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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

13 décembre 2025 6 13 /12 /décembre /2025 03:10

C’est ingénieux tous ces mètres d’intestin lovés dans notre bas-ventre, ça permet de stocker et de ne pas être pris au dépourvu, sauf dysfonctionnement. C’est regrettable que l’on ne dispose pas, de la même façon d’un long tuyau entre les reins et la vessie afin de stocker aussi ce que l’on évacuerait alors tous les deux ou trois jours.

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12 décembre 2025 5 12 /12 /décembre /2025 03:01

Hommage et ganglions      

Lotophage ? Non, Lestrygons

Préchauffage ? Oui, estragon

Les lolos sur la plage et l’esprit du dragon

Les photos du potage et les cris des étrons

Coloriage et rigaudon

Papotage et rire du gong

*****

je sais que personne ne m’a demandé mon avis, je sais très bien aussi que tout le monde s’en moque, tant pis je dirai quand même ce que j’en pense de tout ça, ces livres, ces mots, ces idées, parce que plus je les écoute les humains et plus ils m’intéressent, ils je veux dire leurs mots et leurs idées, pas eux, les humains, par exemple le changement, ça a l’air simple, le changement, en plus tu changes tout le temps, quand tu voyages tu changes, quand tu existes tu changes, quand tu aimes, apparemment mais là, je ne suis pas spécialiste, tu changes aussi, et nous les nuages, on sait bien ce que c’est parce qu’on change tout le temps, de forme, de lieu, de densité, de couleur, bon, je ne vous ennuie pas avec l’identité du nuage parce que, j’avoue, c’est moins intéressant, mais je me demande si celui qui change garde en lui quelque chose qui ne change pas, chez nous le changement emporte tout, vous parlez de Nubecito, enfin, quand ça vous arrive, mais en fait, il y a zéro Nubecito ou mille milliards, comme on veut, parce que ça change tout le temps, tout change tout le temps et rien ne reste pareil, ou alors peut-être des atomes minuscules, mais là je ne saurais pas le dire parce qu’on ne lit pas de livres de physique chez les nuages, d’ailleurs ça me fait penser à autre chose qui me travaille depuis le début du livre, les livres justement, tous ces livres qu’ils lisent et dont ils parlent quand ils ne les lisent plus, est-ce que ça leur laisse le temps de faire des choses, je veux dire faire vraiment

*****

– Bonjour mes Deux.

– Mam ! chao ! ça faisait longtemps.

– Mon doux visiteur du bout du monde, je ne fais que passer. Une bonne nouvelle quand même, Vera arrive dans un moment. Quelle tristesse, nous allons manquer de temps, un seul jour à nous, c’est bien insuffisant pour rendre compte de celui de Bloom.

– Faut dire aussi que le James, il prend son temps.

– “Every life is many days, chaque vie est beaucoup de jours”, et parfois, certains jours sont beaucoup de vies eux-mêmes.

– Ça c’est vrai. Depuis que je suis parti de Puerto Vallarta, j’ai l’impression que mes journées s’allongent, mais pas de quelques minutes, non c’est des heures en plus, des jours en plus. Oui, peut-être même des vies en plus. Enfin, plusieurs vies en un seul jour, ça fait beaucoup, mais c’est un peu l’idée. Et toi, Mam, tu arrives encore à trouver des petits moments disponibles dans ma journée pour y placer tes mots. C’est comme un créneau inventif, le parking est plein et toi, tu arrives à te garer quand même.

– Ah ah, jolie métaphore, tu as raison, un mot, c’est tout petit, ça ne prend pas de place et pourtant, ça transforme les lieux. À propos de mots, j’ai hésité pour mon dernier extrait. Je voulais vous lire un passage de “Circé”, c’est un épisode monstrueux, démentiel, magmanificent, mais comment choisir dans ces trois cents pages délirantes et excessives. Je pensais à la scène hallucinée de la relation sadomasochiste entre Bella Cohen et Bloom. Bella est une tenancière de bordel, massive et moustachue, elle devient un Bello dominateur et sadique ; Bloom, fatigué, abandonné, tourmenté par sa sciatique change de genre aussi, devient une charmante soubrette et se retrouve vite à quatre pattes pour se faire humilier. C’est théâtral, dérangeant, grotesque, hilarant, triste, émouvant ; Joyce nous fait rire, nous fait mal, nous amuse et nous bouleverse. Ce que je trouve intéressant, ce sont les renversements, les métamorphoses, les mélanges, tendresse et violence, hommes et femmes bien sûr, rêve et réalité, humains animaux. Les objets parlent, les morts reviennent, les personnages mutent.

– Oui, je me souviens du passage avec Bella-Bello, c’est drôle et effrayant, on rit jaune, mais c’est tellement visuel. Tu ne veux pas nous en lire un passage…

– Chéri, je ne vais pas y arriver, si en plus tu me prends par les sentiments. Bon, trois lignes, pas plus.

BELLO: (With a hard basilisk stare, in a baritone voice.) Hound of dishonour! (Avec un regard dur de basilic, d’une voix de baryton.) Chienne sans honneur !

BLOOM: (Infatuated.) Empress! (Infatuée.) Impératrice !

BELLO: (His heavy cheekchops sagging.) Adorer of the adulterous rump! (Ses lourdes bajoues ballotant.) Adorateur du derrière adultère !

BLOOM: (Plaintively.) Hugeness! (Plaintivement.) Énormité !

BELLO: Dungdevourer! Bouffeurdebouses !

– Oh, le regard du basilic ! Je connais, c’est comme dans Harry Potter, il pétrifie Pénélope Deauclaire !

– Moi, j’ai l’impression d’entendre du Alfred Jarry !

– Oui mais du Jarry avec beaucoup de mots. Du Novarina, peut-être. C’est délicat de le citer sans donner le contexte et commenter un peu, ça peut être tellement mal interprété. Pourtant, ça me parle beaucoup plus que certaines études froides sur le genre ou la perversion. Bien sûr, on dira que c’est un regard d’homme, et je comprendrais que certaines ne s’y retrouvent pas, mais ça a été pensé et écrit il y a un siècle. Et puis, je suis toujours très circonspecte dès que l’on défend l’identité, quelle qu’elle soit.

– T’inquiète Mam, nous sommes deux adultes consentants. Je me doute bien que ce n’est pas seulement comique, mais pour une première rencontre, des extraits courts, ça me va parfaitement. On verra plus tard pour les interprétations savantes.

– C’est une chose assez curieuse et qu’on ne retrouve avec aucune autre œuvre littéraire, me semble-t-il, elle intéresse à la fois des universitaires très savants qui décortiquent le texte et en expliquent chaque phrase, mais aussi des amateurs qui sur Internet lisent, expliquent et commentent.

– Désolé Mam, mais je n’ai jamais rien vu sur Joyce.

– Alors, les Français sont peut-être moins actifs, mais dans le monde anglo-saxon, tu pourras vérifier, ces vidéos sont nombreuses. Pour le meilleur et pour le pire.

– Certes, Chérie, mais il y a aussi à prendre et à laisser dans les lectures académiques, je trouve qu’elles ratent parfois le côté jubilatoire de l’œuvre.

– Tu veux dire “joyceful”. Oui, tu as peut-être raison.

– Et je trouve ça tellement beau que des jeunes qui ne sont pas agrégés de lettres jouent avec ces mots. Ce n’est pas seulement un sketch, mais ce n’est certainement pas un catéchisme.

– Tu as encore raison, Swann, et je reconnais bien ta générosité. Bon, et maintenant ? J’avais aussi pensé vous lire un extrait d’“Ithaque”, l’épisode 17, injustement jugé trop froid et méthodique, il a la forme d’un catéchisme, justement, en question-réponse ; il termine Ulysse mais sans le finir puisqu’il y a un dix-huitième épisode.

