– Donc, on part avec deux 4x4 bourrés de matériel et de médicaments et une équipe de huit personnes dont quatre locaux. On roule, on passe plusieurs barrages, sans jamais savoir à qui on a affaire. Chaque fois c’est le même rituel, on montre les laissez-passer qui laissent dubitatifs, alors on sort les trousses pour soigner les blessures que l’on peut soigner. On progresse bien comme ça et il ne nous restait plus qu’une petite heure de route. Et là, on est pris dans une embuscade. Des branchages couchés sur la route avec trois hommes armés et d’autres branchages vite posés derrière pour nous empêcher de reculer. En fait, on s’aperçoit que ce sont des enfants-soldats. J’en avais déjà vu, mais pas des si jeunes. Ils étaient une douzaine, dont la moitié portaient des armes, les autres des machettes ou des bâtons.
– Et vous, vous étiez armés ?
– Non. Jamais d’armes. C’est une règle absolue. Je repère assez vite le chef, il devait avoir treize ans, quatorze peut-être. Pas très grand, les bras pleins de balafres, le visage marqué et la bouche tordue. J’ai cru au début que c’était une sorte de posture de guerrier qu’il se donnait, mais j’ai vite compris que c’était l’effet de la douleur. Il était flanqué de deux lieutenants, pas plus de treize ans, mais au moins un mètre quatre-vingt. Et derrière, des enfants. Mais vraiment ! Des tout petits, sept ans, huit ans. Tu imagines !
– Non ! Mais comment ils peuvent survivre dans la forêt à cet âge ?
– Ils étaient tous dans un piteux état. Ils vivent de pillages et ils mangent ce qu’ils trouvent. Quand ils rencontrent des groupes armés, ils sont embauchés comme mercenaires occasionnels. Ils sont nourris en échange.
– Quoi ! C’est horrible ! Je ne savais pas… Et donc ?
– Donc, on sort les laissez-passer qui évidemment ne laissent rien passer du tout. Et là, tu te demandes comment on fait pour négocier avec des gamins. Je repère tout de suite que le chef, qui est le seul à porter des chaussures fermées, marche très mal. Je lui montre son pied et lui propose de regarder. Il est méfiant, mais je comprends vite que c’est plutôt la douleur qui le retient. Impossible de lui enlever sa chaussure alors on découpe le bout aux ciseaux. Et là, je découvre un des pires panaris que j’ai jamais vus. Son gros orteil était condamné, les articulations et les nerfs étaient déjà attaqués, il aurait fallu une intervention lourde et certainement une amputation. J’arrive à le convaincre de se laisser faire et on fait ce que l’on peut. Anesthésiant local, incision, drainage du pus, antibiotiques, antalgique, une petite attelle de fortune et un beau pansement. Franchement, en dix minutes et au milieu de nulle part, c’était difficile de faire mieux.
– Alors là, tu te dis que c’est gagné.
– Effectivement et qu’ils vont nous laisser passer. Eh bien pas du tout et le pire restait à venir. Il nous fait comprendre qu’il veut les boîtes de médicaments. Ça ne me plait pas du tout et je rechigne. Rapidement, il se calme, un peu shooté par le Tramadol, mais ses deux lieutenants commencent à s’énerver et à crier.
– Aïe !
– Attends. Ils se mettent à tourner autour des deux jeunes infirmières. Évidemment je m’interpose alors je reçois un violent coup de crosse et ils bousculent les infirmières tout en tirant en l’air.
– Waouh ! La panique totale !
– Exactement. Tout pouvait basculer en une seconde. J’ai commencé à avoir vraiment très peur. Je comprends vite qu’on ne les raisonnera pas. Ça ne serait pas possible non plus de les maîtriser.
– Mais tu crois qu’ils auraient pu tirer ?
