– Tuer le père, bien sûr, c’est très important, mais autant attendre qu’il soit vieux et faible, chers fils, c’est plus prudent.
– Tuer le père, bien sûr, c’est très important, mais autant attendre qu’il soit vieux et faible, chers fils, c’est plus prudent.
C’est une chose faire frire,
C’en est une autre faire rire
Mais faire drire, ça ne veut rien dire.
Si j’avais un peu de temps, je me plongerais dans ce gros traité de ponctuation, mais voilà, le linge à étendre, la litière à nettoyer, les courgettes à éplucher, la vidange à faire (faire), le cadeau de N. à acheter. Oui mais j’adore les traités de ponctuation. Certains pourront trouver cela futile ou déplacé. (Oui mais…)
– Dad, c’était quoi ce truc incompréhensible… ? blue blue blue… ?
– Ah ah, oui, Nadja t’a gâté ! C’était un extrait de l’Ulysse de Joyce, c’est le début de l’épisode “Les Sirènes”, une sorte d’ouverture complètement délirante. La traduction française ne t’aurait pas beaucoup aidé, il faut lire le chapitre en entier, on y retrouve chacun des mots de cette ouverture dans son contexte. C’est en quelque sorte une annonce des thèmes qui seront développés, sauf qu’au lieu de faire des phrases, Joyce prend des mots ou des petits bouts de phrases qu’il choisit et associe surtout pour leurs sonorités ; certains mots sont modifiés, d’autres purement inventés. Cet épisode est très visuel et très sonore. “Blew blue bloom…”, d’ailleurs, le blew en question, c’est peut-être l’énorme pet de Bloom qui clôt l’épisode et qui probablement ne sent ni le bleuet ni aucune fleur.
– Ah ah, ça me plait déjà plus. To blow, blew, blown / Boule fait boum / et Bill s’abîme… Pardon ! Je ne comprends rien, mais ça me plait beaucoup, je ne savais pas qu’on avait le droit, entre guillemets, d’écrire comme ça.
– C’est ce que Nadja appelle la folle magie de Joyce, elle bloque la lecture chez certains et débloque l’écriture chez d’autres. La littérature n’est pas ce que l’on croit ou fait croire.
– Et Ulysse dans tout ça ?
– Tout le livre est une transposition libre, enfin, vraiment très libre de l’Odyssée d’Homère. Dans cet épisode, les sirènes sont des barmaids – mermaid, barmaid, ça sonne presque pareil en anglais –, elles sont derrière le bar, c’est leur récif et de là, elles aguichent les clients. J’ai oublié leur nom, mais l’une est blonde et l’autre rentre de vacances bronzée. Et voilà décodés les premiers mots célèbres, “bronze by gold”. Combien d’heures on a passées, ta mère et moi, à lire et relire ce livre et quand on rencontrait quelqu’un, on le saluait en disant, “alors, quelles sont tes sirènes ?”.
– Et tu t’en souviens encore ? C’était il y a un siècle pourtant.
– Un peu moins… En fait, j’ai arrêté de travailler les textes comme on le faisait alors, mais pas ta mère et elle me parle toujours de ses articles ou ses conférences ou ses cours, ce qui me maintient à jour, en un sens.
– C’est fou cette complicité que vous avez ; vous êtes carrément différents et pourtant vous êtes tellement proches, enfin, c’est l’image que vous renvoyez.
– Ce n’est pas une image.
– Tu dirais que vous êtes toujours amoureux ? Des couples comme vous, qui tiennent aussi longtemps, j’en connais tellement peu.
– Amoureux au sens où ça sature le cerveau et chahute le ventre, non, bien sûr, ce chaos-là ne dure pas heureusement, mais amoureux au sens où le monde vu et habité à deux est plus lumineux et sensé, alors là oui, ou plutôt yes comme ce magnifique cri yes qui termine le livre yes. Une fois, on parlait de ça avec ta mère et je lui disais, “je ne sais pas si j’aime ce que tu es, toi, Nadja, mais j’aime d’amour ce que tu fais”. Et elle m’a répondu, “mais sommes-nous autre chose que ce que nous faisons ?”.
– Mouais… je ne sais pas si je serais d’accord. Faire, ça veut dire tout et n’importe quoi, alors que être, ça je comprends, ça veut dire exister. Je me rappelle de ma prof de français, en troisième, Madame Langlet, qui entourait en rouge le mot “faire” chaque fois qu’on l’utilisait dans une rédaction et qui écrivait dans la marge, “faites mieux !”.
– Pour être et exister, je ne trouve pas que cela soit si simple à appréhender, mais pour faire, tu as raison, c’est un mot-joker qui peut en remplacer beaucoup d’autres. Cela dit, nous faisons des choses tellement différentes, Nadja et moi. Entre organiser un réseau d’alliances françaises et commenter un paragraphe de Joyce, il y a peu de rapport. Disons que nous aimons voir, comprendre et discuter ce que l’autre fait. C’est comme une curiosité amoureuse. Peut-être que ça revient tout simplement à s’admirer. J’adore qu’elle me parle de ses recherches et je crois – ça paraît un peu prétentieux de dire ça ainsi –, mais oui, je crois qu’elle aime quand je lui explique mes missions.
– C’est ça aussi, vous avez les mêmes références. Je ne sais pas si vous habitez la même planète, mais vous parlez la même langue. Mon problème à moi, c’est que je ne fais pas grand-chose et que j’ai peu de références. Et si on me demande ce que je suis, la réponse va ressembler à la lecture de ma carte d’identité.
– Tu sais, l’identité, ce n’est pas un état, ça se construit, ça évolue, ça suppose une énergie, un beau yes, mais c’est très lié aussi aux circonstances. Et quand je te regarde, je vois un magnifique jeune homme qui chemine, se forme et se transforme. C’est ça un voyage, une énergie et des rencontres.
– D’accord, merci, mais tu n’es peut-être pas l’observateur le plus impartial.
– Quand je te regarde, je vois ce que l’on a réussi à faire, Nadja et moi, et c’est une source de joie permanente. Ça peut sembler un peu gnangnan, mais en réalité, c’est très objectif et très impartial. Je suis persuadé que, si on nous branchait des électrodes pendant qu’on pense à toi ou qu’on te regarde, on vérifierait expérimentalement cette joie que l’on ressent.
– Mouais, call me bip bip… vous avez quand même été un peu radins dans ce que vous m’avez légué, j’aurais bien aimé avoir un peu de vos qualités…
Ils s’installèrent. Le téléphone vibrait.
– C’est ta mère justement, je crois qu’elle aurait aimé être avec nous. Elle a envoyé un audio, écoute. « Je pense que je vais vous accompagner un peu encore. Demain, je serai avec James, ce soir, j’ai invité Umberto Saba et son Ulisse à lui. “Nella mia giovinezza ho navigato / Lungo le coste dalmate. Dans ma jeunesse j’ai navigué le long des côtes dalmates. […] Oggi il mio regno / E quella terra di nessuno. Aujourd’hui mon royaume est cette terre de personne. Il porto /Accende ad altri i suoi lumi; me al largo /Sospinge ancora il non domato spirito, /E della vita il doloroso amore. Le port allume pour d’autres ses lumières ; moi, vers le large, me pousse encore l’esprit indompté, Et de la vie le douloureux amour.” À plus tard, mes lumières à moi. »
– Trois Ulysse pour le prix d’un, je ne vais jamais m’en sortir. Garde ton téléphone allumé, quelque chose me dit, qu’il va vibrer souvent ce soir.
