– Sympa comme conte pour enfants, je pense qu’on va bien dormir.

– Ah ah, oui, en plus ça s’est passé juste là, un peu plus haut sur la Ljubljanica. Il y a des nuits où certains clients entendent Urska, parfois elle chante, parfois elle pleure, mais toujours ça réveille. Si elle vous réveille, je vous changerai de chambre. Ma préférée, c’est Goljufevi peki, “les Boulangers qui trichent”.

– Et ça raconte quoi ?

– Au Moyen-âge, le prix du pain était fixé et quand le prix des céréales augmentait, alors des boulangers malhonnêtes pratiquaient déjà la shrinkflation, vous connaissez ? Même prix, mais pas même poids. Ceux qui étaient déclarés coupables étaient jetés dans la Ljubljanica.

– Dis donc, ça doit en faire du monde au fond de la rivière.

– Oui et eux, ils étaient jetés du pont des Cordonniers, juste en face de l’hôtel.

– Dis-moi, Janek, tu parles remarquablement bien le français.

– Ah, merci Monsieur. En fait, je suis étudiant, ici c’est un travail pour aider à la maison, je suis seul avec ma mère et ma grand-mère. Je veux devenir professeur de français. Mon grand-père maternel était français. J’ai encore des cousins en France, à Nice, j’aimerais y aller.

– Je comprends mieux.

– Mais vous savez, Monsieur, les Slovènes sont doués en langues. En fait ils n’ont pas le choix, mais c’est bien comme ça. Dans les restaurants ou les magasins, vous verrez, tout le monde parle anglais et aussi allemand ou français ou italien, surtout les jeunes. Bon, je vous laisse vous installer, si vous avez besoin de moi, vous faites le 10.

*****

– Parfait, nous avons le temps de prendre une douche et de nous reposer un peu, vers 14h30 nous irons à l’ambassade, c’est à deux pas.

Swan lisait. Nov écrivit.

Ljubljana, hôtel Zlata. Jour 1, 13h30.

Retour à Moby-Dick, j’en étais au chapitre 23, “Terre sous le vent”. J’adore ce chapitre, je ne comprends pas tout et je crois que je ne suis pas complètement d’accord, mais j’aime vraiment comment c’est dit. En plus, je ne sais pas pourquoi mais ça me fait penser à Diego. L’idée générale c’est qu’en mer, c’est dangereux et même mortel, mais la vie y est vraie et forte, à l’inverse, à terre, c’est plus sûr, mais on s’ennuie et on ment. Enfin, un truc comme ça. Je cite quelques passages. “Mais, comme loin de toute terre seulement, demeure la vérité la plus haute, sans rivages, et comme Dieu illimitée, mieux vaut périr dans cet infini hanté de clameurs, que d’échouer honteusement à la sécurité de la terre sous le vent !” Je trouve ça bien écrit, mais je le dis franchement, si je comprends bien Melville, ce n’est pas ma philosophie à moi, enfin, philosophie, je me comprends. La suite, je la trouve moins intéressante. Chapitres 24 et 25, “Le plaideur” et “Post-scriptum”, il défend la pêche à la baleine que l’on accuse d’être une tuerie. C’est vrai que c’est une boucherie, mais il y a d’autres “bouchers” comme les militaires qui font pire et à qui on donne des médailles (c’est lui qui le dit, pas moi). Je tourne les pages pour voir la suite, on va avoir droit à la présentation des officiers Starbuck et Stubb et enfin, ouf il était temps, chapitre 28, du capitaine Achab avec son “visage de crucifié”.

– Dad, écoute. C’est Ismaël, il défend la chasse à la baleine qu’on accuse d’être un carnage, il reconnaît que c’est une boucherie, mais il dit que ce n’est rien à côté de la guerre. « Quel pont visqueux et en désordre d’un baleinier est comparable au charnier répugnant de ces champs de bataille dont tant de soldats reviennent pour boire aux applaudissements de toutes ces dames ? » Nous sommes des bouchers, c’est vrai, mais on n’est pas les seuls et nous, on ne se fait pas décorer et pourtant, on est utiles. Pour la pêche à la baleine, heureusement, c’est en train de changer, mais pour la guerre, les charniers, la boucherie, tu crois que ça change ?

– Ça me fait penser au “boucher de Boutcha”.

– Oui, ça me dit quelque chose, rappelle-moi…

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6 février 2026 5 06 /02 /février /2026 03:02

– Bonjour mon Duo préféré… Oh ! mais qu’est-ce qu’on écoute ! Je reconnais cette musique “planante” comme on disait joliment à l’époque !

– Ah ah, tu as l’oreille fine, Mam ! C’est Jean-Mi.

– Est-ce que cela te rappellerait quelque chose, Chérie ?

– Et comment ! Place de la Concorde, 14 juillet 1979. Jarre nous a enchantés, mais c’est toi, mon Swann, qui as été le grand musicien de la nuit.

– Oui, enfin, j’ai plutôt suivi, c’est toi qui donnais la cadence.

– Comment ça, petit coquin, j’étais une jeune exilée innocente et toi, tu m’as pris sous ton aile et dans tes bras pour me jouer une délicieuse partition.

– Euh… non, d’abord, toi, tu m’as pris la main et…

– Ah ah, vous me faites trop rire tous les deux ! Comment tu disais déjà, Dad ? “Le télescopage des mémoires”. Et bam ! feu d’artifice pour conclure. Dommage pour la vérité historique, on ne saura jamais ce qu’il s’est vraiment passé, il n’y a ni témoins ni documents. Après tout, on s’en fout, hein Dad, les récits uniques sont toujours suspects !

– Aïe, me voilà cernée par deux perspectivistes ! Mais vous avez sans doute raison. Alors, où en êtes-vous ? Avez-vous passé le Karst ?

– Oui, nous sommes à trente minutes à peine de Ljubljana. Tu devais nous envoyer un audio, non ?

– Oui, je vous ai trouvé un petit extrait du Mio Carso de Scipio Slataper. Il existe une traduction de Benjamin Crémieux, Mon frère le Carso, elle date un peu, mais c’est bien que les lecteurs français aient accès à ce beau texte. Allez, après le cours d’histoire, un peu de poésie.

– Dad a commencé à m’expliquer pour les massacres des foibe.

– Oui ! Quelle horreur ! Mais attention à l’anachronisme, Chéri, Slataper meurt en 1915, il n’a connu pas connu le fascisme de Mussolini ni Tito. Si tu veux avoir un point de vue littéraire sur cette période douloureuse et honteuse, il te faudrait lire Boris Pahor, un immense auteur, un Slovène de Trieste. Il était italien, mais il a toujours écrit en slovène.

– Bien sûr, Boris Pahor. On ira voir son immense statue au parc Tivoli. Quel parcours ! Il aura connu et vécu toutes les atrocités du siècle dernier, le nationalisme haineux des fascistes quand il était enfant, puis la barbarie nazie, la déportation, les camps de concentration et finalement le harcèlement de la police secrète yougoslave pendant plus de trente ans.

– Oui, quel parcours et quelle œuvre ! Il n’a cessé de condamner tous les totalitarismes, y compris la dictature yougoslave. Il est la mémoire slovène du vingtième siècle. Sa vie est en soi un cours d’histoire et comme il a vécu plus de cent ans, on est presque sur l’histoire longue avec lui.

– Merci Mam, je note son nom, mais ce sera pour plus tard, en plus pour le moment, je cherche plutôt des trucs plus récents qui motivent et qui donnent envie.

– Bien sûr, je comprends, je crains néanmoins qu’on n’en ait pas fini encore avec le totalitarisme et le nationalisme haineux, mais c’est ton père le spécialiste et je sais qu’il te dira que nous sommes dans le creux de la vague et qu’au loin, quand on a les yeux clairs et le cœur pur, on voit un peu de lumière. Ça tombe bien, je vous ai choisi des extraits lumineux.

– Chouette, j’avais peur que ce soit dark et plombant.

– Non, non, c’est lyrique et plein d’allant. J’ai évité les passages sur Gioietta – quel joli surnom !

– Gioietta, c’était qui ?

– Son amoureuse.

– Ah, très bien !

– Elle s’est suicidée à vingt ans.

– Non ! C’est pas vrai ! Mam, ça commençait bien. C’est à croire qu’il faut être malheureux ou malade ou victime des pires monstruosités pour être un écrivain.

– Oui, tu as raison, cela ressortit à du romantisme de gare cette idée qu’il faut avoir souffert pour écrire. Si tu lis Slataper, tu comprendras vite que ce n’est ni anecdotique, ni biographique, ni même géographique. Tout vient de la chair et du calcaire, mais pour s’en échapper et s’élancer avec fougue jusqu’à la frontière des mots.

– Tu veux dire qu’il s’est guéri en écrivant des poésies.

– La littérature n’est pas une thérapie, elle ne guérit pas, elle prend soin, et ce dont il s’agit n’a rien à voir avec la dépression ou le cancer, c’est plutôt le mal de l’absence. Les mots prennent soin de ce qui est négligé.

– Tiens l’absence… ça me rappelle Alomè. Je pense qu’elle serait d’accord.

– Je partage ton idée, Nadja, mais j’élargirais à la culture en général. La culture est une grande santé, un élan de vie, comme un printemps à partager.

– Bon les intellos, moi aussi j’ai une info à partager. On arrive dans quinze minutes, donc l’audio, c’est maintenant ou jamais.

– Très bien. Deux tout petits extraits. Gioietta a écrit à Scipio, avant de se tirer une balle dans la tête…

– Mam ! S’il te plaît ! Évite les détails, va directement au… printemps à partager, porfa.

– D’accord. De toute façon, on a très peu de détails, peut-être s’est-elle pendue, d’ailleurs. Dans une dernière lettre, elle lui demande de ne pas rester triste et de transformer sa douleur en écriture. C’est ce qu’il fait. « Ah anima amata, è nato oggi nel mondo un poeta; e t'attende. È nato un poeta che ama le belle creature della terra perchè egli deve ridare puro il loro torbido pensiero, come acqua succhiata dal sole. Ah ! âme aimée, il est né aujourd’hui dans le monde un poète, et il t’attend. Il est né un poète qui aime les belles créatures de la terre parce qu’il doit rendre pure leur pensée trouble, comme une eau aspirée par le soleil. »

– Rendre pures des pensées troubles, mouais, ça se tient !

– Allez, mes deux trésors, je vous confie à Scipio, je vous ai mis un peu d’italien. À demain si vous avez un moment.

– … ta luego, Mam !

Swan écoutait. Nov écouta aussi.

« Salto e sbalzo verso il lembo aperto di cielo. Sotto il sole lampeggia e rutila in fondo il dolce ricordo. Dove vado? Lontana è la patria, e il nido disfatto. Je bondis et rebondis vers la frange ouverte du ciel. Sous le soleil brille et rutile dans la profondeur le doux souvenir. Où vais-je ? Lointaine est la patrie et le nid, défait. Mais le vent passe avec moi, désirant, au-delà de la marge rocailleuse du Karst, je suis au-dessus de la mer, la longue route du vent et du soleil. Je suis né dans la grande plaine où le vent court à travers les herbes hautes, s’humectant les lèvres comme un jeune faon, et je le poursuivais les mains bras tendus, et je surgissais, le visage brûlant, dans le ciel. Lontana è la patria; ma il mare luccica di sole, e infinito è il mondo di là del mare. Lointaine est la patrie ; mais la mer scintille au soleil, et infini est le monde au-delà de la mer.

*****

– Bon, nous avons tout notre temps, je viens de recevoir un nouveau message de François de Luche, enfin de sa collaboratrice, qui a encore décalé notre rendez-vous à quinze heures dix. Il voudrait me faire comprendre que je le dérange, il ne s’y prendrait pas autrement. On va passer d’abord à l’hôtel. Si tu veux, je termine l’histoire des foibe.

– D’accord. Je crois que je préfère l’histoire à la poésie, j’ai l’impression d’apprendre plus de choses. Je sais pas, des trucs comme “lointaine est la patrie et le nid est défait”, ça ne me parle vraiment pas, en plus, je ne voudrais pas dire, mais jeune faon, c'est un pléonasme. En fait, je voulais savoir, pour les foibe, c’est qui les coupables ?

– Chacun leur tour, des groupes ont procédé aux mêmes massacres. L’être humain manque d’imagination mais pas de cruauté. Dans les années vingt, ce sont les fascistes italiens qui traquaient les minorités, tu te souviens, on en a déjà parlé, c’est d’ailleurs à cette époque que Joyce et sa famille quittent Trieste, c’est l’époque aussi où on oblige les Slovènes à parler italien, comme Boris Pahor, et ceux qui résistaient étaient emprisonnés ou jetés dans ces failles du Karst.  Vingt ans plus tard, les Italiens seront du côté des victimes, des militaires et des civils seront massacrés.

– Par qui ?

