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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

17 mai 2026 7 17 /05 /mai /2026 02:03

[Sixième partie du Voyage de Nubecito. Perdu sur la côte mexicaine, le jeune cumulus hawaïen a été pris en charge par Nov qui doit le ramener chez lui. Après avoir traversé le Mexique, puis l’Atlantique, remonté la Seine à vélo jusqu’à Paris, après une étape à Milan avec Alomè, à Trieste et Ljubljana avec son père, Nov part rejoindre Olga en Serbie. Dans le bus pour Zagreb, il fait la connaissance du hongrois Laszlo, un véritable personnage de roman.]

– Donc, tu ne m’as pas répondu, tu vas à Zagreb ?

– Oui oui, Zagreb d’abord, et ensuite Belgrade. Et vous ?

– Je m’arrête à Zagreb. Chez ma fille. Bon, pas de chichis entre nous, on est entre Français, tu m’appelles Laszlo, hein, et tu me tutoies.

– OK.

– Enfin, ex-Français pour ma part. Chirac m’a piqué mon passeport et ma nationalité.

– Chirac ? Piqué ?

– Oui, ton président. Faut être gonflé quand même. Bon, faut dire aussi que j’avais fait pas mal de conneries. Là, tu me vois, je viens de faire soixante et onze ans, je suis rangé des affaires, mais bon, à trente ans, c’était une autre paire de manches. Je vais chez ma fille à Zagreb. Ljubica, elle s’appelle. Faut bien prononcer, Liou-bi-dza. J’adore les noms. Tu te rends compte, elle est docteur, et même pédiatre. Pour une fille de routier. Je me marre… C’est bien, non ? Bon, j’ai pas toujours été présent, c’est peut-être pour ça qu’elle a réussi, ah ah, alors aujourd’hui, j’essaye de me rattraper. Après j’irai chez Céline, mon autre fille, elle habite Sofia, elle a plus de trente ans maintenant. Je leur apporte à chaque fois un petit paquet de paprika et un livre en hongrois. C’est elles qui demandent un livre en hongrois, pour pratiquer leur langue paternelle, comme elles disent, moi je vois pas vraiment l’intérêt de parler hongrois quand tu parles déjà français et anglais, mais je ne discute pas, en plus elles sont bien plus intelligentes que moi. Faut dire aussi que moi, je lis pas, alors j’ai demandé au libraire, j’ai dit, c’est pour mes filles, je veux un bon livre mais pas un roman d’amour. C’est elles qui disent comme ça. Ma femme, Janka, c’est le contraire, elle préfère les romans d’amour, c’est ce qu’elle lit, enfin maintenant avec ses yeux, elle lit moins, donc j’ai acheté trois exemplaires de Apromunka egy palotaert, pour mes trois filles.

– D’accord. Et ça parle de quoi ?

– On pourrait traduire par “Petit boulot pour un palais”, quelque chose comme ça. Le libraire il a dit, “c’est noir, c’est absurde, c’est brillant”. Je ne sais pas ce qu’il voulait dire mais ça leur plaira. J’ai regardé un peu comme je fais toujours, un peu au début, un peu au milieu et un peu à la fin. D’abord, j’ai pensé que peut-être ça racontait l’histoire d’un bricoleur qui devient célèbre parce qu’il transforme un vieux cabanon en magnifique palais, ça, ça m’aurait parlé parce que sans me vanter je peux dire que je suis un sacré bricoleur. D’ailleurs tous les ans, c’est ce que je vais faire chez mes filles, comme j’ai pas beaucoup d’argent, je ne peux pas leur faire des gros cadeaux, ni aux petits, alors je répare. Un peu de plomberie, un peu d’électricité, de la peinture, de la mécanique, sans me vanter, je sais pratiquement tout faire. Sauf pour les ordinateurs, une fois Bela, c’est le fils à Céline, il m’a demandé, mais j’ai séché. Tu comprends, aujourd’hui, je me rattrape.

–  Oui, je comprends. Je suis sûr qu’elles apprécient.

– Je veux mon neveu ! C’est incroyable, elles sont vraiment pas rancunières. Avec les mères, c’est pas pareil.

– Et donc, ça parle de quoi ?

– Tout à l’heure à la gare, je t’ai dit : “szinte ugyanazt a könyvet olvassuk”, ça veut dire, “on lit presque le même livre”. En fait, c’est pas du tout le même livre, c’est juste le nom. Dans mon livre le héros, il s’appelle Herman Melvill, sans E. Comme l’auteur de ton gros livre, Moby-Dick. Là, l’auteur, il est hongrois, c’est Laszlo Krasznahorkai. Comme moi. Enfin pour le prénom. Le libraire il a dit aussi, “c’est un immense écrivain”. Ça aussi, ça m’a plu. Je veux dire qu’on ait le même nom. Écoute, je te traduis la première phrase : “je n’ai rien à voir avec votre célèbre écrivain, juste parce qu’on a le même nom, on m’a emmerdé toute ma vie… et cette phrase aussi, j’aime bien… les gens adorent trouver des liens de parenté”. Alors, ça c’est tellement vrai. C’est mon père tout craché, il m’a appelé Laszlo, à cause du footballeur, Laszlo Kubala, le plus grand footballeur hongrois et lui, il s’appelait Imre, à cause de Imre Schlosser, l’autre plus grand footballeur hongrois. Et on s’appelle Puskas, comme Ferenc Puskas, encore un autre plus grand footballeur hongrois, et mon père, il disait, c’est pas du hasard, il y a un lien, il y a quelque chose qui passe. C’est sûr, on adorait le foot avec mon père.

– D’accord. Et quel rapport il y a avec le vrai Melville ?

– Ça, je pourrais pas dire. Le libraire il m’a expliqué que le melvill, il écrit souvent son nom sans majuscule, il m’a expliqué un truc sur ce “geste politique de la minuscule”, mais j’ai pas tout capté. En plus, c’est un passage triste, pour moi, le gars, j’ai l’impression qu’il ne s’aime pas, il se dévalorise. Je crois aussi qu’il yoyote de la touffe, regarde, c’est la dernière phrase, il dit un truc comme “je suis herman melvill (tu vois, les minuscules !) en ce moment interné à l’hôpital Bellevue, mais pour de vrai, je suis aussi, si on peut dire, le Garde du Palais”. Ça, j’ai compris, je vais t’expliquer pour le Palais, mais regarde là, c’est ça qui me rend triste, quand il parle de lui il dit “je suis un moins que rien”, “je suis un petit bibliothécaire gris”. Moi je fréquente que des petites gens, à part mes filles qui sont vraiment intelligentes. Tu vois ma femme, Janka, elle n’a pas fait d’études, elle parle très peu, elle lisait que des romans d’amour, mais je peux te dire que c’est pas une moins que rien. Si j’ai le temps je te raconterai pour le contrat qu’elle m’a fait signer avant de me reprendre à la maison, après mes conneries et la prison. Nom d’un petit bonhomme, c’est du génie son contrat et pourtant, elle a pas fait d’études.

– Oui, tu me diras, mais raconte-moi d’abord pour le bibliothécaire de ton livre.

