Eh les gars, si vous en sortez tous, de votre zone de confort, ça va bouchonner dehors.
Eh les gars, si vous en sortez tous, de votre zone de confort, ça va bouchonner dehors.
Ni une rondelle (de saucisson) ne fait l’été.
J’avais toujours pensé qu’il s’agissait d’un relais et qu’ils étaient deux, j’ai un doute aujourd’hui. Le jour (ou la nuit) ne serait-il pas un transformiste ?
– Tout ce que vous ne donnez pas est perdu et que ferez-vous de ce que vous recevez ?
L’entraîneur savait toucher le cœur de ses jeunes boxeurs ?
Une haridelle ne fait pas l’hiver.
Ma montre compte mes pas, mon ordinateur compte mes mots, mon téléphone compte mes followers et moi, je me balade en sifflotant un air de Barbara.
– Ah oui, le contrat avec Janka. Je t’explique. C’est après la prison, en France. Quand même, vous rigolez pas, vous, les Français. Ça m’a coûté un bras ma déconnade et encore, ils ont compté que deux mariages, celui avec Janka et celui avec Jeaninne. Faut dire aussi que prouver les deux autres, c’était mission impossible. Ils ont pas cherché plus que ça, mais toute façon, ils auraient pas trouvé. À l’époque, la Croatie sortait de la guerre, c’était le foutoir dans ce qui restait des fichiers d’état civil yougoslaves, parce qu’on s’était mariés en 1987, avant l’indépendance de la Croatie. Même Mia, quand elle a appris, elle a voulu faire annuler le mariage, mais ils ont rien retrouvé, ni à Zagreb ni à Vukovar. En fait, on s’était mariés à Vukovar, c’est là qu’elle habitait avec sa famille, mais tu connais l’histoire du massacre, non ? eh ben, dans les bombardements, la mairie a sauté et les archives sont parties en fumée. Pareil pour sa maison et tous ses papiers. À l’époque, tout le monde cherchait quelqu’un. Y’en a qui étaient morts, y’en a qui s’étaient enfuis, d’autres qui avaient déserté, y’en a même qui avaient perdu la tête ou la mémoire. Tout le monde cherchait quelque chose ou quelqu’un. Quand je pense que ma Ljubica a vécu tout ça. Elle avait pas trois ans, mais elle se souvient. Eh ben le pire, c’est qu’aujourd’hui, son meilleur ami, c’est Nemanja, il est Serbe, enfin un Serbe de Croatie, si j’ai bien compris. C’est un gentil garçon. Remarque, lui, il y est pour rien comme elle dit toujours, il avait trois ans aussi. Quand même. Mia, elle, elle a pas pardonné, faut pas trop lui parler des Serbes. Sa famille était retournée à Vukovar. Encore aujourd’hui, ils se parlent pas avec les Serbes et pourtant, ils se croisent tous les jours dans la rue. Les vieux, ils oublieront jamais. Mia elle, elle a pas voulu retourner à Vukovar, elle est restée à Zagreb avec Ljubica, parce c’était plus facile de trouver du travail et aussi parce qu’elle voulait passer à autre chose, tu comprends.
– Oui, j’ai rencontré un garçon à Ljubljana, il m’a parlé de Vukovar. Il m’a raconté que son grand-père était mort pendant la guerre et qu’on avait eu beaucoup de mal à retrouver son corps parce que ses restes avaient été dispersés dans plusieurs fosses communes.
– Mon Dieu, tu te rends compte ! Mais quelle horreur ! Et ma petite Ljubica qui a vécu tout ça.
– Et toi aussi ?
– Ben non. Moi, souvent, enfin, tu vois, j’étais pas là. Avant la guerre, j’étais deux jours par semaine avec Mia, et là, c’était l’amour quoi ! Je t’ai expliqué, j’étais cent pour cent avec elle et avec Ljubica. Ça a duré quatre ans quand même. Et puis, y’a eu la guerre. Me demande pas pourquoi, ni qui ni quoi. Ici, ils disent tous que c’est la faute aux Serbes, y’en a qui disent aussi que les Français, ils ont laissé faire les massacres. Je sais pas, moi. Tu verras, à Belgrade, ils disent pas pareil. Ils disent que c’est la faute aux Oustachis, des fascistes croates qui étaient avec Hitler. À ce que je sais, ils auraient construit des camps de concentration pour les Juifs et les Serbes.
– Mais là, tu me parles de la Deuxième Guerre mondiale, non ?
– Oui, je comprends pas trop, comme toi. Faudra redemander à Ljubica. Moi avec Janka, on fait pas de politique. Et donc, pendant la guerre, on pouvait plus rentrer dans la région. Tous les mois, y’avait un nouveau pays et des nouvelles frontières, pour les camions, c’était impossible de passer. Et surtout, y’avait des bombardements, des massacres et des gens qui fuyaient de partout. Alors mon patron il m’a basculé de la 70 à la 79 : Roumanie, Bulgarie, Grèce, jusqu’à Thessalonique, mais moi, je m’arrêtais à Sofia souvent. Mia après, elle m’a dit, toute façon, t’étais jamais là. Remarque, c’est un peu vrai. En plus en 1993, j’ai rencontré Galia à Sofia. Je comprends pas. Mais qu’est-ce que j’avais dans la tête ! Pourtant j’étais plus un gamin, j’avais la quarantaine. C’est comme si je me foutais de tout et de tout le monde. J’en avais rien que pour ma gueule.
