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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • ARNO SABATIER
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

31 octobre 2018 3 31 /10 /octobre /2018 03:56

Exister revient à commencer un livre dont on sait que l’on ne connaîtra pas la fin. C’est très énervant.

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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 03:49

Il est plaisant, voire jouissif, d’avoir raison. Voilà pourquoi c’est suspect.

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29 octobre 2018 1 29 /10 /octobre /2018 03:10

Et sache faire le deuil de ton œuf une fois la mayonnaise montée.

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28 octobre 2018 7 28 /10 /octobre /2018 02:01

Épilogue

(en forme d’avis aux lecteurs)

 

 

À l’heure où je finis ce livre, j’en suis à douter de tout et je me dois de vous inviter, chère lectrice, cher lecteur, à la plus grande prudence. Laissez-moi vous donner les raisons de mon trouble.

Je vous avais déjà signalé mes réserves méthodologiques sur le travail de Nora. Elle voulait retrouver le monde perdu d’Odette, elle me semblait plutôt lui avoir inventé un univers fantastique voire fantasmatique ; je me demande aujourd’hui si Nora n’a pas fini par confondre, volontairement ou non, l’histoire d’Odette et la sienne. Odette n’avait pourtant pas eu une vie si tranquille et ordinaire, mais cela ne suffisait pas à Nora, elle lui voulait un destin tragique. Il y a donc deux Odette et deux mondes d’Odette (comme vous l’avez constaté en comparant les deux premières parties du livre que j’ai peu modifiées par rapport au manuscrit que Nora m’a confié). La difficulté vient de ce que, mis à part quelques traits excessifs ou scènes manifestement délirantes d’un côté et quelques faits objectifs aisément vérifiables de l’autre, il y a une zone médiane où les deux Odette tendent à se confondre pour engendrer une Odette grise et floue, mi-réelle mi-imaginaire, qui finit par avaler les deux autres.

 

 

– Fin 1991 –

 

Un peu après avoir reçu le manuscrit, j’étais donc allé enquêter sur place pour essayer d’y voir plus clair, vérifier quelques faits et lever quelques doutes. On devait être fin décembre 1991. (Je pourrais aisément retrouver la date, car c’était le jour même de la mort d’Hervé Guibert. Cela m’avait attristé. Il avait trente-six ans. Je l’avais rencontré quelques années auparavant au vernissage d’une exposition à la galerie Agathe Gaillard. Il laissait une œuvre importante déjà. J’aimais son écriture, comment s’y mélangeaient le plus tendre et le plus sordide, le plus cru et le plus élégant, le plus technique et le plus poétique. J’avais beaucoup apprécié son « roman » À l’Ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Il avait le sida.)

Baume-les-Messieurs, Lons-le-Saunier, Chalon-sur-Saône, je découvrais la région ; tout à fait charmante et à l’évidence, bien différente de ce qu’avait pu connaître Odette.

(À la gare de l’Est, j’avais racheté À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie en édition de poche. Comme le narrateur, je me sentais très seul. « J’entreprends un nouveau livre pour avoir un compagnon, un interlocuteur, quelqu’un avec qui manger et dormir, auprès duquel rêver et cauchemarder, le seul ami présentement tenable. » Comme Hervé mangeait et dormait avec Muzil, Bill et ses docteurs, je mangeais et dormais, moi, avec Nora, Odette et Séraphin. Et puis rapidement, j’avais eu honte de me comparer à lui, de comparer nos douleurs, nos destins, moi et mes petites malaisances existentielles.)

À Lons, j’avais rencontré Robert Fiévet. Un homme affable de plus de quatre-vingts ans ; il dirigeait encore le Groupe Bel (les Vache qui rit) et malgré son âge, il était plus intéressé par les projets que par les souvenirs. Pourtant, il se souvenait bien des années cinquante (il était déjà directeur général) et m’avait confirmé l’existence d’un Séraphin Bonito quelque chose, un ami de son beau-père, Léon Bel. « Oui, j’ai le souvenir d’un farfelu au grand cœur, un vagabond inspiré qui "traficotait" un peu pour Léon, mais je ne saurais vous en dire plus. Quant à cette histoire de vente à domicile de Vache qui rit, et en Suisse, à mon humble sentiment, c’est une bonne blague. »

Séraphin aurait donc existé, mais Nora avait aménagé la vérité, ou peut-être était-ce Odette qui, en brodeuse de talent, avait arrangé un peu la biographie de son amoureux. À moins que ce ne soit Séraphin lui-même, en bout de chaîne, le coupable : il aurait tout inventé pour distraire ses amoureuses. Rien de concluant pour le moment donc et je devais poursuivre l’enquête.

