La mode traduit les mythes
L’ermite réduit le monde
L’amande séduit les truites
La mode traduit les mythes
L’ermite réduit le monde
L’amande séduit les truites
Est-ce que c’était mieux avant ? À vrai dire, on s’en moque. Ce qui importe, c’est de savoir si ça sera pire après.
Est-ce que les hippopotames éternuent ?
Ce peut être long, très long, mais tout finit toujours par finir. Tout. Un déjeuner dominical, une randonnée ratée, une relation romantique, une colique néphrétique, une brillante carrière…
Et si l’on dit sentir et expérimenter l’infini, alors, c’est par distraction, bravade ou imposture.
Les implants mammaires, ça s’explique, le recollement des oreilles ou le redressement des dents, d’accord, le ventre plat et les jambes fines, OK, mais les lèvres lippues, là, je bloque. Je ne comprends pas les grosses lèvres ! Ou alors, il me manque une information. Peut-être que ça fluidifie la relation. Je veux dire la communication, enfin l’élocution. Peut-être.
– J’ai la tête qui commence à tourner, Olga, je n’ai rien mangé depuis hier soir. Tu sais, je n’ai pas l’habitude de prendre l’apéritif à dix heures du matin.
– Eh, tu vas pas t’y mettre toi aussi ! J’ai déjà un frère qui me les brise menu, ça suffit.
– C’est vrai, pardon. Dis, vous avez l’air proches tous les deux, c’est chouette. Moi, j’ai des parents géniaux, mais pas de frère.
– Ouais, la famille, bof, bof, je préfère les amis…
– Ça t’ennuie de m’expliquer un peu pour ta mère ?
– Si tu veux. Ça va te distraire. On est une famille de tarés. Enfin pour les survivants.
– Euh, tu veux dire…
– Je veux dire survivants. Pas morts, quoi. Enfin pas tués pour être précise.
– Pas tués, tu veux dire…
– Pas tués, pas assassinés, pas exécutés. Tu veux que je te le dise en serbe ou en russe ? Au fait, tu en es où de ton apprentissage du russe avec Moby ?
– En fait, j’ai abandonné. Comme on a renoncé à passer par la Russie, j’ai laissé tomber le russe. Je sais juste écrire Brest et je repère quelques lettres de l’alphabet cyrillique. Je savais aussi dire nuage, mais j’ai oublié.
– Bravo ! Grosse performance ! D’ailleurs, tu n’as rien remarqué dans le train ou à la gare ?
– Non. Genre ?
– Qu’est-ce que tu as entendu ? Comment on parle ?
– Rien de spécial. Ah si ! J’ai été étonné qu’on me réponde toujours dans un très bon anglais. J’ai l’impression que tout le monde parle couramment anglais ici, et avec un super accent.
– En effet, ça surprend toujours la première fois. Ces voleurs de voiture, gros buveurs de rakija ou proxénètes de putes low cost, eh bien ils parlent anglais, dis donc ! « Et avec un super accent ! »
– Excuse. Ce n’est pas ce que je voulais dire.
– Pas grave ! Autrement, à part l’anglais et le serbe, rien de spécial ?
– Non, vas-y, je ne vois pas où tu veux en venir.
– Le russe. Tu n’as pas entendu tous ces gens qui parlent le russe.
– Non. Et c’est très différent du serbe ?
– Bien sûr ! Et ce n’est pas que la langue qui fait la différence. Peut-être qu’on est des Slaves, peut-être qu’il y a des racines communes, mais je peux te dire qu’on ne se comprend pas. Dans tous les sens du terme. Je vais t’expliquer un truc. Tu connais la situation en Russie. L’invasion de l’Ukraine, Poutine, les soldats russes qui se font dégommer… Bref, les jeunes Russes, surtout ceux de Moscou et de Saint-Pétersbourg, qu’est-ce qu’ils font ? Ils se tirent. Et où ils vont ? En Serbie. Pourquoi ? Pour plein de raisons. Parce que c’est pas loin, parce qu’ils n’ont pas besoin de visas et parce que la russophobie ne nous a pas encore gagnés. Pas encore.
