Le mot mot est un modèle d’économie : trois lettres pour tout dire.
Le mot mot est un modèle d’économie : trois lettres pour tout dire.
Au mitan de sa vie, mais encore en forme, fortuné, mais un peu désœuvré, Martin Ollé-Laprune cherchait une mission qui le tiendrait jusqu’à la fin de ses jours. Il y avait bien l’aquariophilie (et ses poissons exotiques) et la production de tableurs Excel (et ses fonctions complexes) qui l’occupaient déjà, mais il voulait un défi d’une autre envergure, une aventure qui l’obsède et le transcende. Il pensa d’abord acheter et lire tous les livres disponibles sur le marché. Réalisant vite la démesure de la tâche, il réduisit la voilure et opta pour l’achat et la lecture de la collection complète de la Bibliothèque de la Pléiade. 1043 ouvrages, moins les Commentaires de Blaise de Monluc, aujourd'hui indisponible, mais qu’il finirait bien par trouver chez un bouquiniste.
En plus des livres, il acquit deux grandes bibliothèques en chêne massif. Il disposa la collection dans celle de gauche et prévit de transférer chaque volume lu – oui, mais dans quel ordre ? – dans celle de droite.
Il commença par établir un tableur complexe. Après avoir saisi le nombre de livres et le nombre de pages de chacun, il élabora une formule qui lui donnait en temps réel, au fur et à mesure du progrès de ses lectures, la date de l’accomplissement de sa mission. Il suffisait, après chaque lecture, de saisir le nombre de pages lues et le temps passé ; alors, le tableur, en extrapolant sa vitesse de lecture, lui indiquait la date de l’heureux événement.
Donc. Dans quel ordre progresser ? Logiquement, il rangea les livres selon l'ordre numérique. Il prit le numéro 1. Il s’agissait du volume 1 des Œuvres complètes de Baudelaire, un auteur qu’il avait déjà rencontré au collège. Il ouvrit l’ouvrage et tomba sur ses vers latins de jeunesse, ce qui le rebuta. Il décida alors d’opter pour l’ordre alphabétique et rangea à nouveau sa bibliothèque. Épuisé par cette tâche dénuée d’intérêt et désireux de tester son tableur, il ouvrit l’Histoire de mes pensées d’Alain. Il déclencha son chronomètre et commença la lecture. « J’ai dit que je passerais sur les souvenirs intimes. Je ne dirai rien de ma vie familiale… » Flûte, c’est pourtant intéressant, pensa-t-il. Il continua, surveillant d’un œil son chronomètre. « Dans les prés humides nos chevaux prennent une maladie du pied… J’ai vécu par mon métier dans le monde des réfutateurs, détestable espèce… À regret je laisse sur mon chemin cette ombre aux larges épaules, qui doit errer aux Champs-Élysées avec son fusil et son chien dans des ombres de bois, si les dieux sont justes… » Enfin, sans raison, en bas d’une page et au milieu d’une phrase, il cessa sa lecture et arrêta son chronomètre. Il remplit son tableur : nombre de pages lues, temps passé. Le résultat l’horrifia : 3 avril 2680, à raison de quatre heures de lecture par jour, trois jours par semaine. Il modifia son tableur et indiqua sept heures de lecture quotidienne, cinq jours sur sept. Nouveau résultat : 17 octobre 2476. Terriblement frustré, il réfléchit. Se souvenant de la petite phrase écrite au-dessus du comptoir du bar où il prenait son café, « Fais de tes échecs des défis… mais avec modération », il décida de transformer son échec solitaire en un défi collectif. Il fit passer une annonce pour embaucher trois cents lecteurs.
En plus, ça libérerait du temps pour s’occuper des poissons et composer quelques tableurs.
Penser, tout penser, jusqu’au plus insignifiant, au plus dérisoire. Aristote dit quelque chose comme ça, me semble-t-il.
Alors j’essaie de penser le gobelet en plastique cabossé ou bien le morceau de ruban de chantier qui flotte ou bien les cris du bébé dans le magasin ou bien… Non, je renonce. C’est difficile. Est-ce même possible ? Aristote aurait-il tort ? Alors j’essaie de penser l’amour ou bien la béance ou bien l’alternative ou bien l’opacité… et je renonce encore. C’est sans doute possible, mais c’est très difficile.
