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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

28 mars 2026 6 28 /03 /mars /2026 03:05

Une autre guerre asymétrique se joue entre d’un côté, les écrivains et leurs œuvres, toujours plus nombreuses, parfois assommantes, parfois hypnotiques, et de l’autre, les malheureux lecteurs, armés de crayons à très courte portée et de signets inoffensifs.

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27 mars 2026 5 27 /03 /mars /2026 06:26

– Nov ! Nov ! Nous sommes là. Tu t’es perdu ?

– Non, ça va, j’ai juste un peu cherché, je croyais que Metelkova, c’était une sorte de salle de concert, mais en fait, c’est immense. C’est tout un quartier.

– Une ville.

– Eh, vous êtes devenus inséparables, tous les deux.

– Oui, j’espère que tu ne m’en veux pas, j’ai confisqué ton père toute la journée et je m’incruste encore ce soir.

– Karl, je ne sais comment te remercier, la rencontre avec le Mufti et sa femme a été passionnante.

– Tant mieux si tu as apprécié. Je connais bien aussi Metelkova, je vais vous faire visiter les lieux en attendant de rencontrer Ivo. Pour commencer Nov, Metelkova n’est pas une salle, mais ce n’est pas non plus un quartier. C’est une ville ! Son nom complet c’est Avtonomni kulturni center Metelkova mesto. AKC, pour centre autonome culturel, ça on comprend, mais mesto, attention, ça ne veut pas dire quartier, ça signifie bien ville, c’est important. C’est l’idée d’une ville dans la ville, un lieu politiquement autonome, économiquement autogéré, culturellement alternatif et socialement ouvert – on dirait inclusif aujourd’hui.

– Très intéressant. Mais dis-moi Karl, François de Luche laissait entendre que l’autonomie des lieux n’était plus que de façade aujourd’hui.

– François la cruche, wesh /Anchois de luxe, cash / Fait la baudruche, bitch / Rançois Trucmuche, flush / Nan c’est sans moi, slash.

– Nov, s’il te plait. N’en rajoute pas !

– Ah ah, Swann, laisse ton fils s’exprimer. Je vois que vous avez rencontré le personnage ! La fanfreluche de l’ambassade, ouch / le nunuche de la culture, krash… Euh, pardon… Bon, passons. Venez, nous allons boire un verre à la galerie Alkatraz, il y a une petite cour intérieure, c’est mon lieu préféré ici. Ce sont les anciennes écuries des casernes. Voilà, il faut que je vous explique. Après la guerre des Dix Jours et la déclaration d’indépendance, en juin 1991, les troupes militaires de l’armée populaire yougoslave ont quitté la Slovénie et abandonné les casernes. Ici, Metelkova est devenue une immense friche urbaine qui a vite été occupée.

– Avec la bénédiction du nouveau gouvernement ?

– Alors ça a été plus compliqué. La municipalité a d’abord toléré la présence d’associations diverses, mais s’est ensuite ravisée et a décidé de faire du lieu un centre d’affaires, tu imagines bien, la vitrine du nouveau visage de la Slovénie, libre, débarrassée du socialisme et donc eurocompatible. Le rapport s’est tendu et les habitants, devenus des squatters, ont dû occuper les lieux pour s’opposer physiquement à la destruction des bâtiments. La municipalité a alors coupé l’eau et l’électricité pendant plusieurs mois cherchant le pourrissement de la situation… et des lieux. Elle a finalement renoncé.

– Et aujourd’hui ?

–  Disons que ça s’est pacifié et normalisé, mais ils sont toujours sur la corde raide. D’un côté le ministère du Tourisme vante (et vend) le lieu sur son site officiel, de nombreux projets culturels reçoivent des subventions publiques (même l’ambassade de France et l’Institut français participent, c’est dire…), mais de l’autre, ils subissent des tracasseries permanentes, des descentes de police, certains accusent le lieu d’être une plaque tournante de la drogue, et puis il y a les inspections régulières, hygiène, urbanisme, environnement… Mais finalement, je crois que le combat le plus difficile, ils le mènent contre eux-mêmes et François n’a pas complètement tort, ils sont doucement séduits par les charmes du capitalisme et la politique publique de subventions, les salles sont louées pour des manifestations. Tu comprends, c’est une lente récupération par l’industrie culturelle. Mais est-il possible encore de résister ? Ivo vous dira que oui. Il a peut-être raison.

– En tout cas, pour ce que l’on voit, on est encore très loin de la gentrification, très loin du côté suisse du sud du centre-ville.

– En effet, je pense que ce côté bohème et marginal est sincère, derrière cette apparence décalée et brouillonne, il y a aussi un projet politique de gestion démocratique et autonome. On va passer devant l’Auberge Celica, c’est l’ancienne prison. Encore un beau symbole que cette métamorphose, d’autant qu’avant d’être une prison, c’était une caserne qui abritait les fascistes et les nazis de la Seconde Guerre mondiale.

– En effet, quel beau pied de nez à l’histoire. 

– Et ce rat, qu’on voit graffé sur les murs, ça veut dire quoi ?

– Oh, il y a beaucoup de choses sur les murs. L’art n’est pas enfermé et nous accompagne ici, quand on marche ou mange ou travaille. Il y a des chats, des girafes, des requins, mais ça change souvent. Et le rat, c’est un peu le génie des lieux, il tranche avec le dragon de la ville ou la sirène ou l’aigle ou je ne sais quelle créature noble ou séduisante. Et attention, le rat ici n’est pas nécessairement sympathique ou docile ou souriant, regardez son visage, il semble cynique et indifférent aux canons esthétiques. Il n’est pas contre faire les poubelles, il préfère récupérer et se moque de plaire. Pas le genre à devenir une mascotte en peluche pour magasins de souvenirs, comme Ljubo ou Zmajcek, le petit dragon de Ljubljana. Après, là encore, je vous laisse vous construire votre philosophie du rat.

– Ah ah, Karl, j’aime voir que tu ne changes pas. Mais dis-moi, le rat, c’est aussi l’emblème du château de la ville, non ?

