Alessandro Baricco, Seta.
Nov prit le livre et commença à lire. Alomè traduisait.
Rimani così, ti voglio guardare
Reste comme ça, je veux te regarder
io ti ho guardato tanto ma non eri per me, adesso sei per me
je t’ai tellement regardé, mais tu n’étais pas pour moi, maintenant tu es pour moi
non avvicinarti, ti prego, resta come sei, abbiamo una notte per noi
ne t’approche pas, je t’en prie, reste comme tu es, nous avons une nuit pour nous
– J’aime bien, c’est assez facile à comprendre, c’est simple et léger. Comme de la soie.
– Meno male si tu aimes. Pour moi, ça manque quand même de terre de Sienne brûlée et parfois, ça me paraît tellement léger que ça en devient transparent, ce n’est plus de la soie, c’est de la mousseline de coton. Ça doit être mon caractère “offensif” qui me rend inapte à saisir la grâce de l’innocence. Allez, continue.
e io voglio guardarti, non ti ho mai visto così
et je veux te regarder, je ne t’ai jamais vu comme ça,
il tuo corpo per me, la tua pelle, chiudi gli occhi, e accarézzati, ti prego
ton corps pour moi, ta peau, ferme les yeux et caresse-toi, je t’en prie
– Bon, toi, tu ne fermes pas les yeux ; attends, enlève ton caleçon, c’est moi qui vais te caresser parce qu’il faut que tu tiennes le livre. Lis.
– Mais… tu… je croyais que tu étais homo.
– Oui, je suis lesbienne, pourquoi ? Eh, ragazzo, détends-toi… si je puis dire… et ne va pas t’imaginer des choses. Allez, lis.
Nov se déshabilla et continua à lire. Alomè caressait.
Nessuno ci può vedere e io sono vicina a te
Personne ne peut nous voir et je suis à côté de toi
accarézzati signore amato mio, accarezza il tuo sesso, ti prego, piano
caresse-toi seigneur mon aimé, caresse ton sexe, je t’en prie, doucement
è bella la tua mano sul tuo sesso, non smettere
elle est belle ta main sur ton sexe, ne t’arrête pas
a me piace guardarla e guardarti, signore amato mio
j’aime la regarder et te regarder, seigneur mon aimé
non aprire gli occhi, non ancora, non devi aver paura, son vicina a te, mi senti ?
n’ouvre pas les yeux, pas encore, tu ne dois pas avoir peur, je suis à côté de toi, tu me sens ?
sono qui, ti posso sfiorare, è seta questa, la senti?
je suis ici, je peux te frôler, c’est de la soie, tu la sens ?
è la seta del mio vestito, non aprire gli occhi e avrai la mia pelle
c’est la soie de ma robe, n’ouvre pas les yeux et tu auras ma peau
– Nov, j’adore ta voix et ton accent franco-espagnol, c’est un régal. Une chose quand même, la peau, c’est pél-lé, la pelle, c’est autre chose, je ne vais pas t’en donner un coup… Oh ! pardon, j’oubliais que les hommes perdent leur sens de l’humour dans certaines circonstances critiques. Tu ne parles plus ? On continue un peu ? Tu ne réponds pas, je prends ça pour un oui. Bon, lis.
Alomè sourit et recommença à branler. Nov haletait.
Avrai le mie labbra, quando ti toccherò per la prima volta sarà con le mie labbra,
Tu auras mes lèvres, quand je te toucherai pour la première fois, ce sera avec mes lèvres
tu non saprai dove, forse sarà nei tuoi occhi
tu ne sauras pas où, peut-être, ce sera dans tes yeux
appoggerò la mia bocca sulle palpebre e le ciglia,
je poserai ma bouche sur tes paupières et tes cils
sentirai il calore entrare nella tua testa,
tu sentiras la chaleur entrer dans ta tête,
e le mie labbra nei tuoi occhi, dentro
et mes lèvres dans tes yeux, dedans,
o forse sarà sul tuo sesso, appoggerò le mie labbra, laggiù
ou peut-être, ce sera sur ton sexe, je poserai mes lèvres, en bas,
e le schiuderò scendendo a poco a poco
et je les entrouvrirai en descendant peu à peu
– Nov, piano! Prends ton temps…
Lascerò che il tuo sesso…
Je laisserai ton sexe…
– Nov, aspetta! Doucement. Continue à lire, Nov.
Socchiuda… la mia boca… entrando…
ouvrir un peu ma bouche, en entrant…
– Oui ? entrando…? Concentre-toi, Nov. Continue.
… tra le mie labbra
à travers mes lèvres
Nov prit la main d’Alomè et accéléra. Alomè accélérait.
lingua… saliva… pelle…
– Pél-lé pas pèl. Eh là, Nov, attends, attends… attends… Trop tard !
– …pardon, je n’ai pas pu me retenir.
– Tranquilla! Dis donc, quelle générosité ! Serge Milano n’a qu’à bien se tenir. Bon moi, il faut que j’arrête avec mes blagues débiles.
– Pél-lé…
– Voilà, c’est mieux. Tu as aimé ? Je parle du texte de Baricco ?
– Pél-lé…
– Très bien, tu es quasi bilingue. Passe-moi le livre, s’il te plait, que je vérifie quelque chose.
Alomè relut un passage et fronça les sourcils. Nov somnolait.
*****
– Nov, c’est ton téléphone qui sonne.
– Oui, allo, bonjour ?
– Eh, Nov, on dirait que je te réveille ! C’est Moby, tu veux que je te rappelle plus tard ?
– Non, non.
– Alors ? что нового (chto novogo) ?
– Hein ? Ça, je n’ai pas encore appris.