À ce moment précis, on me demande “à quoi tu penses ?” Et là, je sursaute, je panique et je bafouille comme un nigaud “hein ? euh, à rien”.
Il faut que je travaille la patience.
Tiens, à partir de maintenant, je vais aller faire mes courses dans une grande surface le samedi après-midi et je choisirai à chaque fois la queue la plus longue à la caisse.
Déveinard comme je suis, je vais tomber sur la file qui avance le plus vite.
Les humains, et ceci les éloigne un peu des animaux, ont élevé la satisfaction des besoins naturels au rang d’art : gastronomie, œnologie, pranayama, Kama sutra. Je m’étonne que l’on n’ait rien trouvé qui se rapporte au besoin de déféquer. Quant aux sculptures fécales du petit Oscar, elles cherchent toujours leur public.
En hommage à Paul Géraldy peut-être, ou par prudence, elle s’était fait tatouer Toi & Moi au bas du dos.
L’imagination est la seule chose qui nous sépare encore des intelligences artificielles, dit-on pour se rassurer. Soit. J’imagine alors qu’on la garde dans un endroit secret et qu’on la réserve pour les grands moments.
C’était mieux avant ! c’était mieux avant ! répète ad nauseam une bande de crétins décrépits. Ah oui ? Et avant, est-ce que vous pouviez goûter aux quatre saisons en une semaine ?
Arbres, je vous aime !
La vengeance est une preuve d’intelligence, peut-être, mais un manque d’ambition assurement.
Découverte extraordinaire des architectes et urbanistes pressés de réfléchir après les épisodes caniculaires. « Mettons des volets aux fenêtres. » « Oui, et plantons des arbres dans les rues. »
La révolution est en marche…
– Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec le moche, maintenant, râla une vieille pomme de terre à la peau fripée et vilainement tachée ?
– C’est vrai ça, reprit une carotte tordue et poilue, avant ils nous foutaient la paix, il leur fallait du brillant, bien rond ou bien droit et toujours de la même taille.
– Oui, c’est tout eux, ça ! Le moche d’hier est tendance aujourd’hui et le beau d’aujourd’hui sera ringard demain. Cela dit, nous, on ne va pas s’en plaindre, conclurent une paire de croc et ses chaussettes.
L’oubli est cette faculté qui distingue le vivant de la machine. La machine n’oublie pas ; d'ailleurs, elle ne se souvient pas non plus, elle fige. Éventuellement, elle perd tout.
– Bonjour tout le monde, vous avez bien dormi ? Pas de cauchemar, Laurence ?
– Non, merci Manon. J’ai mal aux fesses, mais je dois ça à ma selle et pas à la visite nocturne d’un petit crabe. Mais quand même, quelque chose m’a turlupiné pendant une bonne partie de la nuit. Le cloaque des holothuries, comme tu dis, donc, il fait chambre d’hôtes, garde-manger et ventilateur, OK. Il n’aurait pas aussi une fonction sexuelle, par hasard ?
– Tu m’amuses avec tes questions. Non, je te rassure, pas de reproduction par pénétration anale, tout se fait à l’extérieur. Les holothuries libèrent leurs gamètes (spermatozoïdes pour messieurs et ovules pour mesdames) et la fécondation se fait dans l’eau, au gré des rencontres, ce qui complique les recherches de paternité.
– En tous les cas, c’est sympa d’accueillir comme ça des pèlerins fatigués ou des bébés attaqués, même si j’imagine que rien n’est gratuit.
– Disons que les relations sont diverses. Il y en a qui ne font que passer, d’autres qui s’installent, parfois en couple, pour se reproduire à l’abri des regards et des prédateurs, il y en a qui font le ménage et puis il y en a même qui leur croquent un bout d’intestin. Bon, ce n’est pas non plus une auberge espagnole ouverte à tout vent, enfin à tout courant. Parce qu’il y a une autre bizarrerie. Je peux t’en parler puisque tu dors bien. Curieusement, d'un côté, leur bouche est bordée de tentacules qui les aident à trouver leur nourriture et qui pourraient ressembler à un bouquet d’hémorroïdes bien fleuri et de l’autre côté, leur anus est parfois garni de dents. Pas pour mastiquer, évidemment, mais pour se défendre.
