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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

19 janvier 2026 1 19 /01 /janvier /2026 03:20

Soixante-sept ans, c’est trop jeune pour mourir, pensais-je en pliant mon linge, mais quatre-vingt-quinze comme papa, c’est trop vieux. Soixante-sept plus quatre-vingt-quinze égal cent-cinquante-sept plus cinq, cent-soixante-deux divisé par deux. Quatre-vingt-un ans ! Oui, ça c’est bien pour mourir ! Quatre-vingt-un, j’aime bien. C’était F. Mitterrand à l’Élysée, F. Nietzsche à Nanterre, Ph. Collins chez Steve (‘In the air tonight’, à fond) et les petites fesses blanches de Frédérique dans mes draps froissés. J’aimais vraiment bien.

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18 janvier 2026 7 18 /01 /janvier /2026 03:33

Dix-huit heures vingt ! Tiens, le jasmin de nuit est en avance aujourd’hui.

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17 janvier 2026 6 17 /01 /janvier /2026 03:28

Bon d’accord, c’est commode quand on est pianiste, mal élevé ou surfeur, mais à part dans ces situations somme toute assez rares, avoir cinq doigts est inutile.

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16 janvier 2026 5 16 /01 /janvier /2026 03:38

Nov texta. Trieste contextait.

“Salut Moby j’avance je quitte bientôt Trieste je serai en Serbie dans quelques jours. J’avance aussi dans Moby-Dick d’ailleurs je préfère que tu navigues sur le Françoise-Sagan que sur le Pequod ! J’ai écrit à Olga pas de réponse. Je n’ai pas oublié pour ton plan C ou P je crois que j’ai compris. À plus”

Aucune réponse non plus d’Alomè, vraiment, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Je sais pas, peut-être que je vais lâcher l’affaire. Enfin, facile à dire… C’est beau quand même ce café !

“Jolie Vera, je suis dans un café-librairie, tu adorerais. Je suis sûr que tu verrais plein de choses que je ne vois pas, comme d’habitude. Les analyses de Diego, ça donne quoi ? Et son œil droit, ça va mieux ?”

Je ne sais pas pourquoi, je sens comme une sorte de malaise quand je pense à Vera, je voudrais lui dire pour Alomè. Peut-être qu’un jour je reviendrai avec elle à Trieste, c’est une ville pour elle. Ça se bouscule pas mal dans ma tête et quelquefois je regrette un peu mon insouciance d’avant. Pas très glorieux, je sais, mais je me demande si je suis fait pour l’aventure ; je crois que je ne suis pas assez fort pour tout ça, les rencontres, les émotions, les changements, l’état du monde et la conscience de tout ça, oui surtout penser à tout ça. En même temps, je n’aurais pas pu passer ma vie, allongé à l’ombre sous la barque de Diego. Oui, la conscience de tout ça, c’est ça le problème. C’est à cause de mes lectures aussi parce que dans les livres, tu ne peux pas passer ton temps à dire ce que les gens font : il se leva, il se gratta, il regarda le ciel, il a eu mal aux pieds, il a eu faim, il mangea des churros, il s’allongea sous la barque… si tu écris un livre comme ça, tu es mort, personne ne le lira, alors tu écris ce que tes personnages pensent et ça fait penser les lecteurs à l’autre bout. En plus, c’est bizarre, mais moi, penser, ça me rend toujours un peu bizarre, enfin oui, bizarre, un peu triste ou comment dire, pas insouciant. Allez, je vais marcher un peu. Tiens, giardino pubblico à trois minutes, je vais bien trouver un banc à l’ombre qui ressemble à la barque de Diego. Diego, j’aime bien penser à lui, ça me fait arrêter de penser… enfin, je me comprends.

“Dad, j’ai quitté le café, je suis au giardino pubblico Muzio de Tommasini. Tu remontes sur deux cents mètres la via Cesare Battistini, tu verras de loin une grande statue très moche et très imposante, c’est l’entrée. Après, tu me cherches. Indice : je ne suis ni à la patinoire ni aux jeux d’échecs. J’ai hésité entre trois têtes… Facile !”

*****

Nadja envoyait. Nov et Swann reçurent.

“Mon Nov des océans, quelle curieuse coïncidence, tu me parles de l’énigmatique Élie de Melville et presque au même moment, je reçois un message de ton père qui m’interroge sur l’extravagante métamorphose de Bloom en… Élie à la fin de l’épisode du Cyclope d’Ulysse et cela, apparemment sans concertation. Donne-moi un peu de temps, il est trois heures du matin ici, on s’appelle bientôt.”

“Chéri, je ne reconnais plus notre tout-petit qui se passionne pour la littérature et les idées. Je suis tellement heureuse pour lui, j’espère seulement que ce voyage ne va pas me le kidnapper. Pardon, je retire cette idée idiote d’une maman qui croit pouvoir retenir le temps qui s’évade et l’être qui devient. Je crois qu’il apprécie ces moments passés avec toi. Mon grand amour, que vous me rendez la vie belle et riche ! Et je ne te dirai pas que je crains que tout cela cesse parce que tu me fâcherais – et avec raison. À tout bientôt mon Grand Prince.”

*****

Nov et Swann se promenèrent. Nadja appelait.

– Coucou Mam, si je compte bien, tu n’as pas beaucoup dormi.

– C’est-à-dire que je dois faire des heures supplémentaires pour satisfaire l’insatiable curiosité de mes deux étudiants préférés.

– Ah ah, désolé, Mam, mais bon, je n’attends pas une thèse de mille pages non plus. Tiens, regarde, est-ce que tu devines où on est ?

– Oh, un parc ! Approche un peu… Ah, le jardin aux bustes ! Zut, son nom m’échappe… Montre-moi… Joyce, bien sûr, Svevo, Saba… celui-là, je ne le reconnais pas ?

– Pourtant c’est ton chouchou, il a un nom de parking, Virgilio Giotti ! et celui-là… comment ?… Scipio Stalaper.

– Ah oui, Scipio Slataper. Mon dieu, combien cette ville a-t-elle hébergé d’auteurs magnifiques ! Il mio Carso, Mon Karst, je ne sais plus comment ça a été traduit ; il s’agit du plateau du Karst que vous allez traverser pour aller en Slovénie, mais c’est de la géographie lyrique et l’écriture est belle et tourmentée comme les paysages, avec du blanc comme le lait des nourrices slovènes et les champs de calcaire, avec du noir comme les pins et les failles où furent jetés les rebelles exécutés par les fascistes. J’essaierai de vous trouver un passage.

– Mouais, je sens qu’on va encore se bidonner. Plus je lis tes poètes, Mam, et plus j’aime Joyce.

– Voilà qui tombe bien puisqu’à la demande expresse de ton père, nous allons rouvrir Ulysse trop vite refermé. J’ai ri cette nuit en recevant vos deux messages sur Élie à dix minutes d’intervalle.

– En effet, quelle coïncidence, c’est curieux comme tout s’enchaîne, c’est à croire que notre histoire est déjà écrite.

– Chéri ! je ne te reconnais pas, aurais-tu troqué tes amis hasard et nécessité pour le grand Narrateur omniscient !

– Non, non, rassure-toi, mais le hasard a parfois des airs de destin. Alors, nous t’écoutons.