– Les nazis ont accusé les communistes yougoslaves et les titistes ont accusé les Allemands. Il est probable que tout le monde s’y soit mis.

– Donc cette fois, ce seraient les Italiens, les victimes, ce qui explique le mémorial de Basovizza.

– En effet, ce à quoi certains rétorquent que cette victimisation, qui remonte à l’époque Berlusconi et que Georgia Meloni a reprise, viserait aussi à faire oublier ou minimiser les atrocités commises par le régime fasciste tout en assimilant les communistes yougoslaves à des nazis, tu comprends ? Inversement, la gauche italienne et certains Slovènes ont tendance à relativiser ces événements par solidarité idéologique avec les partisans communistes yougoslaves.

– Pas simple ! Et toi, tu en penses quoi ?

– Moi, je me méfie des cyclopes et de leur récit unique, je pense même que deux yeux, c’est insuffisant pour voir le réel…

– Ah, le prisme ! Alors comment on peut faire ?

– Il faut repenser le réel d’abord, repenser le regard ensuite.

– Vas-y ?

– C’est la somme des regards qui constituent la réalité, pour autant que l’on puisse additionner des perceptions, des idées, des souvenirs, des haines, des espoirs. Pendant que ta mère se passionnait pour Proust, en khâgne, je découvrais moi, la phénoménologie de Husserl.

– Quel rapport ? Je n’ai jamais entendu ce nom.

– Peu importe les noms, mais l’idée est lumineuse. Elle est très simple et je l’ai appliquée depuis dans ma vie professionnelle comme dans ma vie personnelle : c’est l’intersubjectivité qui est constitutive de l’objectivité du monde, pour le dire d’une façon ramassée.

– Traduction ?

– Prends l’exemple d’une maison. L’objet maison n’existe pas en soi, parce qu’il n’existe pour personne, il résulte de l’échange des points de vue. Nous sommes tous autour d’elle à la regarder et à en voir une partie. Certains, de face, voient l’entrée, d’autres, de derrière, voient le jardin, certains, sur le côté, voient un mur aveugle, et cetera. Tu peux continuer comme ça, et même imaginer ce que verrait un nuage à la verticale.

– Donc, il y en a qui voient mieux que d’autres.

– Admettons, mais personne ne voit toute la maison. D’ailleurs “toute la maison”, c’est une formule, mais ça n’a pas de réalité, ça ne peut exister qu’à l’horizon de la somme de tous les discours sur la maison.

– Oui mais si tu vois le mur aveugle, tu es plus mal placé que celui qui voit la maison de face.

– Sauf si tu viens pour acheter la maison, ça peut être essentiel de savoir que du côté de la rue passante et bruyante, il y a un mur aveugle qui isole. Mais il faut compliquer encore un peu. Mets trois personnes du côté de l’arrière de la maison. Une mamie jardinière qui voit tout de suite où elle installera le potager, un adolescent qui voit des murs très hauts et aucun moyen de rentrer en douce le samedi soir, un enfant qui a repéré les meilleures cachettes…

– J’ai compris. Leur point de vue est différent mais il est vrai pour eux…

– … et il devient faux s’ils l’imposent aux autres comme discours unique.

– Alors comment faire l’addition de ces points de vue ?

– Eh bien, c’est ça l’intersubjectivité et ça passe par le dialogue.

– En fait, je crois que je préfère la philosophie à l’histoire, surtout le truc de la maison. Mais quand même, là, j’ai la tête qui va exploser. Heureusement on arrive.

– Oui et cette petite ville charmante est l’endroit idéal pour se reposer un peu les yeux et l’esprit. Nous sommes à l’hôtel Zlata ladjica, c’est à cinq minutes de l’ambassade, on a une jolie vue sur la Ljubljanica, mais c’est dans la zone piétonne, il faut garer la voiture. On pourrait y aller à pied mais on va appeler un kavalir.

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30 janvier 2026 5 30 /01 /janvier /2026 03:36

Swann conduisit. Nov introduisait.

– En roulant tranquillement, nous arriverons en une heure et demie. Tu verras, les paysages sont fascinants, bon, c’est aussi très chargé historiquement. Qu’est-ce que tu me fais écouter ?

– Comme prévu, je te fais une petite introduction à Fakear. Tout le monde prononce comme un fakir, en fait, c’est comme en anglais, fake ear, oreille fausse, je ne sais pas pourquoi, parce que c’est un sacré musicien. Là, on écoute le morceau qui l’a lancé il y a une dizaine d’années, la Lune rousse. Alors, je ne vais pas faire d’analyse comme Mam, moi, je suis plus juste à écouter.

– C’est parfait. J’aime bien cette voix de synthèse et le motif répétitif, c’est coloré et parfumé, on a l’impression de déambuler dans les allées labyrinthiques d’un marché de Delhi. Excuse mon commentaire sûrement déplacé, mais je trouve ça très musical pour de la musique électronique. Je devrais en écouter plus, parce que ma culture est plutôt réduite. Et pas très à jour.

– Des noms !

– Par exemple, mon dernier concert de musique électronique remonte au 14 juillet 1979, c’était Jean-Michel Jarre sur la place de la Concorde.

– Ah oui, j’ai déjà entendu cette histoire, mais vas-y raconte encore.

– Heureusement, comme c’était le 190e anniversaire de la Révolution, Giscard avait décidé d’organiser le défilé militaire de la République à la Bastille, ça a donc libéré la place de la Concorde et ça a permis d’accueillir un million de personnes.

– OK mais vous deux ?

– On était allés fêter notre BAC avec Nadja et des amis. On n’était pas encore officiellement ensemble, mais…

– … mais le Jean-Mi, il vous a un peu rapprochés.

– En effet, notre relation a pris un nouveau tour.

– Ah ah ! Je traduis : tu l’as pécho.

– Ah non non, pas du tout ! Je ne suis à l’initiative de rien, j’étais un provincial lyonnais timide et un peu nigaud quant à la chose sentimentale…

– “un peu nigaud quant à la chose sentimentale”… Dad, comment tu parles !

– Tu vois ce que je veux dire. Elle était parisienne depuis trois ans, très libre, très chaleureuse, très tactile et elle a pris les choses en main.

– J’adore cette histoire, à chaque fois elle est un peu différente.

– Ça a été un événement incroyable, on en a parlé dans le monde entier. Ils avaient posé une sorte de gélatine colorée sur les réverbères pour donner une teinte bleue ou rouge. C’était un spectacle total, l'un des premiers son et lumière de l’histoire, avec un magnifique feu d’artifice à minuit.

– Ah ah le feu d’artifice !

– Ne va pas te méprendre, c’est resté très bon enfant, disons un feu d’artifice émotionnel. Il paraît qu’il y a eu sept accouchements pendant le concert.

– Ça doit être vrai. Il y a même un groupe Facebook des bébés Jarre, ceux qui sont nés en avril 1980.

– Ah ah, je ne savais pas. Quelle drôle d’idée ! Pour nous, 1980 a été moins festif. Je peux t’assurer que pendant nos deux années de prépa, on n’a pas écouté beaucoup de musique et on ne parlait pas de bébé. Pour moi, 1980, c’était le début de la révolution conservatrice avec l’arrivée au pouvoir de Reagan et Margaret Thatcher et puis la mort de Rolland Barthes renversé par une voiture alors qu’il allait au Collège de France.

– Ah ? Et autrement, plus tard, quand tu es remonté à la surface, tu as écouté quoi ?

– Ta mère, évidemment, avait une culture musicale phénoménale, classique, rock, jazz, mais avec un manque justement, en musique électronique. J’ai découvert Chostakovitch et je lui ai fait découvrir les Daft Punk.

– Pas mal pour un début. Tiens écoute ça, c’est le Nausicaa de Fakear.

– Oh, j’aime beaucoup aussi. J’ai du mal à voir le rapport avec Ulysse naufragé, recueilli et soigné par Nausicaa. Je vois plutôt du mouvement, comme avec le premier morceau, un bel élan plein de désir, sans nostalgie mais sans acharnement non plus. Tu crois qu’il pensait à Homère ou à Joyce en composant ça ?

– Je crois qu’il pensait surtout au manga de Miyazaki, Nausicaä de la vallée du vent.

– Ah d’accord. Miyazaki, oui, on a vu ensemble plusieurs de ses magnifiques dessins animés.

– Alors, pour Nausicaä, si je me souviens bien, il n’y a pas de rapport avec Homère, mais je connais mal. Je veux dire Homère. C’est vrai ce que tu dis, ça donne envie de… je sais pas quoi, mais ça donne envie. Après je te ferai écouter un de ses tout derniers morceaux, ça s’appelle Prism. On est où là ?

– On passe devant Basovizza. C’est un lieu de mémoire qui a été aménagé pour rappeler les massacres d’Italiens perpétrés par les titistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Outch! Sans transition… C’était qui les titistes ?

– C’étaient les hommes de celui qui deviendra le maréchal Tito, des résistants communistes qui ont réussi à triompher des forces de l’Axe et à restaurer la Yougoslavie.

– Ouh là, Dad, tu vas trop vite ! Je n’ose pas te dire à quoi ça me fait penser Axe… parce que ça sent pas bon ! Tu ne pourrais pas me faire un petit topo rapide sur les événements. Sans trop rentrer dans les détails. Attends, je mets un peu de Jean-Mi, le cours d’histoire passera mieux.

– Je vais essayer, mais l’histoire ne tient pas toujours sur un post-it, d’autant que celle des massacres des foibe fait encore polémique. D’ailleurs, j’ai lu que le site de Basovizza avait été vandalisé il y a quelques mois à peine. Les mémoires se télescopent et les récits uniques et unanimes sont toujours suspects. Quant aux mémoriaux, on se demande si parfois, ils ne gardent pas les plaies ouvertes.

– Et Axe dans tout ça ?

– Pardon, il faut revenir un peu en arrière. C’est une période terrible qui prolonge les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale. Les forces de l’Axe, donc, c’étaient les pays opposés aux Alliés, principalement l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini ; elles avaient envahi, démembré et occupé la Yougoslavie. Tito, du côté yougoslave, et surtout ses “Partisans”, ont résisté pendant plus de quatre ans et ont fini par triompher.

– Et il est devenu un héros national !

– La figure de Tito est aussi très contrastée. À Ljubljana, tu verras, l’avenue de la Slovénie est l’ancienne rue Tito. Elle avait été renommée rue Tito, mais la justice a annulé cette décision. Tito a ses détracteurs et ses admirateurs. Il a probablement eu un comportement courageux pendant la résistance et il a été un très fin stratège politique, mais il commence son “règne” par des élections truquées et l’assassinat de ses opposants. Après la réunification du pays, il va s’assurer le monopole du pouvoir et se proclamer Président à vie pour gouverner en autocrate jusqu’à sa mort en 1980.

– Ah… héros ou dictateur, alors ?

– Les deux, mon Maréchal. Il va donner à son pays une dimension internationale. Il parle de socialisme, mais c’est finalement le credo communiste qu’il suit. Je simplifie, il choisit l’égalité aux dépens de la liberté. Encore que c’était sans doute le seul pays communiste où l’on pouvait écouter du rock, porter des jeans et passer librement la frontière. Pour l’égalité, il s’agissait de l’égalité entre les autres, car lui vivait comme un nabab, dans l’opulence et le faste. Yacht, domaine viticole, palais… et évidemment, culte de la personnalité, il adorait s’entourer de stars occidentales. Il aurait eu une aventure avec l’actrice préférée de ta mère, Sophia Loren. Nadja a toujours contesté ces “ragots”, je pense qu’elle a raison.

– C’est sûr que sur un CV d’actrice, ça la fout mal ! Et après sa mort ?

– Après, non sans douleurs malheureusement, la Yougoslavie s’est progressivement décomposée, les six républiques qui la composaient ont accédé à l’indépendance, à commencer par la Slovénie, au début des années 90.

– C’est ça la guerre des Balkans ?

– Oui, les guerres, il faudrait dire. À chaque fois, ça s’est terminé par un accord de paix et la reconnaissance officielle d’un nouvel État, mais à quel prix ! Massacres de masse, viols organisés, nettoyage ethnique… Je ne sais pas s’il y a des guerres justes et des guerres propres, mais celles-là ont été immondes.

– C’était il n’y a pas si longtemps. Je me trompe peut-être, mais ça a l’air de s’être calmé.

– Oui, c’est encore ce que j’appelle le momentum européen. Ces nouvelles nations intègrent progressivement l’Union européenne. C’est en marche…

– Toi tu préfères toujours regarder devant, je comprends quand tu dis que certains gardent les plaies ouvertes avec leur lieu de mémoire.

– C’est compliqué, il y a bien sûr ce devoir de mémoire, on pourrait en parler longuement, mais il y a autre chose de très curieux, c’est ce qu’on appelle la “yougonostalgie”, certains regrettent l’époque de Tito, l’âge d’or du socialisme, et ils sont assez nombreux, et parfois même plutôt jeunes.

