Alors bien sûr, il y a des cyclones qui ravagent tout, mais une goutte d’eau, pourtant partie prenante de ces monstres marins, s’imaginerait-elle être la cause du désastre ?
Alors bien sûr, il y a des cyclones qui ravagent tout, mais une goutte d’eau, pourtant partie prenante de ces monstres marins, s’imaginerait-elle être la cause du désastre ?
– Donc, Mam, si j’ai bien compris, le nœud du problème se trouve entre tumescence et détumescence.
– Mais oui ! Quel étudiant modèle ! Vera a dû te parler du schéma Gorman. “My fireworks. Up like a rocket, down like a stick. Mon feu d’artifice. Ça monte comme une fusée, ça retombe comme une baguette”.
– … baguette, oui, mais on est plus sur du roseau que du chêne, là, si je puis me permettre et sans vouloir vexer Bloom et ses compères.
– Tu as raison de préciser, Vera. Donc, Ulysses a d’abord été publié en feuilleton, et c’est au moment de la publication de l’épisode “Nausicaa”, en 1920, que les éditrices ont été poursuivies pour obscénité. Et ce qui a mis le feu aux poudres, sans mauvais jeu de mots, c’est ce feu d’artifice.
– Mam ! Il doit bien y avoir autre chose qu’une fusée qui monte et des gerbes de lumière qui retombent…
– Le feu d’artifice est une métaphore légèrement voilée de l’érection, la masturbation et l’éjaculation de Bloom. Gerty est assise sur un rocher et, pour voir le spectacle, elle se penche en arrière, lève un genou et dévoile ses dessous (les blancs, qu’elles préfèrent aux verts à quatre shillings onze !) et ses jambes (plus haut que jamais personne n’avait vu). Bloom voit, et elle voit qu’il voit. Elle sait ce que ce regard veut dire, ce qu’il veut et ce qu’il dit. Elle n’a pas honte et il n’a pas honte non plus. Et puis une longue chandelle romaine monte et monte et monte. “And then a rocket sprang and bang shot blind blank and O! then the Roman candle burst and it was like a sigh of O! and everyone cried O! O! in raptures and it gushed out of it a stream of rain gold hair threads and they shed and ah! they were all greeny dewy stars falling with golden, O so lovely, O, soft, sweet, soft!”
– Ouh là, je n’ai pas tout compris, même si j’imagine bien. Ça commence avec une roquette et à la fin, c’est doux, tendre, doux. Ça se traduit ça ?
– On doit pouvoir le faire, oui, mais ce sont souvent les gestes les plus simples, les plus difficiles à exprimer, donc à traduire. “Et alors une fusée fusa et fuzz tirant à blanc pan et Oh ! alors la chandelle romaine éclata et ce fut comme un soupir de Oh ! et tout le monde cria Oh ! Oh ! en délire et il en jaillit un torrent de pluie en fils de cheveux d’or et ils ruisselaient et ah…”
– Mouais, il n’en fait pas un peu trop, là ?
– Bien sûr, c’est excessif, absurdement excessif, à tel point que l’on se demande comment certains ont pu trouver cela obscène. À moins que ce ne soit la suite qui ait choqué.
– Quel teasing, Mam ! Vas-y, envoie le bouquet final.
– Non, le final, tu l’as déjà eu. Ensuite, tout retombe, comme toujours, dans le gris, le silence et la culpabilité. “What a brute he had been! At it again? A fair unsullied soul had called to him and, wretch that he was, how had he answered? An utter cad he had been! Quelle brute il a été ! Et une fois encore ! Une âme innocente et intouchée l’avait appelé, et lui, misérable qu’il était, comment avait-il répondu ? Un parfait goujat, voilà ce qu’il avait été.”
– D’accord, il y aurait plus romantique, mais je ne vois toujours pas le drame.
– Mais la culpabilité est pour le moins furtive et la fin, sans être glorieuse est explosive et aux yeux de certains, obscène. Au moment où Gerty se lève et part, Bloom s’aperçoit qu’elle boite. Et il ajoute – c’est drôle, c’est monstrueux, c’est comique, c’est immonde, c’est compréhensible et insupportable… mais n’oublions pas que nous sommes dans ses pensées, “dehors”, Bloom est un homme affable, courtois, retenu –, il ajoute donc, heureusement que je ne le savais pas quand elle m’a fait son show. Puis il se reprend, encore que ça peut être excitant une “curiosity” comme ça : une boiteuse, une nonne, une noire, une fille qui porte des lunettes ou qui louche ou va avoir ses règles…
– OK, ce n'est pas très élégant, mais je suis un peu déçu. Sur l’échelle de Richter de la perversion, je trouve qu’on est encore assez bas. Ce qui m’étonne plutôt, moi, c’est comment le gars Joyce, il ose écrire tout ça. Évidemment qu’on a tous des trucs bizarres dans la tête, mais on ne le dit pas, normalement, surtout dans un livre, lu par sa femme, par ses enfants, ses amis.
– En effet, certains écrivent des livres édifiants, avec des héros, des modèles, certains donnent des leçons. C’est fou ce que les livres sont propres. Bon. Joyce, lui, fait autre chose. Il décrit des êtres humains, humainement humains, ni anges ni démons, des êtres qui se débattent avec leur petite humanité ordinaire faite de grands rêves et de petits plaisirs, de déceptions, de promesses, de faiblesses, de tentatives, de renoncements, de justifications alambiquées et de superstitions extravagantes (si tu enfiles tes dessous à l’envers, tu feras une rencontre amoureuse, sauf si c’est un vendredi !).
– Ah ah, ça laisse six jours par semaine. Je suis bien d’accord, Nadja, on ne comprend pas grand-chose à Nausicaa si l’on n’y voit qu’un jeu malsain entre une exhibitionniste faussement naïve et un vieux voyeur vicieux. Pour moi, il n'y a là rien d’obscène ou d’immoral, mais j’y vois quand même un drame de la solitude et je me demande si Joyce ne noircit pas un peu le tableau. Dans son monde, il n’y a jamais de rencontre, l’autre est un fantasme, une illusion, c’est-à-dire non pas un toi, mais une forme de moi, une forme dégradée ou idéalisée, une forme toujours produite par moi. Il n’y a pas de rencontre, pas de toi, pas de nous chez Joyce.
– Et mettre son panty à l'envers n'y changera pas grand-chose, peut-être que tu as raison, Swann. D’ailleurs Bloom a cette pensée curieuse, “Think you’re escaping and run into yourself. Longest way round is the shortest way home. Vous pensez être en train de vous échapper et vous tombez sur vous-même. Le plus long détour est le plus court chemin vers chez soi.” Pour autant, je suis moins optimiste que toi et j’ai peur que nombre de sociologues confirmeraient Bloom, ou Joyce, sur la misère sexuelle, les ravages du sentimentalisme et le malentendu amoureux.
– Mam, je crois que je suis plutôt d’accord avec Dad, et je me demande même si toi et vous deux vous n’êtes pas la preuve que tu as tort d’être aussi négative.