– C’est intéressant ce rapprochement entre les deux Élie de Melville et Joyce, je n'y avais jamais pensé, il faudrait ajouter celui de la Bible, d’ailleurs. Elijah, donc Élie, fait un passage éclair dans Moby-Dick, juste avant le départ du Pequod et ne réapparaît pas. C’est au moment où Ismaël et son ami vont embarquer ; à plusieurs reprises ils sont abordés par un inconnu patibulaire aux allures de mendiant, un ancien marin qui semble détenir un secret terrible sur le capitaine Achab et leur demande s’ils sont bien sûrs de vouloir embarquer ; il suggère sans affirmer et parle de manière énigmatique. J’ai vu que tu avais une traduction ancienne, Nov.

– Oui, c’est mon ami Moby qui m’a donné le livre, il est dédicacé et annoté, j’y tiens.

– C’est parfait comme ça, quand tu le reliras, tu pourras comparer avec l’excellente traduction de Jaworski. Je t’envoie aussi le texte anglais en PDF.

– Ah ah, Mam, je t’adore. Merci pour l’attention. Le plus drôle, c’est que tu dis ça très sérieusement. Les chats font parfois des chiens. Bon, on t’écoute.

– « “Morning to ye! morning to ye!” he rejoined, again moving off. “Oh! I was going to warn ye against—but never mind, never mind—it’s all one, all in the family too;—sharp frost this morning, ain’t it? Good-bye to ye. Shan’t see ye again very soon, I guess; unless it’s before the Grand Jury.” » Je traduis rapidement, mais il n’y a pas de difficultés, c’est Élie qui s’adresse à Ismaël et Queequeg : « “Bien le bonjour, bien le bonjour, répliqua-t-il, s’éloignant à nouveau. Oh ! j’allais vous mettre en garde contre… mais c’est pas la peine, pas la peine… ça changera rien, et ça restera dans la famille… ça gèle dur ce matin, non ? Allez, salut. Vous reverrai pas de sitôt, j’imagine, ou alors ce sera devant le Grand Jury.” » Et encore un petit paragraphe : « And with these cracked words he finally departed, leaving me, for the moment, in no small wonderment at his frantic impudence. Et sur ces mots de cinglé, il partit enfin, me laissant à ce moment déconcerté par son impudence délirante. »

– Et donc, c’est un cinglé ou un prophète ?

– Disons qu’il sème le trouble et attend sans doute qu’on lui demande de partager son terrible secret, mais ça fonctionne mal et Ismaël, après une émotion passagère, refoulera ses hésitations et ses inquiétudes.

– D’accord, donc c’est vraiment un barjot ?

– De façon paradoxale, Élie le détraqué marque une rupture, on passe d’un monde à un autre, on passe d’une certaine logique terrestre à une folie qui va régner à bord. Cette folie, c’est la volonté de vengeance qui anime Achab et qui va contaminer tout l’équipage, Achab n’a pas embarqué pour pêcher la baleine, mais pour tuer Mo…

– Mam ! Non ! Arrête, tu ne vas pas me spoiler l’histoire… Je ne vais pas lire les sept cents pages qui restent si je connais la fin. En fait, ça me suffit ton explication, merci.

– Pardon, mon baleinou, je m’arrête là alors. Et puis tu sais, parfois les prophètes se trompent ou annoncent des événements qu’on attend toujours deux mille ans plus tard.

– On va dire ça comme ça. Et donc c’est le même Élie chez Joyce ?

– Oui, c’est le prophète Elijah. C’est dans l’épisode Cyclops. Un de mes épisodes préférés.

– Mam, tu as dit ça de tous les chapitres que tu nous as lus !

– Ah bon ? En effet, ce n’est pas très logique. Ce passage est un des plus drôles, c’est aussi une réflexion sur l’antisémitisme et la xénophobie.

– Oui, c’est pour cela que je voulais t’entendre. Tout à l’heure à la synagogue, j’ai assisté à une conversation intéressante entre le rabbin qui nous servait de guide et un touriste irlandais. L’Irlandais lui a demandé ce qui distinguait un Juif italien d’un Juif slovène ou irlandais, malheureusement, le rabbin parlait vite et dans un mélange d’italien, de triestin, de slovène et d’anglais, tu imagines, et je n’ai pas tout compris. En plus, il a répondu en éclatant de rire, ce qui n’a pas aidé à la compréhension. J’ai entendu quelque chose comme : nous les Triestins, quand on sort du pub, à la différence de vous, les Irlandais, nous prenons le tramway ou le kavalir et non pas… là, j’ai cru entendre quelque chose comme carro di fuoco et turbine ? Puis le rabbin a subitement repris son sérieux pour ajouter, “Elia salí al cielo. Due, Re, due”.

Nadja riait. Nov grimaça.

– C’est tordant. En effet, oui tu as bien vu, c’est une allusion au cyclope de Joyce qui lui-même reprend l’épisode de l’ascension d’Élie dans le deuxième livre des Rois de la Bible.

– Suis mort de rire ! Et la turbine de l’histoire ? Mam, tu pourrais expliquer un peu, please. En commençant par la Bible. Je sais, ça étonne toujours, mais je ne l’ai pas lue.

– D’accord. Alors Élie est un prophète juif qui a des soucis avec le roi Achab, mais ne mélangeons pas tout. Dans une parodie burlesque, Joyce reprend l’ascension du prophète rappelé par le Seigneur qui l’enlève dans un charriot de feu et un tourbillon – c’est le turbine italien. La scène se passe dans un pub, Bloom fait face au Citoyen, version joycienne du cyclope, ils finissent par s’insulter à propos des Juifs. Le cyclope Polyphème d’Homère jetait des rochers sur Ulysse, le Citoyen jette une boite de biscuits en fer-blanc. Je commence par la fin parce que c’est inénarrable, mais il faudra remonter l’histoire. Voici le texte, c’est le tout dernier paragraphe : le Citoyen poursuit Bloom jusque dans la rue en l’insultant, il lance son chien enragé à sa poursuite, les badauds, les prostituées, tous surexcités hurlent et rient, sans parler de la boite de biscuits qui dégringole la rue dans un vacarme de ferraille : “c’était mieux que n’importe quel drame merdique au Queen’s Theater” (excellente traduction de Tiphaine que je lui chipe).

– C’est dingue comme c’est visuel, ça ferait une B. D. de fou. J’imagine Manara… Et après ?

– Après, un miracle se produit.

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15 janvier 2026 4 15 /01 /janvier /2026 03:53

Zzz

Dormir me réveille.

Une mauvaise connexion au montage, sans doute.

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14 janvier 2026 3 14 /01 /janvier /2026 03:50

Rire, parce que c’est plus une affaire de bruit que de sens et de souffle que d’esprit, rapproche nos corps secoués qui renoncent à prendre la pose.

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13 janvier 2026 2 13 /01 /janvier /2026 09:25

Il me fait penser au gros Dédé, Donald Trump, qui terrorisait, rackettait, harcelait les petits du CP et du CE1, suivi de sa cohorte de minables lèche-culs, tous bloqués au CM2. Malheureusement, il nous manque aujourd’hui un Monsieur Lambert, directeur autoritaire, craint et incorruptible, ou une Mademoiselle Rose, cultivée, amène et apaisante pour distribuer taloches et câlins.

