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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 02:45

Ivo salua. Ils saluaient.

– Bon, les potos, je vais vous laisser. C’était vraiment sympa de vous rencontrer. J’espère que vous avez réussi à imaginer un peu ce que va être ma version baroque-punk du Voyage de Xavier.

– Merci à vous, Ivo, merci pour votre confiance, ce n’est jamais facile de montrer un travail en cours. Je sais que beaucoup de choses vont encore changer. Ce que j’ai entendu me donne vraiment envie d’en savoir plus. J’ai hâte de voir la pièce terminée. On reste en contact.

– OK. Grand merci, Swann. Allez, salut Nov, ravi de t’avoir rencontré. Et n’oublie pas, amigo, Punk’s not dead! Karl, on se revoit bientôt.

– Au revoir, mon Ivo. Pour les punks, j’ai un doute, mais toi, ça alors, non, tu n’es pas mort ! J’aime ton audace et ta vitalité. L’Institut est avec toi, tu le sais bien. À tout bientôt.

Nov et Swann marchaient. Karl marcha.

– Tu marches un peu avec nous, Karl ?

– Oui, votre hôtel est sur ma route, je vais vous accompagner. Alors dis-moi, Swann, demain tu pars pour Budapest, n’est-ce pas ? Va saluer Joëlle de ma part, elle a repris la librairie française, ils sont installés au rez-de-chaussée de l’Institut. Tu connais Matthieu, je crois, le Conseiller. C’est vraiment une belle équipe. Et quelle ville magnifique ! Seulement un peu trop grande pour moi. Ou peut-être suis-je trop petit pour elle. J’ai toujours eu un faible pour les Hongrois. On confond parfois un peuple et son gouvernement, mais je sais bien que tu ne tombes pas dans ce piège. Ce pays est singulier, je suis sûr que tu serais heureux d'y travailler, même si les relations avec les officiels ne sont pas faciles depuis quelque temps. Avec les prochaines élections législatives, ça pourrait se détendre un peu.

– Je croise les doigts. Orban est un filou de talent, il a sacrément verrouillé la situation. Attendons !

– En effet, espérons. Un filou, tu es gentil. Viktator, comme on l’appelle, est un mafieux puissant, oui, il est homophobe, il contrôle les médias, détourne les fonds publics, dénonce le mélange des races dans son pays, et il est l'ami de tous ceux qu'on aime, Marine, Donald, Vladimir...

– Tu me connais, Karl, je suis un europhile convaincu, un “euromane”, peut-être même, mais ça ne signifie pas que je crois à une identité européenne. Des lieux de rencontre m’intéressent plus qu’une origine partagée ou des valeurs communes. D’ailleurs, les valeurs, je laisse cela aux moralistes, quant à l’universel, je l’abandonne aux philosophes qui en voudraient encore.

– Oui je te connais, mais je suis moins adepte que toi de la présumée famille Europe ; je la vois arriver ici sous forme de normes et m’enquiquiner avec des réglementations, des dispositifs et des tableaux à remplir. Évidemment, neuf fois sur dix, je n’en tiens pas compte…

– … et personne ne s’en aperçoit, j’imagine. Je vois bien de quoi tu parles, la rationalité administrative. J’aime la diversité et j’aime la complexité, mais je ne la confonds pas avec les complications qui sont presque toujours artificielles. L’homme est l’animal qui complique.

– Bien dit. Si tu savais comme je simplifie, dans ma vie comme dans mon travail. Je ne sais pas si c’est la paresse ou la sagesse… ou peut-être un panaché des deux !

– Oui, bien sûr simplifier, je te suis là-dessus, mais le simple est parfois confondu avec le simplisme et conduit à l’unique, et de l’unique on passe à l’uniforme. Tu imagines si on avait tous les mêmes vêtements, la même langue, la même cuisine, les mêmes jeux, la même poésie… C’est un poncif, mais il faut pourtant le répéter sans cesse, la diversité est notre richesse. Je crains beaucoup moins le choc des cultures que les politiques d’assimilation. Dans assimilation, j’entends simil, le même.

– Et comme Ivo, à simil, tu préfères alter !

– Miss Simil et lexomil / Mister Alter et ses mystères / À l’asile l’alterophile / La-vandière à Saint-Nectaire.

– Bravo Nov ! J’adore ! C’est incroyable que tu puisses improviser comme ça.

