– Quand je vois Céline et ses anciens copains de fac, bon, c’est ma théorie, et c’est peut-être des conneries, eh ben, toujours ils discutent, je sais pas moi, de politique ou d’un film ou bien de l’éducation des chats ou du réchauffement climatique. Je les entends à chaque fois que je viens. Au début, t’as l’impression qu’ils discutent bien, chacun donne son avis, tu vois, mais en fait, c’est toujours de l’enfilage de mouches juvéniles !
– Tu veux dire quoi exactement ?
– Je veux dire qu’ils me donnent le tournis, – et la domination en soi, qu’est-ce que c’est ? – et la maîtrise en soi, qu’est-ce que c’est ? – et le pouvoir, hein, le pouvoir en soi, qu’est-ce que c’est ? Et ça papote, et ça jacte, et ça bagoule, des heures et des heures… ça picole un peu aussi, mais là j’accompagne. Eh ben le problème, c’est qu’ils se ressemblent trop, donc, ils se protègent pas contre le virus du bla-bla et des conneries. Je les regarde, ils ont les mêmes intonations, ils font les mêmes gestes, ils utilisent les mêmes expressions. C’est les mêmes. Ils se protègent pas, je te dis. Alors imagine, une limace géante arrive, ben ils ont pas de défense et elle se les fait tous à la suite.
– Beurk, j’ai l’image ! Remarque, je préfère encore ça à un campagnol géant. Je vois ce que tu veux dire, mais tu es peut-être un peu sévère. En plus, c’est toi qui dis toujours qu’elles sont intelligentes, tes filles.
– Oui, parce qu’il y a un truc qui les protège heureusement. Et tu sais ce qui les sauve ? C’est les langues.
– Là, il faut que tu m’expliques, Laszlo.
– Souvent ils parlent tous des langues différentes. Ça, c’est un truc que vous avez pas en France. Ici tout le monde parle au moins trois langues et c’est pareil à Sofia. En France, les seuls qui parlent plusieurs langues, c’est les immigrés ou les enfants d’immigrés, comme mon père ou comme moi. Ici, tout le monde bouge ou a bougé dehors, et pas pour faire du tourisme ou promener son nuage, ah ah ah, pardon !
– Ça va, j’aime bien la formule.
– Et donc, quand ils rentrent, ils parlent une langue de plus. Ça, c’est si ils rentrent, parce que y’en a beaucoup qui préfèrent rester à l’étranger et envoyer de l’argent. C’est drôle quand on y pense, plus ton pays est pauvre et plus il y a de chance que tu sois bilingue ou trilingue et plus ton pays est riche et plus t’es une buse en langues. Et les champions du monde des nullards en langues, c’est les Ricains. Et là, dans les fêtes chez Céline, c’est comme si on avait des courges et des radis à côté. Tu comprends, des courges croates, des radis bosniens, des carottes bulgares, de la menthe serbe, mais aussi du thé anglais et du vin français…
– … et un vieux campagnol hongrois !
– Ah, ah, ah, il faut les entendre, les copains à Céline, là, je me régale, même quand je comprends rien, c’est comme un concert. – En croate, le pouvoir, ça se dit, poztrucnika ; – ah bon ! en Bulgarie, on dit dobrotrucsky ; – tiens donc ! en hongrois, c’est nektrucyok ; – ça alors, en serbe nous disons kasnitrucvo…
– En effet, quel concert ! Et donc les limaces géantes, elles craignent les polyglottes et elles vont baver ailleurs !
– Voilà. Tu vois que tu es d’accord avec ma théorie. Et aussi avec mes filles, on se protège, parce qu’on est vraiment différents. En tout. Elles sont jeunes, même Céline, elle est née en 1978…
– Mars ou août ?