– Oh non, c’est pas vrai, mais qui a pu inventer un monstre pareil ! Mais quelle horreur ! J’ai bien l’image, là, et je ne peux pas m’empêcher de faire un transfert. J’espère juste que je ne penserai pas à ça la prochaine fois que Paco… enfin. Ces boudins sont diaboliques. Je ne sais pas si ça ressemble plus à un énorme pénis ou à un étron de géant.
– Oui, peut-être, tu n’es pas la seule à penser ça. Il paraît qu’en Érythrée on les appelle zubb al bahr ; en arabe, bahr, c’est la mer, zubb, je te laisse deviner. D’ailleurs, Magali, ces concombres ont une autre particularité qui va t’étonner, c’est le durcissement. Ces mollassons peuvent devenir durs comme la pierre, mais ce n’est pas ce que tu penses, c’est encore un moyen de défense.
– Ah, ah, oui c’est troublant ! Mais quand même, ne me dis pas que tu trouves ça beau ou séduisant.
– Pour les qualités esthétiques, c’est drôle, j’en parlais avec ma mère il y a peu et elle m’a rappelé que quand j’étais toute petite, à la garderie ou à la maternelle, je tombais toujours amoureuse du plus moche. Le loser, harcelé, souvent malade et maladroit, myope ou asthmatique, en retard sur les apprentissages, c’était pour moi. Et je le défendais.
– Oui alors ça, c’était avant. Avant que tu rencontres Clèm, si je puis me permettre, parce que là, on est plutôt dans la catégorie élite. Premier de classe et en plus, super BG !
– Ah, tu trouves ? Alors, sincèrement, je vais t’avouer un truc, je ne vois pas ces choses-là. Vraiment. Comment t'expliquer ? Je ne pourrais pas te dire si Nov est mignon ou pas, si Paco est beau ou pas. Pour revenir aux holothuries, jamais je ne dirai qu’elles sont moches, ni belles d’ailleurs. Ce qui me sidère, ce sont les solutions qu’elles ont “inventées” pour résoudre les problèmes de nutrition, de reproduction, de défense et de relation avec les voisins. C’est ça qui me frappe avant tout, cette incroyable diversité du vivant. Elle est là la beauté pour moi, dans cette imagination délirante qui a conduit à des formes et des processus impensables. Bon, revenons à nos moutons.
– Oui, quel est le programme du jour, Manon ?
– Alors, on finit tranquillement le petit déjeuner, je vois d’ailleurs que la vie des concombres ne vous a pas coupé l’appétit. Tranquillement, mais sans traîner quand même, c’est l’étape la plus longue, avec pause déjeuner à Rouen et coucher à Poses, charmant village de bateliers, il y a d’ailleurs un petit musée de la batellerie qui pourrait t’intéresser Laurence. On aura aussi un bac à prendre pour changer de rive, décidément, c’est ta journée, Laurence.
– Un bac, chouette, s’illumina Laurence. Je sais que c’est mal de penser ça, mais je rêverais qu’il tombe en panne et que je puisse aller mettre les mains dans le cambouis.
– Désolé, mais ce n’est pas une transat, cinquante mètres de traversée au maximum, ça devrait bien se passer.
– Manon, sur Google Maps, ils indiquent aussi un zoo, tu en penses quoi, demanda Nov ?
– Oui, c’est Biotropica, je connais. Alors, d’abord, on ne dit plus zoo, on dit jardin animalier. En général, quand on change les mots, ça cache quelque chose. Bon, c’est vrai que c’est l’occasion de voir des preuves de cette imagination délirante dont je parlais, des zorilles, des tamanoirs, le dragon de Komodo et l’inévitable panda. Je comprends le succès de ces lieux et heureusement, les choses ont changé, les animaux ne sont plus en cage, ils sont bien traités, ils sont suivis par des vétos et souvent, le parc soutient et accompagnent des programmes de recherche. Il reste que ce sont des exilés, et même des exilés climatiques. Je veux dire que ces déplacements, c’est pour les protéger de la déforestation, des trafics divers ou de l’exploitation commerciale.