– Je découvre, moi aussi Umberto Saba et ce troisième Ulysse. Tiens tu vois, tu parlais de ce qui nous lie, ta mère et moi, eh bien, il y a aussi nos différences et même nos oppositions. “De la vie le douloureux amour”, ça c’est elle, moi ce serait plutôt “de la vie le joyeux amour”. Ça nous sépare et nous rapproche. Ce sont nos histoires, bien sûr, qui expliquent cela. Le grand amour, malheureux, douloureux, tragique, inconsolé de Nadja, c’est la Russie. Elle en parle très peu, même avec moi, c’est difficile. Elle est dans la situation d’une enfant dont la mère, qu’elle ne peut cesser d’aimer, est devenue un monstre odieux. Tu sais, avant l’invasion de l’Ukraine, des semaines avant, elle me répétait, Poutine va l’envahir, préviens tout le monde, faites quelque chose. Et moi je lui répondais, ne t’inquiète pas, jamais il n’osera, tous les services secrets sont unanimes, il bombe le torse et cherche à nous impressionner, jamais il n’ira plus loin.
– Raté ! Je ne sais pas ce qui est le plus terrible, l’invasion ou votre aveuglement.
– Tu as raison, je me demande aussi. En tout cas, on s’est bien trouvés, moi et mon optimisme naïf et elle et son sens tragique de l’histoire. Et pour revenir à ta question sur l’amour, je vais te dire l’idée que je m’en fais, ça n’est pas très tendance à une époque où l’on ne jure que par l’autonomie des individus, mais je crois qu’il y a une part de vulnérabilité et de dépendance assumées dans l’amour. Je le vis comme ça. Nadja est bien “ma moitié” comme on dit, et sans elle, ma vie, l’histoire, l’avenir seraient tronqués, fades et le monde serait bancal.
– Ah, je crois que le maître d’hôtel nous attend.
– Oui, tu as raison. Qu’est-ce qu’on prend ?
– Écoute Dad, on fait comme tu veux, moi, j’ai l’estomac qui déconne un peu et ces menus gastronomiques me font peur, je me contenterais bien du menu classique avec leur harrysotto, en plus on me l’a recommandé. Ça t’ennuie si je prends un coca avec ?
Ils passaient commande. Le téléphone vibra.
– Nouvel audio de Nadja. « Mes deux soleils, attention aux Triestines, dont Saba louait la bellezza, “una bellezza fatta di mare e di monti rocciosi, il primo si rifletteva quasi sempre nel colore degli occhi, i secondi si ritrovavano nella struttura del corpo… une beauté faite de mer et de montagnes rocheuses, la première se reflétait presque toujours dans la couleur des yeux, les secondes se retrouvaient dans leur stature.” Saba évoque ensuite leur romanticismo : elles vivent, s’expriment et aiment avec passion, mais ce romantisme est comme corrigé par une certaine asprezza, une âpreté : toutes les Triestines ont un côté maschiacco, garçon manqué. Belles, passionnées et rugueuses. De vraies sirènes ! »
– Ah ah, on est prévenus. Demain, soit on se promène les yeux fermés et les oreilles bouchées, soit on ne regarde que les marins et les assureurs ! Ah, encore un texto… « Un service aussi, demain, passez à la Libreria antiquaria Umberto Saba qu’il avait fondée au début du siècle, elle vient de rouvrir. C’est aussi un petit musée. Si vous trouvez son roman Ernesto, prenez-le pour moi, mes chéris. » Tu notes ça, Nov.
– D’accord. J’ai trouvé l’adresse, ce n’est pas loin. Via San Nicoló, juste à côté de Zara. Pas sûr que ce soit la famille !
– Je suis un peu rassuré de voir que tu as toujours ton sens de l’humour. J’avais l’impression que quelque chose ne tournait pas rond.
– Non, ça va, c’est juste que je ne sais plus trop où j’en suis.
– Ce n’est pas étonnant que tu sois perturbé avec tous ces changements.
– Oui, c’est sûr, mais c’est surtout cette fille que j’ai rencontrée à Milan. Je ne sais pas… j’y pense tout le temps. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive.
– Ah ? Vous allez vous revoir ?
– Je ne sais pas. Je ne crois pas. Enfin, peut-être. Pas tout de suite. Mais là, j’essaye de la joindre depuis mon départ et elle ne répond pas.
– Peut-être qu’elle est occupée. Tu as dormi chez elle ?
– Oui. Peut-être que son téléphone est déchargé. Enfin, quand même, c’est bizarre. On a passé presque quarante-huit heures ensemble, non-stop, à parler, lire, regarder des tableaux… et puis tout d’un coup, rien, plus rien du tout. J’ai envoyé vingt textos, mais là j’arrête, ça commence à ressembler à du harcèlement.
– Attends un peu, il y a peut-être une explication très simple. Je ne veux pas être trop indiscret, mais tu la connaissais déjà ?
– Non, c’est une histoire improbable. On s’est rencontrés dans le train, on a tout de suite sympathisé, elle parlait très librement et c’était incroyablement fluide. Elle m’a proposé de me loger à Milan parce qu’elle était chez sa tante qui a un grand appartement.
– Mais vous avez eu une relation intime ?
– Ben, là aussi c’est bizarre, parce qu’elle est lesbienne. On n’a pas couché ensemble, mais un peu quand même. Et puis surtout, on ne s’est pas quittés une seconde. C’est une prof d’histoire de l’art, elle m’a montré des tableaux, mais pas comme dans un livre ou un musée, à chaque fois, elle racontait une histoire qui me parlait. Vraiment, j’ai adoré.
– Hum ! Tu crois que tu es amoureux ?
– Non, je ne crois pas, enfin, peut-être, je ne sais pas. Sûrement un peu quand même. En tout cas, je pense à elle sans arrêt. En fait je crois que ça aura été une belle rencontre, comme deux droites qui se croisent, ce n’était pas prévisible et ça n’aura pas de suite. Pas de suite, mais des conséquences. La droite continue sa route, mais ne sera plus jamais la même, elle n’est plus très droite. Bon, je ne sais pas si ma métaphore mathématique est très pertinente.
– Il faut du temps pour comprendre, du temps et du calme et c’est précisément ce qu’il manque dans ces moments-là. Enfin disons plus exactement que l’état amoureux perturbe le passage du temps et bouscule tout. Il faudrait pouvoir attendre patiemment que l’ordre des choses revienne, ce qui est totalement impossible.
– C’est ça. Exactement. Le temps qui fait n’importe quoi, dans le ventre, un orchestre de percussions brésilien et la tête qui se prend pour une centrifugeuse.
– Quelle description ! Ça sent le vécu !
