– Bien, voilà ma proposition de programme, Nov. Nous devons laisser la voiture au parking Kolodvorska parce que tout le centre-ville a été piétonnisé ; tu verras, c’est un régal d’y flâner. Avant, nous allons essayer de trouver un en-cas, on mangera mieux ce soir. Regarde si nous sommes loin de Novel Burek, tu vas goûter le burek – ça se prononce “bou” – c’est une spécialité locale, comme une sorte de rouleau feuilleté garni.
– Alors, Novel Burek… c’est tout droit, juste après KFC, ensuite, le parking, ce sera la troisième à droite.
– Parfait. Tu dois choisir ta garniture. Je te conseille d’éviter la viande, prends fromage ou épinards. On accompagne ça d’un yaourt non sucré, mais tu peux prendre autre chose. Tiens, c’est là. Pourrais-tu me prendre un épinards, s’il te plaît, je t’attends dans la voiture.
– Ça marche, avec un yaourt.
Nov acheta. Swann s’étirait.
– La ville est vraiment petite, tout est près de tout. Du parking nous irons sur la fameuse place Preseren – ça se prononce “Préchéran” – et on appellera un kavalir, parce que ton sac a l’air vraiment lourd. Ce sont des voiturettes électriques qui sont autorisées à circuler dans le centre-ville.
– Quelle orga, Dad, tu vas couler Get your guide ! J’imagine que tu as choisi un hôtel sympa et que tu as repéré les bonnes tables aussi.
– Oui. Pour l’hôtel, c’est le Zlata ladjica, c’est l’ambassade qui me l’a conseillé et pour les restaurants, tu verras.
– Tiens, qu’est-ce que c’est que cette statue ?
– Et voilà, nous sommes déjà place Preseren. Arrêtons-nous pour manger tranquillement. Preseren, c’est leur héros national, un poète romantique comme tu les aimes. Regarde-le bien.
– Bon, d’accord, c’est une sculpture en bronze ; au-dessus, il y a une deuxième sculpture, une femme, à moitié nue et plus petite comme d’habitude, son amoureuse peut-être, et puis il y a les fientes de pigeons qui contrastent bien avec le bronze.
– C’est la muse de la poésie. Mais regarde son regard.
– Pardon ?
– Qu’est-ce qu’il regarde ? Tourne-toi.
– Ah oui, là-bas, de l’autre côté de la place ! Trop fort ! Tu vois tout. Il y a une autre sculpture dans le mur. Encore une femme, elle est à la fenêtre et le regarde. Cette fois, ça doit être son amoureuse.
– Oui, c’est Julija Primic, c’est elle qui a été sa véritable muse.
– Allez, continue, j’attends le pire. Elle s’est suicidée comment ?
– Non, elle ne s’est pas suicidée, mais elle a refusé ses avances, alors en bon poète romantique, il a transformé son dépit amoureux en sonnets, pour le bonheur des amateurs et la fierté des Slovènes. Comme Joyce à Dublin, Preseren a sa journée ici, en Slovénie.
– Intéressant. Dad, regarde, on est à cinq minutes à pied de l’hôtel en longeant la rivière. Je préfère y aller en marchant plutôt qu’en voiturette, mon havresac, comme dit Mam, n’est pas si lourd.
– Tu as raison. Que cette ville est agréable à vivre ! Et quel temps magnifique, pas un seul nuage.
