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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

17 avril 2026 5 17 /04 /avril /2026 02:09

– Oui après la Slovénie, je vais rejoindre des amis en Serbie, ensuite je descendrai à Istanbul et après, après, je devrais rejoindre Hawaii. C’est tout droit sur la carte, mais, on verra pour la route, je ne sais pas encore.

– Tu as raison, Nov, il faut garder un peu d’imprévu en soi. Et, pourquoi ?

– Pourquoi quoi ?

– Pourquoi ce tour du monde ? Tu n’as pas l’air d’un punk à rat que son père envoie sur les routes.

– Non, pas vraiment. En fait, c’est Diego. Il a demandé à sa fille Vera de raccompagner Nubecito, c’est un nuage hawaïen qui s’est perdu en suivant une vague, et Vera, c’est une amie d’enfance, elle m’a demandé de le faire parce que, elle, elle ne pouvait pas.

– D’accord. Raccompagner chez lui un nuage perdu ! C’était donc ça.

– Quoi ?

– La lumière.

– La lumière ?

– Oui, la lumière. Ou l’ombre ?

– Oui ben justement, Karl, là, il faudrait m’éclairer.

– Disons le clair-obscur qui donne à ton visage une belle douceur. C’est l’ombre du nuage.

– Non, mais sérieusement, Karl, je ne comprends pas tout ce que vous dites.

– Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant, comme écrit le poète.

– C’est ça justement mon problème, je crois que je n’ai pas les bons yeux pour voir ce genre de trucs. Par exemple, moi, je ne le vois pas très bien, Nubecito.

– Bien sûr que si. Tu verras… si je peux dire. Donc, demain, tu pars de ton côté ?

– Oui, demain, je quitte mon père. Je crois que c’était la première fois qu’on passait autant de temps ensemble. C’est vrai que c’est passionnant de fréquenter des gens comme vous et en même temps, c’est un peu angoissant. Je me dis que jamais je n’aurai votre culture ou votre façon de comprendre la politique ou l’histoire ou de parler de la forêt et des nuages. Je ne sais pas si un jour, je trouverai ma voie.

– Hum… trouver sa voie ? La marche en forêt pourrait sans doute t’aider.

– Ah ?

– Tiens justement, voilà une chose que la forêt t’apprend à propos de “la voie”, comme tu dis. Elle n’est jamais une ligne droite, qui monte prudemment et descend doucement, qui respecte de belles courbes géométriques et suit des panneaux indicateurs. En forêt, les voies sont multiples, elles sont sinueuses, parfois, elles apparaissent avec évidence, dans la lumière d’une clairière, parfois, elles s’effacent et tu dois les tracer toi-même, parfois elles se dédoublent et tu dois choisir. Ou peut-être qu’elles ne sont pas, les voies. Tout simplement.

– Vous voulez dire quoi ?

– Je veux dire qu’on a tous en nous un peu de l’ingénieur en travaux publics et on découpe l’espace en voies, en points de départ, étapes, destinations, mais en fait, la voie n’est pas une voie, c’est notre façon de dessiner un passage sur le sol. La forêt sait cela.

– C’est pas très clair, mais je crois que je comprends quelque chose.

– Oui, je sais, je ne parle pas comme un normalien ou un énarque. J’ai eu une voie très différente. Tu ne devineras jamais ce que je faisais pendant que tes intellectuels de parents lisaient Shakespeare et Proust.

– Allez-y, ça m’intéresse.

– Mont-de-Marsan, 1976, ça ne te dit rien, j’imagine ?

– Non. Je saurais à peine situer Mont-de-Marsan sur une carte.

– C’est dans les Landes. C’est là que je suis né, mais c’est surtout là qu’a été organisé le premier festival de musique punk au monde. C’était dans les arènes de Plumaçon, en août, et j’étais bénévole, je portais du matériel et des bouteilles d’eau. Il a fait une chaleur à crever.

– Festival de musique punk ? Là on n’est plus dans la forêt, mais on s’est perdus quand même.

– Peut-être. Ou peut-être pas. Eddie and the Hot Rods, ça ne doit pas beaucoup te parler.

– Non, rien du tout.

– Et rebelote en août 1977, avec la présence cette fois, excusez du peu, des Clash, ça tu connais, j’espère ! Et en juillet 1978, ça a été La Rochelle. Des punks partout, qui dormaient dans les parcs, légèrement vêtus, mais lourdement alcoolisés… Gros succès auprès des bourgeois de la ville ! Mais ça, c’était pendant les vacances, entretemps, je me morfondais sur les bancs de la fac de Bordeaux. En droit, je crois. Alors mon père, qui pourtant n’était pas très joueur, a tenté un coup de poker. Il se désolait autant de me voir en étudiant déprimé qu’en punk décadent, alors il m’a proposé de faire un tour du monde.