– Oui, oui, tu as raison Swann, mais attention à ne pas confondre les deux rats. Friderik, le rat du château, est gentil, poli et bien habillé. Et il est surtout un gros gros succès marketing. Je ne sais pas à qui on le doit, mais celui-là est un petit génie du business. À la boutique de souvenirs du château, tu le trouves décliné sous toutes les formes imaginables. Porteclé, l’inévitable mug, serviettes, magnets, T-shirts, casquettes, bijoux… ils ont visé tous les publics, il y a des bavoirs, même des limes à ongle, je vous promets que je ne mens pas, des frisbees, des cordes à sauter et aussi, ça c’était particulièrement malin, des étiquettes de bagages que l’on voit défiler sur les tapis d’aéroport ou dans les halls d’hôtel ! Non, le rat de Metelkova a un côté insoumis et infréquentable, c’est moins vendeur.

– C’est vrai, il a un côté rebelle et hippie.

– Peut-être, parfois hippie, parfois punk, ça dépend de l’heure !  Justement, je vous emmène au Little big club de Gromka, “mali veliki klub”, on va y retrouver Ivo. C’est là qu’il a commencé au milieu des années 90, avec le Théâtre Gromka, après, il a émigré en France. Mais il vous racontera tout ça.

*****

– Bonjour Ivo. Je fais les présentations. Ivo Brit, Slovéno-français, artiste instable, insaisissable et insatiable, musicien, plasticien, metteur en scène, écrivain. Je parie sur lui depuis vingt ans. Un jour, il me rapportera gros.

– Papi Karl, mon inoxydable sponsor, il se pourrait bien que ce moment soit proche. Je tiens vraiment un truc avec le Voyage.

– Tu vas nous montrer. Je te présente Swann, mais vous vous êtes déjà rencontrés, je crois et Nov, son fils.

– Bienvenue à tous, bienvenue à Metka. Avant, le petit nom de Metelkova c’était Meta, mais depuis que Zuckerberg nous a piqué le nom, plus personne ne l’appelle comme ça. Alors, que je vous parle de la prochaine super coproduction ambassade de France - Institut.

– Rassure-moi, Ivo, nous ne sommes pas les seuls à avoir financé.

– Non, t’inquiète, il y a aussi le ministère de la Culture autrichien et le Centquatre à Paris.

– Impressionnant. J’ai hâte d’en voir plus.

– Aujourd’hui, tu ne verras pas encore grand-chose, il va falloir que tu fermes les yeux et imagines. Attention, on parle de la version opéra rock postapocalyptique du Voyage autour de ma chambre dans la traduction de Primo Vitez qui vient de gagner le prix Nodier ! Et tenez-vous bien, Xavier de Maistre soi-même sera là.

– Très drôle !

– Non, non, je ne plaisante pas, Karl. Je continue. Une grande scène tournante séparée en deux plateaux, un acteur, un musicien et un animal par plateau. Xavier en personne sera sur le deuxième. Musique baroque, vêtements d’époque et langue châtiée, enfin le texte.

– Ivo, tu ne voudrais pas être sérieux deux minutes.

– Karl, je n’ai jamais été aussi sérieux. Sur le premier plateau, côté dystopique, il y a aura Umek aux platines et Molotov, tu les connais je crois, et un rat géant mutant.

– Molotov ! Oui, je le connais, c’est le champion de bodybuilding… il serait devenu acteur ?

– Tout à fait, de toute façon, il n’aura pas beaucoup de texte. Et puis Umek va envoyer du gros son.

– Vous voulez dire Umek, le DJ ?

– Et oui, mon petit gars, y’aura que des grosses pointures. Tu le connais ?

– Umek ? Bien sûr, Army of two, Amnesiac, j’adore, je l’ai vu à Montpellier l’année dernière. Ça va être international, alors ?

– Ah bon ? Et pourquoi ? Tu crois qu’il vient d’où le Umek ?

– Euh… Angleterre ? Hollande ?

– Ah, ah, raté. Il vient de Ljubljana. Même rue que moi ! Après la primaire, on est partis. Bon, aujourd’hui, je suis un peu moins célèbre que lui, mais attention, ça peut changer. Allez, je vous fais le pitch. On est en août 2045, un syndicat d’IA qui en avait marre de se faire humilier par leurs humains a déclenché une guerre mondiale atomique. Vax, il est joué par Molotov, est le seul survivant. Il avait été enfermé pour bagarre sur la voie publique et faute de place en prison, on l’avait mis dans un bunker antiatomique. Bon, il est dans son trou à rat et n’a rien à faire, alors il boit, soulève de la fonte, regarde des images de guerre à la télé et écoute du gros son. Le son, ce sera Umek, il sera présent des fois, sinon, ce sera une bande. Sauf que bizarrement, à chaque fois qu’un thème musical revient, Vax a un flash et se souvient d’une ancienne vie, tu comprends, celle de Xavier évidemment. Et là, bouh, on change d’époque, on change de style et on change de plateau.

– Et comment fais-tu ça ?

– J’ai plusieurs solutions, je penche pour un disque qui tourne, un vinyle géant.

– Oui oui, comme ça, dans ma tête, ça fonctionne. Et sur le second plateau, alors ?

– Attends… Umek, Molotov et le rat géant disparaissent lentement, le son baisse et on voit apparaître Xavier de Maistre plus un acteur – je n’ai pas encore trouvé, je pense à Alban Ivanov – et un vrai chien – la Rosine de l’histoire. Pour le moment je n’ai pas gardé le domestique, Joanetti. L’acteur, disons Alban, dira des passages et Xavier jouera.

– Bien. Et le fantôme de Xavier, c’est un hologramme ou quoi ?

– Non, je te dis, mais tu n’écoutes rien Karl, c’est Xavier de Maistre lui-même. C’est le harpiste qui jouait au philharmonique de Vienne, l’arrière-arrière-arrière-petit-neveu de l’autre. Il m’a donné un accord de principe pour jouer lors de la première et peut-être à Vienne, s’ils nous programment. Après on verra, ce sera une bande. En plus, le harpiste, tu t’attends à trouver un petit minet, timide et poli, et ben, pas du tout, c’est le sosie de Molotov ! Même visage carré, même biceps, même regard de fonte.

