Exister, n’est-ce pas un peu surévalué ? Vivre, en revanche…
Exister, n’est-ce pas un peu surévalué ? Vivre, en revanche…
Exister, c’est se (la) raconter.
Et quand tu auras traité tous les problèmes, percé tous les mystères, résolu toutes les énigmes, quand tu auras compris la raison d’être du mal, que tu auras transformé du plomb en un peu d’or, que tu auras traversé le Kalahari les yeux bandés et lu dans le texte tout Homère, tout Dante, le Bardo Thödol et la Bhagavad-Gita, alors il te restera à répondre à la grande question : quels seront les meilleurs placements en 2023, PEP, assurance-vie, fonds de crypto-actifs, immobilier, voire (ce serait ballot de passer à côté d’un bon coup) spéculation sur les livres anciens.
Parmi les très nombreuses pathologies qui compliquent la vie des écrivains, il en est une qu’ils seraient bien inspirés de ne pas traiter, c’est leur strabisme divergent. Un œil sur la feuille, un œil sur le monde.
Savoir, souvent, c’est croire que l’on sait. Croire, c’est ne pas savoir que l’on ignore. Ignorer, c’est parfois savoir que l’on ignore, parfois aussi c’est ignorer que l’on croit.
Et autrement, pisser, c’est facile, c’est toujours pisser.
Non sans un triste paradoxe, laissée en liberté, elle dépérit, la liberté.
– Gros Lulu : C’est gentil de dialoguer avec moi, Monsieur l’Auteur.
– Monsieur Lhoteur : Non, ce n’est pas gentil, c’est contractuel. J’ai un texte, je le dis.
– G. L. : Allez, ne faites pas le modeste, je sais bien que vous n’êtes pas seulement un personnage. D’ailleurs, vous ne voudriez pas m’arranger un bon coup ?
– M. L. : Non. Écoute Gros Lulu, je peux néanmoins te donner un conseil. Ne compte pas sur les autres et doute de toi. Tu verras que bon an mal an, ça ne se passe pas si mal, sauf accident, on arrive au bout de l’histoire.
– G. L. : Oui mais c’est facile de dire ça quand on s’appelle l’Auteur. Vous avez le rôle principal, vous faites ce que vous voulez et vous décidez pour les autres.
– M. L. : Tu sais Lhoteur, Robert ou de La Motte Piquet, ça ne change rien. On est tous le rôle secondaire de quelqu’un, tous. Ne cherche pas le bon coup. La seule chose que tu puisses un peu contrôler, c’est l’intonation.
– G. L. : Mouais, je ne comprends pas tout, mais quelque chose me dit que je ne suis pas d’accord. En tous les cas, merci, vous êtes un bon auteur. Je commence à apprécier mon personnage.
– M. L. : Je ne suis pas l’auteur.
– G. L. : Bien sûr, et moi je ne suis pas Gros Lulu.
– M. L. : Je suis Lhoteur. L, h, o.
– G. L. : Elle a chaud ?
Commence par vider ton verre à moitié plein avant de le remplir s’il est à moitié vide. Et chante ; demain tu compteras !
Pour ce qui est de mon orientation textuelle – si cela devait intéresser quiconque –, je dirais que je suis plutôt pantextuel.
– Eh Poule, demanda Œuf, tu fais quoi ? Tu viens au Coco Beach, on va voir le coucher du soleil.
– C’est ça, tu crois que je n’ai que ça à faire.
– Ben oui. Ou alors il faut que tu m’expliques. Qu’est-ce que tu fais à part gratter la terre comme une enragée, traverser la rue comme une tarée et regarder partout comme une affolée ?
– En tous les cas, toi tu me fais ch...
– Allez les amis, pondéra Panda, ça va le faire, comme on dit. Encore une grande question que vous posez là. Qu’est-ce qu’on fait quand on fait ? On pourrait accompagner la floraison du temps ou bien chanter l’épiphanie de l’être, en faisant, ou accueillir les levers de sens, mais le plus souvent, quand on fait, on provoque, déplace, extirpe, étripe, pressure, encastre, cisaille, assaille, mitraille, pille, pilonne, tronçonne…
– WTF, gloussa Œuf !
– … expulse, trépane, broie, lacère, écorche, écartèle, harcèle, outrage, perce, transperce, dépèce, agresse…
– Laisse faire Œuf, Panda est une dé-fête.
