Laszlo disparaissait. Nov écrivit.
Jeudi, FlixBus, entre Zagreb et Belgrade
Après ce grand moment avec Laszlo, je reprends ma lecture de Moby-Dick. Chapitre 37, “Au couchant du soleil”. Heureusement, il y a des points et des chapitres dans ce livre et je ne suis pas obligé de recommencer au début, à chaque fois, comme avec le livre de Laszlo. En fait, c’est Achab qui parle et il parle de lui. « Ils me croient fou – Starbuck le croit. Mais je suis satanique, je suis la folie elle-même déchaînée ! Cette folie furieuse qui n’a de lucidité que pour se comprendre elle-même ! » Il me fait un peu penser à Olga – j’ai dit un peu. D’abord, il s’enferme dans sa cabine, un peu comme Olga à bord du porte-conteneur. Ensuite, il insulte copieusement Starbuck qui lui avait fait une petite remarque : « à la niche, chien, dégage ou je débarrasse le monde de ta présence », un peu comme Olga qui me traite de petit merdeux de merde. Et dans la foulée, il fait une déclaration d’amour à son équipage, un peu comme Olga avec moi : « mon ange, mon chaton, pardon ! pardon ! Viens, vite, vite… ». Jusque-là, la comparaison fonctionne pas mal, mais quel est le cachalot d’Olga ? L’injustice du monde capitaliste, le pouvoir des riches, l’arrogance des puissants ? Oui, un peu tout ça. Quand même, je ne peux pas aller jusqu’à dire qu’Olga est “satanique”. Et il y a une autre différence de taille, à ma connaissance, Achab n’a rien fait de bien pour l’humanité, alors qu’Olga, elle s’occupe des habitants des bidonvilles, elle prend soin des déshérités. Là, ça bloque, ma comparaison ne tient pas. Je la retire. Continuons.
Chapitre 38, “À la brune”. C’est au tour de Starbuck de méditer. Il a compris que son capitaine est fou, mais il n’arrive pas à lui résister. « Oh ! je vois clairement ma situation misérable, obéir avec la révolte au cœur ». Oui mais une révolte au cœur seulement, ce n’est pas une révolte. La révolte doit passer dans les mots, et surtout dans les poings. Starbuck espère que Dieu réglera le problème. Pour moi, il délègue et se planque. Il n’est pas à la hauteur, ici, Starbuck, si je peux me permettre de juger… assis tranquillement dans mon siège de bus climatisé. J’ai beau chercher, je n’ai personne qui ressemble à Starbuck dans mon entourage. Chapitre 39, “Premier quart de nuit”. On continue les présentations en respectant la hiérarchie à bord avec Stubb, vraiment un autre profil. C’est celui qui ne s’en fait jamais, qui prend la vie du bon côté. « On danse sur le volcan. Je ne sais pas tout ce qui va se passer, mais, que ce soit ce que ça voudra, j’irai au-devant en riant. » Lui, il pourrait faire penser à Laszlo par son côté bon vivant, toujours joyeux et un peu insouciant. C’est bizarre ce sentiment que j’ai. Il me manque. Je ne le connais presque pas pourtant. J’ai passé deux heures avec lui et il me manque, Laszlo. Il dit qu’il a de la chance d’avoir ses filles et sa femme, c’est sûrement vrai, mais je pense qu’elles ont toutes les quatre de la chance de l’avoir et aussi ses petits-enfants. Moi, il est très peu probable que je le revoie un jour. D’ailleurs, là tout de suite, il est avec Ljubica et comme il est cent pour cent avec elle, comme il dit, il ne doit pas penser à moi. Il est comme ça.
