– Salut, attention, tu as fait tomber ton livre. C’est bientôt le terminus.
– Salut, tu parles serbe toi aussi !
– Hou là, reviens frère, je suis français, comme toi, et je parle français. On va arriver à Belgrade. Tu dormais depuis un bon moment, j’ai dû te secouer un peu, désolé. Fais gaffe, tu as fait tomber ton livre.
– OK, merci ! Et la dame qui était assise à côté de moi, elle est où ?
– Quelle dame ? Je n’ai vu personne à côté de toi. Il y a deux femmes un peu devant.
– Non, non, la vieille dame toute fine, avec des bottes de jardin.
– Dis, tu as pris quelque chose ou quoi ? Attention, ce n’est pas très conseillé, ici. Tu sais que c’est chaud en ce moment, à Belgrade. Ça bouge de plus en plus et on peut vite passer pour un “agent de l’étranger”, comme ils disent. Je te conseille d’être prudent. Ils peuvent être très sévères avec les étrangers qui consomment. Tu es tout seul ici ?
– Non, il y a un ami qui doit m’attendre.
– OK, c’est mieux comme ça. Ça va aller ?
– Oui, c’est juste que j’ai fait un rêve complètement improbable. C’était la vieille dame en bottes… elle m’a raconté cette histoire de nuage… un échange de pieds de deux soldats morts… on les a déterrés… parce qu’un garçon avait vu un nuage en forme de pied… il a fallu donner un esturgeon au douanier…
– … ben oui, normal. Dis, tu es un artiste, toi !
– Attends, le plus incroyable, c’est la dame, elle était tellement réelle dans mon rêve. Là, tout près, assise à côté de moi. Je n’arrive pas à croire que c’était un rêve tellement c’était réaliste.
– C’est un peu le principe du rêve. C’est rare que tu te dises dans ton rêve, calmos, le gars avec un couteau qui me poursuit, c’est un faux, pas la peine que je m’enfuie, je vais me réveiller dans quelques minutes.
– Oui, c’est vrai, mais il y avait encore autre chose de vraiment bizarre, je parlais couramment serbe avec elle.
– Ah oui ? Vas-y, dis-moi quelque chose en serbe.
– Non mais maintenant, je ne sais plus. En fait, c’est comme si je savais des trucs que normalement, je ne sais pas. Sur l’histoire de la guerre, par exemple, ou les noms des gens ou des villages.
– Ça, ça arrive souvent, on est capable de faire des choses incroyables dans les rêves, comme soulever un camion pour dégager un chaton ou jouer un concerto au piano, sauf qu’en fait, on ne fait pas réellement ça. Et puis les trucs bizarres, dans les rêves, c’est un peu la norme. Faut pas s’inquiéter. Heureusement qu’on n’interne pas les gens parce qu’ils font des rêves de détraqués, sinon, il n’y aurait plus personne pour conduire les bus… et plus de passagers pour les remplir. Moi, j’ai moins d’imagination que toi, je fais très souvent le même rêve.
– Vas-y, raconte.
– Je dois prendre l’avion et j’ai des tonnes de bagages à faire et je n’arrive pas à ranger tout ça dans mes valises et je vois l’heure passer et j’angoisse parce que je vais rater l’avion ou le train. Rien de très méchant apparemment, sauf que je fais ce rêve au moins une fois par semaine. C’est pénible.
– Et tu rates souvent ton avion ?
– Je ne sais pas, je me réveille toujours avant. Mais c’est bizarre parce que, dans la vraie vie, je voyage avec un simple sac à dos, j’y fourre rapidement toutes mes affaires en moins de deux. Autre chose, est-ce que tu as reconnu des gens que tu connaissais dans ton rêve ?
– Oui, maintenant je me rappelle. Trop bizarre ! À un moment, il y a ce garçon qui est surexcité et qui crie qu’il voit un nuage en forme de pied. Bon, jusque-là, ça va, sauf que le garçon, il a la tête de mon père.
– Ah ah, ton père encore enfant.
– Oui et non. C’est bien un garçon d’une dizaine d’années, il a un corps d’enfant, mais la tête de mon père adulte. Disons, la quarantaine. Ah oui, je me rappelle aussi du douanier qui ne veut pas laisser passer la glacière avec le pied et l’esturgeon, c’est Macron !
– T’es un comique, toi. Tu devrais noter tout ça, parce que tu vas vite oublier. Remarque, quelquefois, ce n’est pas plus mal qu’on oublie. Au fait, Jules.
– Enchanté, Nov.
– Bon, on arrive, je te laisse. N’oublie pas ton livre, il a glissé sous le siège devant toi. Salut et ne te fais pas trop remarquer.
– OK. Salut.
*****
Emil appela. Nov répondait.
– Ah, je suis content de te joindre enfin, j’ai essayé plusieurs fois cet après-midi, en vain.
– Bonjour Emil. Oui, je pense que je dormais. Je viens d’arriver, je suis à la gare. J’ai un grand sac gris et un petit nua…, enfin, tu devrais me reconnaître facilement.