– Tu veux dire, qu’après le dessert, il y a un café gourmand. C’est terminé, mais il y en a encore.

– Si tu veux, Nov. Petit détail, Joyce invente un signe de ponctuation à cette occasion, un point de la taille d’un o, un black dot ●. Pourquoi ? Parce que dans l’épisode dix-huit, de points, il n’y en a point. Ni de virgules, d’ailleurs. Soixante-dix pages sans ponctuation ; alors il aurait compensé. Possible. Ou bien c’est le bouton de son pantalon perdu dans le bordel de Circé. Ou bien c’est un trou noir narratif qui aspire tout le roman et nous fait passer dans une autre dimension textuelle. Ou peut-être est-ce un anus typographique, à défaut d’anus de marbre des statues.

– N’importe quoi ! C’est peut-être un gros pâté que James a fait sur son manuscrit et comme il sait que parfois, en voulant gommer la tache on aggrave la situation, il a laissé tel quel. Mam, tu délires complètement et c’est contagieux. J’espère que tu inventes !

– Ah ah, mon Sindibad adoré, je te promets, je n’invente rien. Ça peut surprendre en effet, d’ailleurs, la première traduction d’Auguste Morel a tout simplement omis ce gros point – la traduction date de 1929 et on ne pouvait ni voir ni entendre certaines choses alors. Allez, je te donne quand même les dernières lignes, Nov, je pense que ça te plaira. Tout l’épisode à la forme question-réponse ; ici la question est : “Il a voyagé. Avec ?” et voici la délicieuse réponse. “Sinbad the Sailor and Tinbad the Tailor and Jinbad the Jailer and Whinbad the Whaler and Ninbad the Nailer and Finbad the Failer and Binbad the Bailer and Pinbad the Pailer and Minbad the Mailer and Hinbad the Hailer and Rinbad the Railer and Dinbad the Kailer and Vinbad the Quailer and Linbad the Yailer and Xinbad the Phthailer.” La traduction aussi est un drôle de voyage, “Sinbad le Marinier et Tinbad le Couturier et Ginbad le Geôlier et Binbad le Baleinier et Clinbad le Cloutier et Rinbad le Rateur et Lécobad l’Écopeur et Léboubad l’Éboueur…”, je vous laisse finir le voyage.

– Mais non ! C’est pas vrai Mam ! Je n’arrive toujours pas à croire qu’il y a quelqu’un qui a écrit ça il y a un siècle et qu’en plus, on considère que c’est un des plus grands écrivains. Et pourquoi personne ne nous dit ça ! Quand j’aurai fini Moby, je me lancerai dans Ulysse. Tu m’as donné envie.

– Excellent projet. Et comme dans ton voyage avec Nubecito, tu rencontreras des personnes étonnantes, tu verras.

– Donc ton prochain extrait ?

– Ah oui. Évidemment, j’avais pensé aussi vous parler de ce monologue époustouflant, magistral, vertigineux, “Pénélope”, l’épisode dix-huit, mais je crois que vous pourrez facilement le lire sans moi. Il est remarquablement traduit en français, par Tiphaine, en plus le oui, qui sert de ponctuation en quelque sorte, sonne presque mieux que le yes, je trouve. C’est un mot qui fait sourire oui et le O du oui est comme un booo soleil oui qui répond au black dot.

– Yes ? Oui ? Yes ? C’est vrai ça. Moi aussi je préfère le oui français.

– Je vous conseille même de l’écouter, ce monologue, c’est encore mieux, il a souvent été mis en scène, vous trouverez facilement. C’est un joli pied de nez à Homère et à tous les hommes, les voyeurs, les cocus, les pédants, les gentils, les fragiles, tous les hommes… Joyce finit avec une voix de femme, une pensée de femme, une sensibilité et une sensualité de femme. « et puis je lui ai demandé avec mes yeux de demander encore oui et puis il m’a demandé voudrais-je oui de dire oui ma fleur des montagnes et d’abord j’ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai tiré sur moi comme ça il pouvait sentir mes seins mon parfum tout oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »

– C’est vraiment un cadeau pour tout le monde, ce texte, pour les lecteurs, pour les spectateurs, pour l’actrice. Même la langue doit jubiler d’être sur scène.

– J’avoue. Ça donne envie ! Mais… ce n’est pas ton extrait.

– Et non. Après ces hésitations, finalement, j’ai choisi de finir ma lecture par…

– …

– … un autre épisode. Donc quartier libre jusqu’à ce soir, je vous donnerai un rendez-vous plus précis.

– Quel suspens, Mam ! Bon, on va faire un tour au musée Joyce et à la librairie Saba acheter ton livre.

– À quelle heure le rendez-vous, Chérie ?

– Ah ah mon Swann, voudrais-tu à nouveau tricher pour me surprendre en citant Ulysse de mémoire ? Petit coquin, méfie-toi que Nadja ne se transforme pas en un Nadjo poilu au regard de basilic !

Swann éclata de rire. Nov fronçait les sourcils.

– Vous êtes des amours, et si vous trouvez Sera de Virgilio Giotti, je le veux bien aussi.

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11 décembre 2025 4 11 /12 /décembre /2025 03:46

L’écrivain doit mentir avec style et (conjonction de coordination, c’est important, même si, à bien y regarder, cette association fait plutôt désordre) être honnête avec impudeur. Il ne doit pas se contenter de tout dire.

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10 décembre 2025 3 10 /12 /décembre /2025 03:16

Il y a ceux qui se demandent si c’est la chaise qui est un fauteuil sans accoudoirs ou le fauteuil, une chaise avec accoudoirs. Et puis il y a ceux qui se demandent s’ils doivent voter le budget de la Sécurité sociale.

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9 décembre 2025 2 09 /12 /décembre /2025 03:34

en fait, il n’y a jamais que quatre options, la première

ça va, je connais, la deuxième, la troisième et la

donc la première, c’est de te demander comment ça commence pour essayer de comprendre et ne pas te planter sur les accords de genre et de nombre

continue, parce que pour le moment je

la deuxième, c’est d’imaginer la fin, pour t’y préparer au mieux, niveau intonation, par exemple

je crois que je vais préférer la troisième option

facile, tu rentres dans la danse et même si tu ne comprends pas tout, tu déroules le texte

finalement je veux bien entendre la quatrième option

tu payes un tueur à gages pour qu’il flingue celui qui écrit des dialogues aussi pourris.

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8 décembre 2025 1 08 /12 /décembre /2025 03:08

Au commencement, ni verbe ni complément, du vent seulement.

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7 décembre 2025 7 07 /12 /décembre /2025 03:53

« Philosopher, c’est apprendre à mourir », écrivait l’immense Montaigne. Et moi, après cinquante ans de pratique, je n’ai toujours rien appris sur le sujet. Mon père avait raison, j’aurais dû faire ingénieur.   

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6 décembre 2025 6 06 /12 /décembre /2025 03:35

Il naquit. Il vécut. Il mourut.

Sans aller jusqu’à adhérer aux BAPP, les Brigades anti Passé Simple, il s’était attaché, sa vie durant, à renoncer à l’usage de ce temps. Il aurait sans doute précisé qu’il menait d’autres combats, le néocolonialisme, la maltraitance animale, le travail des enfants, la pollution sonore…, mais ces combats de premières importances, qui avaient mobilisé son temps, son énergie et son argent, n’avaient pour autant jamais calmé sa détestation du passé simple.

Le 15 avril 1986, alors qu’il allait acheter un paquet de papier à rouler OCB, une voiture brûla un feu, le renversa et le tua. Depuis ce jour, personne n’a parlé, d’une façon ou d’une autre, de Monsieur Jules Garouleau.  

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5 décembre 2025 5 05 /12 /décembre /2025 03:38

– C’était bizarre cette plage non mixte. Dad, tu connaissais ?

