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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

31 octobre 2025 5 31 /10 /octobre /2025 03:08

La périphérie est plus logeable, c’est géométrique, et les forces centrifuges y sont moins sensibles, c’est mécanique. Et tous pourtant veulent occuper le centre qui les compresse et les rejette, c’est comique.

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30 octobre 2025 4 30 /10 /octobre /2025 03:22

C’est tellement tentant de parler comme les autres, être reconnu comme membre de la bande, et il y a de la vanité à vouloir se distinguer. Mais c’est comme en algèbre, les membres égaux de chaque côté d’une égalité s’annulent et le monde n’a pas à être réduit comme une équation.

Pour une fois, je suis sérieux.

(sdeuon xua liop)

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29 octobre 2025 3 29 /10 /octobre /2025 08:02

On ne part jamais, admettons, mais le pire c’est qu’on arrive quand même à rentrer.

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28 octobre 2025 2 28 /10 /octobre /2025 03:07

Prends soin de ta langue et honore tes pieds.

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27 octobre 2025 1 27 /10 /octobre /2025 03:39

Le syndicat des murs aurait lancé un préavis de grève. Ils en auraient marre qu’on leur fonce droit dessus.

J’utilise le conditionnel car on doit toujours se méfier d’un mur, on ne sait jamais ce qu’il cache.

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26 octobre 2025 7 26 /10 /octobre /2025 02:33

– Allez, installe-toi Nov. Je te résume l’histoire de Senilità, mais ce n’est pas le plus important, ce qui est vraiment intéressant, tu vas voir, c’est l’analyse psychologique des personnages, non. C’était vraiment nouveau à l’époque. Au lycée, on le compare toujours à Joyce, le copain de ta mère, et à votre Proust. Je ne sais pas, c’est peut-être exagéré, de toute façon, ce n’est pas ça qui compte non plus. Svevo invente une espèce d’antihéros, l’inetto, c’est-à-dire, l’inapte, l’inepte, l’incapable, l’inadapté, l’impuissant, le velléitaire... vous n’avez pas vraiment d’équivalent en français. C’est une sorte de charlot avec peu d’humour et beaucoup de lucidité. Tu imagines, à l’époque où le Latin lover va s’imposer, genre Rudolph Valentino, sans parler du surhomme fasciste qui arrive... Le livre n’a eu aucun succès, évidemment, ni en Italie ni ailleurs. Senilità, c’est encore le récit d'une disparition, et moi, ça me plaît beaucoup.

– Je vois ça. Tu as l’air de vraiment t’amuser. Remarque, ça change du balcon !

– Non, c’est lié. Tu te souviens du triangle rectangle et de ton hypoténuse, eh bien disons que l’inetto est en dehors, ou à la marge, c’est un marginal si l’on prend comme référence, l’action, l’événement, ce qui a lieu et se fait, ce qui doit se faire et se dire. Tu me suis ?

– Je préfère quand tu es moins abstraite. Donne-moi un exemple.

– Justement, Emilio, le héros de Senilità

– Tu veux dire le sénile de l’histoire ?

– Oui, mais il ne s’agit ni d’artères ni de neurones. Il a trente-cinq ans, c’est sa vie qui sent le moisi, une vie fade et routinière. Un premier roman oublié, un métier sans intérêt, des relations superficielles, la vie d’un vieux garçon qu’il partage avec sa sœur, vieille fille comme lui. Puis il rencontre la belle Angiolina, jeune, vivante, joyeuse… mais la beauté angélique est aussi menteuse, manipulatrice et vénale. Alors sa vie bascule. Sa névrosée de sœur se suicide, son infidèle d’amoureuse le quitte et son seul ami qui réussit en tout, séduit son amoureuse, émeut sa sœur et s’en va le cœur léger et l’esprit libre. C’est ça Senilità, l’histoire d’un trentenaire obsessionnel, déjà vieux, qui finit seul, seul avec les souvenirs de tout ce qu’il n’a pas fait, déjà fatigué d’une vie qu’il n’a même pas vécue.

– Waouh ! Vu du balcon, ça a l’air d’une sacrée fête ! Et toi, ça te rend joyeuse ?

– Disons que ça me réveille et puis tu sais que les surhommes, moi, ça ne me fait pas rêver, ça me fait vomir. Attends, je lis des passages au hasard, en italien d’abord et ensuite, je traduis. « Egli traversava la vita cauto, lasciando da parte tutti i pericoli ma anche il godimento, la felicità… il traversait la vie, prudent, laissant à part tous les dangers mais aussi le plaisir, le bonheur… A trentacinque anni si ritrovava nell’anima la brama insoddisfatta di piaceri e di amore… à trente-cinq ans, il trouvait dans son âme le désir insatisfait de jouissances et d’amour…  e già l’amarezza di non averne goduto… et déjà l’amertume de n’en avoir pas profité… e nel cervello una grande paura di se stesso e della debolezza del proprio carattere… et dans son cerveau, une grande peur de lui-même et de la faiblesse de son propre caractère… invero piuttosto sospettata che saputa per esperienza… en fait plutôt soupçonnée que connue par expérience »

– J’ai l’impression qu’il pense trop, ton gars !

– Exactement, il analyse mais n’agit pas. Il se prépare et attend toujours le bon moment. Et puis, miracle !, il rencontre Angiolina. « Raggiante di gioventù e bellezza ella doveva illuminarla tutta…  rayonnante de jeunesse et de beauté, elle devait l’illuminer totalement… facendogli dimenticare il triste passato di desiderio e di solitudine… lui faisant oublier son triste passé de désir et de solitude… e promettendogli la gioia per l’avvenire ch’ella, certo, non avrebbe compromesso… et lui promettant la joie pour l’avenir qu’elle ne saurait, c’est sûr, compromettre. »

– Ah ! enfin un peu d’action.

– attends. Tu vas dire que j’interprète, mais voilà, la disparue de Manet, c’était zia Maria, ma tante préférée et l’inetto de Svevo, c’est un peu mon vieux cousin Roberto.

– Ton cousin préféré, je parie.

Ecco. Maintenant, Roberto est apiculteur près de Turino. Mon hypothèse, c’est que les inettti souffrent d’un mal-être parce qu’ils sont inadaptés à leur environnement, mais cette inadaptation est en fait le signe d’une grande santé, parce que c’est leur environnement qui est malsain, non. Pour Emilio, je ne sais pas, parce que ça manque un peu de couleurs et de folie, mais pour Roberto, c’est exactement ça : il ne s’est jamais adapté à son environnement toxique et il est resté en bonne santé. À part ses yeux, il a toujours été très myope. Peut-être que ça l’a protégé aussi. Il faudrait creuser ça, l’inetto est souvent myope.

– Je ne voudrais pas juger trop vite, je ne dis rien de ton cousin que je ne connais pas, mais ton Emilio, pour moi, il appartient plutôt à la famille des losers ?

– Pas exactement, parce qu’il ne commet pas vraiment d’erreur, puisqu’il s’arrête toujours avant d’agir. Il est nul, ça c’est vrai, non pas parce qu’il fait mal, mais parce qu’il ne fait pas.

– Je me demande si ce n’est pas pire encore. En tout cas, il n’a pas l’air très épanoui et lui-même se prend pour un nul.

– Peut-être, ce qui est bizarre, c’est que je suis toujours séduite par eux. Derrière leur nullité, je vois autre chose, je ne sais pas, quelque chose comme une faille qui ouvre sur une réalité insoupçonnée. Ils m’attirent. J’ai toujours envie de les comprendre et de les défendre. J’ai envie de m’occuper d’eux.

– J’espère que tu ne parles pas de moi ?