– Ah oui. Donc le melvill, il a un projet fou, ça je ne l’ai pas lu, c’est le libraire qui m’a expliqué, il veut construire une bibliothèque fermée, complètement fermée comme un temple sacré et interdit qu’on admire seulement de l’extérieur. Il m’a expliqué, c’était peut-être pas exactement les mêmes mots, pour melvill, la bibliothèque doit être une totalité idéale et la lecture et les lecteurs empêchent d’atteindre cet idéal, “ça symbolise le combat entre le totalitarisme et la liberté, entre la mort et le devenir”. Les livres sont enfermés dans son “palais” et personne ne les ouvrira, tu comprends, c’est ça son palais, c’est le paradis du savoir, une bibliothèque fermée et pure. Mes filles elles comprendront sûrement le message. Moi, je ne juge pas, mais je ne trouve pas ça très malin, une bibliothèque toujours… Dis, ce serait pas ton téléphone qui couine ?

– Oups, pardon !

– No problemo, gamin. Tu peux répondre, je suis habitué avec mes filles, surtout Céline, pourtant elle a quand même plus de trente ans. Je sais pas comment votre cerveau est câblé, mais c’est pas comme le mien. Moi, c’est une idée à la fois. Attention, je peux aller loin et me perdre dans des histoires tordues, mes filles, elles disent toujours, “papa, termine ta phrase”, des fois c’est un long chemin tortueux, un peu comme la E70 entre la Turquie et l’Arménie, mais c’est un seul chemin à la fois. Pour les femmes, c’était pareil, une seule à la fois, j’ai essayé d’expliquer ça au juge, mais c’est pas passé. “C’est de la polygamie, monsieur Puskas, et c’est interdit par la loi française”, qu’il a dit. Enfin, c’est jouer sur les mots. J’avais quatre femmes, d’accord, mais une seule à la fois et quand j’étais avec une, c’est elle que j’aimais et elle seulement. C’est pas passé. Chez Jeanine non plus, c’est pas passé. Jeaninne, c’est la mère de Céline, l’autre Céline. Peut-être que je suis pas câblé correctement. Allez, fils, lis ton message.

« Bonjour mon doux soleil, c’est à peine l’automne et j’ai déjà froid, sauf quand je me rappelle notre virée en vélo. Écris-moi. Es-tu arrivé en Turquie ? Magali, un peu malade, encore gamine, pas très maline. »

– Mes filles, elles arrivent même à écrire pendant que je leur parle. Attends, pire encore, elles écrivent à plusieurs personnes différentes en même temps. En un sens, je trouve ça fort.

– Ah, désolé, c’était Magali, une amie parisienne qui n’est pas très en forme. Je répondrai plus tard. Et comment tu as perdu ton passeport ?

– Mon passeport. Oh ! des conneries, c’est compliqué le bien, le mal, je me demande qui fait les lois. Ça dépend du point de vue. En vrai, c’est rapport aux mariages. Je me suis marié quatre fois. Je sais, c’est trop.

– En effet, c’est beaucoup.

– Surtout quatre fois sans divorcer. “C’est de la polygamie monsieur Puskas”, je l’entends encore. Je sais pas comment expliquer. J’avais quatre femmes, mais une seule à la fois. J’étais cent pour cent avec ma femme, à chaque fois.

– Mais elles se connaissaient ?

– Non, c’est rapport à mon métier. J’étais toujours sur les routes. Ljubica, sa mère Mia, je l’ai connu quand je faisais la 70. J’habitais Belgrade à l’époque, avec Janka, ma femme. Janka, c’est ma première femme, c’est celle avec qui je suis encore aujourd’hui, en Hongrie. Alors elle, elle mérite une médaille.

– La 70 ?

– Oui, la E 70. Je faisais Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Turin. En camion. C’était un bon métier… téléphone, ah ah ! les affaires prospèrent, Albert ! Vas-y, lis !

« Mon joli Nov, appelle-moi quand tu peux, je rentre d’un voyage à Tequila avec des touristes américains. INSUPPORTABLES. Je ne t’en dirai rien pour ne pas retarder le processus d’oubli de ce non-événement. J’arriverai tard à Mexico, tu peux m’appeler, même à cinq heures. J’ai tellement envie de t’entendre moi aussi. Besos »

– Désolé, c’est Vera, mon amie du Mexique.

– Fais-toi plaisir, fiston. Mon problème, c’était les femmes, plus exactement les épouses. Enfin, c’était pas un problème pour moi. Mais tu vois, aujourd’hui, je suis bien content d’avoir eu quatre femmes, bon, les relations sont pas toujours faciles, sauf avec Janka, mais j’adore mes trois filles et en plus j’ai des petits-enfants. Là, je vais chez Ljubica, je vais sûrement croiser sa mère Mia, qui me lancera une ou deux piques, allez, c’est pas la fin des haricots, je prends ça comme un péage pour voir Ljubica, c’est pas cher, et puis, je verrai aussi Lucija et Vito, c’est mes petits-enfants. Ljubica, elle est née en 1988, mars ou août, je me trompe toujours avec les dates. Et avec sa mère Mia, je me suis marié en 1987. J’ai la tête pleine de noms et de dates, les noms, ça me plait beaucoup, je ne les oublie jamais. D’ailleurs, Nov, ça me plait beaucoup, ça me fait penser à Novossibirsk, c’est en Russie, mais vous les Français, vous n’aimez pas tellement la Russie, moi, je sais pas trop. Avec Janka, on fait pas de politique. Mes filles, elle m’explique un peu, pour Orban, Poutine, Trump, mais ça rentre pas vraiment.  Avec Janka, on vit à la campagne avec nos légumes et nos poules, on demande rien à personne, on fait ce qu’on veut et moi, une fois par an, je vais voir mes filles. Je dis mes filles parce que j’en ai trois. Déjà dit ? Désolé, mon disque est rayé. Tu veux les voir.

– Allez.

– Tiens, j’ai fait un collage pour les avoir ensemble sur une même photo. Mon gendre Petar, il m’a dit que ce serait mieux de faire un montage avec l’ordinateur. En tout cas, il ne l’a jamais fait, et moi, j’ai mon collage. Regarde. Ah ah, je ne peux pas m’empêcher de rire quand je les vois.

– Oui, ce sont de jolies femmes mais pourquoi tu éclates de rire ?

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16 mai 2026 6 16 /05 /mai /2026 02:22

D’accord, l’inventeur de la roue carrée n’a laissé aucun souvenir dans l’histoire, mais allez-y, donnez-moi le nom de l’inventeur de la roue ronde. Alors !

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15 mai 2026 5 15 /05 /mai /2026 02:20

– Au fond, est-ce que j’existe vraiment, se demandait Dieu. À qui demander et qui croire ?

– Problème de riche, ne répondit pas le néant.

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14 mai 2026 4 14 /05 /mai /2026 02:36

Les pensées ont toutes une date de péremption, malheureusement, elles ne deviennent pas impropres à la consommation, au contraire. Regardez comme on s’en repaît de ces idées flétries.

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13 mai 2026 3 13 /05 /mai /2026 01:09

Elle les avait pourtant prévenus, la conseillère d’orientation : oubliez le CAP boucherie, faites virologie ou infectiologie, éventuellement épidémiologie.

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12 mai 2026 2 12 /05 /mai /2026 02:25

La nostalgie est le mécanisme de défense qui remplace les biceps à l’âge où ils s’atrophient.