– Oui, mais voilà, elle ne rappelle pas. Et si je réfléchis posément, je vois bien qu’il y avait quelque chose qui clochait entre nous. La différence. La distance. D’abord son âge, elle était déjà un peu vieille, trente-deux, trente-trois ans, je crois, elle avait déjà un métier, mais surtout ses amis.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Ses amis, c’était soit des artistes connus, soit des grands Chefs, des conservateurs de musée, des écrivains… Tu comprends. Mes potes à moi, ils en sont encore à jouer à FIFA sur leur Playstation et boivent du coca avec leur kebab.
Ils rirent. Le téléphone vibrait.
Je me demande comment des peuples privés d’accès à la mer ont pu inventer des chants, des danses, des colères et des histoires fantastiques.
L’humour noir est lumineux et sauve l’esprit de ses obscures clarifications.
Un texte par jour, c’est épuisant, et cette guerre contre le silence est une guerre d’attrition. Il va nous falloir dynamiser nos chaînes de production, peut-être délocaliser ou nous fournir sur des plateformes extrême-orientales. « Perdre une guerre, c’est en gagner une autre et vice versa » (aphorisme 4376 d’un lot de 10000, acheté sur la plateforme TXT+ pour un prix que je ne dévoilerai pas).
Nous pourrions aussi nous taire.
Parler, c’est une histoire entre ton cerveau et ta bouche, éventuellement ta gorge. Il te faut courir ou chanter pour découvrir que tu as aussi des poumons.
Le sens est notre pays.
– Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ? – Bonjour, ça va ?
– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne t’attendais pas à recevoir un petit message personnalisé de chacun de nous, dit un grain de sable à un morceau de tong perdu sur la plage ?
– Pprrpffrrppffff…
– Allo ? Allo ! Allo…
– Oooovf… Fff… Oo… Rrpr…
– Allo, allo, parlez plus fort, je n’entends rien. Alomè, c’est toi ?
– Aaaalovf… Tram kran kran kran…
– Alomè ? Je ne comprends rien. Tu es dans le tram ?
– Looooovf… Aaaalo moov moo… Krandlkrankran… Kraaaaa
– Raccroche. Je vais te rappeler…
– …
– Zut, ça a coupé. Quelqu’un essaye de m’appeler. J’ai l’impression que c’est Alo…
Le téléphone vibra. Un SMS s’affichait.
« Téléphone passe pas. Alors j’envoie SMS pour te dire que je vais envoyer mail. Dis-moi si tu le reçois. C’est Moby. (Ma fille dit toujours “Papa, pas besoin de signer un SMS”, mais quand même, je le fais.) »
« Bonjour Nov, je t’envoie un mail, le mail, c’est plus facile pour moi. Excuse-moi d’être un peu long. Je serai à Istanbul dans une semaine, mais ne te presse pas, je peux t’attendre. J’ai eu Olga, elle s’est lancée dans mille projets et mille combats. Je m’inquiète un peu de cette phase d’hyperactivité, j’ai peur qu’elle replonge après ça. Tu me donneras ton avis… Elle t’attend avec impatience. Tu rencontreras son frère Emil qui est médecin, il t’expliquera deux ou trois petites choses la concernant. Préviens-le de ton arrivée, il s’occupera de toi. Je te donne son numéro : +381 21 974-479. Je ne veux pas te perturber, mais sois prudent avec Olga, tu sais qu’elle est fragile et peut réagir de façon impulsive et agressive. Je te préviens juste par prudence, tout peut très bien se passer, enfin tu la connais un peu. Sam m’a envoyé un mot aussi, mais tu es déjà au courant. Il ne sera pas à Séoul avant un bon moment. On va peut-être modifier encore notre parcours. Pas de Russie. Pas de Corée. J’ai une autre idée. Un plan C, plus exactement un plan P (devinette !). On en reparlera. Désolé, je n’ai pas beaucoup de temps, appelle-moi quand tu seras en Serbie. Je t’embrasse Nov, j’ai hâte de te retrouver. Amitiés à ton amie professeur et à Nubecito. »
Sacré Moby ! C’est sûr que moi aussi j’ai hâte de le retrouver. Je trouve bizarre qu’il s’inquiète d’Olga, lui qui est toujours tellement calme. C’est vrai aussi qu’à force de vouloir porter tous les malheurs du monde, ça doit finir par peser. Elle est tellement son contraire, lui qui est toujours aimable et d’humeur égale, toujours courtois, toujours arrangeant. Allez, je passe d’un Moby à l’autre. Je vais reprendre ma dose quotidienne de Melville, un petit peu tous les jours.
Moby-Dick, chapitre 15, Soupes de poissons.
« Il était bien tard dans la soirée quand le petit Varech mouilla confortablement l’ancre et que Queequeg et moi débarquâmes. Aussi nous ne pouvions vaquer à aucune affaire le soir même, du moins à aucune autre que de trouver à souper et à dormir. »
… comme moi – ou presque. Je débarque de nuit à Trieste. Dad et moi n’avons aucune autre affaire que de trouver à souper et à dormir. C’était Tâte-pots et Auberge du souffleur pour Queequeg et Ismaël ; ça sera Harry’s piccolo et Savoia palace pour nous. Nous vaquerons à nos affaires demain.
Le train entra en gare. Nov textait.
« Coucou Dad. Tout va bien. On arrive à la gare de Trieste, j’ai encore un petit quart d’heure de marche. On se retrouve à l’hôtel un peu avant huit heures. »
*****
– Allo Mam !
– Eh ! Mon bébé trotamundos ! Oh ! Mes deux amours préférés, en même temps et sur le même écran. Ah ! Quelle joie de vous voir ! Vous semblez être tout près. Comme l’image est nette, vous êtes lumineux. Ce doit être l’éclairage de la ville…
– … ou bien le maquillage avant de passer à l’écran pour effacer les traces de fatigue…
– … ou les stigmates de l’âge.
– N’effacez rien, j’aime les traces et les signes. Où êtes-vous ?
– Je viens d’arriver à Trieste et on fait une petite passeggiata avec Dad, avant d’aller dîner.
– En effet, il faudra que l’on prenne des forces parce que, si je t’ai bien comprise, ma chérie, demain ce sera notre Bloom’s day à nous.
– Ah ah, oui demain je vous lirai un peu de Joyce, mais soyez tranquilles, ce ne sera pas un ultra-marathon non plus. Inutile de trop vous charger en glucide ce soir. Oui, Trieste, évidemment, la ville de Joyce.
– Et de Svevo, Mam. Et d’abord de Svevo.
– Oui tu as raison. Je suis ravie de voir que tu découvres la littérature italienne. Qu’est-ce que tu as lu, raconte-moi tout ?
– Tu sais, je n’ai passé que deux jours à Milan. En même temps, je n’ai jamais autant lu en si peu de temps. Météo oblige ! Donc, j’ai lu Soie de Baricco et Senilità de Svevo. Tu connais Alessandro Baricco ? qu’est-ce que tu en penses ?
– Oui bien sûr, c’est un excellent écrivain.
– Et ?
– Et Svevo, je connais bien la Coscienza di Zeno, mais parle-moi de Senilità.
– D’accord. Et Svevo, selon toi, c’est un excellent écrivain aussi ?
– Non, Svevo est un auteur.
– Et ?
– Svevo est un grand auteur.
– … OK… Dad, tu peux traduire s’il te plaît, je ne parle pas couramment le “nadjien”.