– Qu’est-ce qu’ils regrettent ?

– Ce que le capitalisme a de plus en plus de mal à assurer, le plein emploi, les soins gratuits, l’éducation accessible à tous, la sécurité, la civilité. Tu verras beaucoup de ces nostalgiques à Belgrade et à Zagreb, mais même à Ljubljana. Deux choses reviennent systématiquement. D’abord, malgré un progrès incontestable, c’est la disparition d’une certaine solidarité, laminée par le rouleau compresseur de l’individualisme.

– Mouais, j’ai l’impression que ce n’est pas spécifique aux anciens pays socialistes ? Et la deuxième chose ?

– Leur passeport.

– Hein ?

– Avec un passeport yougoslave, on pouvait voyager presque partout dans le monde sans visa. Au marché noir, c’était sans doute celui qui se vendait le plus cher, juste derrière le suisse. C’était grâce au génie politique de Tito qui disait à Churchill et à l’Ouest, ne vous inquiétez pas, on est socialistes, mais on n’est pas comme eux, les communistes et à Staline et à l’Est, il disait, ne vous inquiétez pas, on fréquente l’Ouest, mais on n’est pas comme eux, les capitalistes.

– Un précurseur du “en même temps” alors.

– Ou du “ni ni”. À l’époque, il parlait de non-alignement.

– Et toi, tu en penses quoi ?

– Comme le morceau de Fakear, l’histoire est un prisme à travers lequel chaque groupe humain croit regarder le réel qui aurait une vérité et une unité, alors qu’il est composé de la somme d’histoires partielles et partiales. Parfois, les mémoires s’entremêlent, parfois elles s’opposent, parfois elles se superposent.

– Je ne suis pas sûr de te suivre, Dad, tu n’as pas un exemple.

– Regarde la foiba de Basovizza, qui d’ailleurs est un puits de mine de charbon, pas une faille, les vrais foibe sont plus loin.

– Je n’ai toujours pas compris qui jetait qui dans ses failles ?

– C’est là que les mémoires s’embrouillent et que l’histoire est parfois récupérée pour justifier une idéologie… Ah ! téléphone…

Swann raisonnait. Nadja résonna.

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 03:11

– Voici comment se termine l’épisode du Cyclope. Bloom sort du pub et fiche le camp en catastrophe, manquant de se faire étriper par le molosse du Citoyen et assommer par la boîte de biscuits en fer blanc, et alors…

– Et alors ?

– … alors, après le récit d’un cataclysme sismique plus ou moins lié à la scène (de degré cinq sur l’échelle de Mercalli, tout de même !), on change d’ambiance. Une grande lumière descend sur eux tous, on assiste à l’Ascension de ben Bloom Elie. “And they beheld the chariot wherein He stood ascend to heaven. And they beheld Him in the chariot, clothed upon in the glory of the brightness, having raiment as of the sun, fair as the moon and terrible that for awe they durst not look upon Him. Et ils virent le char dans lequel Il se dressait monter au paradis. Et ils Le virent dans le char, habillé dans la gloire de la lumière, rayonnant comme le soleil, clair comme la lune et si terrible que dans leur effroi, ils n’osaient lever le regard sur Lui. And they beheld Him even Him, ben Bloom Elijah, amid clouds of angels ascend to the glory of the brightness… Et ils le virent Lui, Lui en personne, ben Bloom Élie, au sein d’une nuée d’anges, s’élevant dans la gloire de la lumière…” Et Joyce termine avec ce détail, parce que le lyrisme théologique n’interdit pas la précision géométrique, “at an angle of fortyfive degrees, avec un angle de quarante-cinq degrés”.

– Ah ah, j’avais oublié le détail. Mais dis-moi, jouer avec Homère, c’est une chose, parodier la Bible, c’en est une autre, ça a dû choquer diablement.

– Certes, et cela n’a pas arrangé ses problèmes de censure. Le personnage du Citoyen concentre tous les vices et les excès des nationalistes catholiques de l’époque. Il y a quelque chose de rabelaisien chez ce géant irlandais, mais version détestable, il est raciste, antisémite, violent, alcoolique, sale, borné et, en bon cyclope, il n’a jamais qu’un seul point de vue ; tout est toujours radical et unilatéral chez lui. Quant à Bloom, c’est la première fois qu’on le voit vraiment s’énerver et en venir presque aux mains dans une scène épique et grotesque. On rit, mais certains propos sont odieusement antisémites.

– Dis-moi, Nadja, Joyce n’était pas juif, mais est-ce que son personnage l’est ?

– Leopold Bloom est-il juif ? La question est vraiment intéressante et les commentateurs ne s’accordent pas. Pour ma part, je dirai qu’il est anti-antisémite, ce qui l’anime au plus profond, c’est le refus de toute forme d’intolérance. Si on regarde le texte de près, ça se complique un peu. Plus haut le Citoyen demande à Bloom sa nationalité, il répond qu’il est irlandais et, alors qu’on ne lui demande pas, il ajoute appartenir à une race détestée aujourd’hui encore, une race volée, insultée et persécutée en ce moment même. Il le sait bien, dans son dos, on le traite de sale Juif. Et pourtant, tout laisse à penser qu’il n’est pas juif. Il n’a aucun interdit alimentaire, il ne pratique aucun culte, il ne prie pas et connaît mal la Bible.

– Il fréquente les églises, non ?

– Oui, et il dit s’être converti au catholicisme pour épouser Molly, mais ça ne l’empêche pas de penser du mal des religions en général. Il y a un très bel épisode sur ce sujet, les Lotus-eaters, les Lotophages…

– Ton chapitre préféré, non ?

– Oui ! Comment le sais-tu ? Ce sont des pages pleines de parfums et de concepts qui font tourner la tête. On y lit un passage sur les drogues et les paradis artificiels qui anesthésient le peuple et lui permettent de supporter le réel sans se rebeller, comme les fleurs de lotus chez Homère, faisaient perdre la mémoire et aveulissaient. À côté de l’alcool et des jeux, la religion est un de ces stupéfiants, selon Bloom, stupéfiant efficace et spectaculaire car à Rome, ils ont un sens aigu de la théâtralisation, tout y est pour fasciner et hypnotiser : scénographie, musique, costumes, histoires terrifiantes.

– Ça sent son Marx, non ?

– Peut-être, d’ailleurs Bloom cite Marx comme Juif célèbre, mais il n’est pas certain que Joyce l’ait lu de près et Joyce est un Marx plus drôle et inventif, je trouve. Autre détail d’importance, Bloom n’est pas circoncis. On l’apprend après l’histoire du feu d’artifice sexuel, vous irez vérifier dans quelle circonstance gênante, ça vous parlera plus qu’à moi. Mais au-delà de l’anecdotique, c’est la question de l’identité qui est en jeu. I am a… a what? Je suis un… un quoi ? Vous vous souvenez, le message que Bloom veut laisser à Gerty dans le sable. Je suis un… un franc-maçon, un cocu, un Irlandais, un voyeur, un Juif… Un juif, c’est bien ce que Bloom clame haut et fort dans le pub devant le Citoyen qui envoyait depuis un moment des piques antisémites.

– On a donc la réponse.

– Hum, je pense qu’on ne doit pas le croire sur parole, on ne doit pas le prendre au pied de la lettre. Qu’est-ce que cela signifie, dire que l’on est juif ?

– Ça me fait penser à ce que tu disais de l’Africain, Dad, j’ai l’impression que le Juif n’existe pas.

– En effet, ou alors, s’il “existe”, c’est comme un fantasme dans l’esprit et les mots des antisémites. Ce qui ne les empêche pas de le définir précisément : le Juif est riche et pingre, puissant et manipulateur, très reconnaissable physiquement, il semble même que les chiens l’identifient à l’odeur.

– C’est dégueulasse !

– Oui, c’est immonde et Bloom veut combattre l’injustice plus que défendre une prétendue communauté. Je dirais qu’il devient juif chaque fois que l’on s’attaque aux Juifs, comme il faudrait devenir femme face à chaque misogyne.

– Très intéressant, vraiment merci Chérie pour cette leçon particulière qui donne à penser. Bon, c’est l’heure pour nous de prendre la route tranquillement pour Ljubljana.

– Alors bonne traversée du Karst, mes Amours. Et je n’ai pas oublié que vous m’avez demandé un extrait de Mon Karst de Scipio Slataper. Je vous enverrai un audio.

– Merci, Mam, tu es trop bonne, et moi, je n’ai pas oublié que je dois faire découvrir Fakear à Dad. Ça se mariera sûrement très bien.

*****

– C’est quand même délirant tous ces livres qu’elle a lus, Mam. Et surtout les livres des écrivains italiens, les poètes de la tristesse. Je croyais que c’était une spécialiste de littérature sud-américaine.

– Ta mère a plusieurs spécialités et plusieurs étagères dans sa bibliothèque, mais la littérature italienne, a été une étape importance dans sa vie intellectuelle et, je dois ajouter, pour son équilibre psychologique.

– Vas-y, raconte !

– Tu ne te souviens peut-être pas de son cousin Igor. Ils ont grandi ensemble à Saint-Pétersbourg – qui s’appelait encore Leningrad –, il était un peu amoureux d’elle ; ils étaient inséparables et tout le monde disait qu’ils se marieraient. Quand Nadja a quitté la Russie – elle s’appelait encore Elena –, ça a été un traumatisme pour lui. En fait, il ne s’en est jamais remis. Ça a été une séparation géographique, mais avec le temps, c’est devenu aussi une rupture idéologique. En grandissant, Igor est devenu nationaliste et slavophile et s’est mis à détester viscéralement tout ce qui plaisait à Nadja : les droits de l’homme, la laïcité, l’art contemporain, la liberté sexuelle, le féminisme…

– … le mariage pour tous, la musique pop… En gros, l’Occident était devenu l’amant de Mam et le cousin Igor était fou de jalousie. C’est ça, non ?

– En un sens, oui. Heureusement, le téléphone portable n’existait pas encore, autrement, il l’aurait harcelée jour et nuit. Il lui écrivait quand même presque toutes les semaines pour essayer de la détourner du démon occidental, ça commençait par des arguments politiques et philosophiques, mais ça finissait toujours par des insultes contre sa famille : des traitres, des vendus, des dégénérés, enfin tu imagines.

– Mais tu existais déjà, toi ? Je veux dire dans la vie de Mam.

– Au début, non, puis on arrive aux années de classes préparatoires, et là, entre Proust, Joyce et moi – sans que l’on puisse départager l’importance relative de chacun… –, Nadja n’avait plus une seconde à accorder à son cousin, elle ne répondait même plus à ses lettres. Quand elle a intégré Normale Sup, il entrait à l’École supérieure du KGB, ensuite leurs vies n’ont cessé de diverger. Et on arrive, dix ans plus tard, au putsch de Moscou, au mois d’août 1991, il est alors jeune officier du KGB.

– Euh, sorry Dad, je devais être absent quand on a vu ça en cours, ça ne me dit absolument rien.

– Il faut dire aussi que ça a été un moment de grands changements sur une petite période. Un Comité d’État pour l’état d’urgence est constitué et tente de renverser le président Mikhaïl Gorbatchev.

– Ah, lui je connais, glasnost, troïka et tache de vin. Et donc ?

– Igor ne participe pas directement, il attend mais soutient en silence, en compagnie d’un certain Vladimir Poutine qui était alors lieutenant-colonel du KGB, me semble-t-il. De Saint-Pétersbourg, ils assistent, impuissants et malheureux, à l’échec du putsch et à l’arrestation du président du KGB, Vladimir Krioutchov, qui était l’un des putschistes, leur directeur et leur maître à penser. Quelques mois plus tard, l’URSS s’effondre. C’est à partir de ce moment qu’Igor a commencé à vraiment délirer, il parlait de démembrement géopolitique et d’“amputation amoureuse”.

– Comprends pas !

– Tu vas comprendre. Igor va suivre Poutine à distance, mais avec fidélité et admiration. Quand Poutine est nommé président, en 1999, Igor pense que quelque chose de grand est en train de naître. Il recommence à écrire des lettres passionnées à ta mère, la suppliant de rentrer et de participer à la renaissance de la Grande Russie et à la fin de l’humiliation par l’Occident, ce qui voulait dire aussi, après le “viol”, guillemets, “rentrer se purifier en portant et enfantant un petit Vladimir”.

– Noooon ! Mais c’est un grand malade ! J’espère que tu exagères, Dad.

– Absolument pas et j’oublie même de nombreux détails. Attends, ce n’est pas fini, avec la suite, on rentre dans les actualités. En 2014, la Crimée est “justement réunifiée” à la Russie, et comme l’Europe ne dit rien, c’est une nouvelle preuve qu’Elena doit rentrer et quitter ce monde corrompu et décadent qui sort de l’Histoire. Un processus légitime de réparation est en marche. L’Europe lui avait “volé son Elena”, ils allaient être “réunifiés”, eux aussi.