– Ça, on ne le saura jamais, mais je crois que oui. Tu sais, tuer et se faire tuer, ça ne les impressionne plus. Chez nous, au contraire, la sécurité de nos personnels est une priorité absolue. Alors je tente un truc fou… qui va marcher. Quand je partais en mission, j’emportais toujours, en plus du paracétamol et des antipaludéens, devine quoi…
– Je ne sais pas, des sprays de défense ?
– Non. Des bonbons. J’avais toujours un petit stock de fraises tagada et d’oursons en guimauve. Donc, je vais chercher quelques paquets et je fais la distribution. Je donne un paquet entier aux deux lieutenants pour qu’ils aient les mains occupées à l’ouvrir.
– Me dis pas que ça les a calmés.
– Et si ! Ils avaient les lèvres toutes roses alors les petits ont éclaté de rire et ça a détendu tout le monde. Ils venaient de se prendre un shot de glucides. Je savais qu’on avait trente minutes pour nous. Le temps du pic de glycémie, le cerveau libère de la dopamine en quantité, c’est l’hormone de la récompense. Tu connais ça, j’imagine, « la molécule du plaisir ».
– Euh, oui, je crois. Et après trente minutes ?
– Très certainement, pour la plupart, un crash glycémique avec des réactions imprévisibles et incontrôlables. Donc, on n’a pas traîné, on a chargé le chef dans un 4x4. Évidemment, il s’est laissé faire comme un bébé. Il avait changé de visage, le seigneur de guerre à la gueule cassée était devenu un petit ange brun souriant bêtement !
– Ah ah, j’ai l’image !
– On a embarqué aussi les plus jeunes et on a fait comprendre aux autres de nous rejoindre au village. Un paquet de bonbons supplémentaire les a convaincus.
– Incroyable ! J’adore cette histoire. Et après.
– Après, heureusement, on a arrêté avec les surprises et les frayeurs. On a déroulé nos protocoles. Tu sais, tout est très réglé chez nous et chacun sait exactement ce qu’il a à faire. Tout s’est bien passé, le village était en fait un gros bourg qui avait été déserté, avec encore des infrastructures. Alors pas d’hôpital, faut pas rêver, mais un dispensaire et une sorte d’école. Quand on est arrivés, il n’y avait presque personne, puis, petit à petit, on va vu sortir de la forêt des familles entières. Cette mission a été un succès. On est restés plusieurs mois, le temps de se faire accepter et de former quelques soignants.
– Et les enfants-soldats ?
– Ils sont redevenus enfants. Ils ont été plus ou moins adoptés et sont retournés à l’école. Les deux lieutenants qui avaient un peu de mal à rester assis pour apprendre à lire ont été embauchés, à leur grande fierté, comme profs de sport.
– Magnifique ! Tu devrais vendre les droits à Netflix, ils seraient sûrement intéressés.
– Oui, globalement, ça s’est bien passé. Bon, je ne t’ai pas tout raconté.
– Ah ?
– On n’a pas pu sauver deux des plus petits qui étaient malnutris.
– Ah bon ! Mais vous n’aviez pas assez à manger ?
– Non, ce n’est pas ça. En fait, on ne le sait pas mais la malnutrition, c’est une maladie très grave, avec parfois des conséquences irréversibles. On ne le dit pas assez, mais on meurt de malnutrition.
– Vraiment, je ne sais pas comment dire mais, je t’admire. Et Olga aussi. Peut-être que je suis naïf et qu’il y a des choses que je ne comprends pas, mais quand même, je trouve qu’il y a des gens meilleurs que d’autres. Et pour moi, vous en faites partie.
– Hum…
– Quand j’étais plus jeune, mon film préféré, c’était Fight Club, tu sais, avec Brad Pitt. D’ailleurs peut-être que mon ancien prénom, il vient de là. J’avais écrit sur un carnet une réplique qui disait un truc comme, « Frappe-moi aussi fort que tu peux, parce qu’on ne peut pas se connaître si on ne s’est jamais battu. Je n’ai pas envie de mourir sans cicatrices. »
– Oui, j’ai vu ce film, il y a longtemps. J’avais oublié cette réplique.