– Mais tu ne m’as pas dit que Vucic était un grand ami de Macron ? On dit souvent que les ennemis de tes amis sont tes ennemis, non ?
– Pas sûr. En tout cas, pas pour Vucic. Lui, il fait ami-ami avec tout le monde. Poutine, Macron, Trump, MBZ, Xi. Tout le monde. Sauf ses voisins ! Le Kosovo, l’Albanie, la Croatie… Toujours cette histoire de l’ex-Yougoslavie. Ça passe pas, mais tu connais. Donc, si tu te balades à Belgrade ou à Novi Sad, eh bien tu entends du russe presque autant que du serbe. Voilà, les jeunes Popov n’ont pas du tout envie d’aller se faire canarder dans une guerre qui ne les intéresse pas.
– En un sens, ça se comprend.
– Évidemment ! Sauf que quoi ? Sauf qu’ils n’ont pas le même niveau de vie que nous. Ici, le salaire moyen, c’est un peu plus de mille euros. Les Popov eux, ils gagnent le double ou le triple. Ils travaillent tous dans le marketing digital ou la conception d’applis, comme ton copain Sam. Donc, première conséquence, je t’ai déjà expliqué, c’est la gentrification.
– Oui, les prix des logements augmentent et les locaux doivent partir.
– Bravo ! Dans certains quartiers, les loyers ont doublé. Dommage pour les étudiants et les ouvriers. Tant mieux pour les enculés de profiteurs de guerre.
– Doublé, tu es sûre ?
– Oui doublé. Fois deux. Qu’est-ce que tu en sais toi qui pètes dans la soie et bouffes dans la porcelaine. Hein ? Tu connais Mirijevo, Miljakovac ? Non. Et Gospodar Jovanova ? Non plus. Tu connais Grbavica ? Non. Alors ferme-la et arrête me prendre pour une brèle. Le problème, c’est que ça s’arrête pas là. Eux aussi, ils nous prennent pour des demeurés, disons des ploucs qui seraient restés à l’âge soviétique. Alors qu’est-ce qu’ils font, à ton avis ? Ils recréent leur univers « tendance » : des cafés branchés, des jardins d’enfants russophones, des épiceries bio, des salons de beauté et des ongleries – très important, les ongleries –, des restaurants végans, des espaces de coworking – ouh là là, essentiel, les espaces de coworking ! Bref tout ce qu’un couillon de Serbe ne peut pas se payer. Donc c’est de la ségrégation inversée. Les Rouges, devenus Verts, nous chassent gentiment de chez nous. Et ils font ça en russe, bien sûr, parce que tu n’en as pas un qui se donne la peine d’apprendre le serbe.
– J’ai toujours l’impression que tu exagères un peu Olga, non ?
– Quoi ! Mais qu’est-ce que tu en sais, petit trou-du-cul !
– Mais je sais aussi que tu as raison sur le fond. En tout cas, ça fait toujours réfléchir ce que tu dis. Autrement, tu avais commencé à me parler de ta famille et des disparus. Tu crois que ça a un lien avec le truc de Diogène, pour ta mère ?
– Ça, il faut demander à Emil. Lui, il adore expliquer en reliant les événements. Moi, je vois que des faits séparés et j’essaie de vivre avec. En un sens, il a raison. On est tous tarés chez nous, mais il oublie de dire que ça vaut pour lui aussi. Sur sa carte de visite, il y a écrit, Médecins sans frontières superviseur logisticien. Putain, ça claque ! En fait, il adore aller sur le terrain le premier. Officiellement, c’est pour évaluer les besoins et organiser les opérations, mais en réalité, il est fasciné par les catastrophes, les guerres, les tremblements de terre, les épidémies, les attentats… il prend tout.
– Bon, mais ça ne fait pas de lui un taré quand même.