– Oui, mais tu as changé.
– J’étais vraiment nul. Je disais comme ça, c’est pas ma guerre. Tu sais des fois je me demande si c’est pas aussi grave de faire semblant de rien voir, de fuir quand ça va mal que de faire le mal. Bon Mia, elle a encore une dent contre moi, je la comprends. Son livret de famille a disparu, mais pas ses souvenirs. Moi, j’ai un peu changé et je… Eh, Gaston, y’a l’téléfon qui son…
– Quoi ?
– Réponds, p’t-être bien qu’c’est importon…
– Aïe, c’est un texto d’Olga :
« Mon chaton, mon ange, pardon, mon tout petit, pardon, pardon, j’ai mal compris ton message. Bien sûr que tu es de mon côté. Je le sais. Viens vite. Il y a des millions de manifestants ici, et pourtant la ville est vide sans toi. Je vais bien. Je vais très bien. Je t’attends. Vite. Vite. Ton Olga. »
– Putain mazette ! T’es sûr qu’y a pas deux Olga, deux jumelles, la belle et la bête ?
– Non, non. Il n’y en a qu’une, et ça suffit. Je ne sais pas si je dois être rassuré par ce message. En fait, tu as raison, c’est comme s’il y avait deux Olga en elle. Je vais transférer le message à son frère et à mon ami Moby. Eux, ils sauront. On verra tout à l’heure.
– Je suis pas un grand spécialiste, mais à ta place, je garderais mes distances. Et surtout, pas de mariage, mon gars !
– Non, ce n’est vraiment pas prévu. Bon, en attendant, continue ton histoire. Le mariage avec Galia ?
– Ah, pour le mariage avec Galia, c’était à Sofia en 1994, pas sûr que le juge, il aurait trouvé des traces.
– Quoi, ça a brûlé aussi ?
– Non, y’avait pas la guerre en Bulgarie. Chez eux, c’était un autre problème, pourtant je connaissais bien le truc, vu que chez nous, en Hongrie, on est champion du monde aussi.
– Tu parles de quoi ?
– La corruption. Tu connais ? En fait, je me suis fait arnaquer par le fonctionnaire de l’état civil. C’est vrai que je l’ai corrompu, mais il était d’accord, en tout cas, il a pris l’argent. L’histoire, c’est que j’ai dit que j’avais perdu mes papiers. Il a dit qu’il fallait quand même une lettre du consulat de France pour prouver mon identité. J’étais encore français à l’époque. Sauf qu’au consulat, ils auraient vu que j’étais déjà marié, alors j’ai donné un petit billet et c’est passé comme dans du beurre, enfin, c’est ce que je croyais. Le gars, il a pris le billet, mais il a rien inscrit du tout, nulle part. J’ai cru l’embrouiller et c’est lui qui m’a entubé. Comme elle dit Céline, c’était les années d’apprentissage de la démocratie en Bulgarie. Bref, corruption à tous les étages. En attendant, au tribunal de Mulhouse, ils ont pas poussé les recherches. Toute façon, bigamie et trafic, ça suffisait et ça a coûté déjà très cher : deux ans de prison, six mois fermes, cent mille francs d’amende, retrait du permis et confiscation du passeport.
– Ça alors ! Je ne pensais pas que c’était aussi sévèrement puni.
– En vrai, le passeport, c’est parce que j’avais pas fait mon service militaire. Ils ont découvert ça aussi. C’est pas que je voulais pas le faire, c’est que j’avais autre chose à faire, enfin, c’est une autre histoire. Tu crois ça, cent mille francs ! J’ai dû vendre mes parts sur le camion et j’ai encore payé par-dessus pendant des années. L’avocat, il a dit que je pourrais essayer de garder ma nationalité française, mais il fallait faire appel et encore payer. J’ai lâché l’affaire. Pour moi, la France, c’était fini. Plus de camion, plus de métier, et la Jeaninne qui voulait plus me voir. Je me disais que la petite Céline, je la retrouverais plus tard. Mais qu’est-ce que j’avais dans le crâne, bordel de merde ! C’est pas possible d’atteindre ce niveau de connerie.
– Donc, tu es rentré en Hongrie.
– Oui, je suis retourné en Hongrie, sans travail, sans argent et la queue entre les jambes. Avec trois femmes qui me détestaient, en France, en Croatie et en Bulgarie. Je suis rentré à Baj où j’avais un oncle encore, parce que mes parents étaient morts à cette époque. Évidemment, cinq cents habitants, tu passes difficilement incognito, donc Janka, elle a appris. Elle m’a fait “convoquer” à la mairie. La secrétaire du bourgmestre, elle m’a dit comme ça, Laszlo, soit on annule le mariage pour fautes graves et tu auras à passer au tribunal, soit tu tombes d’accord sur l’arrangement que veut te proposer Janka. Ce sera un accord à l’amiable qui ne nécessitera pas de passer devant le juge. Le juge, ce sera seulement si tu ne respectes pas les termes du contrat. Là, tu imagines bien, j’ai pas hésité longtemps, vu que les juges, j’en avais ma claque et en plus, je savais que la Janka, elle était pas mauvaise.