*****
Eh ben si monsieur Je-vois-tout, mais faudrait un peu lever le nez pour me voir, dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui tu es, je dis ça, mais en fait, c’est parce que je suis jaloux, j’aimerais bien voir ce qu’il voit, question de point de vue, c’est quand même très intéressant cette idée de point de vue, c’est Swann qui en parle tout le temps, oui intéressant et frustrant aussi – tiens ! voilà que je me mets à ressentir comme les humains, mauvaise nouvelle ! –, frustrant parce que je me sens comme condamné à voir et penser comme un nuage, de mon point de vue, de là-haut, ce qui fait quand même un point très éloigné et une vue très imprécise, voilà, j’aimerais bien me rapprocher, voir le monde de face ou de dos, mais pas seulement de haut, voir des nuques et pas seulement des crânes ou des parapluies ou des toits, perdre de la hauteur pour mieux voir, et surtout j’aimerais voir leur regard, les voir regarder, bref, j’aimerais voir comme un humain, est-ce qu’ils savent seulement la chance qu’ils ont de voir des nuques, eux qui ne rêvent que de voler, remarque si je suis honnête je dois avouer que je ne les ai jamais entendu dire, j’aimerais voler comme un nuage, non, c’est toujours comme un oiseau qu’ils aimeraient voler, les humains, et même presque toujours comme un aigle, pas comme un pigeon qui fiente ou comme un moineau qui piaille, non, c’est toujours comme un aigle, ils sont comme ça les humains, ils nous trouvent beaux, les nuages, mais comme un décor et jamais ils ne disent, j’aimerais être un nuage, d’ailleurs, ils ont raison parce qu’un nuage, ça n’est pas, mais de ça, j’en ai déjà parlé
*****
– Bonjour, bienvenue à Ljubljana, bienvenue au Zlata ladjica. Vous êtes des Français ?
– Oui, bonjour.
– Je m’appelle Janek, je vais vous montrer la chambre. Elles ont des noms, les chambres, pas des numéros. La vôtre, c’est Povodni moz, disons, “l’Homme de l’eau”, vous allez bien aimer. Ça vient d’un poème de France Preseren, vous connaissez ?
– Ah oui, la statue sur la place qui regarde son amoureuse coincée dans le mur ?
– Oui, oui, bravo, c’est lui. C’est notre héros national, c’est lui qui a composé Zdravljica, l’hymne national, on en est très fiers. « Živé naj vsi narodi, ki hrepené dočakat' dan, Que vivent tous les peuples qui aspirent à voir le jour … ne vrag, le sosed bo mejak!, pas un ennemi, mais un voisin sera notre frontalier ! » C'est fort, non ?
– C’est sûr que ça change de notre chant, « qu’un sang impur abreuve nos sillons ».
– C’est vrai, ça parle de paix, de liberté et de fraternité. Et puis il a écrit ça à une époque où on n’était pas un pays, c’est un des premiers à rêver d’une Slovénie libre, ça c’est important pour nous. Il a quand même fallu attendre 1992 pour qu’on devienne un État indépendant. Suivez-moi, je vous accompagne.
– Donc, “l’Homme de l’eau”, ça raconte quoi ?
– Ah oui. C’est l’histoire de “l’Homme de l’eau” et de Urska, c’est une histoire d’amour malheureux.
– Ben voyons, comme c’est original !
– “Il n’y a pas d’amour heureux”, c’est votre poète Aragon qui le dit, pas moi. Enfin, Preseren doit sûrement être d’accord avec lui. Donc, je vous raconte. Une très belle jeune Slovène attend à un bal. C’est Urska, elle refuse à toutes les demandes pour danser parce qu’elles pensent les garçons ne sont pas assez beaux pour elle. À la fin du bal, il vient un homme plus beau qui l’invite, alors elle accepte, mais c’était un vadyanov, c’est comme un mauvais esprit de l’eau qui peut faire des métamorphoses pour tromper les humains et les emmener au fond de la rivière. Alors ils dansent et tournent de plus en plus vite. Elle, elle dit, stop, c’est trop vite, mais c’est trop tard, ils tournent encore et ils disparaissent dans un tourbillon et plus personne ne vit jamais Urska encore. Tous les enfants connaissent par cœur les poèmes de Preseren : “valovi šumeči te, Urš’ka, želé, le urno, le urno obrni peté!, les eaux assourdissantes t’attendent, Urska, allez, vite, plus vite, tourne les talons”. “le urno, le urno obrni peté!”
– Sympa comme conte pour enfants, je pense qu’on va bien dormir.
– Ah ah, oui, en plus ça s’est passé juste là, un peu plus haut sur la Ljubljanica. Il y a des nuits où certains clients entendent Urska, parfois elle chante, parfois elle pleure, mais toujours ça réveille. Si elle vous réveille, je vous changerai de chambre. Ma préférée, c’est Goljufevi peki, “les Boulangers qui trichent”.
