Le téléphone vibra. Ils riaient.
– Ah ah, encore un message de tu-sais-qui : « Mes amours, la fin du poème d’Umberto Saba, il molo, pour accompagner vos dolci. “Né a te dispiaccia, amica mia, se amore / reco pur tanto al luogo ove son nato. /Sai che un più vario, un più movimentato / porto di questo è solo il nostro cuore. Ne sois pas contrariée, mon amie, si je porte tant d’amour au lieu où je suis né / Tu sais qu’un port plus varié, plus mouvementé que celui-ci, seul l’est notre cœur.” Où est votre port à vous ? et votre cœur ? À demain, mes beaux marins, rendez-vous un peu avant onze heures. »
– Varié, je ne vois pas bien ce qu’il veut dire, mais mouvementé, oui, je pense avoir une idée. J’ai envie de répondre à Mam, « Movimentato… c’est un peu court ma mère, c’est une tornade ! c’est un typhon ! c’est un cyclone ! que dis-je c’est un cyclone, c’est une cuticule ! »
– Ah ah, pourquoi cuticule ?
– Parce que j’aime bien ce mot et parce que James m’a dit que j’avais le droit.
– Argument implacable. Bon, pour ta mère, parle-lui plutôt de ton dessert, je la connais et elle te connait, elle va lire entre les lignes, s’inquiéter et me questionner toute la nuit sur les “mouvements” de ton cœur et ce qui se cache derrière cette cuticule sentimentale.
– Tu as complètement raison, Dad. « Hl Mam Nos desserts Moi Via della seta cf Baricco agrumes wasabi laurier olives safran = une tuerie. Dad un truc éclaté++ citron capres origan amandes = extra selon lui. Retour hôtel ventre plein oreilles bouchées par prudence bss TQ »
Ils rentrèrent. Swann dormait.
*****
Quelle heure ? Une heure moins le quart. Je n’arrive pas à croire qu’il y a douze heures à peine, je buvais un café amer avec Alomè. Dad a peut-être raison, son silence doit avoir une explication très simple. Ou bien c’est moi qui ai raison et elle me ghoste. Mais pourquoi ? Non, pas elle, impossible ! Elle a eu un problème de téléphone, je ne sais pas, elle a effacé tous ses contacts, par erreur. Mais non, ça non plus, ce n’est pas possible… Je n’ai pas sommeil. Un cyclone, c’est peut-être exagéré, mais quand même, ça pique cette histoire. J’ai mal au ventre. Ce serait plutôt une nausée sentimentale. Allez, un peu de lecture, ça me fait dormir d’habitude. Moby-Dick, chapitre 16, Le navire.
Trieste. Jour 2. 2 h
« C’était un navire de la vieille école, plutôt petit, qui avait la façon surannée des meubles à pieds de griffon. Longuement amarinée, colorée par tous les temps, des typhons aux calmes plats des quatre océans, sa vieille coque avait pris le teint basané d’un grenadier français qui aurait combattu en Égypte comme en Sibérie. Son étrave vénérable semblait barbue. Ses mâts – taillés quelque part sur la côte japonaise là où la tempête emporta ceux qu’il avait à l’origine – ses mâts avaient la raideur de l’épine dorsale des trois vieux rois de Cologne. Ses ponts antiques étaient usés et ridés comme la dalle vénérée des pèlerins où fut versé le sang de Becket dans la cathédrale de Cantorbéry. À ces pièces de musée, étaient venues s’ajouter des caractéristiques nouvelles et étonnantes qui racontaient les aventures sauvages qui furent les siennes pendant plus d’un demi-siècle. »
Ce bateau doit vraiment être beau, et j’adore la description d’Ismaël ; il est beau parce qu’il y a eu toutes ces tempêtes et tous ces combats et ces aventures, là-bas, au bout du monde, mais c’est ici, à quai, qu’on peut voir cette beauté. Voilà. Je ne sais pas trop quoi faire de cette réflexion, il y a quelque chose à penser sur le départ et sur le retour, le ici et le là-bas, le quai et les mers sauvages mais là, il est deux heures passées et je vais laisser le Pequod au port parce que j’ai une sorte de mal de mer et je vais me caler dans les bras de Morphée.
Help, Melville ! Je n’aime pas ce que j’écris… c’est nul !
*****
– Bonjour Chéri, il est neuf heures, ça me fait mal de te réveiller, j’imagine que tu aurais bien dormi un peu plus. Demain matin, on sera à Ljubljana, tu pourras faire une grasse matinée. Aujourd’hui, le programme est serré, je te laisse te préparer, on va aller boire un café piazza Unità, c’est à trois minutes, de là on attendra les “instructions” de ta mère à dix heures quarante-cinq.
– Ah ah, Nadja en guide touristique, je m’attends au pire ! Mais c’est encore la nuit à Mexico, non ?
– Oui, on a sept heures d’avance, mais tu sais que le sommeil et ta mère ne sont pas les meilleurs amis.