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11 mai 2026 1 11 /05 /mai /2026 02:09

Le téléphone, silencieux. Nov, studieux.

Je reprends donc ma lecture du chapitre 36, “Le gaillard d’arrière”. J’adore ce chapitre. Ça pourrait faire un bon film. Je ne comprends pas tout parce qu’il y a aussi pas mal de mots et des phrases interminables, mais là, c’est sûr, une autre histoire commence. Déjà, on a la première description de Moby Dick (page 300, il était temps !), “une baleine à tête blanche, au front ridé et à la mâchoire de travers”. (Le texte parle soit d’une baleine, soit d’un cachalot, je ne sais plus comment c’est en anglais, Manon m’avait expliqué.) D’abord, les marins le présentent comme un être “bizarre” : il agite “un peu bizarrement la queue comme un éventail avant de sonder”, “il a un souffle étrange, puissant et rapide”, “il porte en lui des harpons tout tire-bouchonnés et tordus”. Mais “bizarre” ne suffit pas pour Achab, il voit plutôt “une force révoltante, nourrie de vigoureuse malignité”. Le diable, quoi ! Voilà, Moby Dick, pour Achab, c’est la force et le mal réunis. Bon, on laisse la bête pour le moment (elle reviendra chapitre 51, j’ai cette manie de toujours aller voir un peu plus loin dans les livres, mais jamais jusqu’à la fin quand même). Ce chapitre 36 porte surtout sur Achab ; on comprend qu’il n’est pas parti pour chasser des baleines, mais pour se venger de Moby Dick qui lui a arraché une jambe. Ça a dû lui faire très mal, mais j’aime bien comment il raconte ça : “c’est bien Moby Dick qui m’a démâté (je ne sais pas comment c’est dit en anglais, mais en français, l’image est bien trouvée, je me demande aussi s’il n’y a pas un sens sexuel, là…, Mam ?) ; Moby Dick qui m’oblige à me tenir debout sur ce moignon mort. Oui, oui, hurla-t-il dans un sanglot terrible, violent, animal, le sanglot d’un élan frappé au cœur. Oui, oui, c’est cette maudite baleine blanche qui m’a rasé ; c’est lui qui a fait de moi un pauvre béquillard empoté pour toujours et à jamais !” Le problème, c’est qu’il va entraîner tout l’équipage avec lui. Il a quelque chose de diabolique, Achab, et le Pequod devient “une indissoluble alliance”, moi, j’appellerais plutôt ça une secte. Le seul qui résiste un peu, c’est Starbuck, peut-être pour des raisons économiques, parce que chasser seulement Moby Dick ne remplira ni les cales ni les porte-monnaie, mais aussi pour d’autres raisons. Il dit à un moment (ce passage me plaît bien) “des représailles sur une brute muette ! qui ne t’a frappé que par aveugle instinct ! Folie ! La fureur envers un animal, capitaine Achab, c’est un blasphème !”. Je ne sais pas trop comment commenter, mais je trouve ça tellement vrai, même si je ne parlerais pas de blasphème. Moi, quelquefois, je me venge contre un moustique qui m’a piqué, mais c’est très con quand on y pense. C’est presque comme insulter un pied de table qui vous aurait méchamment cogné. Starbuck, il faudra le suivre aussi, ce personnage. Bon, je n’y crois pas vraiment, mais il pourrait être celui qui fera capoter le projet machiavélique d’Achab (je ne suis pas très sûr du mot, mais il sonne bien). Starbuck revient à la fin du chapitre, “aux cris de guerre et de malédiction, aux huées adressées à la baleine blanche, l’alcool fut avec un ensemble parfait sifflé d’un seul trait”. “Avec un ensemble parfait” : ça paraît positif, cette harmonie, mais maintenant, je sais grâce à Dad, qu’il faut toujours se méfier de l’unité et grâce à Mam, des totalités. “Starbuck pâlit et se détourna en frissonnant.” Il a compris qu’Achab n’est plus seulement un capitaine, c’est plus qu’un chef, c’est un empereur ou pire, un gourou à qui on ne refusera rien, même des décisions folles et fatales. Elle est là encore l’obsession pathologique de totalité. L’équipage “ne fait plus qu’un avec Achab”, dit Achab lui-même. Je trouve ce chapitre magnifique, magnifique et effrayant, mais je m’étonne quand même que tout le monde se fasse retourner par Achab aussi facilement, surtout ceux qui n’avaient rien contre Moby Dick qui devient tout d’un coup leur ennemi juré. Ça me fait penser à ces hommes et ces femmes qui ont suivi et suivent les dictateurs dans leurs projets démentiels et criminels, comme Hitler, Pinochet ou d’autres. Je me demande si j’aurais suivi, moi ? Je crois que je n’aurais pas…

Swann appelait. Nov répondit.

– Bonjour mon chéri, désolé de te déranger, je pensais tomber sur ton répondeur et laisser un message, mais tu es déjà réveillé. Je ne serai pas long. Tu as une minute ?

– Vas-y Dad, de toute façon, mon tél a décidé de me harceler en ce moment. En même temps, c’est bien que je fasse une pause, parce que là, j’en suis aux grandes questions, celles qui font mal aux cheveux.

– Ah bon ! Écoute, d’abord, je voudrais te dire combien j’ai apprécié ces quelques jours passés avec toi. À Mexico, je n’avais pas réalisé que tu n’étais plus un enfant. Bon, j’avais aussi un service à te demander. Hier j’ai quitté l’hôtel sans pouvoir saluer Janek. Je voudrais que tu le fasses pour moi et que tu lui laisses un bon pourboire, il a vraiment été adorable avec nous. Dis-lui aussi, j’en ai parlé avec Karl, qu’il peut aller à la bibliothèque de l’Institut et emprunter des livres. Une chose encore, tu le sais peut-être déjà, mais je me régale à lire ton journal en ligne. Cette image du rat qui passe d’un livre à l’autre, c'est drôle et intelligent. Continue d’écrire surtout.

– Dis-le à mon tél alors. J’essaie de finir mon chapitre de Moby, mais les notifications se liguent contre mon attention. Merci quand même, ça me fait plaisir d’entendre ça, surtout venant de toi. Au fait, j’ai moi aussi un service à te demander. Tu ne voudrais pas me dire comment se termine l’histoire du rat et de la petite fille, la nouvelle de je ne sais plus qui ? Je suis sûr qu’il ne va pas la dévorer, mais je voudrais quand même avoir confirmation.

– Ah, la nouvelle de Drago Jancar ! Elle est très courte, je l’ai sur l’ordinateur, je te l’enverrai quand je serai à l’hôtel. Mais sur mon téléphone, j’ai les dernières lignes, je te les envoie tout de suite.

« Le corps lourd avance sans hâte sur le sol, tourne sans précipitation et, à travers l’écume qui sort de l’égout, remonte tranquillement à la nage la partie supérieure de l’égout, quelque part à l’intérieur, dans sa vie, son temps, en accord avec son dessein, dans son monde immobile qui perdure. Mais de la torpeur de l’instant qui vient de s’écouler, il reste quelque chose qu’on ne peut pas saisir. Ni l’instant, ni les yeux noirs, ni la pluie que déversent maintenant les nuages déchirés sur la berge et sur l’égout, et qui clapote sur les feuilles vertes et grasses, frappant la surface agitée de l’eau qui monte. On ne sait plus rien, si c’était maintenant ou il y a mille ans, si c’était un hasard ou si c’était une loi, si c’est la guerre ou l’ordre naturel des choses ni même si c’est le début ou la fin de l’histoire. »

– OK. Et donc ?