– Oui, sans doute des rencontres sont-elles possibles. Disons que Gerty et Bloom sont deux êtres moyens, je veux dire humains, ils se croisent un instant et se font du bien. Il n’y a rien de condamnable au contraire. Certes, il y a un fond de malentendu : il n’est pas certain que Bloom ait envie de prendre Gerty dans ses bras protecteurs de mari viril, comme elle en rêve, et Gerty préférerait provoquer autre chose qu’une érection fugace et distante, mais, de part et d’autre le malentendu semble assumé parce que le réel ne paraît pas avoir beaucoup mieux à leur proposer. Gerty n’est pas nunuche et Bloom n’est pas abject, disons qu’ils sont tous les deux, à la fois tendres et médiocres, à la fois ridicules et respectables.
– Et toi, Vera, qu’est-ce que tu en penses ?
– Je dirai, de façon plus large, que la vie ne ressemble pas toujours à une odyssée héroïque ; Joyce n’est pas Homère et les Ulysse se font rares. Mais quand même, comme Nov, je crois aux rencontres, je ne suis pas sûre de savoir ce que c’est qu’un “nous”, mais je pense qu’on peut rencontrer quelques “tu” qui ne soient pas que des projections. Pour ça, je pense qu’il faut un mélange de disponibilité et de hasard, je veux dire de chance. Beaucoup de chance.
– En tout cas, c’est ça la force inestimable de Joyce, donner à penser plutôt que dire ce qu’il faut penser.
– Oui mais c’est épuisant. Et il est presque neuf heures. Bon quand même, Mam, comment ça se termine cet épisode ?
– On entend neuf fois le son du coucou d’une pendule.
– Quoi, c’est tout ?
– Oui, c’est tut. Cocu cocu cocu cocu…
– Ah ah, j’adore, tu ne l’as pas faite en cours, celle-là, Nadja. Juste avant le cucu, pardon le coucou, il y a un autre passage que j’aime bien. Bloom, qui a aussi sa part de romantisme, se demande si Gerty reviendra demain, il aimerait la revoir. Alors il prend un bâton pour lui laisser un message dans le sable. “I AM A… JE SUIS UN…”, mais il n’y a pas de place pour écrire la suite, en plus la marée montante effacera sûrement tout, alors il ne va pas plus loin. Je sais qu’il y a plein d’interprétations possibles et chacun peut s’amuser à terminer son message et essayer de définir Bloom en quelques mots. C’est d’ailleurs la question que se posent tous ceux qui utilisent les applis de rencontres au moment de remplir leur profil, comment me définir au mieux en quelques mots. Moi, c’est pour ça que j’aime ce genre d’écrivain, à un moment, il nous passe la main, il nous tend le stylo, et nous dit, vas-y, à ton tour d’écrire… à ton tour d’être un… whatever.
– Très intéressant, Vera. Si vous me permettez, voici mon interprétation de défenseur infatigable de la diplomatie culturelle et du nous. Deux choses. D’abord, c’est un peu une tarte à la crème, mais c’est pourtant important de le rappeler. Nous sommes irréductibles, il n’est pas d’attribut du sujet JE qui viendrait le définir définitivement, nous sommes des identités en chantier, nous sommes des IVNI, des identités vivantes non identifiables.
– Oh la belle bleue ! Pardon, Dad. Ensuite ?
– Et puis deuxième idée, qui prolonge ce que disait Vera. Je suis un… quoi ? Je suis une phrase commencée, un message inachevé. Mais l’inachèvement ne marque pas un manque, ou plutôt le manque n’est pas un défaut, il est une ouverture et surtout un appel à l’autre. Eh toi ! viens continuer ma phrase que nous écrivions un texte !
– Et bam ! J’adore ton interprétation, Dad. C’est quand même fou tout ce que vous arrivez à dire à partir d’un texte. Toutes ces questions que vous vous posez.
– Oui des questions. Le mot est beau. Une question. C’est plus qu’une énigme qui distrait, c’est moins qu’un mystère qui effraie. C’est un chemin qui nous accompagne, avec ses traces et ses horizons. Il faudrait toujours terminer une question, non par un point d’interrogation, mais par des points de suspension.
– Nadja, désolée mais le coucou, il lui arrive aussi de donner l’heure. Il est deux heures passées. Il faut qu’on y aille.
– Non ! Déjà ! Mis Queridos d’amour, j’ai dû vous épuiser. En plus, vous devez prendre la route, n’est-ce pas ?
– En fait, nous avons légèrement modifié les plans. Nous passons une deuxième nuit à Trieste, nous partirons pour Ljubljana demain matin. Je dois rencontrer le Conseiller culturel, tu sais, François de Luche, mais il n’est pas disponible avant midi, et l’après-midi, j’ai deux rendez-vous semi-professionnels, avec Ivo Svit qui travaille au centre culturel Metelkova, il voudrait monter une version “alternative” de Voyage autour de ma chambre, tu sais, c’est le dernier prix Nodier de la meilleure traduction en Slovène.
– Oh, comme c’est intéressant ! Le voyage d’un voyage. Encore une drôle d’odyssée ! Quel beau métier tu fais.
– Ensuite j’irai visiter l’institut français, ils préparent une présentation des Alexandrines de Marjan Tomsic par sa traductrice.
– Magnifique, oui Marjan est décédé il y a deux ans. J’ai rencontré sa traductrice Andrée plusieurs fois. On s’appelle demain, mon Swann, que tu me racontes.
On est trop sévère avec les réunions de famille, il s’y passe des phénomènes socio-linguistiques intéressants.
Bitcher. L’anglicisme est caractérisé mais inévitable. Les équivalents français sont approximatifs, dénigrer, médire, moquer, critiquer, dauber… Non, bitcher, c’est autre chose. De surcroît, le mot est indispensable car il occupe un peu plus de quatre-vingt-dix pour cent de nos conversations selon un rituel systématique et précis : on bitche sur celui ou celle qui vient de quitter le cercle.
Pour éviter d’en être soi-même victime, on peut essayer de partir le dernier, mais il faudra alors aider à faire la vaisselle.
Parfois, je fais pleurer les gens sans le vouloir.
– Qu’aimerais-tu manger ce soir pour le réveillon ?
– Une salade de betteraves crues.
Je me demande s’il serre ses bas de pantalon avec des bracelets quand il fait du vélo…
En ces périodes d’agitation frénétique, j’ai une pensée émue pour les jeunes Manon, Romain, Jules, Adèle et quelques autres qui avaient traversé, il y a cinq ou six ans, la période de confinement avec un soulagement inédit.
Je ne le répéterai pas, et ne me moquerai certainement pas, mais j’ai bien vu, son bracelet, c’est un serre pantalon de vélo. (Hihi !)
– Nov, je propose que nous allions d’abord au musée Joyce parce qu’il risque de fermer bientôt, ensuite nous irons à la librairie Saba, peux-tu nous guider ?
– OK. Donc, on redescend le Corso Italia, après, à la Piazza della Borsa, on prendra à gauche vers Bata.
