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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

2 mai 2026 6 02 /05 /mai /2026 02:39

Je voulais vous parler du lien entre le détroit d’Ormuz, les trompes d’Eustache et la constante de Planck, mais, désolé, je n’ai pas trouvé.

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1 mai 2026 5 01 /05 /mai /2026 02:23

En mai, Mémé, mets une mésange bleu métallisé dans ton métabolisme, mais ne te méprends pas, ma Mémounette, la métaphore améliore le message, mais ne remédie pas à la ménopause.

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30 avril 2026 4 30 /04 /avril /2026 03:12

Ils n’ont pas les oreilles qui conviennent à ma bouche, regrette le Zarathoustra de Nietzsche. Moi, c’est pareil, je n’ai pas les oreilles qui conviennent aux écouteurs des téléphones portables. J’ai essayé, ils tombent tout le temps. C’est vraiment dommage, j’aurais adoré faire mon footing dans le bois de Boulogne accompagné de Céline Dion.

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29 avril 2026 3 29 /04 /avril /2026 03:40

Le silence est la page blanche du monde qu’exige le poème. Écrit-on sur une feuille déjà gribouillée ?

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28 avril 2026 2 28 /04 /avril /2026 03:29

Admirable résilience de ma cuvette de WC !

Recollée il y a douze ans, elle a, depuis, supporté tant de culs plus ou moins présentables !

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27 avril 2026 1 27 /04 /avril /2026 03:53

J’ai beaucoup de défauts mais je pratique peu la médisance et ne la supporte pas. Par exemple, je ne laisse jamais personne dire du mal de la brisée ou de la sablée.

(Mais bon sang, à quel génie doit-on le miracle de la pâte feuilletée ?)

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26 avril 2026 7 26 /04 /avril /2026 03:00

Hier, c’était musée. Michel-Ange et le corps des hommes.

Ah ! le fameux contrapposto ! l’anatomie sublimée, le marbre brûlant, le prodige de la chair…

Manifestement, tous ses modèles avaient téléchargé l’appli le Tai Chi sur chaise (que d’aucuns nous vendent aujourd’hui comme révolutionnaire), mais pas le programme d’extension de pénis.

Ah ! cet Esclave mourant ! le cœur battant de la pierre, l’extase anatomique, la grâce pectorale…

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25 avril 2026 6 25 /04 /avril /2026 02:58

Comment ça, vous ne changez pas de paradigme tous les jours ! Mais c’est dégoûtant !

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24 avril 2026 5 24 /04 /avril /2026 02:00

– Tu as raison, Nov, la fuite est le cauchemar du tout. Une fuite, toujours, finit par briser le rêve de totalité de tous les touts.

­­­­-- Les touts ?

-- Oui, le tout sous toutes ses formes ou derrière tous ses masques. J’ai dit rêve, je devrais dire obsession, obsession pathologique.

– Mam, une fuite, je vois bien ce que c’est, mais le tout, la totalité, je connais les mots, mais je ne comprends pas ce que tu veux dire.

– Je pense aux différentes modalités de totalisation, les régimes totalitaires comme les prétentions encyclopédiques ou les entreprises monopolistiques ou la surveillance généralisée ou les systèmes qui voudraient fonder leurs fondations. Ces totalisations rendent malade, car elles sont inachevables. Elles finissent toujours par fuir.

– Désolé, Mam, ça reste vraiment abstrait ton truc. Donne des exemples pour voir.

– Bon, revenons au livre de Joyce. Le tout dans le passage du cimetière, c’est le tout de la vie de Patty Dignam telle qu’elle s’est déployée entre les deux dates gravées sur le marbre de sa pierre tombale. D’ailleurs, on met parfois ces dates entre parenthèses. Regardez la forme des parenthèses, la typographie vient confirmer l’impossibilité du tout. Les deux parenthèses ouvrante et fermante dessinent un cercle doublement percé -- une fuite sérieuse ! Dans une parenthèse, ça fuit toujours, sauf peut-être, quand c’est vide, alors les deux arcs se rejoignent pour former une sorte de cercle aplati.

-- Ça s’appelle un ovale.

-- Exactement. Ce qui signifierait que seul un tout vide est total et reste plein.

– N’importe quoi ! Mam, tu aggraves ton cas. Passons. Et ta fuite alors, elle est où ?

– Avec la mort, la vie s’achève, n’est-ce pas, comme un tout fini, complètement, totalement, pleinement et puis… pffft ! ou plutôt “rtststr!”, comme écrit Joyce, un rat apparaît.

-- OK. Et donc ?

-- Le rat rouvre le tout de l’existence bien fermée et offre ainsi une échappatoire : la mort (de Dignam) va servir à la vie (du vieux rat obèse). La totalisation a échoué. Le tout fuit.

– Le tout fuit… La fuite est le cauchemar du tout… L’obsession de totalité des touts… Seul un tout vide est plein… Sans déconner, Mam ! J’imagine la tête de mon prof, si j’avais mis ça dans ma disserte de philo. Je note quand même.

– Alors évidemment, on y voit d’abord une allusion à la décomposition des corps que le rat et les vers accélèrent, mais on peut aussi aller au-delà du sens de putréfaction des corps et penser la décomposition comme “dé-com-position”, je veux dire quand les éléments cessent d’être posés ensemble. Le rat ronge, certes, mais produit surtout de la dis-continuité, du dés-ordre. Il dé-range le bel ordonnancement du rituel funéraire et rouvre le cycle fermé d’une existence humaine… Le rat ronge, le rat dérange.