– Qu’est-ce que tu en sais, petit malin ! Tu veux m’apprendre qui est mon frère ? Tu penses que je suis débile en plus d’être folle. Argh ! Quelquefois j’ai envie de te taper dessus ! Attention, je n’ai pas dit qu’il était mauvais, Emil. Il fait exactement ce pour quoi il est payé. Et il est redoutablement efficace. Compte-rendu factuel de la situation, chiffrage rigoureux, tableaux Excel, photos à l’appui. Pas d’émotions et surtout, surtout, pas de jugements. On ne juge pas. Jamais. C’est là où ça passe pas avec moi. Ils soignent tous les blessés, les victimes comme les bourreaux. Sans frontières, ça veut dire sans contexte, tu comprends ! Pour les catastrophes naturelles, OK, mais pour les guerres, c’est pareil. Un corps blessé, c’est un corps blessé. On est neutres. Absolument neutres. Définitivement neutres. Ça a quelque chose de la performance, leur truc, du défi à relever, mais on ne cherche pas à comprendre les causes. Un corps éclaté en quatre morceaux, on va le réparer. Un peuple déchiré en deux fronts, c’est pas notre problème.
– Je comprends bien ton point de vue Olga, je comprends aussi le point de vue d’Emil. Dans l’urgence, c’est presque impossible de bien comprendre les conflits. La politique, c’est un autre métier.
– Bordel de merde ! Ne dis pas de gros mots, putain ! « Politique » ! Tu as dit politique ! et pourquoi pas géopolitique ! Ah, ah, ah, je rigole, tu vas les rendre malades, ces Suisses du bistouri. Il va falloir trouver des docteurs pour soigner les docteurs. Non, non, non, on ne fait pas de politique à MSF. Mais c’est n’importe quoi !
– En fait, je ne vois pas vraiment le problème.
– Mais tout est politique, Nov. Une Philippine de treize ans qui se prostitue pour aider ses parents à survivre, c’est politique ; un jeune carioca qui tue pour protéger son territoire de deal, c’est politique ; la pratique des « toilettes volantes » à Kibera ou Dharavi, c’est politique. Et ceux qui ne comprennent pas, ce sont des menteurs ou des tarés.
– Alors je dois être moi aussi un peu taré, parce que je ne fais pas de politique. Enfin, je devrais dire, je ne faisais pas, parce que depuis que je rencontre des gens comme toi, je m’y intéresse de plus en plus. Tu as une pédagogie un peu spéciale, mais je crois que je progresse.
– Ah, ah, mon Doudou, tu me fais rire ! C’est toi, le médecin. Tu me fais du bien. Et tu es comme Emil, tu soignes tout le monde, même les vieilles sorcières tarées comme moi. Évidemment, moi aussi, je suis tarée, complètement tarée. C’est juste que je ne veux pas entendre mon frère le dire et jamais je ne le reconnaîtrai devant lui. Mais il a raison.
– Je pense qu’Emil ne dit jamais taré.
– Mais non, bien sûr que non. Il dit bipolaire. Et même, quand il a le temps, il dit personne souffrant de bipolarité ! Mais dire ou ne pas dire taré, c’est encore politique. Et moi, je dis taré. Et on est tous tarés, Emil et moi. Remarque, le terrain familial était fertile. Pourtant, on est partis. Ça n’a pas suffi. Ou bien on est partis trop tard. Mon père était un titiste convaincu et un militaire engagé, comme quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes de sa génération. On ne va pas le blâmer. Ma mère était très fière de lui. Très fière aussi de son petit dernier, Milo, qui compensait brillamment les déviances de ses deux aînés par un patriotisme exemplaire. Sauf que Milo est devenu un nationaliste radical et un facho de première. Très à l’aise avec l’idée de nettoyage ethnique, le petit frère. Et grand fan de Mladic et de sa Serbie pure. Ce salop de Ratko a quand même été condamné pour crimes contre l’humanité. Tu sais ça, hein ?