– Pardon ?

– Daaaaaad, arrête de te moquer de moi. Donc, il ne l’a pas bouffée, hein ? Le rat rentre chez lui bredouille, c’est ça. Mais alors pourquoi il parle de guerre et d’ordre naturel des choses ! C’est nul cette fin. On ne comprend rien. S’il te plaît.

– Promis, à peine ma valise posée, je t’enverrai le texte. C’est magnifique, tu verras.

– J’en suis sûr. Et ?

– Et tu as raison, il ne la mange pas.

– Merci. Au fait Dad, rien à voir. Tu te rappelles le moment où Achab annonce à son équipage qu’ils sont là pour se venger de Moby Dick et pas pour chasser la baleine. Je ne comprends pas comment il arrive à convaincre tout le monde aussi facilement. Tu trouves ça plausible, toi ? C’est crétin de dire ça, mais je crois que je n’aurais pas été d’accord.

– Oui, j’ai un vague souvenir de ce passage, il faudrait que je le relise. Tu sais, souvent on s’étonne de ce que les hommes de grand pouvoir aient une telle force de persuasion, je crois plus simplement que ce sont les hommes persuasifs, les manipulateurs habiles qui accèdent au pouvoir. Ensuite, il y a une véritable tyrannie de la meute et il est bien difficile, non pas impossible, mais difficile de résister, alors on suit. D’où l’importance d’organiser le pouvoir formellement, en institutions, et avec des contre-pouvoirs. Il faut toujours se méfier des hommes providentiels. Demande à Nadja ce qu’elle en pense… mais ne te laisse pas embarquer dans son discours ! Elle peut être très persuasive… Allez, je te laisse te préparer.

– Merci, Dad, bon voyage à toi et bonjour aux Hongrois.

 C’est peut-être prétentieux, mais vraiment, je crois que je ne me serais pas laissé retourner aussi facilement par Achab, avec seulement des cris, une pièce d’or et un verre de rhum ! Son projet, c'est celui d’un fanatique dangereux, c'est probablement suicidaire, on n’en est pas encore certain, mais quelques détails de ce chapitre me laissent penser que ça finira très mal. Et toujours cette question qui n'aura jamais de réponse certaine, qu’est-ce que j’aurais fait, moi ? Allez, une chose plus légère ! Il y a une partie qui m’amuse et qui semble vérifier “ma théorie des passages”, les passages entre les livres. Achab regarde avec insistance les marins “et ces yeux sauvages croisaient les siens comme les yeux injectés de sang des coyotes cherchent ceux de leur chef avant que celui-ci ne s’élance”. Les coyotes de Melville sont devenus un rat chez Drago Jancar, mais “les yeux injectés de sang” sont passés d’un livre à l’autre.

*****

« Ma jolie Vera. Tu dois dormir encore j’aimerais bien t’entendre j’essaierai de t’appeler de Zagred vers 14 heures il sera 6 heures chez vous tu seras peut-être réveillée. Je viens de finir le chapitre 36 de Moby. Comment tu le comprends ? C’est sûr, il se passe quelque chose. Je veux dire, il se passe quelque chose aussi dans le réel. Le réel de la réalité. Tout le monde se met à m’écrire comme pour me ramener à la vraie vie. Sauf que moi, je ne suis pas un capitaine, ni même un second. Tout s’accélère, tout se complique, tout se mélange. Je crois que je ne suis pas clair. Quelquefois, la barque de Diego et son petit monde me manquent. Toi aussi. »

« Salut Mam ça va être compliqué de vous appeler aujourd’hui je vais passer une bonne partie de la journée dans le bus. J’avais d’abord pensé couper le trajet en deux et m’arrêter quelques jours à Zagreb mais finalement je vais aller directement à Belgrade. Je pars tout à l’heure à 10h30 on arrive à 19h30. C’est un FlixBus Janek m’a dit qu’ils étaient très confortables et qu’il y avait le Wifi. Ça tombe bien j’ai plein de mails à écrire. Tout ça pour 50 euros c’est imbattable. Je pourrai même visiter la gare routière de Zagreb pendant la pause-déjeuner. Emil viendra me chercher c’est le frère d’Olga et le lendemain on la rejoindra à Novi Sad pour manifester contre Vucic. Voilà mon programme. Autre chose Mam j’aimerais bien savoir ce que tu penses du chapitre 36 de Moby et aussi, toi, tu crois que tu aurais suivi Achab ? »

*****

Le bus attendit. Nov aussi.

Hű, ez vicces, szinte ugyanazt a könyvet olvassuk.

– Ah… Euh… désolé, je ne parle pas le slovène.

Én sem, franco–magyar vagyok. Zágrábba mész?

– Sorry, I am French, I don’t understand.

Igen, azt értettem. Akkor Zágráb vagy Belgrád?

– Je…

– Excusez-moi d’intervenir, mais je suis Slovène et je peux vous dire que ce monsieur ne vous parle pas en slovène, ni en croate ni en serbe. On dirait plutôt du hongrois.

Szép volt! Bravo ! Oui, c’est bien du hongrois. Bonjour, je suis franco-hongrois. Je m’excuse de m’être un peu moqué. Je me présente, Laszlo Puskas.

– Enchanté. Nov.

– Je te disais qu’on lit presque le même livre, regarde !

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10 mai 2026 7 10 /05 /mai /2026 02:55

– Tu préfères la mer ou la montagne ?

Ne comprenant pas le langage des arbres, la mésange ne répondit pas, elle apprécia néanmoins ce mélodieux bruissement.

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9 mai 2026 6 09 /05 /mai /2026 02:25

– Tu préfères tes feuilles ou tes racines ?

Ne comprenant pas le langage des oiseaux, le chêne ne répondit pas, il apprécia néanmoins ce charmant gazouillis.

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8 mai 2026 5 08 /05 /mai /2026 02:00

Il est comme ça, l’être humain, il aime se définir. Bon, laissons-le faire, au moins pendant ce temps, il ne pose pas de mines dérivantes. Celui qui rit, celui qui parle, celui qui croit, celui qui pense… moi, j’aime bien l’idée de fabrication, l’homo faber, celui qui fabrique. Tenez par exemple, ma dernière fabrication est une ceinture. J’ai perdu un peu de poids et mon short était devenu trop grand, j’ai donc fabriqué une ceinture avec trois lacets que j’ai torsadés. Eh bien – les mots vous paraîtront peut-être excessifs – j’ai eu le sentiment de gagner en humanité. À l’inverse, je me sens terriblement déshumanisé en montant dans un avion que je n’ai pas fabriqué. Je réfléchis aux matériaux qui me permettraient de fabriquer un moyen de locomotion aérien. Les lacets ne me serviront pas.

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7 mai 2026 4 07 /05 /mai /2026 02:18

Consternation chez les gastronomes et les éleveurs porcins, abattement chez le personnel de la charcuterie Robert & Robert ! Le prix Escoffier de la saucisse d’or 2026 a été remporté par une saucisse de poulet.

