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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

11 mai 2026 1 11 /05 /mai /2026 02:09

Le téléphone, silencieux. Nov, studieux.

Je reprends donc ma lecture du chapitre 36, “Le gaillard d’arrière”. J’adore ce chapitre. Ça pourrait faire un bon film. Je ne comprends pas tout parce qu’il y a aussi pas mal de mots et des phrases interminables, mais là, c’est sûr, une autre histoire commence. Déjà, on a la première description de Moby Dick (page 300, il était temps !), “une baleine à tête blanche, au front ridé et à la mâchoire de travers”. (Le texte parle soit d’une baleine, soit d’un cachalot, je ne sais plus comment c’est en anglais, Manon m’avait expliqué.) D’abord, les marins le présentent comme un être “bizarre” : il agite “un peu bizarrement la queue comme un éventail avant de sonder”, “il a un souffle étrange, puissant et rapide”, “il porte en lui des harpons tout tire-bouchonnés et tordus”. Mais “bizarre” ne suffit pas pour Achab, il voit plutôt “une force révoltante, nourrie de vigoureuse malignité”. Le diable, quoi ! Voilà, Moby Dick, pour Achab, c’est la force et le mal réunis. Bon, on laisse la bête pour le moment (elle reviendra chapitre 51, j’ai cette manie de toujours aller voir un peu plus loin dans les livres, mais jamais jusqu’à la fin quand même). Ce chapitre 36 porte surtout sur Achab ; on comprend qu’il n’est pas parti pour chasser des baleines, mais pour se venger de Moby Dick qui lui a arraché une jambe. Ça a dû lui faire très mal, mais j’aime bien comment il raconte ça : “c’est bien Moby Dick qui m’a démâté (je ne sais pas comment c’est dit en anglais, mais en français, l’image est bien trouvée, je me demande aussi s’il n’y a pas un sens sexuel, là…, Mam ?) ; Moby Dick qui m’oblige à me tenir debout sur ce moignon mort. Oui, oui, hurla-t-il dans un sanglot terrible, violent, animal, le sanglot d’un élan frappé au cœur. Oui, oui, c’est cette maudite baleine blanche qui m’a rasé ; c’est lui qui a fait de moi un pauvre béquillard empoté pour toujours et à jamais !” Le problème, c’est qu’il va entraîner tout l’équipage avec lui. Il a quelque chose de diabolique, Achab, et le Pequod devient “une indissoluble alliance”, moi, j’appellerais plutôt ça une secte. Le seul qui résiste un peu, c’est Starbuck, peut-être pour des raisons économiques, parce que chasser seulement Moby Dick ne remplira ni les cales ni les porte-monnaie, mais aussi pour d’autres raisons. Il dit à un moment (ce passage me plaît bien) “des représailles sur une brute muette ! qui ne t’a frappé que par aveugle instinct ! Folie ! La fureur envers un animal, capitaine Achab, c’est un blasphème !”. Je ne sais pas trop comment commenter, mais je trouve ça tellement vrai, même si je ne parlerais pas de blasphème. Moi, quelquefois, je me venge contre un moustique qui m’a piqué, mais c’est très con quand on y pense. C’est presque comme insulter un pied de table qui vous aurait méchamment cogné. Starbuck, il faudra le suivre aussi, ce personnage. Bon, je n’y crois pas vraiment, mais il pourrait être celui qui fera capoter le projet machiavélique d’Achab (je ne suis pas très sûr du mot, mais il sonne bien). Starbuck revient à la fin du chapitre, “aux cris de guerre et de malédiction, aux huées adressées à la baleine blanche, l’alcool fut avec un ensemble parfait sifflé d’un seul trait”. “Avec un ensemble parfait” : ça paraît positif, cette harmonie, mais maintenant, je sais grâce à Dad, qu’il faut toujours se méfier de l’unité et grâce à Mam, des totalités. “Starbuck pâlit et se détourna en frissonnant.” Il a compris qu’Achab n’est plus seulement un capitaine, c’est plus qu’un chef, c’est un empereur ou pire, un gourou à qui on ne refusera rien, même des décisions folles et fatales. Elle est là encore l’obsession pathologique de totalité. L’équipage “ne fait plus qu’un avec Achab”, dit Achab lui-même. Je trouve ce chapitre magnifique, magnifique et effrayant, mais je m’étonne quand même que tout le monde se fasse retourner par Achab aussi facilement, surtout ceux qui n’avaient rien contre Moby Dick qui devient tout d’un coup leur ennemi juré. Ça me fait penser à ces hommes et ces femmes qui ont suivi et suivent les dictateurs dans leurs projets démentiels et criminels, comme Hitler, Pinochet ou d’autres. Je me demande si j’aurais suivi, moi ? Je crois que je n’aurais pas…

Swann appelait. Nov répondit.