– Waouh ! Complètement détraqué le gars Igor, ça fait peur !

– Et pour l’invasion de l’Ukraine en 2022, c’était une reconquête juste et il parviendrait lui aussi à “reconquérir son amour natal”. En 2022, il avait déjà plus de soixante ans.

– Argh… total psychopathe ! C’est énorme, cette histoire, Dad !

– On ne t’en a jamais parlé, parce qu’on n’en parle jamais à personne. Ça a été vraiment difficile et douloureux.

– J’avoue. Mais je ne vois pas le rapport avec la littérature italienne.

– J’y viens. C’est à la fin des années quatre-vingt-dix que Nadja a compris qu’aucun rapprochement ne serait plus possible, mais avec Igor disparaissait aussi une certaine Russie. La terre de son enfance, le monde de ses grands-parents. En septembre 1999, avec les attentats meurtriers, la rupture a été totale et définitive.

– Les attentats ?

– Oui les attentats faussement attribués à des terroristes tchétchènes, mais très probablement organisés par le pouvoir russe et plus certainement par le KGB – qui était devenu le FSB – avec une possible responsabilité d’Igor. Nadja commença alors à faire le deuil de la Russie. Elle est passée par des moments éprouvants, enfin, pour être plus explicite, elle a fait une dépression sévère. On était alors à Rome, elle enseignait la littérature russe. Elle a dû s’arrêter pendant une année universitaire complète et elle s’est mise à lire les poètes italiens, tu sais, ceux que tu aimes tant, tous plus mélancoliques les uns que les autres, qui parlaient de l’exil, de la guerre, de la pauvreté, puis plus tard du fascisme, de la déportation, des camps de concentration … Eh bien, va y comprendre quelque chose, ça l’a guérie et elle a retrouvé son humour et sa joie de vivre… juste à temps pour t’accueillir, tu allais entrer dans notre histoire à nous, petite histoire mais si belle.

– Ouf ! Bon, pour changer d’ambiance, je vais te faire écouter quelque chose de plus joyeux.

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16 janvier 2026 5 16 /01 /janvier /2026 03:38

Nov texta. Trieste contextait.

“Salut Moby j’avance je quitte bientôt Trieste je serai en Serbie dans quelques jours. J’avance aussi dans Moby-Dick d’ailleurs je préfère que tu navigues sur le Françoise-Sagan que sur le Pequod ! J’ai écrit à Olga pas de réponse. Je n’ai pas oublié pour ton plan C ou P je crois que j’ai compris. À plus”

Aucune réponse non plus d’Alomè, vraiment, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Je sais pas, peut-être que je vais lâcher l’affaire. Enfin, facile à dire… C’est beau quand même ce café !

“Jolie Vera, je suis dans un café-librairie, tu adorerais. Je suis sûr que tu verrais plein de choses que je ne vois pas, comme d’habitude. Les analyses de Diego, ça donne quoi ? Et son œil droit, ça va mieux ?”

Je ne sais pas pourquoi, je sens comme une sorte de malaise quand je pense à Vera, je voudrais lui dire pour Alomè. Peut-être qu’un jour je reviendrai avec elle à Trieste, c’est une ville pour elle. Ça se bouscule pas mal dans ma tête et quelquefois je regrette un peu mon insouciance d’avant. Pas très glorieux, je sais, mais je me demande si je suis fait pour l’aventure ; je crois que je ne suis pas assez fort pour tout ça, les rencontres, les émotions, les changements, l’état du monde et la conscience de tout ça, oui surtout penser à tout ça. En même temps, je n’aurais pas pu passer ma vie, allongé à l’ombre sous la barque de Diego. Oui, la conscience de tout ça, c’est ça le problème. C’est à cause de mes lectures aussi parce que dans les livres, tu ne peux pas passer ton temps à dire ce que les gens font : il se leva, il se gratta, il regarda le ciel, il a eu mal aux pieds, il a eu faim, il mangea des churros, il s’allongea sous la barque… si tu écris un livre comme ça, tu es mort, personne ne le lira, alors tu écris ce que tes personnages pensent et ça fait penser les lecteurs à l’autre bout. En plus, c’est bizarre, mais moi, penser, ça me rend toujours un peu bizarre, enfin oui, bizarre, un peu triste ou comment dire, pas insouciant. Allez, je vais marcher un peu. Tiens, giardino pubblico à trois minutes, je vais bien trouver un banc à l’ombre qui ressemble à la barque de Diego. Diego, j’aime bien penser à lui, ça me fait arrêter de penser… enfin, je me comprends.

“Dad, j’ai quitté le café, je suis au giardino pubblico Muzio de Tommasini. Tu remontes sur deux cents mètres la via Cesare Battistini, tu verras de loin une grande statue très moche et très imposante, c’est l’entrée. Après, tu me cherches. Indice : je ne suis ni à la patinoire ni aux jeux d’échecs. J’ai hésité entre trois têtes… Facile !”

*****

Nadja envoyait. Nov et Swann reçurent.

“Mon Nov des océans, quelle curieuse coïncidence, tu me parles de l’énigmatique Élie de Melville et presque au même moment, je reçois un message de ton père qui m’interroge sur l’extravagante métamorphose de Bloom en… Élie à la fin de l’épisode du Cyclope d’Ulysse et cela, apparemment sans concertation. Donne-moi un peu de temps, il est trois heures du matin ici, on s’appelle bientôt.”

“Chéri, je ne reconnais plus notre tout-petit qui se passionne pour la littérature et les idées. Je suis tellement heureuse pour lui, j’espère seulement que ce voyage ne va pas me le kidnapper. Pardon, je retire cette idée idiote d’une maman qui croit pouvoir retenir le temps qui s’évade et l’être qui devient. Je crois qu’il apprécie ces moments passés avec toi. Mon grand amour, que vous me rendez la vie belle et riche ! Et je ne te dirai pas que je crains que tout cela cesse parce que tu me fâcherais – et avec raison. À tout bientôt mon Grand Prince.”

*****

Nov et Swann se promenèrent. Nadja appelait.

– Coucou Mam, si je compte bien, tu n’as pas beaucoup dormi.

– C’est-à-dire que je dois faire des heures supplémentaires pour satisfaire l’insatiable curiosité de mes deux étudiants préférés.

– Ah ah, désolé, Mam, mais bon, je n’attends pas une thèse de mille pages non plus. Tiens, regarde, est-ce que tu devines où on est ?

– Oh, un parc ! Approche un peu… Ah, le jardin aux bustes ! Zut, son nom m’échappe… Montre-moi… Joyce, bien sûr, Svevo, Saba… celui-là, je ne le reconnais pas ?

– Pourtant c’est ton chouchou, il a un nom de parking, Virgilio Giotti ! et celui-là… comment ?… Scipio Stalaper.

– Ah oui, Scipio Slataper. Mon dieu, combien cette ville a-t-elle hébergé d’auteurs magnifiques ! Il mio Carso, Mon Karst, je ne sais plus comment ça a été traduit ; il s’agit du plateau du Karst que vous allez traverser pour aller en Slovénie, mais c’est de la géographie lyrique et l’écriture est belle et tourmentée comme les paysages. J’essaierai de vous trouver un passage. Le Karst est blanc et noir, blanc comme le lait des nourrices slovènes et les champs de calcaire, noir comme les pins et les failles où furent jetés les rebelles exécutés par les fascistes.

– Mouais, je sens qu’on va encore se bidonner. Plus je lis tes poètes, Mam, et plus j’aime Joyce.

– Voilà qui tombe bien puisqu’à la demande expresse de ton père, nous allons rouvrir Ulysse trop vite refermé. J’ai ri cette nuit en recevant vos deux messages sur Élie à dix minutes d’intervalle.

– En effet, quelle coïncidence, c’est curieux comme tout s’enchaîne, c’est à croire que notre histoire est déjà écrite.

– Chéri ! je ne te reconnais pas, aurais-tu troqué tes amis hasard et nécessité pour le grand Narrateur omniscient !

– Non, non, rassure-toi, mais le hasard a parfois des airs de destin. Alors, nous t’écoutons.

– C’est intéressant ce rapprochement entre les deux Élie de Melville et Joyce, je n'y avais jamais pensé, il faudrait ajouter celui de la Bible, d’ailleurs. Elijah, donc Élie, fait un passage éclair dans Moby-Dick, juste avant le départ du Pequod et ne réapparaît pas. C’est au moment où Ismaël et son ami vont embarquer ; à plusieurs reprises ils sont abordés par un inconnu patibulaire aux allures de mendiant, un ancien marin qui semble détenir un secret terrible sur le capitaine Achab et leur demande s’ils sont bien sûrs de vouloir embarquer ; il suggère sans affirmer et parle de manière énigmatique. J’ai vu que tu avais une traduction ancienne, Nov.

– Oui, c’est mon ami Moby qui m’a donné le livre, il est dédicacé et annoté, j’y tiens.

– C’est parfait comme ça, quand tu le reliras, tu pourras comparer avec l’excellente traduction de Jaworski. Je t’envoie aussi le texte anglais en PDF.

– Ah ah, Mam, je t’adore. Merci pour l’attention. Le plus drôle, c’est que tu dis ça très sérieusement. Les chats font parfois des chiens. Bon, on t’écoute.

– « “Morning to ye! morning to ye!” he rejoined, again moving off. “Oh! I was going to warn ye against—but never mind, never mind—it’s all one, all in the family too;—sharp frost this morning, ain’t it? Good-bye to ye. Shan’t see ye again very soon, I guess; unless it’s before the Grand Jury.” » Je traduis rapidement, mais il n’y a pas de difficultés, c’est Élie qui s’adresse à Ismaël et Queequeg : « “Bien le bonjour, bien le bonjour, répliqua-t-il, s’éloignant à nouveau. Oh ! j’allais vous mettre en garde contre… mais c’est pas la peine, pas la peine… ça changera rien, et ça restera dans la famille… ça gèle dur ce matin, non ? Allez, salut. Vous reverrai pas de sitôt, j’imagine, ou alors ce sera devant le Grand Jury.” » Et encore un petit paragraphe : « And with these cracked words he finally departed, leaving me, for the moment, in no small wonderment at his frantic impudence. Et sur ces mots de cinglé, il partit enfin, me laissant à ce moment déconcerté par son impudence délirante. »

– Et donc, c’est un cinglé ou un prophète ?

– Disons qu’il sème le trouble et attend sans doute qu’on lui demande de partager son terrible secret, mais ça fonctionne mal et Ismaël, après une émotion passagère, refoulera ses hésitations et ses inquiétudes.

– D’accord, donc c’est vraiment un barjot ?

– De façon paradoxale, Élie le détraqué marque une rupture, on passe d’un monde à un autre, on passe d’une certaine logique terrestre à une folie qui va régner à bord. Cette folie, c’est la volonté de vengeance qui anime Achab et qui va contaminer tout l’équipage, Achab n’a pas embarqué pour pêcher la baleine, mais pour tuer Mo…

– Mam ! Non ! Arrête, tu ne vas pas me spoiler l’histoire… Je ne vais pas lire les sept cents pages qui restent si je connais la fin. En fait, ça me suffit ton explication, merci.

– Pardon, mon baleinou, je m’arrête là alors. Et puis tu sais, parfois les prophètes se trompent ou annoncent des événements qu’on attend toujours deux mille ans plus tard.

– On va dire ça comme ça. Et donc c’est le même Élie chez Joyce ?

– Oui, c’est le prophète Elijah. C’est dans l’épisode Cyclops. Un de mes épisodes préférés.

– Mam, tu as dit ça de tous les chapitres que tu nous as lus !

– Ah bon ? En effet, ce n’est pas très logique. Ce passage est un des plus drôles, c’est aussi une réflexion sur l’antisémitisme et la xénophobie.

– Oui, c’est pour cela que je voulais t’entendre. Tout à l’heure à la synagogue, j’ai assisté à une conversation intéressante entre le rabbin qui nous servait de guide et un touriste irlandais. L’Irlandais lui a demandé ce qui distinguait un Juif italien d’un Juif slovène ou irlandais, malheureusement, le rabbin parlait vite et dans un mélange d’italien, de triestin, de slovène et d’anglais, tu imagines, et je n’ai pas tout compris. En plus, il a répondu en éclatant de rire, ce qui n’a pas aidé à la compréhension. J’ai entendu quelque chose comme : nous les Triestins, quand on sort du pub, à la différence de vous, les Irlandais, nous prenons le tramway ou le kavalir et non pas… là, j’ai cru entendre quelque chose comme carro di fuoco et turbine ? Puis le rabbin a subitement repris son sérieux pour ajouter, “Elia salí al cielo. Due, Re, due”.

Nadja riait. Nov grimaça.