– Oui, le boucher des Balkans, mon père m’a expliqué. Et pour Vukovar aussi. Excuse, Olga, tu as dit « était » ?
– Oui. Mon père et mon frère ont tout donné pour leurs idées et pour leur idéologie de merde. En remerciement, la nation leur a tout pris. Alors bien sûr, ma mère ne s’en est jamais remise. Elle avait deux Serbes purs, son mari et son fils préféré. Elle les a enterrés de ses propres mains. Elle avait aussi deux traitres, cosmopolites, homosexuel (ça c’est pour Emil), pacifistes et europhiles (enfin, de moins en moins…). Eux, ils sont encore là.
– C’est triste pour elle, mais je crois que je ne n’aurais pas pu fréquenter Milo. Et pour sa maladie de Diogène, tu crois que c’est lié ?
– Ça c’est Emil qui t’expliquerait. Pour lui, elle est traumatisée par l’absence de ceux qu’elle aimait alors elle entasse et entasse pour combler le manque. Sans jamais y arriver. Elle monte des tours de revues ou de vêtements et des murs d’assiettes sales. De plus en plus haut. C’est du « radovi u toku, construction in progress », comme on lit partout sur les panneaux, au Waterfront. Un autre foutage de gueule, ça, mais je t’ai déjà expliqué. Sauf que chez ma mère, les Émiratis ne sont pas passés. C’est vieux, ça pue et ça s’effondre régulièrement. On s’arrange seulement pour libérer un passage vers les toilettes et la porte d’entrée. C’est l’ironie du sort, nous deux avec Emil, on est les absents qui sont toujours là, on part mais on revient toujours, et mon père et Milo, eux, ce sont les présents jamais là, ils sont partis et ne reviendront plus. Bon, ça tient quand même la route l’explication du frangin.
– Oui mais elle est terrible, cette histoire et tellement triste.
– Évidemment. Tu sais, j’ai des fois des mots durs, comme tu dis, mais ça me rend triste aussi de voir ma mère comme ça. Emil, il va la voir souvent, il lui parle, il en profite pour jeter une ou deux brouettes et élargir un passage, mais on a l’impression qu’il n’est pas affecté. Moi, ça me rend triste comme tu dis et quand j’y vais, je dois vraiment prendre sur moi pour ne pas l’engueuler. Une fois, je lui ai construit une sorte d’espace zen dans son arrière-cour. C’était mignon. Quelques galets, du sable, un petit passage en bois et beaucoup, beaucoup, beaucoup de vide, tu me connais. Quand je suis repassée l’année suivante, c’était devenu une décharge. Oui, c’est le mot, une décharge. Des merdes. Plein de merdes. Une montagne de merdes.
Au moment de prendre la photo, certains zooment pour voir mieux, d’autres dézooment pour voir plus. Évidemment, cela dénote des idiosyncrasies très différentes. Oui mais quelles idiosyncrasies ?
Je visite un musée très ennuyeux. S’alignent interminablement des vitrines d’assiettes de valeur, de bracelets brillants, de vêtements de soie et d’épées décorées et, pour terminer de nous assommer, des textes mal éclairés s’enchaînent sur l’histoire, la sociologie ou la géographie de la chose.
Soudain, au bout d’un couloir, je découvre une dernière vitrine avec deux mannequins disproportionnés, un petit chat (ou peut-être un chiot, j’hésite) et une mauvaise imitation de cheminée. Je suis comme soulagé et me réjouis de ce retour au réalisme ; je me dis alors, moi l’intello du dimanche, qu’une planète sans humains serait bien ennuyeuse.
Le grand Toni V. vient de gagner le concours du plus gros mangeur de hot-dogs. Avec tristesse, j’apprends qu’il trempe ses hot-dogs dans l’eau pour faciliter l’ingestion. Pour moi, c’est de la triche !
Dans son style, l’immense Antoine V. vient de battre le record du nombre de livres publiés en même temps. Je me demande dans quoi il trempe sa plume pour faciliter l’écriture.