– Et alors ?
– Bon, quand même, j’avais un peu les pétoches, j’ai imaginé plein de trucs et qu’elle allait faire de moi son esclave pour se venger. J’ai quand même demandé à voir le contrat. Et puis tu vois, au fond de moi, j’avais envie de changer, j’avais été un petit con depuis ma naissance. C’est pas que j’étais méchant, j’avais tué personne, j’avais pas volé beaucoup et je me battais de moins en moins souvent, mais quand même, j’en avais marre de ce Laszlo qui se foutait de tout. Je savais bien que j’allais pas devenir Saint Laszlo, le protecteur des veuves et l’ami des oiseaux blessés, c’est pas que je voulais tout rattraper, vu que ce qui est fait est fait, mais je voulais changer. C’était une deuxième chance, comme dit Céline, et c’est Janka qui me la donnait.
– Et qu’est-ce qu’il y avait dans le contrat ?
– Il fallait que je le signe si je voulais retourner avec elle. Elle avait une petite maison un peu à l’écart du bourg. Depuis, ça s’est construit et on est rattachés au village maintenant. Il y avait une grande pièce de vie et une petite chambre, et devant et derrière il y avait un peu de terrain. À l’époque, elle plantait juste deux rangs de poivrons et elle avait ses poules et Banor le gros chat. Et y’avait aussi un cabanon, ça sera mon atelier. Mais c’était pas le grand luxe, tu peux me croire, il y avait l’eau au robinet, mais pas d’électricité et les cabinets, c’était dehors. Ils disaient que c’était une fosse septique, mon œil, oui, c’était juste un trou à merde. Tant que Janka était seule, ça suffisait. Elle picorait comme un oiseau, donc elle chiait comme un oiseau. Mais quand je suis arrivé, moi, je déposais des sacrés colombins, et ça se bouchait tout le temps et je devais recreuser tout le temps. C’est juste y’a cinq ans, quand les autres maisons ont été construites, qu’ils nous ont raccordés au tout-à-l’égout.
– D’accord. Et le contrat ?
Ces rivières me fascinent. Elles passent et jamais ne reviennent, et sont là pourtant depuis si longtemps.
Les entraîneurs et médecins du sport sont unanimes, il faut, quand on court, varier les allures, les terrains, les distances, les fréquences cardiaques. Je pense qu’il en va de même, mutatis mutandis, pour l’écriture.
C’est très étonnant, les prouesses de l’intelligence artificielle sont incontestables et dans de nombreux domaines, jeu d’échecs, traduction, diagnostic médical, résolution de problèmes mathématiques, stratégie militaire, trading, coaching sportif… En revanche, les robots sont toujours aussi grotesques, maladroits et inélégants. On a envie d’en déduire que la marche est plus complexe que la pensée. Pour ne rien dire de la danse.
Je suis plus chat que chien, pourtant, je suis moins touchpad que souris.
Je ne suis pas sûr que tout cela ait une explication.
Je ne suis pas tranquille. Les vacances approchent à grands pas et avec elles, le traditionnel tournoi de ping-pong. Imaginez que je tombe sur Alexis au premier tour ! Le petit Lebrun...
Moque le soleil si tu peux, mais n’insulte pas la nuit.
– Quand je vois Céline et ses anciens copains de fac, bon, c’est ma théorie, et c’est peut-être des conneries, eh ben, toujours ils discutent, je sais pas moi, de politique ou d’un film ou bien de l’éducation des chats ou du réchauffement climatique. Je les entends à chaque fois que je viens. Au début, t’as l’impression qu’ils discutent bien, chacun donne son avis, tu vois, mais en fait, c’est toujours de l’enfilage de mouches juvéniles !
– Tu veux dire quoi exactement ?
– Je veux dire qu’ils me donnent le tournis, – et la domination en soi, qu’est-ce que c’est ? – et la maîtrise en soi, qu’est-ce que c’est ? – et le pouvoir, hein, le pouvoir en soi, qu’est-ce que c’est ? Et ça papote, et ça jacte, et ça bagoule, des heures et des heures… ça picole un peu aussi, mais là j’accompagne. Eh ben le problème, c’est qu’ils se ressemblent trop, donc, ils se protègent pas contre le virus du bla-bla et des conneries. Je les regarde, ils ont les mêmes intonations, ils font les mêmes gestes, ils utilisent les mêmes expressions. C’est les mêmes. Ils se protègent pas, je te dis. Alors imagine, une limace géante arrive, ben ils ont pas de défense et elle se les fait tous à la suite.
– Beurk, j’ai l’image ! Remarque, je préfère encore ça à un campagnol géant. Je vois ce que tu veux dire, mais tu es peut-être un peu sévère. En plus, c’est toi qui dis toujours qu’elles sont intelligentes, tes filles.
– Oui, parce qu’il y a un truc qui les protège heureusement. Et tu sais ce qui les sauve ? C’est les langues.
– Là, il faut que tu m’expliques, Laszlo.