– Tu veux dire que dans un monde parfait, il n’y aura pas de zoos, dit Laurence. OK, mais il y a un truc qui me gêne dans ta vision. Je sais que tu vas trouver l’argument pour me contredire, comme d’habitude, mais j’essaie quand même. Dans ton monde parfait, il y a les scientifiques qui vont nager avec les baleines, danser avec les loups et taper la causette avec les Bonobos. Et de l’autre côté, il y a le peuple, qui reste dans l’ignorance et doit se contenter de ce que les savants ont la grande amabilité de leur raconter.
– Non, ce n’est pas ce que je veux dire. C’est compliqué et je pense que, compte tenu de la situation dégradée, ces lieux deviennent des sanctuaires nécessaires. Et je ne te cache pas que j’emmènerai Lucas dès que j’en aurai l’occasion. Mais dans ce brouillard, il reste une chose à laquelle je tiens et François Sarano le répète souvent. C'est bien que ce soit lui qui dise ça, d'ailleurs, lui qui se rapproche tellement des animaux. Il dit qu’une frontière infranchissable nous sépare du monde sauvage. C’est difficile à poser pour un scientifique et pourtant, ça me paraît fondamental. Il faut accepter que quelque chose nous échappe. Un cachalot, ce n’est pas un moteur qu’on peut démonter, une holothurie, ce n’est pas une machine qu’on peut réparer.
– ... et une Manon, ce n’est pas une Laurence, enchaîna Magali.
– ... oui mais nous, on a la chance d’avoir les deux dans l’équipe. Au fait, Laurence, glissa Nov innocemment, tu ne nous as pas beaucoup parlé de toi.
– Entièrement d’accord, confirma Magali. Tiens par exemple, pour changer de niveau, une question idiote comme je les aime. Si tu devais choisir entre ton gros moteur et ton petit mari, tu garderais qui, demanda Magali, très fière d’elle ?
– Ouh là, je suis un bipède et j’ai besoin des deux pour garder l’équilibre. En fait, plus j’écoute Manon et plus je comprends que je ne suis pas une scientifique. Je suis une technicienne et pour moi, dans les histoires humaines, les relations politiques, les corps, les esprits, etc., il y a deux états possibles, ça marche ou ça ne marche pas. Ça peut manquer de nuances, mais ça ne veut pas dire que c’est toujours simple. Avec un moteur, quand ça marche, je surveille, j’écoute, je vérifie, j’anticipe, et quand ça ne marche pas, j’observe, je réfléchis, je diagnostique et, si je peux, je répare. Eh bien, dans la vie, je fais pareil. C’est pour ça aussi que je parle moins que vous, quand ça va bien, j’observe et j’écoute, après je m’arrête là, je ne fais pas de diagnostic et je ne traite pas, parce que je ne suis ni psychologue ni médecin. Mais dans ma vie, quand ça ne marche pas, quand il y a un problème, je cherche les causes du dysfonctionnement ou de la panne. J’ai une vision assez mécaniste de la vie et des rapports humains, j’imagine des courroies, des durites, des pistons, des signaux envoyés et reçus ou pas reçus. Quand ça ne marche pas dans ma vie, je cherche la cause, ce qui est cassé ou usé, et j’essaie de réparer.
– Je confirme, c’est tout toi ça. Je me demande même si tu ne cherches pas les problèmes parfois, juste pour les régler.
– Je ne dirais pas que je cherche les problèmes, mais, c'est vrai, ils m’attirent en un sens. En fait, j’adore les pannes. Au début de notre relation avec Marc, on faisait beaucoup de sorties motos, nous sommes deux motards. Évidemment, une virée de trois jours avec dix motos, statistiquement, tu as au moins un problème mécanique. C’était mon moment préféré.
– J’ai l’impression que tu sors de moins en moins ta moto et de plus en plus ton vélo. Non ?
– Exactement. Et j’ai l’explication. Avec le temps, on a eu plus d’argent, on avait des motos plus neuves, on partait moins longtemps, moins loin. Bref, les pannes ont commencé à se faire rares et les sorties à m’ennuyer.
– Et c’est pour ça que tu as préféré faire des virées vélo avec moi, pour essayer de régler ma panne conjugale !
