Nov appela. Nadja et Swann répondaient.
– Mam, j’ai vu que tu avais essayé d’appeler. Je n’ai pas répondu, j’étais dans le bus. Il se peut aussi que je dormais. Salut Dad.
– Bonjour mes amours ! Oh, s’il te plait, ma star de l’Est, mets la vidéo, je veux être sûr que c’est bien toi et qu’une intelligence artificielle n’a pas pris le contrôle de ta personne et de ton téléphone. Tu dois être épuisé et affamé.
– Voilà. C’est bien moi. Tout va bien, Mam, regarde, je n’ai pas encore les joues creuses même si je suis passé des restaurants gastronomiques avec Dad aux en-cas du resto de la gare. Je suis à Belgrade où je vais passer la nuit, demain je rejoindrai Olga et son frère à Novi Sad. Et toi Dad, toujours à Budapest ? Raconte un peu.
– Bonjour vous deux, oui, oui, toujours à Budapest, et vous tombez bien, je fais une pause à l’hôtel, je repars tout à l’heure. Je sors d’une rencontre passionnante avec les responsables de l’Institut français, ils sont jeunes et dynamiques et tous les acteurs hongrois que j’ai pu rencontrer sont incroyablement européens. C’en est presque décevant tant ils nous ressemblent. Nul besoin d’être grand clerc pour annoncer qu’ils ont choisi l’Ouest. D’ailleurs, je ne sais pas si ça a encore du sens de parler d’Europe de l’Est, géographiquement, oui, mais culturellement, géopolitiquement et surtout idéologiquement, j’en doute.
– Tu as raison, Swann, les fleuves et les montagnes ne bougent jamais, les frontières se déplacent un peu parfois, ce sont les esprits et les espoirs qui se métamorphosent en profondeur. Sauf peut-être dans ma belle Russie qui contredit la géographie et dérive toujours plus vers l’Orient, la haine et le mensonge. Pendant que Budapest passe à l’Ouest, Moscou rêve de Pyongyang. J’espère que ce n’est qu’un chapitre et qu’un courant généreux et vigoureux nous la ramènera. Budapest ferait une belle capitale de l’Europe, non ?
– Oui, capitale des États-Unis d’Europe, quelle belle idée ! Un jour peut-être. Nous n’y sommes pas encore, mais, paradoxalement, si les ennemis de l’Europe, à l’Est comme à l’Ouest, continuent de s’acharner contre elle, cela pourrait venir plus vite que prévu. Budapest est une ville extraordinaire, je n’aurai malheureusement pas le temps de découvrir une Hongrie moins urbaine, mais le Hongrois des villes m’a séduit.
– C’est drôle, moi j’ai rencontré un Hongrois des champs dans le bus. Laszlo, il s’appelait. Enfin un Franco-hongrois… disons un ex-Franco-hongrois, mais ce serait un peu long à expliquer. Mam, il m’a parlé d’un écrivain qui s’appelle aussi Laszlo, je ne suis pas sûr qu’il soit très connu en France.
– Tu veux dire Laszlo Krasznahorkai ?
– Exactement…
– Mon Nov, c’est le dernier prix Nobel de littérature. Quel génie ! Un virtuose de la mélancolie loufoque. Je ne sais si l’Europe de l’Est a disparu, mais la littérature de l’Est est bien vivante. Comme ils sont délicatement grinçants, comme ils illuminent la décadence. Bien sûr, Krasznahorkai est immensément connu, d’ailleurs j’ai plusieurs fois rencontré sa traductrice, Joëlle Dufeuilly. Une plume brillante et malicieuse, et grinçante quand il faut.
– Le traducteur est encore une femme. Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que deux traducteurs sur trois sont des traductrices.
– Tu peux dire quatre sur cinq. Il faut savoir séjourner dans l’ombre et le silence pour traduire et ce n’est pas une aptitude très masculine, et c’est sans parler de statut social et de conditions économiques, mais ne généralisons pas, nous avons aussi d’excellents traducteurs et de grandes écrivaines.