 

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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 17:17

N’est-ce pas cette incapacité à goûter le même qui se répète, à séjourner ici, identique à soi qui nous a conduits à notre perte, nous les avides, les croissants, les insatiables ?

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26 octobre 2018 5 26 /10 /octobre /2018 18:12

Le charme impérieux des ruines, le goût subtil des fruits murs, la tendre sagesse des anciens, la bienveillance éclairée des classiques et la lumière des jeunes filles en fleur.

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25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 16:27

C’est bien vu cette histoire de rotation de la Terre sur elle-même en 24 heures, avec un nouveau lever de soleil chaque matin. Ça permet une philosophie du « on sait jamais, ça pourrait s’arranger » ; un peu comme un nouveau tirage du loto chaque jour.

Avec une rotation d’un mois, d’un an ou d’une décennie, le taux de suicide aurait été sûrement plus élevé.

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24 octobre 2018 3 24 /10 /octobre /2018 02:38

J’aime les petits livres arides et peu fleuris, aux couleurs rares et aux phrases minérales.

J’aime les gros livres aussi, aux histoires obèses et bruyantes, ils défont vaillamment mes insomnies les plus résistantes.

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23 octobre 2018 2 23 /10 /octobre /2018 14:18

La montagne, irréfutablement.

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22 octobre 2018 1 22 /10 /octobre /2018 02:28

Puisque nous partageons tout, nous nous montrons, nous exhibons, une expérience serait sans doute riche en découverte et peut-être en enseignement. Exposer nos sommeils, dormir en public, mettre en ligne nos nuits.

On verrait sans doute alors combien nous sommes égaux, des plus puissants aux plus vulnérables, combien notre fragile nudité, notre belle insignifiance, notre native désinvolture nous rapprochent – nous les encodés, les fardés, les affétés, les distants.

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21 octobre 2018 7 21 /10 /octobre /2018 02:29

Un jour, on devait être en avril je pense, nous écoutions Reality de Richard Sanderson, la musique du film La Boum. « Dreams are my reality... », nous accompagnions le disque en chantant. « Mais c’est vraiment trop nul ! » Nora traduisait en direct, cela nous amusait beaucoup : « je t’ai rencontré par surprise, je ne réalisais pas que ma vie changerait pour toujours », puis elle reprenait sa tête sérieuse ce qui me faisait rire davantage encore « je t’ai vu là à la B.U., je ne savais pas que tu comptais pour moi, il y avait quelque chose de magic in the air », tout en chantant elle mimait un slow langoureux. Et moi je ne savais pas qu’elle pouvait être aussi drôle, j’étais plié en deux, j’en avais mal au ventre.

« Je te ferai écouter La Boum de Renaud, tu verras, c’est un autre style : "j’irai plus dans vos boums, elles sont tristes à pleurer, des filles y’en avait qu’douze, pour quatre-vingts poilus, on fait mieux comme partouze, y’a qu’avec les p’tits LU, qu’ça a été l’orgie." » Cela avait bien entendu relancé notre fou-rire. J’avais justement sous la main un demi-paquet de Petits LU, je lui tendais.

« Tiens, Petits LU… » J’étais incapable d’aligner plus de trois mots sans pouffer.

« Don’t call me Petit-LU... »

Je pense que nous n’avons pas pu terminer une seule phrase, ce soir-là, sans éclater de rire. Jamais nous n’avions autant ri.

Puis il fallut se reposer. Nous sommes alors restés un bon moment, à reprendre notre souffle, détendre nos abdominaux, ne plus rien dire, ne plus rien faire, juste laisser la nuit s’installer. Nous étions heureux, dans le sillage joyeux de nos délires.

Alors Nora a mis Bohemian Rhapsody de Queen et a commencé à chanter : « Is this the real life, is this just fantasy... », nous ne riions plus, nous étions assis au pied du lit, côte à côte, sans parler, « ...no escape from reality ». Elle s’est tournée vers moi, sans rien dire, m’offrant simplement son joli sourire ; elle s’est assise sur moi à califourchon et m’a longuement regardé, j’aimais ce regard fixe qui m’avait un peu gêné au début. « Laisse-toi faire », elle nous a déshabillés, j’ai tiré la couette par terre, nous nous sommes allongés dessus, je commençais à la caresser, elle m’a embrassé juste aux coins des lèvres, s’est approchée de mon oreille « ma douceur, j’ai envie », puis elle a pris mon sexe et l’a guidé jusqu’au sien. « Tout doucement, vas-y tout doucement. Viens en moi, ma tendresse. » J’ai pensé, une demi-seconde, que je n’avais pas de préservatif, d’habitude on n’en mettait jamais, puisqu’on n’en avait pas besoin, puis j’ai oublié. Je l’ai pénétrée lentement, longtemps. C’était la première fois.