– Ah ah, non, non, non. Je crois que tu es une excellente mécanicienne du cœur et que tu as fait de l’autoréparation, Magali. Et avec succès je dois dire. Bon, tu t’es un peu perdue au début, en soulevant le capot, mais tu as expérimenté plein de trucs et voilà le résultat. Tu es belle, tu es drôle et tu es puissante. Je te le dis sincèrement, je t’admire.
– Oh les filles, arrêtez, je vais pleurer. Je vous aime tellement.
– Je crois aussi que Paco a su réparer quelques durites et analyser les signaux, ajouta Nov en riant. En tous les cas, je suis content d’être là, avec vous et de vivre ces moments d’amitié. J’aime bien l’idée aussi que vous soyez si différentes et pourtant si proches. C'est exactement comme moi avec Vera.
– Ah, ça faisait longtemps, le retour de Vera bella !
« Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
C’est Pascal qui a écrit cela il y a presque cinq cents ans. C’est promis, je n’y suis pour rien, mais manifestement, il avait des contacts bien informés parmi mes contemporains.
Merci étranger pour ton beau rire franc ce matin quand on s’est surpris à sursauter en même temps au bruit d’un pétard. J’ai ri aussi, avec aussi peu de raisons que toi.
– V. C. 1 (consterné) : Tu as vu les deux gamins, rivés sur leur téléphone, ils n’ont même pas dix ans.
– V. C. 2 (affligé) : C’est consternant ! Et là, regarde l’ancien, quel âge peut-il avoir, soixante-quinze ans, et il est plongé dans la lecture du catalogue des promotions de Leclerc.
– V. C. 1 (accablé) : C’est affligeant, Homo sapiens sapiens est en voie d’extinction !
– Les deux gamins et l’ancien (en chœur, in petto et sans même lever le nez) : Tiens deux vieux cons, ça, tu peux être sûr que c’est une espèce protégée.
Allez, puisque l’on est entre nous, je vais vous faire une confidence peu glorieuse. Il m’arrive parfois d’avoir de mauvaises pensées. Tenez par exemple, ce matin, j’étais Plaça de Catalunya à Barcelone et j’imaginais (le plus grave, c’est que je n’en ai même pas honte) des pigeons géants fondant sur des enfants pour les effrayer.
– Regarde ce flamboyant, c’est juste… comment dire ?
– ... rouge flamboyant et le code hexadécimal, c’est #C53634.
On peut ne pas être d’accord, mais moi, je pense que l’aventure humaine aura été un échec. Allez, ce n’est peut-être pas encore perdu, on peut imaginer un sursaut. Admettons. Mais il y a pire. Là je dois avouer que je n’ai aucune preuve et que c’est invérifiable, mais je crois que si on avait une deuxième chance, on aboutirait au même résultat. La puissance a quelque chose de fascinant, c’est ainsi. Ce que dit très bien un grand poète contemporain, riche et puissant : ils veulent tous « me lécher le cul (kiss my ass) ».
– Et voilà ! Jumièges ! Première étape terminée, annonça Manon. On passe la nuit au Clos des Fontaines. Ce n’est pas donné, mais on voulait un peu de confort. Vous pouvez aller faire un tour à l’abbaye, c’est à trois minutes à pied, ou bien profiter de la piscine. Moi, je vais faire un petit footing de récupération parce que j’ai un peu forcé dans les derniers kilomètres. Profitez du luxe, demain c’est camping. Ça va, Nov, pas trop fatigué ?
– Ça va, il avance tout seul ce vélo. Parfois je réduis le niveau d’assistance pour bosser un peu quand même.
– C’est vrai aussi que tu as plus téléphoné que pédalé, plaisanta Magali. J’ai essayé de t’appeler trois fois, c’était toujours occupé.
– Ah, pardon ! Quinze jours sans communication, ça a été un peu long. J’ai appelé deux fois mon amie Vera et une fois ma mère.
– Nov, tu fais ce que tu veux et si tu te fais harceler, n’hésite pas à bloquer Magali, dit Laurence.
Manon partit courir, Laurence et Brad allèrent visiter l’abbaye et Magali opta pour un Spritz au bord de la piscine. Puis tout le monde se retrouva pour dîner vers vingt heures.