– Je dois confesser que je suis un peu passé à côté de lui. Chérie, qu’est-ce que tu nous conseillerais de lire ?
– Commencez par son délicieux Petits travaux pour un palais, c’est…
– … l’histoire d’un bibliothécaire fou qui déteste les lecteurs et veut transformer la bibliothèque en un palais inaccessible d’où les livres ne sortiraient jamais, un lieu pur et sacré où les livres ne seraient pas lus et resteraient intacts.
– Tout à fait, Nov. En effet, les livres resteraient à jamais intouchés. Ni maltraités ni mal interprétés. Tu as aimé ?
– Je ne l’ai pas lu, c’est Laszlo qui m’a raconté l’histoire, j’ai trouvé ça complètement braque, mais ça doit être bien, si tu le conseilles.
– Et puis, passez ensuite à l’un de ses chefs-d’œuvre, la Mélancolie de la résistance. Swann, tu aimeras beaucoup, c’est une poétique de la catastrophe, c’est évidemment, très Europe de l’Est. Pour revenir à ton sujet, je dirais que c’est une esthétisation du chaos en butte à l’irréalisme politique.
– Ma chérie, je ne suis pas sûr de te suivre, mais j’adore la formule ! Je vais voir si je peux trouver le livre en français.
– Nov, c’est aussi un livre pour toi. Il est un peu plus long que les Petits travaux, mais l’un des personnages principaux est une baleine. Alors qu’on se demande si la fin du monde arrive, alors que la situation semble désespérée, un cirque arrive avec comme seule attraction un énorme cadavre de baleine, sans que l’on sache si c’est un signe ou si cela vient s’ajouter à la liste interminable d’événements absurdes. C’est absurde et terrifiant, puisqu’il les forains sont escortés par une armée de vandales hypnotisés qui pourraient peut-être saccager la ville.
– Excellent ! On dirait une histoire de zombies. Au fait, vous pourriez m’expliquer simplement ce que ça veut dire réalisme politique.
– Oh, quelle jolie question ! Je suis très impatiente d’entendre mon bel idéaliste de mari répondre. Je serais tentée de dire que le réalisme politique est la religion de l’ordre, un ordre sacralisé et prioritaire. D’ailleurs, à la fin du livre, un certain ordre est rétabli, la caravane est chassée du pays, les complices des forains sont emprisonnés et les forains sont accusés de travailler pour le compte de services secrets étrangers, mais je ne dis pas tout.
– Intéressant. Pour le réalisme politique, je peux essayer de donner mon avis, oui. Disons… ah non, ce sera pour plus tard. Appel de l’ambassade, je dois y aller. Merci d’exister, vous deux.
– Ça roule. Moi je vais essayer de dormir un peu. Kissous Mam…
*****
Belgrade, IN hotel, jeudi, tard dans la nuit
Impossible de fermer l’œil, j’ai dû beaucoup dormir dans le bus. Remarque, j’étais bien dans mon rêve avec… zut, j’ai déjà oublié son nom, la vieille femme aux bottes de jardinage. Jules avait raison, j’aurais dû l’écrire. Je pense à Olga aussi. Bipolaire ? Je vais regarder sur Wikipédia. « Trouble de l'humeur caractérisé par une succession d'épisodes maniaques et d'épisodes dépressifs. » D’accord ! Donc, épisode dépressif quand elle était enfermée dans sa cabine sur le Françoise-Sagan et épisode maniaque – quel nom terrible ! – quand elle m’a écrit sa lettre d’injures. Bon, je dois me tromper, mais ça ne m’a pas l’air extrêmement grave jusque-là, en tout cas, ça ne mérite pas d’être interné de force et attaché à son lit. En même temps, si Emil est inquiet, il doit avoir ses raisons.