– Ah tiens ! Bata existe toujours en Italie ! Thomas Bata, le petit cordonnier tchèque qui voulait chausser toute l’humanité, c’est toute une époque. Il avait une conception très paternaliste de l’entreprise et lui et sa famille avaient créé des dizaines de Bataville dans le monde entier. Les ouvriers étaient regroupés dans des lieux autonomes, des “cités idéales” où ils pouvaient travailler, bien sûr, mais aussi aller à l’école, pratiquer un culte, faire des achats, se divertir.
– … se rencontrer, se marier et faire des petits batababies… C’était quand ?
– Il faudrait vérifier les dates, mais je pense que ça remonte à la première moitié du vingtième. Et puis, je crois me souvenir, mais je n’ai vraiment pas la mémoire des dates, qu’il y a une vingtaine d’années, en France, ils ont été en redressement judiciaire et tous les magasins ont fermé ou ont été rachetés.
– Monsieur Bata, battu par Xin Tong, par Chris Croc et par les sœurs Espadrilles.
– Oui, c’est sans doute ça, la concurrence est rude. Et la vente en ligne a tout changé. J’ai visité le musée Bata à Toronto. C’est amusant de voir l’évolution des goûts sur plus d’un siècle, mais c’est surtout l’histoire commerciale de cette entreprise familiale qui est passionnante. Et puis le bâtiment vaut le détour, il rappelle un peu la forme d’une boîte à chaussures.
– Pas facile. Il faut vraiment être une pointure pour survivre dans le business de la chaussure.
Bata Saba Ça va ça va pas
Cana-nada Zapa-tapata
Buena sera Tara-ratata
Bella Zara Che Gue-revara
Vera rêva…
Ils marchèrent. Le téléphone sonnait.
– Allo, Vera, incroyable, au moment où ton numéro s’affiche, je prononçais ton nom.
– Eh oui, les petits esprits se rencontrent. Salut mon Nov, qu’est-ce que j’aime entendre ta voix !
– C’est toi qui vas nous lire du Joyce ?
– Ah ah, je pourrais, je crois. Depuis trois jours, ta mère ne cesse de m’en parler, en cours ce sont des digressions interminables et ma boîte mail est inondée d’extraits d’Ulysse et de Finnegans wake. Je vais quand même la laisser faire. À ce propos, j’ai un message à vous transmettre de sa part. Je cite : « En hommage à Gerty, Molly, Claudia, Nora et Lina, on se donne rendez-vous à vingt heures devant la sculpture des Ragazze di Trieste, le petit escalier au bout de la Place de l’Unité, face à la mer. Le soleil ne devrait pas tarder à se coucher et s’il y avait, par hasard, un feu d’artifice, ce serait parfait. » J’ai interdiction formelle de vous en dire plus.
– Dad, tu peux décoder pour moi.
– Voyons voir. Molly, c’est la femme de Leopold Bloom ; Nora, c’est la femme de James Joyce ; Claudia, on sait qui c’est. Lina et Gerty, ça ne me dit rien. On va tricher, il suffit de chercher quel épisode a lieu à vingt heures, tu peux regarder Vera ?
– Allez, je regarde pour vous… vingt heures, c’est “Nausicaa”. Et si ça vous intéresse, le schéma précise « technique : tumescence/détumescence ; symbole : onanisme, femme, hypocrisie, virginité. »
– Rien compris. Est-ce que quelqu’un parle français ici ?
– Primero se pone duro, luego se baja. First, it's hard, then it's limp. Ça monte et ça descend !
– Ah ben voilà. Merci Vera, c’est plus clair comme ça. Tue mes sens. Tu m’essences. Tumescence ? Jamais entendu ce mot, je ne l’aime pas du tout.
– Gerty ! Oui évidemment ! Gerty, c’est la Nausicaa de Joyce. Je me souviens maintenant. Mais bien sûr ! Chez Homère, c’est la princesse qui recueille Ulysse après son naufrage, alors qu’il est nu, blessé et sale. Chez Joyce, Nausicaa, c’est la jeune femme qui montre ses dessous à Bloom qui se fait plaisir en la regardant.
– What! Glauque ! Pour moi, désolé, Nausicaa, c’est Fakear.
– Ah, Fakir ? Je ne connais pas.
– Fakear, Dad, le DJ français. Non ? Dad, “La Lune rousse” ? Toujours pas ? OK, je te ferai écouter en allant à Ljubljana.
– Avec plaisir, j’aime toujours ce que tu me fais découvrir. Ah ! Nous voilà devant la statue d’Italo Svevo ! Nous sommes arrivés. Quelle belle façade ! Museo LETS. Je n’avais pas compris, ce sont trois petits musées en un, Italo Svevo, Umberto Saba et James Joyce. Nous allons nous régaler.
– Dad, ça t’ennuie si je te laisse y aller seul, je voudrais parler un peu avec Vera ?
– Bien sûr, je comprends.
*****
– J’aime bien Joyce, j’aime bien comment Mam nous lit des petits extraits, mais je vais faire une pause avant sa prochaine lecture, je ne voudrais pas m’en dégoûter.
– OK. C’est déjà incroyable que tu te sois mis à la lecture, Nov. En fait, quand tu rentreras, il faudra que tu assistes à ses cours, c’est de loin la meilleure prof que j’aie jamais eue. D’ailleurs, en plus de ses propres étudiants, il y a toujours des “visiteurs” comme moi, mais je ne suis pas la seule. C’est un vrai clown, mais un clown savant et tellement gentil.
– J’y penserai. Je suis content de te parler Vera. J’ai l’impression qu’on se parle moins. Je voudrais te dire un truc aussi.
– Nov, je sais, je n’appelle pas souvent, je n’ai pas beaucoup de temps en ce moment. Il y a les problèmes de santé de Pap’, il y a les cours, il y a l’agence. Il faudrait que je te raconte la dernière polémique. Jack est furieux, il a écrit une lettre incendiaire dans le courrier des lecteurs de La Jornada pour dénoncer les mensonges autour de la Casa Roja, tu sais le nouveau musée Frida Kahlo. Il dit que Frida n’y a jamais habité, que la fresque est un faux et que plusieurs citations qu’on lui attribue sont de pures inventions, et que c’est d’autant plus dommageable que tout cela se trouve au milieu de documents de grande valeur. On a menacé de lui faire un procès et on lui a répondu qu’en tant que Yankee, il n’avait aucune légitimité pour parler de Frida.
– Et toi, tu en penses quoi ?
– En fait, il a cent pour cent raison, et tout le monde le sait, mais tout le monde se tait, même les officiels, parce que ce nouveau musée, c’est bon pour le commerce ! Bon, on en reparlera. Au fait, tu te souviens qu’on s’est téléphoné hier.
– Hier ? Tu es sûre ? Je ne comprends pas. Je voulais te dire…
– Nov, je sais ce que tu veux me dire. Tu es jeune, tu es beau, tu es drôle, évidemment tu vas rencontrer beaucoup de monde, beaucoup de filles. Nous, on se retrouvera à ton retour et on parlera. Je serai toujours là pour toi et toi pour moi, mais toi comme moi, on a des choses à faire, on a des chemins à prendre et on ne peut pas toujours emmener l’autre. Mi novio, mi nuevo. Para siempre. Aïe ! le laboratoire m’appelle. Je dois te laisser. On se retrouve ce soir.