– Toi ! Jamais ! Tu n’es ni nul ni lucide. Toi, tu es un French lover qui s’ignore. Un gros calibre, une arme de séduction massive. Tu fais sans faire et tu vas même jusqu’à toucher les lesbiennes !

– Ah ah ! Quel portrait ! Je suis flatté.

– Attends, calme-toi, j’ai dit toucher, pas couler. Allez, je continue. Tiens, écoute ça, c’est la fin. « Erano passati per la sua vita l’amore e il dolore… l’amour et la douleur avaient traversé sa vie… e, privato di questi elementi, si trovava ora col sentimento di colui cui è stata amputata una parte importante del corpo… et, privé de ces éléments, il se trouvait maintenant avec le sentiment de celui qui a été amputé d’une partie importante de son corps… Il vuoto però finì coll’essere colmato… le vide, pourtant, finit par être comblé… Rinacque in lui l’affetto alla tranquillità, alla sicurezza, e la cura di se stesso gli tolse ogni altro desiderioRenaquit en lui l’affection pour…

– Bravo ! Il rebondit vite ! Pas si inetto que ça, finalement.

– Attends la suite. « Renaquit l’affection pour la tranquillité et la sécurité, et le soin qu’il prit de lui-même lui ôta tout autre désir. »

– Non ! C’est vraiment sinistre. Pour moi, je persiste, c’est un loser, mais un loser lucide.

– Lucide, oui, très lucide et assez doué pour les analyses et les constructions mentales, mais nul en vie, si je puis dire. Son ami dit de sa sœur Amalia qu’elle est nata grigia, née grise. La formule est monstrueuse mais elle convient aussi à Emilio, tous les deux sont nés gris et vieux. En fait le mot senilità n’apparait pas dans le texte si je me souviens bien, s’il est déjà vieux, ce n’est pas parce qu’il a beaucoup vécu, c’est exactement le contraire, et c’est l’inaction qui l’a épuisé. Angiolina, elle est jeune et belle, bien sûr, mais il dit d’elle plusieurs fois qu’elle est da una bela salute, elle a une belle santé. J’aime beaucoup la formule. Bon, il va vite lui découvrir beaucoup de défauts, il finira même par l’insulter et lui lancer des cailloux – c’est à peu près le seul moment où il fait preuve d’énergie. En tout cas, il ne s’agit pas vraiment d’une différence d’âge, puisque Amalia et Emilio sont des trentenaires, comme moi, Angiolina est une vingtenaire, comme toi, mais déjà sacrément expérimentée.

– Ça c’est de l’histoire d’amour ; ça fait envie !

– Ah ah, la fin est monumentale. Dans ses souvenirs, Emilio finit par donner à Angiolina le caractère de sa sœur, il lui confisque sa belle santé et la contamine, en quelque sorte, en lui donnant le virus de la tristesse et de la lucidité.

– … et ils disparurent dans l’absence, allant rejoindre la femme au balcon et la vieille à Emmaüs ! Moi je trouve ça macabre et barbant. Je ne sais pas à quel âge vous étudiez ça, mais tu ne crois pas que ça peut déprimer les élèves !

– Oui, c’est magnifique et terrifiant. Je ne sais pas ; ça peut traumatiser, ça peut aussi inspirer. Et ça pourrait même parler à certains ou à certaines.

– À quinze ans, si je me souviens bien, on a envie d’histoires et d’action, parce qu’on est encore un peu enfant et on a besoin de modèles ou de chemins, parce qu’on est bientôt adulte et qu’on n’a aucune idée de ce qu’on doit faire. Je dis une connerie ?

– Tu poses une question tellement difficile. Qu’est-ce que peut l’art ? Qu’est-ce que doit la littérature ? Est-ce que les artistes et les auteurs ont un rôle ou une mission ? J’aimerais bien avoir une petite réponse compacte qui tiendrait gentiment dans une phrase, mais c’est une question vertigineuse.

– Essaye quand même. J’imagine que tes étudiants vont te poser la question chaque année.

– Disons que l’art m’intéresse quand il bouscule, quand il provoque. Prends un Caravaggio, qu’il le fasse sciemment ou pas, il brouille les frontières, frontières entre le divin et l’ici-bas, entre le bien et le mal, le sacré et le profane, le mystique et l’érotique, comme s’il soupçonnait le caractère simpliste de ces oppositions et même entre le masculin et le féminin, entre la lumière et les ténèbres, il montre que tout s’emmêle.

– Oui, c’est le saint aux pieds sales, le petit joueur de luth aux traits féminins et le chiaro-obscuro.

Il chiaroscuro, oui ! Tu apprends vite. Et Svevo, plutôt que de décrire la joie, la réussite, le partage, il décrit la fatigue, l’ennui, l’incompréhension, peut-être pour dénoncer l’hypocrisie et la violence qui sont souvent derrière le succès. C’est comme si tout s’entremêlait. En fait, je ne pense pas que l’art entremêle les choses, disons qu’il donne à voir l’entremêlement. Voilà, l’art n’obscurcit pas, il éclaire l’obscurité, mais sans la remplacer par la lumière.

– J’aime bien la formule. Je crois que je commence à mieux comprendre. Caravaggio présente l’absence, comme tu dis. Par exemple, il montre la vieille femme, c’est discret, elle ne fait rien, rien sur elle n’accroche le regard, et normalement, sauf si on s’appelle Alomè, on ne la voit pas parce qu’elle est transparente. Sauf que si, justement, elle finit par crever la toile. Imagine un truc, le peintre fait l’appel de ses modèles : – Jésus ? – Présent ! – Aubergiste ? – Présent ! – Disciples ? – Présent ! – Présent ! Et puis il demande encore : – Vieille femme ? Et là, elle répond – Absente ! Mais personne n’entend, sauf certains...

– Ah ah. J’aime bien la scène aussi.

– Quand même, je ne peux pas m’empêcher de me poser la question du “à quoi ça sert ?”. Je ne suis pas sûr de voir l’intérêt de peindre l’absence ou d’écrire la vie d’un raté ? Voilà, ce que je veux dire, c’est, pourquoi pas démêler plutôt. Ou bien est-ce que ceux qui cherchent un guide ou veulent comprendre un peu, genre moi, doivent aller voir ailleurs que dans l’art ?

– D’abord tu dois savoir que je n’ai pas les réponses, je suis moi aussi encore en train de chercher. Ensuite il faudrait commencer par réfléchir aux raisons qui nous poussent à vouloir des réponses. Tiens, prends l’exemple de la Cena in Emmaus

– Euh… dis-moi, Alomè, à propos de Cena, on n’irait pas grignoter un truc ? J’ai le cerveau plein mais l’estomac vide.

– D’accord, j’aime bien la formule aussi. En haut, c’est comme en bas, il faut prendre le temps de digérer. Viens. On ne va rien trouver de frais, mais on va pouvoir se faire des spaghetti aglio e olio.

– Mais ta tante, elle est souvent absente ?

– Ah Assenzia ? C’est encore toute une histoire.

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25 octobre 2025 6 25 /10 /octobre /2025 03:33

Une étude très sérieuse publiée en 2023 dans le World Journal of Men’s Health montre qu’en quelques années, la taille moyenne du pénis a augmenté de 24%. Un rapport de l’INSERM datant de 2024, tout aussi sérieux, constate une diminution de la fréquence des rapports sexuels de 15 points en 20 ans.

C’est ballot !

Quant à l’augmentation de 0,5 point du taux des droits de mutation à titre onéreux applicables aux ventes de biens immobiliers, elle semble ne pas avoir de rapport, disons, être sans lien.

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24 octobre 2025 5 24 /10 /octobre /2025 03:09

L’infini, infiniment impensable, qui déborde de partout, qui défie l’imagination et affole les compteurs, tient pourtant dans un tout petit symbole. Puissance admirable des mathématiques ? Ou arrogance grotesque ?

