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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

26 janvier 2026 1 26 /01 /janvier /2026 03:00

Tout s’efface, même les traces de gomme.

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25 janvier 2026 7 25 /01 /janvier /2026 09:01

le même lasse hélas et l’autre passe sans cesse et cesse de plaire

le reste laisse amer

alors que faire la guerre la messe la sieste ou se taire

plus de père nulle déesse la Terre est blême et la mer déserte

les mots peut-être

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24 janvier 2026 6 24 /01 /janvier /2026 03:33

Notifications, alertes, pop-ups, newsletters… heureusement, nous sommes tenus au courant, en temps réel et en permanence, de tout ce qui se passe dans le monde. Enfin, presque tout, parce que je n’ai reçu aucune notification concernant la fleur d’hibiscus du fond du parking. Elle a été emportée dans la nuit. Un coup de vent peut-être, la vieillesse ou un cueilleur clandestin.

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 03:11

– Voici comment se termine l’épisode du Cyclope. Bloom sort du pub et fiche le camp en catastrophe, manquant de se faire étriper par le molosse du Citoyen et assommer par la boîte de biscuits en fer blanc, et alors…

– Et alors ?

– … alors, après le récit d’un cataclysme sismique plus ou moins lié à la scène (de degré cinq sur l’échelle de Mercalli, tout de même !), on change d’ambiance. Une grande lumière descend sur eux tous, on assiste à l’Ascension de ben Bloom Elie. “And they beheld the chariot wherein He stood ascend to heaven. And they beheld Him in the chariot, clothed upon in the glory of the brightness, having raiment as of the sun, fair as the moon and terrible that for awe they durst not look upon Him. Et ils virent le char dans lequel Il se dressait monter au paradis. Et ils Le virent dans le char, habillé dans la gloire de la lumière, rayonnant comme le soleil, clair comme la lune et si terrible que dans leur effroi, ils n’osaient lever le regard sur Lui. And they beheld Him even Him, ben Bloom Elijah, amid clouds of angels ascend to the glory of the brightness… Et ils le virent Lui, Lui en personne, ben Bloom Élie, au sein d’une nuée d’anges, s’élevant dans la gloire de la lumière…” Et Joyce termine avec ce détail, parce que le lyrisme théologique n’interdit pas la précision géométrique, “at an angle of fortyfive degrees, avec un angle de quarante-cinq degrés”.

– Ah ah, j’avais oublié le détail. Mais dis-moi, jouer avec Homère, c’est une chose, parodier la Bible, c’en est une autre, ça a dû choquer diablement.

– Certes, et cela n’a pas arrangé ses problèmes de censure. Le personnage du Citoyen concentre tous les vices et les excès des nationalistes catholiques de l’époque. Il y a quelque chose de rabelaisien chez ce géant irlandais, mais version détestable, il est raciste, antisémite, violent, alcoolique, sale, borné et, en bon cyclope, il n’a jamais qu’un seul point de vue ; tout est toujours radical et unilatéral chez lui. Quant à Bloom, c’est la première fois qu’on le voit vraiment s’énerver et en venir presque aux mains dans une scène épique et grotesque. On rit, mais certains propos sont odieusement antisémites.

– Dis-moi, Nadja, Joyce n’était pas juif, mais est-ce que son personnage l’est ?

– Leopold Bloom est-il juif ? La question est vraiment intéressante et les commentateurs ne s’accordent pas. Pour ma part, je dirai qu’il est anti-antisémite, ce qui l’anime au plus profond, c’est le refus de toute forme d’intolérance. Si on regarde le texte de près, ça se complique un peu. Plus haut le Citoyen demande à Bloom sa nationalité, il répond qu’il est irlandais et, alors qu’on ne lui demande pas, il ajoute appartenir à une race détestée aujourd’hui encore, une race volée, insultée et persécutée en ce moment même. Il le sait bien, dans son dos, on le traite de sale Juif. Et pourtant, tout laisse à penser qu’il n’est pas juif. Il n’a aucun interdit alimentaire, il ne pratique aucun culte, il ne prie pas et connaît mal la Bible.

– Il fréquente les églises, non ?

– Oui, et il dit s’être converti au catholicisme pour épouser Molly, mais ça ne l’empêche pas de penser du mal des religions en général. Il y a un très bel épisode sur ce sujet, les Lotus-eaters, les Lotophages…

– Ton chapitre préféré, non ?

– Oui ! Comment le sais-tu ? Ce sont des pages pleines de parfums et de concepts qui font tourner la tête. On y lit un passage sur les drogues et les paradis artificiels qui anesthésient le peuple et lui permettent de supporter le réel sans se rebeller, comme les fleurs de lotus chez Homère, faisaient perdre la mémoire et aveulissaient. À côté de l’alcool et des jeux, la religion est un de ces stupéfiants, selon Bloom, stupéfiant efficace et spectaculaire car à Rome, ils ont un sens aigu de la théâtralisation, tout y est pour fasciner et hypnotiser : scénographie, musique, costumes, histoires terrifiantes.

– Ça sent son Marx, non ?

– Peut-être, d’ailleurs Bloom cite Marx comme Juif célèbre, mais il n’est pas certain que Joyce l’ait lu de près et Joyce est un Marx plus drôle et inventif, je trouve. Autre détail d’importance, Bloom n’est pas circoncis. On l’apprend après l’histoire du feu d’artifice sexuel, vous irez vérifier dans quelle circonstance gênante, ça vous parlera plus qu’à moi. Mais au-delà de l’anecdotique, c’est la question de l’identité qui est en jeu. I am a… a what? Je suis un… un quoi ? Vous vous souvenez, le message que Bloom veut laisser à Gerty dans le sable. Je suis un… un franc-maçon, un cocu, un Irlandais, un voyeur, un Juif… Un juif, c’est bien ce que Bloom clame haut et fort dans le pub devant le Citoyen qui envoyait depuis un moment des piques antisémites.

– On a donc la réponse.

– Hum, je pense qu’on ne doit pas le croire sur parole, on ne doit pas le prendre au pied de la lettre. Qu’est-ce que cela signifie, dire que l’on est juif ?

– Ça me fait penser à ce que tu disais de l’Africain, Dad, j’ai l’impression que le Juif n’existe pas.

– En effet, ou alors, s’il “existe”, c’est comme un fantasme dans l’esprit et les mots des antisémites. Ce qui ne les empêche pas de le définir précisément : le Juif est riche et pingre, puissant et manipulateur, très reconnaissable physiquement, il semble même que les chiens l’identifient à l’odeur.

– C’est dégueulasse !

– Oui, c’est immonde et Bloom veut combattre l’injustice plus que défendre une prétendue communauté. Je dirais qu’il devient juif chaque fois que l’on s’attaque aux Juifs, comme il faudrait devenir femme face à chaque misogyne.

– Très intéressant, vraiment merci Chérie pour cette leçon particulière qui donne à penser. Bon, c’est l’heure pour nous de prendre la route tranquillement pour Ljubljana.

– Alors bonne traversée du Karst, mes Amours. Et je n’ai pas oublié que vous m’avez demandé un extrait de Mon Karst de Scipio Slataper. Je vous enverrai un audio.