– Et donc, je ne me suis jamais battu de ma vie et je n’ai aucune cicatrice. Je ne crois plus trop à cette idée qu’il faut prendre des coups et souffrir pour se sentir exister. Quand je t’entends, je pense plutôt qu’il faut aider et soigner pour que sa vie ait du sens. Sauf que je n’ai jamais vraiment aider personne et que je saurais tout juste nettoyer une blessure.
– Alors pour ce qui est d’aider, je crois que tu te trompes et on en a déjà parlé si je ne m’abuse. Pour ce qui est de soigner une plaie, je serais prêt à parier que tu ne sais pas faire. Tu as en face de toi un maniaque du soin de plaie. Vas-y, explique-moi comment tu fais.
– Je ne sais pas s’il y a des techniques spéciales, mais moi je prends un bout de coton, je mets de l’alcool dessus ou du mercure au chrome si j’en ai, je tapote sur la plaie, éventuellement je souffle pour atténuer la brûlure et je laisse sécher à l’air libre.
– Parfait ! Tu ferais un excellent assistant.
– Ah ? Merci !
– Oui. Tu viens de résumer à peu près tout ce qu’il ne faut pas faire.
– Quoi ?
– Et oui. D’abord, c’est impératif, tu commences par te laver les mains. Et tu ne fais pas semblant. Ensuite, surtout pas de coton, idéalement une compresse stérile, sinon un linge propre. Pas d’alcool, ni rhum ni tequila, ce n’est ni un anesthésiant, ni un antiseptique, par contre, c’est un excellent tueur de tissus, un cytotoxique. Le mercure au chrome tu oublies, c’est joli mais c’est dangereux et ça masque la plaie, d’ailleurs il est interdit en Europe. Tu nettoies la plaie en allant du centre vers l’extérieur pour ne pas ramener de cochonneries. Ensuite, même si tu t’es lavé les dents, tu évites d’envoyer toutes tes bactéries en postillonnant sur la plaie qui est une zone très vulnérable. Enfin, tu attends un instant et tu protèges la plaie avec un pansement propre.
– Mince alors, j’avais tout faux.
– Oui, et presque tout le monde fait comme toi. Systématiquement, partout où je passais, j’organisais des stages de soin de plaie. C’est vrai que c’est un peu contre-intuitif, mais tu n’imagines pas comme c’est important.
– J’avoue. C’est quand même incroyable qu’on n’apprenne pas ça à l’école, tous, en troisième ou en seconde. Parce que, d’accord, on ne peut pas tous amputer une jambe, mais on devrait tous savoir nettoyer une plaie.
– C’est vrai. Ah, c’est l’heure du dessert. Ma deuxième spécialité. Donc le soufflé est normalement servi avec une boule de glace à la vanille, mais je trouve ça un peu dommage. Comme je les connais bien, ils acceptent de me donner un autre parfum. Je te conseille fruits de la passion, le piquant du fruit répond à merveilleuse à la rondeur du chocolat. Sinon en plus original, tu as le sorbet menthe-basilic qui donne comme une fraîcheur aérienne à la densité terrestre du cacao.
– Ah, ah ! Tu m’amuses. Tu en parles tellement bien que j’ai déjà l’effet hormone de la récompense ! Je vais essayer avec la glace aux fruits de la passion.
– Très bon choix. Alors, comment tu envisages la suite de ton voyage ?
– Je compte prendre un vol demain soir pour Istanbul. Je vais regarder les horaires.
– C’est facile d’ici. Il y a plusieurs vols par jour ; tu en as pour moins de deux heures. Attends, avant de rentrer, on va aller faire une petite promenade digestive. Je voudrais te montrer quelque chose, rue Mihailova.