Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
  • Contact

Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

5 juillet 2026 7 05 /07 /juillet /2026 02:43

La vieille dame s’assoyait. Nov s’étonna.

– Bonjour, je peux m’asseoir là ? Ton père ne vient pas avec toi ?

– Désolé, je ne parle pas…

– Oui, le gros monsieur avec un accent allemand qui était avec toi à la gare. C’est bien ton père, non ?

– Ah, Laszlo ! Non, c’est un ami. Il est Hongrois… mais désolé, je ne parle pas croate.

– Ah oui, bien sûr, j’aurais dû reconnaître son accent. À propos, félicitations, le tien est parfait, où as-tu appris à parler le serbe ?

– Ah mais non, moi, je ne parle pas croate… je suis français... ni serbe…

– Ah ah, tu te moques de moi ! Tu parles drôlement bien. C’est très rare pour un Français. Dis-moi, Nov, j’ai une question à te poser encore.

– Mais… c’est du serbe que je parle là !

– Absolument, du bon serbe de Belgrade. Mais tu sais, serbe ou croate, c’est presque pareil, on ne s’aime pas beaucoup, mais on se comprend très bien. C’est juste qu’il y a des politiques qui inventent de nouveaux mots pour faire croire qu’on est différents. Dis, je voulais savoir aussi…

– Du bon serbe de… mais non, ce n’est pas possible…

– Arrête, Nov !

– Et comment vous connaissez mon prénom ?

– Donc, je voulais savoir, ce petit nuage qui te suit, il est avec toi ?

– Hein ! Quoi ? Ce petit nuage qui…

– Oui, le petit nuage, d’ailleurs pas si petit que ça. C’est lui que j’ai vu en premier à la gare, mais je ne savais pas s’il était avec toi ou avec ton ami hongrois.

– Le nuage ? Vous le voyez ? Vous voyez Nubecito ? Mon ami hongrois…

– Bien sûr ! C’est difficile de le rater. D’abord, il vole un peu plus bas que les autres et en plus, ça te fait une drôle de lumière sur le visage.

– Une drôle de lumière…

– Bon tu parles bien le serbe, mais pour le moment, tu répètes ce que je dis.

– Je répète… oui, pardon ! C’est parce que, Nubecito – c’est mon nuage –, souvent, les gens ne le voient pas.

– Ça, ce sont les gens des villes, ils regardent par terre ou devant, parce que c’est de là que viennent la plupart des dangers. Enfin, dangers, tu me comprends, je ne parle pas de mines ou de snipers comme au bon vieux temps, je parle des trottinettes et des pavés irréguliers – tu verras à Belgrade, il y en a partout. On raconte que le pouvoir est de mèche avec le lobby des kinés et le syndicat des contre-manifestants.

– Ah bon !

– Mais non ! Il y a aussi les téléphones qui promènent leurs humains. Eux, ils sont prioritaires et tu dois toujours les éviter. C’est comme ça en ville. Quand on habite la campagne, on regarde toujours en l’air et on surveille de près les nuages. Mais mon petit doigt me dit que tu ne viens pas de la campagne, je me trompe ?

– Non, non, j’habite Mexico.

– Ah ah, tu as de l’imagination, moi j’habite Ravok avec Janka.

– Parce que vous connaissez Janka aussi ?

– Je connais une Janka, oui, ma sœur, on vit ensemble. Ravok est un petit village au bord du Danube, juste en face de Vukovar. Tu comprends, nos hommes, la guerre nous les a pris, alors on s’est dit qu’on n’allait pas les remplacer et on s’est installées ensemble, avec ma sœur. C’était il y a trente-trois ans.

– Désolé, je ne savais pas. Et Nubecito ? Enfin, avoir un nuage qui vous suit, vous en pensez quoi ?

– Tu sais, ce n’est pas si rare que ça, ici, les gens qui ont un nuage.

