[Sixième partie du Voyage de Nubecito. Perdu sur la côte mexicaine, le jeune cumulus hawaïen a été pris en charge par Nov qui doit le ramener chez lui. Après avoir traversé le Mexique, puis l’Atlantique, remonté la Seine à vélo jusqu’à Paris, après une étape à Milan avec Alomè, à Trieste et Ljubljana avec son père, Nov part rejoindre Olga en Serbie. Dans le bus pour Zagreb, il fait la connaissance du hongrois Laszlo, un véritable personnage de roman.]
– Donc, tu ne m’as pas répondu, tu vas à Zagreb ?
– Oui oui, Zagreb d’abord, et ensuite Belgrade. Et vous ?
– Je m’arrête à Zagreb. Chez ma fille. Bon, pas de chichis entre nous, on est entre Français, tu m’appelles Laszlo, hein, et tu me tutoies.
– OK.
– Enfin, ex-Français pour ma part. Chirac m’a piqué mon passeport et ma nationalité.
– Chirac ? Piqué ?
– Oui, ton président. Faut être gonflé quand même. Bon, faut dire aussi que j’avais fait pas mal de conneries. Là, tu me vois, je viens de faire soixante et onze ans, je suis rangé des affaires, mais bon, à trente ans, c’était une autre paire de manches. Je vais chez ma fille à Zagreb. Ljubica, elle s’appelle. Faut bien prononcer, Liou-bi-dza. J’adore les noms. Tu te rends compte, elle est docteur, et même pédiatre. Pour une fille de routier. Je me marre… C’est bien, non ? Bon, j’ai pas toujours été présent, c’est peut-être pour ça qu’elle a réussi, ah ah, alors aujourd’hui, j’essaye de me rattraper. Après j’irai chez Céline, mon autre fille, elle habite Sofia, elle a plus de trente ans maintenant. Je leur apporte à chaque fois un petit paquet de paprika et un livre en hongrois. C’est elles qui demandent un livre en hongrois, pour pratiquer leur langue paternelle, comme elles disent, moi je vois pas vraiment l’intérêt de parler hongrois quand tu parles déjà français et anglais, mais je ne discute pas, en plus elles sont bien plus intelligentes que moi. Faut dire aussi que moi, je lis pas, alors j’ai demandé au libraire, j’ai dit, c’est pour mes filles, je veux un bon livre mais pas un roman d’amour. C’est elles qui disent comme ça. Ma femme, Janka, c’est le contraire, elle préfère les romans d’amour, c’est ce qu’elle lit, enfin maintenant avec ses yeux, elle lit moins, donc j’ai acheté trois exemplaires de Apromunka egy palotaert, pour mes trois filles.
– D’accord. Et ça parle de quoi ?
– On pourrait traduire par “Petit boulot pour un palais”, quelque chose comme ça. Le libraire il a dit, “c’est noir, c’est absurde, c’est brillant”. Je ne sais pas ce qu’il voulait dire mais ça leur plaira. J’ai regardé un peu comme je fais toujours, un peu au début, un peu au milieu et un peu à la fin. D’abord, j’ai pensé que peut-être ça racontait l’histoire d’un bricoleur qui devient célèbre parce qu’il transforme un vieux cabanon en magnifique palais, ça, ça m’aurait parlé parce que sans me vanter je peux dire que je suis un sacré bricoleur. D’ailleurs tous les ans, c’est ce que je vais faire chez mes filles, comme j’ai pas beaucoup d’argent, je ne peux pas leur faire des gros cadeaux, ni aux petits, alors je répare. Un peu de plomberie, un peu d’électricité, de la peinture, de la mécanique, sans me vanter, je sais pratiquement tout faire. Sauf pour les ordinateurs, une fois Bela, c’est le fils à Céline, il m’a demandé, mais j’ai séché. Tu comprends, aujourd’hui, je me rattrape.
– Oui, je comprends. Je suis sûr qu’elles apprécient.
– Je veux mon neveu ! C’est incroyable, elles sont vraiment pas rancunières. Avec les mères, c’est pas pareil.
– Et donc, ça parle de quoi ?