– Je sais pas ? Ça vient tout seul. Sorry, Dad ! Tu parlais du même.

– Je disais que je préfère l’autre, comme Ivo. Et j’aime l’idée d’être un peu bousculé et de « changer de plateau », quitte à tomber sur un punk à rat un peu effrayant !

– Ah ah, oui, sacré Ivo. S’il y en a un qui est inassimilable, c’est bien lui.

– Quelle belle idée cette rencontre des styles et des âges ! C’est bien que tu l’accompagnes, il est vraiment attachant, ce garçon.

– Je le suis depuis longtemps et je vais encore le soutenir parce qu’il le mérite. Ce métier est un choix de vie difficile et il faut vraiment s’accrocher pour durer. Peut-être que c’est mon côté vieux con, mais je ne me retrouve pas dans la production contemporaine. Je n’en peux plus du minimalisme introspectif. Minimalisme, c’est le grand mot qui justifie tout aujourd’hui, pardon, pas le mot, le concept. C’est surtout ce qui prive le théâtre de son essence, je veux dire la théâtralité.

– Vas-y, tu m’intéresses, mais j’ai l’impression que tu t’éloignes du simple et viens me rejoindre dans le complexe.

– Possible, je ne suis pas à une contradiction près. Tu le sais comme moi, on ne compte plus le nombre de propositions minimalistes où l’acteur est seul en scène, il est aussi le metteur en scène, l’auteur, le costumier et le pompier de service, il nous impose sa souffrance à exister, son impossibilité à dire, sa difficulté à respirer. Tu vas me dire que c’est pour des questions de budget. Peut-être, mais pas seulement. Le théâtre n’est plus théâtral, il est intimiste, introverti, pour ne pas dire intestinal.

– En partie, en effet, mais ce n’est peut-être que conjoncturel.

– Je suis moins optimiste que toi. J’y vois un effet durable de l’hypertrophie du moi. Regarde, même le cinéma tend à délaisser le décor et la vie comme quelque chose de secondaire pour se concentrer sur des paysages intérieurs. Où sont les Almodovar et les Kusturica, aujourd’hui ? Même chose pour les romans qui ne sont plus ni romanesques ni fictionnels, ils se replient sur de la mauvaise psychologie ou de la petite histoire. Où sont les Garcia Marquez et les Le Clézio ? Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à nous raconter le cancer de leur mère, la violence de leur père, le viol qu’ils ont subi – incestueux, si possible – ou leur divorce et la garde partagée du cochon d’Inde ! Tout se ratatine et sent le moisi. Où sont les Novarina et les Pippo Delbono ? Ça manque de hauteur de plafond, ça manque de souffle et de relief et de joie. Ça manque d’excès.

– Ah ah, Karl, toi, en tout cas, tu es resté théâtral ! Je serais moins sévère que toi, je vois passer quelques belles choses. Peut-être aussi que nous sommes tous submergés par les images qui envahissent tout et saturent le dehors, alors les “créateurs” trouvent refuge dans un dedans qu’ils pensent sincère et différent.

– Tu es né optimiste et bienveillant, et tu as probablement raison. Je simplifie trop.

– Dis-moi, tu parlais de Kusturica, tu sais ce qu’il est devenu ?

– Tiens, voilà un exemple qui va encore te donner raison. Comme on a pu simplifier à son sujet ! Tu te souviens des débats quand il a obtenu sa deuxième Palme d’or pour Underground.

– Oui bien sûr, BHL et Finkielkraut qui l’accusaient de servir la propagande fasciste de Milosevic. On a appris plus tard qu’ils n’avaient pas vu le film.

– C’est vrai. Je n’ai pas suivi l’affaire longtemps, Paris est petite, vue d’ici et ses intellectuels médiatiques m’emmerdent. Voilà, c’est dit. Pour moi : un, Kusturica est un cinéaste de génie, il a une petite filmographie, mais il va laisser trois ou quatre chefs-d’œuvre ; deux, il faut être modeste ou fichtrement bien informé quand on parle de ces guerres où chaque camp joue alternativement le rôle de victime et de bourreau ; trois, il faut être honteusement indécent pour en parler assis dans un fauteuil à Paris quand on sait les traumatismes durables et profonds qu’elles ont entraînés. Et Kusturica est au nombre de ceux qui ont vu et subi les horreurs de ces guerres.

