Pour l’attirail, je ne sais
mais à la courte paille
elle compte la taille.
Pour l’attirail, je ne sais
mais à la courte paille
elle compte la taille.
Laszlo disparaissait. Nov écrivit.
Jeudi, FlixBus, entre Zagreb et Belgrade
Après ce grand moment avec Laszlo, je reprends ma lecture de Moby-Dick. Chapitre 37, “Au couchant du soleil”. Heureusement, il y a des points et des chapitres dans ce livre et je ne suis pas obligé de recommencer au début, à chaque fois, comme avec le livre de Laszlo. En fait, c’est Achab qui parle et il parle de lui. « Ils me croient fou – Starbuck le croit. Mais je suis satanique, je suis la folie elle-même déchaînée ! Cette folie furieuse qui n’a de lucidité que pour se comprendre elle-même ! » Il me fait un peu penser à Olga – j’ai dit un peu. D’abord, il s’enferme dans sa cabine, un peu comme Olga à bord du porte-conteneur. Ensuite, il insulte copieusement Starbuck qui lui avait fait une petite remarque : « à la niche, chien, dégage ou je débarrasse le monde de ta présence », un peu comme Olga qui me traite de petit merdeux de merde. Et dans la foulée, il fait une déclaration d’amour à son équipage, un peu comme Olga avec moi : « mon ange, mon chaton, pardon ! pardon ! Viens, vite, vite… ». Jusque-là, la comparaison fonctionne pas mal, mais quel est le cachalot d’Olga ? L’injustice du monde capitaliste, le pouvoir des riches, l’arrogance des puissants ? Oui, un peu tout ça. Quand même, je ne peux pas aller jusqu’à dire qu’Olga est “satanique”. Et il y a une autre différence de taille, à ma connaissance, Achab n’a rien fait de bien pour l’humanité, alors qu’Olga, elle s’occupe des habitants des bidonvilles, elle prend soin des déshérités. Là, ça bloque, ma comparaison ne tient pas. Je la retire. Continuons.
Chapitre 38, “À la brune”. C’est au tour de Starbuck de méditer. Il a compris que son capitaine est fou, mais il n’arrive pas à lui résister. « Oh ! je vois clairement ma situation misérable, obéir avec la révolte au cœur ». Oui mais une révolte au cœur seulement, ce n’est pas une révolte. La révolte doit passer dans les mots, et surtout dans les poings. Starbuck espère que Dieu réglera le problème. Pour moi, il délègue et se planque. Il n’est pas à la hauteur, ici, Starbuck, si je peux me permettre de juger… assis tranquillement dans mon siège de bus climatisé. J’ai beau chercher, je n’ai personne qui ressemble à Starbuck dans mon entourage. Chapitre 39, “Premier quart de nuit”. On continue les présentations en respectant la hiérarchie à bord avec Stubb, vraiment un autre profil. C’est celui qui ne s’en fait jamais, qui prend la vie du bon côté. « On danse sur le volcan. Je ne sais pas tout ce qui va se passer, mais, que ce soit ce que ça voudra, j’irai au-devant en riant. » Lui, il pourrait faire penser à Laszlo par son côté bon vivant, toujours joyeux et un peu insouciant. C’est bizarre ce sentiment que j’ai. Il me manque. Je ne le connais presque pas pourtant. J’ai passé deux heures avec lui et il me manque, Laszlo. Il dit qu’il a de la chance d’avoir ses filles et sa femme, c’est sûrement vrai, mais je pense qu’elles ont toutes les quatre de la chance de l’avoir et aussi ses petits-enfants. Moi, il est très peu probable que je le revoie un jour. D’ailleurs, là tout de suite, il est avec Ljubica et comme il est cent pour cent avec elle, comme il dit, il ne doit pas penser à moi. Il est comme ça.