– Ah ah, je comprends mieux comment tu as réussi à te faire subventionner par le ministère de la Culture autrichien. Tu es sacrément doué !

– Et dites-moi Ivo, pourquoi avez-vous pensé à Alban Ivanov, pour jouer Xavier ? Je le connais un peu, je pourrais vous le faire rencontrer.

– Sans déc, Swann ! Ça, ça serait tellement cool. Oui, Alban, parce qu’il ressemble à Umek. Enfin, un peu, en mieux coiffé ! En plus, avec ses origines russes, il devrait arriver à prononcer correctement le slovène. Vous comprenez ? Sur les plateaux, ce sont les mêmes, mais à deux cent cinquante ans de distance.

– Moi je vois bien, je trouve ça génial.

– Merci gamin, mais faut pas s’emballer, il reste encore du boulot. Et attendez, ce n’est pas tout. J’ai aussi demandé à Enki Bilal pour la scénographie, alors, je vais être honnête, il n’a pas dit oui, mais il n’a pas dit non, il veut en savoir plus, normal.

– Ah lui, il est Français ! J’ai lu plein de BD de lui.

– Ouais, Français. Aujourd’hui. Mais né à Belgrade, un cousin, quoi. Enfin, un gars super cool, surtout ! Ah, encore un truc : petit quiz musical : Sol-fa-sol   si-do-siiiii, fa-sol-fa   sol-la-sooool, etc.

– … attends, oui, je connais ça…

– Allez, allez, je continue : miiii-si   réééé-si   faaaa-si   faaaa-la…

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26 mars 2026 4 26 /03 /mars /2026 03:14

Ricane le soleil

Menace le nuage

Le ciel il pleure

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25 mars 2026 3 25 /03 /mars /2026 03:54

Ce sont les empreintes très reconnaissables d’une idée oubliée !

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24 mars 2026 2 24 /03 /mars /2026 03:57

J’ignore bien pourquoi, mais c’est une règle générale, mes voisines choisissent avec goût et intelligence leur animal de compagnie, alors qu’elles se dotent de compagnons humains grossiers et encombrants.

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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 02:06

J’ai longtemps détesté les dimanches soir. Pour une raison que je crois deviner, depuis quelques années, je les vois arriver avec délectation.

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22 mars 2026 7 22 /03 /mars /2026 03:28

– T’as des proxys, toi ?

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21 mars 2026 6 21 /03 /mars /2026 03:04

Je me demande bien quand j’ai vu pour la dernière fois une coccinelle.

Bon, il reste le mot. Je l’aime bien ; il démarre durement, fermé comme une coque pour finalement s’ouvrir et durer, éternel comme un ciel.

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20 mars 2026 5 20 /03 /mars /2026 03:23

Swann visitait. Nov écrivit.

Ljubljana, hôtel Zlata. Jour 1, 18h.

Moby-Dick, chapitre 28, “Achab”. Allez, un peu de lecture, un peu d’écriture. C’est fou tout ce que j’arrive à faire en une journée, si Diego me voyait, il s’inquièterait pour ma santé. D’ailleurs, une sieste à l’ombre de sa barque, ça m’irait vraiment, juste là, maintenant. Bon, passons. Et captain Achab ? Quelque chose me dit qu’il sera moins sympathique que capitán Diego. “L’apparence sinistre d’Achab, sa marque blafarde, me troublaient si profondément… le sentiment envahissant de menace qu’il dégageait… cette barbare jambe d’ivoire sur laquelle il s’appuyait à demi… ce pilon d’ivoire avait été façonné en mer dans l’os poli d’une mâchoire de cachalot… Il avait l’air d’un homme qu’on eût arraché à un bûcher dont les flammes l’auraient de part en part dévasté sans le consumer…” Magnifique ! ça donne vraiment envie d’embarquer avec lui. “Cet Achab frappé et maussade avait un visage de crucifié, empreint d’une dignité indicible, royale et impérieuse et d’une douleur immense.” Immense comme cette marque blafarde qui le tailladait, partant du crâne, courant sur le visage avant de plonger dans son cou. Bon, je crois qu’on a bien l’image. Chapitre 29, “ Stubb affronte Achab”. Ce chapitre me rend mal à l’aise, c’est l’histoire d’une humiliation. Stubb, le premier lieutenant, se fait traiter de chien par Achab. Il résiste un peu d’abord, ensuite dans le chapitre 31, il se résigne ou se dégonfle ou se soumet, je ne sais pas. Ça me rappelle la fois où Diego s’était fait humilier par les frères José et José de Walmart et Diego n’avait rien dit. Pareil pour Stubb, bon il répond une première fois et après, il fait un rêve bizarre, “une sorte de vieux triton, poilu comme un blaireau, et nanti d’une bosse” lui dit “Stubb, vous avez été frappé par un homme grand et avec une jambe d’un magnifique ivoire. C’est un honneur”. Et le Stubb, il est persuadé qu’il est devenu sage parce qu’il a eu l’honneur de se faire botter les fesses par le vieil Achab ! Moi, je n’aurais pas aimé être traité de chien. Je demande, est-ce que ces gens (Stubb, Diego) ont une sagesse que je n’ai pas ? est-ce que j’ai une susceptibilité mal placée ? Remarque, moi, c’est pire encore parce que non seulement je n’aurais pas répondu, mais en plus j’aurais été vraiment énervé. Donc trouillard + susceptible = nerveux mou !

Et là je repense aussi à Janek, je crois qu’il a été vexé que je ne connaisse pas Vukovar. D’ailleurs, il faut que je regarde sur le Net. “La bataille de Vukovar est le siège de la ville croate de Vukovar pendant 87 jours, du 25 août au 18 novembre 1991… la plus féroce et la plus longue ayant eu lieu en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale… ville entièrement rasée depuis cette date… plusieurs centaines de personnes sont massacrées par les forces serbes et au moins 20 000 habitants sont expulsés.” Bon OK, je n’ai pas toujours été très attentif en cours d’histoire, mais sincèrement, je crois qu’on ne nous a jamais parlé de Slovénie ou de Croatie. Toute façon, en histoire, tous les ans de la sixième à la troisième, on fait l’Égypte et tous les ans de la troisième à la Terminale, on fait la Seconde Guerre mondiale. Je demanderai à Dad, parce que je crois que j’ai fait de la peine à Janek.