– Alors, les sportifs, jamais fatigués. Viens t’asseoir à côté de moi Nov, que nous fassions connaissance. Tu m’intrigues. Ne t’inquiète pas, je vais me tenir, c’est juste que je suis curieuse. Je ne sais pas d’où tu viens, ce que tu fais dans la vie, pourquoi tu fais un tour du monde et surtout, qui est cette Vera dont tu parles tout le temps…
– Je suis d’accord, on n’a pas eu le temps de beaucoup parler, mais je n’ai rien d’extraordinaire à raconter, tu vas être déçue. Je suis né à Saint-Cloud, mon père est conseiller culturel, donc j’ai beaucoup voyagé et ma mère est prof de littérature. Moi, disons que je me cherche, je suis en commerce international, mais ça m’ennuie de plus en plus et je crois que je vais arrêter, mais je ne sais pas quoi faire. Vera, c’est mon amie. Et je fais un tour du monde pour raccompagner chez lui un nuage hawaïen qui s’est perdu au Mexique où j’habite. C’est tout.
– Ah, ah, j’adore, un message codé, codé et poétique. Pour Vera, il faudrait que tu précises, mon amie, une amie, ma petite amie, ma copine, une pote, ma sex friend, ma fiancée… Tu sais, j’ai des ados à la maison et ils ne sont pas très doués en grammaire, mais sur ce vocabulaire spécifique, il ne faut surtout pas se tromper.
– C’est ma meilleure amie, on se connaît depuis longtemps, elle dit que je suis comme son frère.
– Aïe ! C’est pas bon ça, coincé dans la friend zone. Allez, je ne t’embête plus. Une question encore quand même – je suis affreusement curieuse et tu as le droit de me dire cierra el pico, comme dit parfois Paco pendant son cours de tango – oui, je me demandais ce que tu écris, je te vois avec ton carnet depuis tout à l’heure. Sauf si c’est intime, bien sûr.
– Non, pas du tout, ce sont des petits textes que j’envoie à ma mère et à Vera. J’en écris régulièrement.
– Vas-y, lis ton dernier. Ça doit parler de nous et du vélo ?
– Euh, non désolé. Ça parle de nuage.
Babillage futile en hommage aux nuages (de JB)
Saccage des codages
Pillage des rouages
Passent les nuages aux sillages subtils
Brouillage déréglage
Outrage des serrages
Passent et passent les nuages aux mouillages fragiles
Sabordage des métrages
Naufrage du bon usage
Passent les nuages aux ouvrages indociles
Missiles sans rage idylles sans bagage
Crocodile ou goupil drosophile immobile
Passent et passent les nuages aux images intranquilles
Coloriage volage de coquillages des îles
Passent les nuages et voyagent les villes
Du Tage à Paris-plage
Et du Nil à Blanc-Mesnil
– Euh, disons que je n’ai pas tout compris, bon, c’est particulier. Toi, tu donnes vraiment dans le codage, je crois que ce n’est plus de mon âge. Je suis déjà sénile, c’est un naufrage. Malgré le maquillage, je suis bonne pour la camomille.
– Bravo, Magali, super, sauf pour camomille, à la place, tu aurais pu dire, je suis bonne pour l’asile ! Et bravo à toi, Nov, j’adore ! Ça me fait penser à Apollinaire pour la musique et pour le sens, tu ne seras peut-être pas d’accord, mais ça me rappelle le monde marin. Plus je l’étudie et plus je m’aperçois qu’il est fluide et que notre obsession à classer, séparer, mesurer, tracer des frontières, géographiques ou mentales ne lui convient pas. Et JB, qui c’est ?
– C’est Joseph Brodsky, un poète d’origine russe dont ma mère m’a parlé. Mais, moi, je ne l’ai jamais lu. Apollinaire, je ne connais qu’un poème de lui, que j’ai présenté au BAC de français. En fait, je ne réfléchis pas trop quand j’écris. Au début, j’ai juste un bout d’idée et je tourne autour, je me laisse surtout guider par les sons.
– Sincèrement, moi, ça me plait. Et je pense, en effet, que tu devrais envisager autre chose que le business, quelque chose me dit que tu n’es pas fait pour ça. La climatologie, peut-être. Ou peut-être l’étude des crocodiles, suggéra Manon.