– … et celui qui se fait ces remarques, pendant que d’autres prient ou pleurent, doit être un peu dérangé aussi, non ? Ça serait pas Bloom qui fuit un peu du ciboulot, par hasard ?

– Il est comme ça, Bloom. Et pendant huit cents pages. Lui viennent toujours des idées décalées, des pensées déréglées et des envies déplacées. C’est un excellent “dé-compositeur”.

– Tu as un autre exemple ?

– Oui. Quand le corbillard arrive dans le cimetière, les roues crissent sur le gravier et les chaussures des gens tapent lourdement. Bloom commence alors à chantonner en cadence “the ree the ra the ree the ra the roo” pour suivre le rythme de ce concert funéraire.

– Ah ah ! Génial ! Ça, je pourrais vraiment le faire aussi, et sans m’en apercevoir. Mais, bon, ce n’est pas très grave.

– Non, c’est simplement inopportun, d’ailleurs, il se corrige lui-même. Autre exemple, il imagine qu’on pourrait enterrer les gens debout pour gagner de la place, mais se ravise en pensant qu’en cas de glissement de terrain dans le cimetière, on verrait la tête des morts apparaître.

-- Oui, j’ai l’image. Effectivement, ça ferait désordre.

­­-- Cet épisode de la visite chez Hadès est l’un des plus drôles. Il lui vient aussi l’idée effrayante d’être enterré encore vivant. Il imagine alors l’installation de téléphone et de bouche d’aération dans le cercueil. Tu vois, ça fuit de partout. Tu comprends maintenant Nov, la fuite est le cauchemar du tout.

– Non, enfin oui, je sais pas. Mais tu ne crois pas que tu interprètes un peu ?

– Pour ma part, je trouve ça brillant et savoureux, comme d’habitude, ma Chérie !

– Bon, ça va le fayot, en même temps, c’est son métier… Moi, ce que je comprends, c’est qu’en littérature comparée, on peut dire ce qu’on veut, en gros. Mais vraiment tout ce qu’on veut pourvu que ça sonne bizarre.

– Il y a une autre figure de la totalisation qui peut t’intéresser, c’est la classification systématique – tu vois que je n’oublie pas ta demande, Nov – celle qu’entreprend Ismaël dans le chapitre “Cétologie”. Mais Ismaël et Melville savent bien que rien d’humain ne peut être achevé, les nomenclatures scientifiques pas plus que la grande cathédrale de Cologne, écrit Melville, qui garda une grue immobile, et inutile, au sommet de sa tour inachevée. C’est le fantasme encyclopédique que dénonce Melville : “encycler” le savoir, disons encercler la totalité du savoir est prétentieux et vain.

– D’accord, en plus, tu inventes des mots !

Moby-Dick est aussi un livre sur l’obsession du tout. On y rencontre plusieurs touts. Le tout du classement systématique dont je viens de te parler, mais il y a aussi le Pequod. Le Pequod est un bateau-monde, presque toutes les “races”, comme on disait, y sont représentées. Je dis presque parce qu’il y a deux absences, les femmes et les Chinois. Mais passons, il nous faudrait naviguer trop loin des côtes. Il y a une autre fuite qui va ruiner la folie totalisatrice du capitaine Achab. Elle est blanche, cette fuite, et pèse vingt tonnes. Elle ne rentre pas dans la nomenclature systématique des cétacés et ne rentrera pas non plus dans les cales du bateau. La fuite finira par emmener presque tout le monde au fond…

– Mam, je me bouche les oreilles.

– Pardon ! La belle idée de Melville, c’est que le savoir se nourrit d’échappées, que le monde grandit de n’être pas total, que les humains gagnent à être troués. Ces fuites empruntent des voies sous-marines. Ou souterraines. Comme le rat qui circule de tombe en tombe ou de page en page, négligeant la trame narrative et l’ordre des chapitres. Dans l’épisode “Ithaque” de Ulysses qui rappelle un peu “Cétologie” de Moby-Dick, on trouve aussi une volonté de lister tous les sujets et de les épuiser, de manière rigoureuse et définitive, dans une suite de questions-réponses. Une liste à la Prévert, dit-on, on pourrait dire une liste à la Joyce :

Music, literature, [je ne traduis pas tout, n’est-ce pas…] Ireland, Dublin, Paris, friendship, woman, prostitution, diet, the influence of gaslight or the light of arc and glowlamps on the growth of adjoining paraheliotropic trees, [sujet, évidemment, très important, “l’influence de l’éclairage au gaz ou des lampes à arc et des ampoules à filament sur la croissance des arbres parahéliotropiques adjacents”], exposed corporation emergency dustbuckets [“les kits de survie d’urgence déposés par la municipalité” – je ne suis pas sûre de ma traduction…], the Roman catholic church, ecclesiastical celibacy [“le célibat des prêtres”], the Irish nation, jesuit education, careers, the study of medicine, the past day [“la journée précédente”, il est vrai qu’il s’en passe des choses en une journée avec Bloom], the maleficent influence of the presabbath, [“l’influence néfaste de la veille du sabbat”], Stephen’s collapse [l’évanouissement de Stephen].”