– OK. Je vais aller marcher un peu seul en attendant Dad. On se retrouve devant Les Filles de Trieste.
*****
– Bonjour mes deux hommes, il est une heure dix à Mexico, nous sommes un peu en retard. Normalement, en juin, à Dublin, c’est le crépuscule à vingt heures et chez vous ?
– Ici aussi, il fait presque nuit. Bonsoir Chérie, bonsoir Vera, tu nous accompagnes ce soir ?
– Oui, je ne veux pas rater ça, le romantisme joycien, ça me parle. Vous pouvez nous montrer un peu les environs ?
– Ouh là, mais il fait déjà sombre, allez, je commence. Donc, il s’agit de l’épisode “Nausicaa”. C’est toujours très facile de résumer Ulysse, je veux dire si l’on se contente de ce qu’il se passe. Gerty est sur la plage avec des amies, il est vingt heures, le soleil se couche. Bloom n’a pas envie de rentrer chez lui après le passage de l’amant de sa femme, il s’arrête et regarde Gerty. Suit une scène qui a valu au livre sa censure aux États-Unis et en Angleterre. Bloom fixe la jeune femme qui lève les jambes et se penche en arrière pour lui montrer ses dessous. Bloom se masturbe et jouit. Elle lui lance d’abord un regard de timide reproche, puis un doux sourire de pardon. Ce sera leur petit secret.
– OK ! Il doit y avoir une part de moi un peu ringarde, Mam, mais je trouve ça un peu, je ne sais pas comment dire, un peu dégueu. En tout cas, je comprends pourquoi on ne l’étudie pas en troisième.
– C’est vrai, mais même avec des adultes, il faut être prudent. Cela étant, si on prend le temps de lire, ça devient beau, drôle, intelligent et peut-être aussi salutaire, même si ce n’est pas la fonction première de la littérature, selon moi.
– Ah bon ?! Pour le moment, je trouve ça plutôt écœurant, triste et trivial. Et Joyce utilise encore une langue détraquée ?
– Alors il y a deux parties. D’abord, on est dans la tête de Gerty, on voit, on pense et on sent comme elle. Joyce adopte le style du roman à l’eau de rose. Gerty est une lectrice assidue des pages beauté de magazines féminins, elle soigne ses vêtements et ses dessous, elle s’entraîne à sangloter devant un miroir. Elle est toujours prête et apprêtée. Prête pour la grande rencontre avec l’homme de sa vie, viril et protecteur. “With all the heart of her she longs to be his only, his affianced bride for riches for poor, in sickness in health, till death us two part, from this to this day forward. De tout son cœur, elle s’impatiente d’être son unique, pour le meilleur et pour le pire, dans la maladie et la santé, jusqu’à ce que la mort nous sépare.”
– Heureusement, les choses ont un peu changé.
– J’espère. Dans la deuxième partie, on a le point de vue de Bloom et la langue est plus… comment disais-tu ? éclatée ?
– Détraquée.
– Oui. Il fonctionne par association d’idées, et des idées, Leopold, il n’en manque pas. On trouve tout un tas de questions saugrenues qui parfois ont déjà été posées dans d’autres épisodes. Les poissons ont-ils le mal de mer ? Pourquoi ne mange-t-on pas des denrées plus poétiques que le pudding, des violettes ou des roses, par exemple ? Le noir conduit-il la chaleur ? Les oiseaux ont-ils un odorat ? Pourquoi toutes les femmes n’ont-elles pas leurs règles en même temps ? Il y a aussi des questions plus personnelles, Bloom se demande pourquoi sa montre s’est arrêtée à quatre heures trente, heure probable de l’adultère de sa femme, y aurait-il une influence magnétique ? Et puis cette question que Bloom n’est sans doute pas le seul à se poser, pourquoi moi ? pourquoi est-ce moi qui ai plu à Gerty ? et pourquoi était-ce moi qui avais plu à Molly ?
– Rien qui ne mérite la censure pour le moment.
– En effet. Le passage coupable se trouve entre les deux parties.
– Le V. : Salut Jolie, ça va ?
– La J. : …
– Le V. : Oui ? non ? Tu ne dis rien ?
– La J. : …
– Le V. : Allez, je vois bien que je te plais. File-moi ton 06.
– La J. : …
– Le V. : En fait, si tu ne dis rien, c’est parce que tu n’as rien à dire. Allez, ciao bye, on m’attend.
– La J. : …
Pauvre crétin de visiteur, pensa la Joconde, le pire c’est que tu te crois original et drôle, mais ça fait des siècles que des demeurés de ton acabit me font le coup du “je vois bien que je te plais”. Allez, ciao bye, et, désolée, ça ne va pas le faire, je suis sapiosexuelle.
Ah oui, si jamais vous avez des relations dans le milieu du cinéma d’action, dites aux malheureux qui se font poursuivre par des méchants en voiture, de ne pas courir sur la route, ils se feront inévitablement rattraper. Je ne juge pas, je sais bien que dans la panique, on oublie qu’une voiture est plus rapide qu’un coureur.
D’abord, il condamna le conduit de la cheminée, puis il mura les fenêtres et bloqua la porte d’entrée, il empila tous les meubles dans un coin du bureau, dévissa toutes les ampoules, retourna tous les tableaux, puis il enfourna, autant qu’il le put, tous les vêtements dans les placards de la cuisine, ouvrit tous les livres à la page 127, les posa au sol, les saupoudra de croquettes et les aspergea d'huile de noisettes. Il libéra un espace au centre exact du salon et commença à creuser un puits. Quand il eut atteint quatre mètres – ce qui est déjà une belle profondeur pour un puits d’intérieur - il s’interrogea.
– Mais tout ceci a-t-il un sens ?
Il mit finalement son bonnet à pompon et alla se coucher.
J’écris des histoires pour en connaître la fin.
Je distinguerais trois familles d’écrivains – et je dis cela sans cynisme aucun –, les ouvriers, les artisans, les artistes. Cela donne lieu à trois genres de productions que l’on peut assez facilement identifier, sauf peut-être aux intersections de ces familles. Et pourtant, ils ont tous les trois un point commun, qu’ils partagent d’ailleurs avec les sportifs. Ils travaillent, beaucoup et régulièrement, et répètent souvent des gestes simples qu’ils corrigent tout aussi souvent.
J’adore le radis noir, mais je déteste les chaussettes avec des doigts.
C’est tout !
C’est ingénieux tous ces mètres d’intestin lovés dans notre bas-ventre, ça permet de stocker et de ne pas être pris au dépourvu, sauf dysfonctionnement. C’est regrettable que l’on ne dispose pas, de la même façon d’un long tuyau entre les reins et la vessie afin de stocker aussi ce que l’on évacuerait alors tous les deux ou trois jours.