– Souvent ils parlent tous des langues différentes. Ça, c’est un truc que vous avez pas en France. Ici tout le monde parle au moins trois langues et c’est pareil à Sofia. En France, les seuls qui parlent plusieurs langues, c’est les immigrés ou les enfants d’immigrés, comme mon père ou comme moi. Ici, tout le monde bouge ou a bougé dehors, et pas pour faire du tourisme ou promener son nuage, ah ah ah, pardon !
– Ça va, j’aime bien la formule.
– Et donc, quand ils rentrent, ils parlent une langue de plus. Ça, c’est si ils rentrent, parce que y’en a beaucoup qui préfèrent rester à l’étranger et envoyer de l’argent. C’est drôle quand on y pense, plus ton pays est pauvre et plus il y a de chance que tu sois bilingue ou trilingue et plus ton pays est riche et plus t’es une buse en langues. Et les champions du monde des nullards en langues, c’est les Ricains. Et là, dans les fêtes chez Céline, c’est comme si on avait des courges et des radis à côté. Tu comprends, des courges croates, des radis bosniens, des carottes bulgares, de la menthe serbe, mais aussi du thé anglais et du vin français…
– … et un vieux campagnol hongrois !
– Ah, ah, ah, il faut les entendre, les copains à Céline, là, je me régale, même quand je comprends rien, c’est comme un concert. – En croate, le pouvoir, ça se dit, poztrucnika ; – ah bon ! en Bulgarie, on dit dobrotrucsky ; – tiens donc ! en hongrois, c’est nektrucyok ; – ça alors, en serbe nous disons kasnitrucvo…
– En effet, quel concert ! Et donc les limaces géantes, elles craignent les polyglottes et elles vont baver ailleurs !
– Voilà. Tu vois que tu es d’accord avec ma théorie. Et aussi avec mes filles, on se protège, parce qu’on est vraiment différents. En tout. Elles sont jeunes, même Céline, elle est née en 1978…
– Mars ou août ?
– Ah, ah, chepa. En plus, depuis qu’elle est avec Gregor, tu sais l’écolo allemand, elle est moins stressée, elle mange mieux et elle rajeunit. Gregor, il vient nous voir avec Céline, des fois, alors ils partent faire des longues marches autour du lac Öreg ou plus loin. Ça, c’est bien un truc qui me passe par-dessus de la tête. Tu vois le voisin, mon voisin Arpad, lui, il fait de la patate parce que à chaque fois qu’il a essayé autre chose, c’est pas monté. Il dit toujours, la terre est plus comme avant. La dernière fois, il a essayé les tomates, mais on s’est pris deux mois de pluie et ça a tout inondé. Le climat est plus comme avant, c’est ce qu’il dit, Arpad. Moi je sais pas. Faut dire que lui, son fils, il a vraiment mal tourné. Il dit toujours, c’était mieux avant, Arpad. Moi je dis pas ça, surtout quand je vois mes filles, ah, ah, ah. Mais pour sûr, c’était différent. C’est pas pour les bagarres ou la castagne, ça y’a toujours eu. Je peux te dire que dans la cour, à l’école, quand on se mettait dessus, on faisait pas semblant. Et moi le premier, ah ça oui, on tapait fort. Je donnais et je recevais et je rendais et je reprenais. Et quand je rentrais à la maison le soir, avec un short déchiré ou un paletot sali, c’est mon père qui me servait le rab. Et lui aussi, il faisait pas semblant. Ça pour sûr, à l’époque, ça tabassait dur et t’allais pas voir le juge pour dire que ton père ou le maître t’avait collé une beigne, sinon, t’en recevais une troisième. Mais y’a autre chose aujourd’hui. Tu vois, Bela, on le cognait pas à l’école, on le “harcelait”. C’est Céline qui m’a dit. Je connaissais même pas le mot, mais aujourd’hui, tout le monde en parle. Nous, on faisait pas ça, ou alors, j’ai pas vu. Non, je crois pas. Nous, on faisait pas du harcèlement sur les petits ou les timides ou les pédés. Bela, sa mère l’a changé trois fois d’école. En plus le gamin, il a le cerveau qui tourne trois fois plus vite que la moyenne, ça arrangeait pas. C’était différent avant, mais quand je vois mes filles, ah, ah, ah…
– Tu penses que c’est mieux maintenant parce qu’elles sont plus intelligentes.
– Et oui ! Et toi aussi, t’es plus intelligent, tu comprends tout. Elles sont plus intelligentes, elles sont plus belles et elles sont plus riches. Enfin riches, pas comme Ronaldo ou Djoko, mais elles sont plus riches que nous. Avec Janka, on est pauvres. Attention, j’ai pas parlé de misère et on est pas malheureux. Mais on est pauvres. Après, ça suffit de s’organiser. C’est la débrouille, le système D, tu comprends. Regarde, c’est pas un secret, je touche une pension de trente mille forints par mois, ça doit faire soixante euros, peut-être soixante-dix. Ça, c’est pour la maison, parce que Janka, elle a rien. Ensuite, on a les légumes, pour notre consommation et pour vendre. En général, on vend tout et on dépense presque tout aussitôt pour acheter du pain et du fromage, et quand il reste des sous, on prend des noix et de la crème fraiche. C’est pour Janka la crème, elle adore ça. Une tranche de pain, une bonne couche de crème, des oignons frais et elle saupoudre de paprika.