Nous restions allongés, l’un contre l’autre en bougeant doucement. Elle ne me quittait pas du regard. Jamais je ne l’avais vu me regarder avec une telle intensité, elle respirait fort, elle souriait à peine, je ne lui connaissais pas ce sourire discret, mais je l’aimais aussi, parfois elle retenait sa respiration, se pinçait la lèvre, penchait la tête en arrière et fermait les yeux, puis elle me revenait, nous nous regardions sans rien dire, nous étions juste complètement ensemble. Et puis j’ai senti le plaisir monter en elle, lentement, et sa respiration accélérer, j’ai vu ses pupilles se dilater, je sentais des petites gouttes de sueur perler le long de sa colonne vertébrale, elle frémissait. Elle se cambra, s’agrippa à mes hanches, ouvrit grand la bouche, soupira bruyamment et sourit ; elle ferma les yeux quelques secondes, les rouvrit et me regarda à nouveau, oui, pour jouir avec moi, devant moi, oui, pour moi. Qu’elle était belle ! Puis ç’a été mon tour, « reste en moi, tendresse, je veux te garder » ; j’ai joui aussi, elle m’a senti venir à l’intérieur et a frémi de nouveau.

Pendant tout ce temps, elle ne m’avait pas quitté du regard et avait gardé ce sourire légèrement dessiné. Moi qui étais toujours un peu inquiet de la voir partir dans son monde, qui avais peur qu’elle m’oublie, peur qu’elle ne me revienne pas, je m’étais dit ce jour-là que ma vie était en train de changer pour toujours, que je l’avais trouvée. Elle m’avait accepté au creux de son plaisir, là où se mélangent les souffles.

C’était la première fois que nous faisions l’amour comme cela. Je l’aimais. Oui, je pense que c’était en avril ou tout début mai 1981.

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20 octobre 2018 6 20 /10 /octobre /2018 02:27

Le vide a quelque chose de très tentant. Nous sommes si obstrués.

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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 02:25

Je suis toujours surpris que l’on puisse défendre bec et ongles l’identité. Je trouve ça lourd et contraignant et, au contraire, je n’aime rien tant que les expériences qui permettent l’altérité, être autre, être autrement.

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18 octobre 2018 4 18 /10 /octobre /2018 02:31

Si l’on me demande, je réponds toujours la vérité, mais si l’on ne me demande pas, je ne dis pas mon âge. Je n’en suis pas très fier, pour tout dire et j’ai bien peur de ne pas beaucoup progresser dans les années à venir.

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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 02:22

Découvrir, chemin faisant, pas à pas, qu’au creux du même qui s’obstine à revenir, peut se loger l’autre. 

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16 octobre 2018 2 16 /10 /octobre /2018 02:43

Si on pouvait recommencer, j’aimerais bien être un artiste riche, célèbre, beau et aimé. Bon pour la chasse, ce serait toujours non.

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15 octobre 2018 1 15 /10 /octobre /2018 02:14

L’homme est le seul animal à se prendre pour un homme

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14 octobre 2018 7 14 /10 /octobre /2018 02:27

Pourquoi n’avait-elle pas envoyé ce fichu cahier noir ? Que pouvait-il contenir de si tragique ? Avait-il seulement existé ? Finalement, cela m’importait peu. Pour être honnête, le monde retrouvé d’Odette m’intéressait moins que la disparition de Nora.

Pourquoi avait-elle disparu ? Perdre l’amour pour le sauver – je répétais cette phrase en boucle – mais c’est insensé, on ne sauve rien en le perdant. Il y a un minimum de sens requis en deçà duquel c’est le chaos total. Moi, je la perdais pour la deuxième fois, qu’est-ce que j’avais sauvé ? Des souvenirs ? La belle affaire, c’est juste bon à alimenter une dépression.

Ou peut-être était-ce moi qui n’avais pas eu les mots ou les gestes pour retenir celle que j’aimais. Je m’en voulais, comment peut-on aimer autant et comprendre si mal !