Les questions et les réponses vont s’enchaîner sur plus de cent pages dans cette tentative vaine et folle de répondre à tout. Tout cela pour se terminer… tu te souviens, Nov, par le gros point noir de ponctuation ●

– Bien sûr que je me rappelle, point noir qui pourrait être le bouton de pantalon perdu ou bien l’anus qui manque aux statues grecques ou bien… ça c’est mon hypothèse, l’entrée du trou creusé par le rat pour rejoindre directement la tombe de Paddy au chapitre “Hadès” sans passer par les autres chapitres.

– Ah ah, bravo Nov, je ne sais pas ce qu’en pense le professeur, mais je valide ta proposition.

– Merci, Dad. J’aurais dû faire littérature comparée et pas force de vente, c’est quand même plus fun !

– En effet. Vénus n’a pas d’anus, parce qu’elle est parfaite, c’est une perfection de marbre, un corps idéal, un corps fermé et total, sans reste ni perte. Mais il faut inverser la proposition, un corps réel est un corps ouvert, donc doté d’un trou. L’anus est la vérité du corps.

– Excellent ! Celle-là aussi, je la note, Mam. Et dans ta théorie de la fuite, tu as pensé à ce que serait la rustine ? Comment on rebouche le trou du tut… euh du tout ?

– Ah, tu me prends au dépourvu, il faudrait que je réfléchisse. Ce qui est sûr, c’est qu’une rustine est toujours précaire et provisoire, et si l’on creuse un peu, désespérée et vaine. Si l’on revient à notre figure initiale de la fuite, les rustines seraient les diverses opérations de dératisation ordonnées par la police du tout. La première, la plus ancienne et la plus efficace, c’est la propagande “ratophobe”. Faire du rat le vecteur de tous les maux, un agent du dehors.

-- La Vénus n’a pas d’anus

Moby-Dick a un gros cric

Cuicui ça fuit hourra les rats

Le p’tit tout au fond du trou

Le grand rien le valait bien

Cuicui ça fuit à bas les rats

Pat Dignam s’fait ronger l’âme

Cap’ Achab n’a qu’trois syllabes

Cuicui ça fuit hourra les rats

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23 avril 2026 4 23 /04 /avril /2026 02:09

Oui, je sais, tu ne peux plus t’en passer. Soit, mais alors nourris-le. Donne-lui un peu de tes rêves, de tes idées, de tes mots à ton portable téléphone en échange des vidéos de chute de chat et des notifications de Yahoo.

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22 avril 2026 3 22 /04 /avril /2026 02:26

J’adore les oignons, mais je préfère encore les échalotes. En plus, ça ne rime pas avec rognon et pognon, mais avec Charlotte et bergamote. Ça joue sur le goût.

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21 avril 2026 2 21 /04 /avril /2026 02:09

Tu as beau vouloir plus que tout étendre le linge, il te faut attendre l’essorage.

(Bergson a déjà dit à peu près ça avec son morceau de sucre, mais d’une façon vieillotte et peu diététique.)

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20 avril 2026 1 20 /04 /avril /2026 02:49

Neuf fois sur dix, il est vrai, c’est pour écrire des choses idiotes ou méchantes, mais bon sang, ces pouces, quelle dextérité ! Je ne me lasse pas de les observer texter, ces virtuoses du portable.

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19 avril 2026 7 19 /04 /avril /2026 02:22

Je rêve d’un monde où mon chat nettoierait mes toilettes, me masserait les pied et me servirait trois fois par jour une belle assiette garnie. Moi, je me contenterais de lui mordre les pattes.

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18 avril 2026 6 18 /04 /avril /2026 02:03

La liberté est un bon guide pour le peuple, tant qu’elle ne se fait pas rattraper.

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17 avril 2026 5 17 /04 /avril /2026 02:09

– Oui après la Slovénie, je vais rejoindre des amis en Serbie, ensuite je descendrai à Istanbul et après, après, je devrais rejoindre Hawaii. C’est tout droit sur la carte, mais, on verra pour la route, je ne sais pas encore.

– Tu as raison, Nov, il faut garder un peu d’imprévu en soi. Et, pourquoi ?

– Pourquoi quoi ?

– Pourquoi ce tour du monde ? Tu n’as pas l’air d’un punk à rat que son père envoie sur les routes.

– Non, pas vraiment. En fait, c’est Diego. Il a demandé à sa fille Vera de raccompagner Nubecito, c’est un nuage hawaïen qui s’est perdu en suivant une vague, et Vera, c’est une amie d’enfance, elle m’a demandé de le faire parce que, elle, elle ne pouvait pas.

– D’accord. Raccompagner chez lui un nuage perdu ! C’était donc ça.

– Quoi ?

– La lumière.

– La lumière ?

– Oui, la lumière. Ou l’ombre ?

– Oui ben justement, Karl, là, il faudrait m’éclairer.

– Disons le clair-obscur qui donne à ton visage une belle douceur. C’est l’ombre du nuage.

– Non, mais sérieusement, Karl, je ne comprends pas tout ce que vous dites.

– Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant, comme écrit le poète.

– C’est ça justement mon problème, je crois que je n’ai pas les bons yeux pour voir ce genre de trucs. Par exemple, moi, je ne le vois pas très bien, Nubecito.

– Bien sûr que si. Tu verras… si je peux dire. Donc, demain, tu pars de ton côté ?