Chapitre 40, “Minuit”. Passage très b0izarre, il doit y avoir plein d’allusions que je ne comprends pas. Tous les marins sont sur le pont, ils boivent ou dansent ou se chamaillent. Toutes les régions du monde sont représentées et toutes les langues aussi. Ça protège contre les rats et les limaces, mais est-ce que ça les protégera contre les cachalots ? On parle beaucoup de femmes aussi : « Et si toutes les vagues étaient des femmes, alors je me noierais et je danserais avec elles à jamais. Il n’est rien de plus doux sur la terre – le ciel n’a rien de comparable – que ces poitrines chaudes et sauvages ». Six mois en mer, ça inspire les poètes… ça donne aussi les crocs, comme dirait Laszlo. C’est drôle, quelques lignes plus loin, je lis « la bagatelle ! la bagatelle ! la bagatelle ! ». Erreur de lecture, en vrai, c’est écrit : « la bagarre ! la bagarre ! » Je me demande si je le reverrai. J’ai eu une drôle de sensation quand on s’est quittés à la gare. Peut-être que je suis trop sensible ou que je m’attache trop vite ou que je suis trop centré sur moi. J’ai eu l’impression de sortir de sa vie aussi vite que j’y étais entré. Je comprends ce qu’il voulait dire par être cent pour cent dans le présent. Comme je suis devenu instantanément son passé, je pense qu’il m’a oublié pour être cent pour cent avec sa fille et ses petits-enfants. Dans son présent, il n’y a pas de trous, il n’y a pas de manque et sans doute, pas beaucoup de place pour le futur non plus. Ni pénurie ni surplus, ni nostalgie ni espérance. C’est peut-être une forme de sagesse. On est vraiment loin d’Achab, lui, il est écartelé entre son douloureux souvenir du combat qui ne cicatrise pas et son unique projet de vengeance qui l'obsède. Au total, il est zéro pour cent dans le présent. Achab est une absence, une absence avec une jambe d’ivoire.
Je continue. Le bus est vraiment confortable et la route est tranquille. C’est dommage qu’on donne des numéros au bus et pas des noms. J’aurais aimé faire un Zagreb-Belgrade dans un Pequod ou un Françoise-Sagan ! Chapitre 41, “Moby Dick”. Est-ce qu’on va enfin voir la bête ? Eh bien non, encore raté ! On a passé la page 300, et on va seulement avoir droit à l’évocation de rumeurs, de croyances et de préjugés. On pourrait même se demander s’il ne s’agit pas d’une invention ou d’une hallucination. Mais non, puisque certains l’ont déjà vu. Ou alors, c’est comme pour Nubecito, certains le voient et d’autres ne le voient pas. Remarque, si je me souviens bien, il faut attendre une bonne heure pour voir le requin dans Les Dents de la mer. Ça s’appelle le suspens. (Quelque chose me dit, Mam, que ma comparaison ne t’enchantera pas.) Le chapitre commence avec l’aveu d’Ismaël, comment il se laisse persuader que MD est vraiment un monstre sanguinaire et qu’il faut en débarrasser les hommes et la terre, ou la mer. « Une sympathie occulte et farouche me possédait, la haine dévorante d’Achab devenait mienne. Je tendis une oreille avide à l’histoire de ce monstre sanguinaire, contre lequel j’avais, avec tous les autres, juré meurtre et vengeance. » J’ai déjà parlé de ça, mais ça continue de m’étonner (et de m’énerver). Comment, tous, ils se laissent manipuler par le discours d’un homme et sont près à le suivre dans son désir fou et criminel de vengeance et de violence ? Donc, rien encore sur le vrai MD, seulement des superstitions qui gonflent à mesure qu’on s’éloigne des côtes et de la société. Il y en a une qui m’amuse quand même, c’est l’ubiquité du cachalot. (En plus, j’apprends un nouveau mot = capacité d’être présent en plusieurs lieux à la fois). On aurait vu MD, presque au même moment, au pôle Nord et au pôle Sud. En fait, il y aurait, sous les océans, des canaux mystérieux et secrets qui permettraient de passer du Nord au Sud en une fraction de seconde. Ça me fait penser à Interstellar quand le vaisseau spatial passe par un trou de ver pour rejoindre plus rapidement une autre galaxie… Peut-être aussi qu’il n’y a qu’un seul rat dans le cimetière de Joyce, il passe d’une tombe à l’autre presque instantanément en empruntant des raccourcis spatio-temporels. Melville, il aurait dû appeler ce chapitre “Achab”, parce qu’il parle surtout de lui. Avec toujours une petite hésitation pour ma part : est-ce qu’il est fou ou démoniaque, le capitaine ? Les armateurs du Pequod n’ont pas hésité – déjà, c’était business is business –, Achab était l’homme de la situation. « Brûlé au-dehors, rongé en dedans par les crocs inexorables d’une incurable idée fixe, un tel homme, s’il existait, était tout désigné pour lever la lance et jeter le fer contre la plus repoussante des brutes. » Bien dit, Herman ! Mais mon petit doigt me dit qu’ils n’ont pas été bien inspirés sur ce coup-là. Pas certain que la pêche sera miraculeuse. On verra plus tard…
