– Ah oui, le contrat avec Janka. Je t’explique. C’est après la prison, en France. Quand même, vous rigolez pas, vous, les Français. Ça m’a coûté un bras ma déconnade et encore, ils ont compté que deux mariages, celui avec Janka et celui avec Jeaninne. Faut dire aussi que prouver les deux autres, c’était mission impossible. Ils ont pas cherché plus que ça, mais toute façon, ils auraient pas trouvé. À l’époque, la Croatie sortait de la guerre, c’était le foutoir dans ce qui restait des fichiers d’état civil yougoslaves, parce qu’on s’était mariés en 1987, avant l’indépendance de la Croatie. Même Mia, quand elle a appris, elle a voulu faire annuler le mariage, mais ils ont rien retrouvé, ni à Zagreb ni à Vukovar. En fait, on s’était mariés à Vukovar, c’est là qu’elle habitait avec sa famille, mais tu connais l’histoire du massacre, non ? eh ben, dans les bombardements, la mairie a sauté et les archives sont parties en fumée. Pareil pour sa maison et tous ses papiers. À l’époque, tout le monde cherchait quelqu’un. Y’en a qui étaient morts, y’en a qui s’étaient enfuis, d’autres qui avaient déserté, y’en a même qui avaient perdu la tête ou la mémoire. Tout le monde cherchait quelque chose ou quelqu’un. Quand je pense que ma Ljubica a vécu tout ça. Elle avait pas trois ans, mais elle se souvient. Eh ben le pire, c’est qu’aujourd’hui, son meilleur ami, c’est Nemanja, il est Serbe, enfin un Serbe de Croatie, si j’ai bien compris. C’est un gentil garçon. Remarque, lui, il y est pour rien comme elle dit toujours, il avait trois ans aussi. Quand même. Mia, elle, elle a pas pardonné, faut pas trop lui parler des Serbes. Sa famille était retournée à Vukovar. Encore aujourd’hui, ils se parlent pas avec les Serbes et pourtant, ils se croisent tous les jours dans la rue. Les vieux, ils oublieront jamais. Mia elle, elle a pas voulu retourner à Vukovar, elle est restée à Zagreb avec Ljubica, parce c’était plus facile de trouver du travail et aussi parce qu’elle voulait passer à autre chose, tu comprends.
– Oui, j’ai rencontré un garçon à Ljubljana, il m’a parlé de Vukovar. Il m’a raconté que son grand-père était mort pendant la guerre et qu’on avait eu beaucoup de mal à retrouver son corps parce que ses restes avaient été dispersés dans plusieurs fosses communes.
– Mon Dieu, tu te rends compte ! Mais quelle horreur ! Et ma petite Ljubica qui a vécu tout ça.
– Et toi aussi ?
– Ben non. Moi, souvent, enfin, tu vois, j’étais pas là. Avant la guerre, j’étais deux jours par semaine avec Mia, et là, c’était l’amour quoi ! Je t’ai expliqué, j’étais cent pour cent avec elle et avec Ljubica. Ça a duré quatre ans quand même. Et puis, y’a eu la guerre. Me demande pas pourquoi, ni qui ni quoi. Ici, ils disent tous que c’est la faute aux Serbes, y’en a qui disent aussi que les Français, ils ont laissé faire les massacres. Je sais pas, moi. Tu verras, à Belgrade, ils disent pas pareil. Ils disent que c’est la faute aux Oustachis, des fascistes croates qui étaient avec Hitler. À ce que je sais, ils auraient construit des camps de concentration pour les Juifs et les Serbes.
– Mais là, tu me parles de la Deuxième Guerre mondiale, non ?