– Miam ! Ça ne doit pas être mauvais.
– Attends, un jour, Gabor il passe pour acheter mes radis, tu sais le grand chef de Budapest. Attention, dans son restaurant, pour manger, tu dois sortir au moins deux cents euros par tête de pipe. C’est comme si je mettais toute ma pension de trois mois dans un seul repas. Remarque il dit à chaque fois, Laszlo, quand tu viens à Budapest avec ta femme, tu t’arrêtes au restaurant, tu seras mon invité. Bon, je te raconte une histoire vraie. Quand il arrive, Gabor, j’étais en train de manger un poivron aigre-doux à Janka. Et là, je le vois bien, il traîne en prenant ses radis, il fait semblant de choisir, mais il choisit rien du tout parce qu’en fait, à chaque fois, il prend tout, mais il fait lentement, il jette des regards de curieux, tu vois, comme ça, des regards de traviole, et au bout d’un moment, il en peut plus, alors il demande, mais qu’est-ce que tu manges Laszlo ? alors moi, sans répondre, je lui fais goûter, je lui mets un poivron dans la bouche. Eh ben Nov, je te promets, il a pleuré en mangeant son poivron. Tu sais, Gabor, il est comme moi, plutôt gros format, pas loin du quintal. Eh ben je te jure, il s’est assis sur une chaise et il a chialé comme un gosse. Mais lui, il mange pas comme toi et moi. Toi, tu enfournes, tu croques et t’avales. Non, lui, il garde le truc dans sa bouche, il mâchouille, il ferme ses yeux et… il chiale. Remarque, moi, en le voyant, j’avais pas envie de rigoler. J’ai pas pleuré quand même, mais ça m’a fait un choc. Faut dire aussi que la Janka, elle met des trucs avec ses poivrons. Du raifort, du laurier ou je sais plus quoi. Et en plus, je sais pas comment elle fait, le poivron, il reste croquant. Ce jour-là, Gabor a pris trois bocaux et lui a donné aussi un gros billet. Et il a dit, c’est pas pour le restaurant, c’est pour la maison. Moi j’ai dit, c’est une magicienne ma Janka. Lui, il a dit comme ça, je me rappelle exactement sa phrase, ce n’est pas de la magie, Laszlo, c’est du génie, il est là le génie, sublimer le simple ! J’ai raconté ça à Bela, avec les mêmes mots, il était tellement fier de sa grand-mère, parce que c’est un peu sa grand-mère, il l’appelle nagymam. Alors nous, avec le billet, on a acheté un roulé aux noix et une bonne motte de beurre.
– Pour la tartine, beurre, oignons, paprika.
– Non. Avec le pain et le beurre, Janka, elle mange mes radis, enfin un radis, parce qu’elle a un appétit d’oiseau, remarque, c’est normal, elle mesure un mètre cinquante et pèse quarante kilos. Ça, c’est une autre différence entre nous !
– Et ça vous protège bien ! En plus, vous ne mangez que des bons produits. C’est pour ça que tu es en forme aussi. Mais dis-moi, c’est peut-être indiscret, mais je me disais que ça doit te coûter très cher tes voyages ? Comment tu fais ? Tu ne peux pas échanger un ticket de bus contre des radis.
– Non, malheureusement, mais ça aussi, c’était dans le contrat. Je peux aller voir mes filles quand je veux, mais je dois financer les voyages moi-même. Remarque, c’est normal.
– D’accord. Et tu fais comment ?
– Ah ben c’est très facile, parce que quand j’ai fini avec le potager, je vais pas m’asseoir dans le canapé pour regarder la télé, je bricole. En plus, on a pas de canapé et pas de télé.
– C’était dans le contrat ?
– Ah ah ah oui, pas de télé. Tu es intelligent, comme mes filles. Des fois, quand y’a un bon match de foot, on va chez Arpad et on mange du salami. Arpad, il a une grande télé, c’est un cadeau de son fils. Bon, elle a dû tomber du camion, la télé.
– Et tu bricoles quoi ?
– Je bricole, soit dans ma cabane ou bien je me déplace. Et je répare. Ce que je préfère, c’est les gros engins agricoles ou les autocars ou les camions de chantier. Bon, y’en a pas des masses dans le coin et c’est souvent la fourgonnette du bourgmestre que je répare. Mais je fais aussi un peu la plomberie ou la maçonnerie et les gens me donnent toujours une petite monnaie, je garde tout ça et quand j’ai assez, je prends l’autocar pour Sofia ou pour Zagreb. Et sur place, je t’ai expliqué, mes filles elles me logent et moi, je répare. Eh, tu sais ce que c’est mon rêve, là maintenant tout de suite ?
– Non.
– Que l’autocar, il tombe en panne. Pour ta correspondance, ça ne serait pas très grave, tu partirais demain. Et moi, il y a neuf chances sur dix que je trouve la panne et répare pour que ça tienne jusqu’à Zagreb. T’imagines la coïncidence de malade. Là, juste là, le car, il tombe en panne, mais pour de vrai.
