– Le contrat ? Oui, oui, attends garçon, c’est ce que j’explique. Y’avait plusieurs pages écrites sur le cahier et une page blanch… Gaston ! L’ téléfon ! Ça doit être Olga. Alors, côté bête ou côté belle !
– Ah, non, c’est ma mère. Excuse-moi, c’est un audio, elle adore les audios.
– Alors ?
– C’est pour transmettre un message de mon amie Vera qui est encore sur la route de Mexico, elle accompagne un groupe de touristes américains, elle leur explique l’histoire et la culture du Mexique.
– Ah, joli métier.
– Non, ce n’est pas son métier et je crois qu’elle commence à en avoir assez. Les touristes et les guides, parfois, ils ne s’intéressent pas aux mêmes choses. C’est pour payer ses études et aider son père. Et ma mère dit aussi que Vera porte des choses qu’elle ne devrait pas porter. C’est vrai. Elle doit s’occuper de son père, tu sais, je t’ai expliqué, il perd la vue et un peu la tête. Elle doit s’occuper aussi de l’agence de voyages parce que son patron se décharge sur elle. En plus, elle a ses études. Et moi, pendant ce temps, je promène mon nuage, comme tu dis.
– En fait, j’ai l’impression que c’est partout pareil dans tout le monde, et même au Mexique ou en Hongrie. Les femmes, elles portent plus de choses que nous. Avant, je voyais pas ça, je croyais même que c’était le contraire, mais avec Janka, j’ai compris, c’est ça qu’elle voulait plus, c’était pour ça, le contrat, même si quand on est vieux, on a moins de choses à porter. Après, dans le contrat, elle a rajouté des trucs qu’elle supportait pas, comme la télé, ou le salami et les rognons. Et aussi les bottes dans la chambre. Interdit tout ça ! Y’avait trois ou quatre pages, je sais plus et surtout, à la fin, y’avait aussi les addendas.
– Les quoi ?
– Addendas, addendum, je sais plus. Moi aussi je connaissais pas. Je t’explique le truc. C’est parce que t’es un garçon. Remarque, j’ai raconté aussi à mes filles, elles ont bien rigolé.
– Ouh là ! Tu me fais peur.
– Les addendas, ils étaient déjà prévus dans le contrat, mais ils existaient pas encore. C’était une page blanche.
– Là tu m’as complètement perdu, Laszlo, explique.
– Elle est vraiment maline, la Janka. Elle avait le droit de rajouter des trucs pendant un mois et moi aussi, je pouvais ajouter des règles, mais j’ai rien trouvé. C’était ça, les addendas. Mais après un mois, on signait et c’était plié, là, tu pouvais plus rien rajouter. Bon, moi, je sortais de prison. Je t’explique. J’avais quitté la France, j’étais chez mon oncle depuis un moment, mais je voyais personne, donc tu comprends, j’avais les crocs. Tu me suis ?
– Euh…
– La bagatelle, quoi !
– La bagatelle ?
– Eh, gamin, je vais pas te faire un dessin ! Faut dire que j’étais encore bien vert et au village, côté gonzelle, c’était le désert. Donc, je signe le contrat et on s’installe, moi et Janka. Je fais tout bien comme c’était écrit. Les rognons, la télé, les bottes, les slips et les chaussettes sales… Sauf que le soir, ben là, j’y allais. Et je m’appliquais, tu peux me croire. Tous les soirs. Alors ça a pas duré longtemps, au bout de sept jours, elle m’a “reconvoqué” devant la secrétaire du bourgmestre pour un petit supplément au contrat. Voilà pourquoi y’avait une page encore blanche avec écrit en haut, addendas. Tu commences à piger ? Comme elle disait, la secrétaire, on a des droits et des devoirs. Donc, elles ont rajouté des trucs. Primo : “les époux ont l’obligation de partager le même toit”. Là, y’a un truc que j’ai appris plus tard, c’est que la formule complète c’était : “bla bla bla… partager le même toit, la même table et le même lit”. Donc tu comprends que cette obligation, c’était aussi une autorisation cachée pour Janka à ne pas partager la table et le lit. Ah, ah, ah, elle est maline, la Janka ! C’était rapport aux rognons et à la bagatelle. Les rognons, elle dit comme ça que ça sent la pisse. Boh ! Deuzio, y’avait écrit : “une absence de plus de six mois par an, sera considérée comme abandon du domicile conjugal”. Ça, ça me posait pas de problème, vu que mes filles, elles m’auraient pas supporté six mois. Et surtout, y’avait le troisième addenda qui disait : “concernant le devoir conjugal, sauf meilleur arrangement entre les époux, son exercice ne pourra être exigé plus d’une fois par semaine et ne pourra être refusé plus de trente fois par mois, sauf empêchement dûment justifié”. Là, je voyais bien qu’elles essayaient de m’enfumer toutes les deux, en plus la secrétaire, c’était une copine à Janka. Donc j’ai demandé une explication. Grosso merdo, ça voulait dire, une fois par semaine max et une fois par mois minimum. Une fois par mois ! J’ai compté moi, ça fait douze fois par an. T’imagines ! Au début, je te dis pas, ça a été dur. Maintenant, ça va, je tiens le coup, je suis beaucoup moins gourmand, mais en fait, on a jamais vraiment compté.