– Et dix heures quarante-cinq, c’est important ? Onze heures, ça serait bien aussi, non ?
– Non. C’est important si je pense à ce qu’elle pense, mais elle t’expliquera.
– OK, alors soyons précis jusqu’au bout. Instructions Mam dix quarante-cinq, donc arriver au café à dix, quitter l’hôtel à neuf cinquante-sept, sortir de la chambre à neuf cinquante-cinq, s’habiller neuf cinquante, se doucher neuf quarante… ça me laisse encore quarante minutes avant de me lever. J’ai vraiment très mal dormi. Ça va comme ça ?
– Bien sûr, je t’attends en bas, je vais voir jusqu’à quelle heure on peut garder la chambre.
Nov somnola. Swann descendait.
*****
– Salve mes girovaghi préférés ! J’espère que vous avez pris des forces, on va marcher un peu pour commencer. Nov, mon pèlerin d’amour, je t’ai tiré du lit, n’est-ce pas ? Où êtes-vous ?
– Salut Mam, dix heures quarante ici, tu es en avance. Allez, ça va, on a eu le temps de prendre un bon petit déjeuner. On est place de l’Unité au café des Miroirs. Tout est très classe ici, la place ouverte sur la mer, les palais, le café, les miroirs.
– En effet, ça ressemble plus à Vienne qu’à Sienne ; l’histoire prend parfois le pas sur la géographie. Ah oui, le caffè degli specchi. Le miroir, the mirror, magnifique ; quel objet plus joycien ? “Stately, plump Buck Mulligan came from the stairhead, bearing a bowl of lather on which a mirror and a razor lay crossed.” C’est la toute première phrase d’Ulysses et déjà un miroir.
– Et bim ! Sans le vouloir, j’ai mis une pièce dans la machine.
– Oui, oui, oui… Voilà ce que nous allons faire. Pendant que vous vous rendez à la plage de la Lanterne – vous en avez pour quinze minutes à peine – nous allons parler miroirs puisque tu le souhaites, Nov. Ne traînez pas, il faut être là-bas vers onze heures.
– Hum, ça sent son Proteus…
– Yes ! Je vois que tu n’as pas tout oublié.
– … Dedalus à Sandymount strand…
– Oh, mon étudiant préféré !
– “Ineluctable modality of the visible. Signatures of all things. Seaspawn…”
– “… and seawrack. The nearing tide, that rusty boot…”
– “… Snotgreen, bluesilver, rust…”
– Euh… guys, je vous sers quelque chose à boire ?
– Pardon, ma tendresse, ton père est un spécimen rare et irremplaçable, il m’a saisie. Je serais curieuse de savoir combien de diplomates français sont encore capables de citer Joyce dans le texte. Swann, je sais pourquoi je t’aime.
– OK, je vais aller m’acheter un strudel et des chandelles.
– Pardon, pardon ! C’est le début du troisième épisode d’Ulysse, “Protée”. Je fais le malin, mais pour tout vous avouer, quand tu as dit rendez-vous onze heures, j’ai tout de suite pensé à cet épisode puisque c’est à cette heure-là que Stephen Dedalus fait sa fameuse promenade sur la plage de Sandymount. Alors, ce matin, en t’attendant, Nov, j’ai relu le début.
– Ah ah, le petit malin qui espère pécho sa prof. Quel talent, Dad !
– C’était parfait mon amour, même s’il manquait quelques mots.
– C’était mon épisode préféré. “Touche-moi, douce douce douce main. Quel est ce mot connu de tous les hommes ? Je suis silencieux et seul et triste. Touche, touche-moi.”
– Oui. “What is that word known to all men?” C’est Dedalus qui demande. Il est parfois suffisant, hâbleur, ce garçon, et pleurnichard, mais il est tellement attachant et il n’a que vingt-deux ans. Bon, pour le moment, on parle du miroir. Il est omniprésent dans le livre comme tout ce qui se rapporte au visible et à la vue – que Joyce va progressivement perdre – et au voyeurisme. Je ne sais pas comment ils sont disposés dans le café, mais les miroirs complètent et compliquent et compensent ou compromettent l’entrelacs des regards : voir, se voir, être vu, voir sans être vu, être vu en feignant de ne pas le voir, montrer qu’on a bien vu que l’on cherche à nous voir sans être vu… Le miroir offre tellement plus qu’un simple double inversé du réel. Dans l’hôtel Ormond, il permet de voir ce que le bar cache des Sirènes, mais de façon fragmentée et de derrière – ce qui n’est pas pour gêner tout le monde. C’est moins l’origine des choses ou la vérité du monde que les hommes aimeraient voir que ce que cache les jupes des femmes – secret universel, sirène intemporelle. Mais voir, c’est être déçu, toujours, et le miroir n’y change rien, ses mensonges ne font pas illusion longtemps.