Soulagement chez les porcs, mais angoisse chez les poules qui craignent qu’on leur impose de se serrer les ailes (aujourd’hui à 15 par m²). Les bœufs sont tristes, les veaux sont trop jeunes pour comprendre. Les chiens culpabilisent un peu, mais qu’y peuvent-ils ?

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6 mai 2026 3 06 /05 /mai /2026 02:42

Swann voyagea. Nov écrivait.

Ljubljana, le Zlata, jour suivant.

Retour à Moby-Dick. Des mots, des mots, des mots. À perte de ligne. Je navigue en pleine parole. Dans cet océan de phrases, je pense que je pourrais finir par avoir le mal de mots, mais pour le moment, ça va. Je suis loin de maîtriser la navigation en littérature comparée, mais je comprends une chose. Il y a un lien entre Joyce, Melville, mais aussi Stevenson et Svevo et tous les autres, un peu comme il y a des passages entre tous les océans et toutes les mers et même aussi entre les lacs et les étangs qui semblent séparés. Avant, pour moi, tous les livres étaient des terres isolées et ça faisait beaucoup, et beaucoup trop, ça rendait le voyage épuisant avant même de partir. Maintenant, je comprends qu’il y a un truc qu’ils ont tous, je ne pense pas aux lettres et aux pages, quelque chose d’autre, mais je ne sais pas comment ça s’appelle… peut-être la littérature tout simplement. Ça doit être le vieux rat obèse qui passe d’un livre à l’autre. D’ailleurs – si tu me lis, Mam, une remarque pour toi – il y a ‘rat’ dans littérature. Rah ! Rah ! Rah ! Allez, sans transition, ma lecture du chapitre 33, “le specksnyder”…

Manon envoyait. Nov lut.

« Coucou Nov, décidément, je te découvre une véritable passion pour l’éthologie. Après le cachalot, tu m’interroges sur le rat. Oui mais voilà, je sèche. La dernière fois, on a vu comment Melville critiquait la classification systématique, maintenant, je m’aperçois que je dois m’inquiéter aussi de l’hyperspécialisation ; comme disait je ne sais plus qui, c’est connaître presque tout sur presque rien. Comme ça m’a agacée d’en savoir tant sur la digestion chez les holothuries et si peu sur l’émotion chez les rats, j’ai fait appel à un ancien copain de fac, Tom Murat (rien à voir avec Jean-Louis !) pour une mise à jour. Il n’est pas “ratologue” comme tu dis, mais véto. Surtout, il est passé par le GENAC. Au cas où tu ne le saurais pas, c’est le Groupe d’étude des nouveaux animaux de compagnie. Aujourd’hui, il voit défiler dans son cabinet des reptiles, évidemment, des tortues, mais aussi de nombreux “adorables petits Rattus norvegicus bien plus joueurs que le hamster et moins paresseux que le cochon d’Inde” (selon lui, que je ne contredirai pas). Je lui ai posé ta question sur le rat, la solitude et la vie en société. D’abord, il a éclaté de rire (mais plutôt rire de chimpanzé), ensuite quand j’ai évoqué ton hypothèse du tout et de la fuite, il a miaulé (vraiment, et ne me demande pas pourquoi). Il a ajouté qu’il faudrait étudier aussi les NCA, les nouveaux compagnons des animaux, mais avec prudence parce que certains sont dangereux. Après avoir rugi (disons entre le rugissement et le hennissement !), il a conclu que pour les rats, il allait m’envoyer quelques documents. J’ai dévoré tout ça, j’ignorais tout et ça m’a vraiment passionnée. En fait, il y a eu plein de travaux intéressants depuis une cinquantaine d’années, mais voilà, le rat n’est pas sexy, alors personne n’en parle. Peut-être aussi que ça provoquerait une nouvelle blessure narcissique de constater qu’il y a déjà des comportements émotionnels, sociaux et cognitifs chez ces bêtes d’égouts dégoûtantes. Un jour peut-être, on montrera qu’il y a plus d’empathie entre des fleurs sauvages dans un champ qu’entre les membres d’une famille réunis pour un repas de Noël. Bon, les rats. Alors, il y a ceux à qui on a appris à conduire (je ne plaisante pas) ; il y a les rats qui rient quand on les chatouille et plus drôle encore, ceux qui rient de voir leur congénère rire quand on les chatouille ; et puis, il y a les études sur l’empathie qui devraient t’intéresser. Tom évoque les travaux de Peggy Mason, une neuroscientifique américaine. Elle parle de contagion émotionnelle, les rats seraient sensibles à la détresse de leurs copains. C’est l’expérience du rat enfermé dans un tube qu’on ne peut ouvrir que de l’extérieur. Le rat libre est “ému” – là on doit utiliser nos mots – par la situation, il est émotionnellement affecté par le stress qu’émet son congénère emprisonné, il va essayer de remédier à la situation et, trois fois sur quatre, il va le libérer. Attends, il y a mieux encore. Si on met un bout de chocolat, le rat libérateur s’occupe d’abord du rat enfermé et partage ensuite avec lui le chocolat. (Perso, j’hésiterais sur l’ordre des actions !) Le rat ne respecte pas une règle morale, il n’obéit pas à une loi juridique, on est d’accord, il n’y a ni morale ni droit ici. Et pourtant, il y a bien une empathie émotionnelle. Même sans récompense, même sans bénéfice, le rat aide son congénère en situation de détresse. C’est vrai pour trois rats sur quatre et pour le quatrième qui n’aide pas, ce n’est pas parce que c’est un gros égoïste, c’est parce qu’il est hyperempathique, le pauv' doudou, et qu’un excès de stress le paralyse ! J’adore ! La conclusion de Tom, et je suis d’accord avec lui, c’est qu’il y a un autre mur qu’il faudrait faire chuter. L’empathie n’est pas la marque exclusive des humains.

Désolé, j’ai été rapide mais tu m’as demandé un exposé succinct. Et je ne t’ai pas parlé des travaux incroyables sur l’effet-spectateur, le comportement du rat libérateur quand il n’est pas seul. Je te mets le document en pièce jointe.

Tu vas bientôt arriver à Belgrade, pense à nous raconter. Nous aussi on fait un petit voyage ce weekend, Oscar, Clèm et moi on va trois jours en Allemagne : une compétition de HYROX et le musée BMW à Munich et la visite du parc Legoland près d’Ulm. Dernière chose importante. Encore une histoire d’empathie. Magali a replongé. Elle avait à peu près digéré son histoire avec Paco, son prof de tango, mais elle est retombée dans une mauvaise histoire avec Jean qu’elle a rencontré à la salle de gym. Je te passe les détails. C’est un fou de sport (ne te moque pas, rien à voir avec moi !) qui s’est très rapidement mis à l’humilier sur ses performances, son physique, son manque d’ambition, sa vie brouillonne… Et plus il l’humiliait – là, si tu peux m’expliquer, je veux bien –, plus elle s’accrochait à lui. Bref, il a fini par la jeter en lui mettant par écrit toutes “les raisons objectives de son aversion”. Encore un grand malade, mais on s’en fout, ce qui compte c’est Magali. Je ne suis pas là ce weekend et Laurence est partie faire “une rando seule et déconnectée” (cinq jours sans connexion… avant de repartir trois semaines en mer ! J’ai renoncé depuis un moment à tout comprendre et comprendre tout le monde !). Alors si tu pouvais lui envoyer un petit mot ou l’appeler, ce serait génial. Elle a besoin de voir que tous les hommes ne sont pas des connards, même si manifestement elle s’est fait une spécialité de les attirer. Je compte sur toi et t’embrasse. On se reparle bientôt. Manon. »