– Oui, demain, je quitte mon père. Je crois que c’était la première fois qu’on passait autant de temps ensemble. C’est vrai que c’est passionnant de fréquenter des gens comme vous et en même temps, c’est un peu angoissant. Je me dis que jamais je n’aurai votre culture ou votre façon de comprendre la politique ou l’histoire ou de parler de la forêt et des nuages. Je ne sais pas si un jour, je trouverai ma voie.

– Hum… trouver sa voie ? La marche en forêt pourrait sans doute t’aider.

– Ah ?

– Tiens justement, voilà une chose que la forêt t’apprend à propos de “la voie”, comme tu dis. Elle n’est jamais une ligne droite, qui monte prudemment et descend doucement, qui respecte de belles courbes géométriques et suit des panneaux indicateurs. En forêt, les voies sont multiples, elles sont sinueuses, parfois, elles apparaissent avec évidence, dans la lumière d’une clairière, parfois, elles s’effacent et tu dois les tracer toi-même, parfois elles se dédoublent et tu dois choisir. Ou peut-être qu’elles ne sont pas, les voies. Tout simplement.

– Vous voulez dire quoi ?

– Je veux dire qu’on a tous en nous un peu de l’ingénieur en travaux publics et on découpe l’espace en voies, en points de départ, étapes, destinations, mais en fait, la voie n’est pas une voie, c’est notre façon de dessiner un passage sur le sol. La forêt sait cela.

– C’est pas très clair, mais je crois que je comprends quelque chose.

– Oui, je sais, je ne parle pas comme un normalien ou un énarque. J’ai eu une voie très différente. Tu ne devineras jamais ce que je faisais pendant que tes intellectuels de parents lisaient Shakespeare et Proust.

– Allez-y, ça m’intéresse.

– Mont-de-Marsan, 1976, ça ne te dit rien, j’imagine ?

– Non. Je saurais à peine situer Mont-de-Marsan sur une carte.

– C’est dans les Landes. C’est là que je suis né, mais c’est surtout là qu’a été organisé le premier festival de musique punk au monde. C’était dans les arènes de Plumaçon, en août, et j’étais bénévole, je portais du matériel et des bouteilles d’eau. Il a fait une chaleur à crever.

– Festival de musique punk ? Là on n’est plus dans la forêt, mais on s’est perdus quand même.

– Peut-être. Ou peut-être pas. Eddie and the Hot Rods, ça ne doit pas beaucoup te parler.

– Non, rien du tout.

– Et rebelote en août 1977, avec la présence cette fois, excusez du peu, des Clash, ça tu connais, j’espère ! Et en juillet 1978, ça a été La Rochelle. Des punks partout, qui dormaient dans les parcs, légèrement vêtus, mais lourdement alcoolisés… Gros succès auprès des bourgeois de la ville ! Mais ça, c’était pendant les vacances, entretemps, je me morfondais sur les bancs de la fac de Bordeaux. En droit, je crois. Alors mon père, qui pourtant n’était pas très joueur, a tenté un coup de poker. Il se désolait autant de me voir en étudiant déprimé qu’en punk décadent, alors il m’a proposé de faire un tour du monde.

– Ne le prenez pas mal, Karl, mais je vous imagine mal avec la crête et l’épingle à nourrice ! Karl Le François, guitariste du groupe les Sex Pustules !

– Bravo ! Tu n’es pas loin. J’étais KALF, le (très mauvais) bassiste du groupe les Hot Rats. Attention, si tu nous googlises, tu tomberas sur un album de Frank Zappa qui nous a chipé le nom… ou peut-être que c’est l’inverse, j’ai oublié. De toute façon, nous n’avons laissé aucune trace. D’ailleurs, en bons punks, on n’a pas duré longtemps. On s’était formés en septembre 1977 en hommage aux Hot Rods et on s’est séparés en février 1978 parce que ça nous paraissait indécent de survivre aux Sex Pistols, notre référence absolue. Depuis, j’ai appris que Johnny Rotten soutenait Donald Trump – encore une voie sinueuse !

– Incroyable, Karl, tu es inénarrable. J’ignorais cet épisode de ta vie.

– Et moi, je l’avais oublié.

– Les Hot Rats ! Encore des rats, décidément, on est cernés !

– Les rats. C’est vrai ça, tu as raison, Nov. Et attends, j’ai reçu hier le dernier livre de Drago Jancar, L’Élève de Joyce. C’est un de mes auteurs slovènes préférés, en plus, c’est remarquablement traduit par Andrée Lück-Gaye, encore elle. C’est un recueil de nouvelles et l’une des plus courtes s’intitule “le rat”. C’est sublime, terrifiant, magnifique, insupportable, brillant. Swann, je t’en fais livrer un exemplaire à l’hôtel demain matin. Et tout à l’heure, je vous envoie une copie de la première page pour vous aider à dormir !

– Ah ah, trop aimable. Dis-moi, Karl, le Joyce en question, c’est…

– … oui, James lui-même.

– Le Joyce qui nous a accompagnés à Trieste. Toutes ces coïncidences m’amusent. Ou peut-être, ce ne sont pas des coïncidences. Et donc, Karl, continue un peu, comment s’est passé ton tour du monde ?