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23 octobre 2025 4 23 /10 /octobre /2025 03:19

– Tu vois, j’ai envie de te dire, je préfère l’ombre à la lumière. C’est mon côté nietzschéen. Par contre, je crache pas sur un bon gros son.

– C’est sûr qu’à midi, tu la ramènes moins. Et aussi, laisse tomber, je ne suis pas intéressée.

– Ça va, pimbêche, va pas t’imaginer des trucs, lança Projecteur à Enceinte, énervé et le câble entre les pieds.

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22 octobre 2025 3 22 /10 /octobre /2025 03:06

Le bateau, la limace, le tracteur, une tranche de mortadelle de chez Robert et Robert, l’écrivain, la blessure, le peigne.

Trouvez l’intrus dans cette belle famille unie.

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21 octobre 2025 2 21 /10 /octobre /2025 03:07

– M. : C’est fini, je te quitte et cette fois, je ne reviendrai plus.

– R. : Comme tu veux.

– LSD. : Sérieusement ! C’est tout ce que ça te fait ?

– R. : Elle me fait le coup régulièrement, mais chaque fois, elle revient, allante et parfumée.

– LSD. : Ah bon ? Et pendant qu’elle n’est pas là, comment tu fais avec les petits ?

– R. : Rien, ils s’occupent tout seuls, souvent, ils jouent dans la vase.

Effectivement, douze heures plus tard, Le Spectateur Désœuvré constata que Mer remontait pour déferler joyeusement sur Rivage.

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20 octobre 2025 1 20 /10 /octobre /2025 03:44

– Allez, on va quand même faire un petit tour virtuel à la Pinacoteca di Brera. Je vais te montrer la Cena in Emmaus, le “Souper”, comme vous traduisez, même si, en cinq ans, je n’ai jamais entendu un seul Français utiliser le mot, ni comme verbe ni comme nom. L’avantage de la tablette, c’est que je vais pouvoir te montrer aussi la version de la National Gallery, à Londres. Tiens, on va faire un jeu. Je te montre les deux versions et tu me dis ce que tu en penses, non.

– Sans hésiter, je préfère ce tableau-ci, avec quatre personnages. L’autre est sombre et triste, celui-ci est lumineux et il y a plein de choses à voir. Techniquement, c’est incroyable, les pommes, le raisin, la veste déchirée, c’est tellement réaliste. Et j’adore la dynamique, on dirait que le personnage de dos va se lever. Et puis la main du personnage de droite qui s’avance vers le spectateur, c’est comme dans les films 3D, on a l’impression qu’elle va sortir du tableau. Je préfère celui-ci, l’autre, je crois que je n’aurais pas grand-chose à en dire. C’est ça ?

– Je te laisse parler, je ne veux pas t’influencer. Tu as le droit de dire ce que tu veux, tu as même le droit de te tromper…

– D’accord. J’aurais dû dire le contraire. Pourtant, tu es d’accord avec moi que celui-ci est plus coloré, plus riche, plus spectaculaire.

– Oui, je suis d’accord, et c’est pour ces raisons qu’il est moins puissant, moins révolutionnaire. C’est la version londonienne, il date de 1601, Caravaggio est presque au sommet de sa gloire, non. On va dire qu’il en rajoute un peu. Il “surpeint”. C’est un virtuose, tu comprends, et il le fait savoir. Donc tu as raison, il sait tout peindre, regarde l’osier de la panière, c’est extraordinaire, regarde les pommes, on a envie d’en croquer une, sauf la première qui est abimée, et le coquillage sur la veste du disciple, de loin, on pourrait penser que c’est un vrai qui a été collé, et le raccourci de la main gauche du disciple, effectivement, elle sort littéralement du tableau. En fait, techniquement, c’est un festival de tout ce que tu apprends à peindre dans les ateliers, le bois, la porcelaine, le verre, la peau, les cheveux, les tissus, etc., c’est à rendre fou les élèves à qui on demanderait de reproduire ce tableau. Caravaggio est un surdoué, mais la virtuosité ne fait pas le génie, non.

– Montre-moi alors le génie dans l’autre version, celle qu’on aurait dû aller voir.

– Oui, l’autre version date de 1606. Caravaggio vient de s’enfuir de Rome – tu te souviens qu’il est accusé de meurtre – ou peut-être qu’il est sur le point de s’exiler, c’est ce que je crois parce que la vieille femme est un de ses modèles romains, mais ce n’est pas important. Regarde son visage justement, elle ne semble pas vraiment concernée par ce qui se passe et ce qui va se passer. Au fait, tu connais l’histoire ? le passage de la Bible ?

– Non, figure-toi que je n’ai pas eu le temps de lire la Bible depuis hier.

– Ah, c’est vrai. Donc, Jésus vient de ressusciter et ses deux disciples qui ne l’avaient pas reconnu, comprennent soudainement que c’est bien lui, mais il va disparaitre à nouveau, et rejoindre son Père, pour l’éternité. Donc regarde, cette vieille servante, elle a l’air ailleurs, dans ses pensées ou plutôt dans sa vie pénible et sans joie. Ce qui est curieux, c’est que Caravaggio ait ajouté ce personnage par rapport à la version de Londres. Pourquoi ?

– Et oui. Pourquoi ?

– Attends, je te pose la question autrement. Regarde tous les visages. Qu’est-ce qu’ils expriment, je veux dire qu’est-ce qu’ils pensent de ce qu’il se passe ? Imagine que c’est une BD et que tu remplis les bulles.

– OK. Alors la servante, ce n’est pas qu’elle s’en moque, mais elle a ses propres problèmes, elle ne dit rien et probablement ne pense à rien. Elle est d’ailleurs la seule à ne pas regarder Jésus. C’est vrai, on se demande bien pourquoi il l’a ajoutée ? Ensuite, il y a l’aubergiste. Lui, il est plutôt curieux, peut-être qu’il ne connaît pas bien Jésus, qu’il ne sait pas qu’il a été crucifié et qu’il a ressuscité. Tu as raison, à bien regarder, je préfère l’attitude qu’il a dans le deuxième tableau, on dirait qu’il se dit : “vas-y mon gars, il paraît que tu fais des miracles, montre un coup qu’on rigole”. Et il y a les deux disciples, qui comprennent subitement ce qui se passe. Dans le premier tableau, ils sont choqués, le premier de dos, on l’entend dire “WTF !”, enfin, un truc comme ça, il saute de sa chaise, littéralement. Dans le deuxième tableau, c’est une émotion plus intériorisée, disons spirituelle.

– Très intéressant. Je te résume : indifférence fatiguée de la servante, méfiance curieuse de l’aubergiste et surprise ou saisissement ou stupeur des disciples ou illumination. Pas mal. Et le Christ ?

– Le Christ de Londres, il fait un peu son show, il est dans la lumière avec ses beaux habits rouges ; dans la version de Milan, je ne sais pas, il a l’air triste ou grave, il est à moitié dans l’ombre.

– Tout à fait. Le premier rappelle le miracle extraordinaire de la résurrection qui a eu lieu et le deuxième annonce le mystère incompréhensible de la disparition qui va avoir lieu. Maintenant, on revient à la servante, non. Regarde bien. Sur les deux tableaux, l’événement est inscrit dans une sorte de triangle rectangle et Jésus occupe le milieu du grand côté.

– Ça s’appelle l’hypoténuse, si je me rappelle bien le cours de madame Lambert.

– Tu as raison, soyons précis. Et là, à Milan, on a un cinquième personnage qui n’est pas dans le triangle, qui ne regarde pas Jésus et…

– et…

– … et qui n’est pas un homme.

– D’accord avec tout. Qu’est-ce que tu en déduis ?