– Merci, Mam, tu es trop bonne, et moi, je n’ai pas oublié que je dois faire découvrir Fakear à Dad. Ça se mariera sûrement très bien.

*****

– C’est quand même délirant tous ces livres qu’elle a lus, Mam. Et surtout les livres des écrivains italiens, les poètes de la tristesse. Je croyais que c’était une spécialiste de littérature sud-américaine.

– Ta mère a plusieurs spécialités et plusieurs étagères dans sa bibliothèque, mais la littérature italienne, a été une étape importance dans sa vie intellectuelle et, je dois ajouter, pour son équilibre psychologique.

– Vas-y, raconte !

– Tu ne te souviens peut-être pas de son cousin Igor. Ils ont grandi ensemble à Saint-Pétersbourg – qui s’appelait encore Leningrad –, il était un peu amoureux d’elle ; ils étaient inséparables et tout le monde disait qu’ils se marieraient. Quand Nadja a quitté la Russie – elle s’appelait encore Elena –, ça a été un traumatisme pour lui. En fait, il ne s’en est jamais remis. Ça a été une séparation géographique, mais avec le temps, c’est devenu aussi une rupture idéologique. En grandissant, Igor est devenu nationaliste et slavophile et s’est mis à détester viscéralement tout ce qui plaisait à Nadja : les droits de l’homme, la laïcité, l’art contemporain, la liberté sexuelle, le féminisme…

– … le mariage pour tous, la musique pop… En gros, l’Occident était devenu l’amant de Mam et le cousin Igor était fou de jalousie. C’est ça, non ?

– En un sens, oui. Heureusement, le téléphone portable n’existait pas encore, autrement, il l’aurait harcelée jour et nuit. Il lui écrivait quand même presque toutes les semaines pour essayer de la détourner du démon occidental, ça commençait par des arguments politiques et philosophiques, mais ça finissait toujours par des insultes contre sa famille : des traitres, des vendus, des dégénérés, enfin tu imagines.

– Mais tu existais déjà, toi ? Je veux dire dans la vie de Mam.

– Au début, non, puis on arrive aux années de classes préparatoires, et là, entre Proust, Joyce et moi – sans que l’on puisse départager l’importance relative de chacun… –, Nadja n’avait plus une seconde à accorder à son cousin, elle ne répondait même plus à ses lettres. Quand elle a intégré Normale Sup, il entrait à l’École supérieure du KGB, ensuite leurs vies n’ont cessé de diverger. Et on arrive, dix ans plus tard, au putsch de Moscou, au mois d’août 1991, il est alors jeune officier du KGB.

– Euh, sorry Dad, je devais être absent quand on a vu ça en cours, ça ne me dit absolument rien.

– Il faut dire aussi que ça a été un moment de grands changements sur une petite période. Un Comité d’État pour l’état d’urgence est constitué et tente de renverser le président Mikhaïl Gorbatchev.

– Ah, lui je connais, glasnost, troïka et tache de vin. Et donc ?

– Igor ne participe pas directement, il attend mais soutient en silence, en compagnie d’un certain Vladimir Poutine qui était alors lieutenant-colonel du KGB, me semble-t-il. De Saint-Pétersbourg, ils assistent, impuissants et malheureux, à l’échec du putsch et à l’arrestation du président du KGB, Vladimir Krioutchov, qui était l’un des putschistes, leur directeur et leur maître à penser. Quelques mois plus tard, l’URSS s’effondre. C’est à partir de ce moment qu’Igor a commencé à vraiment délirer, il parlait de démembrement géopolitique et d’“amputation amoureuse”.

– Comprends pas !

– Tu vas comprendre. Igor va suivre Poutine à distance, mais avec fidélité et admiration. Quand Poutine est nommé président, en 1999, Igor pense que quelque chose de grand est en train de naître. Il recommence à écrire des lettres passionnées à ta mère, la suppliant de rentrer et de participer à la renaissance de la Grande Russie et à la fin de l’humiliation par l’Occident, ce qui voulait dire aussi, après le “viol”, guillemets, “rentrer se purifier en portant et enfantant un petit Vladimir”.

– Noooon ! Mais c’est un grand malade ! J’espère que tu exagères, Dad.

– Absolument pas et j’oublie même de nombreux détails. Attends, ce n’est pas fini, avec la suite, on rentre dans les actualités. En 2014, la Crimée est “justement réunifiée” à la Russie, et comme l’Europe ne dit rien, c’est une nouvelle preuve qu’Elena doit rentrer et quitter ce monde corrompu et décadent qui sort de l’Histoire. Un processus légitime de réparation est en marche. L’Europe lui avait “volé son Elena”, ils allaient être “réunifiés”, eux aussi.

– Waouh ! Complètement détraqué le gars Igor, ça fait peur !

– Et pour l’invasion de l’Ukraine en 2022, c’était une reconquête juste et il parviendrait lui aussi à “reconquérir son amour natal”. En 2022, il avait déjà plus de soixante ans.

– Argh… total psychopathe ! C’est énorme, cette histoire, Dad !

– On ne t’en a jamais parlé, parce qu’on n’en parle jamais à personne. Ça a été vraiment difficile et douloureux.

– J’avoue. Mais je ne vois pas le rapport avec la littérature italienne.

– J’y viens. C’est à la fin des années quatre-vingt-dix que Nadja a compris qu’aucun rapprochement ne serait plus possible, mais avec Igor disparaissait aussi une certaine Russie. La terre de son enfance, le monde de ses grands-parents. En septembre 1999, avec les attentats meurtriers, la rupture a été totale et définitive.

– Les attentats ?

– Oui les attentats faussement attribués à des terroristes tchétchènes, mais très probablement organisés par le pouvoir russe et plus certainement par le KGB – qui était devenu le FSB – avec une possible responsabilité d’Igor. Nadja commença alors à faire le deuil de la Russie. Elle est passée par des moments éprouvants, enfin, pour être plus explicite, elle a fait une dépression sévère. On était alors à Rome, elle enseignait la littérature russe. Elle a dû s’arrêter pendant une année universitaire complète et elle s’est mise à lire les poètes italiens, tu sais, ceux que tu aimes tant, tous plus mélancoliques les uns que les autres, qui parlaient de l’exil, de la guerre, de la pauvreté, puis plus tard du fascisme, de la déportation, des camps de concentration … Eh bien, va y comprendre quelque chose, ça l’a guérie et elle a retrouvé son humour et sa joie de vivre… juste à temps pour t’accueillir, tu allais entrer dans notre histoire à nous, petite histoire mais si belle.

– Ouf ! Bon, pour changer d’ambiance, je vais te faire écouter quelque chose de plus joyeux.

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22 janvier 2026 4 22 /01 /janvier /2026 03:36

C’est curieux, plus les sciences (dures, molles, chimie, sociologie, psychiatrie aussi…) invitent à penser le complexe, l’entrelacs, l’interaction, plus l’individu s’arc-boute sur son petit moi et s’imagine être, non seulement, cause du monde, mais cause de soi aussi. Et pourquoi pas auteur de sa vie !

Au moins, il nous fait rire ce pantin.

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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 08:36

Avec le grand âge, c’est commode, tu peux externaliser.

Je parle de nettoyage ; dents, anus...

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 03:54

La vengeance atteste un manque d’imagination.