Chapitre 40, “Minuit”. Passage très b0izarre, il doit y avoir plein d’allusions que je ne comprends pas. Tous les marins sont sur le pont, ils boivent ou dansent ou se chamaillent. Toutes les régions du monde sont représentées et toutes les langues aussi. Ça protège contre les rats et les limaces, mais est-ce que ça les protégera contre les cachalots ? On parle beaucoup de femmes aussi : « Et si toutes les vagues étaient des femmes, alors je me noierais et je danserais avec elles à jamais. Il n’est rien de plus doux sur la terre – le ciel n’a rien de comparable – que ces poitrines chaudes et sauvages ». Six mois en mer, ça inspire les poètes… ça donne aussi les crocs, comme dirait Laszlo. C’est drôle, quelques lignes plus loin, je lis « la bagatelle ! la bagatelle ! la bagatelle ! ». Erreur de lecture, en vrai, c’est écrit : « la bagarre ! la bagarre ! » Je me demande si je le reverrai. J’ai eu une drôle de sensation quand on s’est quittés à la gare. Peut-être que je suis trop sensible ou que je m’attache trop vite ou que je suis trop centré sur moi. J’ai eu l’impression de sortir de sa vie aussi vite que j’y étais entré. Je comprends ce qu’il voulait dire par être cent pour cent dans le présent. Comme je suis devenu instantanément son passé, je pense qu’il m’a oublié pour être cent pour cent avec sa fille et ses petits-enfants. Dans son présent, il n’y a pas de trous, il n’y a pas de manque et sans doute, pas beaucoup de place pour le futur non plus. Ni pénurie ni surplus, ni nostalgie ni espérance. C’est peut-être une forme de sagesse. On est vraiment loin d’Achab, lui, il est écartelé entre son douloureux souvenir du combat qui ne cicatrise pas et son unique projet de vengeance qui l'obsède. Au total, il est zéro pour cent dans le présent. Achab est une absence, une absence avec une jambe d’ivoire.
Je continue. Le bus est vraiment confortable et la route est tranquille. C’est dommage qu’on donne des numéros au bus et pas des noms. J’aurais aimé faire un Zagreb-Belgrade dans un Pequod ou un Françoise-Sagan ! Chapitre 41, “Moby Dick”. Est-ce qu’on va enfin voir la bête ? Eh bien non, encore raté ! On a passé la page 300, et on va seulement avoir droit à l’évocation de rumeurs, de croyances et de préjugés. On pourrait même se demander s’il ne s’agit pas d’une invention ou d’une hallucination. Mais non, puisque certains l’ont déjà vu. Ou alors, c’est comme pour Nubecito, certains le voient et d’autres ne le voient pas. Remarque, si je me souviens bien, il faut attendre une bonne heure pour voir le requin dans Les Dents de la mer. Ça s’appelle le suspens. (Quelque chose me dit, Mam, que ma comparaison ne t’enchantera pas.) Le chapitre commence avec l’aveu d’Ismaël, comment il se laisse persuader que MD est vraiment un monstre sanguinaire et qu’il faut en débarrasser les hommes et la terre, ou la mer. « Une sympathie occulte et farouche me possédait, la haine dévorante d’Achab devenait mienne. Je tendis une oreille avide à l’histoire de ce monstre sanguinaire, contre lequel j’avais, avec tous les autres, juré meurtre et vengeance. » J’ai déjà parlé de ça, mais ça continue de m’étonner (et de m’énerver). Comment, tous, ils se laissent manipuler par le discours d’un homme et sont près à le suivre dans son désir fou et criminel de vengeance et de violence ? Donc, rien encore sur le vrai MD, seulement des superstitions qui gonflent à mesure qu’on s’éloigne des côtes et de la société. Il y en a une qui m’amuse quand même, c’est l’ubiquité du cachalot. (En plus, j’apprends un nouveau mot = capacité d’être présent en plusieurs lieux à la fois). On aurait vu MD, presque au même moment, au pôle Nord et au pôle Sud. En fait, il y aurait, sous les océans, des canaux mystérieux et secrets qui permettraient de passer du Nord au Sud en une fraction de seconde. Ça me fait penser à Interstellar quand le vaisseau spatial passe par un trou de ver pour rejoindre plus rapidement une autre galaxie… Peut-être aussi qu’il n’y a qu’un seul rat dans le cimetière de Joyce, il passe d’une tombe à l’autre presque instantanément en empruntant des raccourcis spatio-temporels. Melville, il aurait dû