– Ça alors, il faudra que je raconte ça à Moby. Et à votre avis, qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça, je ne sais pas, mais je peux te raconter une histoire de nuage que tout le monde connaît, ici, au village.

Nov s’étonnait. La vieille dame raconta.

– C’est l’histoire de Nadia et Aïdan. C’était deux Yougoslaves. Nadia habitait au village et Aïdan, à Vukovar, juste en face, de l’autre côté du Danube. C’est une histoire que m’a racontée Macha, moi, je n’ai rien vu, mais Macha, je la crois. Ça remonte à la guerre, vers 1990, par là, les deux maris se battaient sur le front. Le mari de Nadia, Marko, était dans l’armée yougoslave qui attaquait Vukovar et le mari de Aïdan, j’ai oublié son nom, il était avec les volontaires croates qui défendaient la ville. Tu sais que ça a été un sacré carnage, surtout du côté croate. Bon, les deux hommes meurent. On ne sait pas trop comment, peut-être une mine, peut-être un bombardement, peut-être une exécution… on ne saura jamais. J’espère que tu n’es pas fragile, parce que la suite, ce n’est pas joli joli. Je continue ?

– Oui, oui, allez-y, j’ai déjà entendu des histoires horribles sur ce massacre.

– Comme tu veux. Le corps de Marko, disons les morceaux qui restaient, sont ramenés au village, et là, on s’aperçoit qu’il a deux pieds droits et pas de gauche, il lui manquait aussi une bonne partie de la mâchoire et il avait un gros trou dans le dos. On n’a pas cherché plus loin, on a nettoyé le corps, on lui a mis des habits propres et on l’a laissé pieds nus. Tu sais, je dis corps, mais le cousin de Macha, c’est lui qui a vu, il lui a expliqué qu’il fallait être médecin pour recomposer le bonhomme dans le bon ordre, autrement, tu ne comprenais rien. Bref, Marko est enterré au cimetière du village. Bon, ensuite, la vie a continué. On a fait deux pays différents, tu as dû apprendre ça à l’école, et chacun a essayé de vivre avec ses souvenirs et ses morts. Voilà.

– C’est triste. Et pour le nuage ?

– Attends Nov, je bois une gorgée. Je te raconte la suite. Plusieurs années plus tard, un monsieur de Belgrade est venu avec son fils pour pêcher l’esturgeon, pas très loin du village. À un moment, pendant que le père pêchait, le fils s’est mis à courir comme un fou en hurlant, « regardez, regardez, là-bas, un nuage en forme de pied ». Le père était occupé à sortir une belle pièce de plus d’un mètre, alors tu penses bien que les nuages en forme de pied, il s’en moquait un peu. Mais l’enfant continuait à hurler, « regardez, là, c’est un vrai pied ». Évidemment, on a commencé à regarder et il a bien fallu se rendre à l’évidence : un nuage, juste de l’autre côté de la rivière, avait une forme de pied. Après, tu sais comment est l’être humain, il suffit qu’une personne regarde quelque part pour que tout le monde regarde et il suffit qu’une personne voie un truc pour que tout le monde le voie. Donc, rapidement, la nouvelle circule et arrive aux oreilles de Nadia. Tout le monde s’accorde vite sur la forme de pied, mais il y a ensuite un débat : pied gauche ou pied droit ? « C’est le gauche, regardez, le pouce est en haut » ; « Non, c’est le droit, le pouce est en haut, mais le pied est vu du dessus, on ne voit pas le talon ». Bien sûr, on n’a pas mis longtemps à faire le rapport avec Marko et ses deux pieds droits. Luka, qui avait été brancardier pendant la guerre, trancha en disant que d’ici, on ne pouvait pas trancher. Et pourtant, il était, de tous et de loin, celui qui avait vu le plus de pieds arrachés. Une décision fut rapidement prise : il fallait organiser une expédition à Vukovar pour voir la chose de plus près. Problème, Vukovar était à cinq cents mètres à vol d’oiseau, mais par la route, il fallait aller chercher un pont, il y en avait pour deux heures en car et en plus on pouvait tomber sur des douaniers tatillons. Qu’à cela ne tienne, l’expédition est organisée et l’équipe est composée : Luka, Macha, Branka sa voisine et Mirna, la nièce de Luka qui avait fait des études. Le lendemain, ils partent pour Vukovar, guidés par le pied dans le ciel. Tout se passe bien, le car ne tombe pas en panne et le passage de la frontière se fait sans encombre. Les difficultés commencent à Vukovar parce que le pied était assez haut, pratiquement au-dessus du centre-ville et on ne pouvait pas interroger tous les passants. Heureusement, Luka avait un ancien collègue à la morgue, un Serbe.