– C’est tordant. En effet, oui tu as bien vu, c’est une allusion au cyclope de Joyce qui lui-même reprend l’épisode de l’ascension d’Élie dans le deuxième livre des Rois de la Bible.

– Suis mort de rire ! Et la turbine de l’histoire ? Mam, tu pourrais expliquer un peu, please. En commençant par la Bible. Je sais, ça étonne toujours, mais je ne l’ai pas lue.

– D’accord. Alors Élie est un prophète juif qui a des soucis avec le roi Achab, mais ne mélangeons pas tout. Dans une parodie burlesque, Joyce reprend l’ascension du prophète rappelé par le Seigneur qui l’enlève dans un charriot de feu et un tourbillon – c’est le turbine italien. La scène se passe dans un pub, Bloom fait face au Citoyen, version joycienne du cyclope, ils finissent par s’insulter à propos des Juifs. Le cyclope Polyphème d’Homère jetait des rochers sur Ulysse, le Citoyen jette une boite de biscuits en fer-blanc. Je commence par la fin parce que c’est inénarrable, mais il faudra remonter l’histoire. Voici le texte, c’est le tout dernier paragraphe : le Citoyen poursuit Bloom jusque dans la rue en l’insultant, il lance son chien enragé à sa poursuite, les badauds, les prostituées, tous surexcités hurlent et rient, sans parler de la boite de biscuits qui dégringole la rue dans un vacarme de ferraille : “c’était mieux que n’importe quel drame merdique au Queen’s Theater” (excellente traduction de Tiphaine que je lui chipe).

– C’est dingue comme c’est visuel, ça ferait une B. D. de fou. J’imagine Manara… Et après ?

– Après, un miracle se produit.

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9 janvier 2026 5 09 /01 /janvier /2026 03:40

– Oui, la situation Dad, le gros bordel mondial, qu’est-ce que tu en penses ? Je ne sais pas par où commencer, la famine au Darfour, les femmes en Iran, les bidonvilles à Manille ou à Rio, les manifestations en Serbie, Trump et ses milliards, Poutine et ses guerres, la Chine qui louche sur Taïwan, l’Europe empêtrée dans les belles idées, la France qui ne s’aime pas… Dis, c’est moi ou ça va vraiment mal ?

– Tu pourrais poursuivre la liste et ajouter la dégradation accélérée de la biodiversité. Écoute, je pense qu’on pourrait mieux faire, mais on a vu pire.

– Je m’en doutais. Les optimistes de ton genre sont à rajouter sur la liste des espèces en voie de disparition…

– … et à protéger alors ! C’est vrai, je suis né optimisme et je le resterai. Voilà comment je vois les choses. Je schématise parce qu’il faudrait y passer des heures. On peut essayer de penser par blocs géopolitiques, comme tu le fais, mais tout est de plus en plus intriqué dans des réseaux complexes d’oppositions, de dépendances, d’alliances, de domination. Sans compter ce curieux phénomène que j’appellerais la “fractalisation” du monde géopolitique.

– Euh, tu m’as perdu là, tu veux dire fracturation…

– Les fractures existent, oui, mais il y a autre chose. Chaque fois qu’on zoome, on découvre de nouveaux blocs qui répètent des structures d’opposition. Prends l’opposition Europe vs Russie, zoome sur l’Europe, tu vas vite tomber sur une opposition Hongrie russophile vs France russophobe, mais zoome encore sur la France, tu trouveras de nouvelles oppositions entre anti et pro-russes et chez les pro-russes, tu verras de nouvelles oppositions politiquement irréconciliables.

– À ce rythme, tu vas te retrouver au niveau des familles, peut-être même des individus. Je pense que c’est Melville qui a raison, on est tous un peu fêlés et on a sacrément besoin de réparations.

– Bien sûr, réparer, soigner et entretenir, en permanence et à tous les niveaux. Et dans soigner, il y a prendre soin.

– Oui et ce n’est pas notre spécialité ! Bon, tu ne voudrais pas dézoomer un peu.

– D’accord. Prenons l’angle de l’histoire et du rapport au temps. À l’Est – notre Est, évidemment, mais penser sans boussole est impossible –, donc, on a un Poutine obsessionnel, il a l’esprit corrompu par un excès de mémoire. Il ne peut envisager la Russie sans sa glorieuse histoire impériale et soviétique, mais cette hypertrophie pathologique du passé s’accompagne malheureusement d’une obsession à vouloir le restaurer et cela ruine toute possibilité d’avenir libre. Pire encore, il entraîne dans son projet fou tout un peuple, et un peuple qui nous tient particulièrement à cœur, tu t’en doutes.

– Oui, je sais.

– Si on regarde de l’autre côté, on a un Trump qui se moque du savoir, à l’inverse, et de tous les savoirs, l’histoire comme la littérature ou la science, et il plaque ses délires de grandeur sur un présent qu’il ratatine. Il y a là un défaut de sens historique et il veut tout renommer.

– D’accord, et on va où avec ça ?

– À partir de là, ce sont des hypothèses. Je crois que le trumpisme ne survivra pas à Trump, son successeur déclaré, J. D. Vance n’a pas son aura et surtout, c’est un ancien pauvre, à peine millionnaire, il ne fait pas rêver.

– Ça voudrait dire qu’on n’en a plus pour très longtemps. On verra très bientôt si tu as raison. Moi, je n’ai pas trop d’idée, mais je déteste ce que Trump dit et pense du Mexique et surtout ce qu’il fait aux Mexicains.

– Je pense que l’Amérique du Nord maintiendra un leadership économique relatif, notamment grâce à l’IA et aux biotechnologies, et qu’elle retrouvera, dans une certaine mesure et avec le temps, son rôle de chef d’orchestre du bloc occidental. À l’intérieur, grâce à des institutions fortes et une alternance politique, elle évitera le chaos auquel aurait pu conduire le trumpisme.

– Toujours ton optimisme. On va vite vérifier ça, dans un an ou deux ans. J’ai quand même du mal à imaginer les States sans Trump tellement il occupe le terrain.

– Et culturellement parlant, l’Amérique continuera à fournir des prix Nobel en nombre et à inonder la planète avec des objets et des pratiques sans intérêt. Elle continuera d’être à la fois critiquée et imitée.

– Bob Dylan et Coca-Cola. Et de l’autre côté ?

– Je suis malheureusement plus pessimiste. J’ai peur que la Russie ne vive sa troisième désintégration en un siècle. On dit parfois que la Russie perd son âme, ce n’est pas mon vocabulaire. Je dirais plutôt qu’elle perd son esprit et ses esprits, elle ne pense plus et ne laisse plus penser. Comment un historien peut-il encore travailler librement ? comment un musicien ou un peintre peuvent-ils créer ? Il y a eu une contre-culture, mais aujourd’hui, elle est étouffée ou s’exile. Et ça, c’est une nouvelle triste et inquiétante. J’irais même jusqu’à dire qu’un processus de décivilisation est en marche à cause de la guerre qui est un terreau pour les pires travers humains.

– Oui mais peut-être qu’il y a des Russes qui se taisent parce qu’ils ont peur, ce qu’on peut comprendre, mais qu’ils sont franchement contre Poutine et contre la guerre.

– Bien sûr, certainement, et ils sont nombreux, mais en plus de la guerre à l’extérieur, il y a un travail sous-terrain, puissant et efficace de poutinisation des esprits. Et cela depuis des années, dans les programmes scolaires, à la télévision, dans la promotion d’un art officiel, alors tu imagines ce que pense et aime un jeune de quinze ans aujourd’hui. Les États-Unis guériront rapidement, pour la Russie, le pronostic vital est engagé, si j’ose dire, et elle risque de se figer dans un autoritarisme sans dehors ou d’exploser encore. Je ne sais pas ce qui est le plus à craindre.

– Bon et tu as d’autres bonnes nouvelles. Fais-moi voyager, Dad !

– Pour ce qui est de la Chine, je ne suis vraiment pas qualifié, c’est un monde, c’est un univers et il faut rester modeste quand on en parle. Il me semble qu’il va falloir s’habituer à leur domination économique. Les dirigeants chinois commettent néanmoins une erreur, si je peux me permettre. Je pense qu’ils sont en train d’effacer ou d’oublier, disons de négliger leur culture plurimillénaire. On avait de très bons copains chinois quand on était étudiants et déjà, nous avions été frappés de constater qu’ils ne comprenaient pas mieux que nous les écrits des vieux sages taoïstes. Et puis, je me trompe peut-être, mais dans les Instituts Confucius qui ont ouvert dans le monde entier par milliers depuis vingt ans, tu sais, un peu sur le modèle des alliances françaises, eh bien la culture qui y est enseignée tourne souvent autour du nem et du tai-chi. D’ailleurs, de notre côté, quand on apprend le mandarin, c’est plus dans l’optique de mieux commercer que de lire Gao Xingjian.

– C’est vrai ça. On avait un cours d’anthropologie qui faisait hurler Vera, on y apprenait ce qu’on devait dire et ne pas dire dans un repas d’affaires avec des étrangers. Rassure-toi, Dad, je n’ai pas été corrompu, j’ai régulièrement séché le cours… Bon, on continue le petit tour du propriétaire, tu as oublié une région, non ?

– Plusieurs même. L’Afrique, d’abord. Mais justement, ce qui nous empêche de comprendre ce qu’il s’y passe, c’est cette façon que l’on a encore de la penser comme un bloc. L’Afrique a une réalité géographique, soit, mais l’Africain n’existe pas.

– Je ne comprends pas !

– Il n’y a pas d’identité africaine, il n’y a rien de commun entre un Libyen, un Ivoirien, un Éthiopien, un Sudafricain ou un Malgache et c’est l’erreur que l’on a commise pendant longtemps. Et il n’y a probablement pas grand-chose de commun non plus entre un habitant de Lagos et un paysan du nord du Nigeria. Sais-tu que l’on dénombre plus de deux mille langues sur le continent et presque cinq cents seulement au Nigeria ?

– OK j’ai compris, c’est complètement stupide de dire les Africains sont ceci ou cela. Faudra que je fasse attention parce que ça m’arrivait de dire des choses comme ça. Pourtant, je devrais le savoir, parce que j’ai bien vu, comme tu dis, que le Mexicain n’existe pas. Si je pousse le zoom au maximum, je vois l’incroyable différence entre Vera et son père Diego, ils appartiennent à deux mondes, et le plus incroyable, c’est que ça ne les empêche pas de vivre ensemble, de se comprendre et de s’aimer.

– C’est vrai, c’est un bel exemple. Bon, il reste l’Europe, j’ai aussi une théorie et plutôt optimiste… mais ça sera pour une autre fois, il est neuf heures passées, c’est l’heure de la visite guidée de la synagogue.

– Déjà !

– Tiens, c’est curieux ! ça fait le troisième message que je reçois de François de Luche, il a encore retardé notre rendez-vous à l’ambassade et il ajoute, “désolé, ce sera expéditif, je suis très pris”. Je me trompe sûrement, mais j’ai l’impression que je le dérange vraiment, alors que c’est lui qui m’avait proposé de passer le voir à Ljubljana quand on s’est vus à Paris.

– T’inquiète, il doit être surbooké. Et merci pour le cours d’histoire.

– Non, non, ce n’est pas un cours, il faudrait développer et nuancer et c’est plus de la géopolitique-fiction que de l’histoire. Dis-moi, Nov, si tu préfères rester au café, je comprendrais. En plus, ça devient inutile de partir avant midi, ça nous laissera le temps d’aller voir le musée juif après, ça t’intéressera sans doute davantage.

– D’accord pour rester au café. Je vais aller chercher mon Moby dans la voiture et passer quelques coups de fil. Bonne visite, Dad. J’aime beaucoup nos conversations.

*****

Swann visita. Nov lisait.

Trieste, café San Marco. Jour 3, 9h30.

Melville, Moby, 19, “Le prophète”. Bon, ça traîne, Ismaël et Queequeg n’ont toujours pas embarqué. Un certain Élie, oiseau de mauvais augure, essaie de les dissuader d’embarquer, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas la référence, mais il ne m’inspire rien de bon, cet Élie. En tout cas, ce n’est pas le genre de type avec qui tu as envie de partir en vacances. “Il était misérablement vêtu d’un veston passé, de pantalons rapiécés, et d’un lambeau de mouchoir noir autour du cou. Une petite vérole confluente avait inondé son visage et l’avait abandonné, tel le lit d’un torrent d’où les eaux ruisselantes se sont retirées, couturé de nervures compliquées.” Magnifiquement répugnant ! Chapitre 20, “Grande animation” : ça s’agite, mais on est toujours à quai. Chapitre 21, “Nous embarquons” : pas trop tôt, on est déjà page deux-cent-cinquante-et-un ! Chapitre 22, “Joyeux Noël”, on lève l’ancre et les deux pilotes font sortir le Pequod du port avant de le quitter et de le livrer à la “solitude océane” : “Le navire et la chaloupe s’écartèrent et entre eux s’engouffra le vent humide et froid de la nuit, un goéland les survola en criant ; les deux coques roulèrent sauvagement. Le cœur lourd, nous poussâmes trois hourras et, pareils au destin, nous plongeâmes aveuglément dans la solitude océane.” Bon, quatre chapitres, ça suffit pour aujourd’hui ; il en reste quand même plus de cent… et on n’a toujours pas vu le capitaine Achab !

