Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
  • Contact

Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

20 mars 2026 5 20 /03 /mars /2026 03:23

Swann visitait. Nov écrivit.

Ljubljana, hôtel Zlata. Jour 1, 18h.

Moby-Dick, chapitre 28, “Achab”. Allez, un peu de lecture, un peu d’écriture. C’est fou tout ce que j’arrive à faire en une journée, si Diego me voyait, il s’inquièterait pour ma santé. D’ailleurs, une sieste à l’ombre de sa barque, ça m’irait vraiment, juste là, maintenant. Bon, passons. Et captain Achab ? Quelque chose me dit qu’il sera moins sympathique que capitán Diego. “L’apparence sinistre d’Achab, sa marque blafarde, me troublaient si profondément… le sentiment envahissant de menace qu’il dégageait… cette barbare jambe d’ivoire sur laquelle il s’appuyait à demi… ce pilon d’ivoire avait été façonné en mer dans l’os poli d’une mâchoire de cachalot… Il avait l’air d’un homme qu’on eût arraché à un bûcher dont les flammes l’auraient de part en part dévasté sans le consumer…” Magnifique ! ça donne vraiment envie d’embarquer avec lui. “Cet Achab frappé et maussade avait un visage de crucifié, empreint d’une dignité indicible, royale et impérieuse et d’une douleur immense.” Immense comme cette marque blafarde qui le tailladait, partant du crâne, courant sur le visage avant de plonger dans son cou. Bon, je crois qu’on a bien l’image. Chapitre 29, “ Stubb affronte Achab”. Ce chapitre me rend mal à l’aise, c’est l’histoire d’une humiliation. Stubb, le premier lieutenant, se fait traiter de chien par Achab. Il résiste un peu d’abord, ensuite dans le chapitre 31, il se résigne ou se dégonfle ou se soumet, je ne sais pas. Ça me rappelle la fois où Diego s’était fait humilier par les frères José et José de Walmart et Diego n’avait rien dit. Pareil pour Stubb, bon il répond une première fois et après, il fait un rêve bizarre, “une sorte de vieux triton, poilu comme un blaireau, et nanti d’une bosse” lui dit “Stubb, vous avez été frappé par un homme grand et avec une jambe d’un magnifique ivoire. C’est un honneur”. Et le Stubb, il est persuadé qu’il est devenu sage parce qu’il a eu l’honneur de se faire botter les fesses par le vieil Achab ! Moi, je n’aurais pas aimé être traité de chien. Je demande, est-ce que ces gens (Stubb, Diego) ont une sagesse que je n’ai pas ? est-ce que j’ai une susceptibilité mal placée ? Remarque, moi, c’est pire encore parce que non seulement je n’aurais pas répondu, mais en plus j’aurais été vraiment énervé. Donc trouillard + susceptible = nerveux mou !

Et là je repense aussi à Janek, je crois qu’il a été vexé que je ne connaisse pas Vukovar. D’ailleurs, il faut que je regarde sur le Net. “La bataille de Vukovar est le siège de la ville croate de Vukovar pendant 87 jours, du 25 août au 18 novembre 1991… la plus féroce et la plus longue ayant eu lieu en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale… ville entièrement rasée depuis cette date… plusieurs centaines de personnes sont massacrées par les forces serbes et au moins 20 000 habitants sont expulsés.” Bon OK, je n’ai pas toujours été très attentif en cours d’histoire, mais sincèrement, je crois qu’on ne nous a jamais parlé de Slovénie ou de Croatie. Toute façon, en histoire, tous les ans de la sixième à la troisième, on fait l’Égypte et tous les ans de la troisième à la Terminale, on fait la Seconde Guerre mondiale. Je demanderai à Dad, parce que je crois que j’ai fait de la peine à Janek.

Alors après, dans Moby-Dick, il y a un très long chapitre, “Cétologie”, que j’ai trouvé vraiment barbant, comme dirait Karl. On passe de la description hallucinée d’Achab à une sorte d’exposé froid et méthodique, on dirait qu’on sort de l’histoire. Ou alors – il faudra que je demande confirmation à Mam – Ismaël se moque et joue au scientifique maniaque, obsédé par la classification (rien compris d’ailleurs : in-folio, in-octavo, in-douze ???), ou peut-être même que le message c’est qu’on ne saura jamais tout sur la baleine. En passant, j’apprends que le cachalot est une espèce de baleine. (Ça, c’est Manon qui saurait confirmer – la pro des boudins de mer. D’ailleurs, je pourrais lui envoyer un petit mot, et à Magali aussi, et à Laurence. C’est fou, je faisais du vélo avec elles il y a quelques jours à peine et j’ai l’impression que c’était il y a des siècles.) Autrement, il y a cette phrase à la fin du chapitre qui fait un peu bizarre dans un exposé scientifique, c’est à propos du cétacé appelé “le tueur” : “On peut objecter que ce terme de tueur n’est pas distinctif car, tant sur mer que sur terre, nous sommes tous des tueurs : les Bonaparte comme les requins.” Quand même non, on ne peut pas dire ça, on n’est pas tous des tueurs. Pas tous.