– Quelle horreur non ! Il a encore tellement de jolies choses à vivre et de belles expériences à faire, gardons-le en vie quelque temps. Ces monstres sont immondes et haineux ! Je le vois bien étudier les pandas plutôt. Il a quelque chose du panda d’ailleurs, avec toute cette douceur dans le regard.
– Et voilà, Magali nous rechante le refrain des animaux charismatiques. Il faut protéger les pandas et les baleines et exterminer les rats et les crocodiles. Tu sais qu’il y a beaucoup d’espèces de crocodiles qui sont menacées et certaines même en voie d’extinction. Je ne sais pas s’il y a de l’amour chez les baleines et de la tendresse chez les pandas, mais je peux t’affirmer qu’il n’y a aucune haine chez les crocodiles.
– OK, je m’incline, c’est toi la spécialiste, mais je n’ai jamais parlé d’extermination. Bon, je suis déçu, je pensais qu’il arrivait que des cachalots tombent amoureux de baleines et que leur fameux chant, c’était des déclarations langoureuses.
– Pas vraiment. Il y a des baleines mâles et femelles et des cachalots mâles et femelles. Et les cachalots ne chantent pas, ils émettent des clics et ils n’ont pas de fanons, ils ont des dents, comme Moby Dick, qui est un cachalot malgré les traductions courantes. Mais là où ça se complique, c’est que les Anglais appellent les cachalots sperm whales, baleines à sperme parce que dans la tête, ils ont une substance que l’on a confondue avec du sperme, mais qui sert leur flottabilité, entre autres.
– Tu connais Moby Dick ? C’est drôle, c’est le livre que je suis en train de lire.
– Si je connais Moby Dick ! En fait, bon, j’ai un peu lâché l’affaire depuis quelques années, mais depuis que j’ai deux ou trois ans, je lis des livres sur les cétacés. Les cétacés m’ont accompagnée pendant vingt-cinq ans et puis, un jour, on a divorcé en quelque sorte. Je vous raconte l’histoire pendant que vous mangez. À dix ans, je vois le documentaire de Paul Watson, L’Œil du cachalot. C’est un premier choc. Mes copines regardent Pirates des Caraïbes et sont amoureuses de Johnny Depp, moi, mon pirate préféré, mon héros, c’est Captain Paul. Assez tôt aussi, je comprends que je n’aurai jamais son courage, alors je mets toute mon énergie dans les études. Après un BAC scientifique, je m’inscris en master de biologie marine. À l’époque, j’habite avec mes parents à La Réunion. Tu le sais peut-être, les baleines à bosse passent l’hiver austral près des côtes et il est très facile de les observer. C’est magnifique, c’est fascinant et moi, je suis dans mon élément. Ensuite, en 2015, avec une équipe de l’université, on va à l’île Maurice rejoindre l’équipe de François Sarano qui travaille sur les cachalots. Et là, c’est un deuxième choc. Il ne fait rien comme nous, il donne des prénoms à ses cachalots, il plonge avec eux et manifestement, il communique avec eux, surtout avec le jeune Eliott, avec qui il danse, je vous promets, ils dansent ensemble, je les ai vus. De retour à La Réunion, évidemment, je commence un doctorat d’écologie marine, je prépare une thèse sur l’interaction des baleines et des activités humaines (tourisme, pêche, navigation…) et l’évolution des comportements individuels et interindividuels des baleines face à ces environnements changeants. Tout se passe très bien. Et puis en 2020, patatras, tout bascule, tout s’écroule. Une succession de chocs. D’abord le COVID, ensuite la lecture d’un livre incroyable, magnifique et terrifiant, Cachalot de Daniel Besace qui compare le camion blanc de l’attentat du 14 juillet à Nice à Moby Dick, enfin last but not least, mon directeur de thèse qui me déconseille de faire mon post-doc sur les cétacés, les crédits diminuent, le nombre de candidats augmente, des capteurs, des caméras et l’IA font en plus un excellent travail. Alors dans ma tête , le confinement n’a sans doute pas aidé, ça ne tourne pas très rond, normal. Je repense à Paul Watson, à François Sarano et il devient évident qu’on ne peut pas étudier sereinement