 

J’ai recommencé cinq fois l’écriture du livre. Un récit, peut-être, plutôt qu’un roman. Je n’ai toujours pas de titre (je pense tout simplement à Moi, Odette Bélurier, mercière à Baume-les-Messieurs). Ces histoires m’obsèdent et je sens que je dois m’en séparer, pour Nora, pour moi. Je vais mieux, mais reste fragile. D’elle aussi, je devrais me séparer. J’ai la nostalgie trop mélancolique ; j’aimerais, si c’était possible inventer une nostalgie légère, une nostalgie saine et féconde et pouvoir garder mes souvenirs, joyeusement, sans me morfondre. Elle mérite mieux que ma neurasthénie. Pouvoir la garder à distance, dans le ciel bleu de ma mémoire. Comme un cerf-volant.

Je sais que je ne la reverrai plus. Si j’avais été moins paresseux, j’aurais cherché à la comprendre, j’aurais pu essayer de faire pour elle ce qu’elle avait fait pour Odette. Elle avait dû subir de vrais traumatismes. Je ne l’avais pas comprise.

 

Une chose m’avait étonné au début de notre relation sans que cela m’ait inquiété ; aujourd’hui je crois comprendre mieux. En fait, nous n’avons « vraiment » fait l’amour qu’à partir d’avril ou peut-être mai. Avant, nous nous couchions nus, nous nous caressions pendant des heures et quand je n’en pouvais plus de désir, elle me masturbait ou me suçait. Elle semblait satisfaite ainsi. Je m’étais habitué à cette façon de faire, j’aimais et je ne posais pas de questions. Elle avait un corps magnifique et une peau d’une douceur extrême. Ce corps, tellement excitant, il fallait le voir nu pour l’apprécier car elle portait toujours des pulls très amples aux manches trop longues. Dehors, dans la rue, elle n’était pas très tactile, pas très expressive, parfois j’essayais de lui prendre la main, mais cela ne durait jamais très longtemps. De retour dans la chambre, elle devenait câline et sensuelle et ouverte. Mais dehors, dans la rue, non, quelque chose n’allait pas.

 

 

 

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13 octobre 2018 6 13 /10 /octobre /2018 02:51

Il y a ceux chez qui ça vient trop vite ; il y a ceux chez qui ça ne vient pas ; il y a ceux chez qui ça vient et revient ; il y a ceux chez qui ça vient régulièrement mais avec parcimonie… Il y a toutes sortes d’écrivains.

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12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 02:10

Les plus grands penseurs n’ont jamais eu qu’une seule idée, disait Bergson. Pour les autres, c’est un peu moins.

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11 octobre 2018 4 11 /10 /octobre /2018 02:56

– Pierre : Dis donc, tu ne voudrais pas les aider un peu, en bas, ils ne vont jamais s’en sortir.

– Dieu : J’aimerais bien mais je ne peux pas.

– P : Comment ça, tu n’es pas omnipotent ?

– D : Eh ben non.

– P : Mais pourquoi tu les as laissé faire, tu savais bien qu’ils détruiraient tout.

– D : Pas du tout, je n’avais pas prévu ça.

– P : Ah bon ! Et tu n’es pas omniscient non plus ?

– D : Voilà. Tu as tout compris.

– P : Mais alors, tu n’es qu’un imposteur !

– D : Tout de suite les grands mots. Je fais comme Lacan qui explique ça très clairement. L’important n’est pas ce que l’on est mais ce que les autres croient que l’on est.

– P : Oui ben un peu de modestie, ne te compare pas à lui. Lui au moins il a écrit des livres.

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10 octobre 2018 3 10 /10 /octobre /2018 02:23

Les faiseurs de mots sont, le plus souvent, bien inspirés. Crépusculaire et camaïeux et foutriquet disent joliment de jolies choses ; et de vilains mots comme salmigondis, concupiscent, ou pouacre disent vilainement les vilaines choses qu’ils nomment.

En revanche je m’explique mal le choix du mot éburnéen – si vilain mot fait de burne éberluée, de burin et d’urée, de nez et de néant – pour qualifier de si jolies choses.

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 02:32

Donner vraiment la parole, offrir son silence.

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8 octobre 2018 1 08 /10 /octobre /2018 02:33

J’aime les vents infidèles qui n’insistent pas et partagent leurs chants et j’aime tout autant la stèle qui se tient, butée, et résiste au temps, riant bien de son impudence.

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7 octobre 2018 7 07 /10 /octobre /2018 02:19

À ce jour Nora ne m’a toujours pas envoyé le cahier noir ; elle ne le fera pas. Je ne l’attends plus. J’ai presque fini son livre. Nous sommes le 5 mars 1994 ; je le sais parce que Cyril Collard est mort il y a un an exactement. Il avait trente-cinq ans. C’est commode ce truc d’Odette d’associer les événements.