Encore une coïncidence comme dit Dad. Je viens de recevoir un long mail de Manon sur la sympathie et l’entraide chez les rats. Très intéressant mais un peu long, c’était censé être un résumé ! Elle me parle aussi de Magali qui recherche désespérément un compagnon sympathique. Je l’appellerai samedi, même si je ne vois vraiment pas ce que je peux faire, je pourrais lui conseiller d’acheter un norvégien de compagnie, je veux dire un rattus. Bon, pour le moment, je me concentre sur Moby. Je passe du coq à l’âne et du rat au marin. C’est un chapitre pour Dad parce que c’est une réflexion sociologique et politique. La différence entre les officiers et l’équipage, marquée par la différence entre l’arrière et l’avant du bateau. Et puis, il y a ce passage sur le pouvoir, je suis cent pour cent d’accord : “si grande que soit la supériorité d’esprit d’un homme, il ne peut prétendre gagner une tangible suprématie, sans user de dissimulation et d’artifices toujours plus ou moins vils et indignes.” Ce que je comprends, c’est qu’un médecin ne peut pas travailler en chemise hawaïenne et un juge non plus en marcel. Le pouvoir doit tricher sur les apparences, même et surtout s’il veut dire la vérité. Chapitre 34, “La table de la chambre”. Ça raconte le dîner du capitaine et des officiers à bord du Pequod, le protocole est parfaitement réglé et “péniblement silencieux”. Tout est ordonné, tout est figé, rien ne dépasse, c’est pesant comme un enterrement et puis pfft… encore une incroyable coïncidence, un rat vient sauver la scène : “Quel soulagement… un rat mena subitement un ramdam dans la cale.” (D’ailleurs, je remarque – allo, Mam ! – qu’il y a aussi du rat inversé dans le nom du Second, Starbuck.) Chapitre 35, “La tête de mât”. Pas le plus passionnant des passages, mais il s’est passé un truc bizarre…

Olga délirante. Nov troublé.

« Mon chéri de France, mon chili d’Europe, mon choupi d’ailleurs, ne sois pas étonné, je n’ai pas appris le français en une semaine, j’ai utilisé Mistral pour la traduction. Je ne pouvais pas demander à mon frère, c’est trop personnel. Vous les Français, c’est drôle, vous êtes vraiment forts dans certains domaines et nuls dans d’autres. Les avions de guerre, par exemple, là vous faites un podium à tous les coups ; pareil pour l’IA, vous battez sans problème ChatGPT. Oui mais voilà, il y a aussi votre amour pour les fromages qui puent et pour les dictateurs qui écrasent leur population. Bon, désolée, je dis “vous”, c’est parce que je ne connais pas tes goûts en fromage, mais tu es sûrement différent. Pour la politique, tu auras l’occasion de dire clairement à Vucic ce que tu penses de lui. On descend manifester vendredi prochain. Tu viendras avec nous. Mon lapin, mon canard, mon raton, je suis tellement contente de te revoir. J’ai plein de projets, je te raconterai. Je ne sais pas combien de temps je resterai à Novi Sad, je crois que je ne suis faite pour les amphis d’universités. On verra. Emil voudrait que je reste. Il me trouve fatiguée. Il me trouve toujours fatiguée, mon frère. Quand on était enfants, il me trouvait fatigante, ça a changé. C’est le problème des médecins, ils confondent normal et sain. J’ai fait la connaissance de Rafah, une étudiante en architecture libanaise, j’aimerais bien repartir avec elle travailler à reconstruire Gaza. C’est drôle un nom de ville comme prénom. Remarque il y a bien une Paris et une Dakota ! Mon soleil, mon étoile, mon horizon, mon frère m’emmerde (j’ai dû insister parce que Mistral ne voulait pas traduire comme ça, il disait “expression familière, remplacer par ennuyer”) et Moby n’arrête pas de me dire de me reposer. Et Vucic, il se repose, lui ? Et la poliomyélite, elle fait une pause à Gaza. Viens vite, toi, je le sais bien, tu me comprendras. Son truc à Rafah, c’est les intergenerationel networks, Mistral dit réseaux intergénérationnels, tu dois comprendre. Elle pense que pour les rendre possibles, il faut des infrastructures matérielles. Alors là, je dis, “présente !” évidemment, et je pense places, rues, forums, salles de fête… On a déjà dessiné plusieurs projets. Je vais voir comment se passent les cours, mais le directeur de la fac m’a dans son viseur. Mon frère est furieux, mais pas contre le directeur, contre moi ! Tu le crois, ça ? Il me dit, tu viens de rentrer et déjà tu t’es fait remarquer. Viens vite, mon bel esprit, mon génie, mon futur, j’étouffe. Ton Olga pour de vrai. »

 J’étais en train de lire, distraitement, la description des différentes têtes de mât, sommets de colonnes, de pyramides, de piliers, j’étais à moitié ensommeillé. Exactement comme certains hommes de vigie se laissent bercer par la houle et, “envahis par une indolente extase”, oublient ce pour quoi ils sont là-haut. La mer vous offre “la splendeur d’une vie dépourvue de tout événement”. Alors ça, c’est exactement moi, dans la barque de Diego et c’était moi à ce moment-là… et bam ! Je reçois un long mail d’Olga. Peut-être que c’est la traduction automatique qui a déformé le message, mais j’ai l’impression qu’elle ne s’adresse pas à moi. À part ça, j’ai l’impression qu’elle va bien. Je le relirai à tête reposée. Il faut d’abord que je finisse mon chapitre.

Ce qui est bizarre, je disais, c’est que c’est à ce passage sur la distraction que j’ai repris une lecture concentrée. “Les navires baleiniers sont devenus des asiles pour bien des jeunes gens romantiques, mélancoliques et distraits, dégoûtés des soucis rongeurs du monde.” Et puis, il y a encore ce passage : “Mais cet adolescent, visionnaire, perdu jusqu’à l’indifférence dans une rêverie inconsciente, bercé comme dans les fumées de l’opium, par le rythme pareil des vagues et des songes, en vient à être dépossédé de lui-même ; le mystique Océan, déroulé à ses pieds, n’est plus pour lui que l’image révélée de l’âme bleue, profonde et insondable, diffuse dans l’humanité et dans la nature”. Bon, il s’emballe un peu et s’écoute écrire le Melville. Remarque, je comprends, parce que c’est carrément bien écrit. Et encore, ferait remarquer Mam, ce n’est qu’une traduction ancienne. Ah ! une chose encore que je voudrais dire, être “dépossédé de lui-même”, c’est un peu ce que je ressentais parfois avec Diego. On avance. Chapitre 36, “Le gaillard d’arrière”. Là, je pense qu’il se passe quelque chose d’important…

Nadja aussi. Nov dépassé.