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19 janvier 2026 1 19 /01 /janvier /2026 03:20

Soixante-sept ans, c’est trop jeune pour mourir, pensais-je en pliant mon linge, mais quatre-vingt-quinze comme papa, c’est trop vieux. Soixante-sept plus quatre-vingt-quinze égal cent-cinquante-sept plus cinq, cent-soixante-deux divisé par deux. Quatre-vingt-un ans ! Oui, ça c’est bien pour mourir ! Quatre-vingt-un, j’aime bien. C’était F. Mitterrand à l’Élysée, F. Nietzsche à Nanterre, Ph. Collins chez Steve (‘In the air tonight’, à fond) et les petites fesses blanches de Frédérique dans mes draps froissés. J’aimais vraiment bien.

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18 janvier 2026 7 18 /01 /janvier /2026 03:33

Dix-huit heures vingt ! Tiens, le jasmin de nuit est en avance aujourd’hui.

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17 janvier 2026 6 17 /01 /janvier /2026 03:28

Bon d’accord, c’est commode quand on est pianiste, mal élevé ou surfeur, mais à part dans ces situations somme toute assez rares, avoir cinq doigts est inutile.

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16 janvier 2026 5 16 /01 /janvier /2026 03:38

Nov texta. Trieste contextait.

“Salut Moby j’avance je quitte bientôt Trieste je serai en Serbie dans quelques jours. J’avance aussi dans Moby-Dick d’ailleurs je préfère que tu navigues sur le Françoise-Sagan que sur le Pequod ! J’ai écrit à Olga pas de réponse. Je n’ai pas oublié pour ton plan C ou P je crois que j’ai compris. À plus”

Aucune réponse non plus d’Alomè, vraiment, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Je sais pas, peut-être que je vais lâcher l’affaire. Enfin, facile à dire… C’est beau quand même ce café !

“Jolie Vera, je suis dans un café-librairie, tu adorerais. Je suis sûr que tu verrais plein de choses que je ne vois pas, comme d’habitude. Les analyses de Diego, ça donne quoi ? Et son œil droit, ça va mieux ?”

Je ne sais pas pourquoi, je sens comme une sorte de malaise quand je pense à Vera, je voudrais lui dire pour Alomè. Peut-être qu’un jour je reviendrai avec elle à Trieste, c’est une ville pour elle. Ça se bouscule pas mal dans ma tête et quelquefois je regrette un peu mon insouciance d’avant. Pas très glorieux, je sais, mais je me demande si je suis fait pour l’aventure ; je crois que je ne suis pas assez fort pour tout ça, les rencontres, les émotions, les changements, l’état du monde et la conscience de tout ça, oui surtout penser à tout ça. En même temps, je n’aurais pas pu passer ma vie, allongé à l’ombre sous la barque de Diego. Oui, la conscience de tout ça, c’est ça le problème. C’est à cause de mes lectures aussi parce que dans les livres, tu ne peux pas passer ton temps à dire ce que les gens font : il se leva, il se gratta, il regarda le ciel, il a eu mal aux pieds, il a eu faim, il mangea des churros, il s’allongea sous la barque… si tu écris un livre comme ça, tu es mort, personne ne le lira, alors tu écris ce que tes personnages pensent et ça fait penser les lecteurs à l’autre bout. En plus, c’est bizarre, mais moi, penser, ça me rend toujours un peu bizarre, enfin oui, bizarre, un peu triste ou comment dire, pas insouciant. Allez, je vais marcher un peu. Tiens, giardino pubblico à trois minutes, je vais bien trouver un banc à l’ombre qui ressemble à la barque de Diego. Diego, j’aime bien penser à lui, ça me fait arrêter de penser… enfin, je me comprends.

“Dad, j’ai quitté le café, je suis au giardino pubblico Muzio de Tommasini. Tu remontes sur deux cents mètres la via Cesare Battistini, tu verras de loin une grande statue très moche et très imposante, c’est l’entrée. Après, tu me cherches. Indice : je ne suis ni à la patinoire ni aux jeux d’échecs. J’ai hésité entre trois têtes… Facile !”

*****

Nadja envoyait. Nov et Swann reçurent.

“Mon Nov des océans, quelle curieuse coïncidence, tu me parles de l’énigmatique Élie de Melville et presque au même moment, je reçois un message de ton père qui m’interroge sur l’extravagante métamorphose de Bloom en… Élie à la fin de l’épisode du Cyclope d’Ulysse et cela, apparemment sans concertation. Donne-moi un peu de temps, il est trois heures du matin ici, on s’appelle bientôt.”

“Chéri, je ne reconnais plus notre tout-petit qui se passionne pour la littérature et les idées. Je suis tellement heureuse pour lui, j’espère seulement que ce voyage ne va pas me le kidnapper. Pardon, je retire cette idée idiote d’une maman qui croit pouvoir retenir le temps qui s’évade et l’être qui devient. Je crois qu’il apprécie ces moments passés avec toi. Mon grand amour, que vous me rendez la vie belle et riche ! Et je ne te dirai pas que je crains que tout cela cesse parce que tu me fâcherais – et avec raison. À tout bientôt mon Grand Prince.”

*****

Nov et Swann se promenèrent. Nadja appelait.

– Coucou Mam, si je compte bien, tu n’as pas beaucoup dormi.

– C’est-à-dire que je dois faire des heures supplémentaires pour satisfaire l’insatiable curiosité de mes deux étudiants préférés.

– Ah ah, désolé, Mam, mais bon, je n’attends pas une thèse de mille pages non plus. Tiens, regarde, est-ce que tu devines où on est ?

– Oh, un parc ! Approche un peu… Ah, le jardin aux bustes ! Zut, son nom m’échappe… Montre-moi… Joyce, bien sûr, Svevo, Saba… celui-là, je ne le reconnais pas ?

– Pourtant c’est ton chouchou, il a un nom de parking, Virgilio Giotti ! et celui-là… comment ?… Scipio Stalaper.

– Ah oui, Scipio Slataper. Mon dieu, combien cette ville a-t-elle hébergé d’auteurs magnifiques ! Il mio Carso, Mon Karst, je ne sais plus comment ça a été traduit ; il s’agit du plateau du Karst que vous allez traverser pour aller en Slovénie, mais c’est de la géographie lyrique et l’écriture est belle et tourmentée comme les paysages. J’essaierai de vous trouver un passage. Le Karst est blanc et noir, blanc comme le lait des nourrices slovènes et les champs de calcaire, noir comme les pins et les failles où furent jetés les rebelles exécutés par les fascistes.

– Mouais, je sens qu’on va encore se bidonner. Plus je lis tes poètes, Mam, et plus j’aime Joyce.

– Voilà qui tombe bien puisqu’à la demande expresse de ton père, nous allons rouvrir Ulysse trop vite refermé. J’ai ri cette nuit en recevant vos deux messages sur Élie à dix minutes d’intervalle.

– En effet, quelle coïncidence, c’est curieux comme tout s’enchaîne, c’est à croire que notre histoire est déjà écrite.

– Chéri ! je ne te reconnais pas, aurais-tu troqué tes amis hasard et nécessité pour le grand Narrateur omniscient !

– Non, non, rassure-toi, mais le hasard a parfois des airs de destin. Alors, nous t’écoutons.