– Oui, ta mère et moi étions déjà venus à Trieste, en juin 2004, pour le centenaire du Bloomsday. J’étais en poste à Rome et Nadja avait été invitée à une table ronde. Gallimard venait de publier une nouvelle traduction d’Ulysse. Trieste inaugurait son Musée Joyce (on y passera tout à l'heure). Il y avait des colloques très sérieux et un peu ennuyeux – il y a, parmi les Joyciens, un bon nombre de maniaques –, mais il y avait aussi dans toute la ville des performances artistiques et des lectures improvisées par des amateurs, et ça, dans toutes les langues. C’était incroyable. J’ai lu un passage de “Protée”, en français et à onze heures, à la plage de La Lanterne et Nadja a lu un extrait de “Circé”, à vingt-trois heures, en russe, au théâtre Verdi.

– Mais c’est quoi cette ponctualité rigide !

– Ah mais tu ne sais peut-être pas, le livre raconte une journée dans la vie de Léopold Bloom, le 16 juin 1904, de huit heures à deux heures du matin le lendemain, et chaque épisode commence à une heure précise.

– OK. Mille pages pour une seule journée, et en plus sans actions !

– Oui comme disait… euh qui déjà ? Barthes ? Sollers ? zut, j’ai oublié… bref, « ce n’est pas l’écriture d’une aventure, c’est l’aventure d’une écriture. »

– Tu veux dire que c’est aux mots et aux phrases qu’il arrive des trucs, pas aux personnages, genre se faire décapiter ou s’accoupler ou chanter ou perdre la tête…

– Exactement, excellente explication. Je reviens à la plage de la Lanterne non mixte. Ta mère en parlerait mieux que moi ; c’est une vieille institution à laquelle les Triestins sont très attachés, les Triestines surtout. D’ailleurs, elles sont toujours beaucoup plus nombreuses et manifestement plus joyeuses. Tu as remarqué, on les entendait rire tout à l’heure, alors que de notre côté, les hommes étaient souvent seuls et silencieux. Encore une histoire de regard. De regard masculin.

– Vas-y, explique.

– Protégées de cette “curiosité” masculine par le mur, les femmes n’ont plus à se méfier. Je ne sais pas ce que tu en penses. Ça peut sembler rétrograde, pourtant une autre bizarrerie vient peut-être confirmer la pertinence de ce mur, c’est que côté femme, on trouve tous les âges alors que côté hommes, il n’y a pas de jeunes.

– Tu veux dire parce qu’il n’y a rien à voir et personne pour vous regarder. En fait ce que tu appelles “curiosité”, c’est le voyeurisme.

– Oui.

– Je me demande si ce n’est pas un peu exagéré. De toute façon, ça ne fait pas avancer le problème, sinon on va revenir aux écoles de garçons et de filles, on va réserver des quartiers, des trains et des magasins aux femmes. Je crois plutôt qu’il faut que l’on apprenne à vivre ensemble. J’ai l’impression que c’est quand même une antiquité, cette plage. Des jeunes garçons, il y en a partout dans les rues, dans les bars, dans les magasins aussi, j’imagine, heureusement.

– C’est vrai, ça m’a frappé aussi ce matin, cette jeunesse. En fait on se trompe sur Trieste, et je me demande si les écrivains et les poètes ne sont pas un peu responsables, on en fait une terre de vieux nostalgiques, comme si les Triestins étaient toujours à regretter le faste, la prospérité et le dynamisme du siècle dernier quand leur ville était une des grandes capitales de l’Europe centrale. Tu vois, sur ce sujet aussi, on n’a pas le même regard Nadja et moi. Trieste a une histoire compliquée, certes, mais c’est vrai de presque toutes les villes, surtout dans cette région, et Vukovar et Belgrade et Sarajevo… Dans le passé, quand on fouille, on peut toujours trouver ce que l’on cherche et on aura des souvenirs douloureux ou joyeux, honteux ou édifiants. Les Triestines sont romantiques, selon Saba. Soit. Mais romantique, ça ne rime pas qu’avec mélancolique, ça rime aussi avec magique ou poétique.

– Ou érotique ou dermatologique…

– Ah ah, toujours tes cuticules !

– Sorry Dad. Je vois ce que tu veux dire et je pense que je suis d’accord.

– Le monde est en train de changer et tout devient vraiment incertain, ce n’est donc pas le moment de se couper de notre passé, bien sûr, et d’oublier nos ainés et nos classiques, certainement pas, mais que les commémorations soient des fêtes bon sang ! que les souvenirs nous portent et que nos relectures soient inventives.

– Tiens, quand on parle du poète, on en voit la statue. Allons saluer Saba ; on est rue Dante, après on prendra le corso Italia et au McDo, ce sera tout droit jusqu’à la Pasticcheria Pirona caffè

– Ah bien. Ça a été la cantine de Joyce, il habitait à deux pas dans la même rue, il doit bien y avoir une plaque. On a le temps de prendre un en-cas avant l’appel de Nadja.

– Je crois même que c’est là qu’il venait manger son gâteau préféré, le presnitz. D’ailleurs, j’en goûterais bien un avec un cappuccino, parce que là, je ne me sens pas de faire déjà un gros repas.

– Quelle culture ! Tu m’impressionnes. C’est ton amie milanaise, ça ? Je vais faire comme toi, je vais en goûter un aussi. Pour le cappuccino, tu fais comme tu veux, mais sache que les Italiens n’aiment pas beaucoup qu’on en commande après midi, c’est une boisson du matin. On ne plaisante pas avec le café ici, c’est quand même la capitale du café. Tu peux demander un capo in b., tu auras un expresso avec un peu de lait servi dans un verre. Moi, je vais prendre un nero in b.

– OK chef. C’est parfait, en plus ça doit ressembler au macchiato de Starbucks, mon préféré. Tiens, d’ailleurs, je n’en ai pas vu ici.

Ils grignotèrent. Le téléphone sonnait.

*****

– Mes jolis Triestiners, comment allez-vous ? J’espère que je ne vous épuise pas.

– Pas du tout, Mam, c’est juste bizarre, quand on est à Guadalajara, on se voit moins souvent que quand on est séparés par dix mille kilomètres de mer et de montagnes. On est au café Pirona.

– Très bien. J’espère que vous avez déjà déjeuné parce qu’il n’est pas impossible que Joyce vous coupe l’appétit. Donc, j’en suis à l’épisode 8, “les Lestrygons”, c’étaient des géants cannibales chez Homère. C’est un moment magnifique, on y trouve sans doute l’une des plus belles scènes de baiser de la littérature, mais perdue au milieu de considérations sordides, alimentaires et scatologiques.

– Vas-y Mam, balance, on a fini nos dolci.

– Tant mieux parce que ça pourrait être moins doux. Joyce parle d’abord d’animaux : les rats ivres dans les cuves de Guinness, qui y boivent, vomissent et crèvent ; les pigeons qui vous fientent dessus (ça doit être excitant de faire ça de là-haut, remarque Bloom) ; un chien qui vomit et remange son vomi. Mais les humains ne sont pas en reste et il y a un nombre incalculable de références culinaires, à commencer par les rognons, le plat préféré de Bloom, il en a déjà mangé au petit-déjeuner, et cela atteint un sommet de répugnance dans la description du restaurant Burton où il pensait un moment déjeuner. “Stink gripped his trembling breath: pungent meatjuice, slush of greens. See the animals feed. Men, men, men. La puanteur le saisit à la gorge, il en tremblait : jus de viande âcre, bouillasse de légumes. Regardez les animaux se nourrir. Des hommes, des hommes, des hommes.” … Je saute quelques lignes pour vous épargner… “Smells of men. Spat-on sawdust, sweetish warmish cigarettesmoke, reek of plug, spilt beer, men’s beery piss, the stale of ferment. Odeurs d’hommes. Sciure à crachats, fumée de cigarette fadasse tiédasse, relent de chique, bière renversée, pisse d’hommes à l’odeur de bière, puanteur de la fermentation.” Finalement, Bloom ira plutôt chez Byrne manger un sandwich au gorgonzola, “feety savour cheese, fromage qui sent les pieds”, et boire un verre de Bourgogne. Voilà le décor planté.

