– Nov, c’est l’heure. Nous devons être à l’ambassade dans trente minutes.
– Parfait, ça te laisse juste le temps de me rappeler qui était le “boucher de Boutcha”. Dans quelques jours je serai en Serbie avec Olga, il faut que je sois prêt.
– D’accord, mais il ne s’agit pas de la Yougoslavie. On reste dans l’horreur de la guerre, mais on change d’époque et de région. Il s’agissait d’un officier russe, enfin, je devrais dire, il s’agit, parce qu’il est probablement encore en activité, même si on n’a pas beaucoup de nouvelles de lui. C’est lui qui a commandé et organisé les massacres de plusieurs centaines de civils dans la petite ville ukrainienne de Boutcha, au tout début de l’invasion. Les Russes pensaient prendre la capitale en quelques jours, mais ils ont rencontré la résistance héroïque et ingénieuse des Ukrainiens. Ils ont occupé les alentours de Kiev pendant quelques semaines, puis ils ont dû renoncer et battre en retraite, dans le désordre et la précipitation. En partant, ils ont laissé à Boutcha, et ailleurs aussi, les traces de leur occupation barbare : des fosses communes, des civils exécutés, des cadavres dans les rues…
– C’est affreux ! C’est immonde ! Mais est-ce que ce n’est pas comme ça dans toutes les guerres ?
– Non. Disons qu’il n’y a jamais de guerres propres, mais comme les humains ne parviennent pas à les éviter, ils les ont encadrées par des lois, c’est le droit de la guerre.
– Drôle de formule, ça me semble cynique et sinistre.
– En un sens, oui, mais cela ne signifie pas que l’on a le droit de faire la guerre, cela veut dire que pendant qu’on la fait, il y a des règles à respecter, sinon, on commet des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité.
– Et qu’est-ce qu’il se passe quand on commet des crimes de guerre ?
– Pendant la guerre, pas grand-chose de plus que l’indignation de la communauté internationale, selon la formule, et le renvoi de diplomates. C’est ce qu’il s’est passé après Boutcha.
– Et le fameux boucher, qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?
– Exactement comme dans ton chapitre de Moby-Dick, il a été décoré par Poutine. Parce qu’évidemment, la Russie a nié les faits et a même dénoncé une mise en scène théâtrale. Elle a accusé les Ukrainiens d’avoir utilisé des acteurs pour jouer les cadavres ! On sait aujourd’hui que les soldats russes ont tué délibérément des civils, on a retrouvé des corps avec des balles dans la nuque, les mains liées dans le dos. Ils jetaient des grenades dans les caves et posaient des mines devant les portails des maisons.
– C’est insupportable ! Et le boucher, il continue à vivre tranquillement ?
– Oui. Enfin, j’imagine qu’il se cache et qu’il est protégé. Il doit être dans le collimateur des services secrets ukrainiens, mais idéalement, et si l’on veut respecter le droit, il faudrait constituer une cour pénale internationale pour le juger avec les autres criminels de guerre russes, et Poutine éventuellement, comme il y a eu un tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.
– Et ça va se faire ?
– C’est peu probable. La Russie n’est pas la Yougoslavie et elle a des alliés puissants et influents.
– Mouais… surtout si on doit ajouter les États-Unis.
– En effet, au moins les États-Unis de Trump.
Swann et Nov discutaient. Janek salua.
– Ah, vous sortez déjà ! Il fait encore très chaud.
– Oui nous allons faire un tour à Metelkova, mais d’abord nous devons passer à l’ambassade de France, on en a pour dix minutes à peine, n’est-ce pas ?
– Oui mais mon conseil c’est, allez par les berges de la rivière, c’est plus beau et c’est à l’ombre. Tournez à la droite car si vous allez à la gauche vous vous retrouvez sur le pont des Bouchers. Remarque, c’est à voir. C’est mon pont préféré, mais je ne sais pas dire si il est beau ou si il est monstrueux !
– Décidément, on reste dans le thème… Et pourquoi ça ?
– Il est plein de contradictions. On l’appelle aussi le pont de l’Amour car les amoureux viennent pour accrocher un cadenas et après ils jettent la clé dans la Ljubljanica. C’est pour prouver que leur fidélité est forte comme le métal, je pense, et que rien ne peut la casser. C’est beau et c’est effrayant aussi. Je n’ai pas d’amoureuse, mais je crois que je n’ai pas envie d’enfermer nous avec un cadenas.