– C’est intéressant ce rapprochement entre les deux Élie de Melville et Joyce, je n'y avais jamais pensé, il faudrait ajouter celui de la Bible, d’ailleurs. Elijah, donc Élie, fait un passage éclair dans Moby-Dick, juste avant le départ du Pequod et ne réapparaît pas. C’est au moment où Ismaël et son ami vont embarquer ; à plusieurs reprises ils sont abordés par un inconnu patibulaire aux allures de mendiant, un ancien marin qui semble détenir un secret terrible sur le capitaine Achab et leur demande s’ils sont bien sûrs de vouloir embarquer ; il suggère sans affirmer et parle de manière énigmatique. J’ai vu que tu avais une traduction ancienne, Nov.

– Oui, c’est mon ami Moby qui m’a donné le livre, il est dédicacé et annoté, j’y tiens.

– C’est parfait comme ça, quand tu le reliras, tu pourras comparer avec l’excellente traduction de Jaworski. Je t’envoie aussi le texte anglais en PDF.

– Ah ah, Mam, je t’adore. Merci pour l’attention. Le plus drôle, c’est que tu dis ça très sérieusement. Les chats font parfois des chiens. Bon, on t’écoute.

– « “Morning to ye! morning to ye!” he rejoined, again moving off. “Oh! I was going to warn ye against—but never mind, never mind—it’s all one, all in the family too;—sharp frost this morning, ain’t it? Good-bye to ye. Shan’t see ye again very soon, I guess; unless it’s before the Grand Jury.” » Je traduis rapidement, mais il n’y a pas de difficultés, c’est Élie qui s’adresse à Ismaël et Queequeg : « “Bien le bonjour, bien le bonjour, répliqua-t-il, s’éloignant à nouveau. Oh ! j’allais vous mettre en garde contre… mais c’est pas la peine, pas la peine… ça changera rien, et ça restera dans la famille… ça gèle dur ce matin, non ? Allez, salut. Vous reverrai pas de sitôt, j’imagine, ou alors ce sera devant le Grand Jury.” » Et encore un petit paragraphe : « And with these cracked words he finally departed, leaving me, for the moment, in no small wonderment at his frantic impudence. Et sur ces mots de cinglé, il partit enfin, me laissant à ce moment déconcerté par son impudence délirante. »

– Et donc, c’est un cinglé ou un prophète ?

– Disons qu’il sème le trouble et attend sans doute qu’on lui demande de partager son terrible secret, mais ça fonctionne mal et Ismaël, après une émotion passagère, refoulera ses hésitations et ses inquiétudes.

– D’accord, donc c’est vraiment un barjot ?

– De façon paradoxale, Élie le détraqué marque une rupture, on passe d’un monde à un autre, on passe d’une certaine logique terrestre à une folie qui va régner à bord. Cette folie, c’est la volonté de vengeance qui anime Achab et qui va contaminer tout l’équipage, Achab n’a pas embarqué pour pêcher la baleine, mais pour tuer Mo…

– Mam ! Non ! Arrête, tu ne vas pas me spoiler l’histoire… Je ne vais pas lire les sept cents pages qui restent si je connais la fin. En fait, ça me suffit ton explication, merci.

– Pardon, mon baleinou, je m’arrête là alors. Et puis tu sais, parfois les prophètes se trompent ou annoncent des événements qu’on attend toujours deux mille ans plus tard.

– On va dire ça comme ça. Et donc c’est le même Élie chez Joyce ?

– Oui, c’est le prophète Elijah. C’est dans l’épisode Cyclops. Un de mes épisodes préférés.

– Mam, tu as dit ça de tous les chapitres que tu nous as lus !

– Ah bon ? En effet, ce n’est pas très logique. Ce passage est un des plus drôles, c’est aussi une réflexion sur l’antisémitisme et la xénophobie.

– Oui, c’est pour cela que je voulais t’entendre. Tout à l’heure à la synagogue, j’ai assisté à une conversation intéressante entre le rabbin qui nous servait de guide et un touriste irlandais. L’Irlandais lui a demandé ce qui distinguait un Juif italien d’un Juif slovène ou irlandais, malheureusement, le rabbin parlait vite et dans un mélange d’italien, de triestin, de slovène et d’anglais, tu imagines, et je n’ai pas tout compris. En plus, il a répondu en éclatant de rire, ce qui n’a pas aidé à la compréhension. J’ai entendu quelque chose comme : nous les Triestins, quand on sort du pub, à la différence de vous, les Irlandais, nous prenons le tramway ou le kavalir et non pas… là, j’ai cru entendre quelque chose comme carro di fuoco et turbine ? Puis le rabbin a subitement repris son sérieux pour ajouter, “Elia salí al cielo. Due, Re, due”.

Nadja riait. Nov grimaça.

– C’est tordant. En effet, oui tu as bien vu, c’est une allusion au cyclope de Joyce qui lui-même reprend l’épisode de l’ascension d’Élie dans le deuxième livre des Rois de la Bible.

– Suis mort de rire ! Et la turbine de l’histoire ? Mam, tu pourrais expliquer un peu, please. En commençant par la Bible. Je sais, ça étonne toujours, mais je ne l’ai pas lue.

– D’accord. Alors Élie est un prophète juif qui a des soucis avec le roi Achab, mais ne mélangeons pas tout. Dans une parodie burlesque, Joyce reprend l’ascension du prophète rappelé par le Seigneur qui l’enlève dans un charriot de feu et un tourbillon – c’est le turbine italien. La scène se passe dans un pub, Bloom fait face au Citoyen, version joycienne du cyclope, ils finissent par s’insulter à propos des Juifs. Le cyclope Polyphème d’Homère jetait des rochers sur Ulysse, le Citoyen jette une boite de biscuits en fer-blanc. Je commence par la fin parce que c’est inénarrable, mais il faudra remonter l’histoire. Voici le texte, c’est le tout dernier paragraphe : le Citoyen poursuit Bloom jusque dans la rue en l’insultant, il lance son chien enragé à sa poursuite, les badauds, les prostituées, tous surexcités hurlent et rient, sans parler de la boite de biscuits qui dégringole la rue dans un vacarme de ferraille : “c’était mieux que n’importe quel drame merdique au Queen’s Theater” (excellente traduction de Tiphaine que je lui chipe).

– C’est dingue comme c’est visuel, ça ferait une B. D. de fou. J’imagine Manara… Et après ?

– Après, un miracle se produit.

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15 janvier 2026 4 15 /01 /janvier /2026 03:53

Zzz

Dormir me réveille.

Une mauvaise connexion au montage, sans doute.

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14 janvier 2026 3 14 /01 /janvier /2026 03:50

Rire, parce que c’est plus une affaire de bruit que de sens et de souffle que d’esprit, rapproche nos corps secoués qui renoncent à prendre la pose.

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13 janvier 2026 2 13 /01 /janvier /2026 09:25

Il me fait penser au gros Dédé, Donald Trump, qui terrorisait, rackettait, harcelait les petits du CP et du CE1, suivi de sa cohorte de minables lèche-culs, tous bloqués au CM2. Malheureusement, il nous manque aujourd’hui un Monsieur Lambert, directeur autoritaire, craint et incorruptible, ou une Mademoiselle Rose, cultivée, amène et apaisante pour distribuer taloches et câlins.