– Ne le prenez pas mal, Karl, mais je vous imagine mal avec la crête et l’épingle à nourrice ! Karl Le François, guitariste du groupe les Sex Pustules !

– Bravo ! Tu n’es pas loin. J’étais KALF, le (très mauvais) bassiste du groupe les Hot Rats. Attention, si tu nous googlises, tu tomberas sur un album de Frank Zappa qui nous a chipé le nom… ou peut-être que c’est l’inverse, j’ai oublié. De toute façon, nous n’avons laissé aucune trace. D’ailleurs, en bons punks, on n’a pas duré longtemps. On s’était formés en septembre 1977 en hommage aux Hot Rods et on s’est séparés en février 1978 parce que ça nous paraissait indécent de survivre aux Sex Pistols, notre référence absolue. Depuis, j’ai appris que Johnny Rotten soutenait Donald Trump – encore une voie sinueuse !

– Incroyable, Karl, tu es inénarrable. J’ignorais cet épisode de ta vie.

– Et moi, je l’avais oublié.

– Les Hot Rats ! Encore des rats, décidément, on est cernés !

– Les rats. C’est vrai ça, tu as raison, Nov. Et attends, j’ai reçu hier le dernier livre de Drago Jancar, L’Élève de Joyce. C’est un de mes auteurs slovènes préférés, en plus, c’est remarquablement traduit par Andrée Lück-Gaye, encore elle. C’est un recueil de nouvelles et l’une des plus courtes s’intitule “le rat”. C’est sublime, terrifiant, magnifique, insupportable, brillant. Swann, je t’en fais livrer un exemplaire à l’hôtel demain matin. Et tout à l’heure, je vous envoie une copie de la première page pour vous aider à dormir !

– Ah ah, trop aimable. Dis-moi, Karl, le Joyce en question, c’est…

– … oui, James lui-même.

– Le Joyce qui nous a accompagnés à Trieste. Toutes ces coïncidences m’amusent. Ou peut-être, ce ne sont pas des coïncidences. Et donc, Karl, continue un peu, comment s’est passé ton tour du monde ?

– Alors, oui, je suis parti. Mon voyage a duré un peu plus longtemps que prévu, presque dix ans. Voyage que je vous raconterai une autre fois et qui m’a conduit en Slovénie où j’ai d’abord enseigné le français. Quarante ans plus tard, j’y suis toujours.

– Et le KALF des Hot Rats reçoit du courrier adressé à Monsieur le Directeur de l’Institut français ! S’ils savaient !

– Et donc, pour revenir à nos rats, je me pose la question, est-ce que c’était ma voie ? Et si je n’étais pas parti ? Et si je m’étais arrêté en Inde ? Et si…

– Oui, mais là, on peut imaginer une infinité d’autres vies possibles.

– C’est vrai, une vie réelle, c’est déjà beaucoup, mais tu vois, Swann, j’aime bien cette idée vertigineuse de hasard. Tu prends à gauche et ça te mène à Katmandou, mais tu aurais pu prendre à droite et ça t’aurait conduit à l’office notarial des cousins à Bordeaux.

– Tu n’étais pas un très bon bassiste, mais quelque chose me dit que tu n’aurais pas été un excellent notaire. Ce n’était pas ta voie.

– Mais il y a autre chose avec cette idée. Ce que je n’aime pas dans l’idée de voie, c’est qu’il faut la suivre. Ne suis pas, Nov ! Ne suis pas !

– C’est noté, Karl, j’essayerai de… ne pas suivre votre conseil.

– Ah ah, petit malin ! Bon, je dois vous laisser, nos voies se séparent ici. Donnez de vos nouvelles les amis.

– Bien sûr, encore merci pour ton accueil, Karl.

*****

Ils marchèrent. Les téléphones vibraient.

– Tiens, c’est le texte de Drago Jancar sur le rat. Quelle chance j’ai d’avoir un ami pareil !

– Ça c’est sûr. Qu’est-ce qu’il est cool ! Ah, c’est Mam qui appelle.

– Allo ! Mes chatons du bout du monde, tout va bien ?

– Salut Mam. Tes chatons sont cernés par les rats pour le moment.

– Ah bon ! Vous avez laissé les baleines alors ?

– Provisoirement. Je viens de recevoir le début de la nouvelle “le rat” de Drago Jancar, c’est Karl qui m’envoie ça. Je vous le lis ?