– Beaucoup de choses intéressantes, par exemple la place marginale des femmes dans la religion et la société en général, à cette époque, mais je vois quelque chose de plus profond encore. Je vois l’absence.

– Tu vois l’absence. Alomè voit l’absence !

– Mais tu l’as dit toi-même. Le tableau manque de tout ce qui occupe brillamment la version de Londres. La table s’est vidée, plus de pommes ou de poulet, la lumière a baissé, Jésus a commencé à se retirer, il s’enfonce dans l’ombre, et une grande partie du tableau, disons un petit quart, est tout noir. D’autres auraient mis une fenêtre ouvrant sur un paysage, une décoration accrochée, un second plan, éventuellement des signes pour aider à comprendre ce qui va se passer. Non, Caravaggio peint une absence, une absence dont la présence gagne du terrain.

– C’est vrai, mais la présence de la servante contredit un peu ta théorie de la disparition.

– Non, elle la confirme.

– Ben, non !

– Si. La servante représente une autre absence, elle présente l’absence, elle est la présence douloureuse et triste de l’absence. Et c’est une absence ordinaire, quotidienne, féminine, allez, humaine aussi, qui n’intéresse personne, dont on ne parle pas, dont on ne se plaint pas, qui ne mérite pas une seule ligne dans la Bible. Mais c’est une absence incarnée. Et Caravaggio peint ça !

– Je ne suis pas sûr de te suivre. Comme souvent, je pense que tu exagères, mais je ne trouve pas les arguments pour te contredire.

– Nov, je n’exagère pas, et même, je me contiens. Je retiens ma colère, parce que ça me met en colère, ça. Je vais te raconter quelque chose. Déjà, toute petite, j’adorais les images, photos ou tableaux. Dès que j’en trouvais, je les découpais et les collais dans un cahier. Certains font des herbiers, moi je faisais des sortes de catalogues. Et dans un de mes cahiers, il y avait un tableau qui me terrorisait. Tu vas être surpris. Attends que je te le trouve, il est à Orsay. Je le regardais souvent, mais à chaque fois, je passais très vite dessus tellement il provoquait en moi des sentiments complexes d’angoisse, de révolte, de jalousie, de haine. Je sais que tu vas être étonné. Regarde, c’est ce tableau.

– Oui, j’ai déjà vu ce tableau. Bof ! C’est bien dessiné, mais ça ne m’inspire pas grand-chose. On dirait un peu une photo ancienne trouvée au fond d’un tiroir. Mais je ne vois pas ce qu’il a d’angoissant. Je trouve ça plutôt ridicule, tout semble codé, comme la vie dans certains milieux bourgeois, les habits, les gestes, les rôles. C’est qui le peintre, déjà ?

– C’est le Balcon de Manet. À chaque fois, ce tableau me faisait peur et en même temps me donnait la rage, non. J’avais peur pour les femmes de mon entourage – plus que pour moi, d’ailleurs, parce que curieusement, je ne me sentais pas exposée, à tort, peut-être –, peur qu’on les efface, elles aussi, et cela me mettait en colère parce que je voyais très bien le coupable. Tu vois cet immonde personnage masculin qui se tient debout, un peu en retrait, lui là, il s’impose et impose tout, son regard, son espace, son odieux machisme, sa posture ridicule, sa cravate grotesque, il est dans une hyperprésence. Il espère sans doute compenser sa taille réelle, parce que chez lui, évidemment, tout est petit, tout est minuscule, tout est étroit et ratatiné, oui mais voilà, c’est un homme et il écrase tout. C’est ça qui est insupportable, il est fermé et en plus il enferme tout. Tu ne peux pas imaginer à quel point je le détestais.

– Alomè ! Je vois bien que tu ne plaisantes pas, mais tu ne crois pas que tu vas un peu trop loin dans l’interprétation.

– Bien sûr que je vais très loin ! Je continue quand même. Regarde les deux femmes. À gauche pour nous, il y a une femme assise, on sent qu’elle n’a pas encore disparu, je devrais dire qu’elle n’est pas encore disparue, tu es d’accord ?

– Oui, d’ailleurs, c’est drôle, au Mexique, quand on parle des disparus, tu sais, ceux qui sont tués ou kidnappés par les narcos, on dit aussi qu’ils sont ou ont été disparus, están desaparecidos ou fueron desaparecidos.

– Oui, j’ai entendu parler de ce problème dans le film d’Audiard Emilia Peréz. C’est terrible, ça aussi. Pour les femmes du balcon, à la fois on les fait disparaître et à la fois elles s’y résignent. Celle qui est assise résiste encore, il y a encore un peu de rêve et de désir en elle, peut-être même un peu de gaité, un tout petit peu, non. Mais chez celle qui est debout, c’est fini, on l’a éteinte, on l’a étouffée et elle s’absente, sans faire de bruit, sans appeler.

– C’est vrai, je suis d’accord quand tu me montres les choses. Je comprends, mais ça reste difficile de ressentir les choses comme toi, d’autant que moi, je suis entouré de femmes qu’on ne peut pas éteindre, Mam, Vera, toi, Olga… Mais tu crois que Manet pensait à tout ça ?

– Non, enfin pas exactement. On sait qui sont les modèles qui ont posé pour lui. La femme debout, c’est une de ses amies, une violoniste talentueuse qui n’a rien de la “nigaude” ou de la “godiche” – c’est comme ça qu’elle est toujours décrite – du tableau.

– Donc, tu interprètes.

– Oui. Je lis, je traduis, je compare, j’imagine, et je me souviens. Allez, on arrête avec ce balcon, ça me fait monter une mauvaise énergie. On oublie la tablette, la palette et … quel était ton troisième -ette ?

– Branlette ?

– Non ! Nov, tiens-toi un peu ! C’était statuette. On va faire un peu de lecture, après on ira voir dans la cuisine de ma tante Assenzia si on trouve de quoi manger pour notre “souper”. Et après, on verra. Un peu de lecture ensemble d'abord, avant que toi, tu ne disparaisses comme un voleur demain et sans doute pour toujours, non.

– Si je peux me permettre, tu en sais beaucoup plus que moi sur le passé, OK, mais sur l’avenir, on est à peu près à égalité.

– Je te l’accorde. Donc, puisque tu vas à Trieste demain et qu’on ne sait pas ce qu’il pourrait nous arriver après-demain, je vais te parler ce soir du grand Svevo, Italo Svevo.

– Encore un Italo ? Quelle imagination !

– Cette fois, c’est un nom de plume qu’il s’est lui-même donné parce qu’il n’aimait pas son vrai nom, Aron Hector Schmitz. Il voulait rappeler ses racines italienne et souabe parce qu’il naît en Autriche-Hongrie et meurt en Italie. À Trieste.

– Et il naît où ?

– À Trieste, qui était devenue italienne entre-temps. Il a changé de nationalité et de pays, mais sans bouger. D’ailleurs, trouver sa place, ça sera le problème de sa vie et, en un sens, celui de ses personnages. Et cela nous mène à cette figure que l’on trouve dans presque tous ses livres, l’inetto. Enfin, dans les deux que j’ai étudiés au lycée. Le plus connu, tu en as peut-être entendu parler, c’est la Conscience de Zeno, mais je veux te parler de Senilità.

– Désolé, jamais entendu parler ni de Zeno ni de Svevo. Pas au programme dans les lycées français, en tout cas, il n’était pas sur ma liste de textes au Bac.

– Allez, viens sous la couette, je vais te faire la lecture. Emilio Brentani era un inetto

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19 octobre 2025 7 19 /10 /octobre /2025 03:49

L’autocensure nous emportera tous, habilement et sans violence. L’heure est grave et je décide de résister. Je vous parle souvent du chat de la voisine dont je m’occupe le mercredi. Eh bien, la vérité est qu’il ne s’agit pas du chat ni du chien ni du poisson de la voisine, mais de sa chatte. Pourquoi le taire ?  