– En fait, j’ai une mauvaise nouvelle, Nov. J’ai dû aller en urgence à Novi Sad. Olga a fait une rechute. On réfléchit avec son psychiatre, on pense l’hospitaliser. Je te donnerai des nouvelles dès que possible. Pour ce soir, je t’ai réservé une chambre au IN Hotel Beograd, c’est dans la rue Antifasisticke borbe, ça veut dire rue des luttes antifascistes, c’est la rue préférée d’Olga. C’est à 15 minutes à pied de la gare, tu dois prendre le pont pour les piétons au-dessus de la nationale qui vient de Zagreb.
– Ah oui, la E 70.
– Hein ? Ce n’est pas plutôt la E 75… je ne sais plus.
– Oui, c’est la route de Zagreb. Zagreb, Ljubljana, Turin.
– Dis donc, un vrai globe-trotter. Bon, Nov, je suis désolé, mais le programme est un peu chamboulé. Ce soir, tu te reposes à Belgrade et demain matin, tu nous rejoins à Novi Sad en bus, tu en auras pour un peu plus d’une heure.
– Vers quelle heure ?
– Attends mon appel.
– Et Olga, qu’est-ce qui s’est passé ?
– Tu sais, ces maladies psychiatriques, c’est autre chose qu’un petit rhume. Elle est bipolaire. Tu connais un peu ?
– Non, pas du tout. C’est grave ?
– Disons que c’est une vraie maladie. Officiellement, on dit trouble pour épargner je ne sais qui, mais je n’aime pas ce mot, parce que ce n’est pas seulement une petite bizarrerie ou un comportement qui dérange, c’est un vrai chaos. C’est une maladie, et une maladie complexe et grave, oui. En plus, souvent, il faut dix ans pour être diagnostiqué, après il faut des années pour trouver les bons médicaments et le bon dosage et pour finir, un traitement efficace un jour, peut cesser de l’être le lendemain. C’est ce qui arrive à Olga ; elle était très sensible au lithium, mais depuis quelque temps, ça marche moins bien. Il va falloir trouver autre chose et ça peut prendre du temps.
– Aïe ! Et en attendant ?
– Dans l’immédiat, la question, c’est de savoir si on l’hospitalise ou pas.
– Et elle, qu’est-ce qu’elle en pense ?
– Malheureusement, ce sera probablement une hospitalisation sous contrainte.
– Ah bon, c’est autorisé en Serbie ?
– Oui, c’est autorisé. En France aussi. Je t’expliquerai tout ça demain si ça t’intéresse, ce qu’il faut que tu comprennes, si ça peut te rassurer, c’est que la vraie contrainte, c’est la maladie, pas l’hospitalisation, c’est la maladie qui l’enferme, c’est la maladie qui lui vole sa liberté, c’est la maladie qui la met en danger et qui la brutalise.
– Je comprends, mais je n’arrive pas à imaginer Olga malade mentale.
– Je sais, c’est une des caractéristiques des bipos, ce sont de très bons simulateurs, ils s’épuisent à faire du “masking”, tu comprends, ils simulent tant qu’ils peuvent la santé et la normalité. Et c’est une douleur de plus.
– Et elle restera longtemps hospitalisée ?
– Non, ça peut ne durer que quelques jours, le temps de la stabiliser, mais les premières heures peuvent être très dures et il arrive que l’on doive recourir à la contention.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ça veut dire qu’on sangle le malade s’il présente un danger pour lui ou pour les autres. On a toujours réussi à éviter ça à Olga.
– Non ! Je pensais qu’on ne faisait plus ça aujourd’hui. Et c’est autorisé aussi en France ? Ça me paraît être une pratique moyenâgeuse, non ?
– Oui, c'est autorisé. Je suis d’accord avec toi, en un sens, c’est un échec pour la médecine et un sentiment terrible d’impuissance, surtout quand on a été baigné dans la culture antipsychiatrique, comme moi. Écoute, on parlera de tout ça demain. Après la manif, on ira à un grand pique-nique et on aura du temps. J’ai entendu récemment votre ministre de la santé, j’ai oublié son nom, qui disait qu’elle voulait une psychiatrie sans contention à l’horizon 2030. Évidemment, tout le monde le souhaite, et les proches des malades les premiers, j’espère sincèrement qu’on y viendra, nous aussi. Mais tu sais, comme il y a un réalisme politique, il y a un réalisme psychiatrique, si tu vois ce que je veux dire.
– Non, pour être honnête, je ne vois pas bien, mais quelle tristesse ! J’ai vraiment envie de la voir, demain. Je ne sais pas ce que je pourrai faire. Je ne comprends pas, j’ai l’impression que tu me parles d’une autre personne.
– Ça lui fera du bien de te voir, elle m’a parlé de toi, mais il faudra absolument que je t’explique deux ou trois choses sur les bipos. On parlera de tout ça. Va te reposer, je t’appellerai assez tôt, vers six ou sept heures, pas besoin de répondre si tu dors encore, je laisserai un message. Bonne soirée. Une dernière chose. Nov, ne porte pas un fardeau qui n’est pas le tien, viens plutôt chargé d’une belle énergie.
– D’accord. À demain.