– Ah ah sauf que Janka te dirait, Laszlo, tu n’es pas dans un livre, tu es dans la vraie vie. Dis-moi, il y a encore une chose qui m’intrigue, qu’est-ce que c’est, au juste, ton contrat ?
Polyvalente, cette joueuse de tennis a décidément plusieurs cordes à sa raquette.
C’est beaucoup trop long, on ne devrait pas pouvoir être Dieu à vie, pensait Pierre.
Vous en avez marre qu’on vous mette dans des cases, eh bien nous, on en a marre du “case-bashing”. Vous verrez quand on vous mettra dans des boîtes ou des tubes, dirent les cases vexées, vous nous regretterez.
Edgar Morin, penseur de la complexité ! Ce n’était pourtant pas très compliqué de deviner que mourir la veille de la victoire du PSG était une mauvaise idée.
– Dis, tu ne vois rien de bizarre ?
– Non, tu penses à quoi ?
– Mais regarde, on est là et puis on n’est plus là.
– Oui, ça s’appelle la naissance et la mort, à la rigueur, on peut trouver ça mystérieux, mais ce n’est pas bizarre.
– Non, je ne parle pas de ça. Je parle de présence et d’absence. Là, pendant qu’on parle, on est présents et puis, dans quelques instants, pfff, on disparaîtra.
– …
– Tu ne t’es jamais dit que peut-être nous sommes les personnages d’un auteur et que, donc, on n’a ni conscience propre, ni volonté, ni sensibilité comme des personnes normales.
– Waouh ! Où est-ce que tu vas chercher des idées pareilles. C’est impossible parce qu’illogique. Si tu étais un personnage, ton auteur ne t’aurait pas fait imaginer que tu es son personnage, ce serait comme se tirer une balle dans le pied.
– Oui, oui, au début, j’ai pensé comme toi, mais imagine un auteur vraiment pervers qui me fasse dire que peut-être je suis son personnage, justement pour que je pense que ce n’est pas possible qu’un personnage se demande s’il est un personnage et que donc il revienne à la logique et se dise, non je ne peux pas être un personnage, je suis une vraie personne, alors qu’il est vraiment un personnage. Alors ?
Elles rigolèrent bien, les baguettes de Mikado, en voyant une baguette à sushi tomber avec elles.
– Montre encore ton texto, Nov.
« … avec les trous du cul de ta race et tu ne m’écris plus jamais. JAMAIS. »
– Alors, Céline, elle m’a expliqué pour les majuscules, quand tu en mets dans ton texto, ça veut dire que tu cries. Tu piges ? Elle est vraiment en colère, ta Olga. Mais qu’est-ce que tu lui as fait ? Vas-y, tu peux me dire.
– Mais rien, je te promets. D’abord, je ne suis pas marié avec elle et même, je ne suis marié avec personne. En plus, elle a l’âge de ma mère, c’est juste une copine, voilà. Je l’ai rencontrée sur le bateau en venant du Mexique. Alors c’est vrai, j’aime bien ce qu’elle fait. Elle reconstruit des quartiers dans les bidonvilles, aux Philippines, au Bangladesh. Voilà, je l’admire. C’est tout. Ensuite, elle a fait une dépression parce que son mari s’est fait tuer au Brésil, moi, je croyais qu’elle était guérie. Excuse-moi Laszlo, je dois vraiment écrire à son frère.
– Vas-y. Tu sais, pour moi, c’est simple, elle a les fils qui se touchent !
« Bonjour Emil je viens de recevoir un message très très inquiétant de ta sœur qui me traite de tous les noms. J’ai dû dire quelque chose que je n’aurais pas dû dire. Elle “m’interdit” de venir en Serbie. Je suis vraiment très embêté. Donne-moi ton avis. »
« Salut Moby. Je joins le message qu’Olga vient de m’envoyer. Je ne comprends pas ce qu’il se passe ! Je ne sais pas quoi faire. »
– Écoute Nov, à Zagreb, tu as deux heures de transit, je te présenterai Ljubica qui vient me chercher à la gare, elle te dira. Si tu dis que tu lui as rien fait à Olga et si tu dis la vérité, et moi je te crois, alors ça veut dire qu’elle est maboule. Ljubica, elle te dira, elle est docteur.
– D’accord. Dis, Laszlo, tu crois aux coïncidences ?
– Ouh là, cool Raoul, je suis pas docteur, moi, ni sociologue du cinéma. Tu peux préciser ta question ?
– Regarde, toi tu t’appelles Laszlo comme un grand footballeur et Puskas, c’est ça ? comme un autre grand footballeur et bim, tu adores le foot. Est-ce que c’est le pur hasard ?
– Ah ça non ! Bien sûr que non ! Mon père, il disait toujours, il y a un lien, un petit fil blanc qu’on voit pas et qui passe d’un Laszlo à l’autre. Janka, elle, elle pense que c’est n’importe quoi, elle dit toujours, dans les romans d’amour, oui, là, il y a des petits fils blancs et les amoureux, ils sont séparés par la famille, par l’argent, la guerre, les déménagements et tout le tintouin, eh ben ils finissent toujours par se retrouver, mais dans la vraie vie, y’a pas de petits fils blancs.