Chapitre 42, “La blancheur de la baleine”. Après avoir expliqué pourquoi MD terrifiait les marins, Ismaël révèle ce qui le terrifie, lui. Et là franchement, faudrait m’expliquer. Dix longues pages avec des phrases interminables pour avouer ça : « Moby Dick pouvait semer l’effroi dans l’âme de n’importe quel homme, une autre considération ou plutôt une horreur trouble et sans nom prenait, de temps en temps, en moi une intensité telle qu’elle submergeait toutes les autres ; sa nature ineffable et mystique me fait presque désespérer de pouvoir l’exprimer. La blancheur de la baleine par-dessus tout m’épouvantait. » Je vous dois un aveu moi aussi, mais promis, c’était la première fois, j’ai demandé à ChatGPT de m’expliquer l’importance du chapitre. Là, j’ai cru à une plaisanterie en lisant sa réponse. Ce chapitre serait l’un des plus importants, ce serait une bascule ou un changement de niveau, on quitterait le roman d’aventures pour plonger dans la réflexion philosophique, on passerait de l’action à la métaphysique. Bon, je ne dirais rien sur la métaphysique, parce que je ne suis pas sûr de savoir ce que c’est exactement, mais les films d’action et les romans d’aventures, je comprends très bien, et là, je dis non ! Il n’y a eu pour le moment aucune action. J’imagine que ça va venir, qu’on va enfin voir des sauts de baleines, des barques jetées à l’eau, des lancers de harpons, des attaques, du sang et des naufrages, mais jusqu’à la page 355, rien de tout ça. Pour le côté “métaphysique”, comme je l’ai dit, je ne suis pas spécialiste, alors je laisse parler Melville : « Est-ce parce que sa nature indéfinissable projette les espaces cruels de l’infini et nous poignarde dans le dos avec le néant lorsque nous contemplons les blancs abîmes de la Voie lactée ? Ou bien est-ce parce que le blanc n’est point tellement une couleur qu’une absence visible de couleur comme, en même temps, la fusion de toutes couleurs ? est-ce pour ces raisons que le silence vide, peuplé de sens, d’une vaste étendue de neige, nous fait reculer devant l’absence de Dieu faite de l’absence de toute couleur ou faite de toutes les couleurs fondues ensemble ? » J’entends d’ici Mam défendre son Herman et dire que la traduction rend mal l’extrême poésie et la subtile profondeur du texte… moi, je vois surtout un grand foutoir à mots (je m’excuse, mais en écrivant “foutoir à mots”, je pense au “trou à merde” de la maison de Laszlo – ça n’a vraiment rien à voir, je ne sais pas comment ça marche, dans ma tête, les associations d’idées. Pardon, je reprends), un grand foutoir à mots : indéfinissable, infini, néant, abîmes, absence, Dieu… Je suis sûr que, si tu prends les mêmes mots et que tu les mets dans un ordre différent, tu obtiens une autre belle phrase avec le même effet : un cachalot blanc lexical, énorme et absurde.
Bon j’arrête la lecture. Il reste encore quatre-vingt-dix chapitres – c'est interminable, long comme une campagne de pêche à la baleine ! –, j’espère qu’on va repasser de la métaphysique à l’action. J’aime bien lire un peu, mais je n’arrive pas à rester concentré des heures et des heures, comme Mam ou Vera. Je ne serai jamais professeur de littérature. Je reconnais que Melville fait de plus belles phrases que Laszlo, mais je préfère ses histoires de radis noirs et de polygamie. Quand il me parlait, j’étais cent pour cent dans son potager avec Janka et les limaces, tandis que Ismël et Achab, je suis, disons, trente-cinq pour cent avec eux sur le Pequod.
Complètement plide, le vair lonchait sa tricaline.
Complètement vain, le vert faisait grise mine.
Complètement vide, le vers insignifiait le reste du poème.
Complètement plein, le ver avançait en zigzaguant.
Je peux me tromper, mais je crois bien que la dernière fois que j’ai mangé un clafoutis, c’était en 1966, sur les bords de la Meuse. C’était bon !
Au grand poème en vers, je préfère le petit pouet pouet en prose, et surtout celui que ma voisine a monté sur sa bicyclette pour remplacer son dring dring enroué.
– Lire, c’est renoncer à écrire. Écrire, c’est renoncer à agir. Agir, c’est renoncer à lire.
– D’accord, et manger un moelleux au chocolat cœur fondant, c’est renoncer à quoi alors ?
Sans ailes ni plumes
Ni légère ni volage
Envolée pourtant, l’idée
– Au revoir ! Au revoir !
Ah mais non ! Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle est nouvelle ici ou quoi ? Les règles sont pourtant simples, on salue la caissière, pas les autres clients. Vous imaginez qu’on soit obligés, après avoir payé, de remonter toute la file de clients et de claquer la bise à chacun.
– Le contrat ? Oui, oui, attends garçon, c’est ce que j’explique. Y’avait plusieurs pages écrites sur le cahier et une page blanch… Gaston ! L’ téléfon ! Ça doit être Olga. Alors, côté bête ou côté belle !