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18 octobre 2025 6 18 /10 /octobre /2025 03:48

– Dis donc, Tom, tu t’es lavé aujourd’hui ?

– Non maman.

– Et hier ?

– Non plus.

– Mais tu es un petit cochon. Et la dernière fois que tu t’es lavé, c’était quand ?

– Lundi.

– Quoi ! Mais nous sommes samedi.

– Mais c’est Papa !

– Ça y est, c’est encore de ma faute, qu’est-ce que j’ai fait, demanda monsieur Héraclite ?

– Tu dis toujours qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même semaine.

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17 octobre 2025 5 17 /10 /octobre /2025 03:03

Une fois n’est pas coutume, je vais en parler.

Ainsi donc, le père et ses proches ont cédé les clés. D’accord, c’est sous la contrainte et par calcul, mais pourquoi pas, ça signe une certaine maturité. Le plus terrible serait alors qu’on voie les filles et les fils de l'assemblée retourner vers papa en pleurnichant : « oui ben, il m’a tiré les cheveux » ; « c’est parce qu’elle m’a traité » ; « même pas vrai », « en plus, il m’a volé mon goûter »…

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16 octobre 2025 4 16 /10 /octobre /2025 03:13

Mesures de justice sociale, contraintes budgétaires. Je suis vraiment partagé, pensait-il.

De fait, sa moitié gauche tourna rue de la Huchette et sa moitié droite emprunta la voie Louis Merlan ; à clochepied au début, en roulant ensuite, puis en rampant comme elles pouvaient.

La situation était vilaine à voir et devait être douloureuse à vivre. Cela explique sans doute l’issue fatale. Chaque moitié s’étrangla ; c’est plus long avec une main seulement mais possible malgré tout.

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15 octobre 2025 3 15 /10 /octobre /2025 03:57

J’avais envie de vous parler d’autocensure, mais quelque chose me dit que ce n’est pas le moment.

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14 octobre 2025 2 14 /10 /octobre /2025 03:04

Dix mille pas par jour ! Bravo, joli plan ! Et combien de lignes ?

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13 octobre 2025 1 13 /10 /octobre /2025 03:11

– Bonjour, est-ce que Monsieur Gavazzeni est là ?

– Non. Ça fait un moment qu’on ne l’a pas vu, mais Giovanni est là.

– Très bien, vous pouvez lui dire qu’Alomè aimerait le voir, s’il vous plait.

– Je t’explique, Serge Milano – encore un qui a changé de nom – en fait, c’est Sergio Gavazzeni. Je parie que ça ne te dit rien, mais ici, en Italie, il est très connu, pour ses sacs et ses ceintures en cuir, non. C’est un hyperactif et la mode, ça ne lui suffisait pas, alors il a pris des cours du soir en cuisine. Tu imagines, le gars, il a plus de cinquante ans, il est riche et reconnu, et il suit des cours du soir pour apprendre à faire une pâte feuilletée ! Che bravo! Et le plus incroyable, c’est que dix ans plus tard, Serge-le-pâtissier est devenu plus célèbre encore que Sergio-le-styliste. Massimo respetto!

– Incroyable. Ça s’appelle la passion. C’est ce que vous avez tous et qui me manque, je crois. Toi, Serge, Michelangelo, Mam… Je ne comprends pas, je suis entouré de gens passionnés, Vera, Dad, Manon… et moi, rien. Je pense que…

Alomè!

– Ciao Giovanni, je te présente mon ami français, Nov. Je voulais lui montrer les incontournables à Milan, le Duomo, la Cena in Emmaus et les cannoncini.

– Ah ah, tu te moques déjà, mais merci quand même, je suis très honoré d’être dans ton tiercé. Quel courage vous avez de braver les éléments, c’est un temps à rester sous la couette ! Bonjour jeune homme, tu es entre de bonnes mains avec Alomè.

­– Ça, j’avoue. J’ai…

– Je voulais l’emmener voir Fontana au Novecento, mais il est fermé, il y a eu une inondation alors on va aller voir Caravaggio à Brera.

– Tu es historien de l’art, toi aussi ?

– Euh, non, je découvre et j’apprends lentement.

– Ah, tu es pâtissier, peut-être ?

– Non, plus.

– Ah bon ! Alors, c’est que tu dois avoir de belles qualités cachées pour être l’ami d’Alomè. Elle est très sélective et n’aime pas tout ni tout le monde. Par exemple, je ne l’ai jamais vu toucher à un seul de mes macarons !

– Ah ah c’est vrai ! Mais c’est Sergio qui dit toujours, « ceux qui aiment tout n’aiment rien ; mais ceux qui aiment presque rien, peuvent l’aimer totalement. »

– Entièrement d’accord, je te taquine. Dis-moi, je rentre demain à Erbusco, venez que je vous fasse visiter mon nouveau laboratoire, tu ne vas pas reconnaître. Nov, je te ferai goûter ma tarte Tatin déstructurée ! Tu vas crier au scandale, mais tu vas adorer.

– C’est probable… que j’adore. C’est vraiment gentil pour l’invitation, malheureusement, je dois être à Trieste demain pour rejoindre mon père.

– Parfait, c’est sur la route ! Vous vous arrêterez pour le déjeuner, on a une carte salé maintenant. Pour Alomè, il y aura un feuilleté croquant à la Franciacorta, un inédit.

– Je suis vraiment désolé, mais ça va être impossible, je vais à Trieste en train. Mais je suis très touché et, ça, c’est sûr, je reviendrai, j’ai tellement de choses à voir et à faire.

– Je comprends. Bon, arrête-toi au moins à Treviso, le train y passe. Ça va être la finale de la Coppa del Mondo.

– Quoi ?

– Oui, the World Cup.

– La Coupe du monde ? Mais c’est l’année prochaine. Je le sais parce qu’il y aura des matchs où j’habite, à Guadalajara.

– Ah ! Très bien pour toi, mais moi, je parle de la Coupe du monde de tiramisù !

– Oh non ! Pas toi ! Pas le maestro Giovanni Cavalleri. J’ai passé cinq ans à Paris à expliquer à mes amis qu’il existe autre chose que le tiramisu et le cappuccino chez nous, non, et toi, tu gâches tout.

– Je vois. Alors, je m’explique un peu. Cette coupe du monde s’adresse à des amateurs, les pâtissiers-concepteurs comme les juges-goûteurs doivent être des amateurs, j’aime cette idée. Ensuite, il y a deux épreuves. D’abord tu dois préparer un tiramisu classique, c’est-à-dire selon la recette du premier tiramisu, celui des Campeol du restaurant La Beccherie – enfin c’est comme ça qu’il écrive l’histoire du tiramisu à Treviso. Ensuite, tu dois réaliser un deuxième tiramisu créatif. Comme aux patins à glace, tu as les figures imposées et les figures libres. C’est exactement comme ça que je conçois la pâtisserie et peut-être même l’art. Une reprise libre de la tradition. Parce que, pour rompre le fil, il faut qu’il y ait un fil.

– D’accord, là je te suis, même si je pense qu’il y a des petits génies du marketing cachés sous la couche de mascarpone, non !

­– Évidemment, mais on ne peut pas s’opposer à ça, Alomè, il faut jouer avec cette situation. Tu vois, pendant que certains se bagarrent pour avoir le titre de berceau du tiramisu, d’autres décalent ou déplacent et inventent un tiramisu aux fruits des bois, par exemple.

– Oui, je vois ce que tu veux dire. Les deux pieds bien ancrés dans le savoir-faire traditionnel et le regard lancé loin devant, au-delà de l’horizon.