– Et mon lemme, tu l’aimes mon lemme ?
– Et mes fèces, tu les aimes mes fèces ?
– First time here ?
– Vous savez, il ne parle pas encore, dit le jeune papa à la sage-femme (elle faisait aussi taxi pour arrondir ses fins de mois.)
[Nov continue son périple, accompagné de Nubecito, sans doute, qu’il doit raccompagner chez lui à Oahu. Après avoir traversé le Mexique, l’Atlantique, la France, l’Italie, la Slovénie, la Croatie, le voilà à Belgrade d’où il doit rejoindre Novi Sad pour retrouver Emil, le frère d’Olga. Il est accompagné aussi de son livre de voyage, Moby-Dick, qu’il commente librement sur son carnet.]
Belgrade, IN hotel, vendredi, 4h20
Le sommeil me méprise outrageusement, en même temps, je ne pense pas que l’écran soit le meilleur somnifère. Allez, un peu de navigation livresque. Chapitre 52, « L’albatros ». Au large du Cap, le Pequod croise un autre baleinier, ce qui donne lieu à une description hallucinante tant du navire que de son équipage : « Le foulon des vagues l’avait blanchi comme le squelette d’un morse échoué. De longues traînées de rouille… » (Je ne peux pas tout citer malheureusement, je risque la tendinite du clavier…) et puis : « Ses hommes de vigie aux longues barbes, perchés dans ses trois mâts, offraient une étrange vision. Ils semblaient enveloppés de peaux de bêtes tant étaient déchirés et rapiécés leurs vêtements… » Deux petits événements innocents sont également notés. 1. Interrogé sur la présence éventuelle d’un cachalot blanc, le capitaine de l’autre navire laisse maladroitement tomber à la mer son porte-voix. 2. Quand les deux sillages se croisent, les petits poissons qui accompagnaient le Pequod l’abandonnent pour aller suivre l’autre bateau. Ces deux signes normalement insignifiants deviennent de mauvais présages. J’aime bien l’explication, en plus, je pense qu’elle est vraie : « le monomaniaque charge d’un sens fantastique la moindre vétille. » Je me demande s’il n’est pas un peu parano, en plus du reste, « le vieux fou » d’Achab, comme écrit Melville ? Je dois demander à Emil si c’est pareil chez les bipolaires, s’ils pensent aussi, quand ils sont en crise, que le monde entier s’est ligué pour leur nuire ? Chapitre 53, « La gamme ». Nouvelle digression (très chi… !) sur la comparaison des différents usages en cours quand des navires se croisent, baleiniers, navires de commerce, de guerre, négriers, pirates. Donc « la gamme », c’est quand…
*****
Évidemment, ce qui devait arriver est arrivé. Vers 5 heures, je me suis écroulé, j’ai retrouvé mon livre par terre – une nouvelle habitude ! Je me suis réveillé en catastrophe à 8h20. Juste le temps de faire mon sac et de sauter dans un CarGo (info pour ceux qui auraient un nuage à raccompagner et devraient passer par la Serbie : CarGo est une appli 100% serbe. Efficace et conviviale, mais pas la copine des taxis traditionnels. Rien à envier à Uber) qui m’a déposé à la gare à 8h50 pour prendre le train de 9h. Moi qui aime prendre mon temps, c’est raté. Pas de douche, pas de cappuccino et je ne rêve que d’une chose, dormir. Allez, 43 minutes à tenir, je prendrai un petit déjeuner à Novi Sad avec Emil.
*****
– Nov ! Nov ! Là !
– Olga ! Ça alors, je pensais que tu… j’attendais ton frère… il m’a écrit ce matin que…
– D’abord, bonjour !
– Oui pardon. Bonjour, excuse-moi… je suis content de te revoir en forme.