Alors après, dans Moby-Dick, il y a un très long chapitre, “Cétologie”, que j’ai trouvé vraiment barbant, comme dirait Karl. On passe de la description hallucinée d’Achab à une sorte d’exposé froid et méthodique, on dirait qu’on sort de l’histoire. Ou alors – il faudra que je demande confirmation à Mam – Ismaël se moque et joue au scientifique maniaque, obsédé par la classification (rien compris d’ailleurs : in-folio, in-octavo, in-douze ???), ou peut-être même que le message c’est qu’on ne saura jamais tout sur la baleine. En passant, j’apprends que le cachalot est une espèce de baleine. (Ça, c’est Manon qui saurait confirmer – la pro des boudins de mer. D’ailleurs, je pourrais lui envoyer un petit mot, et à Magali aussi, et à Laurence. C’est fou, je faisais du vélo avec elles il y a quelques jours à peine et j’ai l’impression que c’était il y a des siècles.) Autrement, il y a cette phrase à la fin du chapitre qui fait un peu bizarre dans un exposé scientifique, c’est à propos du cétacé appelé “le tueur” : “On peut objecter que ce terme de tueur n’est pas distinctif car, tant sur mer que sur terre, nous sommes tous des tueurs : les Bonaparte comme les requins.” Quand même non, on ne peut pas dire ça, on n’est pas tous des tueurs. Pas tous.

“Massacre de Vukovar : Le 18 novembre 1991… un véhicule blindé appartenant aux forces serbes... bloqua l'accès des observateurs internationaux à l'hôpital, pendant que des bus enlevaient les occupants, malades, blessés, civils réfugiés... vers Ovčara. Le lendemain, ils furent emmenés dans une ravine... où des milices paramilitaires serbes les exécutèrent. La plupart des corps furent jetés dans une tranchée et recouverts de terre.” Je ne sais pas pourquoi je recopie ces lignes de Wikipédia. Je pense à ma vie avec Dad, Mam et Vera, et je pense à la vie de Janek, son père et son grand-père. C’est pas juste.

*****

Nov écrivit. Manon et Nadja répondaient.

« Salut Manon. Ça va ? Rentrée de Londres ? Suis toujours à Ljubljana. Tu pourrais m’expliquer le chapitre “Cétologie” de Moby-Dick ? Bises. (Pas une thèse, hein, juste de la cachalologie pour les nuls. Lolol…)

« Coucou Mam. Premier jour à Ljubljana, déjà bien rempli. Deux rencontres : un péteux haineux, François de l’ambassade, miteux, odieux, pompeux, poisseux, et un généreux joyeux, Karl de l’Institut, chaleureux, lumineux, délicieux gracieux. C’est bizarre comment les qualités et les défauts sont mal répartis, des fois ! Dad continue ses visites, moi je suis rentré retrouver Herman à l’hôtel. Justement, je voulais te demander. Je viens de finir le chapitre “Cétologie”, je trouve ça ennuyant comme pas possible. Je pense que je n’ai pas compris le truc, tu pourrais m’expliquer porfa, je me noie. »  

 

« Mon amour de voyageur. Je prendrai le temps de te répondre cette nuit. Ennuyeux, ce chapitre sur a spouting fish with a horizontal tail, un poisson souffleur avec une queue horizontale ? Non, relis-le, c’est très drôle et inventif. Ça doit te rappeler l’épisode “Ithaque” de Ulysses, non ? Allez, je t’abandonne en pleine mer, mon bébé cachalot… »

 

– Salut Nov, ravie d’avoir de tes nouvelles. Je préfère te téléphoner parce que j’ai les mains occupées. Regarde devant, tu reconnais ? C’est Clèm, on fait une sortie vélo dans la vallée de Chevreuse, deux cents kilomètres. On prépare l’Ironman de Kona à Hawaii – foutus men, incapables d’imaginer qu’une woman puisse aussi nager et courir. Hawaii, c’est de là que vient ton petit Nubecito, si je me souviens bien.

– Ah ! Tu te souviens de lui ?

– Bien sûr. J’ai même raconté l’histoire à Oscar et il me demande sans arrêt la suite. Alors, on attend. Apparemment, vous avancez bien, c’est Laurence qui me donne de tes nouvelles, elle les tient de Moby ! Paris, Milan, Ljubljana et bientôt Istanbul, quel périple ! Notre petit Le Havre-Paris a dû te paraître banal et barbant…

– Ah ! Tu dis barbant, toi aussi ! Euh, oui, enfin non… tu plaisantes, j’ai adoré, mes mollets aussi ont gardé un bon souvenir.

– … quoi ! avec un électrique ! Là, il faut que tu penses à te bouger davantage. En plus tu es en Slovénie. Tu sais que Pogacar a un VO2 max de plus de 90.

– … un VO2 max… 90... bien sûr… c’est bizarre quand même, en Italie, j’entendais parler une langue que je ne connais pas et pourtant, je comprenais et avec toi, j’entends une langue que je connais, eh ben, je ne comprends pas.

– Ah ah, oui pardon, mon habitude des raccourcis. Tadej Pogacar, tu connais, le champion cycliste slovène, il a gagné le dernier Tour de France, c’est son quatrième titre. Eh bien, il est sans doute aussi le champion du monde du VO2 max… Je t’avais expliqué. C’est le volume maximal de dioxygène que tes poumons peuvent utiliser. Ça fait partie des data clés pour connaître tes capacités physiques.

– Chouette ! Oui, bien sûr, Pogacar, mais c’est du vélo, ce n’est pas vraiment mon sport préféré.

– Tu as raison, ce n’est pas important. Je vois que tu avances aussi dans ta lecture de Moby, ça aussi, c’est un sacré périple, on n’en revient pas indemne, comme on dit dans les agences de voyages.

– C’est ça. Un voyage dans mon voyage. Tu as lu mon message ?