– … tyrannise, viole, traque, détraque, matraque, fracture, fissure, torture, bombarde…
– Allez viens Poule, le soleil va se coucher, ils font le mojito à 3 euros…
– … oui, sans doute est-il temps de dé-faire.
On peut parler sans idées, on ne peut penser sans mots.
Je ne peux pas m’empêcher d’interpréter. Les gens, leurs mots, leurs silences, leurs gestes, les choses aussi ou les événements, jusqu’aux plus insignifiants.
C’est curieux cette manie, je me demande comment l’interpréter.
– S’il te plait, rappelle-moi, c’est combien le temps de cuisson pour une bonne poule au pot, demanda ingénument Œuf ?
– Très drôle, fœtus de mauvaise graine, rétorqua Poule, je n’en ai aucune idée, en revanche pour l’œuf à la coque, c’est trois minutes pile.
– Hilarant, fossile sans futur, riposta Œuf, je ne sais pas si tu étais là avant moi, mais je sais que tu es périmée et sans avenir.
– Hé les amis, survint Panda, infatigables philosophes, toujours à ferrailler avec les concepts les plus coriaces. Oui, le temps, l’avenir…
– Branleur de petite taille, encore puceau et déjà couillon !
– … le futur, ah le devenir…
– Vieille bique, déjà gâteuse et encore miteuse !
– … vous avez raison, accorda Panda, le devenir embrasse les contraires : l’ordre prévisible des rythmes et des cycles, mais aussi la folie déroutante des naissances inattendues…
– ?!
– … le devenir, c’est la suite de la phrase condamnée à la concordance des temps et soumise à la régulation grammaticale, mais libérée aussi par la métaphore inouïe et l’invention d’un lexique dissident…
– !?
– … c’est l’agenda qui cadastre le temps et le coup de dés qui l’ouvre au jeu du hasard…
– Au fait Poule, s'inquiéta Oeuf, tu as des nouvelles de la doyenne ?
– … c’est l’action cadenassée dans des plans quinquennaux, c’est aussi l’œuvre buissonnière qui se surprend elle-même…
– Non, elle doit se planquer.
(Oui ben le jour où la mort la retrouvera, elle va dérouiller la vieille : on n’humilie pas la Faucheuse impunément, s'amusa l'auteur.)
Le désir de reconnaissance a muté en besoin de respect.
(Il resterait à analyser la mutation subie par le respect.)
Un personnage, c’est d’abord, ça existe ensuite. En un sens.
(Un lecteur attentif me fait remarquer que Lucette Jeanjean avait 87 ans en janvier 2021. Elle ne saurait donc être nonagénaire à ce jour ; c’est impossible. Je m’étonne d’avoir à rappeler que l’âge des personnages, un peu comme celui des chiens, ne se calcule pas comme celui des personnes du monde. Mademoiselle Jeanjean aura pris sept ans entre janvier 2021 et juin 2022. C’est très possible.)
Lucette Jeanjean, magnifique nonagénaire, digne sans être affectée et avenante sans être expansive, commençait toutes ses journées par une biscotte sans sel et un thé Darjeeling. Ensuite, elle prenait exactement le temps qu’il fallait pour se préparer, ce qui était assez variable. S’il pouvait lui arriver d’hésiter sur la couleur d’un foulard ou le choix d’un collier, si parfois même elle décidait de s’en remettre au hasard, jamais elle n’aurait perdu son temps. À l’inverse et en conscience, elle prenait soin de ne pas le rentabiliser non plus, son temps (comme disait laidement et sottement son jeune voisin) et ne cherchait jamais à en gagner.
Il ne faut pas humilier le temps, arguait-elle, être toujours prête sans rien précipiter, ne rien attendre, sans jamais refuser.
La dernière figuration de la dialectique dominants/dominés ne serait-elle pas – c’est un peu réducteur, mais qu’est-ce que penser sinon réduire ? – livrés/livreurs.
Le bonheur marque peu.
– L’Auteur : Bonjour, est-ce que quelqu’un a vu Gros Lulu ?
– Les personnages, deux lecteurs du Nouvel Obs et un député sortant : Qui ça ? Gros Lulu ? Jamais entendu parler.
– Personnage 1 : Dommage avec un nom pareil, ça devait être un benêt de première classe, on aurait bien rigolé.