Pensée du jour. Les départs sont souvent glorieux, mais comment se passera le retour ? S’ils rentrent un jour. Logiquement, comme c’est Ismaël le narrateur, ils devraient rentrer. Je ne connais pas la fin…

*****

encore une question qui m’intéresse directement, partir, oui parce que je suis parti, ça ne vous a pas échappé et partir, ça fait rêver, enfin il y a aussi des départs forcés et violents, mais je pense aux voyages, là, ça fait rêver et je suis sûr que ça fait écrire aussi, ils doivent avoir écrit des centaines de livres sur le sujet parce que les humains aiment les livres, les rêves et les voyages, donc ça, c’est partir, mais revenir, il a raison Nov, revenir c’est rarement un sujet parce que rentrer à la maison, ça ne fait pas rêver, c’est ce qu’Assenzia a bien compris, je me souviens de l’histoire de la tante d’Alomè qui m’a secoué, alors, au début peut-être, on les accueille et on les fête, ceux qui rentrent, ceux qui reviennent, les revenants quoi, mais rapidement on leur reproche d’être partis, il y a ceux qui racontent et il y a ceux qui se taisent, ceux qui ne peuvent pas raconter, parce que c’était horrible ou parce que c’était sublime – là, je pense au héros de Soie, Hervé Joncour (je suis comme Nov, j’aime bien ce livre) qui se tait –  dans les deux cas, on leur en veut, de se taire ou de parler, on leur en veut d’être un peu encore là-bas et de croire que c’est facile de rester, c’est parfois très difficile de rester, en plus on n’a rien à raconter, un jour, je reviendrai, je rentrerai, à Hawaï, avec les autres nuages, avec les surfeurs, j’espère qu’on me parlera encore

*****

Nubecito méditait. Nov texta.

“Coucou Mam. On est encore à Trieste on part vers midi. Dad visite la synagogue moi je bois un cappuccino avec Herman. D’ailleurs Mam c’est qui Élie dans Moby ?”

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2 janvier 2026 5 02 /01 /janvier /2026 03:53

Swann s’endormit. Nov lisait.

Mince, où est-ce que j’en étais déjà ? Il va falloir que je relise encore le même chapitre. Moby, chapitre 16. Non, déjà lu. Chapitre 17, ah oui, je me souviens de cette phrase que j’avais soulignée : “nous avons tous la tête lamentablement fêlée d’une façon ou d’une autre, et nous aurions besoin de réparations.” Voilà, chapitre 18 : “Sa marque”.

Trieste, hôtel Savoia. Jour 3, 0h15

Donc, Ismaël a choisi son baleinier, le Pequod, il y conduit Queequeg pour qu’ils embarquent. Mais l’armateur, le capitaine Peleg, refuse que monte à bord un “cannibale” qui “n’a pas non plus été baptisé comme il faut sinon cela aurait lavé un peu de bleu du diable qu’il a sur la figure”. Waouh ! quelle violence ! Alors, Ismaël fait un beau discours sur tous les humains qui appartiennent à la même « grande et éternelle première Congrégation de l’universelle adoration » et fait douter le capitaine. Queequeg lève les dernières hésitations du capitaine en prouvant qu’il est un harponneur hors pair, il vise et atteint une petite tache de goudron qui flottait au loin. Le « fils des ténèbres » est enrôlé, il est païen et le restera, mais finalement, ce handicap initial deviendra une qualité, “les harponneurs dévots n’ont jamais fait de bons marins, ça émousse l’émerillon en eux et un harponneur ne vaut pas un fétu s’il n’a pas le croc aigu.” J’aime bien. Quand j’aurai un peu plus de temps, j’irai voir comment c’est dit en anglais. J’aime bien, mais je ne sais pas interpréter comme Mam ou Vera. Je sens qu’il y a quelque chose d’intéressant là, dans le décalage entre les grandes et belles idées des religions, l’universel, l’éternel, l’âme immortelle, enfin que des trucs énormes, et de l’autre côté, la minuscule et impure tache de goudron qui décide du destin des deux copains. Je sens qu’il y a un truc, mais je ne sais pas comment le dire. Mam, pourquoi tu m’as pas appris à écrire !

*****

Nov dormit. Swann le réveillait.

– Bonjour, Chéri, en forme ? Nous avons à peine une heure et demie de route, je te propose d’aller prendre un petit déjeuner au café San Marco et de visiter ensuite la synagogue avant de partir. Pourrais-tu nous guider ?

– OK vámonos. Direction Antico Caffè San Marco. Que dit Maps ? C’est à cinq minutes. Tout droit, tu prendras à droite via Milano devant Manpower. Voyons un peu ce que dit Wikipédia : café fondé en 1914, toujours été un lieu de rencontre d’intellectuels, blablabla, fréquenté par Joyce, Svevo et Saba. Tiens, comme par hasard, le trio infernal ! Abritait un atelier de confection de faux passeports. Ah ! Enfin un peu d’action ! Était le lieu de rendez-vous clandestin des irrédentistes. Aujourd’hui centre culturel, librairie et restaurant. Euh… irrédentistes, c’est quoi Dad ?

– Au début du siècle, Trieste appartenait à l’Empire austro-hongrois et les irrédentistes défendaient l’idée d’un rattachement à l’Italie de tous les territoires où l’on parlait italien. Disons que c’était une forme de résistance et de nationalisme ; un peu plus tard, Mussolini détournera l’idée pour justifier son fascisme.

– Et donc Trieste est devenue italienne ?

– Oui, après la Première Guerre mondiale. Elle a perdu son statut de plus grand port austro-hongrois pour devenir une petite ville italienne périphérique. Mais l’Italie entrait alors dans son terrible moment fasciste et le nationalisme a franchement viré au racisme. Cette ville multiculturelle et polyglotte que Joyce aimait tant s’est recroquevillée sur elle-même. Le schéma est malheureusement classique, les dictateurs haïssent les différences. Alors on a pratiqué une italianisation forcée, on a réprimé les minorités, notamment les Slovènes, un peu plus tard, c’est la communauté juive qui a été victime de déportation massive. On n’en parle pas souvent, mais il y a eu à Trieste un camp de concentration nazi, la Risiera di San Sabba. C’était un camp de transit, mais aussi un camp d’extermination avec un four crématoire.

– C’est incroyable comment une poignée d’hommes a pu faire autant de mal et aller aussi loin dans l’ignoble. Et après ?

– Après, ça se complique, il faudrait évoquer la ville divisée en zones, Tito, la Yougoslavie, la guerre des Balkans. C’est une période sombre et incertaine, économiquement, culturellement, politiquement.

– Aïe ! C’est Olga, tu sais, mon amie serbe, elle m’a demandé de me documenter sur l’histoire des Balkans avant d’arriver à Belgrade, sinon, je ne comprendrai rien. Je vais faire ça. Et pour finir avec Trieste ?

– Trieste est redevenue italienne et… nostalgique de sa grandeur impériale, selon certains. On en a déjà parlé. On dit souvent que c’est une ville frontière, une ville de passage seulement, qui a du mal à trouver sa place, marginalisée dans l’espace, ballotée dans le temps. Je n’ai pas cette impression. Je pense que les villes sont comme des familles, mais avec des histoires très longues et souvent compliquées. Il y a toujours des souvenirs plus ou moins honteux que l’on voudrait cacher et des rêves qui promettent trop et déçoivent. L’avenir, mais tout aussi bien le passé sont vraiment dociles et généreux, ils vous donnent ce que vous demandez.

– Ah ah, c’est vrai, ça. Ça doit être pour ça qu’on n’a pas tous les mêmes souvenirs des mêmes événements. Mais alors, ça a basculé quand ?

– C’est ce que j’appellerais le moment européen, à la fin des années quatre-vingt. Beaucoup de choses ont changé alors. Tout à l’heure nous serons dans le premier État de l’ex-Yougoslavie qui a déclaré son indépendance, au tout début des années quatre-vingt-dix.

– Et aujourd’hui ?

– Aujourd’hui, pour moi, Trieste est un magnifique petit morceau d’Europe, idéalement situé, entre la mer et la montagne, entre le Nord et le Sud, l’Europe centrale et l’Europe de l’Ouest, ni riche ni pauvre, ni célèbre ni inconnue… D’ailleurs, je connais nombre de Vénitiens qui lui envient cette situation. Peut-être que les Triestins ne seraient pas tous d’accord, mais je pense la ville et la région comme un noyau, je dirais, un centre mais un “centre périphérique”, si cela a du sens. Et j’y sens, comme en Slovénie d’ailleurs, une belle énergie, un nouveau rayonnement, très loin des clichés sur une ville plombée par un passé trop lourd pour elle.

– Oui, je connais ta thèse, que je partage d’ailleurs, on ne construit rien de beau ni de solide sur de la nostalgie.

– Certainement. Bien sûr, c’est important de lire et étudier les classiques, mais on ne doit pas oublier que Trieste fourmille de jeunes écrivains. Regarde, en France tout le monde se désole que l’on ferme les bars et les cafés. Tu as vu ici comme ces lieux sont vivants et beaux ! Et puis Trieste est un centre de recherche scientifique de premier plan.

– Je repense à la nostalgie, Dad. En fait, je me demande si ce n’est pas un truc de génération. Je n’ai aucun pote, ni au Mexique ni en France qui soit “nostalgique”. Mais… je réfléchis… bon… ce n’est peut-être pas pour de bonnes raisons. Je veux dire, ce n’est pas parce qu’on est optimiste ou curieux ou qu’on est seulement attiré par l’avenir, c’est parce qu’on ne connaît pas l’histoire. C’est ça. Et moi le premier. Je pourrais un peu te parler d’Hitler, mais déjà, Mussolini, ce serait plus difficile, et Tito et les Balkans, alors là, franchement, je resterais sec. J’ai l’impression que ma génération, on est fâché avec l’histoire, enfin pas fâché, mais on n’est pas là avec ça. Tu en dis quoi ?

– Comme toujours, il n’y a pas une réponse simple et une conduite claire à adopter. L’histoire, la mémoire, ce sont des questions difficiles, mais il ne faut pas voir ça seulement comme des connaissances savantes qui permettent d’avoir une bonne note à l’examen. La mémoire nous traverse et l’histoire nous déborde. On se rejoint sur cette idée avec Nadja, que nous sommes embarqués dans des mouvements qui nous dépassent. Nous sommes des passeurs ou des passages. Les grands textes, les nations, les cultures confirment que nous ne sommes que des moments ou des fragments d’un gigantesque cadavre exquis dont on ne saisit plus très bien le sens parfois. Mais comme disait joliment Vera, il faut saisir le stylo que l’on nous tend et écrire notre petit bout de texte.

– Oui, c’est une belle idée. J’aime assez. Tiens, tu peux te garer sur le petit parking devant la synagogue. Piazza Virgilio Giotti ! Giotti ? C’est pas le livre qu’on a acheté à Mam ?

– En effet, mais ne m’en demande pas plus, je connais peu l’auteur.

– OK. On commence par le café San Marco, c’est juste derrière la synagogue ?

– Avec plaisir. J’aurais bien goûté leur putizza, mais je crois qu’ils n’en préparent qu’à Pâques.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Une sorte de pâte moelleuse enroulée en spirale avec une garniture de noix, de miel, de fruits secs et d’épices, cannelle, muscade.

– Miam ! Encore un feu d’artifice, gustatif cette fois.

– Oui. C’est une spécialité triestine qui vient de Slovénie, je crois. Tu ne te souviens pas de cette rencontre entre les Trump et le Pape François.

What! Dad, tu nous emmènes où ?

– Attends. Lors d’une visite des Trump au Vatican, le Pape, qui avait un neveu slovène, a demandé à Melania, qui est d’origine slovène elle aussi, si elle préparait de la putizza à son mari. Tout le monde a compris d’abord pizza, ce qui a créé un malentendu gênant.

– Ah ah, en effet. Mais quelque chose me dit qu’elle ne doit pas faire souvent la cuisine pour son mari.

– En effet. Toujours est-il que le lendemain, la presse du monde entier racontait le quiproquo et les vendeurs de putizza s’en souviennent encore.

– Tu parles ! Le méga coup de pub gratuit et efficace. Allez, on entre.