Hommage et ganglions
Lotophage ? Non, Lestrygons
Préchauffage ? Oui, estragon
Les lolos sur la plage et l’esprit du dragon
Les photos du potage et les cris des étrons
Coloriage et rigaudon
Papotage et rire du gong
*****
je sais que personne ne m’a demandé mon avis, je sais très bien aussi que tout le monde s’en moque, tant pis je dirai quand même ce que j’en pense de tout ça, ces livres, ces mots, ces idées, parce que plus je les écoute les humains et plus ils m’intéressent, ils je veux dire leurs mots et leurs idées, pas eux, les humains, par exemple le changement, ça a l’air simple, le changement, en plus tu changes tout le temps, quand tu voyages tu changes, quand tu existes tu changes, quand tu aimes, apparemment mais là, je ne suis pas spécialiste, tu changes aussi, et nous les nuages, on sait bien ce que c’est parce qu’on change tout le temps, de forme, de lieu, de densité, de couleur, bon, je ne vous ennuie pas avec l’identité du nuage parce que, j’avoue, c’est moins intéressant, mais je me demande si celui qui change garde en lui quelque chose qui ne change pas, chez nous le changement emporte tout, vous parlez de Nubecito, enfin, quand ça vous arrive, mais en fait, il y a zéro Nubecito ou mille milliards, comme on veut, parce que ça change tout le temps, tout change tout le temps et rien ne reste pareil, ou alors peut-être des atomes minuscules, mais là je ne saurais pas le dire parce qu’on ne lit pas de livres de physique chez les nuages, d’ailleurs ça me fait penser à autre chose qui me travaille depuis le début du livre, les livres justement, tous ces livres qu’ils lisent et dont ils parlent quand ils ne les lisent plus, est-ce que ça leur laisse le temps de faire des choses, je veux dire faire vraiment
*****
– Bonjour mes Deux.
– Mam ! chao ! ça faisait longtemps.
– Mon doux visiteur du bout du monde, je ne fais que passer. Une bonne nouvelle quand même, Vera arrive dans un moment. Quelle tristesse, nous allons manquer de temps, un seul jour à nous, c’est bien insuffisant pour rendre compte de celui de Bloom.
– Faut dire aussi que le James, il prend son temps.
– “Every life is many days, chaque vie est beaucoup de jours”, et parfois, certains jours sont beaucoup de vies eux-mêmes.
– Ça c’est vrai. Depuis que je suis parti de Puerto Vallarta, j’ai l’impression que mes journées s’allongent, mais pas de quelques minutes, non c’est des heures en plus, des jours en plus. Oui, peut-être même des vies en plus. Enfin, plusieurs vies en un seul jour, ça fait beaucoup, mais c’est un peu l’idée. Et toi, Mam, tu arrives encore à trouver des petits moments disponibles dans ma journée pour y placer tes mots. C’est comme un créneau inventif, le parking est plein et toi, tu arrives à te garer quand même.
– Ah ah, jolie métaphore, tu as raison, un mot, c’est tout petit, ça ne prend pas de place et pourtant, ça transforme les lieux. À propos de mots, j’ai hésité pour mon dernier extrait. Je voulais vous lire un passage de “Circé”, c’est un épisode monstrueux, démentiel, magmanificent, mais comment choisir dans ces trois cents pages délirantes et excessives. Je pensais à la scène hallucinée de la relation sadomasochiste entre Bella Cohen et Bloom. Bella est une tenancière de bordel, massive et moustachue, elle devient un Bello dominateur et sadique ; Bloom, fatigué, abandonné, tourmenté par sa sciatique change de genre aussi, devient une charmante soubrette et se retrouve vite à quatre pattes pour se faire humilier. C’est théâtral, dérangeant, grotesque, hilarant, triste, émouvant ; Joyce nous fait rire, nous fait mal, nous amuse et nous bouleverse. Ce que je trouve intéressant, ce sont les renversements, les métamorphoses, les mélanges, tendresse et violence, hommes et femmes bien sûr, rêve et réalité, humains animaux. Les objets parlent, les morts reviennent, les personnages mutent.
– Oui, je me souviens du passage avec Bella-Bello, c’est drôle et effrayant, on rit jaune, mais c’est tellement visuel. Tu ne veux pas nous en lire un passage…
– Chéri, je ne vais pas y arriver, si en plus tu me prends par les sentiments. Bon, trois lignes, pas plus.
BELLO: (With a hard basilisk stare, in a baritone voice.) Hound of dishonour! (Avec un regard dur de basilic, d’une voix de baryton.) Chienne sans honneur !
BLOOM: (Infatuated.) Empress! (Infatuée.) Impératrice !
BELLO: (His heavy cheekchops sagging.) Adorer of the adulterous rump! (Ses lourdes bajoues ballotant.) Adorateur du derrière adultère !
BLOOM: (Plaintively.) Hugeness! (Plaintivement.) Énormité !
BELLO: Dungdevourer! Bouffeurdebouses !
– Oh, le regard du basilic ! Je connais, c’est comme dans Harry Potter, il pétrifie Pénélope Deauclaire !
– Moi, j’ai l’impression d’entendre du Alfred Jarry !
– Oui mais du Jarry avec beaucoup de mots. Du Novarina, peut-être. C’est délicat de le citer sans donner le contexte et commenter un peu, ça peut être tellement mal interprété. Pourtant, ça me parle beaucoup plus que certaines études froides sur le genre ou la perversion. Bien sûr, on dira que c’est un regard d’homme, et je comprendrais que certaines ne s’y retrouvent pas, mais ça a été pensé et écrit il y a un siècle. Et puis, je suis toujours très circonspecte dès que l’on défend l’identité, quelle qu’elle soit.
– T’inquiète Mam, nous sommes deux adultes consentants. Je me doute bien que ce n’est pas seulement comique, mais pour une première rencontre, des extraits courts, ça me va parfaitement. On verra plus tard pour les interprétations savantes.
– C’est une chose assez curieuse et qu’on ne retrouve avec aucune autre œuvre littéraire, me semble-t-il, elle intéresse à la fois des universitaires très savants qui décortiquent le texte et en expliquent chaque phrase, mais aussi des amateurs qui sur Internet lisent, expliquent et commentent.
– Désolé Mam, mais je n’ai jamais rien vu sur Joyce.
– Alors, les Français sont peut-être moins actifs, mais dans le monde anglo-saxon, tu pourras vérifier, ces vidéos sont nombreuses. Pour le meilleur et pour le pire.
– Certes, Chérie, mais il y a aussi à prendre et à laisser dans les lectures académiques, je trouve qu’elles ratent parfois le côté jubilatoire de l’œuvre.
– Tu veux dire “joyceful”. Oui, tu as peut-être raison.
– Et je trouve ça tellement beau que des jeunes qui ne sont pas agrégés de lettres jouent avec ces mots. Ce n’est pas seulement un sketch, mais ce n’est certainement pas un catéchisme.
– Tu as encore raison, Swann, et je reconnais bien ta générosité. Bon, et maintenant ? J’avais aussi pensé vous lire un extrait d’“Ithaque”, l’épisode 17, injustement jugé trop froid et méthodique, il a la forme d’un catéchisme, justement, en question-réponse ; il termine Ulysse mais sans le finir puisqu’il y a un dix-huitième épisode.