– En effet c’est une langue rare, très belle mais rare et parfois elliptique. Disons qu’ils sont très bons tous les deux, chacun dans sa catégorie. Et tu fais très bien de les lire tous les deux.
– Ton père n’est pas diplomate à temps partiel ! Mais, comme d’habitude, il a raison. Nov, sais-tu que Svevo a été l’élève de Joyce alors qu’il était de vingt ans son ainé. Il avait besoin d’améliorer son anglais pour des raisons professionnelles, puisque tu n’ignores pas qu’il avait un métier, et ils sont devenus amis. Mais parle-moi de Senilità, qu’est-ce qui t’a plu ?
– Est-ce que je dois te raconter l’histoire ou tu la connais déjà ? Tu as lu le livre ?
– J’ai vu le film. Avec Claudia Cardinale.
– Ah ah ! Chérie, voilà que tu voles les répliques de Nov.
– Pardon, mais c’est pourtant vrai. C’est un très beau film de Mauro Bolognini. C’est une interprétation sensible qui doit dater des années soixante. Je m’interroge tout de même sur le casting. Les acteurs ne sont pas italiens, sauf Claudia Cardinale. D’ailleurs, elle crève l’écran et illumine le film au point d’effacer un peu le personnage d’Emilio. C’est en ce sens qu’il y a interprétation – et ce n’est pas une critique. Dans le film tout le monde se fait éblouir et brûler par Claudia, l’ange diabolique, c’est un soleil fatal. Dans le livre, si je me souviens bien, Emilio est plutôt un trou noir qui attire ou veut attirer ceux qui le fréquentent dans ses sombres et maladives obsessions.
– Ça donne envie de voir le film.
– Et puis, il y a un deuxième personnage principal, qui est à la fois sombre et froid comme Emilio et lumineux et ardent comme Claudia, c’est Trieste, magnifiquement reconstituée et filmée.
– Et dis-moi Mam, Emilio, le sénile de trente-cinq ans en question, est-ce que tu le trouves sympathique, parce moi, franchement, je le trouve insupportable ? Il est jaloux et égoïste. Et il calcule tout, sans arrêt. Angiolina, au début, il la trouve naïve et veut l’éduquer. Il finit par la traiter de putain et lui jeter des cailloux. Et sa sœur, Amalia, il la prend pour sa boniche ; quand elle est malade et que le médecin lui demande d’aller chercher un verre d’eau, il ne sait même pas où sont rangés les verres. Pour moi, c’est un gros nul, et en plus de ça – et c’est le pire – il le reconnaît.
– En effet, mais du point de vue littéraire, c’est un type psychologique nouveau que Svevo décrit là, avec une lucidité impitoyable. Svevo invente l’inetto. D’ailleurs, un Inetto était le titre initial de son premier roman qui est devenu una Vita. Son éditeur, le crétin, avait pensé que ce ne serait pas vendeur un tel titre.
– Et comment tu traduis ?
– L’inapte, l’impuissant, le pataud, l’inadapté… Remarque, même avec le nouveau titre, le livre n’a pas rencontré ses lecteurs non plus.
– À part Joyce, ce qui n’est pas si mal. Dis-moi, Chérie, dirais-tu que ses romans sont des autographies déguisées ?
– En partie, oui. À chaque fois, le personnage masculin a à peu près son âge. Souvent aussi, ses personnages sont des écrivains ratés, disons sans succès, comme il l’a été jusqu’à Zeno. Pour revenir aux inetti, ce n’est pas tellement qu’ils ne font pas, c’est qu’ils font plus lentement, à contretemps ou de façon décalée. Et la lenteur de l’écriture leur convient mieux. Le problème, il dépasse Svevo, c’est la réception. On a déjà du mal à écouter celui qui parle jusqu’à la fin de son idée, alors on ne laisse aucune chance à celui qui parle ou pense ou vit à la vitesse de l’écriture.
– Et si en plus, c’est déplacé…
– En effet. Allez, montrez-moi un peu où vous êtes ?
– Je ne sais pas si tu vas voir grand-chose, Mam, c’est noir de monde. On est sur le molo Audace.
– Ah mais bien sûr, je reconnais. C’est là qu’Emilio rencontre Claudia la première fois. Ça s’appelait encore molo San Carlo.
“Per me al mondo non v’ha un più caro e fido
luogo di questo. Dove mai più solo
mi sento e in buona compagnia che al molo San Carlo.
Pour moi de par le monde il n’est de lieu plus cher et plus fidèle que celui-ci. Où jamais plus seul je ne me sente et en bonne compagnie que le mole San Carlo.”
– C’est du Svevo ?
– Non. Umberto Saba, l’autre grand auteur triestin. Vous verrez sa statue dans une rue de la ville. Il a l’âge de Joyce et connaît Svevo, mais il n’aime pas son ironie froide ; lui, c’est un romantique, pas un psychologue.
– Encore un auteur que je ne connais pas. On n’en a jamais fini avec la littérature.
– Tu as raison. D’ailleurs j’arrête avec les références, parce que vous êtes à jeun, je ne voudrais pas être responsable d’une crise d’hypoglycémie. Allez, juste une dernière pour vous accompagner sur le môle, ce lieu où les langues et les histoires se mêlent… et s’emmêlent.
“Bronze by gold heard the hoofirons, steelyringing.
Imperthnthn thnthnthn.
Chips, picking chips off rocky thumbnail, chips.
Horrid! And gold flushed more.
A husky fifenote blew.
Blew. Blue bloom is on the.
– What ! Mam ! Je ne comprends pas un mot. On peut l’avoir en français ?
– Chérie, tu n’as pas commencé par le plus accessible. Rassure-toi Nov, c’est un passage singulier qui en a perdu plus d’un.
– Ou séduit. Ou les deux. Mais doit-on s’attendre à autre chose avec des sirènes ?
– Help! Quelqu’un peut m’expliquer !
Qu’est-ce que ça dit de nous la répétition obsessionnelle de certaines formules ?
– Bonjour, j’ai vu de la lumière, alors comme il fait froid dehors, je me suis dit que…
– Mais comme tu fais bien, entre, petit papillon, dit chaleureusement la Philips 100 watts du plafonnier.
Un jour, on arrête de fumer ou on arrête de faire des pompes ou on arrête de se laver ou on arrête d’aimer ou on arrête d’acheter le journal ou on arrête de pleurer, pour différentes raisons ou parfois sans raison.
Sans doute aussi, un jour, on arrête d’écrire. Pour différentes raisons ou peut-être sans raison.
Heureusement que je ne suis pas Dieu (inutile de préciser que ça n’a jamais été une option, là-haut), parce que j’aurais été un redoutable justicier et mes voies auraient été très pénétrables.
– Allez, vas-y, envoie un signe puisqu’il paraît que tu as une âme… J’attends… Rien, évidemment, je m’en doutais.
Le guéridon ne broncha pas, mais n’en pensait pas moins. Que ces humains ont la vue courte ! Et toi, tu mériterais que je me fasse ton petit orteil, cette nuit, quand tu te lèveras pour aller faire pipi.
C’est effrayant, je vous ressemble de plus en plus.