– Ça va, je m’attendais à plus glauque. Et le baiser alors ?

– Eh bien c’est par un curieux cheminement de la pensée que Bloom y arrive. Il y a d’abord la vision de deux mouches scotchées à la vitre qui bourdonnent, probablement en train de copuler, il y a aussi le verre de Bourgogne qui touche secrètement sa mémoire. Ses sens se souviennent. Et c’est magnifique ! Ce qu’éprouve Bloom, ce qu’écrit Joyce, ce que nous lisons. “O wonder! Quelle merveille !”

– Le baiser ! Le baiser ! Le baiser !

– Voilà. “Hidden under wild ferns on Howth below us bay sleeping: sky. No sound. The sky. Cachés sous les fougères sauvages de Howth au-dessous de nous la baie dormante : ciel. Pas un bruit. Le ciel.” … J’avance un peu, c’est bien dommage, si vous avez un exemplaire à l’hôtel, relisez le passage entier. Chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot…

– Mam ! Continue !

– D’accord. “Coolsoft with ointments her hand touched me, caressed: her eyes upon me did not turn away.

Adoucie rafraîchie par les baumes sa main me touchait, caressait : ses yeux sur moi ne se détournaient pas. “Ravished over her I lay, full lips full open, kissed her mouth. Éperdu sur elle je m’allongeais, pleines lèvres pleines ouvertes, embrassais sa bouche.”… Puis revient le thème de l’alimentation, côté entrée. “Yum. Softly she gave me in my mouth the seedcake warm and chewed. Mawkish pulp her mouth had mumbled sweetsour of her spittle. Joy: I ate it: joy. Miam miam ! Délicatement elle me donna dans la bouche du cake aux graines chaud et mâché. Chair fade que sa bouche avait mâchouillée sa salive aigre-douce. Joie : je le mangeai : joie. Young life, her lips that gave me pouting. Soft warm sticky gumjelly lips. Jeune vie, ses lèvres qui se donnaient en faisant la moue. Lèvres douces chaudes collantes comme des bonbons. Flowers her eyes were, take me, willing eyes. Des fleurs ses yeux étaient, prends-moi, des yeux désirants”…

– Pas mal. Et rien côté sortie. James me déçoit…

– Si bien sûr. Tu commences à le connaître. Apparaît, sans prévenir, dans les rhododendrons, une chèvre qui sème tranquillement une grappe de raisins secs, écrit Joyce.

– Ah ah, j’adore ! Je visualise bien, mais je vois plutôt un chapelet de M&M’s au chocolat. Miam !

– Je continue. C’est le problème avec Joyce, quand je commence, je ne peux plus m’arrêter. Et comme le livre fait mille pages… “Screened under ferns she laughed warmfolded. Cachée derrière les fougères elle riait enlacée chaude. Wildly I lay on her, kissed her: eyes, her lips, her stretched neck beating, Sauvagement, je m’allongeais sur elle, l’embrassais : les yeux, ses lèvres, son cou tendu qui palpitait. Woman’s breasts full in her blouse of nun’s veiling, fat nipples upright. Seins de femme gonflés dans son chemisier en voile de nonne, épais tétons dressés. Hot I tongued her. She kissed me. I was kissed.  All yielding she tossed my hair. Kissed, she kissed me. Me. And me now. Chaud je mis la langue. Elle m’embrassait. J’étais embrassé. S’abandonnant pleinement, elle me décoiffait. Embrassée, elle m’embrassait. Moi. Et moi maintenant.” Les deux mouches, toujours à leur activité bruyante, ramènent Bloom à l’instant présent.

– C’est vrai que c’est beau et touchant, il faudrait relire tout l’épisode.

– Oui, Bloom est attachant lui aussi, comme Dedalus, velléitaire, maladroit, passif, mais généreux.

– Ça ne serait pas un inetto lui aussi.

– Si, dans son genre. Il aime Molly sa femme, peut-être pas comme elle le voudrait alors elle prend des amants. Il le sait, il en souffre et pourtant, il a toujours des attentions pour elle. Il lui fait des cadeaux, lui offre de la lingerie et comme elle aime ça, il lui achète des livres érotiques de Paul de Kock dont le nom amuse Molly – si on devait le traduire, ça donnerait quelque chose comme François Labite.

– Ah ah ! Mam ! Chocking!

– Ce n’est pas moi, c’est Joyce.

– Dis-moi Nadja, est-ce que ce n’est pas dans cet épisode qu’il s’interroge aussi sur l’anatomie des sculptures grecques ?

– Oui, c’est une question qui le taraude et qui revient plusieurs fois. On est toujours dans le thème de la nourriture, manger, déféquer, bouche, anus et très logiquement Bloom se demande si les sculpteurs ont doté leurs déesses de marbre d’un anus ? Il se rendra au musée pour vérifier.

– Et ?

– Et… lis Joyce ou va faire un tour (de statue) au musée pour vérifier par toi-même. Désolée, je dois y aller. À plus tard, mes petits curieux.

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4 décembre 2025 4 04 /12 /décembre /2025 03:46

Parler, penser, c’est toujours généraliser. Même quand je dis “ce caillou-ci – non, pas celui-là, celui-ci – est rond”, je noie cette chose unique dans la catégorie des cailloux et je lui attribue cette qualité très largement partagée de la rondeur.

Nous sommes condamnés à rater le “vrai” réel parce que nous sommes enfermés dans le langage. Bon, il faut reconnaître que ce peut être une bien jolie prison quand elle est aménagée par Rimbaud, Prévert, Char, Hugo ou Du Bellay.

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3 décembre 2025 3 03 /12 /décembre /2025 03:58

Fut un temps où les diplomates étaient des poètes et les poètes, des diplomates. Aujourd’hui, les bicyclettes sont électriques et les carottes sont rose bonbon… mais je m’égare.

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2 décembre 2025 2 02 /12 /décembre /2025 03:51

Pour le meilleur ou pour le pire, les mots.

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1 décembre 2025 1 01 /12 /décembre /2025 03:42

« Mon propos était de vous mettre en garde contre le Sérieux, contre ce péché que rien ne rachète. En échange, je voulais vous proposer la futilité », Cioran.

Encore un qui lit, discrètement, les Restes du Banquet. Qu’il se rassure, je ne le traînerai pas devant les tribunaux, d’autant qu’il n’est pas impossible que je lui aie emprunté, discrètement, un ou deux bons mots.

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30 novembre 2025 7 30 /11 /novembre /2025 03:30

Il se peut que je n’aie pas bien compris, mais je crois que la phylogénétique nous apprend qu’un organe ou un membre durablement inutilisé s’atrophie. On parle joliment de structures vestigiales. Notre coccyx, par exemple, ou les yeux des taupes ou les ailes des autruches.

Heureusement pour les hommes, la parole n’a pas d’organe ou de membre spécifique, elle est opportuniste et les emprunte à d’autres fonctions, car il serait à craindre qu’il dégénère ou disparaisse. Hommes, je veux dire mâles, nous sommes d’accord, et plus précisément, jeunes hommes. Je les entends de moins en moins faire usage de la parole, je veux dire converser, dialoguer, donc écouter et finalement, penser. C’est une généralisation abusive, mais c’est ce que j’entends et c’est terriblement triste.

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29 novembre 2025 6 29 /11 /novembre /2025 03:05

Le téléphone vibra. Ils riaient.