– C’est drôle qu’elle pense ça, parce que vous, justement, vous vous êtes retrouvés, malgré l’éloignement, malgré les infidélités, malgré toutes tes bêtises.
– Justement, pour nous, c’est pas un petit fil blanc, c’est un contrat, un contrat écrit avec un Bic noir sur un cahier. Eh, tu savais que le Bic a été inventé par un Hongrois ? En plus, c’est encore un Laszlo, Laszlo Biro.
– Ah, encore ! Malheureusement, ça contredit un peu ta théorie du fil blanc. Un Laszlo est devenu écrivain, un Laszlo est devenu footballeur et un autre Laszlo était inventeur de stylos.
– Ah, ah et un autre encore est devenu routier ! Pour sûr, elle est sacrément emberlificotée la pelote de fil des Laszlo ! Mais pourquoi tu parles de coïncidences ?
– D’abord, il y a les deux Melville et melvill qui se rencontrent dans la salle d’attente d’une gare en Slovénie, c’était quand même très improbable, mais passons. C’est surtout par rapport à la folie. Je ne dis pas qu’Olga est folle, il y a sûrement un mot médical plus précis, mais depuis quelque temps, je rencontre que des histoires de folie. Dans Moby-Dick, déjà, je pense vraiment que le capitaine Achab est fou, il est dominé par une obsession folle de vengeance. Dans ton livre aussi, quand même, il faut être fou pour vouloir construire une bibliothèque fermée pour protéger les livres et le savoir. En plus tu dis que melvill, il est interné dans un hôpital psychiatrique.
– D’accord, mais tout ça, c’est dans des livres, bonhomme, ça compte pas. Rien à voir avec ta Serbe.
– C’est vrai, mais il y a encore une coïncidence. Vera, mon amie mexicaine, m’a dit que Diego, c'est son père, il avait depuis longtemps la syphilis et que, comment dire, ça commençait à monter à la tête. Elle doit voir un spécialiste mais elle a fait des recherches sur Internet et elle a trouvé que, comment dire ? ça pouvait atteindre le cerveau. Attends que je retrouve son message… ah oui, c’est une neurosyphilis. Et Diego, justement, il commence à avoir des problèmes de comportement, parfois, il s’arrête et il ne sait plus ce qu’il doit faire ni où il doit aller. Évidemment, il n’est pas fou, Diego, ça je le sais, c’est juste une maladie qui doit se soigner. Mais voilà, toutes ces histoires autour de la folie, en une semaine, c’est bizarre.
– OK, ça commence à faire beaucoup, mais là, Janka te dirait de séparer les livres et la vie. Bon, d’accord, ça fait deux cas. Tu en parleras à Ljubica, elle est pas psychologue, elle est pédiatre, mais elle saura te dire quand même. Pour le moment, te tracasse pas, attends la réponse du frère et si tu dois rester à Zagreb, on trouvera une solution. Au fait, pourquoi tu as quitté le Mexique, je t’ai pas demandé ?
– C’est pour raccompagner Nubecito chez lui, il habite Hawaï.
– Nubecito ?
– Oui, c’est un nuage, un petit cumulus. Il a suivi une vague et s’est perdu.
– Ouh là ! Je vais finir par vraiment croire aux coïncidences, moi !
– Oui, je sais c’est bizarre de dire ça comme ça.
– Po, po, po ! Là tu fais pause, garçon, tu fais rewind et tu expliques parce que sinon, je vais commencer à m’inquiéter.
– En fait, c’est Diego justement, il m’a demandé de raccompagner Nubecito. Moi, je ne l’ai jamais vu ce nuage, et je ne sais même pas si j’y crois. Au début, je ne voulais pas faire le voyage et maintenant je suis vraiment content de faire ce voyage, ça me fait rencontrer des gens incroyables, comme toi. C’est génial. Alors, je ne me pose plus trop la question de savoir si Nubecito, c’est un nuage ou autre chose. D’ailleurs, je ne regarde pas tellement les paysages, tu vois, on roule depuis plus d’une heure et je ne sais pas si on a traversé des montagnes ou des villes. J’aime surtout toutes les rencontres que je fais et je pense que c’est grâce à Nubecito et grâce à Diego que je t’ai rencontré et je suis vraiment content.
– Alors ça, fils, c’est vraiment gentil, ça me touche. Bon, disons que le Diego, il t’a demandé de faire un voyage et pour Nubecito, ben on sait pas. Quand même, t’es vraiment pas comme tout le monde, toi.
– C’est ça qui m’étonne le plus, c’est que je rencontre tout le temps des gens complètement différents, mais je crois que c’est les gens qui sont différents, pas moi. Enfin, je ne sais pas.
– Là, p’tit bonhomme, y’a un truc que j’ai appris avec Janka. Céline, elle, elle dirait “qu’est-ce que c’est la différence en soi ?”, ah, ah, elles sont intelligentes mes filles. Moi j’ai compris pour la différence, avec Janka. Et tu sais où ?
– En toi. C’est la différence en toi.