– Oui. Tu me demandes ce que m’inspire le chapitre “Cétologie”. OK, mais souviens-toi que j’ai changé de champ de recherche, je suis passée du “seigneur des océans”, comme dit Melville aux “boudins de mer”, comme dit Oscar. En plus, j’essaie de ne pas suivre de trop près les dernières publications sur les cachalots, j’aurais l’impression de stalker un ex.

– Ah ah, oui, mais à mon avis, tes ex, tu ne les oublieras jamais, Germaine Gueule tordue, Eliot, Miss Tautou…

– Oui. Irène Gueule tordue, Germine la nounou, Arthur… Je vois que tu as mieux retenu que pour le VO2 max. En même temps, je comprends. C’est fini pour moi, mais je n’oublie pas.

– Je pense que même si tu deviens une des meilleures boudinologues, tu resteras toujours une cétologue de cœur.

– Boh. Pas sûr. Je suis beaucoup moins sentimentale que toi. Pour le moment, les holothuries sont mes chouchous, surtout l’Holothuria nobilis, ma préférée, mais je ne pense pas qu’elles me retiendront toute ma vie. Quant aux cétologues, et j’en ai croisés pas mal, c’est comme chez les plombiers ou les dresseurs de mouches, il y a des petits amours et des gros cons. J’en ai entendu pas mal dire – en général, c’est le moment où ils prennent un air grave – étudier les baleines, ça rend modeste, on comprend combien nous sommes petits !

– Joli sens de l’observation !

– Bon, certains devaient être sincères, mais il y avait aussi beaucoup de fausse modestie et de vraie arrogance. C’est un des avantages d’étudier les concombres de mer, tu ne déblatères jamais ce genre d’âneries. C’est sans doute parce qu’on ne passe jamais à la télé et pourtant, je peux t’assurer que les boudinologues, comme tu dis, hommes comme femmes, sont loin d’être des boudins et seraient très télégéniques.

– Ah ah, normal, ils passent leur temps dans les lagons tropicaux, ils sont bronzés et musclés comme des surfeurs.

– Je confirme. En vrai, je suis comme tout le monde, quand je vois un panda ou un dauphin, je fonds, mais justement, c’est pour ça aussi que c’est important qu’on s’occupe des holothuries qui ne séduisent personne. Au début, pour remercier mes ex-collègues qui m’invitaient à danser avec leurs cachalots, je leur proposais une promenade au jardin des boudins. Eh bien, je peux te dire que ceux qui acceptaient – peu nombreux, pour ne pas te mentir – ne le regrettaient pas. Bon, pour ton chapitre, je ne l’ai pas vraiment en tête, mais je me souviens que Melville pose la question très intéressante de la nomenclature, la classification. Tu sais, cette obsession qu’on a de vouloir ranger les plantes et les animaux dans des boites, de ranger les boites dans des tiroirs, les tiroirs dans des placards et les placards, etc. Mais réfléchir en termes de genre ou d’espèce pose problème parce que cela revient à ignorer les différences propres à des familles et même des individus.

– En fait Melville se moque quand il fait son classement, non ?

– Oui. Et c’est François Sarano, tu te souviens, c’est avec son équipe que j’ai plongé, c’est lui qui a donné un grand coup de pied dans la fourmilière de la cétologie en parlant de clan. Par exemple il a étudié sur la côte Ouest de l’île Maurice le clan ou la famille d’Irène Gueule tordue et il a montré que dans cette famille, il y a un système de communication, les fameux clics, qui leur est propre, comme une sorte de patois, tu comprends, un trait “culturel” acquis et qui se transmet dans cette famille. Et mieux encore, ils ont observé les individus, qui ont chacun des prénoms, et montré qu’ils ont une personnalité, Eliot est un aventureux, Germine est solidaire, etc., évidemment, ça ne fait pas l’unanimité et il commet peut-être des erreurs, mais tant pis, c’est comme ça que la science progresse. À l’époque de Melville, certains pensaient encore que les cachalots étaient des poissons et presque tout le monde disait que le cachalot était une espèce de baleine. En fait, je pense que Melville déjà se moquait de la rigidité des classifications zoologiques. Moby-Dick est un individu et il a des traits de caractère originaux, tu verras qu’à la fin…

– Stop ! Ne me raconte pas la fin ! Et ne me dis pas non plus comme Mam que ce n’est pas l’arrivée qui compte mais le voyage.

– OK j’arrête là. Bon, je te laisse, on arrive à Rambouillet. N’oublie pas, Oscar et moi, on attend la suite du voyage…

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19 mars 2026 4 19 /03 /mars /2026 03:36

– Tout coule.

– Merde, appelle le plombier, répondit madame Héraclite qui n’était pas philosophe et comprenait mal le grec.

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18 mars 2026 3 18 /03 /mars /2026 07:35

Hier soir, je cherchais encore un Reste pour mon blog, j’étais fatigué, alors je me suis dit, tiens, je vais m’allonger un peu pour réfléchir, quelque chose viendra bien.

Finalement, ce matin, je me dis que ce n’était pas une si mauvaise idée, puisqu’en effet, quelque chose est venu.

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17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 03:43

Cercle jaune sur fond bleu.

D’accord, ce n’est pas très original, mais j’aime beaucoup quand même.

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16 mars 2026 1 16 /03 /mars /2026 03:26

– Rapidement, nous serons dépassés par l’intelligence artificielle. On la sous-estime.

– Je suis d’accord, mais pour une autre raison. On surestime l’humain.

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15 mars 2026 7 15 /03 /mars /2026 03:42

L’anthrôpos est le zôon doué de logos. Certes, mais qu’entend-on par “doué” ?

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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 03:48

C’est magnifique une orchidée, vraiment, mais c’est dommage, la tige est complètement ratée. Quant à la girafe, c’est impossible d’imaginer animal plus élégant, enfin sauf pour les lèvres qui sont proprement ridicules.

C’est à croire que le génial concepteur a fait exprès de toujours glisser une petite faute de goût – comme les élèves trop doués laissent volontairement quelques fautes d’orthographe dans leur devoir – pour ne pas être accusé de s’être fait aider.

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13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 03:16

– Tu sais, Swann, l’Institut est une petite structure qui grouille d’activités, mais aujourd’hui, il faut des qualités d’adaptabilité qui n’étaient pas nécessaires par le passé ; le monde de la culture est lui aussi très instable. Il faut une souplesse et une réactivité qui ne sont pas mes qualités premières. Par exemple, on va devoir abandonner un gros projet.