–  Ah ah, encore un message de tu-sais-qui : « Mes amours, la fin du poème d’Umberto Saba, il molo, pour accompagner vos dolci“Né a te dispiaccia, amica mia, se amore / reco pur tanto al luogo ove son nato. /Sai che un più vario, un più movimentato / porto di questo è solo il nostro cuore. Ne sois pas contrariée, mon amie, si je porte tant d’amour au lieu où je suis né / Tu sais qu’un port plus varié, plus mouvementé que celui-ci, seul l’est notre cœur.” Où est votre port à vous ? et votre cœur ? À demain, mes beaux marins, rendez-vous un peu avant onze heures. »

– Varié, je ne vois pas bien ce qu’il veut dire, mais mouvementé, oui, je pense avoir une idée. J’ai envie de répondre à Mam, « Movimentato… c’est un peu court ma mère, c’est une tornade ! c’est un typhon ! c’est un cyclone ! que dis-je c’est un cyclone, c’est une cuticule ! »

– Ah ah, pourquoi cuticule ?

– Parce que j’aime bien ce mot et parce que James m’a dit que j’avais le droit.

– Argument implacable. Bon, pour ta mère, parle-lui plutôt de ton dessert, je la connais et elle te connait, elle va lire entre les lignes, s’inquiéter et me questionner toute la nuit sur les “mouvements” de ton cœur et ce qui se cache derrière cette cuticule sentimentale.

– Tu as complètement raison, Dad. « Hl Mam Nos desserts Moi Via della seta cf Baricco agrumes wasabi laurier olives safran = une tuerie. Dad un truc éclaté++ citron capres origan amandes = extra selon lui. Retour hôtel ventre plein oreilles bouchées par prudence bss TQ »

Ils rentrèrent. Swann dormait.

*****

Quelle heure ? Une heure moins le quart. Je n’arrive pas à croire qu’il y a douze heures à peine, je buvais un café amer avec Alomè. Dad a peut-être raison, son silence doit avoir une explication très simple. Ou bien c’est moi qui ai raison et elle me ghoste. Mais pourquoi ? Non, pas elle, impossible ! Elle a eu un problème de téléphone, je ne sais pas, elle a effacé tous ses contacts, par erreur. Mais non, ça non plus, ce n’est pas possible… Je n’ai pas sommeil. Un cyclone, c’est peut-être exagéré, mais quand même, ça pique cette histoire. J’ai mal au ventre. Ce serait plutôt une nausée sentimentale. Allez, un peu de lecture, ça me fait dormir d’habitude. Moby-Dick, chapitre 16, Le navire.

Trieste. Jour 2. 2 h

« C’était un navire de la vieille école, plutôt petit, qui avait la façon surannée des meubles à pieds de griffon. Longuement amarinée, colorée par tous les temps, des typhons aux calmes plats des quatre océans, sa vieille coque avait pris le teint basané d’un grenadier français qui aurait combattu en Égypte comme en Sibérie. Son étrave vénérable semblait barbue. Ses mâts – taillés quelque part sur la côte japonaise là où la tempête emporta ceux qu’il avait à l’origine – ses mâts avaient la raideur de l’épine dorsale des trois vieux rois de Cologne. Ses ponts antiques étaient usés et ridés comme la dalle vénérée des pèlerins où fut versé le sang de Becket dans la cathédrale de Cantorbéry. À ces pièces de musée, étaient venues s’ajouter des caractéristiques nouvelles et étonnantes qui racontaient les aventures sauvages qui furent les siennes pendant plus d’un demi-siècle. »

Ce bateau doit vraiment être beau, et j’adore la description d’Ismaël ; il est beau parce qu’il y a eu toutes ces tempêtes et tous ces combats et ces aventures, là-bas, au bout du monde, mais c’est ici, à quai, qu’on peut voir cette beauté. Voilà. Je ne sais pas trop quoi faire de cette réflexion, il y a quelque chose à penser sur le départ et sur le retour, le ici et le là-bas, le quai et les mers sauvages mais là, il est deux heures passées et je vais laisser le Pequod au port parce que j’ai une sorte de mal de mer et je vais me caler dans les bras de Morphée.

Help, Melville ! Je n’aime pas ce que j’écris… c’est nul !

*****

– Bonjour Chéri, il est neuf heures, ça me fait mal de te réveiller, j’imagine que tu aurais bien dormi un peu plus. Demain matin, on sera à Ljubljana, tu pourras faire une grasse matinée. Aujourd’hui, le programme est serré, je te laisse te préparer, on va aller boire un café piazza Unità, c’est à trois minutes, de là on attendra les “instructions” de ta mère à dix heures quarante-cinq.

– Ah ah, Nadja en guide touristique, je m’attends au pire ! Mais c’est encore la nuit à Mexico, non ?

– Oui, on a sept heures d’avance, mais tu sais que le sommeil et ta mère ne sont pas les meilleurs amis.

– Et dix heures quarante-cinq, c’est important ? Onze heures, ça serait bien aussi, non ?

– Non. C’est important si je pense à ce qu’elle pense, mais elle t’expliquera.

– OK, alors soyons précis jusqu’au bout. Instructions Mam dix quarante-cinq, donc arriver au café à dix, quitter l’hôtel à neuf cinquante-sept, sortir de la chambre à neuf cinquante-cinq, s’habiller neuf cinquante, se doucher neuf quarante… ça me laisse encore quarante minutes avant de me lever. J’ai vraiment très mal dormi. Ça va comme ça ?

– Bien sûr, je t’attends en bas, je vais voir jusqu’à quelle heure on peut garder la chambre.

Nov somnola. Swann descendait.

*****

Salve mes girovaghi préférés ! J’espère que vous avez pris des forces, on va marcher un peu pour commencer. Nov, mon pèlerin d’amour, je t’ai tiré du lit, n’est-ce pas ? Où êtes-vous ?

– Salut Mam, dix heures quarante ici, tu es en avance. Allez, ça va, on a eu le temps de prendre un bon petit déjeuner. On est place de l’Unité au café des Miroirs. Tout est très classe ici, la place ouverte sur la mer, les palais, le café, les miroirs.

– En effet, ça ressemble plus à Vienne qu’à Sienne ; l’histoire prend parfois le pas sur la géographie. Ah oui, le caffè degli specchi. Le miroir, the mirror, magnifique ; quel objet plus joycien ? Stately, plump Buck Mulligan came from the stairhead, bearing a bowl of lather on which a mirror and a razor lay crossed.C’est la toute première phrase d’Ulysses et déjà un miroir.

– Et bim ! Sans le vouloir, j’ai mis une pièce dans la machine.

– Oui, oui, oui… Voilà ce que nous allons faire. Pendant que vous vous rendez à la plage de la Lanterne – vous en avez pour quinze minutes à peine – nous allons parler miroirs puisque tu le souhaites, Nov. Ne traînez pas, il faut être là-bas vers onze heures.

– Hum, ça sent son Proteus…

Yes ! Je vois que tu n’as pas tout oublié.

– … Dedalus à Sandymount strand…

– Oh, mon étudiant préféré !

– “Ineluctable modality of the visible. Signatures of all things. Seaspawn…

“… and seawrack. The nearing tide, that rusty boot…

“… Snotgreen, bluesilver, rust…

– Euh… guys, je vous sers quelque chose à boire ?

– Pardon, ma tendresse, ton père est un spécimen rare et irremplaçable, il m’a saisie. Je serais curieuse de savoir combien de diplomates français sont encore capables de citer Joyce dans le texte. Swann, je sais pourquoi je t’aime.

– OK, je vais aller m’acheter un strudel et des chandelles.