J’oublie seulement que nous ne sommes pas dans une cour de récréation.   

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12 janvier 2026 1 12 /01 /janvier /2026 03:58

Excès d’images

Et trop de mots

Noir et muet l’être

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11 janvier 2026 7 11 /01 /janvier /2026 03:17

Ils n’ignorent qu’une chose, c’est qu’ils ignorent tout.

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10 janvier 2026 6 10 /01 /janvier /2026 03:41

La vie, c’est comme un repas, en arrivant au dessert, certains ont encore faim, d’autres, gavés, ne rêvent que d’une sieste. Bon, il y a aussi ceux qui s’étouffent avec les cacahuètes de l’apéritif.

Et puis, il y a ceux qui ont abusé – je ne vise personne, mais vous allez être nombreux à vous reconnaître… – et qui ne rentrent ni dans leur pantalon ni dans la métaphore.

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9 janvier 2026 5 09 /01 /janvier /2026 03:40

– Oui, la situation Dad, le gros bordel mondial, qu’est-ce que tu en penses ? Je ne sais pas par où commencer, la famine au Darfour, les femmes en Iran, les bidonvilles à Manille ou à Rio, les manifestations en Serbie, Trump et ses milliards, Poutine et ses guerres, la Chine qui louche sur Taïwan, l’Europe empêtrée dans les belles idées, la France qui ne s’aime pas… Dis, c’est moi ou ça va vraiment mal ?

– Tu pourrais poursuivre la liste et ajouter la dégradation accélérée de la biodiversité. Écoute, je pense qu’on pourrait mieux faire, mais on a vu pire.

– Je m’en doutais. Les optimistes de ton genre sont à rajouter sur la liste des espèces en voie de disparition…

– … et à protéger alors ! C’est vrai, je suis né optimisme et je le resterai. Voilà comment je vois les choses. Je schématise parce qu’il faudrait y passer des heures. On peut essayer de penser par blocs géopolitiques, comme tu le fais, mais tout est de plus en plus intriqué dans des réseaux complexes d’oppositions, de dépendances, d’alliances, de domination. Sans compter ce curieux phénomène que j’appellerais la “fractalisation” du monde géopolitique.

– Euh, tu m’as perdu là, tu veux dire fracturation…

– Les fractures existent, oui, mais il y a autre chose. Chaque fois qu’on zoome, on découvre de nouveaux blocs qui répètent des structures d’opposition. Prends l’opposition Europe vs Russie, zoome sur l’Europe, tu vas vite tomber sur une opposition Hongrie russophile vs France russophobe, mais zoome encore sur la France, tu trouveras de nouvelles oppositions entre anti et pro-russes et chez les pro-russes, tu verras de nouvelles oppositions politiquement irréconciliables.

– À ce rythme, tu vas te retrouver au niveau des familles, peut-être même des individus. Je pense que c’est Melville qui a raison, on est tous un peu fêlés et on a sacrément besoin de réparations.

– Bien sûr, réparer, soigner et entretenir, en permanence et à tous les niveaux. Et dans soigner, il y a prendre soin.

– Oui et ce n’est pas notre spécialité ! Bon, tu ne voudrais pas dézoomer un peu.

– D’accord. Prenons l’angle de l’histoire et du rapport au temps. À l’Est – notre Est, évidemment, mais penser sans boussole est impossible –, donc, on a un Poutine obsessionnel, il a l’esprit corrompu par un excès de mémoire. Il ne peut envisager la Russie sans sa glorieuse histoire impériale et soviétique, mais cette hypertrophie pathologique du passé s’accompagne malheureusement d’une obsession à vouloir le restaurer et cela ruine toute possibilité d’avenir libre. Pire encore, il entraîne dans son projet fou tout un peuple, et un peuple qui nous tient particulièrement à cœur, tu t’en doutes.

– Oui, je sais.

– Si on regarde de l’autre côté, on a un Trump qui se moque du savoir, à l’inverse, et de tous les savoirs, l’histoire comme la littérature ou la science, et il plaque ses délires de grandeur sur un présent qu’il ratatine. Il y a là un défaut de sens historique et il veut tout renommer.

– D’accord, et on va où avec ça ?

– À partir de là, ce sont des hypothèses. Je crois que le trumpisme ne survivra pas à Trump, son successeur déclaré, J. D. Vance n’a pas son aura et surtout, c’est un ancien pauvre, à peine millionnaire, il ne fait pas rêver.

– Ça voudrait dire qu’on n’en a plus pour très longtemps. On verra très bientôt si tu as raison. Moi, je n’ai pas trop d’idée, mais je déteste ce que Trump dit et pense du Mexique et surtout ce qu’il fait aux Mexicains.

– Je pense que l’Amérique du Nord maintiendra un leadership économique relatif, notamment grâce à l’IA et aux biotechnologies, et qu’elle retrouvera, dans une certaine mesure et avec le temps, son rôle de chef d’orchestre du bloc occidental. À l’intérieur, grâce à des institutions fortes et une alternance politique, elle évitera le chaos auquel aurait pu conduire le trumpisme.

– Toujours ton optimisme. On va vite vérifier ça, dans un an ou deux ans. J’ai quand même du mal à imaginer les States sans Trump tellement il occupe le terrain.

– Et culturellement parlant, l’Amérique continuera à fournir des prix Nobel en nombre et à inonder la planète avec des objets et des pratiques sans intérêt. Elle continuera d’être à la fois critiquée et imitée.

– Bob Dylan et Coca-Cola. Et de l’autre côté ?

– Je suis malheureusement plus pessimiste. J’ai peur que la Russie ne vive sa troisième désintégration en un siècle. On dit parfois que la Russie perd son âme, ce n’est pas mon vocabulaire. Je dirais plutôt qu’elle perd son esprit et ses esprits, elle ne pense plus et ne laisse plus penser. Comment un historien peut-il encore travailler librement ? comment un musicien ou un peintre peuvent-ils créer ? Il y a eu une contre-culture, mais aujourd’hui, elle est étouffée ou s’exile. Et ça, c’est une nouvelle triste et inquiétante. J’irais même jusqu’à dire qu’un processus de décivilisation est en marche à cause de la guerre qui est un terreau pour les pires travers humains.

– Oui mais peut-être qu’il y a des Russes qui se taisent parce qu’ils ont peur, ce qu’on peut comprendre, mais qu’ils sont franchement contre Poutine et contre la guerre.

– Bien sûr, certainement, et ils sont nombreux, mais en plus de la guerre à l’extérieur, il y a un travail sous-terrain, puissant et efficace de poutinisation des esprits. Et cela depuis des années, dans les programmes scolaires, à la télévision, dans la promotion d’un art officiel, alors tu imagines ce que pense et aime un jeune de quinze ans aujourd’hui. Les États-Unis guériront rapidement, pour la Russie, le pronostic vital est engagé, si j’ose dire, et elle risque de se figer dans un autoritarisme sans dehors ou d’exploser encore. Je ne sais pas ce qui est le plus à craindre.

– Bon et tu as d’autres bonnes nouvelles. Fais-moi voyager, Dad !