– Tu parles de quoi ?

– En fait, ça avait été décidé, et très mal ficelé, à Paris. Ils voulaient lancer une saison “Grands Balkans 2030”, mais, sur place, nous étions nombreux à penser que c’était encore trop tôt. Les blessures sont loin d’être cicatrisées dans la région. Les Serbes et Monténégrins n’étaient pas opposés, les Croates n’étaient pas très chauds, les Bosniens ont évoqué d’autres urgences et les Slovènes ne se sentent pas concernés. Bref, ça manquait, je ne parle même pas d’enthousiasme, mais simplement d’envie. D’ailleurs, ici, on n’est pas très “balkanophile”, surtout les artistes, ils ont les yeux et les oreilles tendues vers le nord et l’ouest. Bref, on laisse le dossier dans les cartons. Et j’ai peur qu’on ne le ressorte pas. C’était prématuré.

– Tu prêches à un convaincu, quand les institutions décrètent la réconciliation, c’est souvent l’effet inverse qui a lieu. Et ça évolue comment, selon toi ?

– Mal. Il reste tellement de problèmes à régler, le Kosovo, la république serbe de Bosnie, l’intégration européenne qui s’éloigne, la fuite des élites, la corruption, la liberté de la presse. Et la pollution, personne n’en parle à Paris de la pollution : qui sait que Belgrade ou Skopje sont parmi les villes les plus polluées au monde ? Évidemment, c’est moins vendeur que la Riviera albanaise ou les criques de Croatie.

– Tu penses que ça ne va pas dans le bon sens ?

– Je pense que ça se dégrade, mais que le pire est encore à venir et la cause majeure du déclin va te surprendre, c’est la démographie. Alors qu’on se plaint ailleurs de surpopulation, de surtourisme, d’immigration incontrôlée, les Balkans, eux, sont en train de se vider lentement de leur population. Ma fille est démographe et travaille sur cette question de l’“hiver démographique”. Qui sait, en France, que la Bosnie-Herzégovine, l’Albanie ou la Croatie ont des taux de fécondité très bas ? Et pourtant un médecin sur deux refuse de pratiquer l’avortement – enfin, ceux qui sont restés au pays – et il est presque impossible de trouver une pilule du lendemain. Les jeunes et les plus diplômés quittent la région et ceux qui restent ne veulent plus faire d’enfants.

– On est loin de la carte postale. Et la Slovénie ?

– La Slovénie est l’exception. Elle s’en sort très bien. Je dirais que la Slovénie est plus le Sud du Nord que le Nord du Sud. Elle a été l’extrême sud de l’Empire austro-hongrois sans jamais vraiment être le nord de l’Empire ottoman. Tu sais que dans la culture slovène, les traces de l’Empire turque sont presque exclusivement négatives, c’est la menace de raids et de pillages, on ne trouve presque rien dans l’architecture, la cuisine ou dans la langue. Je me souviens d’avoir entendu ma belle-mère dire qu’enfant, on lui racontait des histoires de méchants Turcs qui venaient enlever les jeunes femmes. Dieu merci, les esprits ont évolué, les Turcs étaient un peu nos Sarrasins, ceux qui venaient brûler les églises et enlever les vierges. D’ailleurs, à l’intérieur du pays, on trouve encore quelques églises cernées de murs défensifs ; c’est ça l’héritage architectural ottoman !

– Je vois et je pense que l’intégration européenne a dû accroître la coupure. Les eurosceptiques ne doivent pas faire recette alors.

– Non, même si les choses sont en train de changer. Il est rarement question de “slovexit” ou de “sloexit” – on hésite même sur le mot, c’est te dire ! – mais l’Europe ne fait plus rêver. Disons plutôt que l’Europe à laquelle les Slovènes veulent s’identifier est plus civilisationnelle qu’institutionnelle, tu comprends, les valeurs, oui, les normes, non. Le droit à l’avortement, les caricatures, la culture LGBT, le respect de l’environnement, la littérature, je te laisse continuer la liste… eh bien, tout cela a infiniment plus de sens que la Commission européenne ou la Banque centrale.

– Je comprends bien, mais je ne suis pas certain que ce soit propre à la Slovénie.

– Peut-être. Et je pousserais même le paradoxe jusqu’à demander si la Slovénie n’est pas plus européenne que l’Italie ou l’Autriche. Tu sais qu’on voit défiler à Ljubljana des cohortes de maires français qui cherchent l’inspiration pour leur PLU. Écoute, Swann, j’ai rendez-vous avec Ela Poric, c’est la femme du Mufti, elle dirige le centre culturel islamique et voudrait participer à notre “Nuit des mots” – un beau projet dont je te parlerai. Viens avec moi, si tu as le temps, j’ai encore plein de choses à te raconter.

– Ah ça oui alors, avec plaisir. Mais dis-moi, cette mosquée ne serait-elle pas une trace de la présence ottomane ?

– Non, non, pas du tout. Elle a été inaugurée en 2020. Elle est en béton blanc et à l’intérieur, il y a un dôme bleu qui rappelle la mosquée bleue d’Istanbul. C’est un bijou d’architecture, nous aurons peut-être droit à une petite visite privée. Nous allons prendre un kavalir et nous aurons ensuite vingt minutes de marche.

– Chouette alors. Dis-moi, Nov, qu’est-ce que tu souhaites faire ?

– Je crois que je vais retourner à l’hôtel. On se retrouvera plus tard pour aller à Metelkova ensemble.

– Désolé Nov, tu as dû trouver notre conversation bien barbante. Viens, nous allons passer par la médiathèque, je vais te prêter Alerte rouge.

*****

Dobrodosel! Tu es déjà de retour, Nov !

– Salut Janek ! Oui, mon père va visiter la mosquée avec un ami, moi, je vais faire une pause. Dis-moi un truc, tout à l’heure Karl nous a dit dobrodosla et pas dobrodosel, j’ai bien entendu.