– Ah, non, c’est ma mère. Excuse-moi, c’est un audio, elle adore les audios.
– Alors ?
– C’est pour transmettre un message de mon amie Vera qui est encore sur la route de Mexico, elle accompagne un groupe de touristes américains, elle leur explique l’histoire et la culture du Mexique.
– Ah, joli métier.
– Non, ce n’est pas son métier et je crois qu’elle commence à en avoir assez. Les touristes et les guides, parfois, ils ne s’intéressent pas aux mêmes choses. C’est pour payer ses études et aider son père. Et ma mère dit aussi que Vera porte des choses qu’elle ne devrait pas porter. C’est vrai. Elle doit s’occuper de son père, tu sais, je t’ai expliqué, il perd la vue et un peu la tête. Elle doit s’occuper aussi de l’agence de voyages parce que son patron se décharge sur elle. En plus, elle a ses études. Et moi, pendant ce temps, je promène mon nuage, comme tu dis.
– En fait, j’ai l’impression que c’est partout pareil dans tout le monde, et même au Mexique ou en Hongrie. Les femmes, elles portent plus de choses que nous. Avant, je voyais pas ça, je croyais même que c’était le contraire, mais avec Janka, j’ai compris, c’est ça qu’elle voulait plus, c’était pour ça, le contrat, même si quand on est vieux, on a moins de choses à porter. Après, dans le contrat, elle a rajouté des trucs qu’elle supportait pas, comme la télé, ou le salami et les rognons. Et aussi les bottes dans la chambre. Interdit tout ça ! Y’avait trois ou quatre pages, je sais plus et surtout, à la fin, y’avait aussi les addendas.
– Les quoi ?
– Addendas, addendum, je sais plus. Moi aussi je connaissais pas. Je t’explique le truc. C’est parce que t’es un garçon. Remarque, j’ai raconté aussi à mes filles, elles ont bien rigolé.
– Ouh là ! Tu me fais peur.
– Les addendas, ils étaient déjà prévus dans le contrat, mais ils existaient pas encore. C’était une page blanche.
– Là tu m’as complètement perdu, Laszlo, explique.
– Elle est vraiment maline, la Janka. Elle avait le droit de rajouter des trucs pendant un mois et moi aussi, je pouvais ajouter des règles, mais j’ai rien trouvé. C’était ça, les addendas. Mais après un mois, on signait et c’était plié, là, tu pouvais plus rien rajouter. Bon, moi, je sortais de prison. Je t’explique. J’avais quitté la France, j’étais chez mon oncle depuis un moment, mais je voyais personne, donc tu comprends, j’avais les crocs. Tu me suis ?
– Euh…
– La bagatelle, quoi !
– La bagatelle ?
– Eh, gamin, je vais pas te faire un dessin ! Faut dire que j’étais encore bien vert et au village, côté gonzelle, c’était le désert. Donc, je signe le contrat et on s’installe, moi et Janka. Je fais tout bien comme c’était écrit. Les rognons, la télé, les bottes, les slips et les chaussettes sales… Sauf que le soir, ben là, j’y allais. Et je m’appliquais, tu peux me croire. Tous les soirs. Alors ça a pas duré longtemps, au bout de sept jours, elle m’a “reconvoqué” devant la secrétaire du bourgmestre pour un petit supplément au contrat. Voilà pourquoi y’avait une page encore blanche avec écrit en haut, addendas. Tu commences à piger ? Comme elle disait, la secrétaire, on a des droits et des devoirs. Donc, elles ont rajouté des trucs. Primo : “les époux ont l’obligation de partager le même toit”. Là, y’a un truc que j’ai appris plus tard, c’est que la formule complète c’était : “bla bla bla… partager le même toit, la même table et le même lit”. Donc tu comprends que cette obligation, c’était aussi une autorisation cachée pour Janka à ne pas partager la table et le lit. Ah, ah, ah, elle est maline, la Janka ! C’était rapport aux rognons et à la bagatelle. Les rognons, elle dit comme ça que ça sent la pisse. Boh ! Deuzio, y’avait écrit : “une absence de plus de six mois par an, sera considérée comme abandon du domicile conjugal”. Ça, ça me posait pas de problème, vu que mes filles, elles m’auraient pas supporté six mois. Et surtout, y’avait le troisième addenda qui disait : “concernant le devoir conjugal, sauf meilleur arrangement entre les époux, son exercice ne pourra être exigé plus d’une fois par semaine et ne pourra être refusé plus de trente fois par mois, sauf empêchement dûment justifié”. Là, je voyais bien qu’elles essayaient de m’enfumer toutes les deux, en plus la secrétaire, c’était une copine à Janka. Donc j’ai demandé une explication. Grosso merdo, ça voulait dire, une fois par semaine max et une fois par mois minimum. Une fois par mois ! J’ai compté moi, ça fait douze fois par an. T’imagines ! Au début, je te dis pas, ça a été dur. Maintenant, ça va, je tiens le coup, je suis beaucoup moins gourmand, mais en fait, on a jamais vraiment compté.