J’oublie seulement que nous ne sommes pas dans une cour de récréation.   

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12 janvier 2026 1 12 /01 /janvier /2026 03:58

Excès d’images

Et trop de mots

Noir et muet l’être

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11 janvier 2026 7 11 /01 /janvier /2026 03:17

Ils n’ignorent qu’une chose, c’est qu’ils ignorent tout.

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10 janvier 2026 6 10 /01 /janvier /2026 03:41

La vie, c’est comme un repas, en arrivant au dessert, certains ont encore faim, d’autres, gavés, ne rêvent que d’une sieste. Bon, il y a aussi ceux qui s’étouffent avec les cacahuètes de l’apéritif.

Et puis, il y a ceux qui ont abusé – je ne vise personne, mais vous allez être nombreux à vous reconnaître… – et qui ne rentrent ni dans leur pantalon ni dans la métaphore.

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9 janvier 2026 5 09 /01 /janvier /2026 03:40

– Oui, la situation Dad, le gros bordel mondial, qu’est-ce que tu en penses ? Je ne sais pas par où commencer, la famine au Darfour, les femmes en Iran, les bidonvilles à Manille ou à Rio, les manifestations en Serbie, Trump et ses milliards, Poutine et ses guerres, la Chine qui louche sur Taïwan, l’Europe empêtrée dans les belles idées, la France qui ne s’aime pas… Dis, c’est moi ou ça va vraiment mal ?

– Tu pourrais poursuivre la liste et ajouter la dégradation accélérée de la biodiversité. Écoute, je pense qu’on pourrait mieux faire, mais on a vu pire.

– Je m’en doutais. Les optimistes de ton genre sont à rajouter sur la liste des espèces en voie de disparition…

– … et à protéger alors ! C’est vrai, je suis né optimisme et je le resterai. Voilà comment je vois les choses. Je schématise parce qu’il faudrait y passer des heures. On peut essayer de penser par blocs géopolitiques, comme tu le fais, mais tout est de plus en plus intriqué dans des réseaux complexes d’oppositions, de dépendances, d’alliances, de domination. Sans compter ce curieux phénomène que j’appellerais la “fractalisation” du monde géopolitique.

– Euh, tu m’as perdu là, tu veux dire fracturation…

– Les fractures existent, oui, mais il y a autre chose. Chaque fois qu’on zoome, on découvre de nouveaux blocs qui répètent des structures d’opposition. Prends l’opposition Europe vs Russie, zoome sur l’Europe, tu vas vite tomber sur une opposition Hongrie russophile vs France russophobe, mais zoome encore sur la France, tu trouveras de nouvelles oppositions entre anti et pro-russes et chez les pro-russes, tu verras de nouvelles oppositions politiquement irréconciliables.

– À ce rythme, tu vas te retrouver au niveau des familles, peut-être même des individus. Je pense que c’est Melville qui a raison, on est tous un peu fêlés et on a sacrément besoin de réparations.

– Bien sûr, réparer, soigner et entretenir, en permanence et à tous les niveaux. Et dans soigner, il y a prendre soin.

– Oui et ce n’est pas notre spécialité ! Bon, tu ne voudrais pas dézoomer un peu.

– D’accord. Prenons l’angle de l’histoire et du rapport au temps. À l’Est – notre Est, évidemment, mais penser sans boussole est impossible –, donc, on a un Poutine obsessionnel, il a l’esprit corrompu par un excès de mémoire. Il ne peut envisager la Russie sans sa glorieuse histoire impériale et soviétique, mais cette hypertrophie pathologique du passé s’accompagne malheureusement d’une obsession à vouloir le restaurer et cela ruine toute possibilité d’avenir libre. Pire encore, il entraîne dans son projet fou tout un peuple, et un peuple qui nous tient particulièrement à cœur, tu t’en doutes.

– Oui, je sais.

– Si on regarde de l’autre côté, on a un Trump qui se moque du savoir, à l’inverse, et de tous les savoirs, l’histoire comme la littérature ou la science, et il plaque ses délires de grandeur sur un présent qu’il ratatine. Il y a là un défaut de sens historique et il veut tout renommer.

– D’accord, et on va où avec ça ?

– À partir de là, ce sont des hypothèses. Je crois que le trumpisme ne survivra pas à Trump, son successeur déclaré, J. D. Vance n’a pas son aura et surtout, c’est un ancien pauvre, à peine millionnaire, il ne fait pas rêver.

– Ça voudrait dire qu’on n’en a plus pour très longtemps. On verra très bientôt si tu as raison. Moi, je n’ai pas trop d’idée, mais je déteste ce que Trump dit et pense du Mexique et surtout ce qu’il fait aux Mexicains.

– Je pense que l’Amérique du Nord maintiendra un leadership économique relatif, notamment grâce à l’IA et aux biotechnologies, et qu’elle retrouvera, dans une certaine mesure et avec le temps, son rôle de chef d’orchestre du bloc occidental. À l’intérieur, grâce à des institutions fortes et une alternance politique, elle évitera le chaos auquel aurait pu conduire le trumpisme.

– Toujours ton optimisme. On va vite vérifier ça, dans un an ou deux ans. J’ai quand même du mal à imaginer les States sans Trump tellement il occupe le terrain.

– Et culturellement parlant, l’Amérique continuera à fournir des prix Nobel en nombre et à inonder la planète avec des objets et des pratiques sans intérêt. Elle continuera d’être à la fois critiquée et imitée.

– Bob Dylan et Coca-Cola. Et de l’autre côté ?

– Je suis malheureusement plus pessimiste. J’ai peur que la Russie ne vive sa troisième désintégration en un siècle. On dit parfois que la Russie perd son âme, ce n’est pas mon vocabulaire. Je dirais plutôt qu’elle perd son esprit et ses esprits, elle ne pense plus et ne laisse plus penser. Comment un historien peut-il encore travailler librement ? comment un musicien ou un peintre peuvent-ils créer ? Il y a eu une contre-culture, mais aujourd’hui, elle est étouffée ou s’exile. Et ça, c’est une nouvelle triste et inquiétante. J’irais même jusqu’à dire qu’un processus de décivilisation est en marche à cause de la guerre qui est un terreau pour les pires travers humains.

– Oui mais peut-être qu’il y a des Russes qui se taisent parce qu’ils ont peur, ce qu’on peut comprendre, mais qu’ils sont franchement contre Poutine et contre la guerre.

– Bien sûr, certainement, et ils sont nombreux, mais en plus de la guerre à l’extérieur, il y a un travail sous-terrain, puissant et efficace de poutinisation des esprits. Et cela depuis des années, dans les programmes scolaires, à la télévision, dans la promotion d’un art officiel, alors tu imagines ce que pense et aime un jeune de quinze ans aujourd’hui. Les États-Unis guériront rapidement, pour la Russie, le pronostic vital est engagé, si j’ose dire, et elle risque de se figer dans un autoritarisme sans dehors ou d’exploser encore. Je ne sais pas ce qui est le plus à craindre.

– Bon et tu as d’autres bonnes nouvelles. Fais-moi voyager, Dad !