– Voilà. Pour moi, la création ex nihilo, il n’y en a qu’un qui sait faire ! Nous autres, on recrée, on renouvelle, on revisite. En plus, je crois que notre palais, comme nos yeux, comme nos oreilles ont besoin de ces deux ingrédients, le neuf et l’ancien, l’étrange et le familier. Trop de neuf, on est perdus et on se détourne, trop d’ancien, on s’ennuie et on se referme.

– Vous aimez les gâteaux, Giovanni, mais je vois que vous aimez aussi les mots et les idées, comme Alomè.

­­­– Ça c’est vrai. Et je crois que la pâtisserie est une belle illustration de ces questions…, je ne sais pas comment les appeler, questions politiques ou philosophiques. J’ai beaucoup plus peur du passé que du futur, ou plutôt de l’usage que certains font du passé.

– Mais comme je suis d’accord avec toi, Giovanni ! En Italie, nous sommes atteints de “traditionite” aiguë, non, le vrai tiramisu, la pizza d’origine, la recette intouchable des spaghettis alla carbonara de la grand-mère… moi je dis attention, il faut aussi se laisser déséquilibrer, c’est obligé, si on veut avancer. Vous, les Français, vous connaissez bien le déséquilibre et l’instabilité… bon, là, peut-être que vous y allez un peu fort, en ce moment. C’est important d’avoir les deux pieds bien ancrés, mais alors que ce soit sur un fil de fer, comme le funambule.

– Belle image, mais peut-être que tu généralises un peu, Alomè. Je ne sais pas si quelque chose comme “les Français”, ça existe. En tout cas, les Italiens que je rencontre ou dont j’entends parler sont des personnes incroyables. Pour revenir à la cuisine, Giovanni, vous n’auriez pas une adresse à me conseiller à Trieste, mon père est un gourmet et un amateur de littérature, de James Joyce notamment.

Alors pour les restaurants préférés de James Joyce, je ne sais pas trop, il y a des tours organisés, tu sais des “balades joyciennes”, mais méfie-toi. Là encore Alomè va crier à la manipulation touristique et elle aura partiellement raison.

– Par exemple, tu verras une plaque sur une maison ordinaire sur laquelle sera écrit, “ici a enseigné James Joyce”, et un pavé gravé “ici Joyce a posé le pied gauche”…

– Ah ah, tu es terrible !

­– Pardon, j’exagère un peu. En plus je fais confiance à tes parents, qui semblent bien connaître Joyce, pour relire ses livres plutôt que revivre ses faits et gestes.

– Va quand même au café Pirona pour goûter un presnitz, c’est leur spécialité ; Joyce en raffolait, dit-on. C’est un rouleau de pâte feuilletée garnie de noix et de fruits secs. Honnêtement, c’est proche du strudel, bon, on est loin du côté aérien du cannoncino, mais je ne veux pas t’influencer.

– Alors là, c’est raté Giovanni, tu es aussi chauvin que moi !

–  Tu crois ? En même temps, c’est un peu normal, Trieste a gardé des souvenirs de son passé autrichien.

– C’est vrai, le charme de Trieste tient à son strabisme divergent. Un œil vers l’Europe de l’Ouest et l’autre vers l’Europe centrale.

– Tout à fait. Et même un troisième œil, vers le Sud et les Balkans. Bon, pour le restaurant, Nov, je vous conseille d’aller goûter le harrysotto au Harry’s Piccolo, c’est avec des fruits de mer et des algues. Matteo et Davide sont les chefs, c’est la nouvelle génération qui monte, des funambules eux aussi.

– OK, c’est noté. Merci pour les conseils gastronomiques et les leçons de philosophie et surtout, merci pour l’invitation. La prochaine fois, on se voit à Erbusco, c’est promis.

– Ciao Giovanni. Allez, après nos palais, on va aller gâter nos yeux, comme tu dis.

*****

– Décidément, on n’a pas de chance, je voulais te montrer Fontana au Novecento, fermé à cause d’une inondation ; Caravaggio à la pinacothèque de Brera, fermée pour laisser le personnel rentrer avant la tempête ; je voulais aussi te montrer une sculpture de Marco d’Agrate dans la cathédrale, elle n’a pas ouvert de la journée. Éole se fait manipuler par le dieu de la couette, on dirait. Le plus sage, c’est de suivre le conseil de Giovanni, non.

­– T’inquiète, jolie brunette, une statuette et une palette sur la tablette et c’est la fête sous la couette, ça sera très chouette dit l’estafette à la mouflette.

­– Ah ah, pouët-pouët ! Bravo le poète ! En même temps, des mots en -ette, il y en a des milliards en français. Tu avais aussi branlette et bistouquette. Scusa! Bon, à propos… euh, ne t’affole pas, je veux dire à propos de statuette. Je voudrais te montrer le san Bartolomeo scorticato du Duomo. Regarde, c’est une sculpture saisissante de Marco d’Agrate. Selon la Bible, c’est un martyr, il aurait été écorché vif et la sculpture le représente décharné, portant sa peau sur l’épaule comme un manteau. On a mis la statue dans un coin, non, parce qu’elle effrayait les enfants. Ce qui est intéressant, c’est que sur son socle, on a gravé “ce n’est pas Praxitèle mais Marco d’Agrate qui m’a sculpté”. Praxitèle, tu ne le sais peut-être pas, c’est l’un des plus grands sculpteurs de l’Antiquité grecque.

– Son nom me dit quelque chose, ça me rappelle un cours de math, le seul qui m’ait intéressé d’ailleurs, où le professeur montrait les proportions parfaites d’une statue, la tête par rapport aux pieds, la main par rapport au bras...

– Tu n’es pas loin. Tu parles du Doryphore, le porteur de lance, mais c’est une sculpture de Polyclète. En effet, il est sensé représenter l’homme parfait dans ses proportions idéales. Il n’est donc copié sur aucun modèle réel, il incarne des règles mathématiques. Et c’est là que Praxitèle arrive, un peu plus tard, lui, il sculpte une Aphrodite en s’inspirant d’un modèle réel, une prostituée d’ailleurs. Alors tout le monde connaît l’histoire, inventée évidemment, de Phryné, son modèle, qui se serait dénudée devant les juges lors d’un procès, pour que sa beauté prouve son innocence. Cette histoire est passionnante, mais je voudrais te parler d’autre chose. Ça ne te rappelle rien, l’idéal, les modèles, la prostituée ?

– Bien sûr que si ! Caravaggio et Fellide.

­– Bingo ! Alors pour continuer dans les proportions, je dirai que Praxitèle est à Polyclète ce que Caravaggio est à Leonardo da Vinci. Tu me suis ?

– Oui, mais explique un peu quand même.

– Caravaggio, comme Praxitèle avant lui, veut en finir avec l’idéalisation du corps, le beau canonique. Il peint ce qu’il voit, réellement, des pieds sales, des ongles rongés, des yeux cernés, des coups de soleil, un sein plus gros que l’autre… Les chiffres et les règles font des merveilles dans le monde des idées, mais ici, chez nous, le beau, l’émouvant, le saisissant n’ont rien à voir avec le vrai, ni même avec le bien.

– Tu sais, j’aime vraiment l’histoire de l’art avec toi, et en plus, je comprends des trucs. Quand je vais parler de Caravaggio ou de Praxitèle à Mam, elle va halluciner.

– Je t’aurais bien suivi à Trieste pour avoir un cours, moi aussi, sur Joyce. Je ne sais pratiquement rien de lui, mais si tu veux je peux te parler d’Italo Svevo, son ami, parce qu’ici, au lycée, je peux te dire qu’on en mange, du Svevo, en première et en terminale. « Era un uomo che non aveva mai saputo fare nulla, neppure amare. Era un inetto anche in amore », il s’agit d’Emilio dans Senilità, c’est mon livre préféré. Inetto, tu comprends ?