[Cinquième partie du Voyage de Nubecito. Perdu sur la côte mexicaine, le jeune cumulus hawaïen a été pris en charge par Brad qui doit le ramener chez lui. Après avoir traversé le Mexique avec Ludmilla, puis l’Atlantique sur le Françoise-Sagan, Brad, devenu Nov, a remonté la Seine à vélo jusqu’à Paris. Après une étape à Milan chez Alomè, il va passer par Trieste et Ljubljana avec son père pour rejoindre ensuite Olga en Serbie.]
Le train démarrait. Nov lut.
Il avait posé sur la tablette son carnet, son téléphone et une bouteille d’eau et il reprit la lecture de son Moby-Dick interrompue à Milan. Quelques pages par jour, il en viendrait bien à bout en moins d’un an. Donc, Moby-Dick, chapitre 14, Nantucket. « Seul le Nantuckais réside sur la mer. C’est là son foyer. […] Pendant des années il ne sait plus rien de la terre, et lorsqu’il y revient enfin, elle a pour lui un parfum d’autre monde, plus étrange que celui de la lune n’en aurait pour un terrien. »
Nov pensait. Le train continua.
Je risque moi aussi, d’être sacrément surpris à mon retour au Mexique. Il tapa “Nantucket” sur son téléphone. « Île américaine au sud-est de Boston. Port d’attache du Pequod, le baleinier sur lequel Ismaël embarque dans Moby-Dick de Melville ». Est-ce que j’ai un port d’attache, moi ? Je vais faire le tour du monde et revenir à Puerto Valla, j’aurai bien fait un tour, une boucle, mais est-ce que ce sera un retour à mon port d’attache ? Est-ce qu’on peut retourner ? On peut avancer lentement, on peut faire une pause, on peut faire marche arrière, on peut se retourner, bien sûr, mais j’ai l’impression qu’on ne retourne jamais. C’est peut-être parce que la Terre est ronde qu’on a l’impression de revenir, mais c’est une illusion. Il prit son carnet et écrivit : « Quelqu’un a dit, on ne part jamais, moi je pense qu’on ne revient jamais. »
Des passagers montèrent. Nov textait.
« Salut Dad, je suis dans le train, j’arrive à 19h27 à Trieste. Je te rejoins comme convenu à l’hôtel. C’est bon ? ». Il remarqua que son père n’était pas connecté, il devait être occupé.
Il continua. « Coucou Mam, super séjour à Milan, découvert Caravaggio et Italo Svevo, mais rien vu de la ville à cause de la tempête, à part la statue du Saint écorché, oublié le nom du saint et du sculpteur. On se fait une visio demain. Ce soir suis avec Dad, on appellera. Kissou. » Pas de réponse non plus. Il était onze heures à Mexico, elle devait être en cours.
Il texta à Alomè : « Suis dans le train. Ouf ! Milan est assis sur un volcan qui se réveille parfois. Personne ne le sait mais moi j’ai bien senti les secousses et la chaleur. Ou alors, je t’ai rêvée. Appelle si tu existes pour de vrai ! ». Il repensa à son départ précipité. Une bonne partie de la nuit à écouter Alomè lire, un sommeil léger et intermittent, puis l’effondrement au petit matin jusqu’au réveil brutal à 13 heures. Un café trop noir, une douche trop rapide et ses affaires jetées en vrac dans son sac, le taxi qui traînait, les embouteillages pour rejoindre la gare et le tout sous un soleil de plomb. Après le déluge, on annonce un retour de la canicule. Il prit son carnet et nota : « Dedans comme dehors, le désordre et l’intensité gagnent ». Pas de réponse. Il texta encore : « J’ai oublié de te remercier. C’est aussi que je trouvais le mot un peu court (cinq lettres) à côté de ce que tu m’as offert (deux livres). Appelle, si tu veux. J’ai aimé ce petit tour dans ton monde. Ou écris. »
Combien de temps était-il resté à Milan ? Le Mexique lui semblait tellement loin. Était-il déjà en train d’oublier ? Il eut soudain envie d’aller s’allonger à l’ombre sous la barque de Diego, très envie aussi de parler à Ludmilla. Il lui texta : « Buona sera Vera, hola Ludmilla, je ne t’ai pas oubliée. Je pense à vous. Fort. Appelle ».
Les paysages défilèrent. Le téléphone se taisait.
« Hello, le monde, je suis là ! Y’a encore quelqu’un ou je suis le dernier survivant. » Il regarda son livre sans enthousiasme. Il relut du bout des lèvres les quelques lignes griffonnées sur son carnet. Bof ! De toute façon, il y a déjà eu un Proust, deux, ça ferait trop. Oui, le soleil mexicain, la barque de Diego, l’énergie de Vera, il y pensait.
*****
– Allo, chéri, tu voulais quelque chose ?
– Salut Dad, je voulais te prévenir que j’arrive tout à l’heure.
– … mais… il y a eu un changement par rapport à hier ?
– Hier ?
– Oui, hier, on s’est téléphoné et on s’est mis d’accord pour le rendez-vous.
– Hier ?
– Oui. Je t’ai envoyé l’adresse du Savoia comme convenu. Il y a un problème ?
– Tu veux dire que tu m’as téléphoné hier ?
– Chéri, tu m’inquiètes. Quelque chose ne va pas ?
– Non, non, rassure-toi. J’ai seulement l’impression d’avoir passé des jours et des jours à Milan. En fait, c’est comme si le temps s’étirait, comme si chaque seconde devenait un moment, enfin…, quelque chose comme ça.
– Écoute, tu m’expliqueras, je ne suis pas sûr de bien comprendre. Tu es sûr que tout va bien, n’est-ce pas ?
– Oui, sûr et certain. Ça s’étire et en même temps, ça accélère, c’est vraiment bizarre… Je serai à l’hôtel avant huit heures.
– Parfait, tu auras le temps de prendre une douche, j’ai réservé une table dans un bon restaurant, mais tu préféreras peut-être te reposer, tu me diras. Excuse-moi, j’ai une visio avec le ministère, tu sais que je suis « en mission », en quelque sorte. Je voudrais tout liquider pour être tranquille demain. Allez, à tout de suite.
*****
Nov essaya à nouveau d’appeler Alomè, mais avant même d’avoir fini de composer le numéro, son téléphone sonna.
– Allo Nov, désolée, j’ai pensé cent fois t’appeler et chaque fois j’avais quelque chose d’important à faire. Je suis tellement désolée. Bien sûr que nous aussi, on pense à toi. Il s’est passé pas mal de choses depuis deux jours, il y a des bonnes nouvelles et d’autres moins bonnes.
– La bonne nouvelle, c’est que tu appelles. On essaie de mettre la vidéo, j’aimerais bien te voir.
– OK. Si c’est trop lent, je la déconnecterai. Où en es-tu ? Je n’ai même pas eu le temps de te suivre, en plus l’appli de ton ami plante souvent. Tu es toujours à Paris ?
– Non, non, je viens de quitter Milan et je rejoins Dad à Trieste. Tout va bien, je te raconterai, mais parle d’abord. Commence par la mauvaise nouvelle.