– Oui, j’ai eu un passage à vide, ça va mieux. J’avais toujours un peu de mal chaque fois que je rentrais en Serbie, mais cette fois, il a été particulièrement violent le retour au pays. Je ne m’attendais pas à être accueillie comme une prophète, mais pas non plus comme une dérangée qui dérange. Je suis une fausse étrangère et une vraie traître, tu vois ce que je veux dire. En fait, je m’en fous. Tout le monde me cherche des poux mais je m’en fous. Que des nazes ! Pas grave, j’ai des projets pour repartir, je vais t’en parler. Plus de place pour moi, ici. Comme dans la maison de ma mère. Je t’ai raconté, je crois. Syndrome de Diogène.
– Oui, tu m’avais dit. Elle entasse des objets inutiles.
– Elle entasse, elle empile, elle remplit, elle gave, elle bourre…, c’est plein.
– C’est drôle, toi qui attaches tellement d’importance aux espaces vides.
– Ah, mon Doudou, tu te souviens de ça. Ça tombe bien parce que je pense que mon projet à Gaza va t’intéresser. En attendant que je t’explique, viens, on va attendre Emil à Rakovac, c’est un peu à l’extérieur de la ville. Emil t’a expliqué ?
– Euh, tu veux dire pour la manif ?
– Oui. Ça se durcit et ça serait dangereux qu’on suive le cortège principal. Surtout pour toi. Il y aura la Policija, bien sûr, mais aussi des agents de la BIA, tu sais, ceux qui infiltrent les manifestations. Et Emil et moi, on est repérés depuis longtemps, tu penses bien. Donc on va suivre de loin, mieux vaut que tu te tiennes à distance. Autre chose, Emil a dû te prévenir, tu dois éteindre ton téléphone pour ne pas te faire tracker. Ne t’inquiète pas, Emil nous rejoint dans moins d’une heure.
– Ah bon ! Je ne pensais pas que la situation était aussi dégradée. Tu es sûre qu’Emil saura nous retrouver.
– Quoi ! Tu n’as pas confiance. Tu penses que je suis folle ou quoi ! Merde ! Éteins ton téléphone, je te dis. Oh ! pardon, mon tout petit, je m’emporte. Donc, voilà pour notre projet. Tu as vu dans quel état ils ont mis Gaza. C’est dégueulasse ! Je voulais partir avec Rafah pour aider un peu à remettre de la couleur et de la vie, mais cette petite pute de Libanaise m’a lâchée. Tu comprends, elle parle, elle parle, mais quand il s’agit d’agir, il n’y a plus personne. J’ai donc pensé à toi pour la remplacer, en plus, comme on s’entend vraiment bien, tu vois ce que je veux dire, ça sera facile.
– Mais Olga… de quoi tu me parles ? Je ne suis pas architecte, je dois finir mon voyage avec Nubecito et ensuite, je veux rentrer à Mexico et retrouver mes parents, Vera et Tiago. J'ai vingt-quatre ans. Olga, ce n’est pas contre toi, mais…
– Non mais tu vas pas nous lâcher avec tes conneries de nuage. J’aurais préféré que tu sois d’accord, mais ça ne change rien, tu viendras quand même. Pardon, je m’énerve encore… Écoute Bébé, les choses sont pourtant claires. Il faut qu’on parte, ici, on est en terrain hostile, tout le monde me cherche des noises. Le directeur de l’école d’architecture a annulé mon séminaire sur la réhabilitation de l’habitat insalubre. Il m’a dit, on verra pour l’année prochaine, mais cette année, il y a une urgence, c’est le cours sur la revalorisation des friches industrielles. Tu comprends ?
– Pas exactement. Attends, excuse, je dois aller faire pipi. Je reviens tout de suite.
– OK, je prépare le pique-nique. J’ai une bouteille de Smederevka et une bouteille d’eau gazeuse, je vais nous faire un špricer, c’est notre spritz à nous. Et ne me dis pas qu’il est trop tôt !
– D’accord, avec plaisir.
*****
– Allo, Emil !