– Pardon, pardon ! C’est le début du troisième épisode d’Ulysse, “Protée”. Je fais le malin, mais pour tout vous avouer, quand tu as dit rendez-vous onze heures, j’ai tout de suite pensé à cet épisode puisque c’est à cette heure-là que Stephen Dedalus fait sa fameuse promenade sur la plage de Sandymount. Alors, ce matin, en t’attendant, Nov, j’ai relu le début.

– Ah ah, le petit malin qui espère pécho sa prof. Quel talent, Dad !

– C’était parfait mon amour, même s’il manquait quelques mots.

– C’était mon épisode préféré. “Touche-moi, douce douce douce main. Quel est ce mot connu de tous les hommes ? Je suis silencieux et seul et triste. Touche, touche-moi.”

– Oui. “What is that word known to all men?” C’est Dedalus qui demande. Il est parfois suffisant, hâbleur, ce garçon, et pleurnichard, mais il est tellement attachant et il n’a que vingt-deux ans. Bon, pour le moment, on parle du miroir. Il est omniprésent dans le livre comme tout ce qui se rapporte au visible et à la vue – que Joyce va progressivement perdre – et au voyeurisme. Je ne sais pas comment ils sont disposés dans le café, mais les miroirs complètent et compliquent et compensent ou compromettent l’entrelacs des regards : voir, se voir, être vu, voir sans être vu, être vu en feignant de ne pas le voir, montrer qu’on a bien vu que l’on cherche à nous voir sans être vu… Le miroir offre tellement plus qu’un simple double inversé du réel. Dans l’hôtel Ormond, il permet de voir ce que le bar cache des Sirènes, mais de façon fragmentée et de derrière – ce qui n’est pas pour gêner tout le monde. C’est moins l’origine des choses ou la vérité du monde que les hommes aimeraient voir que ce que cache les jupes des femmes – secret universel, sirène intemporelle. Mais voir, c’est être déçu, toujours, et le miroir n’y change rien, ses mensonges ne font pas illusion longtemps.

– Trop de réflexions Mam, tu m’as perdu, là. D’ailleurs on arrive. Bagno alla Lanterna.

– Très bien. Attention, la plage n’est pas mixte ; pour vous, c’est à droite du mur. Je voulais vous lire quelques extraits de ce troisième épisode. C’est un moment charnière, une bascule dans le livre et peut-être dans l’histoire de la littérature.

– Dis donc, tu vends bien ton truc. Enfin un peu d’action.

– C’est le moment aussi où neuf lecteurs sur dix renoncent à aller plus loin, précisément parce qu’il ne se passe presque rien et qu’on se demande en quelle langue c’est écrit ! Stephen marche sur la plage, vers l’Est d’abord, puis vers l’Ouest, the evening lands, c’est important, il décide d’aller voir sa tante, puis y renonce, il voit un chien mort, un autre vivant, un noyé, il urine, il croise des pêcheurs de coquillages. En somme, très peu d’action.

– Nadja, tu oublies la dernière action, il se cure la narine et colle sa crotte de nez sur un rocher.

– En effet, “he laid the dry snot picked from his nostril on a ledge of rock”.

– Sérieusement ! Et tu appelles ça une bascule dans l’histoire de la littérature ! On urine, on pète, on balance ses crottes de nez. J’imagine qu’on chie aussi.

– Oui, on défèque, on vomit et on se masturbe. La vie, les corps, leurs humeurs. Mais on pense aussi beaucoup, on parle, on chante, on déclame. Finalement, peu importe ce qu’il se passe. C’est de le dire qui est révolutionnaire et la façon de le dire. Avec cet épisode, on comprend qu’on ne comprend plus, quelque chose se passe dans l’écriture. C’est incroyable quand on y pense, à la même époque, Malevitch invente une autre peinture, Schönberg invente une autre musique, Einstein une autre physique, Gropius une autre architecture et Joyce une autre littérature. Exactement à la même époque, à quelques années près.

– Et dire qu’un siècle plus tard, ça nous semble encore bizarre. C’est dire le cataclysme que ça a dû être.

– En effet, inédit, inouï et parfois même inaudible et illisible. Allez, assez glosé, un extrait. Listen: a fourworded wavespeech: seesoo, hrss, rsseeiss, ooos.” – Vous imaginez, pour les traducteurs, Joyce, c’est un cauchemar et le plus beau des rêves – “Écoute, une tirade des vagues en quatre mots : seesoo, hrss, rseeiss, ooos.” – Là, je renonce à traduire. Je continue – Vehement breath of waters amid seasnakes, rearing horses, rocks. Souffle véhément des eaux parmi des serpents de mer, des chevaux cabrés, des rochers.” – Allez marcher le long du rivage et écoutez, c’est un des plus beaux passages – “In cups of rocks it slops: flop, slop, slap: bounded in barrels. And, spent, its speech ceases. It flows purling, widely flowing, floating foampool, flower unfurling.”

– Génial ! C’est vraiment ça, un discours de vagues, avec en plus le bruit des pieds dans le sable et les cailloux.

– En effet, on ne sait plus s’il s’agit de poésie, de musique ou de bruits, “in cups of rocks it slops: flop, slop, slap.”, et comment traduire ? “En flaques de roches ça crache, roc, crache, crac”. La dernière traduction propose “dans les cuvettes des rochers ça ressort : coule, sort, saoule”, ils ont choisi les paroles aux dépens de la musique. Ce texte a cent ans, on va pouvoir s’arracher les cheveux à le retraduire encore pendant des siècles.

– Je suis sidéré, pourquoi on ne nous dit pas ça, à l’école, que des écrivains ont écrit des trucs pareils. Je préfère ta traduction, Mam. Et la suite avec flower, c’était quoi ?

– “It flows purling, widely flowing, floating foampool, flower unfurling.” Il faut vraiment le dire à voix haute, en marchant sur une plage, les yeux fermés et en anglais si possible, comme Dedalus.

– Autrement, ça donnerait quoi en français ?

– Très difficile. Je risquerais quelque chose comme “ça s’écoule en roucoulant, s’écoulant beaucoup, feuille d’écume flottante, fleur déferlante”.

– Mouais, pas mal ! Mon préféré ça reste quand même, “in cups of rocks it slops, flop, slop, slap”. Bon, ce n’est pas facile à caser dans une soirée mondaine, mais ça tombe bien, je n’y vais pas. En fait, le gars Joyce, il a rappé cinquante ans avant tout le monde.

– En un sens oui. Allez, je vous laisse un moment. On se retrouve vers treize heures dans le café de votre choix, l’Antico caffè san Marco par exemple, ou la Pasticcheria Pirona si vous ne voulez pas trop marcher.

– Tu as dit treize heures, Nadja ? Hum, voyons voir… “Les Lotophages” ?

– Non Chéri, “Les Lestrygons”.

– Les quoi ? Non mais j’hallucine ! « Et vos parents, vous les avez trouvés où ? »

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28 novembre 2025 5 28 /11 /novembre /2025 03:42

On félicite et honore les premiers, les inventeurs, les ouvreurs. C’est bien et c’est juste, mais on oublie toujours les deuxièmes, ceux qui copient, ceux qui répètent et transmettent. Sans eux les inventions disparaîtraient avec leurs inventeurs qui se moquent bien du déluge.

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27 novembre 2025 4 27 /11 /novembre /2025 03:40

Petits pays ; mots sans annexe ; vies minuscules.

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26 novembre 2025 3 26 /11 /novembre /2025 03:53

Le lieu fait le lien.

Dans la fosse, des centaines de fans chantent avec leur idole, allument leur briquet téléphone, se donnent la main et communient. À l’église, des centaines de fidèles prient leur dieu, ouvrent leur cœur, se donnent la main et communient. Au stade, des centaines de supporteurs encouragent leur équipe, partagent leurs bières, se donnent la main et communient. Dehors, les mêmes communiants s’ignorent, s’insultent ou s’entretuent, c’est selon.