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12 octobre 2025 7 12 /10 /octobre /2025 08:46

J’avais envie de vous parler de la dissolution du moi pendant un ultra-trail, mais quelque chose me dit que ce n’est pas le moment.

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11 octobre 2025 6 11 /10 /octobre /2025 03:50

C’est la rentrée et ça recommence avec les critiques. Et ce n’est pas de la musique, c'est du bruit, et on a déjà entendu mille fois cette histoire, et c’est fade et sans originalité. Ça suffit, les critiques ! Allez-y, bande de grincheux insensibles, créez un peu qu’on rigole !

Alors peut-être que je ne suis pas assez exigeant, mais, moi, je vois et j’entends beaucoup de belles choses. Le chant des galets sur le Barachois, c’est magnifique ; certes, on perçoit une ou deux fausses notes, mais c’est magnifique. Les pentes du Brûlé qui rosissent, le soir, puis grisent et noircissent, c’est magnifique ; d’accord, les tons sont un peu fades et manquent de nuances, mais c’est magnifique. La danse des filaos sur le lagon de l’Hermitage, c’est magnifique ; soit, ça manque de souplesse et la chorégraphie est minimaliste, mais c’est magnifique.

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10 octobre 2025 5 10 /10 /octobre /2025 03:26

Ma nièce est orthophoniste dans un quartier bobo, mais elle a un peu de mal. J’ai été content de lui apprendre la nouvelle, ça va lui amener quelques nouveaux patients. Le prix Nobel de littérature a été attribué à László Krasznahorkai. Son petit Aprómunka egy palotaért est un bijou et on me dit beaucoup de bien de Északról hegy, Délről tó, Nyugatról utak, Keletről folyó.

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9 octobre 2025 4 09 /10 /octobre /2025 03:57

J’avais envie de vous parler du renouveau des arts du cirque, mais quelque chose me dit que ce n’est pas le moment

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8 octobre 2025 3 08 /10 /octobre /2025 03:03

J’avais envie de parler de l’arrivée des premiers fruits de la passion sur les étals, mais quelque chose me dit que ce n’est pas le moment.

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7 octobre 2025 2 07 /10 /octobre /2025 02:50

Et allez ! ils recommencent leurs jeux sous la couette. Bon, je vais faire un tour. C’est vrai qu’il fait un sale temps, et n’allez pas croire qu’un petit cumulus hawaïen se sente comme chez lui dans la bouillasse milanaise. Cela dit, c’est important que je me retrouve avec moi-même pour réfléchir un peu ; je vois et j’entends tellement de choses déconcertantes. Là, on était loin du thème du mal, mais ça m’intéresse aussi, même si ça me parle moins. Enfin l’extase, si on enlève la dimension mystique (que je ne comprends pas), ça va, je suis ; l’élévation, l’illumination, le flottement hors de soi, la dilution du moi et même la relation bizarre à l’immense, tout ça, je crois que nous les nuages, on peut l’expérimenter, mais l’orgasme, là… je reste sec. Et quand ils commencent à distinguer joie, plaisir, bonheur, euphorie, j’avoue que je décroche. J’ai même le sentiment, parfois, de ne plus les comprendre alors que juste avant j’avais l’impression de les avoir déchiffrés. Comme c’est compliqué. Parfois je me demande si réfléchir, ça fait vraiment avancer dans la réflexion. En remontant les méandres de la Seine, j’ai compris une chose qui m’avait échappé en traversant l’Atlantique : pour avancer, tu dois parfois tourner à gauche et parfois à droite, et parfois même, tu dois reculer. Tu recules, et pourtant, tu avances encore. Justement, j’ai l’impression que je suis en train de reculer dans ma connaissance des humains. Le problème, c’est qu’on peut aussi reculer vraiment… quand on recule. Enfin, vous voyez peut-être ce que je veux dire.

*****

– Salut Sam, ça va ? Ça fait tellement longtemps qu’on ne sait pas vus.

– Hey, Nov ! Demat, penaos 'mañ ?

– Pardon ?

– Ah ah, mon française est terrible, je le parle un petite, mais les peuples, ils ne l’ont pas alors je parle en breton. C’est Sterren, elle donne moi des leçons privées.

D’un commun accord, ils continuèrent en anglais.

– En fait, Nov, on s’est quittés au Havre il y a un peu plus d’une semaine, mais c’est vrai, ça paraît si loin, il s’est passé tellement de choses. D’ailleurs, il faut qu’on parle du futur.

– En effet Sam, parce que mes plans ont un peu changé et je voulais voir quelque chose avec toi.

– Mes plans aussi ont changé. Vas-y d’abord !

– Bon, Moby et moi, on renonce à passer par la Russie et à rejoindre Séoul par Vladivostok, on voudrait plutôt aller directement à Séoul. Sans doute directement, ou pas, en avion, ou pas. Comme tu peux le voir, c’est encore imprécis. Et donc, je voulais savoir quand tu penses retourner en Corée.

– Voilà justement le hic ! Je ne pense pas y retourner dans l’immédiat et j’ai mis mon projet de site de ressources animales en attente, tu sais HodoriX. D’abord parce que Oscar et Alan se sont séparés, mais surtout, c’est ça la vraie raison, parce que, entre Sterren et moi, ça marche fort. Tu captes ? On a récupéré un van et on en a fait un food truck, enfin plutôt un krampouezh truck, on fait des galettes et des crêpes. Tu ne peux pas imaginer le succès. On a une carte très serrée, mais uniquement avec des produits excellents. Je m’aperçois que les gens en ont marre des choix infinis, ils comprennent que ce n’est pas ça la liberté. « Ils préfèrent être accompagnés sur de beaux chemins » - c’est Glenn, le père de Sterren, qui dit ça. Alors, quelques bons produits suffisent, mais surtout du beurre, ah ah, on en consomme des tonnes, et moi, ma galette préférée, c’est beurre-beurre ! Alors voilà, on va finir la saison ici, peut-être jusqu’en octobre et après on verra. Je pense qu’on fera un tour par chez moi, avec Sterren, et ensuite, la Corée, la Bretagne, l’Irlande… ou peut-être la Lune. Tant qu’on est ensemble, avec Sterren, et qu’on a des crêpières, ça me va.

– En effet, quel changement ! Je suis vraiment content pour vous. C’est difficile de t’imaginer devant une crêpière plutôt qu’un clavier.

– Bon, pour être honnête, j’ai quand même fait une petite application, rapide, avec code QR. Tu saisis le code, tu commandes et tu payes, en mode “skip the line”, mais tu sais quoi, la plupart des clients, ils préfèrent attendre. On boit une bolée de cidre et on se raconte nos vies. J’adore. Et Sterren aussi. On est amoureux, quoi !

– Magnifique, ça fait plaisir. Bon, on reste en contact alors. Tchao.

– Bien sûr. Kisses, bisous, pokoù

*****

– Bonjour mon chéri, j’appelle tard, je ne voulais pas te réveiller.

– Salut Dad. Merci. Sur ce plan, je n’ai pas changé, je suis toujours un gros dormeur. Alors, quelles sont les nouvelles ?

– Je t’appelle pour ça. J’ai malheureusement un planning très contraint et peu de marge de manœuvre. Donc je serai demain à Trieste, ta mère est tellement excitée à l’idée de cette balade joycienne virtuelle que je ne pouvais pas l’annuler. Je ne resterai qu’une nuit, je suis ensuite attendu à Ljubljana par le directeur du centre culturel, je dois aussi rencontrer le conseiller culturel. Tu crois pouvoir me rejoindre demain ?