– Oui, je comprends pas trop, comme toi. Faudra redemander à Ljubica. Moi avec Janka, on fait pas de politique. Et donc, pendant la guerre, on pouvait plus rentrer dans la région. Tous les mois, y’avait un nouveau pays et des nouvelles frontières, pour les camions, c’était impossible de passer. Et surtout, y’avait des bombardements, des massacres et des gens qui fuyaient de partout. Alors mon patron il m’a basculé de la 70 à la 79 : Roumanie, Bulgarie, Grèce, jusqu’à Thessalonique, mais moi, je m’arrêtais à Sofia souvent. Mia après, elle m’a dit, toute façon, t’étais jamais là. Remarque, c’est un peu vrai. En plus en 1993, j’ai rencontré Galia à Sofia. Je comprends pas. Mais qu’est-ce que j’avais dans la tête ! Pourtant j’étais plus un gamin, j’avais la quarantaine. C’est comme si je me foutais de tout et de tout le monde. J’en avais rien que pour ma gueule.
– Oui, mais tu as changé.
– J’étais vraiment nul. Je disais comme ça, c’est pas ma guerre. Tu sais des fois je me demande si c’est pas aussi grave de faire semblant de rien voir, de fuir quand ça va mal que de faire le mal. Bon Mia, elle a encore une dent contre moi, je la comprends. Son livret de famille a disparu, mais pas ses souvenirs. Moi, j’ai un peu changé et je… Eh, Gaston, y’a l’téléfon qui son…
– Quoi ?
– Réponds, p’t-être bien qu’c’est importon…
– Aïe, c’est un texto d’Olga :
« Mon chaton, mon ange, pardon, mon tout petit, pardon, pardon, j’ai mal compris ton message. Bien sûr que tu es de mon côté. Je le sais. Viens vite. Il y a des millions de manifestants ici, et pourtant la ville est vide sans toi. Je vais bien. Je vais très bien. Je t’attends. Vite. Vite. Ton Olga. »
– Putain mazette ! T’es sûr qu’y a pas deux Olga, deux jumelles, la belle et la bête ?
– Non, non. Il n’y en a qu’une, et ça suffit. Je ne sais pas si je dois être rassuré par ce message. En fait, tu as raison, c’est comme s’il y avait deux Olga en elle. Je vais transférer le message à son frère et à mon ami Moby. Eux, ils sauront. On verra tout à l’heure.
– Je suis pas un grand spécialiste, mais à ta place, je garderais mes distances. Et surtout, pas de mariage, mon gars !
– Non, ce n’est vraiment pas prévu. Bon, en attendant, continue ton histoire. Le mariage avec Galia ?
– Ah, pour le mariage avec Galia, c’était à Sofia en 1994, pas sûr que le juge, il aurait trouvé des traces.
– Quoi, ça a brûlé aussi ?
– Non, y’avait pas la guerre en Bulgarie. Chez eux, c’était un autre problème, pourtant je connaissais bien le truc, vu que chez nous, en Hongrie, on est champion du monde aussi.
– Tu parles de quoi ?
– La corruption. Tu connais ? En fait, je me suis fait arnaquer par le fonctionnaire de l’état civil. C’est vrai que je l’ai corrompu, mais il était d’accord, en tout cas, il a pris l’argent. L’histoire, c’est que j’ai dit que j’avais perdu mes papiers. Il a dit qu’il fallait quand même une lettre du consulat de France pour prouver mon identité. J’étais encore français à l’époque. Sauf qu’au consulat, ils auraient vu que j’étais déjà marié, alors j’ai donné un petit billet et c’est passé comme dans du beurre, enfin, c’est ce que je croyais. Le gars, il a pris le billet, mais il a rien inscrit du tout, nulle part. J’ai cru l’embrouiller et c’est lui qui m’a entubé. Comme elle dit Céline, c’était les années d’apprentissage de la démocratie en Bulgarie. Bref, corruption à tous les étages. En attendant, au tribunal de Mulhouse, ils ont pas poussé les recherches. Toute façon, bigamie et trafic, ça suffisait et ça a coûté déjà très cher : deux ans de prison, six mois fermes, cent mille francs d’amende, retrait du permis et confiscation du passeport.
– Ça alors ! Je ne pensais pas que c’était aussi sévèrement puni.