– Est-ce que tu dirais, comme le suggérait BHL, qu’il faudrait séparer l’œuvre de l’homme ?

– Je me méfie de cette formule à la mode. Pour Emir, je crois qu’il faudrait séparer l’homme de l’homme tellement il est multiple et insaisissable et foutraque, si tu me permets. Tu sais, dans son autobiographie, il raconte que sa mère lui répétait souvent, « mon fils, tu es un idiot en politique ». Elle avait raison, Kusturica est fier, maladroit, têtu, provocateur, anticonformiste et on lui doit des saillies regrettables et des amitiés contestables, mais je le crois profondément humain et droit. Il est capable de parler mal, très mal, mais incapable de faire le mal. Il a ses bêtes noires, le capitalisme, la mondialisation…

– … et le cinéma de BHL.

– Oui, c’est vrai ! Bon, pour répondre à ta question, aux dernières nouvelles, il vit toujours avec sa famille à Drvengrad. C’est une sorte d’écovillage touristique qu’il a reconstitué, un décor de film grandeur nature, mais habitable et habité. Il y élève des vaches et organise des séminaires, des cours de poterie, des concerts et un festival de cinéma. C’est perdu dans la montagne, à trois heures de route de Belgrade. La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, c’est très récemment, à propos de son soutien aux manifestations d’étudiants à Belgrade. Ça a beaucoup fâché le président Vucic et sa clique, d’ailleurs. Tu vois qu’il est bien hasardeux de le situer politiquement.

– En effet.

– Swann, vraiment, ça aura été un plaisir de passer du temps avec toi. Comme j’aimerais que nous devenions voisins. Le Mexique, c’est vraiment trop loin pour mes vieux os.

– Tes vieux os ne t’empêchent pas de gambader comme un cabri ! Combien de kilomètres tu m’as fait faire aujourd’hui !

– Comment ! tu es déjà fatigué ? Je dirais une dizaine. C’est une petite moyenne. Je marche tous les jours. Marche urbaine en semaine et pendant les vacances, randonnée en forêt. Ma fille m’a offert une montre qui compte les pas. Neuf mille pas, onze mille pas… et en plus, je ne sais pas comment cela fonctionne, mais elle est en réseau avec sa propre montre. Ma fille me suit de près, enfin, elle me suivait. Parfois, elle m’envoyait un message après le dîner pour me signaler qu’il me restait encore cinq cents pas à faire.

– Et ?

– Et je faisais des ronds dans la maison. Mais j’ai vite oublié de mettre ma montre une fois sur deux, au réveil ou après m’être lavé les mains ou bien je ne le rechargeais pas. Je crois que c’est mon poignet qui faisait un refus. Alors tu comprends, je ne voulais pas d’histoire avec mon corps, j’ai laissé tomber ma montre. Ma fille a bien essayé de télécharger je ne sais quelle application de comptage de pas sur mon téléphone, mais là encore, elle a dû abandonner, car je perds mon téléphone avec une grande régularité.

– Tu m’amuses Karl ! L’important, c’est que tu marches.

– Oui, je passe des heures dans les forêts. Tu sais qu’on a des forêts primaires exceptionnelles ici. C’est magnifique ! Mais en fait, c’est autre chose. Je lis pratiquement toutes les traductions en français et en anglais de ce qui sort ici. C’est infiniment riche, divers, beau, inventif, mais j’ai toujours l’impression d’une parole, à un moment donné, comment dire ? empêchée, comme une histoire embarrassée – c’est idiot, bien sûr de généraliser comme ça, en plus, c’est peut-être ça, la littérature, une voix qui se cherche. En forêt, j’ai le sentiment contraire d’une permanence, d’une aisance et d’une voix – tu vas me prendre pour un fou – oui, une voix fluide et décomplexée. Je ne dis pas que les arbres me parlent, et je ne les enlace pas, mais à l’évidence, la forêt a une présence, elle est une présence et son passé est sublimé.

– Très intéressant. Tu n’as jamais pensé écrire, à ton tour ?

– Non, je lis, je parle et je marche, et je peux te dire que ça ne me laisse pas beaucoup de temps. Zut, on approche de l’hôtel et je n’ai fait que parler de moi. Dis-moi un peu, Nov, quels sont tes projets ? Tu ne suis pas ton père en Hongrie, j’ai cru comprendre.

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