– Pour ce qui est de la Chine, je ne suis vraiment pas qualifié, c’est un monde, c’est un univers et il faut rester modeste quand on en parle. Il me semble qu’il va falloir s’habituer à leur domination économique. Les dirigeants chinois commettent néanmoins une erreur, si je peux me permettre. Je pense qu’ils sont en train d’effacer ou d’oublier, disons de négliger leur culture plurimillénaire. On avait de très bons copains chinois quand on était étudiants et déjà, nous avions été frappés de constater qu’ils ne comprenaient pas mieux que nous les écrits des vieux sages taoïstes. Et puis, je me trompe peut-être, mais dans les Instituts Confucius qui ont ouvert dans le monde entier par milliers depuis vingt ans, tu sais, un peu sur le modèle des alliances françaises, eh bien la culture qui y est enseignée tourne souvent autour du nem et du tai-chi. D’ailleurs, de notre côté, quand on apprend le mandarin, c’est plus dans l’optique de mieux commercer que de lire Gao Xingjian.

– C’est vrai ça. On avait un cours d’anthropologie qui faisait hurler Vera, on y apprenait ce qu’on devait dire et ne pas dire dans un repas d’affaires avec des étrangers. Rassure-toi, Dad, je n’ai pas été corrompu, j’ai régulièrement séché le cours… Bon, on continue le petit tour du propriétaire, tu as oublié une région, non ?

– Plusieurs même. L’Afrique, d’abord. Mais justement, ce qui nous empêche de comprendre ce qu’il s’y passe, c’est cette façon que l’on a encore de la penser comme un bloc. L’Afrique a une réalité géographique, soit, mais l’Africain n’existe pas.

– Je ne comprends pas !

– Il n’y a pas d’identité africaine, il n’y a rien de commun entre un Libyen, un Ivoirien, un Éthiopien, un Sudafricain ou un Malgache et c’est l’erreur que l’on a commise pendant longtemps. Et il n’y a probablement pas grand-chose de commun non plus entre un habitant de Lagos et un paysan du nord du Nigeria. Sais-tu que l’on dénombre plus de deux mille langues sur le continent et presque cinq cents seulement au Nigeria ?

– OK j’ai compris, c’est complètement stupide de dire les Africains sont ceci ou cela. Faudra que je fasse attention parce que ça m’arrivait de dire des choses comme ça. Pourtant, je devrais le savoir, parce que j’ai bien vu, comme tu dis, que le Mexicain n’existe pas. Si je pousse le zoom au maximum, je vois l’incroyable différence entre Vera et son père Diego, ils appartiennent à deux mondes, et le plus incroyable, c’est que ça ne les empêche pas de vivre ensemble, de se comprendre et de s’aimer.

– C’est vrai, c’est un bel exemple. Bon, il reste l’Europe, j’ai aussi une théorie et plutôt optimiste… mais ça sera pour une autre fois, il est neuf heures passées, c’est l’heure de la visite guidée de la synagogue.

– Déjà !

– Tiens, c’est curieux ! ça fait le troisième message que je reçois de François de Luche, il a encore retardé notre rendez-vous à l’ambassade et il ajoute, “désolé, ce sera expéditif, je suis très pris”. Je me trompe sûrement, mais j’ai l’impression que je le dérange vraiment, alors que c’est lui qui m’avait proposé de passer le voir à Ljubljana quand on s’est vus à Paris.

– T’inquiète, il doit être surbooké. Et merci pour le cours d’histoire.

– Non, non, ce n’est pas un cours, il faudrait développer et nuancer et c’est plus de la géopolitique-fiction que de l’histoire. Dis-moi, Nov, si tu préfères rester au café, je comprendrais. En plus, ça devient inutile de partir avant midi, ça nous laissera le temps d’aller voir le musée juif après, ça t’intéressera sans doute davantage.

– D’accord pour rester au café. Je vais aller chercher mon Moby dans la voiture et passer quelques coups de fil. Bonne visite, Dad. J’aime beaucoup nos conversations.

*****

Swann visita. Nov lisait.

Trieste, café San Marco. Jour 3, 9h30.

Melville, Moby, 19, “Le prophète”. Bon, ça traîne, Ismaël et Queequeg n’ont toujours pas embarqué. Un certain Élie, oiseau de mauvais augure, essaie de les dissuader d’embarquer, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas la référence, mais il ne m’inspire rien de bon, cet Élie. En tout cas, ce n’est pas le genre de type avec qui tu as envie de partir en vacances. “Il était misérablement vêtu d’un veston passé, de pantalons rapiécés, et d’un lambeau de mouchoir noir autour du cou. Une petite vérole confluente avait inondé son visage et l’avait abandonné, tel le lit d’un torrent d’où les eaux ruisselantes se sont retirées, couturé de nervures compliquées.” Magnifiquement répugnant ! Chapitre 20, “Grande animation” : ça s’agite, mais on est toujours à quai. Chapitre 21, “Nous embarquons” : pas trop tôt, on est déjà page deux-cent-cinquante-et-un ! Chapitre 22, “Joyeux Noël”, on lève l’ancre et les deux pilotes font sortir le Pequod du port avant de le quitter et de le livrer à la “solitude océane” : “Le navire et la chaloupe s’écartèrent et entre eux s’engouffra le vent humide et froid de la nuit, un goéland les survola en criant ; les deux coques roulèrent sauvagement. Le cœur lourd, nous poussâmes trois hourras et, pareils au destin, nous plongeâmes aveuglément dans la solitude océane.” Bon, quatre chapitres, ça suffit pour aujourd’hui ; il en reste quand même plus de cent… et on n’a toujours pas vu le capitaine Achab !

Pensée du jour. Les départs sont souvent glorieux, mais comment se passera le retour ? S’ils rentrent un jour. Logiquement, comme c’est Ismaël le narrateur, ils devraient rentrer. Je ne connais pas la fin…

*****

encore une question qui m’intéresse directement, partir, oui parce que je suis parti, ça ne vous a pas échappé et partir, ça fait rêver, enfin il y a aussi des départs forcés et violents, mais je pense aux voyages, là, ça fait rêver et je suis sûr que ça fait écrire aussi, ils doivent avoir écrit des centaines de livres sur le sujet parce que les humains aiment les livres, les rêves et les voyages, donc ça, c’est partir, mais revenir, il a raison Nov, revenir c’est rarement un sujet parce que rentrer à la maison, ça ne fait pas rêver, c’est ce qu’Assenzia a bien compris, je me souviens de l’histoire de la tante d’Alomè qui m’a secoué, alors, au début peut-être, on les accueille et on les fête, ceux qui rentrent, ceux qui reviennent, les revenants quoi, mais rapidement on leur reproche d’être partis, il y a ceux qui racontent et il y a ceux qui se taisent, ceux qui ne peuvent pas raconter, parce que c’était horrible ou parce que c’était sublime – là, je pense au héros de Soie, Hervé Joncour (je suis comme Nov, j’aime bien ce livre) qui se tait –  dans les deux cas, on leur en veut, de se taire ou de parler, on leur en veut d’être un peu encore là-bas et de croire que c’est facile de rester, c’est parfois très difficile de rester, en plus on n’a rien à raconter, un jour, je reviendrai, je rentrerai, à Hawaï, avec les autres nuages, avec les surfeurs, j’espère qu’on me parlera encore

*****

Nubecito méditait. Nov texta.