– D’accord, c’est au sujet de Pap’. Ses copains m’avaient déjà alertée sur ses maladresses et ses chutes. À la maison et en mer, je n’avais rien remarqué, il semblait normal, mais c’est parce qu’il connaît chaque centimètre carré. Sa maison, la mer, c’est son monde. Son copain policier, tu sais Juan Luis, il m’a conseillé de l’emmener voir l’oculista, alors on y est allés avant-hier. Pap’ a une iritis, je ne sais pas si tu connais, c’est une inflammation de l’iris. Il va progressivement perdre la vue, il y a des traitements, mais c’est assez lourd et Pap’ a dit non. Mais le pire, c’est la cause. On va devoir faire des analyses, l’oculista pense à une infection bactérienne, il pense à la syphilis.
– Pardon ?
– Oui. Une forme latente que Pap’ aurait depuis longtemps. Il m’a interrogée sur sa vie sexuelle, tu sais que je parle librement de tout ça, mais là, c’était quand même gênant. J’ai répondu que je ne savais pas, mais je lui ai dit pour ma mère. Son conseil, c’est de le laisser tranquille avec son iritis puisque ça ne le fait pas souffrir. Ça peut évoluer très lentement et compte tenu de son mode de vie, il s’adaptera. Il lui a seulement prescrit des gouttes. Pour la syphilis, si les analyses confirment son hypothèse, il faudra agir et il y aura un traitement à suivre absolument. Il faudra aller voir un médecin avec les analyses.
– Qué mierda! Et Pap’, comment il prend ça ?
– Devine ! Ce n’est pas parce que c’est mon père, mais vraiment il est unique. Il a dit, « viens, je t’invite à manger une glace, ça fait bien vingt ans que je n’en ai pas mangé. Je ne sais pas s’ils font toujours le parfum chocolat ? »
– Ah ah, génial ! Oui c’est lui, Diego, je le reconnais. Qu’est-ce que vous me manquez ? Cette glace, elle était unique, j’aurais aimé la manger avec vous.
– Oui et il était comme un enfant en la mangeant, il en a mis partout parce qu’il riait à chaque léchage. Il a une réserve inépuisable de joie en lui. Mais derrière tout ça, je sais bien aussi qu’il y a sa façon d’envisager la mort et ça, ça me fait mal. Je n’ai pas sa sagesse. La mort, c’est une belle invitation à ne pas refuser. Ça, je ne peux pas… On en parlera quand tu rentreras.
– D’accord.
– Autrement, ce soir, je pars à Mexico. Jack m’a demandé de m’occuper de l’agence pendant une semaine.
– Et Karolyn ?
– Écoute, il n’est pas rentré dans les détails, mais ils se sont rapprochés tous les deux, on va dire, ils partent ensemble une semaine. Ils vont faire un trek du côté de Chihuahua, « sur les traces de Pancho Villa ». Jack n’en peut plus des tours, je cite, “insolites et cools” pour “bourgeois incultes”. Il rêve d’aller épuiser des Yankees capitalistes sur les traces des révolutionnaires mexicains, sans oublier de leur faire payer cher, au premier sens du terme.
– Je suis sûr que ça marchera. Tu loges à la maison ?
– Oui, en plus on a programmé une sortie avec Nadja. Ils viennent d’ouvrir un nouveau musée Frida Kahlo, la Casa Kahlo, c’est à côté de la Casa Azul. En fait, c’est dans sa maison familiale, la Casa Roja. C’est là qu’elle a passé son enfance, mais c’était aussi une sorte de refuge où elle venait se reposer et se réparer dans les moments de crise avec Diego. On va aller voir, ça peut être intéressant et montrer un peu de la personne derrière le personnage. Voilà, tu sais tout de ma vie qui ne change pas beaucoup. Je sais aussi que vous avez prévu une visite virtuelle de Trieste, « sur les traces de Joyce ». Ta mère est ravie de cette idée ; le dernier cours, elle a fait une digression d’au moins une heure sur Ulysses, dans le texte bien sûr, et sans une note. C’est à croire qu’elle connaît le livre par cœur. J’essaierai d’être là, au moins l’après-midi. Excuse-moi, je te laisse, le cours reprend.
– À demain alors, je t’embrasse.
*****
– Allo ? Ah mon fils d’amour, quel soulagement de t’entendre ! Tu vas bien ?
– Mam ? Bien sûr que je vais bien. Qu’est-ce que c’est que cette voix inquiète. Ne me dis pas que Dad t’a parlé de moi ?
– Mais bien sûr que non !
– Mam…
– Bon, c’est vrai, il m’a dit que tu semblais être pris par une espèce d’absence. Je lui ai dit que je ne comprenais pas ce qu’il disait, il m’a répondu, moi non plus. Alors je voulais en savoir plus.
– D’accord. Alors note et écris en capitale, Nov va très bien.
– Parfait. On n’en parle plus. Raconte-moi plutôt ton séjour à Milan, tu as apprécié, n’est-ce pas ? Qu’as-tu vu d’intéressant ?
– Comme je t’ai dit, il a fait un temps pourri, je ne suis sorti qu’une fois, pour aller manger un cannoncini et voir la statue d’un écorché dans la cathédrale.
– Ah oui, le fameux cannoncino de Serge Milano. Je ne le connais que de nom, ça doit être délicieux. Et la statue, j’imagine que c’était le Saint Barthélémy de Marco d’Agrate.
– C’est ça ! Tu connais ?
– Oui, j’ai visité plusieurs fois le Duomo, une fois j’étais avec Livia et sa fille qui a fait des études de kinésithérapie. Elle nous a fait beaucoup rire en nous montrant les incohérences anatomiques de la sculpture, elle nous a expliqué très sérieusement que cette statue ne pourrait pas courir parce que le quadriceps fémoral n’était pas solidaire du bon tendon et que je ne sais plus quel muscle fléchisseur était mal positionné. Dis-moi, ça fait longtemps que je n’ai rien lu de toi.
– Ah oui, mais je ne peux pas tout faire, là, j’ai suivi un cours d’histoire de l’art et de littérature en accéléré, alors je n’ai pas eu le temps d’écrire. Je viens juste de reprendre la lecture de Moby-Dick, j’y vais lentement, je t’enverrai mes impressions au fur et à mesure. On se voit demain alors.
– Oui, je suis ravie de vous accompagner à Trieste, je vous lirai quelques passages d’Ulysses.
– Comment, tu ne le connais pas par cœur ?
*****
Nov raccrochait. Le téléphone sonna.
– Tiens, un numéro inconnu ?
Un mot.
(En fait, deux.)
[Merde, ça fait trois]
{Putain, y’en a quatre !}
|Non cinq et bientôt beaucoup plus|
\Six, trente-sept, cent-quarante-trou, croix-mille-sept-cent-vite, deux-vent-bleu-mâle-rein-cent-pâtre\
Tranquillement, il sortit. Après quelques pas, sans précipitation, il commença à se déshabiller tout en marchant, il enleva sa chemise, son pantalon, ses sous-vêtements, les laissant par terre, puis, après s’être habilement entaillé, il ôta sa peau, sur le visage, sur le torse, sur les bras, il dut s’asseoir un instant pour ôter la peau de ses pieds, il reprit ensuite sa marche, extirpa ses organes un à un, les jetant sur le bord de la route, le cœur, la rate, les reins – tiens, c’est petit un rein, pensa-t-il, je voyais ça plus grand –, puis il commença à se désosser, le fémur, le cubitus, le coccyx, il se souvenait de ses cours d’anatomie, il allait s’attaquer à la cage thoracique, mais au moment de saisir son sternum, il tomba sur la clé du portail qu’il portait au bout d’une cordelette autour du cou.