– Tu veux dire, qu’après le dessert, il y a un café gourmand. C’est terminé, mais il y en a encore.
– Si tu veux, Nov. Petit détail, Joyce invente un signe de ponctuation à cette occasion, un point de la taille d’un o, un black dot ●. Pourquoi ? Parce que dans l’épisode dix-huit, de points, il n’y en a point. Ni de virgules, d’ailleurs. Soixante-dix pages sans ponctuation ; alors il aurait compensé. Possible. Ou bien c’est le bouton de son pantalon perdu dans le bordel de Circé. Ou bien c’est un trou noir narratif qui aspire tout le roman et nous fait passer dans une autre dimension textuelle. Ou peut-être est-ce un anus typographique, à défaut d’anus de marbre des statues.
– N’importe quoi ! C’est peut-être un gros pâté que James a fait sur son manuscrit et comme il sait que parfois, en voulant gommer la tache on aggrave la situation, il a laissé tel quel. Mam, tu délires complètement et c’est contagieux. J’espère que tu inventes !
– Ah ah, mon Sindibad adoré, je te promets, je n’invente rien. Ça peut surprendre en effet, d’ailleurs, la première traduction d’Auguste Morel a tout simplement omis ce gros point – la traduction date de 1929 et on ne pouvait ni voir ni entendre certaines choses alors. Allez, je te donne quand même les dernières lignes, Nov, je pense que ça te plaira. Tout l’épisode à la forme question-réponse ; ici la question est : “Il a voyagé. Avec ?” et voici la délicieuse réponse. “Sinbad the Sailor and Tinbad the Tailor and Jinbad the Jailer and Whinbad the Whaler and Ninbad the Nailer and Finbad the Failer and Binbad the Bailer and Pinbad the Pailer and Minbad the Mailer and Hinbad the Hailer and Rinbad the Railer and Dinbad the Kailer and Vinbad the Quailer and Linbad the Yailer and Xinbad the Phthailer.” La traduction aussi est un drôle de voyage, “Sinbad le Marinier et Tinbad le Couturier et Ginbad le Geôlier et Binbad le Baleinier et Clinbad le Cloutier et Rinbad le Rateur et Lécobad l’Écopeur et Léboubad l’Éboueur…”, je vous laisse finir le voyage.
– Mais non ! C’est pas vrai Mam ! Je n’arrive toujours pas à croire qu’il y a quelqu’un qui a écrit ça il y a un siècle et qu’en plus, on considère que c’est un des plus grands écrivains. Et pourquoi personne ne nous dit ça ! Quand j’aurai fini Moby, je me lancerai dans Ulysse. Tu m’as donné envie.
– Excellent projet. Et comme dans ton voyage avec Nubecito, tu rencontreras des personnes étonnantes, tu verras.
– Donc ton prochain extrait ?
– Ah oui. Évidemment, j’avais pensé aussi vous parler de ce monologue époustouflant, magistral, vertigineux, “Pénélope”, l’épisode dix-huit, mais je crois que vous pourrez facilement le lire sans moi. Il est remarquablement traduit en français, par Tiphaine, en plus le oui, qui sert de ponctuation en quelque sorte, sonne presque mieux que le yes, je trouve. C’est un mot qui fait sourire oui et le O du oui est comme un booo soleil oui qui répond au black dot.
– Yes ? Oui ? Yes ? C’est vrai ça. Moi aussi je préfère le oui français.
– Je vous conseille même de l’écouter, ce monologue, c’est encore mieux, il a souvent été mis en scène, vous trouverez facilement. C’est un joli pied de nez à Homère et à tous les hommes, les voyeurs, les cocus, les pédants, les gentils, les fragiles, tous les hommes… Joyce finit avec une voix de femme, une pensée de femme, une sensibilité et une sensualité de femme. « et puis je lui ai demandé avec mes yeux de demander encore oui et puis il m’a demandé voudrais-je oui de dire oui ma fleur des montagnes et d’abord j’ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai tiré sur moi comme ça il pouvait sentir mes seins mon parfum tout oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »
– C’est vraiment un cadeau pour tout le monde, ce texte, pour les lecteurs, pour les spectateurs, pour l’actrice. Même la langue doit jubiler d’être sur scène.
– J’avoue. Ça donne envie ! Mais… ce n’est pas ton extrait.
– Et non. Après ces hésitations, finalement, j’ai choisi de finir ma lecture par…
– …
– … un autre épisode. Donc quartier libre jusqu’à ce soir, je vous donnerai un rendez-vous plus précis.
– Quel suspens, Mam ! Bon, on va faire un tour au musée Joyce et à la librairie Saba acheter ton livre.
– À quelle heure le rendez-vous, Chérie ?
– Ah ah mon Swann, voudrais-tu à nouveau tricher pour me surprendre en citant Ulysse de mémoire ? Petit coquin, méfie-toi que Nadja ne se transforme pas en un Nadjo poilu au regard de basilic !
Swann éclata de rire. Nov fronçait les sourcils.
– Vous êtes des amours, et si vous trouvez Sera de Virgilio Giotti, je le veux bien aussi.
L’écrivain doit mentir avec style et (conjonction de coordination, c’est important, même si, à bien y regarder, cette association fait plutôt désordre) être honnête avec impudeur. Il ne doit pas se contenter de tout dire.
Il y a ceux qui se demandent si c’est la chaise qui est un fauteuil sans accoudoirs ou le fauteuil, une chaise avec accoudoirs. Et puis il y a ceux qui se demandent s’ils doivent voter le budget de la Sécurité sociale.
en fait, il n’y a jamais que quatre options, la première
ça va, je connais, la deuxième, la troisième et la
donc la première, c’est de te demander comment ça commence pour essayer de comprendre et ne pas te planter sur les accords de genre et de nombre
continue, parce que pour le moment je
la deuxième, c’est d’imaginer la fin, pour t’y préparer au mieux, niveau intonation, par exemple
je crois que je vais préférer la troisième option
facile, tu rentres dans la danse et même si tu ne comprends pas tout, tu déroules le texte
finalement je veux bien entendre la quatrième option
tu payes un tueur à gages pour qu’il flingue celui qui écrit des dialogues aussi pourris.
Au commencement, ni verbe ni complément, du vent seulement.
« Philosopher, c’est apprendre à mourir », écrivait l’immense Montaigne. Et moi, après cinquante ans de pratique, je n’ai toujours rien appris sur le sujet. Mon père avait raison, j’aurais dû faire ingénieur.
Il naquit. Il vécut. Il mourut.
Sans aller jusqu’à adhérer aux BAPP, les Brigades anti Passé Simple, il s’était attaché, sa vie durant, à renoncer à l’usage de ce temps. Il aurait sans doute précisé qu’il menait d’autres combats, le néocolonialisme, la maltraitance animale, le travail des enfants, la pollution sonore…, mais ces combats de premières importances, qui avaient mobilisé son temps, son énergie et son argent, n’avaient pour autant jamais calmé sa détestation du passé simple.