– Ah ah, elle avait vraiment pensé à tout.
– Ça, tu peux le dire. Et attends, y’a encore un truc. Pas d’obligation de partager la même table et le même lit. Donc pour les brochettes de rognons au paprika, c’est mon plat préféré, j’ai dû m’organiser et construire une cuisine extérieure. Ça, ça arrangeait tout le monde, vu que, une fois par an, elle prépare son poulet crémeux au paprika pour les voisins et la famille, et on fait ça dehors. J’ai même le droit d’ajouter du salami. Et pour le partage du lit, ah ah ah, elle est maline…
– Vas-y raconte !
– Eh ben, elle voulait plus le partager alors j’ai dû le partager. Elle en a là-dedans, ma Janka.
– Hein ?
– Tu connais pas le mot partager ?
– Laszlo, qu’est-ce que tu me racontes ?
– Ah, ah ah… c’est comme je dis, pour pas qu’on partage le même lit, on l’a partagé. En deux. À la scie. Zzzz zzzz zzzz… Tu m’as bien entendu, ah ah ah. On n’avait pas les moyens ni la place de rajouter un deuxième lit, donc j’ai scié le lit en deux. Et elle m’a même accordé généreusement une grosse moitié, disons un tiers pour elle et le reste pour moi. J’ai bricolé un truc, j’ai rajouté des pieds et pour le matelas, enfin la paillasse, je l’ai coupée avec un couteau de cuisine et elle, elle en a profité pour rembourrer et elle a cousu une housse pour les deux nouvelles paillasses.
– Incroyable ! Et pour…
– … la bagatelle ?
– Oui.
– Eh ben, elle venait me rendre visite, chez moi, ah ah ah, quand elle voulait. Moi, tu comprends, grand seigneur, je disais jamais non, “chère voisine, vous êtes la bienvenue”, que je lui disais, et elle, elle rigolait. En plus j’aimais bien, évidemment, je comptais pas, donc c’était toujours une surprise. Et c’est comme Noël, c’est bien parce que ça vient pas souvent, ah, ah, ah, la Janka, y’en a pas deux… Bip, bip, les affaires, Albert !
– Ah, c’est Emil :
« Désolé pour Olga qui ne suit pas régulièrement son traitement. Épisode maniaque sévère. Ça va mieux. T’expliquerai. Serai à la gare routière à 19h30. À tout’. »
– Mince, épisode maniaque, ça fait peur. Drôle d’oiseau, ta Serbe, surveille tes arrières, fiston !
– Ne t’inquiète pas. Remarque, des phénomènes, vous en êtes deux beaux spécimens, vous aussi. Et dis-moi, globalement, tu as trouvé ça difficile de respecter le contrat.
– Franchement non. Je pourrais presque dire que j’ai aimé. En fait, ça m’a fait comprendre des trucs profonds. Et là, je suis sérieux.
– Vas-y.
– Ben, que les autres, y peuvent vouloir des trucs différents de toi et que, toi, tu le sais pas. Au début, j’allais voir dans le cahier pour vérifier si j’avais le droit, mais après j’ai compris un truc profond, je te dis. C’est con mais en respectant le contrat, j’ai appris à la respecter, Janka. Ljubica, elle dit même, mais ça je comprends moins, qu’en la respectant, j’ai appris à me respecter. Boh… Tu vois, les bonnes femmes, elles comprennent des trucs que nous, on comprend pas. Et je sais pas où et quand elles apprennent ça. Bon, Ljubica, elle est docteur et elle a fait des études, en plus elle doit prendre soin des autres, c’est son métier, donc c’est un peu normal, mais Janka, elle a pas fait d’études et ben, elle sait tout ça, pour les autres. D’où elle a appris, je sais pas ? Peut-être qu’y’a aussi l’époque. Nous, avant, on faisait pas attention aux bonnes femmes.
– Oui la société évolue et les lois changent. Et les mots aussi. On ne dit plus trop les bonnes femmes, maintenant, Laszlo. Dis donc, il est déjà treize heures, on a du retard. Normalement je repars à quatorze heures.
– Tranquille Émile. On arrive à la gare. On va tout de suite voir d’où part ton autocar, après tu iras acheter un casse-croute et tu pourras aller t’installer. Mais d’abord, je vais te présenter ma Ljubica. Tiens, regarde qui est là ! Qu’est-ce qu’on disait des femmes : un gros sac à dos, un enfant à chaque main, c’est Lucija et Vito, et évidemment, en train de téléphoner. Et pas de Petar à l’horizon, c’est son mari.
– Bok, dragi tata !
– Bonjour ma princesse. Tiens, je t’ai ramené un petit Français, c’est Nov.