– Bonjour mon chéri, désolé de te déranger, je pensais tomber sur ton répondeur et laisser un message, mais tu es déjà réveillé. Je ne serai pas long. Tu as une minute ?

– Vas-y Dad, de toute façon, mon tél a décidé de me harceler en ce moment. En même temps, c’est bien que je fasse une pause, parce que là, j’en suis aux grandes questions, celles qui font mal aux cheveux.

– Ah bon ! Écoute, d’abord, je voudrais te dire combien j’ai apprécié ces quelques jours passés avec toi. À Mexico, je n’avais pas réalisé que tu n’étais plus un enfant. Bon, j’avais aussi un service à te demander. Hier j’ai quitté l’hôtel sans pouvoir saluer Janek. Je voudrais que tu le fasses pour moi et que tu lui laisses un bon pourboire, il a vraiment été adorable avec nous. Dis-lui aussi, j’en ai parlé avec Karl, qu’il peut aller à la bibliothèque de l’Institut et emprunter des livres. Une chose encore, tu le sais peut-être déjà, mais je me régale à lire ton journal en ligne. Cette image du rat qui passe d’un livre à l’autre, c'est drôle et intelligent. Continue d’écrire surtout.

– Dis-le à mon tél alors. J’essaie de finir mon chapitre de Moby, mais les notifications se liguent contre mon attention. Merci quand même, ça me fait plaisir d’entendre ça, surtout venant de toi. Au fait, j’ai moi aussi un service à te demander. Tu ne voudrais pas me dire comment se termine l’histoire du rat et de la petite fille, la nouvelle de je ne sais plus qui ? Je suis sûr qu’il ne va pas la dévorer, mais je voudrais quand même avoir confirmation.

– Ah, la nouvelle de Drago Jancar ! Elle est très courte, je l’ai sur l’ordinateur, je te l’enverrai quand je serai à l’hôtel. Mais sur mon téléphone, j’ai les dernières lignes, je te les envoie tout de suite.

« Le corps lourd avance sans hâte sur le sol, tourne sans précipitation et, à travers l’écume qui sort de l’égout, remonte tranquillement à la nage la partie supérieure de l’égout, quelque part à l’intérieur, dans sa vie, son temps, en accord avec son dessein, dans son monde immobile qui perdure. Mais de la torpeur de l’instant qui vient de s’écouler, il reste quelque chose qu’on ne peut pas saisir. Ni l’instant, ni les yeux noirs, ni la pluie que déversent maintenant les nuages déchirés sur la berge et sur l’égout, et qui clapote sur les feuilles vertes et grasses, frappant la surface agitée de l’eau qui monte. On ne sait plus rien, si c’était maintenant ou il y a mille ans, si c’était un hasard ou si c’était une loi, si c’est la guerre ou l’ordre naturel des choses ni même si c’est le début ou la fin de l’histoire. »

– OK. Et donc ?

– Pardon ?

– Daaaaaad, arrête de te moquer de moi. Donc, il ne l’a pas bouffée, hein ? Le rat rentre chez lui bredouille, c’est ça. Mais alors pourquoi il parle de guerre et d’ordre naturel des choses ! C’est nul cette fin. On ne comprend rien. S’il te plaît.

– Promis, à peine ma valise posée, je t’enverrai le texte. C’est magnifique, tu verras.

– J’en suis sûr. Et ?

– Et tu as raison, il ne la mange pas.

– Merci. Au fait Dad, rien à voir. Tu te rappelles le moment où Achab annonce à son équipage qu’ils sont là pour se venger de Moby Dick et pas pour chasser la baleine. Je ne comprends pas comment il arrive à convaincre tout le monde aussi facilement. Tu trouves ça plausible, toi ? C’est crétin de dire ça, mais je crois que je n’aurais pas été d’accord.

