Moby-Dick, chapitre 47, “le Tisserand”. Je continue ma lecture, mais je sens bien qu’il y a quelque chose d’absurde à résumer, je veux dire enlever ce qui serait inutile et garder l’essentiel. Là je crois que je comprends Mam quand elle dit que les mots valent autant que l’histoire et qu’il faut en prendre soin. Malheureusement, les mots, ils sont un peu comme l’eau (souvenir du cours de physique de monsieur Mollard, désolé, lecteurs, c’est une private joke pour Vera…), ils sont in-com-pressibles. Tu peux compresser une histoire, pas des mots, sinon ça donne n’importe quoi. Imagine, tu prends la première phrase du chapitre et tu la mets dans la machine à compresser (que tu peux régler) : « C'était un après-midi nuageux et lourd ; les marins se prélassaient nonchalamment sur les ponts ou contemplaient d'un œil absent les eaux couleur plomb… », ça devient « C’étap nour mar pronchur poncon dabloulom », et si tu règles au niveau 2, ça devient « C’oum prodal » et au maximum, « Cal ». Avec les gros livres, il faudrait compresser les compressions, alors la baleine, les pages et les verbes disparaîtraient dans une purée dense et immangeable. Allez, j’arrête parce que vous allez me reprocher ce que je reproche à Melville, les digressions bavardes, en plus, vous avez compris mon idée. Donc, je résume…
J’aime bien ce chapitre. D’abord, il y a une métaphore qui fait assez bien comprendre une leçon de philosophie sur le hasard, après il y a un événement qui nous fait revenir à l’action, et on finit par une chute, pour le suspens. Je développe. 1/ La vie (si je comprends bien, parce que c’est un peu difficile) est comme le tissage d’une corde, il y a : a) la nécessité, c’est les fils du métier, on ne les a pas choisis, ils sont inchangeables ; b) la liberté, c’est la navette qu'Ismaël fait courir en tissant sa destinée ; c) le hasard, c’est l’épée de Queequeg, irréfléchie et indifférente, qui frappe la trame, sans règle. Nécessité, liberté et hasard s’associent pour tisser notre vie. Il faudrait que je réfléchisse davantage, mais je crois que je suis d’accord et que je pourrais appliquer ça à mon voyage et à ma vie. La nécessité, c’est le bus Zagreb-Belgrade, la route, l’horaire, tout ça… je ne peux pas les changer ; ma liberté, c’est que j’ai choisi de le prendre, celui-ci et à cette heure-ci ; le hasard, c’est ma rencontre avec Laszlo. J’aime bien comment Melville finit, « le hasard parfois est maître de l’un comme de l’autre, et modèle le visage ultime des événements ». Ça marche pour moi aussi : ici, c’est Laszlo qui a modelé le visage ultime de cette étape. 2/ Dans la suite du chapitre, on est brusquement tiré hors de la réflexion par les cris frénétiques de l’homme de vigie, « Elle souffle ! là ! là ! là ! Elle souffle ! Elle souffle ! ». Ça sent – enfin ! – la mise à l’eau des baleinières et on a envie de plonger directement dans le bouillon du chapitre suivant, mais Melville nous retient à bord encore quelques lignes. 3/ Stupeur générale, l’obscur Achab apparaît entouré de cinq “fantômes sombres”…