– Pour ce qui est de la Chine, je ne suis vraiment pas qualifié, c’est un monde, c’est un univers et il faut rester modeste quand on en parle. Il me semble qu’il va falloir s’habituer à leur domination économique. Les dirigeants chinois commettent néanmoins une erreur, si je peux me permettre. Je pense qu’ils sont en train d’effacer ou d’oublier, disons de négliger leur culture plurimillénaire. On avait de très bons copains chinois quand on était étudiants et déjà, nous avions été frappés de constater qu’ils ne comprenaient pas mieux que nous les écrits des vieux sages taoïstes. Et puis, je me trompe peut-être, mais dans les Instituts Confucius qui ont ouvert dans le monde entier par milliers depuis vingt ans, tu sais, un peu sur le modèle des alliances françaises, eh bien la culture qui y est enseignée tourne souvent autour du nem et du tai-chi. D’ailleurs, de notre côté, quand on apprend le mandarin, c’est plus dans l’optique de mieux commercer que de lire Gao Xingjian.

– C’est vrai ça. On avait un cours d’anthropologie qui faisait hurler Vera, on y apprenait ce qu’on devait dire et ne pas dire dans un repas d’affaires avec des étrangers. Rassure-toi, Dad, je n’ai pas été corrompu, j’ai régulièrement séché le cours… Bon, on continue le petit tour du propriétaire, tu as oublié une région, non ?

– Plusieurs même. L’Afrique, d’abord. Mais justement, ce qui nous empêche de comprendre ce qu’il s’y passe, c’est cette façon que l’on a encore de la penser comme un bloc. L’Afrique a une réalité géographique, soit, mais l’Africain n’existe pas.

– Je ne comprends pas !

– Il n’y a pas d’identité africaine, il n’y a rien de commun entre un Libyen, un Ivoirien, un Éthiopien, un Sudafricain ou un Malgache et c’est l’erreur que l’on a commise pendant longtemps. Et il n’y a probablement pas grand-chose de commun non plus entre un habitant de Lagos et un paysan du nord du Nigeria. Sais-tu que l’on dénombre plus de deux mille langues sur le continent et presque cinq cents seulement au Nigeria ?

– OK j’ai compris, c’est complètement stupide de dire les Africains sont ceci ou cela. Faudra que je fasse attention parce que ça m’arrivait de dire des choses comme ça. Pourtant, je devrais le savoir, parce que j’ai bien vu, comme tu dis, que le Mexicain n’existe pas. Si je pousse le zoom au maximum, je vois l’incroyable différence entre Vera et son père Diego, ils appartiennent à deux mondes, et le plus incroyable, c’est que ça ne les empêche pas de vivre ensemble, de se comprendre et de s’aimer.

– C’est vrai, c’est un bel exemple. Bon, il reste l’Europe, j’ai aussi une théorie et plutôt optimiste… mais ça sera pour une autre fois, il est neuf heures passées, c’est l’heure de la visite guidée de la synagogue.

– Déjà !

– Tiens, c’est curieux ! ça fait le troisième message que je reçois de François de Luche, il a encore retardé notre rendez-vous à l’ambassade et il ajoute, “désolé, ce sera expéditif, je suis très pris”. Je me trompe sûrement, mais j’ai l’impression que je le dérange vraiment, alors que c’est lui qui m’avait proposé de passer le voir à Ljubljana quand on s’est vus à Paris.

– T’inquiète, il doit être surbooké. Et merci pour le cours d’histoire.

– Non, non, ce n’est pas un cours, il faudrait développer et nuancer et c’est plus de la géopolitique-fiction que de l’histoire. Dis-moi, Nov, si tu préfères rester au café, je comprendrais. En plus, ça devient inutile de partir avant midi, ça nous laissera le temps d’aller voir le musée juif après, ça t’intéressera sans doute davantage.

– D’accord pour rester au café. Je vais aller chercher mon Moby dans la voiture et passer quelques coups de fil. Bonne visite, Dad. J’aime beaucoup nos conversations.

*****

Swann visita. Nov lisait.

Trieste, café San Marco. Jour 3, 9h30.

Melville, Moby, 19, “Le prophète”. Bon, ça traîne, Ismaël et Queequeg n’ont toujours pas embarqué. Un certain Élie, oiseau de mauvais augure, essaie de les dissuader d’embarquer, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas la référence, mais il ne m’inspire rien de bon, cet Élie. En tout cas, ce n’est pas le genre de type avec qui tu as envie de partir en vacances. “Il était misérablement vêtu d’un veston passé, de pantalons rapiécés, et d’un lambeau de mouchoir noir autour du cou. Une petite vérole confluente avait inondé son visage et l’avait abandonné, tel le lit d’un torrent d’où les eaux ruisselantes se sont retirées, couturé de nervures compliquées.” Magnifiquement répugnant ! Chapitre 20, “Grande animation” : ça s’agite, mais on est toujours à quai. Chapitre 21, “Nous embarquons” : pas trop tôt, on est déjà page deux-cent-cinquante-et-un ! Chapitre 22, “Joyeux Noël”, on lève l’ancre et les deux pilotes font sortir le Pequod du port avant de le quitter et de le livrer à la “solitude océane” : “Le navire et la chaloupe s’écartèrent et entre eux s’engouffra le vent humide et froid de la nuit, un goéland les survola en criant ; les deux coques roulèrent sauvagement. Le cœur lourd, nous poussâmes trois hourras et, pareils au destin, nous plongeâmes aveuglément dans la solitude océane.” Bon, quatre chapitres, ça suffit pour aujourd’hui ; il en reste quand même plus de cent… et on n’a toujours pas vu le capitaine Achab !

Pensée du jour. Les départs sont souvent glorieux, mais comment se passera le retour ? S’ils rentrent un jour. Logiquement, comme c’est Ismaël le narrateur, ils devraient rentrer. Je ne connais pas la fin…

*****

encore une question qui m’intéresse directement, partir, oui parce que je suis parti, ça ne vous a pas échappé et partir, ça fait rêver, enfin il y a aussi des départs forcés et violents, mais je pense aux voyages, là, ça fait rêver et je suis sûr que ça fait écrire aussi, ils doivent avoir écrit des centaines de livres sur le sujet parce que les humains aiment les livres, les rêves et les voyages, donc ça, c’est partir, mais revenir, il a raison Nov, revenir c’est rarement un sujet parce que rentrer à la maison, ça ne fait pas rêver, c’est ce qu’Assenzia a bien compris, je me souviens de l’histoire de la tante d’Alomè qui m’a secoué, alors, au début peut-être, on les accueille et on les fête, ceux qui rentrent, ceux qui reviennent, les revenants quoi, mais rapidement on leur reproche d’être partis, il y a ceux qui racontent et il y a ceux qui se taisent, ceux qui ne peuvent pas raconter, parce que c’était horrible ou parce que c’était sublime – là, je pense au héros de Soie, Hervé Joncour (je suis comme Nov, j’aime bien ce livre) qui se tait –  dans les deux cas, on leur en veut, de se taire ou de parler, on leur en veut d’être un peu encore là-bas et de croire que c’est facile de rester, c’est parfois très difficile de rester, en plus on n’a rien à raconter, un jour, je reviendrai, je rentrerai, à Hawaï, avec les autres nuages, avec les surfeurs, j’espère qu’on me parlera encore

*****

Nubecito méditait. Nov texta.