– Alors, oui, je suis parti. Mon voyage a duré un peu plus longtemps que prévu, presque dix ans. Voyage que je vous raconterai une autre fois et qui m’a conduit en Slovénie où j’ai d’abord enseigné le français. Quarante ans plus tard, j’y suis toujours.

– Et le KALF des Hot Rats reçoit du courrier adressé à Monsieur le Directeur de l’Institut français ! S’ils savaient !

– Et donc, pour revenir à nos rats, je me pose la question, est-ce que c’était ma voie ? Et si je n’étais pas parti ? Et si je m’étais arrêté en Inde ? Et si…

– Oui, mais là, on peut imaginer une infinité d’autres vies possibles.

– C’est vrai, une vie réelle, c’est déjà beaucoup, mais tu vois, Swann, j’aime bien cette idée vertigineuse de hasard. Tu prends à gauche et ça te mène à Katmandou, mais tu aurais pu prendre à droite et ça t’aurait conduit à l’office notarial des cousins à Bordeaux.

– Tu n’étais pas un très bon bassiste, mais quelque chose me dit que tu n’aurais pas été un excellent notaire. Ce n’était pas ta voie.

– Mais il y a autre chose avec cette idée. Ce que je n’aime pas dans l’idée de voie, c’est qu’il faut la suivre. Ne suis pas, Nov ! Ne suis pas !

– C’est noté, Karl, j’essayerai de… ne pas suivre votre conseil.

– Ah ah, petit malin ! Bon, je dois vous laisser, nos voies se séparent ici. Donnez de vos nouvelles les amis.

– Bien sûr, encore merci pour ton accueil, Karl.

*****

Ils marchèrent. Les téléphones vibraient.

– Tiens, c’est le texte de Drago Jancar sur le rat. Quelle chance j’ai d’avoir un ami pareil !

– Ça c’est sûr. Qu’est-ce qu’il est cool ! Ah, c’est Mam qui appelle.

– Allo ! Mes chatons du bout du monde, tout va bien ?

– Salut Mam. Tes chatons sont cernés par les rats pour le moment.

– Ah bon ! Vous avez laissé les baleines alors ?

– Provisoirement. Je viens de recevoir le début de la nouvelle “le rat” de Drago Jancar, c’est Karl qui m’envoie ça. Je vous le lis ?

– Oh oui, avec plaisir. Je ne connais pas ses nouvelles. J’ai beaucoup aimé son roman, Cette nuit, je l’ai vue. Et tellement bien traduit par Andrée. Je vous écoute.

« De petits yeux ourlés de sang fixent une silhouette qui se déplace là-haut, sur la berge. Un gros corps couvert d’un poil gris vif gît au bord de l’eau fangeuse, moutonnante, sa longue queue touche presque le bord du ruisseau en crue. En haut, sur la rive, une petite fille en jupe blanche gesticule, derrière elle, les façades des maisons, encore plus en arrière, encore plus haut, le ciel s’assombrit, en cet après-midi chaud, l’orage apporte encore plus de cette eau que vomissent déjà, en cascades impétueuses dans le ruisseau, les deux bouches d’égout. Le rat est allongé, immobile, l’eau clapote, les nuages courent dans le ciel, la petite silhouette enfante gigote et soudain, descend la berge. La petite fille touche du doigt les fleurs de pissenlit courbées par le vent. Elle ne cesse de babiller gentiment tout en caressant les grosses feuilles des plantes printanières, gonflées par l’eau du ruisseau, bouffies par les matières organiques. Les yeux luisants, immobiles, accompagnent les mouvements de la silhouette blanche qui s’approche.

L’écume des égouts asperge le corps volumineux et son poil gris, pourtant le rat ne bouge pas. Maintenant, l’enfant est près de l’eau, tout près du rat gîté. Silencieux, aux aguets, figé. En haut, on entend des cris. Le rat, lentement, se dresse, en prenant appui… »

– Magnifique !

– OK. Mais après ?

– Désolé, Nov, je n’ai pas la suite. Il ne m’a envoyé que la première page. Je recevrai le livre demain.

What? Mais c’est pas possible. Il va falloir passer une nuit entière sans connaître la fin.

– Tiens donc ! Pour une fois, tu aimerais peut-être qu’on te “spoile” l’histoire, comme tu dis !

– Oui, mais non. Là, c’est pas pareil. Toute façon, je suis sûr qu'il ne va pas la bouffer. Un rat, ça ne mange pas les enfants.

– Ça me fait penser au rat de Ulysses. “An obese grey rat” apparaît et disparaît à plusieurs reprises dans le livre et maintenant que tu me le fais remarquer, j’y vois un lien avec le chapitre sur la cétologie sur lequel tu m’interrogeais, disons avec la volonté de totalisation, le fantasme de la complétude.

– C’est parti ! Je sens qu’on va bientôt perdre Mam…

– Dans l’épisode Hadès, Bloom assiste à l’enterrement de Paddy Dignam et comme toujours dans le livre, quelle que soit la situation, des pensées ou des images ou des désirs viennent parasiter le cours normalement attendu des choses. Des pensées saugrenues, des images grotesques, des désirs inappropriés, des questions absurdes. Par exemple : qui va enterrer le dernier mort ?

– Ah ah, j’adore. C’est pas absurde du tout.