– Bon sang, dit-il, est-ce que j’ai pensé à fermer ?
Son arrivée à la maison a marqué pour nous le summum de l’inventivité moderne. Je me demande ce qu’elle est devenue, la table roulante qui économisait notre temps et nos déplacements avant et après les repas. Je n’en vois plus. On ne les aurait pas toutes reconfigurées en déambulateurs quand même !
J’aime bien les répétitions, je l’ai déjà dit, je sais. J’aime bien au point de les travailler. Parfois je force un peu et c’est trop, mais justement, le côté répétitif de la répétition, c’est ce que j’aime. Pour être honnête, je devrais dire que j’aime bien quand je me répète, oui parce que je n’aime pas quand vous vous répétez. (Je suis décidément odieux. Odieux et suffisant.)
Mais le pire, c’est quand, par accident, je vous répète. J’ai l’impression de m’oublier, comme un vieux trahi par son sphincter. (Odieux et abject.) Enfin, je dis vous, mais ce n’est pas vous, personnellement, à qui je pense. (Odieux, suffisant et abject mais dégonflé.)
Et l’éléphant, est-ce qu’il retombe aussi sur ses pattes quand il chute du cinquième ?
– Assenzia est la plus jeune de mes tantes. Oui parce que mes grands-parents ont eu sept filles et le tout sur plus de vingt ans ; ma mère est l’avant-dernière, et, donc, moi je suis la plus jeune de tous les cousins, non.
– C’est drôle, en espagnol, ausencia, ça veut dire absence !
– Ah oui, et en italien, c’est encore mieux, absence se dit… assenza ! D’ailleurs, son vrai prénom, justement, c’est Assenza, mais nous les cousins, on l’appelle Assenzia. Le plus incroyable, c’est que son prénom n’a rien à voir avec l’absence, il vient du village d’Assenza sur le lac de Garde d’où mon grand-père était originaire. Autre coïncidence, en plus de l’appartement de Milan, elle a une grande maison qui lui vient de feu son mari, sur l’autre rive du lac, juste en face d’Assenza, à Gardola, où elle vit le plus souvent.
– Que d’absence autour de toi, Alomè. En tout cas, on n’est pas dans l’absence de moyens !
– En fait si. Bon, je te raconte, mais je résume. Mes grands-parents étaient pauvres. Très pauvres. Sans doute pour compenser l’absence de cadeaux, ils ont donné à leurs filles, et sans compter, des principes d’éducation durs, très durs, absurdes souvent et parfois même violents, si tu vois ce que je veux dire. Sauf pour Assenza, la petite dernière, qui avait littéralement tous les droits. Ce qui la conduisit le jour de ses vingt ans à un bal. On est à la fin des années soixante-dix, non. Elle danse, elle rit, elle boit et se retrouve enceinte du beau Gabriele. Petit scandale, mais finalement rien de dramatique ni même d’original, elle aurait pu rentrer à la maison et élever son enfant, assistée de ses six sœurs. Sauf que le beau Gabriele était aussi le fils unique d’une famille de banquiers génoise, très riche et très catholique, les Boccabianca, chez qui on n’avorte pas et on assume. Donc, tout est allé très vite. Il a été proposé aux grands-parents, un mariage immédiat accompagné d’une petite somme d’argent (qui devait quand même faire beaucoup pour nous puisque Grand-père n’a pas hésité une seconde). En contrepartie, il y avait une condition sine qua non : qu’il n’y ait plus aucun contact entre les deux familles après le mariage, à part une visite de ma tante à sa famille, de temps en temps, mais sans son mari et sans son enfant. Ma tante n’ayant évidemment pas son mot à dire. Tu imagines un peu la violence de la chose, mais, bon, il restait six filles, j’imagine que ça suffisait à Grand-père. Alors, les spaghettis ?
– Délicieuses.
– Délicieux. Oui, aglio e olio, c’est simple et efficace.
– Et ta tante a survécu ?
– Tu vas voir. Donc, au mariage, mes grands-parents ont rencontré pour la première et dernière fois les Boccabianca. Au début, Assenzia venait une fois par mois, en voiture avec chauffeur, les bras chargés de chocolats et de cadeaux. Tu imagines le contraste. Mais rapidement – je ne sais pas si les beaux-parents avaient une bonne connaissance de l’âme humaine et qu’ils avaient prévu la chose – rapidement, Assenzia a espacé les visites parce qu’elle était littéralement harcelée ; elle a fini par ne plus venir du tout. Elle aurait pu disparaître définitivement, mais dix ans plus tard à peu près, le grand-père Boccabianca meurt, suivi de sa femme, deux mois plus tard, laissant Gabriele comme seul héritier. Ce n’est pas fini, triste série noire, Gabriele meurt à son tour dans un accident de voiture, quelques années plus tard. On est au début des années quatre-vingt-dix, je vais bientôt naître. Assenzia se retrouve alors à la tête d’une fortune colossale et elle n’a même pas trente-cinq ans.
– Et son enfant ?
– Ah, j’ai oublié de te dire. Ironie de l’histoire ou plutôt sarcasme morbide de l’histoire, une fois mariée et installée avec son mari, elle a accouché d’un enfant mort-né et il semble bien qu’elle soit devenue stérile. Évidemment, après le décès de son mari, elle a retrouvé les siens. En quinze ans, il y avait eu quelques mariages et quelques naissances. Retrouvailles émues, embrassades chaleureuses, cris et larmes, à l’italienne, non. C’est mon cousin Roberto qui m’a raconté, il se souvient très bien, il a pratiquement le même âge qu’Assenzia à cause du décalage de générations – c’est peut-être aussi la communauté des exclus. Pour Roberto, son histoire vaudrait le détour – homosexuel banni par sa famille, docteur en physique théorique et aujourd’hui, apiculteur décroissant ! –, mais il faut que je me tienne à celle d’Assenzia, sinon on va se perdre dans la saga familiale.
– J’espère qu’il y a un écrivain chez les cousins pour raconter tout ça.
– Ah ah, oui, j’ai une cousine Brigitta qui a écrit là-dessus, mais ça n’intéresse personne. Pourtant, c’est un vrai feuilleton. Je continue. Évidemment, c’était prévisible, la joie des retrouvailles a rapidement cédé la place à la jalousie, aux remontrances et aux menaces, surtout de la part des six beaux-frères. Individuellement, ils n’étaient pas méchants, mais ensemble, ils mutaient et devenaient une meute de mâles voraces et grossiers et je ne te parle pas de leur orientation politique. Alors, Assenzia s’est mise à entretenir six familles, disons à aider. Je ne sais pas de combien, mais ça devait être correct. En revanche, pour la génération suivante, la mienne, ça a été, no limit. Sauf pour Roberto, l’inetto de service, qui n’a jamais accepté une lire.
– Et au niveau des cousins, les relations sont bonnes ?
– Oui, excellente. Nous sommes dix-neuf cousins, plus Roberto. On est les deux seuls à ne pas être casés, je ne sais même plus combien j’ai de neveux et nièces. On a tous fait des études supérieures.