– Oh comme c’est beau, j’avais oublié. Tous ces livres ! Tiens regarde, Joyce, Svevo, Saba, Magris… et Virgilio Giotti, Sera, en édition bilingue, Triestiana éditions, Paris. C’est incroyable, ces petites maisons d’édition qui défendent comme ça la littérature, c’est admirable. Je me demande s’ils ont beaucoup de lecteurs. Tiens, je vais leur prendre celui-là, Petit chansonnier amoureux.

– … et tu vas apprendre par cœur un poème, le réciter à Mam et encore gagner des points. Tu sais, je crois que tu es déjà au taquet.

– Ah ah, c’est vrai que les fleurs et les chocolats, ça marche moins bien avec Nadja.

– Voyons voir. “Comme une cymbale rose, / contre le ciel sans griffure, / le soleil descendait, / entre grues et vieille coque. / Grand et beau, il tombait / derrière la ligne de la mer : / triste ma ville / le regardait.” Oui, c’est beau, j’avoue, mais qu’est-ce que c’est triste ! “… et monte / une terrible envie / d’être heureux.” Ben, vas-y Virgilio, fonce ! Enfin, je dis ça, mais je ne sais rien de sa vie, sûrement plus difficile que la mienne. Je comprends quand tu dis que les poètes sont responsables d’une certaine tristesse du monde. J’ai quand même l’impression qu’avec Joyce, on rigole plus. Allez, on commande, j’ai faim.

– D’accord. Finalement, ce n’est pas triestin, mais je vais prendre un affogato.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un café versé sur une boule de glace à la vanille. Affogato, ça veut dire noyé.

– Et moi, je vais faire le touriste jusqu’au bout, un tiramisu avec un cappuccino. Sinon Dad, je repense aux petits éditeurs de Giotti. Y’a un gars dans le monde, il envoie des bombes de plusieurs tonnes qui transpercent des centaines de mètres de béton armé. Toutes les télévisions de tous les pays du monde montrent ça et expliquent comment ça marche à des millions ou des milliards de téléspectateurs. Et au même moment, il y a sept personnes, peut-être quatre, qui travaillent sur un coin de table pour traduire et éditer un poète connu par huit-cent-trente-deux personnes (dont Mam !) et qui sera lu par neuf-cent-quarante-trois personnes. C’est comme pour Dieu et la petite tache de goudron, c’est le décalage qui me fascine ! Autrement, tu en penses quoi de la situation ?

– La situation ?

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26 décembre 2025 5 26 /12 /décembre /2025 03:45

– Donc, Mam, si j’ai bien compris, le nœud du problème se trouve entre tumescence et détumescence.

– Mais oui ! Quel étudiant modèle ! Vera a dû te parler du schéma Gorman. “My fireworks. Up like a rocket, down like a stick. Mon feu d’artifice. Ça monte comme une fusée, ça retombe comme une baguette”.

– … baguette, oui, mais on est plus sur du roseau que du chêne, là, si je puis me permettre et sans vouloir vexer Bloom et ses compères.

– Tu as raison de préciser, Vera. Donc, Ulysses a d’abord été publié en feuilleton, et c’est au moment de la publication de l’épisode “Nausicaa”, en 1920, que les éditrices ont été poursuivies pour obscénité. Et ce qui a mis le feu aux poudres, sans mauvais jeu de mots, c’est ce feu d’artifice.

– Mam ! Il doit bien y avoir autre chose qu’une fusée qui monte et des gerbes de lumière qui retombent…

– Le feu d’artifice est une métaphore légèrement voilée de l’érection, la masturbation et l’éjaculation de Bloom. Gerty est assise sur un rocher et, pour voir le spectacle, elle se penche en arrière, lève un genou et dévoile ses dessous (les blancs, qu’elles préfèrent aux verts à quatre shillings onze !) et ses jambes (plus haut que jamais personne n’avait vu). Bloom voit, et elle voit qu’il voit. Elle sait ce que ce regard veut dire, ce qu’il veut et ce qu’il dit. Elle n’a pas honte et il n’a pas honte non plus.  Et puis une longue chandelle romaine monte et monte et monte. “And then a rocket sprang and bang shot blind blank and O! then the Roman candle burst and it was like a sigh of O! and everyone cried O! O! in raptures and it gushed out of it a stream of rain gold hair threads and they shed and ah! they were all greeny dewy stars falling with golden, O so lovely, O, soft, sweet, soft!”

– Ouh là, je n’ai pas tout compris, même si j’imagine bien. Ça commence avec une roquette et à la fin, c’est doux, tendre, doux. Ça se traduit ça ?

– On doit pouvoir le faire, oui, mais ce sont souvent les gestes les plus simples, les plus difficiles à exprimer, donc à traduire. “Et alors une fusée fusa et fuzz tirant à blanc pan et Oh ! alors la chandelle romaine éclata et ce fut comme un soupir de Oh ! et tout le monde cria Oh !  Oh ! en délire et il en jaillit un torrent de pluie en fils de cheveux d’or et ils ruisselaient et ah…”

– Mouais, il n’en fait pas un peu trop, là ?

– Bien sûr, c’est excessif, absurdement excessif, à tel point que l’on se demande comment certains ont pu trouver cela obscène. À moins que ce ne soit la suite qui ait choqué.

– Quel teasing, Mam ! Vas-y, envoie le bouquet final.

– Non, le final, tu l’as déjà eu. Ensuite, tout retombe, comme toujours, dans le gris, le silence et la culpabilité. “What a brute he had been! At it again? A fair unsullied soul had called to him and, wretch that he was, how had he answered? An utter cad he had been! Quelle brute il a été ! Et une fois encore ! Une âme innocente et intouchée l’avait appelé, et lui, misérable qu’il était, comment avait-il répondu ? Un parfait goujat, voilà ce qu’il avait été.”

– D’accord, il y aurait plus romantique, mais je ne vois toujours pas le drame.

– Mais la culpabilité est pour le moins furtive et la fin, sans être glorieuse est explosive et aux yeux de certains, obscène. Au moment où Gerty se lève et part, Bloom s’aperçoit qu’elle boite. Et il ajoute – c’est drôle, c’est monstrueux, c’est comique, c’est immonde, c’est compréhensible et insupportable… mais n’oublions pas que nous sommes dans ses pensées, “dehors”, Bloom est un homme affable, courtois, retenu –, il ajoute donc, heureusement que je ne le savais pas quand elle m’a fait son show. Puis il se reprend, encore que ça peut être excitant une “curiosity comme ça : une boiteuse, une nonne, une noire, une fille qui porte des lunettes ou qui louche ou va avoir ses règles…

– OK, ce n'est pas très élégant, mais je suis un peu déçu. Sur l’échelle de Richter de la perversion, je trouve qu’on est encore assez bas. Ce qui m’étonne plutôt, moi, c’est comment le gars Joyce, il ose écrire tout ça. Évidemment qu’on a tous des trucs bizarres dans la tête, mais on ne le dit pas, normalement, surtout dans un livre, lu par sa femme, par ses enfants, ses amis.

– En effet, certains écrivent des livres édifiants, avec des héros, des modèles, certains donnent des leçons. C’est fou ce que les livres sont propres. Bon. Joyce, lui, fait autre chose. Il décrit des êtres humains, humainement humains, ni anges ni démons, des êtres qui se débattent avec leur petite humanité ordinaire faite de grands rêves et de petits plaisirs, de déceptions, de promesses, de faiblesses, de tentatives, de renoncements, de justifications alambiquées et de superstitions extravagantes (si tu enfiles tes dessous à l’envers, tu feras une rencontre amoureuse, sauf si c’est un vendredi !).

– Ah ah, ça laisse six jours par semaine. Je suis bien d’accord, Nadja, on ne comprend pas grand-chose à Nausicaa si l’on n’y voit qu’un jeu malsain entre une exhibitionniste faussement naïve et un vieux voyeur vicieux. Pour moi, il n'y a là rien d’obscène ou d’immoral, mais j’y vois quand même un drame de la solitude et je me demande si Joyce ne noircit pas un peu le tableau. Dans son monde, il n’y a jamais de rencontre, l’autre est un fantasme, une illusion, c’est-à-dire non pas un toi, mais une forme de moi, une forme dégradée ou idéalisée, une forme toujours produite par moi. Il n’y a pas de rencontre, pas de toi, pas de nous chez Joyce.

– Et mettre son panty à l'envers n'y changera pas grand-chose, peut-être que tu as raison, Swann. D’ailleurs Bloom a cette pensée curieuse, “Think you’re escaping and run into yourself. Longest way round is the shortest way home. Vous pensez être en train de vous échapper et vous tombez sur vous-même. Le plus long détour est le plus court chemin vers chez soi.” Pour autant, je suis moins optimiste que toi et j’ai peur que nombre de sociologues confirmeraient Bloom, ou Joyce, sur la misère sexuelle, les ravages du sentimentalisme et le malentendu amoureux.

– Mam, je crois que je suis plutôt d’accord avec Dad, et je me demande même si toi et vous deux vous n’êtes pas la preuve que tu as tort d’être aussi négative.

– Oui, sans doute des rencontres sont-elles possibles. Disons que Gerty et Bloom sont deux êtres moyens, je veux dire humains, ils se croisent un instant et se font du bien. Il n’y a rien de condamnable au contraire. Certes, il y a un fond de malentendu : il n’est pas certain que Bloom ait envie de prendre Gerty dans ses bras protecteurs de mari viril, comme elle en rêve, et Gerty préférerait provoquer autre chose qu’une érection fugace et distante, mais, de part et d’autre le malentendu semble assumé parce que le réel ne paraît pas avoir beaucoup mieux à leur proposer. Gerty n’est pas nunuche et Bloom n’est pas abject, disons qu’ils sont tous les deux, à la fois tendres et médiocres, à la fois ridicules et respectables.

– Et toi, Vera, qu’est-ce que tu en penses ?

– Je dirai, de façon plus large, que la vie ne ressemble pas toujours à une odyssée héroïque ; Joyce n’est pas Homère et les Ulysse se font rares. Mais quand même, comme Nov, je crois aux rencontres, je ne suis pas sûre de savoir ce que c’est qu’un “nous”, mais je pense qu’on peut rencontrer quelques “tu” qui ne soient pas que des projections. Pour ça, je pense qu’il faut un mélange de disponibilité et de hasard, je veux dire de chance. Beaucoup de chance.

– En tout cas, c’est ça la force inestimable de Joyce, donner à penser plutôt que dire ce qu’il faut penser.

– Oui mais c’est épuisant. Et il est presque neuf heures. Bon quand même, Mam, comment ça se termine cet épisode ?

– On entend neuf fois le son du coucou d’une pendule.

– Quoi, c’est tout ?

– Oui, c’est tut. Cocu cocu cocu cocu…

– Ah ah, j’adore, tu ne l’as pas faite en cours, celle-là, Nadja. Juste avant le cucu, pardon le coucou, il y a un autre passage que j’aime bien. Bloom, qui a aussi sa part de romantisme, se demande si Gerty reviendra demain, il aimerait la revoir. Alors il prend un bâton pour lui laisser un message dans le sable. “I AM A… JE SUIS UN…”, mais il n’y a pas de place pour écrire la suite, en plus la marée montante effacera sûrement tout, alors il ne va pas plus loin. Je sais qu’il y a plein d’interprétations possibles et chacun peut s’amuser à terminer son message et essayer de définir Bloom en quelques mots. C’est d’ailleurs la question que se posent tous ceux qui utilisent les applis de rencontres au moment de remplir leur profil, comment me définir au mieux en quelques mots. Moi, c’est pour ça que j’aime ce genre d’écrivain, à un moment, il nous passe la main, il nous tend le stylo, et nous dit, vas-y, à ton tour d’écrire… à ton tour d’être un… whatever.

– Très intéressant, Vera. Si vous me permettez, voici mon interprétation de défenseur infatigable de la diplomatie culturelle et du nous. Deux choses. D’abord, c’est un peu une tarte à la crème, mais c’est pourtant important de le rappeler. Nous sommes irréductibles, il n’est pas d’attribut du sujet JE qui viendrait le définir définitivement, nous sommes des identités en chantier, nous sommes des IVNI, des identités vivantes non identifiables.

– Oh la belle bleue ! Pardon, Dad. Ensuite ?

– Et puis deuxième idée, qui prolonge ce que disait Vera. Je suis un… quoi ? Je suis une phrase commencée, un message inachevé. Mais l’inachèvement ne marque pas un manque, ou plutôt le manque n’est pas un défaut, il est une ouverture et surtout un appel à l’autre. Eh toi ! viens continuer ma phrase que nous écrivions un texte !

– Et bam ! J’adore ton interprétation, Dad. C’est quand même fou tout ce que vous arrivez à dire à partir d’un texte. Toutes ces questions que vous vous posez.

– Oui des questions. Le mot est beau. Une question. C’est plus qu’une énigme qui distrait, c’est moins qu’un mystère qui effraie. C’est un chemin qui nous accompagne, avec ses traces et ses horizons. Il faudrait toujours terminer une question, non par un point d’interrogation, mais par des points de suspension.