Le 15 avril 1986, alors qu’il allait acheter un paquet de papier à rouler OCB, une voiture brûla un feu, le renversa et le tua. Depuis ce jour, personne n’a parlé, d’une façon ou d’une autre, de Monsieur Jules Garouleau.
– C’était bizarre cette plage non mixte. Dad, tu connaissais ?
– Oui, ta mère et moi étions déjà venus à Trieste, en juin 2004, pour le centenaire du Bloomsday. J’étais en poste à Rome et Nadja avait été invitée à une table ronde. Gallimard venait de publier une nouvelle traduction d’Ulysse. Trieste inaugurait son Musée Joyce (on y passera tout à l'heure). Il y avait des colloques très sérieux et un peu ennuyeux – il y a, parmi les Joyciens, un bon nombre de maniaques –, mais il y avait aussi dans toute la ville des performances artistiques et des lectures improvisées par des amateurs, et ça, dans toutes les langues. C’était incroyable. J’ai lu un passage de “Protée”, en français et à onze heures, à la plage de La Lanterne et Nadja a lu un extrait de “Circé”, à vingt-trois heures, en russe, au théâtre Verdi.
– Mais c’est quoi cette ponctualité rigide !
– Ah mais tu ne sais peut-être pas, le livre raconte une journée dans la vie de Léopold Bloom, le 16 juin 1904, de huit heures à deux heures du matin le lendemain, et chaque épisode commence à une heure précise.
– OK. Mille pages pour une seule journée, et en plus sans actions !
– Oui comme disait… euh qui déjà ? Barthes ? Sollers ? zut, j’ai oublié… bref, « ce n’est pas l’écriture d’une aventure, c’est l’aventure d’une écriture. »
– Tu veux dire que c’est aux mots et aux phrases qu’il arrive des trucs, pas aux personnages, genre se faire décapiter ou s’accoupler ou chanter ou perdre la tête…
– Exactement, excellente explication. Je reviens à la plage de la Lanterne non mixte. Ta mère en parlerait mieux que moi ; c’est une vieille institution à laquelle les Triestins sont très attachés, les Triestines surtout. D’ailleurs, elles sont toujours beaucoup plus nombreuses et manifestement plus joyeuses. Tu as remarqué, on les entendait rire tout à l’heure, alors que de notre côté, les hommes étaient souvent seuls et silencieux. Encore une histoire de regard. De regard masculin.
– Vas-y, explique.
– Protégées de cette “curiosité” masculine par le mur, les femmes n’ont plus à se méfier. Je ne sais pas ce que tu en penses. Ça peut sembler rétrograde, pourtant une autre bizarrerie vient peut-être confirmer la pertinence de ce mur, c’est que côté femme, on trouve tous les âges alors que côté hommes, il n’y a pas de jeunes.
– Tu veux dire parce qu’il n’y a rien à voir et personne pour vous regarder. En fait ce que tu appelles “curiosité”, c’est le voyeurisme.
– Oui.
– Je me demande si ce n’est pas un peu exagéré. De toute façon, ça ne fait pas avancer le problème, sinon on va revenir aux écoles de garçons et de filles, on va réserver des quartiers, des trains et des magasins aux femmes. Je crois plutôt qu’il faut que l’on apprenne à vivre ensemble. J’ai l’impression que c’est quand même une antiquité, cette plage. Des jeunes garçons, il y en a partout dans les rues, dans les bars, dans les magasins aussi, j’imagine, heureusement.
– C’est vrai, ça m’a frappé aussi ce matin, cette jeunesse. En fait on se trompe sur Trieste, et je me demande si les écrivains et les poètes ne sont pas un peu responsables, on en fait une terre de vieux nostalgiques, comme si les Triestins étaient toujours à regretter le faste, la prospérité et le dynamisme du siècle dernier quand leur ville était une des grandes capitales de l’Europe centrale. Tu vois, sur ce sujet aussi, on n’a pas le même regard Nadja et moi. Trieste a une histoire compliquée, certes, mais c’est vrai de presque toutes les villes, surtout dans cette région, et Vukovar et Belgrade et Sarajevo… Dans le passé, quand on fouille, on peut toujours trouver ce que l’on cherche et on aura des souvenirs douloureux ou joyeux, honteux ou édifiants. Les Triestines sont romantiques, selon Saba. Soit. Mais romantique, ça ne rime pas qu’avec mélancolique, ça rime aussi avec magique ou poétique.
– Ou érotique ou dermatologique…
– Ah ah, toujours tes cuticules !
– Sorry Dad. Je vois ce que tu veux dire et je pense que je suis d’accord.
– Le monde est en train de changer et tout devient vraiment incertain, ce n’est donc pas le moment de se couper de notre passé, bien sûr, et d’oublier nos ainés et nos classiques, certainement pas, mais que les commémorations soient des fêtes bon sang ! que les souvenirs nous portent et que nos relectures soient inventives.
– Tiens, quand on parle du poète, on en voit la statue. Allons saluer Saba ; on est rue Dante, après on prendra le corso Italia et au McDo, ce sera tout droit jusqu’à la Pasticcheria Pirona caffè
– Ah bien. Ça a été la cantine de Joyce, il habitait à deux pas dans la même rue, il doit bien y avoir une plaque. On a le temps de prendre un en-cas avant l’appel de Nadja.
– Je crois même que c’est là qu’il venait manger son gâteau préféré, le presnitz. D’ailleurs, j’en goûterais bien un avec un cappuccino, parce que là, je ne me sens pas de faire déjà un gros repas.
– Quelle culture ! Tu m’impressionnes. C’est ton amie milanaise, ça ? Je vais faire comme toi, je vais en goûter un aussi. Pour le cappuccino, tu fais comme tu veux, mais sache que les Italiens n’aiment pas beaucoup qu’on en commande après midi, c’est une boisson du matin. On ne plaisante pas avec le café ici, c’est quand même la capitale du café. Tu peux demander un capo in b., tu auras un expresso avec un peu de lait servi dans un verre. Moi, je vais prendre un nero in b.
– OK chef. C’est parfait, en plus ça doit ressembler au macchiato de Starbucks, mon préféré. Tiens, d’ailleurs, je n’en ai pas vu ici.
Ils grignotèrent. Le téléphone sonnait.
*****
– Mes jolis Triestiners, comment allez-vous ? J’espère que je ne vous épuise pas.
– Pas du tout, Mam, c’est juste bizarre, quand on est à Guadalajara, on se voit moins souvent que quand on est séparés par dix mille kilomètres de mer et de montagnes. On est au café Pirona.
– Très bien. J’espère que vous avez déjà déjeuné parce qu’il n’est pas impossible que Joyce vous coupe l’appétit. Donc, j’en suis à l’épisode 8, “les Lestrygons”, c’étaient des géants cannibales chez Homère. C’est un moment magnifique, on y trouve sans doute l’une des plus belles scènes de baiser de la littérature, mais perdue au milieu de considérations sordides, alimentaires et scatologiques.
– Vas-y Mam, balance, on a fini nos dolci.