– Ah ah, elle avait vraiment pensé à tout.
– Ça, tu peux le dire. Et attends, y’a encore un truc. Pas d’obligation de partager la même table et le même lit. Donc pour les brochettes de rognons au paprika, c’est mon plat préféré, j’ai dû m’organiser et construire une cuisine extérieure. Ça, ça arrangeait tout le monde, vu que, une fois par an, elle prépare son poulet crémeux au paprika pour les voisins et la famille, et on fait ça dehors. J’ai même le droit d’ajouter du salami. Et pour le partage du lit, ah ah ah, elle est maline…
– Vas-y raconte !
– Eh ben, elle voulait plus le partager alors j’ai dû le partager. Elle en a là-dedans, ma Janka.
– Hein ?
– Tu connais pas le mot partager ?
– Laszlo, qu’est-ce que tu me racontes ?
– Ah, ah ah… c’est comme je dis, pour pas qu’on partage le même lit, on l’a partagé. En deux. À la scie. Zzzz zzzz zzzz… Tu m’as bien entendu, ah ah ah. On n’avait pas les moyens ni la place de rajouter un deuxième lit, donc j’ai scié le lit en deux. Et elle m’a même accordé généreusement une grosse moitié, disons un tiers pour elle et le reste pour moi. J’ai bricolé un truc, j’ai rajouté des pieds et pour le matelas, enfin la paillasse, je l’ai coupée avec un couteau de cuisine et elle, elle en a profité pour rembourrer et elle a cousu une housse pour les deux nouvelles paillasses.
– Incroyable ! Et pour…
– … la bagatelle ?
– Oui.
– Eh ben, elle venait me rendre visite, chez moi, ah ah ah, quand elle voulait. Moi, tu comprends, grand seigneur, je disais jamais non, “chère voisine, vous êtes la bienvenue”, que je lui disais, et elle, elle rigolait. En plus j’aimais bien, évidemment, je comptais pas, donc c’était toujours une surprise. Et c’est comme Noël, c’est bien parce que ça vient pas souvent, ah, ah, ah, la Janka, y’en a pas deux… Bip, bip, les affaires, Albert !
– Ah, c’est Emil :
« Désolé pour Olga qui ne suit pas régulièrement son traitement. Épisode maniaque sévère. Ça va mieux. T’expliquerai. Serai à la gare routière à 19h30. À tout’. »
– Mince, épisode maniaque, ça fait peur. Drôle d’oiseau, ta Serbe, surveille tes arrières, fiston !
– Ne t’inquiète pas. Remarque, des phénomènes, vous en êtes deux beaux spécimens, vous aussi. Et dis-moi, globalement, tu as trouvé ça difficile de respecter le contrat.
– Franchement non. Je pourrais presque dire que j’ai aimé. En fait, ça m’a fait comprendre des trucs profonds. Et là, je suis sérieux.
– Vas-y.
– Ben, que les autres, y peuvent vouloir des trucs différents de toi et que, toi, tu le sais pas. Au début, j’allais voir dans le cahier pour vérifier si j’avais le droit, mais après j’ai compris un truc profond, je te dis. C’est con mais en respectant le contrat, j’ai appris à la respecter, Janka. Ljubica, elle dit même, mais ça je comprends moins, qu’en la respectant, j’ai appris à me respecter. Boh… Tu vois, les bonnes femmes, elles comprennent des trucs que nous, on comprend pas. Et je sais pas où et quand elles apprennent ça. Bon, Ljubica, elle est docteur et elle a fait des études, en plus elle doit prendre soin des autres, c’est son métier, donc c’est un peu normal, mais Janka, elle a pas fait d’études et ben, elle sait tout ça, pour les autres. D’où elle a appris, je sais pas ? Peut-être qu’y’a aussi l’époque. Nous, avant, on faisait pas attention aux bonnes femmes.
– Oui la société évolue et les lois changent. Et les mots aussi. On ne dit plus trop les bonnes femmes, maintenant, Laszlo. Dis donc, il est déjà treize heures, on a du retard. Normalement je repars à quatorze heures.
– Tranquille Émile. On arrive à la gare. On va tout de suite voir d’où part ton autocar, après tu iras acheter un casse-croute et tu pourras aller t’installer. Mais d’abord, je vais te présenter ma Ljubica. Tiens, regarde qui est là ! Qu’est-ce qu’on disait des femmes : un gros sac à dos, un enfant à chaque main, c’est Lucija et Vito, et évidemment, en train de téléphoner. Et pas de Petar à l’horizon, c’est son mari.