– Ah,ah, bien tenté. Mais non. Dans le potager. J’ai découvert la différence dans le potager ! Je t’explique. Au village, la terre est pas très bonne et on a du mal avec les légumes, c’est pour ça, souvent les gens, ils font de la patate. Mais c’est dur, la patate, ça paye mal et tout le monde en fait. En plus, un coup il fait chaud, un coup on a la grêle, un coup on a une maladie. Les paysans ils disent tous, c’est plus comme avant. Nous avec Janka, on plante ensemble, mais on plante pas les mêmes légumes. Écoute bien. Moi, c’est surtout les carottes, les oignons et les radis noirs. Tu sais qu’il y a un chef à Budapest, Gabor il s’appelle, il vient m’acheter mes radis des fois, alors, il prend tout et il me laisse un gros billet. Mais Janka, elle aime pas mes radis noirs, ils sont trop piquants, elle fait plutôt les poivrons et les courges surtout, au marché, elle est connue pour ses poivrons aigres-doux. Mais comme on plante ensemble, on fait pas une rangée de carottes, une rangée de courges, une rangée de radis. Non, on plante ensemble et on est à côté, alors il y a un peu de courges et à côté un peu de radis et à côté un peu de persil, on a même une petite vigne. Tu vois le topo ! C’est le gros boxon dans le potager, mais c’est pas grave parce qu’on est aussi ensemble quand on récolte et encore ensemble quand on vend. On récolte le samedi matin, on nettoie un peu pour que tout soit prêt pour le dimanche matin, parce qu’on décolle à quatre heures pour Tata. Donc. La différence, tu vois où je veux en venir ?
– Disons que vous êtes très différents, Janka et toi et que ça se passe bien.
– Nan, c’est pas ça. Enfin oui mais non, je te parle pas de nous, je te parle des légumes, c’est les légumes qui sont différents. C’est les légumes qui m’ont appris pour la différence. Comme ils sont différents, ils s’entendent mieux. Attends, je veux pas dire qu’ils se causent poliment et tout, comme des étrangers qui se rencontrent : « hello, good morning, I am a carotte, and you ? »
– Ah, ah,
– « Hello, nice to meet you, I am a radis »… Bon, j’arrête, tu vas penser que, moi aussi, j’ai chopé ta coïncidence ! Ah, ah, ah… En fait, ils se protègent, les légumes, parce qu’ils sont différents. Gregor, le nouveau gars à Céline, c’est un Allemand, donc un écolo, il m’a expliqué tout ça, y’a même un mot pour ça, mais j’ai oublié. C’est simple, les radis, ils attirent les limaces baveuses qui leur bouffent les feuilles, sauf que ces limaces elles détestent les fanes de carottes, alors elles traînent pas trop dans le quartier ; les pucerons suceurs, eux, ils raffolent des tiges de courges, oui mais ils supportent pas l’odeur du persil, donc ils restent pas. Après tu as les campagnols, tu connais, les rats des champs, alors là, les campagnols hongrois, ils adorent les courgettes bien mûres, oui mais ils détestent la menthe, le laurier et les poils de chat, bon ça, c’est pas un légume, mais c’est efficace. Donc… t’as compris le truc. Tous ces légumes et toutes ces plantes, comme ils sont différents, ils ont pas les mêmes ennemis et pas les mêmes défenses et ils attrapent pas les mêmes cochonneries : ils se protègent. Bien sûr on a des pertes, nous aussi, mais c’est limité et on a pas besoin de mettre de la chimie partout. Surtout, on a jamais d’épidémie, tu sais genre Covid où il faut mettre des masques aux courgettes et piquer les carottes. Bon je rigole, mais c’est très sérieux.
– Alors là, j’ai appris un truc !
– Attends, écoute aussi ça. Là, c’est ma théorie perso, mais je peux pas trop en parler à mes filles, tu vas comprendre pourquoi. Je crois que ça marche aussi avec les humains.
– Ah ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Les soirées qu’elle fait avec ses anciens copains de fac, Céline.
– Explique un peu.
Tiens, ça fait longtemps que je n’ai pas fait de tableur. J’adore ça. Je sais, l’IA fait ça mieux que quiconque, sauf que moi, j’aime faire des tableurs.
Allez. “Nouveau classeur”. Clic clic…
C’est drôle la mode des prénoms. Dans les maternelles aujourd’hui, on rencontre des Marcel des Rose ou des Jules, j’ai même vu une Léonie ! Boh, on s’habitue. Curieusement, c’est le prénom du vieux grand-père de ma voisine auquel je ne m’habitue pas : Lilou.
C’est curieux, tout le monde a peur de l’IA et le Pape appelle à la désarmer. Mais qui viole, qui pollue, qui torture, qui humilie, qui harcelle, qui vole, qui décapite ?
– S’il te plait Néo, tu pourras me gratter le dos quand tu auras sorti les poubelles.
– Désolé, mais je ne suis qu’une IA. Je peux organiser tes prochaines vacances, aider ta fille à diminuer sa consommation d’écran, gérer ton portefeuille d’actions, préparer des menus équilibrés pour toute la semaine, rédiger ta demande de rupture conventionnelle, corriger ton profil Tinder et retoucher tes photos, aider ton neveu à finir sa thèse de biologie sur les stratégies d’évitement des cellules pathogènes, mais je ne peux pas sort…
– Ah, ah, ah, je l’savais, t’es nul à chier !