– Oui, c’est un symbole ambivalent. À Paris, le pont des Arts accueillait aussi les cadenas de milliers d’amoureux depuis des années, mais sous le poids de cette ferraille, le pont menaçait de s’écrouler, alors il a fallu tout enlever. À la meuleuse électrique.
– Dad ! mon cœur saigne. J’espère que ça n’a pas eu d’effet sur les couples qui étaient encore unis !
– L’histoire ne le dit pas. Ils ont depuis installé des panneaux de verre sur lesquels on ne peut rien accrocher.
– Oui, oui, je connais le pont des Arts. C’est où Nakamura à traverser pour l’ouverture des Jeux olympiques avec l’orchestre des militaires. C’était tellement génial ! Vous êtes forts pour les shows, vous les Français. Et ça m’a donné envie de travailler encore plus mon français car je n’avais pas tout compris aux paroles de la chanson. Notre pont ici est une construction moderne et un artiste a posé dessus des sculptures bizarres, enfin, elles sont belles et aussi monstrueuses. Il y a une qui ressemble beaucoup au vodyanoy, vous vous rappelez, le génie de l’eau qui a emporté Urska.
– Oui bien sûr, la copine de Preseren qui devrait nous bercer cette nuit. Mais dis-moi, Janek, pourquoi s’appelle-t-il le pont des Bouchers, ne me dis pas que c’est lié aux amoureux !
– Non, non, c’est moins tragique que ça, et moins romantique aussi, c’est parce qu’il va aux boucheries du marché, de l’autre côté du pont, c’est tout !
– Bon, c’est un peu décevant, mais rassurant en même temps.
– Vous voyez, je disais ça, ce pont est plein de contradictions. Allez, vous devez partir maintenant ou vous serez en retard. Au fait, vous avez parlé de visiter Metelkova mesto, c’est mon lieu préféré, car c’est plus qu’un endroit, mon conseil c’est, allez plus tard, en début du soir, car dans l’après-midi, on ne voit rien de spécial, la plupart des bars et des théâtres sont fermés et les artistes travaillent ou font la sieste. Là-bas, c’est pas un musée avec des statues, c’est des Slovènes vivants qui habitent et travaillent et font la fête pour de vrai !
*****
L’attaché accueillit. Swann et Nov saluaient.
– Cher Swann, toujours un plaisir de te voir. Bonjour jeune homme. Vous avez fait bon voyage ? Tu m’excuseras, je ne vais pas avoir beaucoup de temps pour vous.
– Bonjour François. Nov, mon fils. Je te rassure, c’est juste une rapide visite de courtoisie, je ne reste que vingt-quatre heures.
– En tout état de cause, Ljubljana est une petite bourgade, on en a vite fait le tour. Alors, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Quel est votre programme ? Si tu veux quelques conseils, n’hésite surtout pas.
– Je dois rencontrer Ivo Svit qui monte une adaptation contemporaine de la traduction du Voyage autour de ma chambre, le dernier prix Nodier. Ensuite je voudrais passer voir Karl Le François à l’Institut pour connaître un peu son programme et son fonctionnement.
– Mais explique-moi, tu es en mission, tu as été mandaté par le quai d’Orsay ? Parce qu’on ne m’a rien dit.
– Non, non, ne t’inquiète pas, je fais du tourisme utile, c’est tout.
– Bon. En tout état de cause, ta spécialité, c’est l’Amérique du Sud. Tu sais, ils sont spéciaux ici. Et puis, je ne te cache pas que la situation est tendue. L’ambassadeur est à Paris et le conseiller culturel est malade. Très malade. Tu comprends ce que cela signifie ? Définitivement malade. Évidemment, absurdité de l’administration oblige, son poste n’est pas officiellement vacant, donc impossible à pourvoir. Alors, sans en avoir ni le titre ni le salaire, c’est moi, petit attaché, qui dois faire le travail. Bon, humainement, je reconnais que c’est délicat de lui demander s’il est toujours en vie. De toute façon, il ne répond pas au téléphone. Et puis, c’était vraiment la vieille école, il faudrait tout changer. Tu n’es pas d’accord ?
– Écoute, tu me prends au dépourvu, je ne connais pas la situation dans le détail.
– Je vais être franc avec toi, c’est une question de génération. Ne le prends pas mal, mais je pense que vous n’avez pas vu le monde changer, vous restez corsetés par de vieux réflexes. En tout état de cause, la diplomatie n’est plus celle que vous avez connue et pratiquée pendant des années et ça, tu le sais bien.
– Que le monde change, je te l’accorde, pour le reste, je ne sais pas à quoi tu fais précisément allusion.