Chapitre 48, “Première mise à la mer”. On comprend qu’Achab a embarqué clandestinement cet équipage spécial pour sa propre baleinière. Il y a quatre « indigènes de Manille (!)… au teint jaune tigre (?)… une race célèbre pour sa ruse satanique (!?) » (Moby a dû apprécier.) Il y a aussi leur chef, un Perse d’Inde, et quelque chose me dit que c’est un personnage important. Je commence à connaître Melville et son timing : il a fallu attendre deux cents pages pour voir Achab, on n’a toujours pas vu MD et ici, apparaît un étrange étranger, Fedallah, en noir et blanc. La peau noire, les habits noirs, mais un turban d’une blancheur éclatante et « une dent blanche qui saillait cruellement entre ses lèvres d’acier ». (J’ai l’image. Magnifique !) Après ce petit paragraphe de descriptions (très réussies), on a plusieurs pages d’action, des moments de cinéma, les quatre baleinières sont mises à l’eau. Le vent durcit, la mer se forme, les quatre embarcations poursuivent les cachalots, chaque pilote ayant son style de navigation, son type de “management” et les mots qui vont avec. Ceux que l’impénétrable Achab lance à son “jaune équipage”, mieux vaut ne pas les répéter. « Seuls les requins mécréants des mers audacieuses peuvent prêter l’oreille à des mots pareils tandis qu’Achab bondissait après sa proie, l’ouragan aux sourcils, la pourpre du crime dans les yeux et l’écume aux lèvres. » Les mots d’Herman sont pour toutes les oreilles et il faut les répéter. Et puis, ça se complique. « Le vent s’enfla jusqu’au hurlement, les vagues entrechoquèrent leurs boucliers, le grain rugit, pétilla, s’embrasa tout autour de nous tel un feu blanc allumé sur la prairie, dans lequel nous brûlions sans être consumés, immortels entre ces mâchoires de mort ! » Un “feu blanc” dans lequel on brûle sans être consumés : il est vraiment fort le Melville, je ne peux pas tout citer, mais il faut absolument le lire ! Bon, ça se termine très mal parce que la baleinière de Starbuck, avec Queequeg et Ismaël, est renversée et ils se retrouvent tous à l’eau, perdus dans la nuit noire et glaciale, et malheureusement… Tiens, je vais appeler Moby.
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– Salut Moby, je viens d’arriver en Serbie, ça va ?
– Ça va, ça va, je suis toujours à Istanbul. On se voit dans quelques jours si j’ai bien compris.
– Oui. Tu sais que je lis toujours Moby-Dick, j’avance lentement. Au début, j’avais un peu le mal des pages, mais je m’habitue et j’aime de plus en plus, c’est un beau cadeau que tu m’as fait. C'est plus qu'un livre. Je suis en train de lire le passage avec Fedallah et ses compagnons clandestins. Ils sont de Manille, ça m’a fait penser à toi.
– Oui je me souviens de ce détail. Fedallah n’est vraiment pas mon personnage préféré, il a quelque chose du mauvais sorcier qui me fait peur. Je ne l’aime pas, c’est aussi parce qu’il est fataliste et moi aussi je suis fataliste, sans doute que je vois en lui mon défaut. Les autres sont des Philippins, c’est vrai. Ça n’a pas changé, un marin sur quatre est philippin aujourd’hui.
– Normal, avec toutes vos îles.
– En fait, ce n’est pas qu’on aime la mer plus que la terre, c’est qu’on est pauvres, que chez nous, il n’y a pas de travail et qu’émigrer est difficile et coute cher ! Tu as déjà lu la prophétie de Fedallah quand il annonce à Achab qu’il va…
– Non, non ! Ne raconte pas ! Autrement, ça va ?
– Pour dire la vérité, je suis inquiet. Le ciel s’assombrit, les hommes s’énervent partout sur la planète et puis trop de mauvaises nouvelles arrivent en même temps.
– Tu penses à quoi ? À Olga ?
– Oui, à Olga qui s’enfonce et aussi au typhon qui s’approche des Philippines. Mais tout ça est trop puissant et on ne peut rien faire. Comme d’habitude, on attend que ça passe. On réparera après.
– Et pour Olga, tu en penses quoi ?
– Je crois qu’il faut qu’on se méfie de nos impressions, nous deux. Fais plutôt confiance à Emil, c’est un chouette gars. Il est docteur et il connaît bien sa sœur, il a la bonne distance.