– Tout à l’heure à la gare, je t’ai dit : “szinte ugyanazt a könyvet olvassuk”, ça veut dire, “on lit presque le même livre”. En fait, c’est pas du tout le même livre, c’est juste le nom. Dans mon livre le héros, il s’appelle Herman Melvill, sans E. Comme l’auteur de ton gros livre, Moby-Dick. Là, l’auteur, il est hongrois, c’est Laszlo Krasznahorkai. Comme moi. Enfin pour le prénom. Le libraire il a dit aussi, “c’est un immense écrivain”. Ça aussi, ça m’a plu. Je veux dire qu’on ait le même nom. Écoute, je te traduis la première phrase : “je n’ai rien à voir avec votre célèbre écrivain, juste parce qu’on a le même nom, on m’a emmerdé toute ma vie… et cette phrase aussi, j’aime bien… les gens adorent trouver des liens de parenté”. Alors, ça c’est tellement vrai. C’est mon père tout craché, il m’a appelé Laszlo, à cause du footballeur, Laszlo Kubala, le plus grand footballeur hongrois et lui, il s’appelait Imre, à cause de Imre Schlosser, l’autre plus grand footballeur hongrois. Et on s’appelle Puskas, comme Ferenc Puskas, encore un autre plus grand footballeur hongrois, et mon père, il disait, c’est pas du hasard, il y a un lien, il y a quelque chose qui passe. C’est sûr, on adorait le foot avec mon père.
– D’accord. Et quel rapport il y a avec le vrai Melville ?
– Ça, je pourrais pas dire. Le libraire il m’a expliqué que le melvill, il écrit souvent son nom sans majuscule, il m’a expliqué un truc sur ce “geste politique de la minuscule”, mais j’ai pas tout capté. En plus, c’est un passage triste, pour moi, le gars, j’ai l’impression qu’il ne s’aime pas, il se dévalorise. Je crois aussi qu’il yoyote de la touffe, regarde, c’est la dernière phrase, il dit un truc comme “je suis herman melvill (tu vois, les minuscules !) en ce moment interné à l’hôpital Bellevue, mais pour de vrai, je suis aussi, si on peut dire, le Garde du Palais”. Ça, j’ai compris, je vais t’expliquer pour le Palais, mais regarde là, c’est ça qui me rend triste, quand il parle de lui il dit “je suis un moins que rien”, “je suis un petit bibliothécaire gris”. Moi je fréquente que des petites gens, à part mes filles qui sont vraiment intelligentes. Tu vois ma femme, Janka, elle n’a pas fait d’études, elle parle très peu, elle lisait que des romans d’amour, mais je peux te dire que c’est pas une moins que rien. Si j’ai le temps je te raconterai pour le contrat qu’elle m’a fait signer avant de me reprendre à la maison, après mes conneries et la prison. Nom d’un petit bonhomme, c’est du génie son contrat et pourtant, elle a pas fait d’études.
– Oui, tu me diras, mais raconte-moi d’abord pour le bibliothécaire de ton livre.
– Ah oui. Donc le melvill, il a un projet fou, ça je ne l’ai pas lu, c’est le libraire qui m’a expliqué, il veut construire une bibliothèque fermée, complètement fermée comme un temple sacré et interdit qu’on admire seulement de l’extérieur. Il m’a expliqué, c’était peut-être pas exactement les mêmes mots, pour melvill, la bibliothèque doit être une totalité idéale et la lecture et les lecteurs empêchent d’atteindre cet idéal, “ça symbolise le combat entre le totalitarisme et la liberté, entre la mort et le devenir”. Les livres sont enfermés dans son “palais” et personne ne les ouvrira, tu comprends, c’est ça son palais, c’est le paradis du savoir, une bibliothèque fermée et pure. Mes filles elles comprendront sûrement le message. Moi, je ne juge pas, mais je ne trouve pas ça très malin, une bibliothèque toujours… Dis, ce serait pas ton téléphone qui couine ?
– Oups, pardon !
– No problemo, gamin. Tu peux répondre, je suis habitué avec mes filles, surtout Céline, pourtant elle a quand même plus de trente ans. Je sais pas comment votre cerveau est câblé, mais c’est pas comme le mien. Moi, c’est une idée à la fois. Attention, je peux aller loin et me perdre dans des histoires tordues, mes filles, elles disent toujours, “papa, termine ta phrase”, des fois c’est un long chemin tortueux, un peu comme la E70 entre la Turquie et l’Arménie, mais c’est un seul chemin à la fois. Pour les femmes, c’était pareil, une seule à la fois, j’ai essayé d’expliquer ça au juge, mais c’est pas passé. “C’est de la polygamie, monsieur Puskas, et c’est interdit par la loi française”, qu’il a dit. Enfin, c’est jouer sur les mots. J’avais quatre femmes, d’accord, mais une seule à la fois et quand j’étais avec une, c’est elle que j’aimais et elle seulement. C’est pas passé. Chez Jeanine non plus, c’est pas passé. Jeaninne, c’est la mère de Céline, l’autre Céline. Peut-être que je suis pas câblé correctement. Allez, fils, lis ton message.