– Et ça raconte quoi ?
– Au Moyen-âge, le prix du pain était fixé et quand le prix des céréales augmentait, alors des boulangers malhonnêtes pratiquaient déjà la shrinkflation, vous connaissez ? Même prix, mais pas même poids. Ceux qui étaient déclarés coupables étaient jetés dans la Ljubljanica.
– Dis donc, ça doit en faire du monde au fond de la rivière.
– Oui et eux, ils étaient jetés du pont des Cordonniers, juste en face de l’hôtel.
– Dis-moi, Janek, tu parles remarquablement bien le français.
– Ah, merci Monsieur. En fait, je suis étudiant, ici c’est un travail pour aider à la maison, je suis seul avec ma mère et ma grand-mère. Je veux devenir professeur de français. Mon grand-père maternel était français. J’ai encore des cousins en France, à Nice, j’aimerais y aller.
– Je comprends mieux.
– Mais vous savez, Monsieur, les Slovènes sont doués en langues. En fait ils n’ont pas le choix, mais c’est bien comme ça. Dans les restaurants ou les magasins, vous verrez, tout le monde parle anglais et aussi allemand ou français ou italien, surtout les jeunes. Bon, je vous laisse vous installer, si vous avez besoin de moi, vous faites le 10.
*****
– Parfait, nous avons le temps de prendre une douche et de nous reposer un peu, vers 14h30 nous irons à l’ambassade, c’est à deux pas.
Swan lisait. Nov écrivit.
Ljubljana, hôtel Zlata. Jour 1, 13h30.
Retour à Moby-Dick, j’en étais au chapitre 23, “Terre sous le vent”. J’adore ce chapitre, je ne comprends pas tout et je crois que je ne suis pas complètement d’accord, mais j’aime vraiment comment c’est dit. En plus, je ne sais pas pourquoi mais ça me fait penser à Diego. L’idée générale c’est qu’en mer, c’est dangereux et même mortel, mais la vie y est vraie et forte, à l’inverse, à terre, c’est plus sûr, mais on s’ennuie et on ment. Enfin, un truc comme ça. Je cite quelques passages. “Mais, comme loin de toute terre seulement, demeure la vérité la plus haute, sans rivages, et comme Dieu illimitée, mieux vaut périr dans cet infini hanté de clameurs, que d’échouer honteusement à la sécurité de la terre sous le vent !” Je trouve ça bien écrit, mais je le dis franchement, si je comprends bien Melville, ce n’est pas ma philosophie à moi, enfin, philosophie, je me comprends. La suite, je la trouve moins intéressante. Chapitres 24 et 25, “Le plaideur” et “Post-scriptum”, il défend la pêche à la baleine que l’on accuse d’être une tuerie. C’est vrai que c’est une boucherie, mais il y a d’autres “bouchers” comme les militaires qui font pire et à qui on donne des médailles (c’est lui qui le dit, pas moi). Je tourne les pages pour voir la suite, on va avoir droit à la présentation des officiers Starbuck et Stubb et enfin, ouf il était temps, chapitre 28, du capitaine Achab avec son “visage de crucifié”.
– Dad, écoute. C’est Ismaël, il défend la chasse à la baleine qu’on accuse d’être un carnage, il reconnaît que c’est une boucherie, mais il dit que ce n’est rien à côté de la guerre. « Quel pont visqueux et en désordre d’un baleinier est comparable au charnier répugnant de ces champs de bataille dont tant de soldats reviennent pour boire aux applaudissements de toutes ces dames ? » Nous sommes des bouchers, c’est vrai, mais on n’est pas les seuls et nous, on ne se fait pas décorer et pourtant, on est utiles. Pour la pêche à la baleine, heureusement, c’est en train de changer, mais pour la guerre, les charniers, la boucherie, tu crois que ça change ?
– Ça me fait penser au “boucher de Boutcha”.
– Oui, ça me dit quelque chose, rappelle-moi…