“Coucou Mam. On est encore à Trieste on part vers midi. Dad visite la synagogue moi je bois un cappuccino avec Herman. D’ailleurs Mam c’est qui Élie dans Moby ?”

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8 janvier 2026 4 08 /01 /janvier /2026 03:10

Tiens, ça fait un moment que les PTT ne sont pas passées me proposer leur calendrier ! j’aimais bien celui avec les chatons dans les pelotes de laine.

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7 janvier 2026 3 07 /01 /janvier /2026 03:50

Évidemment, il est juste que l’on nous parle du Vénézuéla, de l’Iran et de l’Ukraine, ce qu’il s’y passe est grave, mais est-ce une raison pour ne plus donner de nouvelle du filleul de Brigitte Macron, le panda Yuan Meng ? J’espère qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

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6 janvier 2026 2 06 /01 /janvier /2026 03:04

J’aurais fait un très bon moine franciscain, je pense – n’était mon indécrottable athéisme. Et certainement un excellent ébéniste, vu mon amour pour le bois – malheureusement le ciseau, la gouge et le rabot me détestent.

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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 03:30

Je me répète. Je vous l’ai déjà dit, non ?

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4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 03:26

Bien sûr, il faut se réjouir de ce que l’on possède, surtout quand on se compare avec les phoques, mais quand même, j’aurais vraiment aimé avoir un troisième bras.

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3 janvier 2026 6 03 /01 /janvier /2026 03:14

J’ai commencé l’année en taillant mon crayon. Je serais bien allé faire voler mon drone, mais je n’en ai pas.

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2 janvier 2026 5 02 /01 /janvier /2026 03:53

Swann s’endormit. Nov lisait.

Mince, où est-ce que j’en étais déjà ? Il va falloir que je relise encore le même chapitre. Moby, chapitre 16. Non, déjà lu. Chapitre 17, ah oui, je me souviens de cette phrase que j’avais soulignée : “nous avons tous la tête lamentablement fêlée d’une façon ou d’une autre, et nous aurions besoin de réparations.” Voilà, chapitre 18 : “Sa marque”.

Trieste, hôtel Savoia. Jour 3, 0h15

Donc, Ismaël a choisi son baleinier, le Pequod, il y conduit Queequeg pour qu’ils embarquent. Mais l’armateur, le capitaine Peleg, refuse que monte à bord un “cannibale” qui “n’a pas non plus été baptisé comme il faut sinon cela aurait lavé un peu de bleu du diable qu’il a sur la figure”. Waouh ! quelle violence ! Alors, Ismaël fait un beau discours sur tous les humains qui appartiennent à la même « grande et éternelle première Congrégation de l’universelle adoration » et fait douter le capitaine. Queequeg lève les dernières hésitations du capitaine en prouvant qu’il est un harponneur hors pair, il vise et atteint une petite tache de goudron qui flottait au loin. Le « fils des ténèbres » est enrôlé, il est païen et le restera, mais finalement, ce handicap initial deviendra une qualité, “les harponneurs dévots n’ont jamais fait de bons marins, ça émousse l’émerillon en eux et un harponneur ne vaut pas un fétu s’il n’a pas le croc aigu.” J’aime bien. Quand j’aurai un peu plus de temps, j’irai voir comment c’est dit en anglais. J’aime bien, mais je ne sais pas interpréter comme Mam ou Vera. Je sens qu’il y a quelque chose d’intéressant là, dans le décalage entre les grandes et belles idées des religions, l’universel, l’éternel, l’âme immortelle, enfin que des trucs énormes, et de l’autre côté, la minuscule et impure tache de goudron qui décide du destin des deux copains. Je sens qu’il y a un truc, mais je ne sais pas comment le dire. Mam, pourquoi tu m’as pas appris à écrire !

*****

Nov dormit. Swann le réveillait.

– Bonjour, Chéri, en forme ? Nous avons à peine une heure et demie de route, je te propose d’aller prendre un petit déjeuner au café San Marco et de visiter ensuite la synagogue avant de partir. Pourrais-tu nous guider ?

– OK vámonos. Direction Antico Caffè San Marco. Que dit Maps ? C’est à cinq minutes. Tout droit, tu prendras à droite via Milano devant Manpower. Voyons un peu ce que dit Wikipédia : café fondé en 1914, toujours été un lieu de rencontre d’intellectuels, blablabla, fréquenté par Joyce, Svevo et Saba. Tiens, comme par hasard, le trio infernal ! Abritait un atelier de confection de faux passeports. Ah ! Enfin un peu d’action ! Était le lieu de rendez-vous clandestin des irrédentistes. Aujourd’hui centre culturel, librairie et restaurant. Euh… irrédentistes, c’est quoi Dad ?

– Au début du siècle, Trieste appartenait à l’Empire austro-hongrois et les irrédentistes défendaient l’idée d’un rattachement à l’Italie de tous les territoires où l’on parlait italien. Disons que c’était une forme de résistance et de nationalisme ; un peu plus tard, Mussolini détournera l’idée pour justifier son fascisme.

– Et donc Trieste est devenue italienne ?

– Oui, après la Première Guerre mondiale. Elle a perdu son statut de plus grand port austro-hongrois pour devenir une petite ville italienne périphérique. Mais l’Italie entrait alors dans son terrible moment fasciste et le nationalisme a franchement viré au racisme. Cette ville multiculturelle et polyglotte que Joyce aimait tant s’est recroquevillée sur elle-même. Le schéma est malheureusement classique, les dictateurs haïssent les différences. Alors on a pratiqué une italianisation forcée, on a réprimé les minorités, notamment les Slovènes, un peu plus tard, c’est la communauté juive qui a été victime de déportation massive. On n’en parle pas souvent, mais il y a eu à Trieste un camp de concentration nazi, la Risiera di San Sabba. C’était un camp de transit, mais aussi un camp d’extermination avec un four crématoire.

– C’est incroyable comment une poignée d’hommes a pu faire autant de mal et aller aussi loin dans l’ignoble. Et après ?

– Après, ça se complique, il faudrait évoquer la ville divisée en zones, Tito, la Yougoslavie, la guerre des Balkans. C’est une période sombre et incertaine, économiquement, culturellement, politiquement.

– Aïe ! C’est Olga, tu sais, mon amie serbe, elle m’a demandé de me documenter sur l’histoire des Balkans avant d’arriver à Belgrade, sinon, je ne comprendrai rien. Je vais faire ça. Et pour finir avec Trieste ?

– Trieste est redevenue italienne et… nostalgique de sa grandeur impériale, selon certains. On en a déjà parlé. On dit souvent que c’est une ville frontière, une ville de passage seulement, qui a du mal à trouver sa place, marginalisée dans l’espace, ballotée dans le temps. Je n’ai pas cette impression. Je pense que les villes sont comme des familles, mais avec des histoires très longues et souvent compliquées. Il y a toujours des souvenirs plus ou moins honteux que l’on voudrait cacher et des rêves qui promettent trop et déçoivent. L’avenir, mais tout aussi bien le passé sont vraiment dociles et généreux, ils vous donnent ce que vous demandez.