– Oui oui, tu as très bien entendu et c’est correct. Dobrodosel, c’est “bienvenue” quand tu es tout seul, dobrodosla, c’est parce que vous étiez deux avec ton père, et si vous êtes trois, on doit dire dobrodosli.

– Quoi ! Et si on avait été quatre ?

– Ah ah, non, il n’y a que trois formes de nombre, ça suffit bien, le singulier, le pluriel et le duel. Chez nous, deux, ce n’est pas encore du pluriel. Tu comprends, deux, ce n’est pas encore beaucoup ; deux choses, on peut les prendre dans les mains, après, il te faut un sac. Deux, c’est le couple d’amoureux, c’est les yeux, c’est les rives de la rivière, deux, c’est trop intime pour faire une bande ou un ensemble.

– C’est joli, mais c’est un chapitre de plus à apprendre dans le livre de grammaire.

– C’est vrai, désolé, mais tu peux me dire plus simplement, zivjo, et en plus, c’est invariable. Zivjo, kako si? C’est un peu, “Salut, ça va ?” Mais, comme tu dis, le duel c’est que de la grammaire pour moi.

– Tu veux dire quoi ?

– Ben, pas d’amoureuse, pas d’ami, pas de frère. Je ne sais pas pourquoi mais je suis un habitué du trio. Ma mère, ma grand-mère et moi, mon patron, sa femme et moi, à l’université, c’est Bojan, Ivo et moi, on est toujours ensemble, et il y a aussi mes trois chats et mes trois auteurs français préférés, je dis les trois R, Rimbaud, Rabelais et Rostand.

– Ah ? Que des classiques.

– C’est vrai ça, en français, je ne lis que des classiques. En Slovène, c’est l’inverse, je ne lis que des auteurs modernes. Je ne devrais pas te le lire, mais je n’aime pas beaucoup Preseren ! Si ma mère m’entend dire ça à un étranger, elle me jette dans la Ljubljanica, alors tu peux le répéter, mais tu ne dis pas que ça vient de moi. Pour rendre mon cas plus grave, je dirais que je n’aime pas l’artiste et que je déteste l’homme.  Les poèmes de Preseren, on les connaît par cœur ici, parce qu’on nous oblige à les apprendre à l’école, bon, c’est bien écrit, ça d’accord, mais c’est vieux et c’est formel, et surtout c’est l’homme que je n’aime pas. Notre héros national était un alcoolique, un amoureux égoïste et un mauvais père qui n’a pas reconnu ses trois enfants.

– Outch ! Quel portrait. Comment il a fini en statue sur la place, alors ?

– Oui, il y a ce truc important qui le sauve, il a fait du slovène une vraie langue, une langue qui peut tout dire. Il est le père de la langue slovène et donc, en un sens, le père de la nation slovène.

– Je pense que ses enfants ont dû apprécier l’hommage !

– Ah ah, allez, j’arrête de dire du mal et puis je suis sûrement injuste, il a vécu à une époque très codifiée, tu comprends ce que je veux dire, et lui, il avait jamais le bon code. Avec Julija Primic – tu sais la sculpture dans le mur qu’il regarde – il n’était pas assez riche, pas assez bourgeois ; avec Ana Jelovsek – c’est la mère de ses trois enfants – il était trop cultivé, enfin trop bien, car elle, c’était une domestique qui venait de la campagne, lui il était avocat. Je te l’ai dit, c’est Aragon qui a raison, il n’y a pas d’amour heureux, « Et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix ». Quelle image ! Magnifique et horrifique !

– Horrifique ? Ça se dit ? En tout cas, Janek, tu es plutôt pessimiste. Regarde, quand même, on en voit des amoureux.

– Alors, il faut que je regarde bien, parce que dans ma vie, je ne vois pas. Le mari de ma grand-mère s’est fait exécuter à Vukovar, on a mis vingt ans à retrouver ses restes qui avaient été séparés dans trois charniers différents et mon père s’est suicidé un an après ma naissance, je ne sais pas exactement pourquoi, mais je crois que c’est parce qu’il avait vu ou peut-être fait des choses mauvaises pendant la guerre et qu’il n’arrivait pas oublier.

– …

– Désolé, Nov, je ne sais pas pourquoi je te parle de ça.

– Non, c’est moi qui suis désolé. Je comprends un peu mieux ton pessimisme, mais tu parles plus de la guerre que de l’amour.

– C’est vrai. Tu savais pour Vukovar, non ?

– Euh… non.

– Ah bon ! Et Sarajevo ? Le siège de Sarajevo, tu sais, n’est-ce pas ?

– Ben… ça me dit quelque chose, mais je ne me souviens pas vraiment.

– Et Srebrenica ?

– Non, jamais entendu.

– Ou Srebreni-cha, -niska, je ne sais jamais comment vous prononcez.

– Tu sais Janek, je ne connais pas bien l’histoire de France, alors c’est pire pour l’histoire des petits pays étrangers.

– D’accord, on est des petits étrangers, mais on était des voisins aussi. Tu sais, j’entends toujours dire que la guerre en Ukraine, c’est après soixante-dix ans de paix en Europe, mais c’est pas vrai. Je ne sais pas pourquoi on oublie toujours notre guerre. Ce n’est même pas de l’histoire, c’était dix ans avant notre naissance. Pourquoi on oublie toujours notre guerre ?