– Tant mieux parce que ça pourrait être moins doux. Joyce parle d’abord d’animaux : les rats ivres dans les cuves de Guinness, qui y boivent, vomissent et crèvent ; les pigeons qui vous fientent dessus (ça doit être excitant de faire ça de là-haut, remarque Bloom) ; un chien qui vomit et remange son vomi. Mais les humains ne sont pas en reste et il y a un nombre incalculable de références culinaires, à commencer par les rognons, le plat préféré de Bloom, il en a déjà mangé au petit-déjeuner, et cela atteint un sommet de répugnance dans la description du restaurant Burton où il pensait un moment déjeuner. “Stink gripped his trembling breath: pungent meatjuice, slush of greens. See the animals feed. Men, men, men. La puanteur le saisit à la gorge, il en tremblait : jus de viande âcre, bouillasse de légumes. Regardez les animaux se nourrir. Des hommes, des hommes, des hommes.” … Je saute quelques lignes pour vous épargner… “Smells of men. Spat-on sawdust, sweetish warmish cigarettesmoke, reek of plug, spilt beer, men’s beery piss, the stale of ferment. Odeurs d’hommes. Sciure à crachats, fumée de cigarette fadasse tiédasse, relent de chique, bière renversée, pisse d’hommes à l’odeur de bière, puanteur de la fermentation.” Finalement, Bloom ira plutôt chez Byrne manger un sandwich au gorgonzola, “feety savour cheese, fromage qui sent les pieds”, et boire un verre de Bourgogne. Voilà le décor planté.
– Ça va, je m’attendais à plus glauque. Et le baiser alors ?
– Eh bien c’est par un curieux cheminement de la pensée que Bloom y arrive. Il y a d’abord la vision de deux mouches scotchées à la vitre qui bourdonnent, probablement en train de copuler, il y a aussi le verre de Bourgogne qui touche secrètement sa mémoire. Ses sens se souviennent. Et c’est magnifique ! Ce qu’éprouve Bloom, ce qu’écrit Joyce, ce que nous lisons. “O wonder! Quelle merveille !”
– Le baiser ! Le baiser ! Le baiser !
– Voilà. “Hidden under wild ferns on Howth below us bay sleeping: sky. No sound. The sky. Cachés sous les fougères sauvages de Howth au-dessous de nous la baie dormante : ciel. Pas un bruit. Le ciel.” … J’avance un peu, c’est bien dommage, si vous avez un exemplaire à l’hôtel, relisez le passage entier. Chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot…
– Mam ! Continue !
– D’accord. “Coolsoft with ointments her hand touched me, caressed: her eyes upon me did not turn away.
Adoucie rafraîchie par les baumes sa main me touchait, caressait : ses yeux sur moi ne se détournaient pas. “Ravished over her I lay, full lips full open, kissed her mouth. Éperdu sur elle je m’allongeais, pleines lèvres pleines ouvertes, embrassais sa bouche.”… Puis revient le thème de l’alimentation, côté entrée. “Yum. Softly she gave me in my mouth the seedcake warm and chewed. Mawkish pulp her mouth had mumbled sweetsour of her spittle. Joy: I ate it: joy. Miam miam ! Délicatement elle me donna dans la bouche du cake aux graines chaud et mâché. Chair fade que sa bouche avait mâchouillée sa salive aigre-douce. Joie : je le mangeai : joie. Young life, her lips that gave me pouting. Soft warm sticky gumjelly lips. Jeune vie, ses lèvres qui se donnaient en faisant la moue. Lèvres douces chaudes collantes comme des bonbons. Flowers her eyes were, take me, willing eyes. Des fleurs ses yeux étaient, prends-moi, des yeux désirants”…
– Pas mal. Et rien côté sortie. James me déçoit…
– Si bien sûr. Tu commences à le connaître. Apparaît, sans prévenir, dans les rhododendrons, une chèvre qui sème tranquillement une grappe de raisins secs, écrit Joyce.
– Ah ah, j’adore ! Je visualise bien, mais je vois plutôt un chapelet de M&M’s au chocolat. Miam !
– Je continue. C’est le problème avec Joyce, quand je commence, je ne peux plus m’arrêter. Et comme le livre fait mille pages… “Screened under ferns she laughed warmfolded. Cachée derrière les fougères elle riait enlacée chaude. Wildly I lay on her, kissed her: eyes, her lips, her stretched neck beating, Sauvagement, je m’allongeais sur elle, l’embrassais : les yeux, ses lèvres, son cou tendu qui palpitait. Woman’s breasts full in her blouse of nun’s veiling, fat nipples upright. Seins de femme gonflés dans son chemisier en voile de nonne, épais tétons dressés. Hot I tongued her. She kissed me. I was kissed. All yielding she tossed my hair. Kissed, she kissed me. Me. And me now. Chaud je mis la langue. Elle m’embrassait. J’étais embrassé. S’abandonnant pleinement, elle me décoiffait. Embrassée, elle m’embrassait. Moi. Et moi maintenant.” Les deux mouches, toujours à leur activité bruyante, ramènent Bloom à l’instant présent.
– C’est vrai que c’est beau et touchant, il faudrait relire tout l’épisode.
– Oui, Bloom est attachant lui aussi, comme Dedalus, velléitaire, maladroit, passif, mais généreux.
– Ça ne serait pas un inetto lui aussi.
– Si, dans son genre. Il aime Molly sa femme, peut-être pas comme elle le voudrait alors elle prend des amants. Il le sait, il en souffre et pourtant, il a toujours des attentions pour elle. Il lui fait des cadeaux, lui offre de la lingerie et comme elle aime ça, il lui achète des livres érotiques de Paul de Kock dont le nom amuse Molly – si on devait le traduire, ça donnerait quelque chose comme François Labite.
– Ah ah ! Mam ! Chocking!
– Ce n’est pas moi, c’est Joyce.
– Dis-moi Nadja, est-ce que ce n’est pas dans cet épisode qu’il s’interroge aussi sur l’anatomie des sculptures grecques ?
– Oui, c’est une question qui le taraude et qui revient plusieurs fois. On est toujours dans le thème de la nourriture, manger, déféquer, bouche, anus et très logiquement Bloom se demande si les sculpteurs ont doté leurs déesses de marbre d’un anus ? Il se rendra au musée pour vérifier.
– Et ?
– Et… lis Joyce ou va faire un tour (de statue) au musée pour vérifier par toi-même. Désolée, je dois y aller. À plus tard, mes petits curieux.
Parler, penser, c’est toujours généraliser. Même quand je dis “ce caillou-ci – non, pas celui-là, celui-ci – est rond”, je noie cette chose unique dans la catégorie des cailloux et je lui attribue cette qualité très largement partagée de la rondeur.
Nous sommes condamnés à rater le “vrai” réel parce que nous sommes enfermés dans le langage. Bon, il faut reconnaître que ce peut être une bien jolie prison quand elle est aménagée par Rimbaud, Prévert, Char, Hugo ou Du Bellay.
Fut un temps où les diplomates étaient des poètes et les poètes, des diplomates. Aujourd’hui, les bicyclettes sont électriques et les carottes sont rose bonbon… mais je m’égare.