– Oh oui, avec plaisir. Je ne connais pas ses nouvelles. J’ai beaucoup aimé son roman, Cette nuit, je l’ai vue. Et tellement bien traduit par Andrée. Je vous écoute.

« De petits yeux ourlés de sang fixent une silhouette qui se déplace là-haut, sur la berge. Un gros corps couvert d’un poil gris vif gît au bord de l’eau fangeuse, moutonnante, sa longue queue touche presque le bord du ruisseau en crue. En haut, sur la rive, une petite fille en jupe blanche gesticule, derrière elle, les façades des maisons, encore plus en arrière, encore plus haut, le ciel s’assombrit, en cet après-midi chaud, l’orage apporte encore plus de cette eau que vomissent déjà, en cascades impétueuses dans le ruisseau, les deux bouches d’égout. Le rat est allongé, immobile, l’eau clapote, les nuages courent dans le ciel, la petite silhouette enfante gigote et soudain, descend la berge. La petite fille touche du doigt les fleurs de pissenlit courbées par le vent. Elle ne cesse de babiller gentiment tout en caressant les grosses feuilles des plantes printanières, gonflées par l’eau du ruisseau, bouffies par les matières organiques. Les yeux luisants, immobiles, accompagnent les mouvements de la silhouette blanche qui s’approche.

L’écume des égouts asperge le corps volumineux et son poil gris, pourtant le rat ne bouge pas. Maintenant, l’enfant est près de l’eau, tout près du rat gîté. Silencieux, aux aguets, figé. En haut, on entend des cris. Le rat, lentement, se dresse, en prenant appui… »

– Magnifique !

– OK. Mais après ?

– Désolé, Nov, je n’ai pas la suite. Il ne m’a envoyé que la première page. Je recevrai le livre demain.

What? Mais c’est pas possible. Il va falloir passer une nuit entière sans connaître la fin.

– Tiens donc ! Pour une fois, tu aimerais peut-être qu’on te “spoile” l’histoire, comme tu dis !

– Oui, mais non. Là, c’est pas pareil. Toute façon, je suis sûr qu'il ne va pas la bouffer. Un rat, ça ne mange pas les enfants.

– Ça me fait penser au rat de Ulysses. “An obese grey rat” apparaît et disparaît à plusieurs reprises dans le livre et maintenant que tu me le fais remarquer, j’y vois un lien avec le chapitre sur la cétologie sur lequel tu m’interrogeais, disons avec la volonté de totalisation, le fantasme de la complétude.

– C’est parti ! Je sens qu’on va bientôt perdre Mam…

– Dans l’épisode Hadès, Bloom assiste à l’enterrement de Paddy Dignam et comme toujours dans le livre, quelle que soit la situation, des pensées ou des images ou des désirs viennent parasiter le cours normalement attendu des choses. Des pensées saugrenues, des images grotesques, des désirs inappropriés, des questions absurdes. Par exemple : qui va enterrer le dernier mort ?

– Ah ah, j’adore. C’est pas absurde du tout.

– Tu as raison, et c’est précisément la question de la totalisation. Plus loin Bloom parle de trams funéraires qui conduiraient directement les cercueils dans les cimetières, ce qui aurait l’avantage d’éviter les accidents de corbillard. Il imagine alors le cercueil de Paddy qui se renverse et s’ouvre, laissant rouler le cadavre, la bouche ouverte. Scène horrible. On a bien raison de leur fermer la bouche. On fait bien aussi de leur boucher tous les trous, parce que ça pourrit vite à l’intérieur.

– Excellent ! Et très logique, encore une fois. Il y a des risques de fuite. Il me fait marrer ce Joyce ! Et le rat ?

– Des fuites ? des fuites ! Mais oui bien sûr, le tout et la fuite. Et le rat ? À chaque fois, ces images ou ces pensées fonctionnent comme des ruptures ou des échappées. Au moment où l’on attend des réflexions spirituelles ou des prières ou des émotions tristes apparaît un rat, un vieux rat gris obèse. On bascule du grave au grotesque, du spirituel au cocasse.

– Du bien au mal…

– Alors… non, je ne dirais pas ça. Éventuellement de la digue à la brèche. Le rat est décrit comme un bon grand-père qui connaît son affaire, il trottine tranquillement, il sait qu’on vient d’apporter de quoi se nourrir. Il n’a rien à voir avec le bien ni avec le mal, mais tu as raison, je retiens ta formule, oui oui oui, c’est exactement ça : “la fuite est le cauchemar du tout”.

– Euh, Mam, je te ferais remarquer que je n’ai jamais dit ça. Et en plus, ça veut dire quoi ?

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