– Bok, dragi tata !
– Bonjour ma princesse. Tiens, je t’ai ramené un petit Français, c’est Nov.
Eh les gars, si vous en sortez tous, de votre zone de confort, ça va bouchonner dehors.
Ni une rondelle (de saucisson) ne fait l’été.
J’avais toujours pensé qu’il s’agissait d’un relais et qu’ils étaient deux, j’ai un doute aujourd’hui. Le jour (ou la nuit) ne serait-il pas un transformiste ?
– Tout ce que vous ne donnez pas est perdu et que ferez-vous de ce que vous recevez ?
L’entraîneur savait toucher le cœur de ses jeunes boxeurs ?
Une haridelle ne fait pas l’hiver.
Ma montre compte mes pas, mon ordinateur compte mes mots, mon téléphone compte mes followers et moi, je me balade en sifflotant un air de Barbara.
– Ah oui, le contrat avec Janka. Je t’explique. C’est après la prison, en France. Quand même, vous rigolez pas, vous, les Français. Ça m’a coûté un bras ma déconnade et encore, ils ont compté que deux mariages, celui avec Janka et celui avec Jeaninne. Faut dire aussi que prouver les deux autres, c’était mission impossible. Ils ont pas cherché plus que ça, mais toute façon, ils auraient pas trouvé. À l’époque, la Croatie sortait de la guerre, c’était le foutoir dans ce qui restait des fichiers d’état civil yougoslaves, parce qu’on s’était mariés en 1987, avant l’indépendance de la Croatie. Même Mia, quand elle a appris, elle a voulu faire annuler le mariage, mais ils ont rien retrouvé, ni à Zagreb ni à Vukovar. En fait, on s’était mariés à Vukovar, c’est là qu’elle habitait avec sa famille, mais tu connais l’histoire du massacre, non ? eh ben, dans les bombardements, la mairie a sauté et les archives sont parties en fumée. Pareil pour sa maison et tous ses papiers. À l’époque, tout le monde cherchait quelqu’un. Y’en a qui étaient morts, y’en a qui s’étaient enfuis, d’autres qui avaient déserté, y’en a même qui avaient perdu la tête ou la mémoire. Tout le monde cherchait quelque chose ou quelqu’un. Quand je pense que ma Ljubica a vécu tout ça. Elle avait pas trois ans, mais elle se souvient. Eh ben le pire, c’est qu’aujourd’hui, son meilleur ami, c’est Nemanja, il est Serbe, enfin un Serbe de Croatie, si j’ai bien compris. C’est un gentil garçon. Remarque, lui, il y est pour rien comme elle dit toujours, il avait trois ans aussi. Quand même. Mia, elle, elle a pas pardonné, faut pas trop lui parler des Serbes. Sa famille était retournée à Vukovar. Encore aujourd’hui, ils se parlent pas avec les Serbes et pourtant, ils se croisent tous les jours dans la rue. Les vieux, ils oublieront jamais. Mia elle, elle a pas voulu retourner à Vukovar, elle est restée à Zagreb avec Ljubica, parce c’était plus facile de trouver du travail et aussi parce qu’elle voulait passer à autre chose, tu comprends.
– Oui, j’ai rencontré un garçon à Ljubljana, il m’a parlé de Vukovar. Il m’a raconté que son grand-père était mort pendant la guerre et qu’on avait eu beaucoup de mal à retrouver son corps parce que ses restes avaient été dispersés dans plusieurs fosses communes.
– Mon Dieu, tu te rends compte ! Mais quelle horreur ! Et ma petite Ljubica qui a vécu tout ça.
– Et toi aussi ?
– Ben non. Moi, souvent, enfin, tu vois, j’étais pas là. Avant la guerre, j’étais deux jours par semaine avec Mia, et là, c’était l’amour quoi ! Je t’ai expliqué, j’étais cent pour cent avec elle et avec Ljubica. Ça a duré quatre ans quand même. Et puis, y’a eu la guerre. Me demande pas pourquoi, ni qui ni quoi. Ici, ils disent tous que c’est la faute aux Serbes, y’en a qui disent aussi que les Français, ils ont laissé faire les massacres. Je sais pas, moi. Tu verras, à Belgrade, ils disent pas pareil. Ils disent que c’est la faute aux Oustachis, des fascistes croates qui étaient avec Hitler. À ce que je sais, ils auraient construit des camps de concentration pour les Juifs et les Serbes.
– Mais là, tu me parles de la Deuxième Guerre mondiale, non ?