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25 novembre 2025 2 25 /11 /novembre /2025 03:02

– Entrez, il y de la philosophie aussi dans la cuisine, disait Héraclite.

À l’évidence. En revanche, il n’est pas certain qu’il y ait de la bonne cuisine chez les philosophes.

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24 novembre 2025 1 24 /11 /novembre /2025 03:12

– Tuer le père, bien sûr, c’est très important, mais autant attendre qu’il soit vieux et faible, chers fils, c’est plus prudent.

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23 novembre 2025 7 23 /11 /novembre /2025 03:56

C’est une chose faire frire,

C’en est une autre faire rire

Mais faire drire, ça ne veut rien dire.

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22 novembre 2025 6 22 /11 /novembre /2025 06:21

Si j’avais un peu de temps, je me plongerais dans ce gros traité de ponctuation, mais voilà, le linge à étendre, la litière à nettoyer, les courgettes à éplucher, la vidange à faire (faire), le cadeau de N. à acheter. Oui mais j’adore les traités de ponctuation. Certains pourront trouver cela futile ou déplacé. (Oui mais…)

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21 novembre 2025 5 21 /11 /novembre /2025 03:22

– Dad, c’était quoi ce truc incompréhensible… ? blue blue blue… ?

– Ah ah, oui, Nadja t’a gâté ! C’était un extrait de l’Ulysse de Joyce, c’est le début de l’épisode “Les Sirènes”, une sorte d’ouverture complètement délirante. La traduction française ne t’aurait pas beaucoup aidé, il faut lire le chapitre en entier, on y retrouve chacun des mots de cette ouverture dans son contexte. C’est en quelque sorte une annonce des thèmes qui seront développés, sauf qu’au lieu de faire des phrases, Joyce prend des mots ou des petits bouts de phrases qu’il choisit et associe surtout pour leurs sonorités ; certains mots sont modifiés, d’autres purement inventés. Cet épisode est très visuel et très sonore. “Blew blue bloom…”, d’ailleurs, le blew en question, c’est peut-être l’énorme pet de Bloom qui clôt l’épisode et qui probablement ne sent ni le bleuet ni aucune fleur.

– Ah ah, ça me plait déjà plus. To blow, blew, blown / Boule fait boum / et Bill s’abîmePardon ! Je ne comprends rien, mais ça me plait beaucoup, je ne savais pas qu’on avait le droit, entre guillemets, d’écrire comme ça.

– C’est ce que Nadja appelle la folle magie de Joyce, elle bloque la lecture chez certains et débloque l’écriture chez d’autres. La littérature n’est pas ce que l’on croit ou fait croire.

– Et Ulysse dans tout ça ?

– Tout le livre est une transposition libre, enfin, vraiment très libre de l’Odyssée d’Homère. Dans cet épisode, les sirènes sont des barmaids ­­– mermaid, barmaid, ça sonne presque pareil en anglais –, elles sont derrière le bar, c’est leur récif et de là, elles aguichent les clients. J’ai oublié leur nom, mais l’une est blonde et l’autre rentre de vacances bronzée. Et voilà décodés les premiers mots célèbres, “bronze by gold”. Combien d’heures on a passées, ta mère et moi, à lire et relire ce livre et quand on rencontrait quelqu’un, on le saluait en disant, “alors, quelles sont tes sirènes ?”.

– Et tu t’en souviens encore ? C’était il y a un siècle pourtant.

– Un peu moins… En fait, j’ai arrêté de travailler les textes comme on le faisait alors, mais pas ta mère et elle me parle toujours de ses articles ou ses conférences ou ses cours, ce qui me maintient à jour, en un sens.

– C’est fou cette complicité que vous avez ; vous êtes carrément différents et pourtant vous êtes tellement proches, enfin, c’est l’image que vous renvoyez.

– Ce n’est pas une image.

– Tu dirais que vous êtes toujours amoureux ? Des couples comme vous, qui tiennent aussi longtemps, j’en connais tellement peu.

– Amoureux au sens où ça sature le cerveau et chahute le ventre, non, bien sûr, ce chaos-là ne dure pas heureusement, mais amoureux au sens où le monde vu et habité à deux est plus lumineux et sensé, alors là oui, ou plutôt yes comme ce magnifique cri yes qui termine le livre yes. Une fois, on parlait de ça avec ta mère et je lui disais, “je ne sais pas si j’aime ce que tu es, toi, Nadja, mais j’aime d’amour ce que tu fais”. Et elle m’a répondu, “mais sommes-nous autre chose que ce que nous faisons ?”.

– Mouais… je ne sais pas si je serais d’accord. Faire, ça veut dire tout et n’importe quoi, alors que être, ça je comprends, ça veut dire exister. Je me rappelle de ma prof de français, en troisième, Madame Langlet, qui entourait en rouge le mot “faire” chaque fois qu’on l’utilisait dans une rédaction et qui écrivait dans la marge, “faites mieux !”.

– Pour être et exister, je ne trouve pas que cela soit si simple à appréhender, mais pour faire, tu as raison, c’est un mot-joker qui peut en remplacer beaucoup d’autres. Cela dit, nous faisons des choses tellement différentes, Nadja et moi. Entre organiser un réseau d’alliances françaises et commenter un paragraphe de Joyce, il y a peu de rapport. Disons que nous aimons voir, comprendre et discuter ce que l’autre fait. C’est comme une curiosité amoureuse. Peut-être que ça revient tout simplement à s’admirer. J’adore qu’elle me parle de ses recherches et je crois – ça paraît un peu prétentieux de dire ça ainsi –, mais oui, je crois qu’elle aime quand je lui explique mes missions.

– C’est ça aussi, vous avez les mêmes références. Je ne sais pas si vous habitez la même planète, mais vous parlez la même langue. Mon problème à moi, c’est que je ne fais pas grand-chose et que j’ai peu de références. Et si on me demande ce que je suis, la réponse va ressembler à la lecture de ma carte d’identité.

– Tu sais, l’identité, ce n’est pas un état, ça se construit, ça évolue, ça suppose une énergie, un beau yes, mais c’est très lié aussi aux circonstances. Et quand je te regarde, je vois un magnifique jeune homme qui chemine, se forme et se transforme. C’est ça un voyage, une énergie et des rencontres.

– D’accord, merci, mais tu n’es peut-être pas l’observateur le plus impartial.

– Quand je te regarde, je vois ce que l’on a réussi à faire, Nadja et moi, et c’est une source de joie permanente. Ça peut sembler un peu gnangnan, mais en réalité, c’est très objectif et très impartial. Je suis persuadé que, si on nous branchait des électrodes pendant qu’on pense à toi ou qu’on te regarde, on vérifierait expérimentalement cette joie que l’on ressent.

– Mouais, call me bip bip… vous avez quand même été un peu radins dans ce que vous m’avez légué, j’aurais bien aimé avoir un peu de vos qualités…

Ils s’installèrent. Le téléphone vibrait.

– C’est ta mère justement, je crois qu’elle aurait aimé être avec nous. Elle a envoyé un audio, écoute. « Je pense que je vais vous accompagner un peu encore. Demain, je serai avec James, ce soir, j’ai invité Umberto Saba et son Ulisse à lui. Nella mia giovinezza ho navigato / Lungo le coste dalmate. Dans ma jeunesse j’ai navigué le long des côtes dalmates. […] Oggi il mio regno / E quella terra di nessuno. Aujourd’hui mon royaume est cette terre de personne.  Il porto /Accende ad altri i suoi lumi; me al largo /Sospinge ancora il non domato spirito, /E della vita il doloroso amore. Le port allume pour d’autres ses lumières ; moi, vers le large, me pousse encore l’esprit indompté, Et de la vie le douloureux amour.” À plus tard, mes lumières à moi. »

– Trois Ulysse pour le prix d’un, je ne vais jamais m’en sortir. Garde ton téléphone allumé, quelque chose me dit, qu’il va vibrer souvent ce soir.