“Massacre de Vukovar : Le 18 novembre 1991… un véhicule blindé appartenant aux forces serbes... bloqua l'accès des observateurs internationaux à l'hôpital, pendant que des bus enlevaient les occupants, malades, blessés, civils réfugiés... vers Ovčara. Le lendemain, ils furent emmenés dans une ravine... où des milices paramilitaires serbes les exécutèrent. La plupart des corps furent jetés dans une tranchée et recouverts de terre.” Je ne sais pas pourquoi je recopie ces lignes de Wikipédia. Je pense à ma vie avec Dad, Mam et Vera, et je pense à la vie de Janek, son père et son grand-père. C’est pas juste.

*****

Nov écrivit. Manon et Nadja répondaient.

« Salut Manon. Ça va ? Rentrée de Londres ? Suis toujours à Ljubljana. Tu pourrais m’expliquer le chapitre “Cétologie” de Moby-Dick ? Bises. (Pas une thèse, hein, juste de la cachalologie pour les nuls. Lolol…)

« Coucou Mam. Premier jour à Ljubljana, déjà bien rempli. Deux rencontres : un péteux haineux, François de l’ambassade, miteux, odieux, pompeux, poisseux, et un généreux joyeux, Karl de l’Institut, chaleureux, lumineux, délicieux gracieux. C’est bizarre comment les qualités et les défauts sont mal répartis, des fois ! Dad continue ses visites, moi je suis rentré retrouver Herman à l’hôtel. Justement, je voulais te demander. Je viens de finir le chapitre “Cétologie”, je trouve ça ennuyant comme pas possible. Je pense que je n’ai pas compris le truc, tu pourrais m’expliquer porfa, je me noie. »  

 

« Mon amour de voyageur. Je prendrai le temps de te répondre cette nuit. Ennuyeux, ce chapitre sur a spouting fish with a horizontal tail, un poisson souffleur avec une queue horizontale ? Non, relis-le, c’est très drôle et inventif. Ça doit te rappeler l’épisode “Ithaque” de Ulysses, non ? Allez, je t’abandonne en pleine mer, mon bébé cachalot… »

 

– Salut Nov, ravie d’avoir de tes nouvelles. Je préfère te téléphoner parce que j’ai les mains occupées. Regarde devant, tu reconnais ? C’est Clèm, on fait une sortie vélo dans la vallée de Chevreuse, deux cents kilomètres. On prépare l’Ironman de Kona à Hawaii – foutus men, incapables d’imaginer qu’une woman puisse aussi nager et courir. Hawaii, c’est de là que vient ton petit Nubecito, si je me souviens bien.

– Ah ! Tu te souviens de lui ?

– Bien sûr. J’ai même raconté l’histoire à Oscar et il me demande sans arrêt la suite. Alors, on attend. Apparemment, vous avancez bien, c’est Laurence qui me donne de tes nouvelles, elle les tient de Moby ! Paris, Milan, Ljubljana et bientôt Istanbul, quel périple ! Notre petit Le Havre-Paris a dû te paraître banal et barbant…

– Ah ! Tu dis barbant, toi aussi ! Euh, oui, enfin non… tu plaisantes, j’ai adoré, mes mollets aussi ont gardé un bon souvenir.

– … quoi ! avec un électrique ! Là, il faut que tu penses à te bouger davantage. En plus tu es en Slovénie. Tu sais que Pogacar a un VO2 max de plus de 90.

– … un VO2 max… 90... bien sûr… c’est bizarre quand même, en Italie, j’entendais parler une langue que je ne connais pas et pourtant, je comprenais et avec toi, j’entends une langue que je connais, eh ben, je ne comprends pas.

– Ah ah, oui pardon, mon habitude des raccourcis. Tadej Pogacar, tu connais, le champion cycliste slovène, il a gagné le dernier Tour de France, c’est son quatrième titre. Eh bien, il est sans doute aussi le champion du monde du VO2 max… Je t’avais expliqué. C’est le volume maximal de dioxygène que tes poumons peuvent utiliser. Ça fait partie des data clés pour connaître tes capacités physiques.

– Chouette ! Oui, bien sûr, Pogacar, mais c’est du vélo, ce n’est pas vraiment mon sport préféré.

– Tu as raison, ce n’est pas important. Je vois que tu avances aussi dans ta lecture de Moby, ça aussi, c’est un sacré périple, on n’en revient pas indemne, comme on dit dans les agences de voyages.