– Oui, je comprends pas trop, comme toi. Faudra redemander à Ljubica. Moi avec Janka, on fait pas de politique. Et donc, pendant la guerre, on pouvait plus rentrer dans la région. Tous les mois, y’avait un nouveau pays et des nouvelles frontières, pour les camions, c’était impossible de passer. Et surtout, y’avait des bombardements, des massacres et des gens qui fuyaient de partout. Alors mon patron il m’a basculé de la 70 à la 79 : Roumanie, Bulgarie, Grèce, jusqu’à Thessalonique, mais moi, je m’arrêtais à Sofia souvent. Mia après, elle m’a dit, toute façon, t’étais jamais là. Remarque, c’est un peu vrai. En plus en 1993, j’ai rencontré Galia à Sofia. Je comprends pas. Mais qu’est-ce que j’avais dans la tête ! Pourtant j’étais plus un gamin, j’avais la quarantaine. C’est comme si je me foutais de tout et de tout le monde. J’en avais rien que pour ma gueule.
– Oui, mais tu as changé.
– J’étais vraiment nul. Je disais comme ça, c’est pas ma guerre. Tu sais des fois je me demande si c’est pas aussi grave de faire semblant de rien voir, de fuir quand ça va mal que de faire le mal. Bon Mia, elle a encore une dent contre moi, je la comprends. Son livret de famille a disparu, mais pas ses souvenirs. Moi, j’ai un peu changé et je… Eh, Gaston, y’a l’téléfon qui son…
– Quoi ?
– Réponds, p’t-être bien qu’c’est importon…
– Aïe, c’est un texto d’Olga :
« Mon chaton, mon ange, pardon, mon tout petit, pardon, pardon, j’ai mal compris ton message. Bien sûr que tu es de mon côté. Je le sais. Viens vite. Il y a des millions de manifestants ici, et pourtant la ville est vide sans toi. Je vais bien. Je vais très bien. Je t’attends. Vite. Vite. Ton Olga. »
– Putain mazette ! T’es sûr qu’y a pas deux Olga, deux jumelles, la belle et la bête ?
– Non, non. Il n’y en a qu’une, et ça suffit. Je ne sais pas si je dois être rassuré par ce message. En fait, tu as raison, c’est comme s’il y avait deux Olga en elle. Je vais transférer le message à son frère et à mon ami Moby. Eux, ils sauront. On verra tout à l’heure.
– Je suis pas un grand spécialiste, mais à ta place, je garderais mes distances. Et surtout, pas de mariage, mon gars !
– Non, ce n’est vraiment pas prévu. Bon, en attendant, continue ton histoire. Le mariage avec Galia ?
– Ah, pour le mariage avec Galia, c’était à Sofia en 1994, pas sûr que le juge, il aurait trouvé des traces.
– Quoi, ça a brûlé aussi ?
– Non, y’avait pas la guerre en Bulgarie. Chez eux, c’était un autre problème, pourtant je connaissais bien le truc, vu que chez nous, en Hongrie, on est champion du monde aussi.
– Tu parles de quoi ?
– La corruption. Tu connais ? En fait, je me suis fait arnaquer par le fonctionnaire de l’état civil. C’est vrai que je l’ai corrompu, mais il était d’accord, en tout cas, il a pris l’argent. L’histoire, c’est que j’ai dit que j’avais perdu mes papiers. Il a dit qu’il fallait quand même une lettre du consulat de France pour prouver mon identité. J’étais encore français à l’époque. Sauf qu’au consulat, ils auraient vu que j’étais déjà marié, alors j’ai donné un petit billet et c’est passé comme dans du beurre, enfin, c’est ce que je croyais. Le gars, il a pris le billet, mais il a rien inscrit du tout, nulle part. J’ai cru l’embrouiller et c’est lui qui m’a entubé. Comme elle dit Céline, c’était les années d’apprentissage de la démocratie en Bulgarie. Bref, corruption à tous les étages. En attendant, au tribunal de Mulhouse, ils ont pas poussé les recherches. Toute façon, bigamie et trafic, ça suffisait et ça a coûté déjà très cher : deux ans de prison, six mois fermes, cent mille francs d’amende, retrait du permis et confiscation du passeport.
– Ça alors ! Je ne pensais pas que c’était aussi sévèrement puni.