– Nov ! Enfin ! Mais qu’est-ce que tu fous ? Tu es où ? Ça fait plus de trente minutes que j’essaie de t’appeler. Tu as raté ton train ?
– Écoute, ça ne va pas du tout. Je suis avec Olga, elle parle de partir avec moi à Gaza. Elle me fait un peu peur. Je ne sais pas ce que je dois faire.
– Avec Olga ! Mais non, ce n’est pas possible, je l’ai déposée ce matin à la clinique. Où êtes-vous ?
– Je ne sais pas exactement, elle a parlé de Radovak ou un truc comme ça. On est au bord d’une rivière, je t’envoie ma localisation. Fais quelque chose, elle s’énerve dès qu’elle est contrariée. Elle a préparé un pique-nique.
– OK, je vois où vous êtes. Je suis là dans moins de trente minutes. Retourne la voir et laisse-la parler. Ne la contredis pas et ne la laisse pas seule. Essaie de limiter l’alcool et attention aux couteaux. Ne t’inquiète pas, je suis déjà en route.
– Merci, j’y retourne, j’éteins mon téléphone.
*****
– Ah te voilà enfin ! Mais tu as déjà des problèmes de prostate ou quoi ! Deux heures pour pisser. Tu as intérêt à ne pas me la faire à l’envers. Donne-moi ton téléphone.
– Tiens ! Je l’ai éteint.
– OK. C’est important. Je t’explique, ils repèrent les numéros étrangers, ils les localisent, ensuite, ils s’arrangent pour démarrer de fausses bagarres et ils arrêtent les « espions ». Classique. Tu comprends ? Après, Vucic peut dire que ces mouvements ne sont ni citoyens ni spontanés, qu’ils sont organisés par des terroristes et des agents de l’étranger. Tiens, goûte-moi ça !
– Hum, délicieux, je vais rajouter un peu d’eau quand même. Tu n’as pas fini ton histoire à la fac d’architecture.
– Tu es sûr de vouloir parler de ça, mon Canard ! Je pensais qu’on pouvait aussi faire un petit câlin. Tu n’as pas envie ?
– Je vais reprendre un peu de ton cocktail, j’aime beaucoup. J’aime bien aussi quand tu m’expliques des trucs en archi. C’est quoi les friches industrielles ?
– Ah ah, oui, j’oubliais que tu as un gros cerveau, pour le reste, je ne sais pas comment tu es doté, on verra tout à l’heure… Donc, cet enculé de directeur veut remplacer mon séminaire par celui d’un jeune con qui travaille à l’agence à qui on doit le Waterfront à Belgrade. Tu connais ?
– Non.
– Donc la revalorisation de friches industrielles, c’est une spécialité chez nous, ça veut dire, corruption, gentrification, marchandisation et révisionnisme. Tu suis ?
– Non, pas du tout.
– C’est pourtant clair et efficace. Ils font ça aussi en Albanie. Tu vires les pauvres, souvent des Serbes, tu détruis les restes d’usines et de maisons anciennes, tu reconstruis du super-luxueux pour richards, souvent des étrangers. C’est clinquant, c’est brillant, c’est propre et c’est inabordable. En passant tu gommes les traces de l’histoire des petites gens. Évidemment, tu n’oublies pas de construire des temples de la modernité, les shopping malls. Attention, rien à voir avec vos grandes surfaces pourries où vous vendez aux prolos du poison en promo. Et last but not least, en attribuant les marchés, tu penses à t’en mettre plein les poches.
– Mais vous laissez faire !
– Quoi ! Et toi, tu fais quoi, petit merdeux ? Pourquoi tu crois qu’on est dans la rue toutes les semaines, tu penses qu’on aime se faire gazer, tu crois qu’on aime écouter le chant des canons à bruit ! Qui est-ce qui va aller à la Bottega du Waterfront pour boire un café à cinq cents dinars et un verre de blanc à cinq mille. Allez, dis-moi… Tu crois que c’est moi ? Bottega mon cul ! On parle espagnol maintenant en Serbie ! Et avec l’accent qatari ?