– Tu as raison, et c’est précisément la question de la totalisation. Plus loin Bloom parle de trams funéraires qui conduiraient directement les cercueils dans les cimetières, ce qui aurait l’avantage d’éviter les accidents de corbillard. Il imagine alors le cercueil de Paddy qui se renverse et s’ouvre, laissant rouler le cadavre, la bouche ouverte. Scène horrible. On a bien raison de leur fermer la bouche. On fait bien aussi de leur boucher tous les trous, parce que ça pourrit vite à l’intérieur.

– Excellent ! Et très logique, encore une fois. Il y a des risques de fuite. Il me fait marrer ce Joyce ! Et le rat ?

– Des fuites ? des fuites ! Mais oui bien sûr, le tout et la fuite. Et le rat ? À chaque fois, ces images ou ces pensées fonctionnent comme des ruptures ou des échappées. Au moment où l’on attend des réflexions spirituelles ou des prières ou des émotions tristes apparaît un rat, un vieux rat gris obèse. On bascule du grave au grotesque, du spirituel au cocasse.

– Du bien au mal…

– Alors… non, je ne dirais pas ça. Éventuellement de la digue à la brèche. Le rat est décrit comme un bon grand-père qui connaît son affaire, il trottine tranquillement, il sait qu’on vient d’apporter de quoi se nourrir. Il n’a rien à voir avec le bien ni avec le mal, mais tu as raison, je retiens ta formule, oui oui oui, c’est exactement ça : “la fuite est le cauchemar du tout”.

– Euh, Mam, je te ferais remarquer que je n’ai jamais dit ça. Et en plus, ça veut dire quoi ?

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16 avril 2026 4 16 /04 /avril /2026 02:03

On n’apprend pas à penser avec des pensées mais avec des mots.

(Ce qui explique la fréquence des pensées creuses.)

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15 avril 2026 3 15 /04 /avril /2026 02:02

Tu auras beau prendre du recul, tu seras toujours dans le cadre.

Ne confonds pas prendre du recul pour faire un bilan et prendre de la distance pour faire une mise au point.

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14 avril 2026 2 14 /04 /avril /2026 02:03

Enfin une excellente nouvelle – allez, en cherchant bien, on en trouverait sûrement quelques autres, n’empêche, celle-là me réjouit –, la saison des goyaviers commence.

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13 avril 2026 1 13 /04 /avril /2026 02:51

Parfois, je me pose des questions stupides. Par exemple : comment serions-nous structurés, psycho-affectivement, si l’horizon était vertical ?

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12 avril 2026 7 12 /04 /avril /2026 02:40

C’est vrai que ce n’est pas grave et c’est idiot de s’énerver pour si peu, d’autant que je n’ai plus un cœur de trentenaire, mais putain de merde, on dit aopage. Bordel, c’est pourtant simple.

Pardon.

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 02:45

Ivo salua. Ils saluaient.

– Bon, les potos, je vais vous laisser. C’était vraiment sympa de vous rencontrer. J’espère que vous avez réussi à imaginer un peu ce que va être ma version baroque-punk du Voyage de Xavier.

– Merci à vous, Ivo, merci pour votre confiance, ce n’est jamais facile de montrer un travail en cours. Je sais que beaucoup de choses vont encore changer. Ce que j’ai entendu me donne vraiment envie d’en savoir plus. J’ai hâte de voir la pièce terminée. On reste en contact.

– OK. Grand merci, Swann. Allez, salut Nov, ravi de t’avoir rencontré. Et n’oublie pas, amigo, Punk’s not dead! Karl, on se revoit bientôt.

– Au revoir, mon Ivo. Pour les punks, j’ai un doute, mais toi, ça alors, non, tu n’es pas mort ! J’aime ton audace et ta vitalité. L’Institut est avec toi, tu le sais bien. À tout bientôt.

Nov et Swann marchaient. Karl marcha.

– Tu marches un peu avec nous, Karl ?

– Oui, votre hôtel est sur ma route, je vais vous accompagner. Alors dis-moi, Swann, demain tu pars pour Budapest, n’est-ce pas ? Va saluer Joëlle de ma part, elle a repris la librairie française, ils sont installés au rez-de-chaussée de l’Institut. Tu connais Matthieu, je crois, le Conseiller. C’est vraiment une belle équipe. Et quelle ville magnifique ! Seulement un peu trop grande pour moi. Ou peut-être suis-je trop petit pour elle. J’ai toujours eu un faible pour les Hongrois. On confond parfois un peuple et son gouvernement, mais je sais bien que tu ne tombes pas dans ce piège. Ce pays est singulier, je suis sûr que tu serais heureux d'y travailler, même si les relations avec les officiels ne sont pas faciles depuis quelque temps. Avec les prochaines élections législatives, ça pourrait se détendre un peu.

– Je croise les doigts. Orban est un filou de talent, il a sacrément verrouillé la situation. Attendons !

– En effet, espérons. Un filou, tu es gentil. Viktator, comme on l’appelle, est un mafieux puissant, oui, il est homophobe, il contrôle les médias, détourne les fonds publics, dénonce le mélange des races dans son pays, et il est l'ami de tous ceux qu'on aime, Marine, Donald, Vladimir...

– Tu me connais, Karl, je suis un europhile convaincu, un “euromane”, peut-être même, mais ça ne signifie pas que je crois à une identité européenne. Des lieux de rencontre m’intéressent plus qu’une origine partagée ou des valeurs communes. D’ailleurs, les valeurs, je laisse cela aux moralistes, quant à l’universel, je l’abandonne aux philosophes qui en voudraient encore.