– Ah, ah, chepa. En plus, depuis qu’elle est avec Gregor, tu sais l’écolo allemand, elle est moins stressée, elle mange mieux et elle rajeunit. Gregor, il vient nous voir avec Céline, des fois, alors ils partent faire des longues marches autour du lac Öreg ou plus loin. Ça, c’est bien un truc qui me passe par-dessus de la tête. Tu vois le voisin, mon voisin Arpad, lui, il fait de la patate parce que à chaque fois qu’il a essayé autre chose, c’est pas monté. Il dit toujours, la terre est plus comme avant. La dernière fois, il a essayé les tomates, mais on s’est pris deux mois de pluie et ça a tout inondé. Le climat est plus comme avant, c’est ce qu’il dit, Arpad. Moi je sais pas. Faut dire que lui, son fils, il a vraiment mal tourné. Il dit toujours, c’était mieux avant, Arpad. Moi je dis pas ça, surtout quand je vois mes filles, ah, ah, ah. Mais pour sûr, c’était différent. C’est pas pour les bagarres ou la castagne, ça y’a toujours eu. Je peux te dire que dans la cour, à l’école, quand on se mettait dessus, on faisait pas semblant. Et moi le premier, ah ça oui, on tapait fort. Je donnais et je recevais et je rendais et je reprenais. Et quand je rentrais à la maison le soir, avec un short déchiré ou un paletot sali, c’est mon père qui me servait le rab. Et lui aussi, il faisait pas semblant. Ça pour sûr, à l’époque, ça tabassait dur et t’allais pas voir le juge pour dire que ton père ou le maître t’avait collé une beigne, sinon, t’en recevais une troisième. Mais y’a autre chose aujourd’hui. Tu vois, Bela, on le cognait pas à l’école, on le “harcelait”. C’est Céline qui m’a dit. Je connaissais même pas le mot, mais aujourd’hui, tout le monde en parle. Nous, on faisait pas ça, ou alors, j’ai pas vu. Non, je crois pas. Nous, on faisait pas du harcèlement sur les petits ou les timides ou les pédés. Bela, sa mère l’a changé trois fois d’école. En plus le gamin, il a le cerveau qui tourne trois fois plus vite que la moyenne, ça arrangeait pas. C’était différent avant, mais quand je vois mes filles, ah, ah, ah…
– Tu penses que c’est mieux maintenant parce qu’elles sont plus intelligentes.
– Et oui ! Et toi aussi, t’es plus intelligent, tu comprends tout. Elles sont plus intelligentes, elles sont plus belles et elles sont plus riches. Enfin riches, pas comme Ronaldo ou Djoko, mais elles sont plus riches que nous. Avec Janka, on est pauvres. Attention, j’ai pas parlé de misère et on est pas malheureux. Mais on est pauvres. Après, ça suffit de s’organiser. C’est la débrouille, le système D, tu comprends. Regarde, c’est pas un secret, je touche une pension de trente mille forints par mois, ça doit faire soixante euros, peut-être soixante-dix. Ça, c’est pour la maison, parce que Janka, elle a rien. Ensuite, on a les légumes, pour notre consommation et pour vendre. En général, on vend tout et on dépense presque tout aussitôt pour acheter du pain et du fromage, et quand il reste des sous, on prend des noix et de la crème fraiche. C’est pour Janka la crème, elle adore ça. Une tranche de pain, une bonne couche de crème, des oignons frais et elle saupoudre de paprika.
– Miam ! Ça ne doit pas être mauvais.