– Demain à Trieste ? Bon, d’accord, je pensais rester un peu plus longtemps à Milan parce qu’il pleut depuis mon arrivée et je n’ai encore rien vu, mais tu peux compter sur moi, bien sûr. Je vais regarder les horaires de train, je t’enverrai un message. Ensuite, je te suivrai en Slovénie.

– Parfait, je m’occupe de l’hôtel, j’ai déjà loué une voiture, j’ai une heure et quart de route à peine. Après la Slovénie, nos chemins se sépareront, j’irai en Pologne, il se pourrait que ce soit ma prochaine affectation, n’en parle pas encore à ta mère, rien n’est fait, mais je sais que ça l’enchanterait. Et toi, si j’ai compris, tu continueras vers Istanbul, n’est-ce pas ?

– Oui la Turquie, pour rejoindre Moby, mais en passant par la Serbie pour voir mon amie Olga. Après, c’est encore flou.

– Dis-moi, tu as eu le temps, quand même, de visiter la cathédrale ?

– Non, je te l’ai dit, je ne suis pas sorti, c’est un déluge ici. Mais on devrait quand même aller soit au musée Novecento, soit à la Pinacothèque de Brera avec l’amie qui m’héberge, Alomè. Elle est historienne de l’art.

– Quelle aubaine ! Formidable, c’est toujours passionnant les visites guidées par de vrais amateurs. Je crois que c’est là que ce trouve l’incroyable Christ mort de Mantegna, le tableau est saisissant, on a l’impression que l’on pourrait toucher les pieds du Christ !

– Ah ? Je ne connais pas, non. Et toi, tu connais Caravaggio ?

– Oui, bien sûr, c’est curieux que tu me parles de lui, j’étais justement hier au musée Jacquemart-André à Paris. En même temps, c’est vraiment l’exposition à ne pas manquer en ce moment. J’ai eu droit, moi aussi, à une visite guidée par un grand connaisseur, Pierre Curie, c’est le conservateur. Il nous a fait découvrir son exposition sur Georges de La Tour. Absolument sublime ! Mais je crois que j’avais encore préféré sa première exposition en 2018, si je me souviens bien, sur Caravage justement.

– Sans blague, et j’étais où, moi ?

– Tu étais avec tes cousins. À dix-sept ans, je crois que vous aviez d’autres distractions. En revanche ta mère était bien là. Elle a failli s’évanouir quand elle a vu le petit luthiste, je ne sais pas si tu as le tableau en tête. Elle l’avait déjà vu à Saint-Pétersbourg adolescente, je crois que c’était la première fois qu’il quittait le musée de l’Ermitage, alors c’est toute une tranche de vie qui lui est remontée à l’esprit. Mon Dieu, je ne l’avais jamais vue aussi émue.

– Ça alors ! Vous vivez de drôles d’aventures, vous deux ! Donc Alomè est spécialiste de Caravaggio, mais aussi d’un peintre encore vivant que tu ne dois pas connaître, Pistoletto. J’adore son nom.

– Michelangelo Pistoletto ! Si, bien sûr, je le connais, je l’ai déjà rencontré. Mais toi aussi, tu l’as déjà rencontré…

– Quoi ! Tu plaisantes. Raconte.

– Mais non, c’était en 2011 ou 2012, il faudrait vérifier, tu étais encore un petit garçon, on participait au Rebirth Day. C’était une performance festive et collective, on était 365 personnes dessinant une chaîne qui représentait, tu sais, son symbole du troisième paradis, l’infini mathématique avec une troisième boucle au milieu. Cette troisième boucle, c’est la réconciliation entre les deux autres boucles, l’humanité et la nature. Il est incroyable cet homme, à son âge, alors qu’il y a tant de grincheux pessimistes et réactionnaires, lui, à presque cent ans, il croit en l’avenir et multiplie les actions et les projets. Un jour, il faudra que tu ailles visiter sa Cittadellarte, ce n’est pas loin de Milan, c’est dirigé par son gendre Paolo Naldini. Ces personnes sont vraiment admirables.

– Alors là, je n’en reviens pas. Je n’ai aucun souvenir de tout ça. J’y étais ! Tu es sûr ?

– En réalité, je me rappelle maintenant, tu n’étais pas resté très longtemps, il faisait froid, tu étais fatigué et je crois aussi que ta mère, qui n’a jamais été friande de ces grands événements participatifs, était contente d’avoir une raison de s’éclipser.

– Mais non ! C’est énorme ! J’y étais !

– Oui. Et moi, au contraire, j’ai beaucoup aimé l’ambiance très sincère et sans chichi institutionnel. Il n’y avait aucun officiel, Aurélie Filippetti, la ministre de l’époque, était prise ailleurs, par le Louvre d’Abou Dhabi, je crois, et le conservateur Loyrette finissait son mandat. Bref, c’est sans doute mon côté fleur bleue, mais j’ai beaucoup aimé faire la ronde, avec des inconnus dans la cour Napoléon pour marquer la naissance d’une nouvelle ère.

– Ah ah, je te reconnais bien là… Non mais quand même, c’est sidérant cette histoire. Et je n’ai aucun souvenir. Dis, tu ne crois pas que je devrais m’inquiéter, je suis un peu jeune pour avoir des problèmes de mémoire.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ! Bien sûr que non.

– Alors là ! Tu m’as tué ! Je connaissais Pistoletto. C'est ding ! J’avais déjà rencontré Pistoletto. Bon, je t’appelle dès que j’ai mon billet. Salut Dad, je t’aime.

*****

– Alomè ! Alomè !

Cosa? Cosa succede qui? Merda! Je me suis endormie ?

– Eh oui, je crois que tu peux modifier ta théorie ou peut-être que tu as le curseur qui a dérapé côté mâle…

– Ah ah, oui, ça a l’air un peu fumeux, ma théorie. Montre-moi quand même les photos.

– Tiens regarde. Et j’ai plein d’autres choses à te dire, aussi. J’ai suivi tes consignes, pas de photos pendant l’orgasme, ensuite j’ai attendu quelques minutes, puis j’ai shooté.

Oddio! C’est moi, ça ? Ce sont les photos d’une femme qui dort, pas d’une femme en extase. Et en plus, je dors la bouche ouverte ; il ne manque plus que le filet de bave… Efface vite.

– La bonne nouvelle, c’est que tu ne ronfles pas.

– Ouf ! Je n’étais pas très en forme, je crois que je manque de sommeil. Il faudra réessayer. Alors, quoi de neuf ?

– J’ai eu Dad au téléphone, je le rejoins demain à Trieste, c’est rapide, mais c’est son seul jour de disponible. Je prends le train de 15h15.

– Demain ! Mon bébé va déjà me quitter ! Il faut absolument qu’on sorte alors. Je vais appeler le Novecento pour voir à quelle heure ils ferment. En chemin, on s’arrêtera chez Serge Milano pour que tu goûtes enfin ses cannoncini.

– Bonne idée. Il faut encore que je te dise quelque chose d’incroyable.

– Vas-y, je t’écoute.

– Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai rencontré Michelangelo Pistoletto, et peut-être même qu’on s’est croisé nous deux.

Vero? C’était où et quand ?

– Au Louvre, pour le Rebirth Day. J’y étais avec mes parents. Bon, je ne m’en souviens pas très bien, mais mon père est formel, on était là ce soir et on faisait partie de la chaîne. Tu y étais aussi ?

Che pazzia! C’est fou ! Non, malheureusement. C’était en 2012, j’étais encore à Milan, je devais y aller, mais j’avais une grippe carabinée, comme vous dites. C’est trop drôle. Ce qui est clair, c’est qu’on ne pouvait pas se rater une deuxième fois, d’ailleurs, je préfère t’avoir rencontré aujourd’hui plutôt qu’à dix ans. Allez, on bouge ! Tu connais Praxitèle ?

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