– Je découvre, moi aussi Umberto Saba et ce troisième Ulysse. Tiens tu vois, tu parlais de ce qui nous lie, ta mère et moi, eh bien, il y a aussi nos différences et même nos oppositions. “De la vie le douloureux amour”, ça c’est elle, moi ce serait plutôt “de la vie le joyeux amour”. Ça nous sépare et nous rapproche. Ce sont nos histoires, bien sûr, qui expliquent cela. Le grand amour, malheureux, douloureux, tragique, inconsolé de Nadja, c’est la Russie. Elle en parle très peu, même avec moi, c’est difficile. Elle est dans la situation d’une enfant dont la mère, qu’elle ne peut cesser d’aimer, est devenue un monstre odieux. Tu sais, avant l’invasion de l’Ukraine, des semaines avant, elle me répétait, Poutine va l’envahir, préviens tout le monde, faites quelque chose. Et moi je lui répondais, ne t’inquiète pas, jamais il n’osera, tous les services secrets sont unanimes, il bombe le torse et cherche à nous impressionner, jamais il n’ira plus loin.

– Raté ! Je ne sais pas ce qui est le plus terrible, l’invasion ou votre aveuglement.

– Tu as raison, je me demande aussi. En tout cas, on s’est bien trouvés, moi et mon optimisme naïf et elle et son sens tragique de l’histoire. Et pour revenir à ta question sur l’amour, je vais te dire l’idée que je m’en fais, ça n’est pas très tendance à une époque où l’on ne jure que par l’autonomie des individus, mais je crois qu’il y a une part de vulnérabilité et de dépendance assumées dans l’amour. Je le vis comme ça. Nadja est bien “ma moitié” comme on dit, et sans elle, ma vie, l’histoire, l’avenir seraient tronqués, fades et le monde serait bancal.

– Ah, je crois que le maître d’hôtel nous attend.

– Oui, tu as raison. Qu’est-ce qu’on prend ?

– Écoute Dad, on fait comme tu veux, moi, j’ai l’estomac qui déconne un peu et ces menus gastronomiques me font peur, je me contenterais bien du menu classique avec leur harrysotto, en plus on me l’a recommandé. Ça t’ennuie si je prends un coca avec ?

Ils passaient commande. Le téléphone vibra.

– Nouvel audio de Nadja. « Mes deux soleils, attention aux Triestines, dont Saba louait la bellezza, “una bellezza fatta di mare e di monti rocciosi, il primo si rifletteva quasi sempre nel colore degli occhi, i secondi si ritrovavano nella struttura del corpo… une beauté faite de mer et de montagnes rocheuses, la première se reflétait presque toujours dans la couleur des yeux, les secondes se retrouvaient dans leur stature.” Saba évoque ensuite leur romanticismo : elles vivent, s’expriment et aiment avec passion, mais ce romantisme est comme corrigé par une certaine asprezza, une âpreté : toutes les Triestines ont un côté maschiacco, garçon manqué. Belles, passionnées et rugueuses. De vraies sirènes ! »

– Ah ah, on est prévenus. Demain, soit on se promène les yeux fermés et les oreilles bouchées, soit on ne regarde que les marins et les assureurs ! Ah, encore un texto… « Un service aussi, demain, passez à la Libreria antiquaria Umberto Saba qu’il avait fondée au début du siècle, elle vient de rouvrir. C’est aussi un petit musée. Si vous trouvez son roman Ernesto, prenez-le pour moi, mes chéris. » Tu notes ça, Nov.

– D’accord. J’ai trouvé l’adresse, ce n’est pas loin. Via San Nicoló, juste à côté de Zara. Pas sûr que ce soit la famille !

– Je suis un peu rassuré de voir que tu as toujours ton sens de l’humour. J’avais l’impression que quelque chose ne tournait pas rond.

– Non, ça va, c’est juste que je ne sais plus trop où j’en suis.

– Ce n’est pas étonnant que tu sois perturbé avec tous ces changements.

– Oui, c’est sûr, mais c’est surtout cette fille que j’ai rencontrée à Milan. Je ne sais pas… j’y pense tout le temps. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive.

– Ah ? Vous allez vous revoir ?

– Je ne sais pas. Je ne crois pas. Enfin, peut-être. Pas tout de suite. Mais là, j’essaye de la joindre depuis mon départ et elle ne répond pas.

– Peut-être qu’elle est occupée. Tu as dormi chez elle ?

– Oui. Peut-être que son téléphone est déchargé. Enfin, quand même, c’est bizarre. On a passé presque quarante-huit heures ensemble, non-stop, à parler, lire, regarder des tableaux… et puis tout d’un coup, rien, plus rien du tout. J’ai envoyé vingt textos, mais là j’arrête, ça commence à ressembler à du harcèlement.

– Attends un peu, il y a peut-être une explication très simple. Je ne veux pas être trop indiscret, mais tu la connaissais déjà ?

– Non, c’est une histoire improbable. On s’est rencontrés dans le train, on a tout de suite sympathisé, elle parlait très librement et c’était incroyablement fluide. Elle m’a proposé de me loger à Milan parce qu’elle était chez sa tante qui a un grand appartement.

– Mais vous avez eu une relation intime ?

– Ben, là aussi c’est bizarre, parce qu’elle est lesbienne. On n’a pas couché ensemble, mais un peu quand même. Et puis surtout, on ne s’est pas quittés une seconde. C’est une prof d’histoire de l’art, elle m’a montré des tableaux, mais pas comme dans un livre ou un musée, à chaque fois, elle racontait une histoire qui me parlait. Vraiment, j’ai adoré.

– Hum ! Tu crois que tu es amoureux ?

– Non, je ne crois pas, enfin, peut-être, je ne sais pas. Sûrement un peu quand même. En tout cas, je pense à elle sans arrêt. En fait je crois que ça aura été une belle rencontre, comme deux droites qui se croisent, ce n’était pas prévisible et ça n’aura pas de suite. Pas de suite, mais des conséquences. La droite continue sa route, mais ne sera plus jamais la même, elle n’est plus très droite. Bon, je ne sais pas si ma métaphore mathématique est très pertinente.

– Il faut du temps pour comprendre, du temps et du calme et c’est précisément ce qu’il manque dans ces moments-là. Enfin disons plus exactement que l’état amoureux perturbe le passage du temps et bouscule tout. Il faudrait pouvoir attendre patiemment que l’ordre des choses revienne, ce qui est totalement impossible.

– C’est ça. Exactement. Le temps qui fait n’importe quoi, dans le ventre, un orchestre de percussions brésilien et la tête qui se prend pour une centrifugeuse.

– Quelle description ! Ça sent le vécu !

– Oui, mais voilà, elle ne rappelle pas. Et si je réfléchis posément, je vois bien qu’il y avait quelque chose qui clochait entre nous. La différence. La distance. D’abord son âge, elle était déjà un peu vieille, trente-deux, trente-trois ans, je crois, elle avait déjà un métier, mais surtout ses amis.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ses amis, c’était soit des artistes connus, soit des grands Chefs, des conservateurs de musée, des écrivains… Tu comprends. Mes potes à moi, ils en sont encore à jouer à FIFA sur leur Playstation et boivent du coca avec leur kebab.

Ils rirent. Le téléphone vibrait.

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20 novembre 2025 4 20 /11 /novembre /2025 03:10

Je me demande comment des peuples privés d’accès à la mer ont pu inventer des chants, des danses, des colères et des histoires fantastiques.

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19 novembre 2025 3 19 /11 /novembre /2025 03:14

L’humour noir est lumineux et sauve l’esprit de ses obscures clarifications.

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