– Swann, ouvre les yeux ! On n’a pas pris la mesure de l’affaiblissement de la France et surtout, on refuse d'en chercher les causes.
– Et tu les verrais où, les causes ?
– Mais dans l’Europe, bien sûr. Ou plus exactement dans la façon dont on la pense naïvement depuis cinquante ans, en philosophes et en juristes. Attention, je ne suis pas en train de te dire qu’il faut se réarmer, se réindustrialiser, brûler les livres et fermer les théâtres. Tu me connais, je suis un homme de culture et pas un marchand. Je dis simplement qu’il ne faut pas confondre moral et politique, ni littérature et civilisation. Et puis on ne peut partager que ce que l’on possède.
– Je ne suis pas sûr de te comprendre.
– Mais c’est pourtant clair. Regarde à qui l’Europe a profité depuis sa création et regarde qui a payé. Je ne suis pas trumpiste, tu me connais, mais il a raison sur beaucoup de sujets. On donne trop, on ne reçoit pas assez. On va bientôt aller au Portugal ou en Lituanie, non pas pour faire du tourisme, mais pour y trouver du travail. Je ne dis pas ça contre toi, mais les méthodes d’hier ne conviennent pas au monde d’aujourd’hui et encore moins au monde de demain. Il faut passer à une autre diplomatie, peut-être plus transactionnelle, je ne te dis pas de faire payer l’aide au développement, mais au moins la conditionner à un échange.
– Et tu as des idées en tête ?
– Bien sûr ! Je sais que ça ne va pas te plaire, mais il faut arrêter de réduire le soft power à la diplomatie culturelle. Pour être très clair je vais prendre un exemple. Prends le prix Nodier dont tu parlais, il nous coûte beaucoup et ne rapporte absolument rien. Pas sûr que ça n’apporte quoi que ce soit à la Slovénie non plus. Alors pourquoi continuer à financer ce prix de la traduction littéraire ? L’année dernière, il a été attribué à la traduction de l’immonde Vernon Subutex de la pornographe Virginie Despentes par je ne sais plus qui – ils ont tous des noms impossibles à retenir, ces Slovènes. Dis-moi qui a été gagnant dans l’histoire. La France ? les lecteurs slovènes ? la littérature ? Et cette année, c’est le ridicule opuscule qui a fortuitement été remis au goût du jour par le COVID, Voyage autour de ma chambre. Qu’est-ce que ça rapporte à la France ? à la littérature française ? à l’esprit français ? Rien. D’ailleurs, cinq ans plus tard, la traduction slovène arrive alors que le texte français est déjà retombé dans l’oubli, et personne ne s’en plaindra.
– Tu es sévère et injuste.
– Mais pas du tout, et je vais même aller plus loin, c’est la fin de la traduction avec l’IA. La traduction littéraire a peut-être un petit répit, disons cinq ans, peut-être dix, mais bientôt tu pourras demander une traduction des œuvres complètes de Shakespeare, et le travail sera fait en moins d’une heure. Et un travail de grande qualité. C’est irresponsable de ne pas se préparer à ça et continuer à traduire Xavier de Maistre !
– Tu es radical, on en est encore loin et je ne suis pas sûr qu’on s’en rapproche.
– Swann, je te provoque, parce que je t’apprécie, tu le sais. En tout état de cause, on doit se réveiller parce que le fond de ma pensée, c’est que dans cinq ans, on n’aura plus besoin de traducteur et dans dix, on n’aura même plus besoin d’auteur, ni de musicien.
– Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. Tu parles de musique, regarde comment la musique électronique cohabite avec toutes les autres musiques, et notamment la musique classique.
– Et voilà. Tu ne comprends pas. Je ne te parle pas d’exécution, je te parle de composition. Demain, on ne se contentera pas de jouer avec des machines, ce seront les machines qui composeront. Allez, je te l’accorde, on n’y est pas encore. Avec un peu de chance, tu ne verras pas ces mutations. Enfin, ne le prends pas mal, tu vois ce que je veux dire. Tu as quel âge, soixante-trois, soixante-quatre ?
– Non, tu me vieillis, tu vas devoir me supporter dans le réseau pendant quelques années encore.
– Ah ah, j’aime ton humour. Je t’apprécie, Swann, tu le sais bien. Bon, c’est regrettable, mais je vais devoir y aller. Tu vas donc à Metelkova, n’est-ce pas ? Chez les punks assistés… les autonomistes dépendants… la contre-culture subventionnée… j’arrête là, parce que j’ai idée que nous divergeons sur ce point aussi.