– Toi aussi tu la connais bien.
– Oui, mais je connais mal sa maladie et je m’y prends mal avec elle. Quand elle était high, à Manille, souvent je lui disais de ralentir, de se reposer, alors – ça je ne te l’ai jamais dit – elle entrait dans des colères noires, elle pouvait tout casser autour d’elle et insulter tout le monde. Et quand elle était down, je la surprotégeais. Je n’avais pas les bons mots. Emil m’a expliqué et il faudra aussi qu’il t’explique. Cette maladie est terrible. Pourquoi elle ? Si généreuse, si humaine. Dieu est quelquefois incompréhensible…
– C’est vrai que c’est injuste et incompréhensible, mais je ne sais pas si Dieu y est pour quelque chose.
– Esmeralda te dirait que si, et qu’il nous teste dans ces moments. Je ne sais pas… Je crois aussi, mais un peu moins qu’elle.
– Mais tu penses qu’on ne peut rien faire ? que tout est écrit ? Tu ne crois pas qu’on peut résister, qu’on peut s’opposer ou changer des choses ? Tu ne crois pas qu’on est – un peu – libre ?
– Ah ah, Nov, tu poses toujours des questions plus grandes que nous ! Pour la politique, je ne suis pas très compétent, mais je vois aux Philippines ou en Serbie, et c’était comme ça aussi avec mes amis russes, rien ne change jamais et quand quelque chose change, ce n’est pas parce que des petites gens comme moi ont agi. Alors je vis ma vie, j’essaie de me tenir droit et de bien faire, juste autour de moi. Je peux me tromper. Et puis je ne suis pas un guerrier. Olga est une guerrière.
– C’est vrai ça. Peut-être aussi qu’on ne voit pas le changement parce que ça change lentement. Et puis d’accord pour la politique, mais toi, Olga, Esmeralda, vous ne changez pas le président, mais vous changez la vie de beaucoup de gens, et encore plus quand vous ouvrirez votre école à Manille.
– Si Dieu le veut. Allez Nov, embrasse fort Olga et son frère pour moi. La prochaine fois qu’on se voit, ce sera… tu sais où ?
– Euh, rappelle-moi…
– Nov, tu as oublié ? On doit se retrouver à l’Orient bar pour boire un café turc avec des graines de pistache. Tu verras, c’est autre chose que Starbucks.
– Ah oui, je me souviens maintenant. Je devais descendre avec Olga et sa vieille voiture.
– Oui sa Yugo. Quelle tristesse ! Mais je sais qu’elle va s’en sortir, trop de personnes ont besoin d’elle encore. Au revoir mon ami, que Dieu vous protège, Nubecito et toi.
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c'est vraiment un drôle d'humain, ce Moby, je ne sais pas s’il me voit, mais il pense toujours à moi, par contre je ne comprends rien à leur débat compliqué sur la liberté et le hasard, la philosophie des nuages (j'emprunte leur mot) est beaucoup plus simple, pas de hasard, pas de liberté, seulement la nécessité des courants et des pressions, de la hauteur et de la température, ensuite, tout s’enchaîne et tout s’explique, même si on ne comprend pas, la pluie, les typhons, le brouillard, les mers de nuages, ça peut sembler injuste ou poétique ou cruel ou esthétique, mais en fait, c’est nécessaire, ça s’enchaîne, j’ai compris que les humains n’aiment pas l’idée d’enchaînement parce qu’ils pensent tout de suite à chaîne et à esclavage, nous on ne voit pas ça comme ça, tout s’enchaîne, tout s’enroule et se déroule, les nuages le savent bien, les vagues le savent bien aussi et elles ne s’imaginent pas avoir choisi librement de se former ou de déferler, si je réfléchis et cherche à les comprendre, les humains, je pense que c’est cette idée de “moi” qui les aveugle et les sépare, et ils refusent d’être enchaînés alors, ils se déchaînent