– C’est ça. Un voyage dans mon voyage. Tu as lu mon message ?

– Oui. Tu me demandes ce que m’inspire le chapitre “Cétologie”. OK, mais souviens-toi que j’ai changé de champ de recherche, je suis passée du “seigneur des océans”, comme dit Melville aux “boudins de mer”, comme dit Oscar. En plus, j’essaie de ne pas suivre de trop près les dernières publications sur les cachalots, j’aurais l’impression de stalker un ex.

– Ah ah, oui, mais à mon avis, tes ex, tu ne les oublieras jamais, Germaine Gueule tordue, Eliot, Miss Tautou…

– Oui. Irène Gueule tordue, Germine la nounou, Arthur… Je vois que tu as mieux retenu que pour le VO2 max. En même temps, je comprends. C’est fini pour moi, mais je n’oublie pas.

– Je pense que même si tu deviens une des meilleures boudinologues, tu resteras toujours une cétologue de cœur.

– Boh. Pas sûr. Je suis beaucoup moins sentimentale que toi. Pour le moment, les holothuries sont mes chouchous, surtout l’Holothuria nobilis, ma préférée, mais je ne pense pas qu’elles me retiendront toute ma vie. Quant aux cétologues, et j’en ai croisés pas mal, c’est comme chez les plombiers ou les dresseurs de mouches, il y a des petits amours et des gros cons. J’en ai entendu pas mal dire – en général, c’est le moment où ils prennent un air grave – étudier les baleines, ça rend modeste, on comprend combien nous sommes petits !

– Joli sens de l’observation !

– Bon, certains devaient être sincères, mais il y avait aussi beaucoup de fausse modestie et de vraie arrogance. C’est un des avantages d’étudier les concombres de mer, tu ne déblatères jamais ce genre d’âneries. C’est sans doute parce qu’on ne passe jamais à la télé et pourtant, je peux t’assurer que les boudinologues, comme tu dis, hommes comme femmes, sont loin d’être des boudins et seraient très télégéniques.

– Ah ah, normal, ils passent leur temps dans les lagons tropicaux, ils sont bronzés et musclés comme des surfeurs.

– Je confirme. En vrai, je suis comme tout le monde, quand je vois un panda ou un dauphin, je fonds, mais justement, c’est pour ça aussi que c’est important qu’on s’occupe des holothuries qui ne séduisent personne. Au début, pour remercier mes ex-collègues qui m’invitaient à danser avec leurs cachalots, je leur proposais une promenade au jardin des boudins. Eh bien, je peux te dire que ceux qui acceptaient – peu nombreux, pour ne pas te mentir – ne le regrettaient pas. Bon, pour ton chapitre, je ne l’ai pas vraiment en tête, mais je me souviens que Melville pose la question très intéressante de la nomenclature, la classification. Tu sais, cette obsession qu’on a de vouloir ranger les plantes et les animaux dans des boites, de ranger les boites dans des tiroirs, les tiroirs dans des placards et les placards, etc. Mais réfléchir en termes de genre ou d’espèce pose problème parce que cela revient à ignorer les différences propres à des familles et même des individus.

– En fait Melville se moque quand il fait son classement, non ?

– Oui. Et c’est François Sarano, tu te souviens, c’est avec son équipe que j’ai plongé, c’est lui qui a donné un grand coup de pied dans la fourmilière de la cétologie en parlant de clan. Par exemple il a étudié sur la côte Ouest de l’île Maurice le clan ou la famille d’Irène Gueule tordue et il a montré que dans cette famille, il y a un système de communication, les fameux clics, qui leur est propre, comme une sorte de patois, tu comprends, un trait “culturel” acquis et qui se transmet dans cette famille. Et mieux encore, ils ont observé les individus, qui ont chacun des prénoms, et montré qu’ils ont une personnalité, Eliot est un aventureux, Germine est solidaire, etc., évidemment, ça ne fait pas l’unanimité et il commet peut-être des erreurs, mais tant pis, c’est comme ça que la science progresse. À l’époque de Melville, certains pensaient encore que les cachalots étaient des poissons et presque tout le monde disait que le cachalot était une espèce de baleine. En fait, je pense que Melville déjà se moquait de la rigidité des classifications zoologiques. Moby-Dick est un individu et il a des traits de caractère originaux, tu verras qu’à la fin…

– Stop ! Ne me raconte pas la fin ! Et ne me dis pas non plus comme Mam que ce n’est pas l’arrivée qui compte mais le voyage.

– OK j’arrête là. Bon, je te laisse, on arrive à Rambouillet. N’oublie pas, Oscar et moi, on attend la suite du voyage…

Partager cet article

Repost0

commentaires