Allez, je vais lire un peu, ça va peut-être faire venir le sommeil. Chapitre 43, “Écoutez !”. Bon, là, l’auteur veut nous prévenir que quelqu’un est caché quelque part dans le bateau. Il va falloir attendre pour comprendre. Chapitre 44, “La carte”. Très, très intéressant. Le titre évoque les cartes marines qu’Achab consulte, mais pas seulement pour tracer sa route, surtout pour essayer de deviner celle de MB et prévoir le moment où, de façon probable ou quasi-certaine, ces deux routes se croiseront. En fait, le chapitre porte surtout – encore une coïncidence ! – sur la “folie” du capitaine. Melville n’est pas psychiatre, il parle de folie. Emil n’aime pas ce mot et je le comprends. Je me demande si Achab souffre aussi de bipolarité. Si j’en crois Wikipédia, il coche pas mal de cases. « Sa folie prenait un galop effréné jusqu’à ce que la lassitude lui vienne et que défaille sa pensée ! », là on a bien les deux épisodes. Les épisodes de dépression, je pense que c’est surtout à terre qu’il les avait, sur le bateau, ce qui est décrit, c’est son hyperactivité, la diminution du sommeil, l’estime de soi démesurée, et puis, évidemment, les comportements à risque… ça, j’ai bien peur que ça arrive bientôt. On parle aussi d’automutilation, est-ce qu’on n’y est pas là : « Il dort les poings serrés et s’éveille les clous sanglants de ses ongles transperçant ses paumes » ? Il y a encore ce paragraphe terrifiant, « l’esprit torturé qui brillait dans ses yeux et semblait être Achab, n’était en fait qu’une forme vide, une apparition vague et somnambulique, un néant en soi. Que Dieu te vienne en aide, vieil homme, car tes pensées ont engendré un étranger en toi ». Je me demande ce qui a pu inspirer Melville dans ces descriptions. Est-ce qu’il avait ce genre de malades dans son entourage ? est-ce qu’il avait lu ça dans des livres de médecine ? est-ce qu’il a inventé purement et simplement ? ou est-ce qu’il était… ?
Chapitre 45, “Témoignages”. Alors là, je sais que je vais choquer certains et certaines, mais pour moi, c’est vraiment le genre de chapitre dont on aurait pu se passer. Tout retombe, c’est nul ! On quitte le Pequod, on oublie Achab et on se fait assommer par des pages de références à d’autres bateaux et d’autres baleines. Quand on a déjà écrit trois-cents pages et qu’on va en écrire encore deux-cents, on évite les digressions bavardes. C’est l’avis d’un lecteur déjà fatigué, qui ne voit plus depuis longtemps le port de départ et qui est loin de distinguer le port d’arrivée… qu’il n’atteindra peut-être jamais.
Chapitre 46, “Conjectures”. Retour à l’analyse psychologique du capitaine Achab. C’est court et monstrueux et ça explique bien ce qu’il se passe. « Pour arriver à ses fins, Achab avait besoin d’instruments ; et de tous les instruments les hommes sont les plus exposés à se détériorer. » Bon, c’est officiel, on a affaire à un grand malade, mais un malade diaboliquement intelligent. Il craint une rébellion de Starbuck et une mutinerie de l’équipage ; il a réussi à manipuler ses marins, mais, comme il dit, ils sont capricieux et changeants comme le temps et leur enthousiasme fou risque de retomber, alors il faut ruser. Pour les garder sous emprise, il faut satisfaire leur “sordidité” (je me permets une remarque, j’aurais dit plutôt, mesquinerie ou médiocrité…) et les laisser pêcher normalement pour se remplir les poches en attendant la rencontre avec MB. « Il fallait rester fidèle au but normal, présumé de la croisière du Pequod, s’en tenir aux us et coutumes, et même se contraindre à afficher l’intérêt passionné qu’on lui savait pour son métier. » Bref, il fallait simuler la normalité. Je crois que c’est exactement ce qu’Emil appelait le masking. Mais pour Olga, elle n’a jamais manipulé ou exploité les gens pour servir ses intérêts, elle faisait toujours passer les autres avant elle. D’ailleurs, il faut que j’arrête de comparer Achab à Olga, ils n’ont vraiment rien à voir.