“Coucou Mam. On est encore à Trieste on part vers midi. Dad visite la synagogue moi je bois un cappuccino avec Herman. D’ailleurs Mam c’est qui Élie dans Moby ?”

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8 janvier 2026 4 08 /01 /janvier /2026 03:10

Tiens, ça fait un moment que les PTT ne sont pas passées me proposer leur calendrier ! j’aimais bien celui avec les chatons dans les pelotes de laine.

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7 janvier 2026 3 07 /01 /janvier /2026 03:50

Évidemment, il est juste que l’on nous parle du Vénézuéla, de l’Iran et de l’Ukraine, ce qu’il s’y passe est grave, mais est-ce une raison pour ne plus donner de nouvelle du filleul de Brigitte Macron, le panda Yuan Meng ? J’espère qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

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6 janvier 2026 2 06 /01 /janvier /2026 03:04

J’aurais fait un très bon moine franciscain, je pense – n’était mon indécrottable athéisme. Et certainement un excellent ébéniste, vu mon amour pour le bois – malheureusement le ciseau, la gouge et le rabot me détestent.

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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 03:30

Je me répète. Je vous l’ai déjà dit, non ?

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4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 03:26

Bien sûr, il faut se réjouir de ce que l’on possède, surtout quand on se compare avec les phoques, mais quand même, j’aurais vraiment aimé avoir un troisième bras.

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3 janvier 2026 6 03 /01 /janvier /2026 03:14

J’ai commencé l’année en taillant mon crayon. Je serais bien allé faire voler mon drone, mais je n’en ai pas.

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2 janvier 2026 5 02 /01 /janvier /2026 03:53

Swann s’endormit. Nov lisait.

Mince, où est-ce que j’en étais déjà ? Il va falloir que je relise encore le même chapitre. Moby, chapitre 16. Non, déjà lu. Chapitre 17, ah oui, je me souviens de cette phrase que j’avais soulignée : “nous avons tous la tête lamentablement fêlée d’une façon ou d’une autre, et nous aurions besoin de réparations.” Voilà, chapitre 18 : “Sa marque”.

Trieste, hôtel Savoia. Jour 3, 0h15

Donc, Ismaël a choisi son baleinier, le Pequod, il y conduit Queequeg pour qu’ils embarquent. Mais l’armateur, le capitaine Peleg, refuse que monte à bord un “cannibale” qui “n’a pas non plus été baptisé comme il faut sinon cela aurait lavé un peu de bleu du diable qu’il a sur la figure”. Waouh ! quelle violence ! Alors, Ismaël fait un beau discours sur tous les humains qui appartiennent à la même « grande et éternelle première Congrégation de l’universelle adoration » et fait douter le capitaine. Queequeg lève les dernières hésitations du capitaine en prouvant qu’il est un harponneur hors pair, il vise et atteint une petite tache de goudron qui flottait au loin. Le « fils des ténèbres » est enrôlé, il est païen et le restera, mais finalement, ce handicap initial deviendra une qualité, “les harponneurs dévots n’ont jamais fait de bons marins, ça émousse l’émerillon en eux et un harponneur ne vaut pas un fétu s’il n’a pas le croc aigu.” J’aime bien. Quand j’aurai un peu plus de temps, j’irai voir comment c’est dit en anglais. J’aime bien, mais je ne sais pas interpréter comme Mam ou Vera. Je sens qu’il y a quelque chose d’intéressant là, dans le décalage entre les grandes et belles idées des religions, l’universel, l’éternel, l’âme immortelle, enfin que des trucs énormes, et de l’autre côté, la minuscule et impure tache de goudron qui décide du destin des deux copains. Je sens qu’il y a un truc, mais je ne sais pas comment le dire. Mam, pourquoi tu m’as pas appris à écrire !

*****

Nov dormit. Swann le réveillait.

– Bonjour, Chéri, en forme ? Nous avons à peine une heure et demie de route, je te propose d’aller prendre un petit déjeuner au café San Marco et de visiter ensuite la synagogue avant de partir. Pourrais-tu nous guider ?

– OK vámonos. Direction Antico Caffè San Marco. Que dit Maps ? C’est à cinq minutes. Tout droit, tu prendras à droite via Milano devant Manpower. Voyons un peu ce que dit Wikipédia : café fondé en 1914, toujours été un lieu de rencontre d’intellectuels, blablabla, fréquenté par Joyce, Svevo et Saba. Tiens, comme par hasard, le trio infernal ! Abritait un atelier de confection de faux passeports. Ah ! Enfin un peu d’action ! Était le lieu de rendez-vous clandestin des irrédentistes. Aujourd’hui centre culturel, librairie et restaurant. Euh… irrédentistes, c’est quoi Dad ?

– Au début du siècle, Trieste appartenait à l’Empire austro-hongrois et les irrédentistes défendaient l’idée d’un rattachement à l’Italie de tous les territoires où l’on parlait italien. Disons que c’était une forme de résistance et de nationalisme ; un peu plus tard, Mussolini détournera l’idée pour justifier son fascisme.

– Et donc Trieste est devenue italienne ?

– Oui, après la Première Guerre mondiale. Elle a perdu son statut de plus grand port austro-hongrois pour devenir une petite ville italienne périphérique. Mais l’Italie entrait alors dans son terrible moment fasciste et le nationalisme a franchement viré au racisme. Cette ville multiculturelle et polyglotte que Joyce aimait tant s’est recroquevillée sur elle-même. Le schéma est malheureusement classique, les dictateurs haïssent les différences. Alors on a pratiqué une italianisation forcée, on a réprimé les minorités, notamment les Slovènes, un peu plus tard, c’est la communauté juive qui a été victime de déportation massive. On n’en parle pas souvent, mais il y a eu à Trieste un camp de concentration nazi, la Risiera di San Sabba. C’était un camp de transit, mais aussi un camp d’extermination avec un four crématoire.

– C’est incroyable comment une poignée d’hommes a pu faire autant de mal et aller aussi loin dans l’ignoble. Et après ?

– Après, ça se complique, il faudrait évoquer la ville divisée en zones, Tito, la Yougoslavie, la guerre des Balkans. C’est une période sombre et incertaine, économiquement, culturellement, politiquement.

– Aïe ! C’est Olga, tu sais, mon amie serbe, elle m’a demandé de me documenter sur l’histoire des Balkans avant d’arriver à Belgrade, sinon, je ne comprendrai rien. Je vais faire ça. Et pour finir avec Trieste ?

– Trieste est redevenue italienne et… nostalgique de sa grandeur impériale, selon certains. On en a déjà parlé. On dit souvent que c’est une ville frontière, une ville de passage seulement, qui a du mal à trouver sa place, marginalisée dans l’espace, ballotée dans le temps. Je n’ai pas cette impression. Je pense que les villes sont comme des familles, mais avec des histoires très longues et souvent compliquées. Il y a toujours des souvenirs plus ou moins honteux que l’on voudrait cacher et des rêves qui promettent trop et déçoivent. L’avenir, mais tout aussi bien le passé sont vraiment dociles et généreux, ils vous donnent ce que vous demandez.

– Ah ah, c’est vrai, ça. Ça doit être pour ça qu’on n’a pas tous les mêmes souvenirs des mêmes événements. Mais alors, ça a basculé quand ?