– Le député sortant : Sans vouloir préjuger, je pense qu’il aurait été bien incapable d’assurer la moindre réplique.
– Personnage 2 : Lui, en plus d’être une buse, je suis sûr qu’il devait être malsain.
– Les deux lecteurs : Pas très woke, ici !
– Personnage 3 : Et puis, on est déjà beaucoup trop à parler dans ce blog. Plus on est de fous et moins on dit.
– Personnage 4 : Après, il aurait sûrement cherché à dialoguer avec nos partenaires, déjà que c’est la misère textuelle ici.
– L’Auteur : Allons, calmez-vous et n’ayez crainte. Gros Lulu est rayé, biffé, raturé définitivement. Gros Lulu est néantisé, annulé, annihilé. Gros quoi ? J'ai déjà oublié son nom.
(On n’humilie pas impunément un auteur.)
– L’Auteur : Quoi ! Mais c’est qui ce gros, là, sur le yacht, entourée de jolies filles, cigare aux lèvres qui me fait un vilain geste ? Hein ! mais c’est pas possible, on dirait Gros Lulu.
(On n’humilie pas un personnage impunément.)
Le désir aménage le monde. Parfois, trop pressant, il le brusque sans ménagement. Parfois, plus amène, il l’arrange avec art, mais c’est plus rare.
– Lui : Dites donc vous, vous êtes qui ?
– Moi : Ben vous, vous venez de le dire ?
– Elle : Ah non, je ne pense pas, regarde, il y a écrit moi après ton tiret.
– Lui : Quoi ? Qu’est-ce que tu dis, toi ?
– Elle : Désolée, moi ce n’est pas toi, c’est elle. C’est facile, c’est comme le port-salut.
– Lui : Merci je sais lire, mais c’est bien à toi que je m’adressais.
– Moi : Ah pardon, elle a raison, d’ailleurs, il n’y a pas de toi dans ce dialogue. Ce n’est pas compliqué, moi, c’est moi, elle, c’est elle et vous, c’est vous.
– Elle : Eh ben non, moi je suis elle, toi t’es moi, quant à vous, vous êtes lui.
– Lui : Alors vous, vous dites vraiment n’importe quoi !
– Moi : Qui ça, moi ?
– Elle : Non c’est à nous qu’il parle.
– Moi : Comment ça nous ? Je crois plutôt que c’est à moi qu’il parle.
– Lui : Pas du tout, c’est à elle que je parle. Vous, taisez-vous !
– Moi : Mais arrêtez de m’appeler vous, c’est pourtant simple, moi, je suis moi. Elle a déjà tout expliqué.
– Elle : Waouh qu’est-ce qu’il est lourd, lui. Donc, je répète pour lui : il y a moi, il y a elle et il y a lui ; pas de toi, pas de vous. Alors ? Il faut encore lui expliquer au petit monsieur ou il a compris ?
– Moi : Alors là, c’est toi qui te trompes, il n’y a pas de il.
– Lui : Bon ça suffit, vos lazzis m’horripilent et vos sarcasmes me crispent. Elle est une effrontée et moi, un crétin.
– Elle et Moi : Un crétin ? Allez lui, faut pas être trop dur avec vous-même !
– Gros Lulu : Monsieur l’Auteur, vous pourriez pas me changer de dialogue s’il vous plaît, je crois que je ne vais pas réussir à m’intégrer ici et je ne sais pas ce que c’est des lazzis.
– Monsieur Lotheur : Désolé Gros Lulu, je suis un personnage comme toi, je ne peux rien faire. En fait l’auteur, il est toujours là, mais jamais là si tu vois ce que je veux dire.
– G. L. : Non.
– M. L. : L’écriture est une dictature sans peuple, une tyrannie fantasmée : un seul concentre tous les pouvoirs qu’il n’a pas, tu comprends.
– G. L. : Non.
– Pan ! pan !
– Espèces de monstres, c’est vous les sauvages ! c’est vous les bêtes, lancèrent ensemble un lapin de Garenne et une grive musicienne.
– Calmez-vous les amis, conseilla judicieusement une bécasse des bois, il ne faut jamais humilier un chasseur armé.
Qu’est-ce qu’un personnage ? En voilà une belle question. Je veux dire quelle est la modalité d’être du personnage. On sait bien qu’il n’existe pas, mais on ne peut nier pourtant sa relative autonomie et son influence non négligeable sur le cours des choses.