– Attends, un jour, Gabor il passe pour acheter mes radis, tu sais le grand chef de Budapest. Attention, dans son restaurant, pour manger, tu dois sortir au moins deux cents euros par tête de pipe. C’est comme si je mettais toute ma pension de trois mois dans un seul repas. Remarque il dit à chaque fois, Laszlo, quand tu viens à Budapest avec ta femme, tu t’arrêtes au restaurant, tu seras mon invité. Bon, je te raconte une histoire vraie. Quand il arrive, Gabor, j’étais en train de manger un poivron aigre-doux à Janka. Et là, je le vois bien, il traîne en prenant ses radis, il fait semblant de choisir, mais il choisit rien du tout parce qu’en fait, à chaque fois, il prend tout, mais il fait lentement, il jette des regards de curieux, tu vois, comme ça, des regards de traviole, et au bout d’un moment, il en peut plus, alors il demande, mais qu’est-ce que tu manges Laszlo ? alors moi, sans répondre, je lui fais goûter, je lui mets un poivron dans la bouche. Eh ben Nov, je te promets, il a pleuré en mangeant son poivron. Tu sais, Gabor, il est comme moi, plutôt gros format, pas loin du quintal. Eh ben je te jure, il s’est assis sur une chaise et il a chialé comme un gosse. Mais lui, il mange pas comme toi et moi. Toi, tu enfournes, tu croques et t’avales. Non, lui, il garde le truc dans sa bouche, il mâchouille, il ferme ses yeux et… il chiale. Remarque, moi, en le voyant, j’avais pas envie de rigoler. J’ai pas pleuré quand même, mais ça m’a fait un choc. Faut dire aussi que la Janka, elle met des trucs avec ses poivrons. Du raifort, du laurier ou je sais plus quoi. Et en plus, je sais pas comment elle fait, le poivron, il reste croquant. Ce jour-là, Gabor a pris trois bocaux et lui a donné aussi un gros billet. Et il a dit, c’est pas pour le restaurant, c’est pour la maison. Moi j’ai dit, c’est une magicienne ma Janka. Lui, il a dit comme ça, je me rappelle exactement sa phrase, ce n’est pas de la magie, Laszlo, c’est du génie, il est là le génie, sublimer le simple ! J’ai raconté ça à Bela, avec les mêmes mots, il était tellement fier de sa grand-mère, parce que c’est un peu sa grand-mère, il l’appelle nagymam. Alors nous, avec le billet, on a acheté un roulé aux noix et une bonne motte de beurre.
– Pour la tartine, beurre, oignons, paprika.
– Non. Avec le pain et le beurre, Janka, elle mange mes radis, enfin un radis, parce qu’elle a un appétit d’oiseau, remarque, c’est normal, elle mesure un mètre cinquante et pèse quarante kilos. Ça, c’est une autre différence entre nous !
– Et ça vous protège bien ! En plus, vous ne mangez que des bons produits. C’est pour ça que tu es en forme aussi. Mais dis-moi, c’est peut-être indiscret, mais je me disais que ça doit te coûter très cher tes voyages ? Comment tu fais ? Tu ne peux pas échanger un ticket de bus contre des radis.
– Non, malheureusement, mais ça aussi, c’était dans le contrat. Je peux aller voir mes filles quand je veux, mais je dois financer les voyages moi-même. Remarque, c’est normal.
– D’accord. Et tu fais comment ?
– Ah ben c’est très facile, parce que quand j’ai fini avec le potager, je vais pas m’asseoir dans le canapé pour regarder la télé, je bricole. En plus, on a pas de canapé et pas de télé.
– C’était dans le contrat ?
– Ah ah ah oui, pas de télé. Tu es intelligent, comme mes filles. Des fois, quand y’a un bon match de foot, on va chez Arpad et on mange du salami. Arpad, il a une grande télé, c’est un cadeau de son fils. Bon, elle a dû tomber du camion, la télé.
– Et tu bricoles quoi ?
– Je bricole, soit dans ma cabane ou bien je me déplace. Et je répare. Ce que je préfère, c’est les gros engins agricoles ou les autocars ou les camions de chantier. Bon, y’en a pas des masses dans le coin et c’est souvent la fourgonnette du bourgmestre que je répare. Mais je fais aussi un peu la plomberie ou la maçonnerie et les gens me donnent toujours une petite monnaie, je garde tout ça et quand j’ai assez, je prends l’autocar pour Sofia ou pour Zagreb. Et sur place, je t’ai expliqué, mes filles elles me logent et moi, je répare. Eh, tu sais ce que c’est mon rêve, là maintenant tout de suite ?
– Non.
– Que l’autocar, il tombe en panne. Pour ta correspondance, ça ne serait pas très grave, tu partirais demain. Et moi, il y a neuf chances sur dix que je trouve la panne et répare pour que ça tienne jusqu’à Zagreb. T’imagines la coïncidence de malade. Là, juste là, le car, il tombe en panne, mais pour de vrai.
– Ah ah sauf que Janka te dirait, Laszlo, tu n’es pas dans un livre, tu es dans la vraie vie. Dis-moi, il y a encore une chose qui m’intrigue, qu’est-ce que c’est, au juste, ton contrat ?