– C’est ce que j’appellerais le moment européen, à la fin des années quatre-vingt. Beaucoup de choses ont changé alors. Tout à l’heure nous serons dans le premier État de l’ex-Yougoslavie qui a déclaré son indépendance, au tout début des années quatre-vingt-dix.

– Et aujourd’hui ?

– Aujourd’hui, pour moi, Trieste est un magnifique petit morceau d’Europe, idéalement situé, entre la mer et la montagne, entre le Nord et le Sud, l’Europe centrale et l’Europe de l’Ouest, ni riche ni pauvre, ni célèbre ni inconnue… D’ailleurs, je connais nombre de Vénitiens qui lui envient cette situation. Peut-être que les Triestins ne seraient pas tous d’accord, mais je pense la ville et la région comme un noyau, je dirais, un centre mais un “centre périphérique”, si cela a du sens. Et j’y sens, comme en Slovénie d’ailleurs, une belle énergie, un nouveau rayonnement, très loin des clichés sur une ville plombée par un passé trop lourd pour elle.

– Oui, je connais ta thèse, que je partage d’ailleurs, on ne construit rien de beau ni de solide sur de la nostalgie.

– Certainement. Bien sûr, c’est important de lire et étudier les classiques, mais on ne doit pas oublier que Trieste fourmille de jeunes écrivains. Regarde, en France tout le monde se désole que l’on ferme les bars et les cafés. Tu as vu ici comme ces lieux sont vivants et beaux ! Et puis Trieste est un centre de recherche scientifique de premier plan.

– Je repense à la nostalgie, Dad. En fait, je me demande si ce n’est pas un truc de génération. Je n’ai aucun pote, ni au Mexique ni en France qui soit “nostalgique”. Mais… je réfléchis… bon… ce n’est peut-être pas pour de bonnes raisons. Je veux dire, ce n’est pas parce qu’on est optimiste ou curieux ou qu’on est seulement attiré par l’avenir, c’est parce qu’on ne connaît pas l’histoire. C’est ça. Et moi le premier. Je pourrais un peu te parler d’Hitler, mais déjà, Mussolini, ce serait plus difficile, et Tito et les Balkans, alors là, franchement, je resterais sec. J’ai l’impression que ma génération, on est fâché avec l’histoire, enfin pas fâché, mais on n’est pas là avec ça. Tu en dis quoi ?

– Comme toujours, il n’y a pas une réponse simple et une conduite claire à adopter. L’histoire, la mémoire, ce sont des questions difficiles, mais il ne faut pas voir ça seulement comme des connaissances savantes qui permettent d’avoir une bonne note à l’examen. La mémoire nous traverse et l’histoire nous déborde. On se rejoint sur cette idée avec Nadja, que nous sommes embarqués dans des mouvements qui nous dépassent. Nous sommes des passeurs ou des passages. Les grands textes, les nations, les cultures confirment que nous ne sommes que des moments ou des fragments d’un gigantesque cadavre exquis dont on ne saisit plus très bien le sens parfois. Mais comme disait joliment Vera, il faut saisir le stylo que l’on nous tend et écrire notre petit bout de texte.

– Oui, c’est une belle idée. J’aime assez. Tiens, tu peux te garer sur le petit parking devant la synagogue. Piazza Virgilio Giotti ! Giotti ? C’est pas le livre qu’on a acheté à Mam ?

– En effet, mais ne m’en demande pas plus, je connais peu l’auteur.

– OK. On commence par le café San Marco, c’est juste derrière la synagogue ?

– Avec plaisir. J’aurais bien goûté leur putizza, mais je crois qu’ils n’en préparent qu’à Pâques.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Une sorte de pâte moelleuse enroulée en spirale avec une garniture de noix, de miel, de fruits secs et d’épices, cannelle, muscade.

– Miam ! Encore un feu d’artifice, gustatif cette fois.

– Oui. C’est une spécialité triestine qui vient de Slovénie, je crois. Tu ne te souviens pas de cette rencontre entre les Trump et le Pape François.

What! Dad, tu nous emmènes où ?

– Attends. Lors d’une visite des Trump au Vatican, le Pape, qui avait un neveu slovène, a demandé à Melania, qui est d’origine slovène elle aussi, si elle préparait de la putizza à son mari. Tout le monde a compris d’abord pizza, ce qui a créé un malentendu gênant.

– Ah ah, en effet. Mais quelque chose me dit qu’elle ne doit pas faire souvent la cuisine pour son mari.

– En effet. Toujours est-il que le lendemain, la presse du monde entier racontait le quiproquo et les vendeurs de putizza s’en souviennent encore.

– Tu parles ! Le méga coup de pub gratuit et efficace. Allez, on entre.

– Oh comme c’est beau, j’avais oublié. Tous ces livres ! Tiens regarde, Joyce, Svevo, Saba, Magris… et Virgilio Giotti, Sera, en édition bilingue, Triestiana éditions, Paris. C’est incroyable, ces petites maisons d’édition qui défendent comme ça la littérature, c’est admirable. Je me demande s’ils ont beaucoup de lecteurs. Tiens, je vais leur prendre celui-là, Petit chansonnier amoureux.

– … et tu vas apprendre par cœur un poème, le réciter à Mam et encore gagner des points. Tu sais, je crois que tu es déjà au taquet.

– Ah ah, c’est vrai que les fleurs et les chocolats, ça marche moins bien avec Nadja.

– Voyons voir. “Comme une cymbale rose, / contre le ciel sans griffure, / le soleil descendait, / entre grues et vieille coque. / Grand et beau, il tombait / derrière la ligne de la mer : / triste ma ville / le regardait.” Oui, c’est beau, j’avoue, mais qu’est-ce que c’est triste ! “… et monte / une terrible envie / d’être heureux.” Ben, vas-y Virgilio, fonce ! Enfin, je dis ça, mais je ne sais rien de sa vie, sûrement plus difficile que la mienne. Je comprends quand tu dis que les poètes sont responsables d’une certaine tristesse du monde. J’ai quand même l’impression qu’avec Joyce, on rigole plus. Allez, on commande, j’ai faim.

– D’accord. Finalement, ce n’est pas triestin, mais je vais prendre un affogato.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un café versé sur une boule de glace à la vanille. Affogato, ça veut dire noyé.

– Et moi, je vais faire le touriste jusqu’au bout, un tiramisu avec un cappuccino. Sinon Dad, je repense aux petits éditeurs de Giotti. Y’a un gars dans le monde, il envoie des bombes de plusieurs tonnes qui transpercent des centaines de mètres de béton armé. Toutes les télévisions de tous les pays du monde montrent ça et expliquent comment ça marche à des millions ou des milliards de téléspectateurs. Et au même moment, il y a sept personnes, peut-être quatre, qui travaillent sur un coin de table pour traduire et éditer un poète connu par huit-cent-trente-deux personnes (dont Mam !) et qui sera lu par neuf-cent-quarante-trois personnes. C’est comme pour Dieu et la petite tache de goudron, c’est le décalage qui me fascine ! Autrement, tu en penses quoi de la situation ?

– La situation ?