« Coucou mon raton loveur, tout le monde me dit du bien de toi. Tu as beaucoup plu à Karl. Ton père aussi a apprécié vos discussions. Te voilà seul. As-tu besoin de quelque chose ? Quand rentres-tu ? Passeras-tu par Manille, finalement ? Tu es si loin. Vera fait des allers-retours entre Mexico, Guadalajara et Puerto Vallarta, Diego ne va pas très bien. Elle dort à la maison ce soir, appelle-nous si tu peux. Ta maman, depuis toujours et à jamais. »

Mais c’est quoi ce lâcher de mails ! Je vais devoir laisser Melville naviguer sans moi un moment, pourtant quelque chose me dit qu’on est à un tournant. Un changement de cap, pour être plus juste.

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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 02:05

Certains font du vélo en salle face à un écran, moi j’écris sur mon bureau face à mon vélo.

(Petite remarque que je pose là, sans bien savoir qu’en dire d’autre…)

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4 mai 2026 1 04 /05 /mai /2026 02:55

Il m’a encore posé un lapin, un lapin tout blanc. Il s’est approché et il s’est installé, doucement. Alors je me suis déshabillé et je me suis allongé, docilement. Mais il m’a laissé là, bêtement, le sommeil, nu et seul, le sommeil qui m’évite et m’épuise.

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3 mai 2026 7 03 /05 /mai /2026 02:46

Il y a vingt ans, on mettait le couvert ; il y a dix ans, on préparait un plateau télé ; aujourd’hui, on récupère sa commande. D’accord, on en fait chaque fois un peu moins, mais je note que les tablettes annoncées par Soleil vert il y a plus de cinquante ans ne se vendent toujours pas.

(Et là, je pense aux deux énormes avocats que je viens d’acheter…)

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2 mai 2026 6 02 /05 /mai /2026 02:39

Je voulais vous parler du lien entre le détroit d’Ormuz, les trompes d’Eustache et la constante de Planck, mais, désolé, je n’ai pas trouvé.

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1 mai 2026 5 01 /05 /mai /2026 02:23

En mai, Mémé, mets une mésange bleu métallisé dans ton métabolisme, mais ne te méprends pas, ma Mémounette, la métaphore améliore le message, mais ne remédie pas à la ménopause.

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30 avril 2026 4 30 /04 /avril /2026 03:12

Ils n’ont pas les oreilles qui conviennent à ma bouche, regrette le Zarathoustra de Nietzsche. Moi, c’est pareil, je n’ai pas les oreilles qui conviennent aux écouteurs des téléphones portables. J’ai essayé, ils tombent tout le temps. C’est vraiment dommage, j’aurais adoré faire mon footing dans le bois de Boulogne accompagné de Céline Dion.

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29 avril 2026 3 29 /04 /avril /2026 03:40

Le silence est la page blanche du monde qu’exige le poème. Écrit-on sur une feuille déjà gribouillée ?

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28 avril 2026 2 28 /04 /avril /2026 03:29

Admirable résilience de ma cuvette de WC !

Recollée il y a douze ans, elle a, depuis, supporté tant de culs plus ou moins présentables !

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27 avril 2026 1 27 /04 /avril /2026 03:53

J’ai beaucoup de défauts mais je pratique peu la médisance et ne la supporte pas. Par exemple, je ne laisse jamais personne dire du mal de la brisée ou de la sablée.

(Mais bon sang, à quel génie doit-on le miracle de la pâte feuilletée ?)

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26 avril 2026 7 26 /04 /avril /2026 03:00

Hier, c’était musée. Michel-Ange et le corps des hommes.

Ah ! le fameux contrapposto ! l’anatomie sublimée, le marbre brûlant, le prodige de la chair…

Manifestement, tous ses modèles avaient téléchargé l’appli le Tai Chi sur chaise (que d’aucuns nous vendent aujourd’hui comme révolutionnaire), mais pas le programme d’extension de pénis.

Ah ! cet Esclave mourant ! le cœur battant de la pierre, l’extase anatomique, la grâce pectorale…

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25 avril 2026 6 25 /04 /avril /2026 02:58

Comment ça, vous ne changez pas de paradigme tous les jours ! Mais c’est dégoûtant !

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24 avril 2026 5 24 /04 /avril /2026 02:00

– Tu as raison, Nov, la fuite est le cauchemar du tout. Une fuite, toujours, finit par briser le rêve de totalité de tous les touts.

­­­­-- Les touts ?

-- Oui, le tout sous toutes ses formes ou derrière tous ses masques. J’ai dit rêve, je devrais dire obsession, obsession pathologique.

– Mam, une fuite, je vois bien ce que c’est, mais le tout, la totalité, je connais les mots, mais je ne comprends pas ce que tu veux dire.

– Je pense aux différentes modalités de totalisation, les régimes totalitaires comme les prétentions encyclopédiques ou les entreprises monopolistiques ou la surveillance généralisée ou les systèmes qui voudraient fonder leurs fondations. Ces totalisations rendent malade, car elles sont inachevables. Elles finissent toujours par fuir.

– Désolé, Mam, ça reste vraiment abstrait ton truc. Donne des exemples pour voir.

– Bon, revenons au livre de Joyce. Le tout dans le passage du cimetière, c’est le tout de la vie de Patty Dignam telle qu’elle s’est déployée entre les deux dates gravées sur le marbre de sa pierre tombale. D’ailleurs, on met parfois ces dates entre parenthèses. Regardez la forme des parenthèses, la typographie vient confirmer l’impossibilité du tout. Les deux parenthèses ouvrante et fermante dessinent un cercle doublement percé -- une fuite sérieuse ! Dans une parenthèse, ça fuit toujours, sauf peut-être, quand c’est vide, alors les deux arcs se rejoignent pour former une sorte de cercle aplati.

-- Ça s’appelle un ovale.

-- Exactement. Ce qui signifierait que seul un tout vide est total et reste plein.

– N’importe quoi ! Mam, tu aggraves ton cas. Passons. Et ta fuite alors, elle est où ?

– Avec la mort, la vie s’achève, n’est-ce pas, comme un tout fini, complètement, totalement, pleinement et puis… pffft ! ou plutôt “rtststr!”, comme écrit Joyce, un rat apparaît.

-- OK. Et donc ?

-- Le rat rouvre le tout de l’existence bien fermée et offre ainsi une échappatoire : la mort (de Dignam) va servir à la vie (du vieux rat obèse). La totalisation a échoué. Le tout fuit.

– Le tout fuit… La fuite est le cauchemar du tout… L’obsession de totalité des touts… Seul un tout vide est plein… Sans déconner, Mam ! J’imagine la tête de mon prof, si j’avais mis ça dans ma disserte de philo. Je note quand même.

– Alors évidemment, on y voit d’abord une allusion à la décomposition des corps que le rat et les vers accélèrent, mais on peut aussi aller au-delà du sens de putréfaction des corps et penser la décomposition comme “dé-com-position”, je veux dire quand les éléments cessent d’être posés ensemble. Le rat ronge, certes, mais produit surtout de la dis-continuité, du dés-ordre. Il dé-range le bel ordonnancement du rituel funéraire et rouvre le cycle fermé d’une existence humaine… Le rat ronge, le rat dérange.

– … et celui qui se fait ces remarques, pendant que d’autres prient ou pleurent, doit être un peu dérangé aussi, non ? Ça serait pas Bloom qui fuit un peu du ciboulot, par hasard ?