– Tu sais, pour le moment, je ne connais que la gare de Belgrade, d’ailleurs, je vais devenir spécialiste en gare des Balkans, je n’ai vu que ça aussi à Zagreb. Je crois que je comprends ce que tu dis et je suis complètement d’accord avec toi. J’aime bien que tu m’expliques ce qu’on ne lit jamais dans les guides. J’admire vraiment ton engagement, Olga, parfois tes mots sont un peu durs, mais je suis de ton côté.
– Oh mon Bébé, tu es trop chou et moi je suis une vilaine sorcière, j’oublie toujours que tu es encore tout petit. Viens dans les bras de maman. Pose ta tête sur sa grosse poitrine…
Un soir, à Rome, ou peut-être à Tokyo, un garçon a retourné son téléphone et s’est pris en photo. Personne n’avait jamais fait ça avant lui. Personne. Jamais. C’est abyssal ! Il n’est pas impossible qu’à la même seconde, à San Francisco ou Séoul, une fille ait eu le même geste. Pour la première fois, ils prenaient un selfie. Il est probable qu’ils ne se doutaient pas de la radicalité de leur acte, ils se doutaient encore moins que quelques années plus tard, des centaines de millions d’individus, peut-être des milliards, répéteraient, tous les jours, partout, ce même geste. C’est abyssal ! Il faudra prendre le temps d’analyser cette révolution sociologique, que dis-je, cette mutation anthropologique. C’est abyssal !
Tentative de succion, tentation du suicide
Sensation invalide, vibration sensitive
Décisive invasion, décision impavide
Invention sémiocide, rédaction permissive
– Quoi, une chambre pour toi ! C’est ça ton rêve ! Mais quel manque d’ambition. Et le Kamtchatka, Wallis et Futuna, le Machu Picchu, le lac Titicaca, les îles Kerguelen, Yokohama…
– Eh, bonjour ! Je vous reconnais, vous êtes Alban Calpétard.
(Le besoin de reconnaissance est fondamental, Hegel avait raison. Disons qu’il était sur la bonne voie, il aurait dû continuer jusqu’au désir de plaire.)
– En effet, merci. Et sinon, je vous plais ?
Écrire, voilà bien une chose insignifiante. Certains sauvent des vies, d’autres font pousser du blé, d’autres encore éteignent des incendies ou fabriquent des climatiseurs.
J’ai toujours un peu de mal à faire confiance à quelqu'un qui ne m’accueille pas avec une bonne blague idiote.
C’est bien les stages en entreprise pour les collégiens ? Je les proposerais bien aux “roros” (romanciers et romancières romantiques) tourmentés qui ignorent tout de la faim, la fatigue, la honte, la violence, la haine, la vermine et se plaignent pourtant de la terrible difficulté de vivre.
Il est plus sain de rire que de frire, mais n’est-il pas moins vain de boire que de croire ?
A loukoum of one’s own.
Ah, les vacances ! Ce temps libre et sain pour retrouver l’essentiel noyé dans les contraintes de nos vies insensées. Ce temps essentiel pour redevenir libres et sains. Chips et rosé essentiels, quiz de jingles essentiels, querelles familiales essentielles, ping et tongs essentiels, embouteillages et coups de soleil essentiels…
A vroom of one’s own.
Il faut reconnaître que c’est assez bien fait. Imaginez que le moineau barrisse ou que le chacal roucoule, que le gorille croasse ou que la bernique rugisse. Oui, décidément, c’est assez bien fait.
Enfin, sauf pour cette injure abjecte faite à l’Espagne, cette attaque sournoise contre le cinéma populaire, ce blasphème insupportable. Mais qui a pu laisser passer ça ? Je parle bien sûr de ce cri monstrueux, pervers et belliqueux, cet odieux “léon” lâché par le paon mâle - par ailleurs l’une des merveilles de la nature.
Quelle honte ! Et le plus souvent, devant des jeunes filles.