– Oui je te connais, mais je suis moins adepte que toi de la présumée famille Europe ; je la vois arriver ici sous forme de normes et m’enquiquiner avec des réglementations, des dispositifs et des tableaux à remplir. Évidemment, neuf fois sur dix, je n’en tiens pas compte…

– … et personne ne s’en aperçoit, j’imagine. Je vois bien de quoi tu parles, la rationalité administrative. J’aime la diversité et j’aime la complexité, mais je ne la confonds pas avec les complications qui sont presque toujours artificielles. L’homme est l’animal qui complique.

– Bien dit. Si tu savais comme je simplifie, dans ma vie comme dans mon travail. Je ne sais pas si c’est la paresse ou la sagesse… ou peut-être un panaché des deux !

– Oui, bien sûr simplifier, je te suis là-dessus, mais le simple est parfois confondu avec le simplisme et conduit à l’unique, et de l’unique on passe à l’uniforme. Tu imagines si on avait tous les mêmes vêtements, la même langue, la même cuisine, les mêmes jeux, la même poésie… C’est un poncif, mais il faut pourtant le répéter sans cesse, la diversité est notre richesse. Je crains beaucoup moins le choc des cultures que les politiques d’assimilation. Dans assimilation, j’entends simil, le même.

– Et comme Ivo, à simil, tu préfères alter !

– Miss Simil et lexomil / Mister Alter et ses mystères / À l’asile l’alterophile / La-vandière à Saint-Nectaire.

– Bravo Nov ! J’adore ! C’est incroyable que tu puisses improviser comme ça.

– Je sais pas ? Ça vient tout seul. Sorry, Dad ! Tu parlais du même.

– Je disais que je préfère l’autre, comme Ivo. Et j’aime l’idée d’être un peu bousculé et de « changer de plateau », quitte à tomber sur un punk à rat un peu effrayant !

– Ah ah, oui, sacré Ivo. S’il y en a un qui est inassimilable, c’est bien lui.

– Quelle belle idée cette rencontre des styles et des âges ! C’est bien que tu l’accompagnes, il est vraiment attachant, ce garçon.

– Je le suis depuis longtemps et je vais encore le soutenir parce qu’il le mérite. Ce métier est un choix de vie difficile et il faut vraiment s’accrocher pour durer. Peut-être que c’est mon côté vieux con, mais je ne me retrouve pas dans la production contemporaine. Je n’en peux plus du minimalisme introspectif. Minimalisme, c’est le grand mot qui justifie tout aujourd’hui, pardon, pas le mot, le concept. C’est surtout ce qui prive le théâtre de son essence, je veux dire la théâtralité.

– Vas-y, tu m’intéresses, mais j’ai l’impression que tu t’éloignes du simple et viens me rejoindre dans le complexe.

– Possible, je ne suis pas à une contradiction près. Tu le sais comme moi, on ne compte plus le nombre de propositions minimalistes où l’acteur est seul en scène, il est aussi le metteur en scène, l’auteur, le costumier et le pompier de service, il nous impose sa souffrance à exister, son impossibilité à dire, sa difficulté à respirer. Tu vas me dire que c’est pour des questions de budget. Peut-être, mais pas seulement. Le théâtre n’est plus théâtral, il est intimiste, introverti, pour ne pas dire intestinal.

– En partie, en effet, mais ce n’est peut-être que conjoncturel.

– Je suis moins optimiste que toi. J’y vois un effet durable de l’hypertrophie du moi. Regarde, même le cinéma tend à délaisser le décor et la vie comme quelque chose de secondaire pour se concentrer sur des paysages intérieurs. Où sont les Almodovar et les Kusturica, aujourd’hui ? Même chose pour les romans qui ne sont plus ni romanesques ni fictionnels, ils se replient sur de la mauvaise psychologie ou de la petite histoire. Où sont les Garcia Marquez et les Le Clézio ? Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à nous raconter le cancer de leur mère, la violence de leur père, le viol qu’ils ont subi – incestueux, si possible – ou leur divorce et la garde partagée du cochon d’Inde ! Tout se ratatine et sent le moisi. Où sont les Novarina et les Pippo Delbono ? Ça manque de hauteur de plafond, ça manque de souffle et de relief et de joie. Ça manque d’excès.

– Ah ah, Karl, toi, en tout cas, tu es resté théâtral ! Je serais moins sévère que toi, je vois passer quelques belles choses. Peut-être aussi que nous sommes tous submergés par les images qui envahissent tout et saturent le dehors, alors les “créateurs” trouvent refuge dans un dedans qu’ils pensent sincère et différent.

– Tu es né optimiste et bienveillant, et tu as probablement raison. Je simplifie trop.

– Dis-moi, tu parlais de Kusturica, tu sais ce qu’il est devenu ?

– Tiens, voilà un exemple qui va encore te donner raison. Comme on a pu simplifier à son sujet ! Tu te souviens des débats quand il a obtenu sa deuxième Palme d’or pour Underground.

– Oui bien sûr, BHL et Finkielkraut qui l’accusaient de servir la propagande fasciste de Milosevic. On a appris plus tard qu’ils n’avaient pas vu le film.