– En vrai, le passeport, c’est parce que j’avais pas fait mon service militaire. Ils ont découvert ça aussi. C’est pas que je voulais pas le faire, c’est que j’avais autre chose à faire, enfin, c’est une autre histoire. Tu crois ça, cent mille francs ! J’ai dû vendre mes parts sur le camion et j’ai encore payé par-dessus pendant des années. L’avocat, il a dit que je pourrais essayer de garder ma nationalité française, mais il fallait faire appel et encore payer. J’ai lâché l’affaire. Pour moi, la France, c’était fini. Plus de camion, plus de métier, et la Jeaninne qui voulait plus me voir. Je me disais que la petite Céline, je la retrouverais plus tard. Mais qu’est-ce que j’avais dans le crâne, bordel de merde ! C’est pas possible d’atteindre ce niveau de connerie.
– Donc, tu es rentré en Hongrie.
– Oui, je suis retourné en Hongrie, sans travail, sans argent et la queue entre les jambes. Avec trois femmes qui me détestaient, en France, en Croatie et en Bulgarie. Je suis rentré à Baj où j’avais un oncle encore, parce que mes parents étaient morts à cette époque. Évidemment, cinq cents habitants, tu passes difficilement incognito, donc Janka, elle a appris. Elle m’a fait “convoquer” à la mairie. La secrétaire du bourgmestre, elle m’a dit comme ça, Laszlo, soit on annule le mariage pour fautes graves et tu auras à passer au tribunal, soit tu tombes d’accord sur l’arrangement que veut te proposer Janka. Ce sera un accord à l’amiable qui ne nécessitera pas de passer devant le juge. Le juge, ce sera seulement si tu ne respectes pas les termes du contrat. Là, tu imagines bien, j’ai pas hésité longtemps, vu que les juges, j’en avais ma claque et en plus, je savais que la Janka, elle était pas mauvaise.
– Et alors ?
– Bon, quand même, j’avais un peu les pétoches, j’ai imaginé plein de trucs et qu’elle allait faire de moi son esclave pour se venger. J’ai quand même demandé à voir le contrat. Et puis tu vois, au fond de moi, j’avais envie de changer, j’avais été un petit con depuis ma naissance. C’est pas que j’étais méchant, j’avais tué personne, j’avais pas volé beaucoup et je me battais de moins en moins souvent, mais quand même, j’en avais marre de ce Laszlo qui se foutait de tout. Je savais bien que j’allais pas devenir Saint Laszlo, le protecteur des veuves et l’ami des oiseaux blessés, c’est pas que je voulais tout rattraper, vu que ce qui est fait est fait, mais je voulais changer. C’était une deuxième chance, comme dit Céline, et c’est Janka qui me la donnait.
– Et qu’est-ce qu’il y avait dans le contrat ?
– Il fallait que je le signe si je voulais retourner avec elle. Elle avait une petite maison un peu à l’écart du bourg. Depuis, ça s’est construit et on est rattachés au village maintenant. Il y avait une grande pièce de vie et une petite chambre, et devant et derrière il y avait un peu de terrain. À l’époque, elle plantait juste deux rangs de poivrons et elle avait ses poules et Banor le gros chat. Et y’avait aussi un cabanon, ça sera mon atelier. Mais c’était pas le grand luxe, tu peux me croire, il y avait l’eau au robinet, mais pas d’électricité et les cabinets, c’était dehors. Ils disaient que c’était une fosse septique, mon œil, oui, c’était juste un trou à merde. Tant que Janka était seule, ça suffisait. Elle picorait comme un oiseau, donc elle chiait comme un oiseau. Mais quand je suis arrivé, moi, je déposais des sacrés colombins, et ça se bouchait tout le temps et je devais recreuser tout le temps. C’est juste y’a cinq ans, quand les autres maisons ont été construites, qu’ils nous ont raccordés au tout-à-l’égout.
– D’accord. Et le contrat ?
Ces rivières me fascinent. Elles passent et jamais ne reviennent, et sont là pourtant depuis si longtemps.
Les entraîneurs et médecins du sport sont unanimes, il faut, quand on court, varier les allures, les terrains, les distances, les fréquences cardiaques. Je pense qu’il en va de même, mutatis mutandis, pour l’écriture.
C’est très étonnant, les prouesses de l’intelligence artificielle sont incontestables et dans de nombreux domaines, jeu d’échecs, traduction, diagnostic médical, résolution de problèmes mathématiques, stratégie militaire, trading, coaching sportif… En revanche, les robots sont toujours aussi grotesques, maladroits et inélégants. On a envie d’en déduire que la marche est plus complexe que la pensée. Pour ne rien dire de la danse.
Je suis plus chat que chien, pourtant, je suis moins touchpad que souris.
Je ne suis pas sûr que tout cela ait une explication.
Je ne suis pas tranquille. Les vacances approchent à grands pas et avec elles, le traditionnel tournoi de ping-pong. Imaginez que je tombe sur Alexis au premier tour ! Le petit Lebrun...
Moque le soleil si tu peux, mais n’insulte pas la nuit.