– En vrai, le passeport, c’est parce que j’avais pas fait mon service militaire. Ils ont découvert ça aussi. C’est pas que je voulais pas le faire, c’est que j’avais autre chose à faire, enfin, c’est une autre histoire. Tu crois ça, cent mille francs ! J’ai dû vendre mes parts sur le camion et j’ai encore payé par-dessus pendant des années. L’avocat, il a dit que je pourrais essayer de garder ma nationalité française, mais il fallait faire appel et encore payer. J’ai lâché l’affaire. Pour moi, la France, c’était fini. Plus de camion, plus de métier, et la Jeaninne qui voulait plus me voir. Je me disais que la petite Céline, je la retrouverais plus tard. Mais qu’est-ce que j’avais dans le crâne, bordel de merde ! C’est pas possible d’atteindre ce niveau de connerie.
– Donc, tu es rentré en Hongrie.
– Oui, je suis retourné en Hongrie, sans travail, sans argent et la queue entre les jambes. Avec trois femmes qui me détestaient, en France, en Croatie et en Bulgarie. Je suis rentré à Baj où j’avais un oncle encore, parce que mes parents étaient morts à cette époque. Évidemment, cinq cents habitants, tu passes difficilement incognito, donc Janka, elle a appris. Elle m’a fait “convoquer” à la mairie. La secrétaire du bourgmestre, elle m’a dit comme ça, Laszlo, soit on annule le mariage pour fautes graves et tu auras à passer au tribunal, soit tu tombes d’accord sur l’arrangement que veut te proposer Janka. Ce sera un accord à l’amiable qui ne nécessitera pas de passer devant le juge. Le juge, ce sera seulement si tu ne respectes pas les termes du contrat. Là, tu imagines bien, j’ai pas hésité longtemps, vu que les juges, j’en avais ma claque et en plus, je savais que la Janka, elle était pas mauvaise.
– Et alors ?
– Bon, quand même, j’avais un peu les pétoches, j’ai imaginé plein de trucs et qu’elle allait faire de moi son esclave pour se venger. J’ai quand même demandé à voir le contrat. Et puis tu vois, au fond de moi, j’avais envie de changer, j’avais été un petit con depuis ma naissance. C’est pas que j’étais méchant, j’avais tué personne, j’avais pas volé beaucoup et je me battais de moins en moins souvent, mais quand même, j’en avais marre de ce Laszlo qui se foutait de tout. Je savais bien que j’allais pas devenir Saint Laszlo, le protecteur des veuves et l’ami des oiseaux blessés, c’est pas que je voulais tout rattraper, vu que ce qui est fait est fait, mais je voulais changer. C’était une deuxième chance, comme dit Céline, et c’est Janka qui me la donnait.
– Et qu’est-ce qu’il y avait dans le contrat ?
– Il fallait que je le signe si je voulais retourner avec elle. Elle avait une petite maison un peu à l’écart du bourg. Depuis, ça s’est construit et on est rattachés au village maintenant. Il y avait une grande pièce de vie et une petite chambre, et devant et derrière il y avait un peu de terrain. À l’époque, elle plantait juste deux rangs de poivrons et elle avait ses poules et Banor le gros chat. Et y’avait aussi un cabanon, ça sera mon atelier. Mais c’était pas le grand luxe, tu peux me croire, il y avait l’eau au robinet, mais pas d’électricité et les cabinets, c’était dehors. Ils disaient que c’était une fosse septique, mon œil, oui, c’était juste un trou à merde. Tant que Janka était seule, ça suffisait. Elle picorait comme un oiseau, donc elle chiait comme un oiseau. Mais quand je suis arrivé, moi, je déposais des sacrés colombins, et ça se bouchait tout le temps et je devais recreuser tout le temps. C’est juste y’a cinq ans, quand les autres maisons ont été construites, qu’ils nous ont raccordés au tout-à-l’égout.
– D’accord. Et le contrat ?