– C’est vrai. Je n’ai pas suivi l’affaire longtemps, Paris est petite, vue d’ici et ses intellectuels médiatiques m’emmerdent. Voilà, c’est dit. Pour moi : un, Kusturica est un cinéaste de génie, il a une petite filmographie, mais il va laisser trois ou quatre chefs-d’œuvre ; deux, il faut être modeste ou fichtrement bien informé quand on parle de ces guerres où chaque camp joue alternativement le rôle de victime et de bourreau ; trois, il faut être honteusement indécent pour en parler assis dans un fauteuil à Paris quand on sait les traumatismes durables et profonds qu’elles ont entraînés. Et Kusturica est au nombre de ceux qui ont vu et subi les horreurs de ces guerres.

– Est-ce que tu dirais, comme le suggérait BHL, qu’il faudrait séparer l’œuvre de l’homme ?

– Je me méfie de cette formule à la mode. Pour Emir, je crois qu’il faudrait séparer l’homme de l’homme tellement il est multiple et insaisissable et foutraque, si tu me permets. Tu sais, dans son autobiographie, il raconte que sa mère lui répétait souvent, « mon fils, tu es un idiot en politique ». Elle avait raison, Kusturica est fier, maladroit, têtu, provocateur, anticonformiste et on lui doit des saillies regrettables et des amitiés contestables, mais je le crois profondément humain et droit. Il est capable de parler mal, très mal, mais incapable de faire le mal. Il a ses bêtes noires, le capitalisme, la mondialisation…

– … et le cinéma de BHL.

– Oui, c’est vrai ! Bon, pour répondre à ta question, aux dernières nouvelles, il vit toujours avec sa famille à Drvengrad. C’est une sorte d’écovillage touristique qu’il a reconstitué, un décor de film grandeur nature, mais habitable et habité. Il y élève des vaches et organise des séminaires, des cours de poterie, des concerts et un festival de cinéma. C’est perdu dans la montagne, à trois heures de route de Belgrade. La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, c’est très récemment, à propos de son soutien aux manifestations d’étudiants à Belgrade. Ça a beaucoup fâché le président Vucic et sa clique, d’ailleurs. Tu vois qu’il est bien hasardeux de le situer politiquement.

– En effet.

– Swann, vraiment, ça aura été un plaisir de passer du temps avec toi. Comme j’aimerais que nous devenions voisins. Le Mexique, c’est vraiment trop loin pour mes vieux os.

– Tes vieux os ne t’empêchent pas de gambader comme un cabri ! Combien de kilomètres tu m’as fait faire aujourd’hui !

– Comment ! tu es déjà fatigué ? Je dirais une dizaine. C’est une petite moyenne. Je marche tous les jours. Marche urbaine en semaine et pendant les vacances, randonnée en forêt. Ma fille m’a offert une montre qui compte les pas. Neuf mille pas, onze mille pas… et en plus, je ne sais pas comment cela fonctionne, mais elle est en réseau avec sa propre montre. Ma fille me suit de près, enfin, elle me suivait. Parfois, elle m’envoyait un message après le dîner pour me signaler qu’il me restait encore cinq cents pas à faire.

– Et ?

– Et je faisais des ronds dans la maison. Mais j’ai vite oublié de mettre ma montre une fois sur deux, au réveil ou après m’être lavé les mains ou bien je ne le rechargeais pas. Je crois que c’est mon poignet qui faisait un refus. Alors tu comprends, je ne voulais pas d’histoire avec mon corps, j’ai laissé tomber ma montre. Ma fille a bien essayé de télécharger je ne sais quelle application de comptage de pas sur mon téléphone, mais là encore, elle a dû abandonner, car je perds mon téléphone avec une grande régularité.

– Tu m’amuses Karl ! L’important, c’est que tu marches.

– Oui, je passe des heures dans les forêts. Tu sais qu’on a des forêts primaires exceptionnelles ici. C’est magnifique ! Mais en fait, c’est autre chose. Je lis pratiquement toutes les traductions en français et en anglais de ce qui sort ici. C’est infiniment riche, divers, beau, inventif, mais j’ai toujours l’impression d’une parole, à un moment donné, comment dire ? empêchée, comme une histoire embarrassée – c’est idiot, bien sûr de généraliser comme ça, en plus, c’est peut-être ça, la littérature, une voix qui se cherche. En forêt, j’ai le sentiment contraire d’une permanence, d’une aisance et d’une voix – tu vas me prendre pour un fou – oui, une voix fluide et décomplexée. Je ne dis pas que les arbres me parlent, et je ne les enlace pas, mais à l’évidence, la forêt a une présence, elle est une présence et son passé est sublimé.

– Très intéressant. Tu n’as jamais pensé écrire, à ton tour ?

– Non, je lis, je parle et je marche, et je peux te dire que ça ne me laisse pas beaucoup de temps. Zut, on approche de l’hôtel et je n’ai fait que parler de moi. Dis-moi un peu, Nov, quels sont tes projets ? Tu ne suis pas ton père en Hongrie, j’ai cru comprendre.

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10 avril 2026 5 10 /04 /avril /2026 02:26

On se reflète ; on se répète : je est un autre (je).

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9 avril 2026 4 09 /04 /avril /2026 02:41

À l’ombre, sous les branches basses du badamier : comme un dedans dehors.

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8 avril 2026 3 08 /04 /avril /2026 02:11

Comme il est satisfaisant d’être satisfait !

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