– Il est comme ça, Bloom. Et pendant huit cents pages. Lui viennent toujours des idées décalées, des pensées déréglées et des envies déplacées. C’est un excellent “dé-compositeur”.

– Tu as un autre exemple ?

– Oui. Quand le corbillard arrive dans le cimetière, les roues crissent sur le gravier et les chaussures des gens tapent lourdement. Bloom commence alors à chantonner en cadence “the ree the ra the ree the ra the roo” pour suivre le rythme de ce concert funéraire.

– Ah ah ! Génial ! Ça, je pourrais vraiment le faire aussi, et sans m’en apercevoir. Mais, bon, ce n’est pas très grave.

– Non, c’est simplement inopportun, d’ailleurs, il se corrige lui-même. Autre exemple, il imagine qu’on pourrait enterrer les gens debout pour gagner de la place, mais se ravise en pensant qu’en cas de glissement de terrain dans le cimetière, on verrait la tête des morts apparaître.

-- Oui, j’ai l’image. Effectivement, ça ferait désordre.

­­-- Cet épisode de la visite chez Hadès est l’un des plus drôles. Il lui vient aussi l’idée effrayante d’être enterré encore vivant. Il imagine alors l’installation de téléphone et de bouche d’aération dans le cercueil. Tu vois, ça fuit de partout. Tu comprends maintenant Nov, la fuite est le cauchemar du tout.

– Non, enfin oui, je sais pas. Mais tu ne crois pas que tu interprètes un peu ?

– Pour ma part, je trouve ça brillant et savoureux, comme d’habitude, ma Chérie !

– Bon, ça va le fayot, en même temps, c’est son métier… Moi, ce que je comprends, c’est qu’en littérature comparée, on peut dire ce qu’on veut, en gros. Mais vraiment tout ce qu’on veut pourvu que ça sonne bizarre.

– Il y a une autre figure de la totalisation qui peut t’intéresser, c’est la classification systématique – tu vois que je n’oublie pas ta demande, Nov – celle qu’entreprend Ismaël dans le chapitre “Cétologie”. Mais Ismaël et Melville savent bien que rien d’humain ne peut être achevé, les nomenclatures scientifiques pas plus que la grande cathédrale de Cologne, écrit Melville, qui garda une grue immobile, et inutile, au sommet de sa tour inachevée. C’est le fantasme encyclopédique que dénonce Melville : “encycler” le savoir, disons encercler la totalité du savoir est prétentieux et vain.

– D’accord, en plus, tu inventes des mots !

Moby-Dick est aussi un livre sur l’obsession du tout. On y rencontre plusieurs touts. Le tout du classement systématique dont je viens de te parler, mais il y a aussi le Pequod. Le Pequod est un bateau-monde, presque toutes les “races”, comme on disait, y sont représentées. Je dis presque parce qu’il y a deux absences, les femmes et les Chinois. Mais passons, il nous faudrait naviguer trop loin des côtes. Il y a une autre fuite qui va ruiner la folie totalisatrice du capitaine Achab. Elle est blanche, cette fuite, et pèse vingt tonnes. Elle ne rentre pas dans la nomenclature systématique des cétacés et ne rentrera pas non plus dans les cales du bateau. La fuite finira par emmener presque tout le monde au fond…

– Mam, je me bouche les oreilles.

– Pardon ! La belle idée de Melville, c’est que le savoir se nourrit d’échappées, que le monde grandit de n’être pas total, que les humains gagnent à être troués. Ces fuites empruntent des voies sous-marines. Ou souterraines. Comme le rat qui circule de tombe en tombe ou de page en page, négligeant la trame narrative et l’ordre des chapitres. Dans l’épisode “Ithaque” de Ulysses qui rappelle un peu “Cétologie” de Moby-Dick, on trouve aussi une volonté de lister tous les sujets et de les épuiser, de manière rigoureuse et définitive, dans une suite de questions-réponses. Une liste à la Prévert, dit-on, on pourrait dire une liste à la Joyce :

Music, literature, [je ne traduis pas tout, n’est-ce pas…] Ireland, Dublin, Paris, friendship, woman, prostitution, diet, the influence of gaslight or the light of arc and glowlamps on the growth of adjoining paraheliotropic trees, [sujet, évidemment, très important, “l’influence de l’éclairage au gaz ou des lampes à arc et des ampoules à filament sur la croissance des arbres parahéliotropiques adjacents”], exposed corporation emergency dustbuckets [“les kits de survie d’urgence déposés par la municipalité” – je ne suis pas sûre de ma traduction…], the Roman catholic church, ecclesiastical celibacy [“le célibat des prêtres”], the Irish nation, jesuit education, careers, the study of medicine, the past day [“la journée précédente”, il est vrai qu’il s’en passe des choses en une journée avec Bloom], the maleficent influence of the presabbath, [“l’influence néfaste de la veille du sabbat”], Stephen’s collapse [l’évanouissement de Stephen].”

Les questions et les réponses vont s’enchaîner sur plus de cent pages dans cette tentative vaine et folle de répondre à tout. Tout cela pour se terminer… tu te souviens, Nov, par le gros point noir de ponctuation ●

– Bien sûr que je me rappelle, point noir qui pourrait être le bouton de pantalon perdu ou bien l’anus qui manque aux statues grecques ou bien… ça c’est mon hypothèse, l’entrée du trou creusé par le rat pour rejoindre directement la tombe de Paddy au chapitre “Hadès” sans passer par les autres chapitres.

– Ah ah, bravo Nov, je ne sais pas ce qu’en pense le professeur, mais je valide ta proposition.

– Merci, Dad. J’aurais dû faire littérature comparée et pas force de vente, c’est quand même plus fun !

– En effet. Vénus n’a pas d’anus, parce qu’elle est parfaite, c’est une perfection de marbre, un corps idéal, un corps fermé et total, sans reste ni perte. Mais il faut inverser la proposition, un corps réel est un corps ouvert, donc doté d’un trou. L’anus est la vérité du corps.

– Excellent ! Celle-là aussi, je la note, Mam. Et dans ta théorie de la fuite, tu as pensé à ce que serait la rustine ? Comment on rebouche le trou du tut… euh du tout ?

– Ah, tu me prends au dépourvu, il faudrait que je réfléchisse. Ce qui est sûr, c’est qu’une rustine est toujours précaire et provisoire, et si l’on creuse un peu, désespérée et vaine. Si l’on revient à notre figure initiale de la fuite, les rustines seraient les diverses opérations de dératisation ordonnées par la police du tout. La première, la plus ancienne et la plus efficace, c’est la propagande “ratophobe”. Faire du rat le vecteur de tous les maux, un agent du dehors.

-- La Vénus n’a pas d’anus

Moby-Dick a un gros cric

Cuicui ça fuit hourra les rats

Le p’tit tout au fond du trou

Le grand rien le valait bien

Cuicui ça fuit à bas les rats

Pat Dignam s’fait ronger l’âme

Cap’ Achab n’a qu’trois syllabes

Cuicui ça fuit hourra les rats

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23 avril 2026 4 23 /04 /avril /2026 02:09

Oui, je sais, tu ne peux plus t’en passer. Soit, mais alors nourris-le. Donne-lui un peu de tes rêves, de tes idées, de tes mots à ton portable téléphone en échange des vidéos de chute de chat et des notifications de Yahoo.

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