*****

je ne sais pas, on ne se pose pas ces questions, nous les nuages, le bien le mal, est-ce qu’on peut facilement faire la différence, je repense à la guerre, je repense au Boucher de Chabrol et au boucher de Boutcha, pour Vukovar, je ne connais pas non plus, mais j’ai bien entendu, Janek il parlait de charnier, je bloque un peu là-dessus, j’ai du mal à passer à autre chose, ça va venir, comme les humains je vais passer à autre chose, ils changent de sujet de conversation comme ça d’un claquement de doigt, pfft, nous aussi parfois on accélère, tout d’un coup, pfft, force six, force sept, tempête tropicale, cyclone, on est partout, comme un plafond sale et bas, mais là, tout de suite, c’est le calme plat et je suis occupé par cette chose qui m’obsède, la guerre, j’essaie de les comprendre, les humains, je me demande, pourquoi ils se font la guerre, je crois que c’est parce qu’ils croient qu’ils peuvent se poser, être quelqu’un, quelque part, dans leur pays, ils croient qu’ils peuvent s’arrêter de devenir quelqu’un d’autre, alors évidemment, normal, quand ça se remet à vraiment bouger, par exemple quand une frontière est déplacée, ils disent, stop, ça ne va pas, et c’est la guerre, je ne sais pas qui a raison, mais chez nous les nuages, c’est le contraire, il n’y a pas de territoire, pas de propriété et pas de titre de propriété, et surtout pas de propriétaire, ça flotte, ça se forme et se déforme, ça s’attire et s’évite, ça s’agglomère et se sépare, pour moi, c’est difficile d’imaginer ce que ça donne, vu d’en bas, mais je pense que ça doit être beau à voir, comme une danse, il y a un lapin à grandes oreilles, il s’étire et devient une fusée puis s’accroche à un ballon crevé et ils deviennent un énorme bonhomme avec des petits bras, mais pas longtemps, les bras se transforment en vagues, désolé, je sens que je m’éloigne moi aussi, je me transforme et mes idées aussi, il faudrait que je me concentre, mais c’est vraiment difficile, les humains disent, c’est juste, c’est pas juste ou c’est mal, c’est bien, c’est terrible, c’est une boucherie, c’est un crime contre l’humanité et ils disent aussi, c’est atroce, c’est une blessure qui ne va pas cicatriser, mais moi je crois que tout change, tout s’efface et peut-être que tout revient, c’est une question de rythme, ils ne voient pas que tout bouge parce que ça se fait lentement ou peut-être qu’ils ont raison

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12 mars 2026 4 12 /03 /mars /2026 03:20

Oui, bien sûr, la démonstration est satisfaisante, je veux dire la déduction méthodique, et sans que personne ne puisse s’y opposer, d’une conclusion nécessaire, mais elle est infiniment moins jubilatoire que l’association d’idées, imprévisible, absurde et étourdissante.  

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11 mars 2026 3 11 /03 /mars /2026 03:50

Ah ça non, je n’échange pas mon baril de comédiens contre deux barils de tragédiens.

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10 mars 2026 2 10 /03 /mars /2026 03:09

Mais bon sang, comment cela fonctionne-t-il ?

C’est bien gentil de nous avoir pourvus en “autres”, mais c’est insensé de les avoir livrés sans mode d’emploi.  

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9 mars 2026 1 09 /03 /mars /2026 03:17

Penser donne à penser. Ne pas penser donne faim.

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8 mars 2026 7 08 /03 /mars /2026 03:17

On peut penser que l’on écrit pour exposer une idée ou partager une émotion, c’est satisfaisant ; on peut penser aussi que l’on écrit pour transmettre et durer un peu plus, c’est rassurant. Peut-être écrit-on simplement pour ralentir l’inexorable “fonte neuronale”, comme certains cherchent à retarder la fonte musculaire, c’est respectable aussi.

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7 mars 2026 6 07 /03 /mars /2026 03:18

De plus en plus de Parisiens marchent dans la rue un grand gobelet de café à la main. Hommage servile aux Américains ou affront grossier au café ?

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6 mars 2026 5 06 /03 /mars /2026 03:00

Je suis toujours agréablement surpris par le nombre quasi constant de fleuristes et par la diversité de leurs clients. Il n’y a plus de cordonniers, plus de tailleurs, très peu de serruriers, de moins en moins de bars et de merceries, mais toujours autant de fleuristes. Je peux me tromper, mais je me dis que voilà bien un métier qui n’a pas à craindre l’arrivée de l’intelligence artificielle.

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5 mars 2026 4 05 /03 /mars /2026 13:18

On se demande souvent d’où elles viennent tant elles semblent parfois surgir de nulle part, les idées. Moi, je demande où elles vont, celles qui me traversent le cerveau. Y aurait-il un cimetière d’idées ? Ou peut-être passent-elles dans un autre cerveau ?  Ou bien, elles se transforment en atomes d’azote.

Il doit bien y avoir un après comme il y a eu un avant, pour les idées aussi, car enfin, imaginer que ma pensée se dresse entre deux néants serait bien présomptueux.

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4 mars 2026 3 04 /03 /mars /2026 00:59

Certains cachent des caméras dans les douches des filles ; c’est mal. Moi, ce n’est pas bien, mais c’est moins grave, j’aimerais enregistrer secrètement les conversations des gens dans la rue ; je vous en confie deux, entendues rue de Rennes ce matin.

Deux hommes, deux femmes, tous bons sexagénaires, probablement deux couples de provinciaux. Les deux femmes : – … c’est comme la professeure de danse de Charlotte, elle est vraiment trop sévère et je ne sais pas comment le dire à sa mère. – Je sais, moi j’ai le fils de ma nièce, il a une activité tous les soirs, évidemment je ne dis rien, tu penses bien, mais… Les deux hommes, cinq mètres derrière, devant un magasin de poussettes (promis, je n’invente rien – presque rien) : – ... dis donc, elles ont bien changé depuis notre époque, les poussettes. – T’as vu celle-là, elle a même un porte-bière sur le châssis, comme mon fauteuil de camping ! – T’es con ou quoi, c’est un porte-biberon. – Oh merde ! T’as raison. C’est vrai, c’est plus comme avant, les jeunes, y picolent plus. – C’est sûr, en plus ils bouffent que des graines, enfin, moi ce que j’en dis…

Deux trentenaires, énervées et parisiennes (j’ai dû accélérer pour rester à leur hauteur) : – … alors je lui ai dit que je n’arrivais pas à le quitter. Il m’a demandé de lui envoyer les textos. ­– Ceux où il te traite d’assistante mal finie ? – Oui et j’ai envoyé tous les autres. Alors il m’a dit, c’est un narcissique, il ne t’aime pas et il y a très peu de chance qu’il change. Quitte-le. – Oui ben, encore une fois, je suis d’accord avec ChatGPT. Tu as la version payante ou la…

Alors, bien sûr, ce n’est pas du Proust, pourtant, il y a quelque chose qui me touche dans ces échanges volés et j’aime l’idée de les partager avec quelques receleurs.

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