– Donc c’est très différent de la génération d’avant, la meute.
– Oui. Une autre planète. Les oncles se sont calmés entretemps, gavés par Canale 5, tu sais, la télévision privée de notre milliardaire pays, Berlusconi. Gavés et isolés, donc inoffensifs. Aujourd’hui, je n’ai même plus besoin d’imaginer des mensonges pour ne pas assister aux réunions familiales puisqu’il n’y en a plus. Les grands-parents sont morts, les oncles sont gros et les tantes se téléphonent. Peut-être que j’exagère, peut-être que je devrais faire des efforts, peut-être qu’il y a du bon en chacun d’entre eux, sûrement même, mais je me suis tellement éloignée, non.
– Peut-être aussi qu'ils se sont éloignés de toi.
– En effet. Je ne sais pas si c’est l’héritage fasciste ou l’éducation religieuse, mais ils n’ont jamais, je ne dis pas accepté, mais seulement compris mon homosexualité. Même certaines de mes tantes. C’est soit une maladie, soit une perversion, soit une punition divine. Tu sais que le mariage homosexuel n’est toujours pas légal chez nous. Et Meloni n’a pas l’intention de changer les choses, elle dit que l’union civile existe déjà et que ça suffit. En passant, je ne comprends pas ce qui vous séduit chez elle, vous les Français. On a un des régimes les plus réactionnaires de l’Union européenne, simplement, elle est plus jolie qu’Orban et sans doute plus rusée.
– C’est vrai. Je ne suis pas ça de très près, mais elle inquiète moins qu’au moment de son élection.
– Moi je vous dis, soyez vigilants, amis français. Je ne suis pas historienne, mais je suis Italienne. En France, je vous entendais souvent parler, dans une même phrase, du fascisme et du nazisme. Je ne veux pas nier les horreurs du nazisme, mais il y a une chose que vous oubliez souvent, c’est que chez nous la dictature a duré plus de vingt ans. Et en vingt ans, je peux te dire qu’une idéologie empoisonne tout et diffuse son venin en profondeur et qu’il en faut du temps après pour nettoyer ça. C’est Roberto qui dit toujours, “Potare è un arte, abbattere è un mestiere, ma sradicare è una guerra.” Tu comprends ? Élaguer est un art, abattre est un métier, mais sradicare, tu sais, enlever la souche et les racines, ça c’est une guerre. Et ça veut dire que dans toutes les familles, en Italie, il y a, aujourd’hui encore, des fascistes et dans toutes les familles, il y a des antifascistes, parce qu’on a aussi développé un vaccin. Peut-être que je me trompe, peut-être que je généralise comme d’habitude, mais je crois que chez vous et chez les Allemands, l’expérience du nazisme a été trop courte pour laisser des traces durables. Disons que c’est un chapitre dans vos livres d’histoire, pas une cicatrice honteuse. Évidemment, je ne parle pas de ceux qui ont vécu ces horreurs.
– C’est possible, mais peut-être aussi que tu es particulièrement sensible.
– Ce n’est pas simplement moi. Disons que nous sommes particulièrement vigilants. Mais je reviens à mes cousins. Il y a autre chose qui nous a éloignés de la génération précédente. Nous sommes tous des transfuges de classe, comme vous dites, mais sans la névrose et la culpabilité qui vont parfois avec, bien au contraire.
– Explique un peu, s’il te plait.
– C’est simple, grâce à Assenzia, on a tous fait des études supérieures, connu un autre monde et rencontré d’autres gens. Je ne te cache pas que j’ai pu faire des études et passer cinq ans en France grâce à elle. Ce n’est pas la pauvreté qui me gênait, c’était l’étroitesse, la rigidité et le fatalisme de mes oncles. Dans ma vie, ça se traduisait par la prévisibilité : mon histoire était déjà écrite, ce serait celle de ma mère, pauvre, docile, inculte. Tu te rends compte, sans Assenzia, on ne se serait pas rencontrés nous deux, peut-être que j’aurais été femme de ménage sur le Paris-Milan et que tu ne m’aurais même pas vue.
– Ouf, on a évité une autre absence !
– Et donc, je réponds à ta question, comme elle a aussi sa maison à Gardola, plus un appartement à Gênes, elle n’est pas souvent à Milan. Chaque cousin a une clé et y passe de temps en temps. À une époque, ça a été une vraie coloc d’étudiants. C’était génial et tu trouvais toujours des inconnus, des tomates fraîches et du persil. Aujourd’hui, il reste des chambres vides pour les étrangers, des placards pleins de pâtes et la grande bibliothèque.
– Et tu vas y rester longtemps ?
– Tu sais, là, je navigue à vue. Même si j’ai peu d’espoir, je voudrais quand même savoir ce que je peux sauver de ma relation avec Laura. Ensuite, je vais voir comment vont s’organiser mes cours et donc, le salaire qui ira avec. Il est possible que je reste ici quelques mois. Et après… on verra. Allez, on retourne dans la chambre. En passant, je vais te montrer la bibliothèque.
– Ce sont les livres de ta tante ?
– Pas vraiment, elle ne lit que des revues. En fait, très vite, il y a eu un rituel ici. Chaque visiteur venait avec un livre et le laissait. Il arrivait aussi qu’on en prenne un. Ça a été pendant longtemps une bibliothèque vivante et à chaque passage, on trouvait des livres nouveaux. Il y a plusieurs gros liseurs chez nous. Au début, on les empilait dans le couloir et puis Assenzia a fait monter cette immense bibliothèque qui doit bien faire dix mètres de long.
– En effet ! J’espère qu’ils sont bien rangés.
– Oui, il y a une dizaine d’années, on s’y est mis à cinq et on a tout rangé par ordre alphabétique. Tiens, voyons voir s’il y a du Svevo. Stendhal, Stern, Swift, Svevo... C’est là-haut, essaie de les attraper.
– Alors, La Cosienza di Zeno, en deux exemplaires, Una Vita.
– Ah oui, c’est son premier livre. Tiens, sors-le-moi, je ne l’ai jamais lu. Ensuite ?
– Senilità, évidemment, et Corto viaggio sentimentale.
– Hein ? Montre-moi. Je ne savais pas que Svevo avait écrit ça. Regarde, c’est dédicacé. “Pour Brigitta, ma Bolognaise préféré. Giulio l’affamé. Avril 2011”. Énorme ! Brigitta, c’est ma cousine, Giulio, c’est son ex, ils ont étudié le français ensemble à Bologne. Je ne serais pas étonné qu’elle l’ait quitté pour son orthographe approximative et son humour douteux. Elle est enseignante maintenant. Tiens, cadeau, c’est pour toi. En plus, il vaut mieux que son mari ne tombe pas sur la dédicace, il est très jaloux. Allez viens, on retourne sous la couette, je t’invite dans mon lit cette nuit, exceptionnellement.
– On va lire encore ?
– Peut-être. Tu pensais à autre chose ?
La périphérie est plus logeable, c’est géométrique, et les forces centrifuges y sont moins sensibles, c’est mécanique. Et tous pourtant veulent occuper le centre qui les compresse et les rejette, c’est comique.