– Ah ! Il y a des Serbes en Croatie ?

– Bien sûr ! C’est pour ça, justement, la guerre. Partout où il y a un Serbe, c’est une terre serbe, disait Milosevic. Bon, je continue. Luka va trouver son ex-collègue et lui demande s’il y a des endroits où on range les morceaux de corps sans propriétaire reconnu, et notamment des pieds. Il lui explique et lui raconte l’histoire du nuage. L’ex-collègue lui répond que non. Lui, il ne voyait pas le nuage, mais ça ne voulait rien dire parce qu’il était myope et n’avait pas l’argent pour changer ses lunettes. Mais surtout – attention, renversement de situation, tu es prêt ?

– Bien sûr, allez-y.

– Il dit qu’une fois, il a recomposé un corps, avant de l’enterrer, avec deux pieds gauches. Ou deux droits peut-être. Ce n’était pas vraiment rare des histoires comme ça, parce que les fosses communes avaient été plusieurs fois déplacées avec des gros bulldozers. On disait aussi qu’on avait mélangé exprès les parties des corps, mais ça, il ne savait pas si c’était vrai. Bon, je passe les détails, l’équipe se met à la recherche de la femme du défunt et ils la trouvent.

– Et c’était Aïdan.

– Bravo ! Alors, elle confirme que son mari a bien été enterré avec deux pieds gauches, mais sans main droite. Ils regrettent pour la main, ils ne pourront rien faire, mais ils proposent de faire l’échange des pieds après vérification.

– C’est hallucinant, cette histoire ! J’ai du mal à croire qu’elle est vraie !

– Et pourtant… Mais attends, ce n’est pas fini. Il restait une difficulté de taille : passer la frontière avec les pieds. Exhumer les corps et récupérer les morceaux échangés a été facile, mais pour passer la frontière, il a fallu réfléchir. C’est Luka qui a trouvé. Il avait une grande glacière pour transporter les esturgeons. Tu devines la suite. Luka et Mirna sont repartis avec la glacière et dedans, un esturgeon, beaucoup de glace et un pied droit.

– Et comment ils ont su lequel était celui de Marko ? Ils avaient des pointures différentes ?

– Ah ! Excellente question. Ils n’ont pas su. Je dis pied, mais il faudrait dire morceau de corps. Les deux morceaux rentraient facilement dans les chaussures de Marko, alors ils ont choisi au hasard. Au poste-frontière, tu sais comment ça marche, il a fallu s’arranger. Le passage a couté, après une négociation serrée, un esturgeon. Le problème, c’est que c’était difficile de repasser une deuxième fois avec l’autre pied, en plus il n’y avait plus d’esturgeon. Alors Aïdan a joué gros, elle l’a envoyé par la poste, de Vukovar à Belgrade, chez l’ex-belle-sœur de Luka où il l’a récupéré. Dans le colis, elle avait ajouté un saucisson au paprika qui sentait assez fort. Et c’est passé… comme une lettre à la poste.

– C’est du délire !

– Attention, Nov, tu as fait tomber ton livre.

– Quoi ?

– Eh, gars, attention, tu as fait tomber ton livre, il a glissé sous le siège. On arrive bientôt.

– Hein ?

Partager cet article

Repost0

commentaires