– Nadja, désolée mais le coucou, il lui arrive aussi de donner l’heure. Il est deux heures passées. Il faut qu’on y aille.

– Non ! Déjà ! Mis Queridos d’amour, j’ai dû vous épuiser. En plus, vous devez prendre la route, n’est-ce pas ?

– En fait, nous avons légèrement modifié les plans. Nous passons une deuxième nuit à Trieste, nous partirons pour Ljubljana demain matin. Je dois rencontrer le Conseiller culturel, tu sais, François de Luche, mais il n’est pas disponible avant midi, et l’après-midi, j’ai deux rendez-vous semi-professionnels, avec Ivo Svit qui travaille au centre culturel Metelkova, il voudrait monter une version “alternative” de Voyage autour de ma chambre, tu sais, c’est le dernier prix Nodier de la meilleure traduction en Slovène.

– Oh, comme c’est intéressant ! Le voyage d’un voyage. Encore une drôle d’odyssée ! Quel beau métier tu fais.

– Ensuite j’irai visiter l’institut français, ils préparent une présentation des Alexandrines de Marjan Tomsic par sa traductrice.

– Magnifique, oui Marjan est décédé il y a deux ans. J’ai rencontré sa traductrice Andrée plusieurs fois. On s’appelle demain, mon Swann, que tu me racontes.

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20 décembre 2025 6 20 /12 /décembre /2025 03:55

– Nov, je propose que nous allions d’abord au musée Joyce parce qu’il risque de fermer bientôt, ensuite nous irons à la librairie Saba, peux-tu nous guider ?

– OK. Donc, on redescend le Corso Italia, après, à la Piazza della Borsa, on prendra à gauche vers Bata.

– Ah tiens ! Bata existe toujours en Italie ! Thomas Bata, le petit cordonnier tchèque qui voulait chausser toute l’humanité, c’est toute une époque. Il avait une conception très paternaliste de l’entreprise et lui et sa famille avaient créé des dizaines de Bataville dans le monde entier. Les ouvriers étaient regroupés dans des lieux autonomes, des “cités idéales” où ils pouvaient travailler, bien sûr, mais aussi aller à l’école, pratiquer un culte, faire des achats, se divertir.

– … se rencontrer, se marier et faire des petits batababies… C’était quand ?

– Il faudrait vérifier les dates, mais je pense que ça remonte à la première moitié du vingtième. Et puis, je crois me souvenir, mais je n’ai vraiment pas la mémoire des dates, qu’il y a une vingtaine d’années, en France, ils ont été en redressement judiciaire et tous les magasins ont fermé ou ont été rachetés.

– Monsieur Bata, battu par Xin Tong, par Chris Croc et par les sœurs Espadrilles.

– Oui, c’est sans doute ça, la concurrence est rude. Et la vente en ligne a tout changé. J’ai visité le musée Bata à Toronto. C’est amusant de voir l’évolution des goûts sur plus d’un siècle, mais c’est surtout l’histoire commerciale de cette entreprise familiale qui est passionnante. Et puis le bâtiment vaut le détour, il rappelle un peu la forme d’une boîte à chaussures.

– Pas facile. Il faut vraiment être une pointure pour survivre dans le business de la chaussure.

Bata Saba   Ça va ça va pas

Cana-nada   Zapa-tapata

Buena sera   Tara-ratata

Bella Zara   Che Gue-revara

Vera rêva…

Ils marchèrent. Le téléphone sonnait.

– Allo, Vera, incroyable, au moment où ton numéro s’affiche, je prononçais ton nom.

– Eh oui, les petits esprits se rencontrent. Salut mon Nov, qu’est-ce que j’aime entendre ta voix !

– C’est toi qui vas nous lire du Joyce ?

– Ah ah, je pourrais, je crois. Depuis trois jours, ta mère ne cesse de m’en parler, en cours ce sont des digressions interminables et ma boîte mail est inondée d’extraits d’Ulysse et de Finnegans wake. Je vais quand même la laisser faire. À ce propos, j’ai un message à vous transmettre de sa part. Je cite : « En hommage à Gerty, Molly, Claudia, Nora et Lina, on se donne rendez-vous à vingt heures devant la sculpture des Ragazze di Trieste, le petit escalier au bout de la Place de l’Unité, face à la mer. Le soleil ne devrait pas tarder à se coucher et s’il y avait, par hasard, un feu d’artifice, ce serait parfait. » J’ai interdiction formelle de vous en dire plus.

– Dad, tu peux décoder pour moi.

– Voyons voir. Molly, c’est la femme de Leopold Bloom ; Nora, c’est la femme de James Joyce ; Claudia, on sait qui c’est. Lina et Gerty, ça ne me dit rien. On va tricher, il suffit de chercher quel épisode a lieu à vingt heures, tu peux regarder Vera ?

– Allez, je regarde pour vous… vingt heures, c’est “Nausicaa”. Et si ça vous intéresse, le schéma précise « technique : tumescence/détumescence ; symbole : onanisme, femme, hypocrisie, virginité. »

– Rien compris. Est-ce que quelqu’un parle français ici ?

Primero se pone duro, luego se baja. First, it's hard, then it's limp. Ça monte et ça descend !

– Ah ben voilà. Merci Vera, c’est plus clair comme ça. Tue mes sens. Tu m’essences. Tumescence ? Jamais entendu ce mot, je ne l’aime pas du tout.

– Gerty ! Oui évidemment ! Gerty, c’est la Nausicaa de Joyce. Je me souviens maintenant. Mais bien sûr ! Chez Homère, c’est la princesse qui recueille Ulysse après son naufrage, alors qu’il est nu, blessé et sale. Chez Joyce, Nausicaa, c’est la jeune femme qui montre ses dessous à Bloom qui se fait plaisir en la regardant.

What! Glauque ! Pour moi, désolé, Nausicaa, c’est Fakear.

– Ah, Fakir ? Je ne connais pas.

– Fakear, Dad, le DJ français. Non ? Dad, “La Lune rousse” ? Toujours pas ? OK, je te ferai écouter en allant à Ljubljana.

– Avec plaisir, j’aime toujours ce que tu me fais découvrir. Ah ! Nous voilà devant la statue d’Italo Svevo ! Nous sommes arrivés. Quelle belle façade ! Museo LETS. Je n’avais pas compris, ce sont trois petits musées en un, Italo Svevo, Umberto Saba et James Joyce. Nous allons nous régaler.

– Dad, ça t’ennuie si je te laisse y aller seul, je voudrais parler un peu avec Vera ?

– Bien sûr, je comprends.

*****

– J’aime bien Joyce, j’aime bien comment Mam nous lit des petits extraits, mais je vais faire une pause avant sa prochaine lecture, je ne voudrais pas m’en dégoûter.

– OK. C’est déjà incroyable que tu te sois mis à la lecture, Nov. En fait, quand tu rentreras, il faudra que tu assistes à ses cours, c’est de loin la meilleure prof que j’aie jamais eue. D’ailleurs, en plus de ses propres étudiants, il y a toujours des “visiteurs” comme moi, mais je ne suis pas la seule. C’est un vrai clown, mais un clown savant et tellement gentil.

– J’y penserai. Je suis content de te parler Vera. J’ai l’impression qu’on se parle moins. Je voudrais te dire un truc aussi.

– Nov, je sais, je n’appelle pas souvent, je n’ai pas beaucoup de temps en ce moment. Il y a les problèmes de santé de Pap’, il y a les cours, il y a l’agence. Il faudrait que je te raconte la dernière polémique. Jack est furieux, il a écrit une lettre incendiaire dans le courrier des lecteurs de La Jornada pour dénoncer les mensonges autour de la Casa Roja, tu sais le nouveau musée Frida Kahlo. Il dit que Frida n’y a jamais habité, que la fresque est un faux et que plusieurs citations qu’on lui attribue sont de pures inventions, et que c’est d’autant plus dommageable que tout cela se trouve au milieu de documents de grande valeur. On a menacé de lui faire un procès et on lui a répondu qu’en tant que Yankee, il n’avait aucune légitimité pour parler de Frida.

– Et toi, tu en penses quoi ?

– En fait, il a cent pour cent raison, et tout le monde le sait, mais tout le monde se tait, même les officiels, parce que ce nouveau musée, c’est bon pour le commerce ! Bon, on en reparlera. Au fait, tu te souviens qu’on s’est téléphoné hier.

– Hier ? Tu es sûre ? Je ne comprends pas. Je voulais te dire…

– Nov, je sais ce que tu veux me dire. Tu es jeune, tu es beau, tu es drôle, évidemment tu vas rencontrer beaucoup de monde, beaucoup de filles. Nous, on se retrouvera à ton retour et on parlera. Je serai toujours là pour toi et toi pour moi, mais toi comme moi, on a des choses à faire, on a des chemins à prendre et on ne peut pas toujours emmener l’autre. Mi novio, mi nuevo. Para siempre. Aïe ! le laboratoire m’appelle. Je dois te laisser. On se retrouve ce soir.

– OK. Je vais aller marcher un peu seul en attendant Dad. On se retrouve devant Les Filles de Trieste.

*****

– Bonjour mes deux hommes, il est une heure dix à Mexico, nous sommes un peu en retard. Normalement, en juin, à Dublin, c’est le crépuscule à vingt heures et chez vous ?

– Ici aussi, il fait presque nuit. Bonsoir Chérie, bonsoir Vera, tu nous accompagnes ce soir ?

– Oui, je ne veux pas rater ça, le romantisme joycien, ça me parle. Vous pouvez nous montrer un peu les environs ?

– Ouh là, mais il fait déjà sombre, allez, je commence. Donc, il s’agit de l’épisode “Nausicaa”. C’est toujours très facile de résumer Ulysse, je veux dire si l’on se contente de ce qu’il se passe. Gerty est sur la plage avec des amies, il est vingt heures, le soleil se couche. Bloom n’a pas envie de rentrer chez lui après le passage de l’amant de sa femme, il s’arrête et regarde Gerty. Suit une scène qui a valu au livre sa censure aux États-Unis et en Angleterre. Bloom fixe la jeune femme qui lève les jambes et se penche en arrière pour lui montrer ses dessous. Bloom se masturbe et jouit. Elle lui lance d’abord un regard de timide reproche, puis un doux sourire de pardon. Ce sera leur petit secret.

– OK ! Il doit y avoir une part de moi un peu ringarde, Mam, mais je trouve ça un peu, je ne sais pas comment dire, un peu dégueu. En tout cas, je comprends pourquoi on ne l’étudie pas en troisième.

– C’est vrai, mais même avec des adultes, il faut être prudent. Cela étant, si on prend le temps de lire, ça devient beau, drôle, intelligent et peut-être aussi salutaire, même si ce n’est pas la fonction première de la littérature, selon moi.

– Ah bon ?! Pour le moment, je trouve ça plutôt écœurant, triste et trivial. Et Joyce utilise encore une langue détraquée ?

– Alors il y a deux parties. D’abord, on est dans la tête de Gerty, on voit, on pense et on sent comme elle. Joyce adopte le style du roman à l’eau de rose. Gerty est une lectrice assidue des pages beauté de magazines féminins, elle soigne ses vêtements et ses dessous, elle s’entraîne à sangloter devant un miroir. Elle est toujours prête et apprêtée. Prête pour la grande rencontre avec l’homme de sa vie, viril et protecteur. With all the heart of her she longs to be his only, his affianced bride for riches for poor, in sickness in health, till death us two part, from this to this day forward. De tout son cœur, elle s’impatiente d’être son unique, pour le meilleur et pour le pire, dans la maladie et la santé, jusqu’à ce que la mort nous sépare.”

– Heureusement, les choses ont un peu changé.

– J’espère. Dans la deuxième partie, on a le point de vue de Bloom et la langue est plus… comment disais-tu ? éclatée ?

– Détraquée.

– Oui. Il fonctionne par association d’idées, et des idées, Leopold, il n’en manque pas. On trouve tout un tas de questions saugrenues qui parfois ont déjà été posées dans d’autres épisodes. Les poissons ont-ils le mal de mer ? Pourquoi ne mange-t-on pas des denrées plus poétiques que le pudding, des violettes ou des roses, par exemple ? Le noir conduit-il la chaleur ? Les oiseaux ont-ils un odorat ? Pourquoi toutes les femmes n’ont-elles pas leurs règles en même temps ? Il y a aussi des questions plus personnelles, Bloom se demande pourquoi sa montre s’est arrêtée à quatre heures trente, heure probable de l’adultère de sa femme, y aurait-il une influence magnétique ? Et puis cette question que Bloom n’est sans doute pas le seul à se poser, pourquoi moi ? pourquoi est-ce moi qui ai plu à Gerty ? et pourquoi était-ce moi qui avais plu à Molly ?

– Rien qui ne mérite la censure pour le moment.

– En effet. Le passage coupable se trouve entre les deux parties.

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