ces animaux, qu’il faut aussi être un militant, un combattant ou un communicant hors pair comme Sarano, tout ce que je ne suis pas. Bref, dépression, solitude et kleenex. Je passe alors beaucoup de temps sur les forums en ligne et je tombe sur un chercheur, spécialiste des étoiles de mer qui demande des informations sur une ophiure – vous savez, une sorte d’étoile de mer, mais avec des bras fins et souples. Je lui réponds qu’il y en a dans le lagon de La Réunion et que j’irai les observer dès le confinement levé. Ensuite, les choses se sont un peu précipitées. Après le confinement, il me propose de le rejoindre à Madagascar (à mes frais évidemment !) où il fait un voyage d’études sur l’observation et la valorisation des holothuries, les concombres de mer sont, disons, des cousins des étoiles de mer. Il me voit travailler, on s’entend bien, je lui raconte ma déception amoureuse avec les cétacés. Alors il me propose de faire un post-doc avec lui, sur les holothuries. Ce que j’ai fait. Pour vous distraire encore un peu, je vais vous donner quelques détails, avec les lasagnes, ça passera bien. Il se trouve que le concombre a d’un côté une bouche, souvent fermée et de l’autre un anus presque toujours ouvert parce qu’il respire par-là. Cet anus spacieux est un lieu accueillant et donc assez fréquenté, par des micro-organismes mais aussi par d’autres organismes, moins petits, comme des poissons et même des crabes. Voilà, c’était ça mon sujet d’étude, quelle est la nature du lien entre l’holothurie et le petit crabe qui squatte son anus. J’arrête là ?
– Oui, pitié, Manon, c’est cauchemar assuré cette nuit, j'ai déjà mal. Donc, finalement, c’est un peu comme moi, après une période difficile, aujourd'hui, tu peux regarder ton ex sans t’effondrer.
– Enfin, c’est un peu plus tordu que ça. En fait, depuis la naissance de mon fils Lucas, je suis devenu beaucoup plus sensible ; aujourd’hui, je ne peux plus voir une baleine d’un œil seulement scientifique, immédiatement des considérations écologiques et militantes passent au premier plan. C’est pour ça que je suis plus efficace avec les holothuries. C’est sans doute un manque d’audace, peut-être que je me protège derrière la connaissance. Mais j’ai besoin d’être solide et équilibrée pour mon fils. Et encore, je me demande, si je ne vais pas à nouveau me réorienter, parce que les holothuries ne sont pas à l’abri d’une exploitation excessive ou d’une pollution et donc d’une extinction et je supporte de moins en moins cette idée. J’ai une amie qui travaille sur le recyclage du plastique, mais au niveau moléculaire. Je trouve ça passionnant, Si, si, vraiment. Je pense de plus en plus à la rejoindre. Je sais que ce n’est pas glorieux, mais je serai plus utile comme ça. Je n’ai pas peur de monter sur un zodiac et de barrer la route à un baleinier japonais, surtout si Captain Paul est à la barre, mais je suis trop émue quand je pense à cette haine envers les animaux, je perds mes moyens.
– Bonjour, dit la nuit sans intention de nuire.
J’aimerais apprendre le vocabulaire du forgeron pour dire, autrement, les choses divines, et puis apprendre le vocabulaire du soufi ou du brahmane pour dire, autrement, l’évolution du vivant, et puis apprendre le vocabulaire de l’herpétologue pour dire, autrement, les mystères de l’art, et puis apprendre le vocabulaire du céramiste pour dire, autrement, les maladies mentales, et puis… et puis toujours décaler, déplacer, détourner, déporter, dérouter. Altérer.
Les enfants savent très bien être seuls, ils s’inventent des mondes peuplés et bavards. Malheureusement, avec l’âge et les téléphones, on désapprend cela. Aussi on s’associe, on s’acoquine, on s’accouple, mais cela, on ne sait pas faire durablement, alors on rêve d’être seul, oubliant que l’on ne sait plus faire.
Le sablier est un objet magnifique et tellement intelligent, mais il est complètement raté car hypnotique et, conçu pour mesurer le temps, il nous le fait perdre.