– Oui, j’ai un vague souvenir de ce passage, il faudrait que je le relise. Tu sais, souvent on s’étonne de ce que les hommes de grand pouvoir aient une telle force de persuasion, je crois plus simplement que ce sont les hommes persuasifs, les manipulateurs habiles qui accèdent au pouvoir. Ensuite, il y a une véritable tyrannie de la meute et il est bien difficile, non pas impossible, mais difficile de résister, alors on suit. D’où l’importance d’organiser le pouvoir formellement, en institutions, et avec des contre-pouvoirs. Il faut toujours se méfier des hommes providentiels. Demande à Nadja ce qu’elle en pense… mais ne te laisse pas embarquer dans son discours ! Elle peut être très persuasive… Allez, je te laisse te préparer.

– Merci, Dad, bon voyage à toi et bonjour aux Hongrois.

 C’est peut-être prétentieux, mais vraiment, je crois que je ne me serais pas laissé retourner aussi facilement par Achab, avec seulement des cris, une pièce d’or et un verre de rhum ! Son projet, c'est celui d’un fanatique dangereux, c'est probablement suicidaire, on n’en est pas encore certain, mais quelques détails de ce chapitre me laissent penser que ça finira très mal. Et toujours cette question qui n'aura jamais de réponse certaine, qu’est-ce que j’aurais fait, moi ? Allez, une chose plus légère ! Il y a une partie qui m’amuse et qui semble vérifier “ma théorie des passages”, les passages entre les livres. Achab regarde avec insistance les marins “et ces yeux sauvages croisaient les siens comme les yeux injectés de sang des coyotes cherchent ceux de leur chef avant que celui-ci ne s’élance”. Les coyotes de Melville sont devenus un rat chez Drago Jancar, mais “les yeux injectés de sang” sont passés d’un livre à l’autre.

*****

« Ma jolie Vera. Tu dois dormir encore j’aimerais bien t’entendre j’essaierai de t’appeler de Zagred vers 14 heures il sera 6 heures chez vous tu seras peut-être réveillée. Je viens de finir le chapitre 36 de Moby. Comment tu le comprends ? C’est sûr, il se passe quelque chose. Je veux dire, il se passe quelque chose aussi dans le réel. Le réel de la réalité. Tout le monde se met à m’écrire comme pour me ramener à la vraie vie. Sauf que moi, je ne suis pas un capitaine, ni même un second. Tout s’accélère, tout se complique, tout se mélange. Je crois que je ne suis pas clair. Quelquefois, la barque de Diego et son petit monde me manquent. Toi aussi. »

« Salut Mam ça va être compliqué de vous appeler aujourd’hui je vais passer une bonne partie de la journée dans le bus. J’avais d’abord pensé couper le trajet en deux et m’arrêter quelques jours à Zagreb mais finalement je vais aller directement à Belgrade. Je pars tout à l’heure à 10h30 on arrive à 19h30. C’est un FlixBus Janek m’a dit qu’ils étaient très confortables et qu’il y avait le Wifi. Ça tombe bien j’ai plein de mails à écrire. Tout ça pour 50 euros c’est imbattable. Je pourrai même visiter la gare routière de Zagreb pendant la pause-déjeuner. Emil viendra me chercher c’est le frère d’Olga et le lendemain on la rejoindra à Novi Sad pour manifester contre Vucic. Voilà mon programme. Autre chose Mam j’aimerais bien savoir ce que tu penses du chapitre 36 de Moby et aussi, toi, tu crois que tu aurais suivi Achab ? »

*****

Le bus attendit. Nov aussi.

Hű, ez vicces, szinte ugyanazt a könyvet olvassuk.

– Ah… Euh… désolé, je ne parle pas le slovène.

Én sem, franco–magyar vagyok. Zágrábba mész?

– Sorry, I am French, I don’t understand.

Igen, azt értettem. Akkor Zágráb vagy Belgrád?

– Je…

– Excusez-moi d’intervenir, mais je suis Slovène et je peux vous dire que ce monsieur ne vous parle pas en slovène, ni en croate ni en serbe. On dirait plutôt du hongrois.

Szép volt! Bravo ! Oui, c’est bien du hongrois. Bonjour, je suis franco-hongrois. Je m’excuse de m’être un peu moqué. Je me présente, Laszlo Puskas.

– Enchanté. Nov.

– Je te disais qu’on lit presque le même livre, regarde !

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