– Ça veut dire quelque chose comme “quoi de neuf ? ”.
– Ah ! Tout va bien, je faisais une petite sieste. Le voyage en train m’a un peu fatigué.
– Je comprends, ça fait longtemps maintenant que tu es parti. Nov, j’ai une bonne nouvelle et une autre moins bonne.
– Vas-y.
– La bonne, c’est pour Alomè. Tu peux me la passer ?
– Bonjour Moby, je suis à côté de Nov, je vous entends. Alors ?
– Bonjour, Florent a pris les photos en très haute définition. Il les envoie en fichiers compressés. Il n’a rien vu de spécial qui se refléterait sur le couteau, mais quel chef-d’œuvre ! Vous allez pouvoir zoomer, vous verrez peut-être autre chose.
– Peut-être. Et vous, qu’est-ce que vous avez vu ?
– Ce que j’ai vu, moi ? Oh, tellement de choses, je suis resté assis à regarder presque une heure pendant que Florent travaillait. Vous savez peut-être que je suis catholique, j’en ai profité pour relire le passage de la Bible qui parle de cette décapitation de Jean-Baptiste. À vrai dire, je n’ai pas trouvé le tableau très religieux. Je veux dire que je n’ai pas senti de présence divine, j’ai trouvé que c’était un incroyable résumé des différentes attitudes que les hommes ont face à la mort.
– Très intéressant. Allez-y, je suis curieuse.
– Alors ce que j’ai vu d’abord, peut-être parce que c’est l’attitude la plus adaptée à la situation, c’est l’effroi de la vieille femme, celle qui se prend la tête dans les mains. Elle exprime de l’horreur et aussi de la pitié. Je pense que beaucoup de gens feraient comme elle.
– È così vero! Je crois aussi que beaucoup de gens doivent s’identifier à elle. C’est un peu la conscience morale du monde, non.
– Ensuite il y a l’attitude du geôlier, en fait, lui, il a la totalité de la situation à gérer, dans mon métier, on parlerait de logisticien : cette chose sur le cou de Baptiste, elle doit être coupée puis déposée sur le plateau pour être remise à Hérodiade. Il ne montre pas d’émotion, il est concentré car il veut accomplir sa mission. Tout est froid et mécanique dans son attitude, comme les clés qu’il porte.
– Complètement d’accord. C’est un fonctionnaire de la mort, il ne représente pas la loi ou le pouvoir, mais l’ordre. Il administre et il coordonne ; simplement, ici, il ne s’agit pas de conteneurs mais d’une tête !
– Après, il y a le bourreau. Lui, il n’a qu’un segment à traiter, mais il veut faire ça bien. C’est un sportif de haut niveau, il est entraîné et sûr de lui, il ne laisse pas de place à l’improvisation.
– Encore d’accord. Et il n’a évidemment aucun doute sur l’issue de l’événement, c’est un champion, un des meilleurs de sa catégorie.
– Évidemment, il y a Saint-Jean-Baptiste, bien sûr, il n’exprime pas grand-chose, on ne sait pas s’il est encore dans son corps ou déjà là-haut. Ce qui est clair, c’est que c’est un homme, disons normal, enfin ni un héros ni un martyr.
– Oui, c’est la marque de fabrique de Caravaggio, pas d’idéalisation, on peint ce que l’on voit. Ni monstre ni saint, ni ange ni démon.
– Et puis, il y a encore les deux prisonniers sur la droite ; cette mort est spectaculaire et ça vient casser leur ennui, peut-être aussi qu’ils se disent qu’il y a pire que leur situation. Si on est honnête, on doit dire qu’on leur ressemble, parce que la mort, surtout celle des étrangers, nous fascine, comme dans les accidents de la route, on veut tous voir.
– Oui, on revient à l’humain, c’est du voyeurisme morbide, chaque époque en a sa forme.
– Exactement. Qui est-ce qu’il y a encore ? Ah oui Salomé. Alors là, une petite déception. Je m’attendais à voir une Salomé manipulatrice et même sadique, mais le personnage du tableau n’exprime rien. Je me demande si ce n’est pas plutôt une deuxième servante.
– En effet, c’est difficile de trancher, mais je crois que c’est Salomé. Caravaggio a peint d’autres Salomé avec la tête de Jean-Baptiste, à chaque fois elle est indifférente ou détachée. Elle n’exprime jamais ni plaisir malsain ni horreur, vous voyez, elle n’est jamais triomphante. Je dirais qu’elle exprime une autre forme de tragique, très contemporaine, l’absurdité de la vie.
– Incroyable tout ce que vous voyez, Moby et toi, on n’a vraiment pas les mêmes yeux. Moi, je ne vois rien.
– Mais si, Nov, tu vois comme nous, mais tu regardes un peu moins. D’ailleurs, tu as le tableau sous les yeux, n’est-ce pas, alors dis-moi, est-ce qu’on n’a pas oublié un personnage ?
– Non, je ne vois pas. Et toi Alomè, tu en vois un autre ?
– Ah ah, oui. J’en vois même trois.
– OK. J’ai compris, nous trois. Remarque c’est vrai : on regarde les prisonniers qui regardent la vieille et le geôlier qui regardent le décapité qui a les yeux fermés. Bon là, je commence à avoir mal à la tête, je crois que je préfère les petites histoires de Baricco. Au fait Moby, tu devais me parler d’autre chose.
– Oui, ton père m’a téléphoné, il a essayé de te joindre ce matin, mais tu devais encore dormir. Il m’a dit que vous allez vous retrouver à Ljubljana bientôt ou à Trieste. C’est à propos du passage par la Russie. Rien n’est définitif, mais ça se complique et il faudrait peut-être envisager un plan B.