« Bonjour mon doux soleil, c’est à peine l’automne et j’ai déjà froid, sauf quand je me rappelle notre virée en vélo. Écris-moi. Es-tu arrivé en Turquie ? Magali, un peu malade, encore gamine, pas très maline. »
– Mes filles, elles arrivent même à écrire pendant que je leur parle. Attends, pire encore, elles écrivent à plusieurs personnes différentes en même temps. En un sens, je trouve ça fort.
– Ah, désolé, c’était Magali, une amie parisienne qui n’est pas très en forme. Je répondrai plus tard. Et comment tu as perdu ton passeport ?
– Mon passeport. Oh ! des conneries, c’est compliqué le bien, le mal, je me demande qui fait les lois. Ça dépend du point de vue. En vrai, c’est rapport aux mariages. Je me suis marié quatre fois. Je sais, c’est trop.
– En effet, c’est beaucoup.
– Surtout quatre fois sans divorcer. “C’est de la polygamie monsieur Puskas”, je l’entends encore. Je sais pas comment expliquer. J’avais quatre femmes, mais une seule à la fois. J’étais cent pour cent avec ma femme, à chaque fois.
– Mais elles se connaissaient ?
– Non, c’est rapport à mon métier. J’étais toujours sur les routes. Ljubica, sa mère Mia, je l’ai connu quand je faisais la 70. J’habitais Belgrade à l’époque, avec Janka, ma femme. Janka, c’est ma première femme, c’est celle avec qui je suis encore aujourd’hui, en Hongrie. Alors elle, elle mérite une médaille.
– La 70 ?
– Oui, la E 70. Je faisais Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Turin. En camion. C’était un bon métier… téléphone, ah ah ! les affaires prospèrent, Albert ! Vas-y, lis !
« Mon joli Nov, appelle-moi quand tu peux, je rentre d’un voyage à Tequila avec des touristes américains. INSUPPORTABLES. Je ne t’en dirai rien pour ne pas retarder le processus d’oubli de ce non-événement. J’arriverai tard à Mexico, tu peux m’appeler, même à cinq heures. J’ai tellement envie de t’entendre moi aussi. Besos »
– Désolé, c’est Vera, mon amie du Mexique.
– Fais-toi plaisir, fiston. Mon problème, c’était les femmes, plus exactement les épouses. Enfin, c’était pas un problème pour moi. Mais tu vois, aujourd’hui, je suis bien content d’avoir eu quatre femmes, bon, les relations sont pas toujours faciles, sauf avec Janka, mais j’adore mes trois filles et en plus j’ai des petits-enfants. Là, je vais chez Ljubica, je vais sûrement croiser sa mère Mia, qui me lancera une ou deux piques, allez, c’est pas la fin des haricots, je prends ça comme un péage pour voir Ljubica, c’est pas cher, et puis, je verrai aussi Lucija et Vito, c’est mes petits-enfants. Ljubica, elle est née en 1988, mars ou août, je me trompe toujours avec les dates. Et avec sa mère Mia, je me suis marié en 1987. J’ai la tête pleine de noms et de dates, les noms, ça me plait beaucoup, je ne les oublie jamais. D’ailleurs, Nov, ça me plait beaucoup, ça me fait penser à Novossibirsk, c’est en Russie, mais vous les Français, vous n’aimez pas tellement la Russie, moi, je sais pas trop. Avec Janka, on fait pas de politique. Mes filles, elle m’explique un peu, pour Orban, Poutine, Trump, mais ça rentre pas vraiment. Avec Janka, on vit à la campagne avec nos légumes et nos poules, on demande rien à personne, on fait ce qu’on veut et moi, une fois par an, je vais voir mes filles. Je dis mes filles parce que j’en ai trois. Déjà dit ? Désolé, mon disque est rayé. Tu veux les voir.
– Allez.
– Tiens, j’ai fait un collage pour les avoir ensemble sur une même photo. Mon gendre Petar, il m’a dit que ce serait mieux de faire un montage avec l’ordinateur. En tout cas, il ne l’a jamais fait, et moi, j’ai mon collage. Regarde. Ah ah, je ne peux pas m’empêcher de rire quand je les vois.
– Oui, ce sont de jolies femmes mais pourquoi tu éclates de rire ?