– Trop de réflexions Mam, tu m’as perdu, là. D’ailleurs on arrive. Bagno alla Lanterna.
– Très bien. Attention, la plage n’est pas mixte ; pour vous, c’est à droite du mur. Je voulais vous lire quelques extraits de ce troisième épisode. C’est un moment charnière, une bascule dans le livre et peut-être dans l’histoire de la littérature.
– Dis donc, tu vends bien ton truc. Enfin un peu d’action.
– C’est le moment aussi où neuf lecteurs sur dix renoncent à aller plus loin, précisément parce qu’il ne se passe presque rien et qu’on se demande en quelle langue c’est écrit ! Stephen marche sur la plage, vers l’Est d’abord, puis vers l’Ouest, the evening lands, c’est important, il décide d’aller voir sa tante, puis y renonce, il voit un chien mort, un autre vivant, un noyé, il urine, il croise des pêcheurs de coquillages. En somme, très peu d’action.
– Nadja, tu oublies la dernière action, il se cure la narine et colle sa crotte de nez sur un rocher.
– En effet, “he laid the dry snot picked from his nostril on a ledge of rock”.
– Sérieusement ! Et tu appelles ça une bascule dans l’histoire de la littérature ! On urine, on pète, on balance ses crottes de nez. J’imagine qu’on chie aussi.
– Oui, on défèque, on vomit et on se masturbe. La vie, les corps, leurs humeurs. Mais on pense aussi beaucoup, on parle, on chante, on déclame. Finalement, peu importe ce qu’il se passe. C’est de le dire qui est révolutionnaire et la façon de le dire. Avec cet épisode, on comprend qu’on ne comprend plus, quelque chose se passe dans l’écriture. C’est incroyable quand on y pense, à la même époque, Malevitch invente une autre peinture, Schönberg invente une autre musique, Einstein une autre physique, Gropius une autre architecture et Joyce une autre littérature. Exactement à la même époque, à quelques années près.
– Et dire qu’un siècle plus tard, ça nous semble encore bizarre. C’est dire le cataclysme que ça a dû être.
– En effet, inédit, inouï et parfois même inaudible et illisible. Allez, assez glosé, un extrait. “Listen: a fourworded wavespeech: seesoo, hrss, rsseeiss, ooos.” – Vous imaginez, pour les traducteurs, Joyce, c’est un cauchemar et le plus beau des rêves – “Écoute, une tirade des vagues en quatre mots : seesoo, hrss, rseeiss, ooos.” – Là, je renonce à traduire. Je continue – “Vehement breath of waters amid seasnakes, rearing horses, rocks. Souffle véhément des eaux parmi des serpents de mer, des chevaux cabrés, des rochers.” – Allez marcher le long du rivage et écoutez, c’est un des plus beaux passages – “In cups of rocks it slops: flop, slop, slap: bounded in barrels. And, spent, its speech ceases. It flows purling, widely flowing, floating foampool, flower unfurling.”
– Génial ! C’est vraiment ça, un discours de vagues, avec en plus le bruit des pieds dans le sable et les cailloux.
– En effet, on ne sait plus s’il s’agit de poésie, de musique ou de bruits, “in cups of rocks it slops: flop, slop, slap.”, et comment traduire ? “En flaques de roches ça crache, roc, crache, crac”. La dernière traduction propose “dans les cuvettes des rochers ça ressort : coule, sort, saoule”, ils ont choisi les paroles aux dépens de la musique. Ce texte a cent ans, on va pouvoir s’arracher les cheveux à le retraduire encore pendant des siècles.
– Je suis sidéré, pourquoi on ne nous dit pas ça, à l’école, que des écrivains ont écrit des trucs pareils. Je préfère ta traduction, Mam. Et la suite avec flower, c’était quoi ?
– “It flows purling, widely flowing, floating foampool, flower unfurling.” Il faut vraiment le dire à voix haute, en marchant sur une plage, les yeux fermés et en anglais si possible, comme Dedalus.
– Autrement, ça donnerait quoi en français ?
– Très difficile. Je risquerais quelque chose comme “ça s’écoule en roucoulant, s’écoulant beaucoup, feuille d’écume flottante, fleur déferlante”.
– Mouais, pas mal ! Mon préféré ça reste quand même, “in cups of rocks it slops, flop, slop, slap”. Bon, ce n’est pas facile à caser dans une soirée mondaine, mais ça tombe bien, je n’y vais pas. En fait, le gars Joyce, il a rappé cinquante ans avant tout le monde.
– En un sens oui. Allez, je vous laisse un moment. On se retrouve vers treize heures dans le café de votre choix, l’Antico caffè san Marco par exemple, ou la Pasticcheria Pirona si vous ne voulez pas trop marcher.
– Tu as dit treize heures, Nadja ? Hum, voyons voir… “Les Lotophages” ?
– Non Chéri, “Les Lestrygons”.
– Les quoi ? Non mais j’hallucine ! « Et vos parents, vous les avez trouvés où ? »