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1 janvier 2026 4 01 /01 /janvier /2026 03:06

Sur la banquette,

Du banquet

Les restes

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31 décembre 2025 3 31 /12 /décembre /2025 03:40

Désolé, le blog est fermé pendant vingt-quatre heures, toute l’équipe (y compris la cantinière, les petits actionnaires minoritaires, le régisseur adjoint, les correcteurs, la cascadeuse, le maquilleur, les rédacteurs de nuit, la fleuriste, le plombier de garde et quelques autres encore) est sur le pont : il faut trouver, pour demain, un reste optimiste, bienveillant et – là ça se corse vraiment – inspirant.

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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 03:19

La famille Funambule habite sur un fil, normal. Au début tout n’a pas été simple, mais aujourd’hui, les chutes sont rares, les croisements se font sans difficulté et les parties de belote se jouent mentalement. Un problème est néanmoins resté irrésolu – ce qui explique peut-être une certaine “désinvolture” dans le comportement du cadet, si je puis me permettre de me mêler de ce qui ne me regarde pas –, en effet, quand un enfant est puni, on l’envoie au coin, normal. Évidemment, on n’est pas très regardant sur le respect de la punition.

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29 décembre 2025 1 29 /12 /décembre /2025 03:43

Il était né le 25 décembre, s’était marié le 14 juillet, avait eu son premier enfant le 15 août et le deuxième le 11 novembre, il avait acheté sa première Porsche le 1er janvier et attrapé sa première dengue le 14 février, il avait pris sa retraire le 1er mai. Quelle élégance ! Quelle maîtrise ! Il avait toujours eu ce sens du kairos. Alors pourquoi diable était-il mort un 29 décembre !

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28 décembre 2025 7 28 /12 /décembre /2025 03:52

Parfois, je ne me comprends pas, alors j’essaie de m’expliquer, mais très vite, je m’énerve, donc, je me parle d’autre chose, car je ne voudrais pas finir par me foutre sur la gueule, parce que je ne suis pas très fort, d’accord, mais je suis très douillet, bien sûr, je ne suis pas dupe, mais pour la paix des ménages, je feins d’avoir oublié mon incompréhension initiale et je me pose quelques questions insignifiantes ou je me promène tranquillement.

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27 décembre 2025 6 27 /12 /décembre /2025 03:04

Alors bien sûr, il y a des cyclones qui ravagent tout, mais une goutte d’eau, pourtant partie prenante de ces monstres marins, s’imaginerait-elle être la cause du désastre ?

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26 décembre 2025 5 26 /12 /décembre /2025 03:45

– Donc, Mam, si j’ai bien compris, le nœud du problème se trouve entre tumescence et détumescence.

– Mais oui ! Quel étudiant modèle ! Vera a dû te parler du schéma Gorman. “My fireworks. Up like a rocket, down like a stick. Mon feu d’artifice. Ça monte comme une fusée, ça retombe comme une baguette”.

– … baguette, oui, mais on est plus sur du roseau que du chêne, là, si je puis me permettre et sans vouloir vexer Bloom et ses compères.

– Tu as raison de préciser, Vera. Donc, Ulysses a d’abord été publié en feuilleton, et c’est au moment de la publication de l’épisode “Nausicaa”, en 1920, que les éditrices ont été poursuivies pour obscénité. Et ce qui a mis le feu aux poudres, sans mauvais jeu de mots, c’est ce feu d’artifice.

– Mam ! Il doit bien y avoir autre chose qu’une fusée qui monte et des gerbes de lumière qui retombent…

– Le feu d’artifice est une métaphore légèrement voilée de l’érection, la masturbation et l’éjaculation de Bloom. Gerty est assise sur un rocher et, pour voir le spectacle, elle se penche en arrière, lève un genou et dévoile ses dessous (les blancs, qu’elles préfèrent aux verts à quatre shillings onze !) et ses jambes (plus haut que jamais personne n’avait vu). Bloom voit, et elle voit qu’il voit. Elle sait ce que ce regard veut dire, ce qu’il veut et ce qu’il dit. Elle n’a pas honte et il n’a pas honte non plus.  Et puis une longue chandelle romaine monte et monte et monte. “And then a rocket sprang and bang shot blind blank and O! then the Roman candle burst and it was like a sigh of O! and everyone cried O! O! in raptures and it gushed out of it a stream of rain gold hair threads and they shed and ah! they were all greeny dewy stars falling with golden, O so lovely, O, soft, sweet, soft!”

– Ouh là, je n’ai pas tout compris, même si j’imagine bien. Ça commence avec une roquette et à la fin, c’est doux, tendre, doux. Ça se traduit ça ?

– On doit pouvoir le faire, oui, mais ce sont souvent les gestes les plus simples, les plus difficiles à exprimer, donc à traduire. “Et alors une fusée fusa et fuzz tirant à blanc pan et Oh ! alors la chandelle romaine éclata et ce fut comme un soupir de Oh ! et tout le monde cria Oh !  Oh ! en délire et il en jaillit un torrent de pluie en fils de cheveux d’or et ils ruisselaient et ah…”

– Mouais, il n’en fait pas un peu trop, là ?

– Bien sûr, c’est excessif, absurdement excessif, à tel point que l’on se demande comment certains ont pu trouver cela obscène. À moins que ce ne soit la suite qui ait choqué.

– Quel teasing, Mam ! Vas-y, envoie le bouquet final.

– Non, le final, tu l’as déjà eu. Ensuite, tout retombe, comme toujours, dans le gris, le silence et la culpabilité. “What a brute he had been! At it again? A fair unsullied soul had called to him and, wretch that he was, how had he answered? An utter cad he had been! Quelle brute il a été ! Et une fois encore ! Une âme innocente et intouchée l’avait appelé, et lui, misérable qu’il était, comment avait-il répondu ? Un parfait goujat, voilà ce qu’il avait été.”

– D’accord, il y aurait plus romantique, mais je ne vois toujours pas le drame.

– Mais la culpabilité est pour le moins furtive et la fin, sans être glorieuse est explosive et aux yeux de certains, obscène. Au moment où Gerty se lève et part, Bloom s’aperçoit qu’elle boite. Et il ajoute – c’est drôle, c’est monstrueux, c’est comique, c’est immonde, c’est compréhensible et insupportable… mais n’oublions pas que nous sommes dans ses pensées, “dehors”, Bloom est un homme affable, courtois, retenu –, il ajoute donc, heureusement que je ne le savais pas quand elle m’a fait son show. Puis il se reprend, encore que ça peut être excitant une “curiosity comme ça : une boiteuse, une nonne, une noire, une fille qui porte des lunettes ou qui louche ou va avoir ses règles…

– OK, ce n'est pas très élégant, mais je suis un peu déçu. Sur l’échelle de Richter de la perversion, je trouve qu’on est encore assez bas. Ce qui m’étonne plutôt, moi, c’est comment le gars Joyce, il ose écrire tout ça. Évidemment qu’on a tous des trucs bizarres dans la tête, mais on ne le dit pas, normalement, surtout dans un livre, lu par sa femme, par ses enfants, ses amis.