– Ah ah, c’est vrai, ça. Ça doit être pour ça qu’on n’a pas tous les mêmes souvenirs des mêmes événements. Mais alors, ça a basculé quand ?

– C’est ce que j’appellerais le moment européen, à la fin des années quatre-vingt. Beaucoup de choses ont changé alors. Tout à l’heure nous serons dans le premier État de l’ex-Yougoslavie qui a déclaré son indépendance, au tout début des années quatre-vingt-dix.

– Et aujourd’hui ?

– Aujourd’hui, pour moi, Trieste est un magnifique petit morceau d’Europe, idéalement situé, entre la mer et la montagne, entre le Nord et le Sud, l’Europe centrale et l’Europe de l’Ouest, ni riche ni pauvre, ni célèbre ni inconnue… D’ailleurs, je connais nombre de Vénitiens qui lui envient cette situation. Peut-être que les Triestins ne seraient pas tous d’accord, mais je pense la ville et la région comme un noyau, je dirais, un centre mais un “centre périphérique”, si cela a du sens. Et j’y sens, comme en Slovénie d’ailleurs, une belle énergie, un nouveau rayonnement, très loin des clichés sur une ville plombée par un passé trop lourd pour elle.

– Oui, je connais ta thèse, que je partage d’ailleurs, on ne construit rien de beau ni de solide sur de la nostalgie.

– Certainement. Bien sûr, c’est important de lire et étudier les classiques, mais on ne doit pas oublier que Trieste fourmille de jeunes écrivains. Regarde, en France tout le monde se désole que l’on ferme les bars et les cafés. Tu as vu ici comme ces lieux sont vivants et beaux ! Et puis Trieste est un centre de recherche scientifique de premier plan.

– Je repense à la nostalgie, Dad. En fait, je me demande si ce n’est pas un truc de génération. Je n’ai aucun pote, ni au Mexique ni en France qui soit “nostalgique”. Mais… je réfléchis… bon… ce n’est peut-être pas pour de bonnes raisons. Je veux dire, ce n’est pas parce qu’on est optimiste ou curieux ou qu’on est seulement attiré par l’avenir, c’est parce qu’on ne connaît pas l’histoire. C’est ça. Et moi le premier. Je pourrais un peu te parler d’Hitler, mais déjà, Mussolini, ce serait plus difficile, et Tito et les Balkans, alors là, franchement, je resterais sec. J’ai l’impression que ma génération, on est fâché avec l’histoire, enfin pas fâché, mais on n’est pas là avec ça. Tu en dis quoi ?

– Comme toujours, il n’y a pas une réponse simple et une conduite claire à adopter. L’histoire, la mémoire, ce sont des questions difficiles, mais il ne faut pas voir ça seulement comme des connaissances savantes qui permettent d’avoir une bonne note à l’examen. La mémoire nous traverse et l’histoire nous déborde. On se rejoint sur cette idée avec Nadja, que nous sommes embarqués dans des mouvements qui nous dépassent. Nous sommes des passeurs ou des passages. Les grands textes, les nations, les cultures confirment que nous ne sommes que des moments ou des fragments d’un gigantesque cadavre exquis dont on ne saisit plus très bien le sens parfois. Mais comme disait joliment Vera, il faut saisir le stylo que l’on nous tend et écrire notre petit bout de texte.

– Oui, c’est une belle idée. J’aime assez. Tiens, tu peux te garer sur le petit parking devant la synagogue. Piazza Virgilio Giotti ! Giotti ? C’est pas le livre qu’on a acheté à Mam ?

– En effet, mais ne m’en demande pas plus, je connais peu l’auteur.

– OK. On commence par le café San Marco, c’est juste derrière la synagogue ?

– Avec plaisir. J’aurais bien goûté leur putizza, mais je crois qu’ils n’en préparent qu’à Pâques.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Une sorte de pâte moelleuse enroulée en spirale avec une garniture de noix, de miel, de fruits secs et d’épices, cannelle, muscade.

– Miam ! Encore un feu d’artifice, gustatif cette fois.

– Oui. C’est une spécialité triestine qui vient de Slovénie, je crois. Tu ne te souviens pas de cette rencontre entre les Trump et le Pape François.

What! Dad, tu nous emmènes où ?

– Attends. Lors d’une visite des Trump au Vatican, le Pape, qui avait un neveu slovène, a demandé à Melania, qui est d’origine slovène elle aussi, si elle préparait de la putizza à son mari. Tout le monde a compris d’abord pizza, ce qui a créé un malentendu gênant.

– Ah ah, en effet. Mais quelque chose me dit qu’elle ne doit pas faire souvent la cuisine pour son mari.

– En effet. Toujours est-il que le lendemain, la presse du monde entier racontait le quiproquo et les vendeurs de putizza s’en souviennent encore.

– Tu parles ! Le méga coup de pub gratuit et efficace. Allez, on entre.

– Oh comme c’est beau, j’avais oublié. Tous ces livres ! Tiens regarde, Joyce, Svevo, Saba, Magris… et Virgilio Giotti, Sera, en édition bilingue, Triestiana éditions, Paris. C’est incroyable, ces petites maisons d’édition qui défendent comme ça la littérature, c’est admirable. Je me demande s’ils ont beaucoup de lecteurs. Tiens, je vais leur prendre celui-là, Petit chansonnier amoureux.

– … et tu vas apprendre par cœur un poème, le réciter à Mam et encore gagner des points. Tu sais, je crois que tu es déjà au taquet.

– Ah ah, c’est vrai que les fleurs et les chocolats, ça marche moins bien avec Nadja.

– Voyons voir. “Comme une cymbale rose, / contre le ciel sans griffure, / le soleil descendait, / entre grues et vieille coque. / Grand et beau, il tombait / derrière la ligne de la mer : / triste ma ville / le regardait.” Oui, c’est beau, j’avoue, mais qu’est-ce que c’est triste ! “… et monte / une terrible envie / d’être heureux.” Ben, vas-y Virgilio, fonce ! Enfin, je dis ça, mais je ne sais rien de sa vie, sûrement plus difficile que la mienne. Je comprends quand tu dis que les poètes sont responsables d’une certaine tristesse du monde. J’ai quand même l’impression qu’avec Joyce, on rigole plus. Allez, on commande, j’ai faim.

– D’accord. Finalement, ce n’est pas triestin, mais je vais prendre un affogato.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un café versé sur une boule de glace à la vanille. Affogato, ça veut dire noyé.

– Et moi, je vais faire le touriste jusqu’au bout, un tiramisu avec un cappuccino. Sinon Dad, je repense aux petits éditeurs de Giotti. Y’a un gars dans le monde, il envoie des bombes de plusieurs tonnes qui transpercent des centaines de mètres de béton armé. Toutes les télévisions de tous les pays du monde montrent ça et expliquent comment ça marche à des millions ou des milliards de téléspectateurs. Et au même moment, il y a sept personnes, peut-être quatre, qui travaillent sur un coin de table pour traduire et éditer un poète connu par huit-cent-trente-deux personnes (dont Mam !) et qui sera lu par neuf-cent-quarante-trois personnes. C’est comme pour Dieu et la petite tache de goudron, c’est le décalage qui me fascine ! Autrement, tu en penses quoi de la situation ?

– La situation ?

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