appeler ce chapitre “Achab”, parce qu’il parle surtout de lui. Avec toujours une petite hésitation pour ma part : est-ce qu’il est fou ou démoniaque, le capitaine ? Les armateurs du Pequod n’ont pas hésité – déjà, c’était business is business –, Achab était l’homme de la situation. « Brûlé au-dehors, rongé en dedans par les crocs inexorables d’une incurable idée fixe, un tel homme, s’il existait, était tout désigné pour lever la lance et jeter le fer contre la plus repoussante des brutes. » Bien dit, Herman ! Mais mon petit doigt me dit qu’ils n’ont pas été bien inspirés sur ce coup-là. Pas certain que la pêche sera miraculeuse. On verra plus tard…
Chapitre 42, “La blancheur de la baleine”. Après avoir expliqué pourquoi MD terrifiait les marins, Ismaël révèle ce qui le terrifie, lui. Et là franchement, faudrait m’expliquer. Dix longues pages avec des phrases interminables pour avouer ça : « Moby Dick pouvait semer l’effroi dans l’âme de n’importe quel homme, une autre considération ou plutôt une horreur trouble et sans nom prenait, de temps en temps, en moi une intensité telle qu’elle submergeait toutes les autres ; sa nature ineffable et mystique me fait presque désespérer de pouvoir l’exprimer. La blancheur de la baleine par-dessus tout m’épouvantait. » Je vous dois un aveu moi aussi, mais promis, c’était la première fois, j’ai demandé à ChatGPT de m’expliquer l’importance du chapitre. Là, j’ai cru à une plaisanterie en lisant sa réponse. Ce chapitre serait l’un des plus importants, ce serait une bascule ou un changement de niveau, on quitterait le roman d’aventures pour plonger dans la réflexion philosophique, on passerait de l’action à la métaphysique. Bon, je ne dirais rien sur la métaphysique, parce que je ne suis pas sûr de savoir ce que c’est exactement, mais les films d’action et les romans d’aventures, je comprends très bien, et là, je dis non ! Il n’y a eu pour le moment aucune action. J’imagine que ça va venir, qu’on va enfin voir des sauts de baleines, des barques jetées à l’eau, des lancers de harpons, des attaques, du sang et des naufrages, mais jusqu’à la page 355, rien de tout ça. Pour le côté “métaphysique”, comme je l’ai dit, je ne suis pas spécialiste, alors je laisse parler Melville : « Est-ce parce que sa nature indéfinissable projette les espaces cruels de l’infini et nous poignarde dans le dos avec le néant lorsque nous contemplons les blancs abîmes de la Voie lactée ? Ou bien est-ce parce que le blanc n’est point tellement une couleur qu’une absence visible de couleur comme, en même temps, la fusion de toutes couleurs ? est-ce pour ces raisons que le silence vide, peuplé de sens, d’une vaste étendue de neige, nous fait reculer devant l’absence de Dieu faite de l’absence de toute couleur ou faite de toutes les couleurs fondues ensemble ? » J’entends d’ici Mam défendre son Herman et dire que la traduction rend mal l’extrême poésie et la subtile profondeur du texte… moi, je vois surtout un grand foutoir à mots (je m’excuse, mais en écrivant “foutoir à mots”, je pense au “trou à merde” de la maison de Laszlo – ça n’a vraiment rien à voir, je ne sais pas comment ça marche, dans ma tête, les associations d’idées. Pardon, je reprends), un grand foutoir à mots : indéfinissable, infini, néant, abîmes, absence, Dieu… Je suis sûr que, si tu prends les mêmes mots et que tu les mets dans un ordre différent, tu obtiens une autre belle phrase avec le même effet : un cachalot blanc lexical, énorme et absurde.
Bon j’arrête la lecture. Il reste encore quatre-vingt-dix chapitres – c'est interminable, long comme une campagne de pêche à la baleine ! –, j’espère qu’on va repasser de la métaphysique à l’action. J’aime bien lire un peu, mais je n’arrive pas à rester concentré des heures et des heures, comme Mam ou Vera. Je ne serai jamais professeur de littérature. Je reconnais que Melville fait de plus belles phrases que Laszlo, mais je préfère ses histoires de radis noirs et de polygamie. Quand il me parlait, j’étais cent pour cent dans son potager avec Janka et les limaces, tandis que Ismël et Achab, je suis, disons, trente-cinq pour cent avec eux sur le Pequod.