Cela m’avait fait quelque chose, sa mort. Il avait le sida. Je n’étais pas un proche, mais je l’avais croisé dans les années soixante-dix au lycée Hoche, à Versailles. Une certaine distance nous avait rapprochés, je veux dire distance au monde, aux valeurs, au sens. On écrivait tous les deux ; on avait échangé nos textes. Il était prolixe déjà, et très lumineux, étonnamment.  Et puis évidemment, je pensais à son film, Les Nuits fauves et à Lora (jouée par Romane Bohringer) qui ressemble un peu à Nora, à une lettre près le même prénom, les yeux noirs, la frange, les cheveux longs, les seins, l’insolence, la joie de vivre (à la différence que je n’ai jamais vu Nora s’effondrer). Moi, je ne ressemblais ni à Jean, ni à Samy, les deux autres pointes du triangle fou de ce film. Je venais d’apporter les dernières corrections au chapitre du « mariage à trois » d’Odette et je le comparais au trio infernal du film, Jean, Lora et Samy ; ils étaient aux antipodes. J’avais aimé ce film, mais j’en étais sorti harassé : le sida, les cris, la jalousie, le masochisme, la drogue, la vitesse, les ratonnades, l’hystérie, la passion. Le film d’un homme avide et pressé, attendu par une mort impatiente qui allait effectivement l’attraper quelques mois plus tard ; la fureur de vivre d’un condamné à mort.

Bien sûr, notre histoire d’amour n’avait rien à voir, nous étions lents, Nora et moi, sains, simples et nous étions deux, enfin c’est ce que j’ai toujours cru. Je me demandais néanmoins s’il n’y avait pas dans ce film une explication à la disparition de Nora. Nora aurait réussi là où Lora avait échoué : partir quand l’amour est à son zénith, totalement pur, partir avant qu’irrémédiablement il ne décline ou se délite et se transforme en ses contraires monstrueux, la folie ou la haine. Perdre l’amour pour le sauver ?

Mais non, c’était répondre à l’impossible par l’absurde, c’était lâcher la proie du quotidien pour l’ombre du mythe. Ne se cachait-il pas là aussi le mensonge romantique cher à Nora. Je n’avais pas les épaules d’un héros et ne voulais pas de son destin fatal ; je ne voulais pas être le personnage principal d’une histoire extrême, je ne voulais pas de la vie de Jean, brûlante, urgente, sans concessions. J’étais prêt à en faire, moi, des concessions, et une promenade lente au jardin des Tuileries, une sieste au Vert-Galant ou un navet au Paramount-Opéra m’auraient suffi. Je ne voyais pas en quoi l’excès, la frénésie et le désespoir étaient grandioses : mensonge romantique. Je n’avais pas soif d’absolu, ni faim de transcendance : mensonge romantique. Toutes ces formules ronflantes me semblaient ressortir à une pseudo-philosophie d’adolescents attardés. Et puis, ce qui était sublime au cinéma pouvait être inepte dans la vie. C’est pourtant très clair, le monde n’est pas un écran et la vie n’est pas un film.

Une des premières fois que j’avais vu Nora poser une question sans enchaîner sur une multitude d’hypothèses ou une chanson de Renaud, c’était au square du Vert-Galant, on lisait Les Cerfs-volants de Gary. « Est-ce que tu sais ce que c’est l’amour, toi ? est-ce autre chose qu’un film ou une histoire ? » Je n’avais pas trouvé les mots et j’étais resté silencieux parce que je cherchais une réponse savante, là-haut, dans mon cerveau. J’aurais dû lui répondre que l’amour filmé ou écrit n’est pas l’amour, que l’amour ne supporte ni la caméra ni le stylo ; j’aurais dû lui dire que l’amour, comme la vie, peut être ordinaire, avoir ses moments d’hésitation, être courbaturé au réveil, avoir envie de silence et de solitude, j’aurais dû lui dire que l’amour s’accommode de la grisaille du quotidien et se dit parfois dans une prose peu inspirée. Ce n’est pas pour autant un amour que l’on économise, un amour à feu doux ; ce n’est pas un amour chétif que l’on ne sort que les jours de printemps. C’est un amour simple, un amour à vivre, un amour artisanal à fabriquer, à entretenir, à réparer en permanence. Alors bien sûr, ce n’est pas très romantique cette idée, pas même romanesque, peut-être est-ce tout simplement réel et, c’est vrai, le simplement réel ne fait pas de grandes histoires passionnantes. J’aurais dû lui répondre cela ; je ne sais pas ce qu’elle en aurait pensé.

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