– En effet, certains écrivent des livres édifiants, avec des héros, des modèles, certains donnent des leçons. C’est fou ce que les livres sont propres. Bon. Joyce, lui, fait autre chose. Il décrit des êtres humains, humainement humains, ni anges ni démons, des êtres qui se débattent avec leur petite humanité ordinaire faite de grands rêves et de petits plaisirs, de déceptions, de promesses, de faiblesses, de tentatives, de renoncements, de justifications alambiquées et de superstitions extravagantes (si tu enfiles tes dessous à l’envers, tu feras une rencontre amoureuse, sauf si c’est un vendredi !).

– Ah ah, ça laisse six jours par semaine. Je suis bien d’accord, Nadja, on ne comprend pas grand-chose à Nausicaa si l’on n’y voit qu’un jeu malsain entre une exhibitionniste faussement naïve et un vieux voyeur vicieux. Pour moi, il n'y a là rien d’obscène ou d’immoral, mais j’y vois quand même un drame de la solitude et je me demande si Joyce ne noircit pas un peu le tableau. Dans son monde, il n’y a jamais de rencontre, l’autre est un fantasme, une illusion, c’est-à-dire non pas un toi, mais une forme de moi, une forme dégradée ou idéalisée, une forme toujours produite par moi. Il n’y a pas de rencontre, pas de toi, pas de nous chez Joyce.

– Et mettre son panty à l'envers n'y changera pas grand-chose, peut-être que tu as raison, Swann. D’ailleurs Bloom a cette pensée curieuse, “Think you’re escaping and run into yourself. Longest way round is the shortest way home. Vous pensez être en train de vous échapper et vous tombez sur vous-même. Le plus long détour est le plus court chemin vers chez soi.” Pour autant, je suis moins optimiste que toi et j’ai peur que nombre de sociologues confirmeraient Bloom, ou Joyce, sur la misère sexuelle, les ravages du sentimentalisme et le malentendu amoureux.

– Mam, je crois que je suis plutôt d’accord avec Dad, et je me demande même si toi et vous deux vous n’êtes pas la preuve que tu as tort d’être aussi négative.

– Oui, sans doute des rencontres sont-elles possibles. Disons que Gerty et Bloom sont deux êtres moyens, je veux dire humains, ils se croisent un instant et se font du bien. Il n’y a rien de condamnable au contraire. Certes, il y a un fond de malentendu : il n’est pas certain que Bloom ait envie de prendre Gerty dans ses bras protecteurs de mari viril, comme elle en rêve, et Gerty préférerait provoquer autre chose qu’une érection fugace et distante, mais, de part et d’autre le malentendu semble assumé parce que le réel ne paraît pas avoir beaucoup mieux à leur proposer. Gerty n’est pas nunuche et Bloom n’est pas abject, disons qu’ils sont tous les deux, à la fois tendres et médiocres, à la fois ridicules et respectables.

– Et toi, Vera, qu’est-ce que tu en penses ?

– Je dirai, de façon plus large, que la vie ne ressemble pas toujours à une odyssée héroïque ; Joyce n’est pas Homère et les Ulysse se font rares. Mais quand même, comme Nov, je crois aux rencontres, je ne suis pas sûre de savoir ce que c’est qu’un “nous”, mais je pense qu’on peut rencontrer quelques “tu” qui ne soient pas que des projections. Pour ça, je pense qu’il faut un mélange de disponibilité et de hasard, je veux dire de chance. Beaucoup de chance.

– En tout cas, c’est ça la force inestimable de Joyce, donner à penser plutôt que dire ce qu’il faut penser.

– Oui mais c’est épuisant. Et il est presque neuf heures. Bon quand même, Mam, comment ça se termine cet épisode ?

– On entend neuf fois le son du coucou d’une pendule.

– Quoi, c’est tout ?

– Oui, c’est tut. Cocu cocu cocu cocu…

– Ah ah, j’adore, tu ne l’as pas faite en cours, celle-là, Nadja. Juste avant le cucu, pardon le coucou, il y a un autre passage que j’aime bien. Bloom, qui a aussi sa part de romantisme, se demande si Gerty reviendra demain, il aimerait la revoir. Alors il prend un bâton pour lui laisser un message dans le sable. “I AM A… JE SUIS UN…”, mais il n’y a pas de place pour écrire la suite, en plus la marée montante effacera sûrement tout, alors il ne va pas plus loin. Je sais qu’il y a plein d’interprétations possibles et chacun peut s’amuser à terminer son message et essayer de définir Bloom en quelques mots. C’est d’ailleurs la question que se posent tous ceux qui utilisent les applis de rencontres au moment de remplir leur profil, comment me définir au mieux en quelques mots. Moi, c’est pour ça que j’aime ce genre d’écrivain, à un moment, il nous passe la main, il nous tend le stylo, et nous dit, vas-y, à ton tour d’écrire… à ton tour d’être un… whatever.

– Très intéressant, Vera. Si vous me permettez, voici mon interprétation de défenseur infatigable de la diplomatie culturelle et du nous. Deux choses. D’abord, c’est un peu une tarte à la crème, mais c’est pourtant important de le rappeler. Nous sommes irréductibles, il n’est pas d’attribut du sujet JE qui viendrait le définir définitivement, nous sommes des identités en chantier, nous sommes des IVNI, des identités vivantes non identifiables.

– Oh la belle bleue ! Pardon, Dad. Ensuite ?

– Et puis deuxième idée, qui prolonge ce que disait Vera. Je suis un… quoi ? Je suis une phrase commencée, un message inachevé. Mais l’inachèvement ne marque pas un manque, ou plutôt le manque n’est pas un défaut, il est une ouverture et surtout un appel à l’autre. Eh toi ! viens continuer ma phrase que nous écrivions un texte !

– Et bam ! J’adore ton interprétation, Dad. C’est quand même fou tout ce que vous arrivez à dire à partir d’un texte. Toutes ces questions que vous vous posez.

– Oui des questions. Le mot est beau. Une question. C’est plus qu’une énigme qui distrait, c’est moins qu’un mystère qui effraie. C’est un chemin qui nous accompagne, avec ses traces et ses horizons. Il faudrait toujours terminer une question, non par un point d’interrogation, mais par des points de suspension.

– Nadja, désolée mais le coucou, il lui arrive aussi de donner l’heure. Il est deux heures passées. Il faut qu’on y aille.

– Non ! Déjà ! Mis Queridos d’amour, j’ai dû vous épuiser. En plus, vous devez prendre la route, n’est-ce pas ?

– En fait, nous avons légèrement modifié les plans. Nous passons une deuxième nuit à Trieste, nous partirons pour Ljubljana demain matin. Je dois rencontrer le Conseiller culturel, tu sais, François de Luche, mais il n’est pas disponible avant midi, et l’après-midi, j’ai deux rendez-vous semi-professionnels, avec Ivo Svit qui travaille au centre culturel Metelkova, il voudrait monter une version “alternative” de Voyage autour de ma chambre, tu sais, c’est le dernier prix Nodier de la meilleure traduction en Slovène.

– Oh, comme c’est intéressant ! Le voyage d’un voyage. Encore une drôle d’odyssée ! Quel beau métier tu fais.

– Ensuite j’irai visiter l’institut français, ils préparent une présentation des Alexandrines de Marjan Tomsic par sa traductrice.

– Magnifique, oui Marjan est décédé il y a deux ans. J’ai rencontré sa traductrice Andrée plusieurs fois. On s’appelle demain, mon Swann, que tu me racontes.

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