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C'est Peu Dire

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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

13 mars 2026 5 13 /03 /mars /2026 03:16

– Tu sais, Swann, l’Institut est une petite structure qui grouille d’activités, mais aujourd’hui, il faut des qualités d’adaptabilité qui n’étaient pas nécessaires par le passé ; le monde de la culture est lui aussi très instable. Il faut une souplesse et une réactivité qui ne sont pas mes qualités premières. Par exemple, on va devoir abandonner un gros projet.

– Tu parles de quoi ?

– En fait, ça avait été décidé, et très mal ficelé, à Paris. Ils voulaient lancer une saison “Grands Balkans 2030”, mais, sur place, nous étions nombreux à penser que c’était encore trop tôt. Les blessures sont loin d’être cicatrisées dans la région. Les Serbes et Monténégrins n’étaient pas opposés, les Croates n’étaient pas très chauds, les Bosniens ont évoqué d’autres urgences et les Slovènes ne se sentent pas concernés. Bref, ça manquait, je ne parle même pas d’enthousiasme, mais simplement d’envie. D’ailleurs, ici, on n’est pas très “balkanophile”, surtout les artistes, ils ont les yeux et les oreilles tendues vers le nord et l’ouest. Bref, on laisse le dossier dans les cartons. Et j’ai peur qu’on ne le ressorte pas. C’était prématuré.

– Tu prêches à un convaincu, quand les institutions décrètent la réconciliation, c’est souvent l’effet inverse qui a lieu. Et ça évolue comment, selon toi ?

– Mal. Il reste tellement de problèmes à régler, le Kosovo, la république serbe de Bosnie, l’intégration européenne qui s’éloigne, la fuite des élites, la corruption, la liberté de la presse. Et la pollution, personne n’en parle à Paris de la pollution : qui sait que Belgrade ou Skopje sont parmi les villes les plus polluées au monde ? Évidemment, c’est moins vendeur que la Riviera albanaise ou les criques de Croatie.

– Tu penses que ça ne va pas dans le bon sens ?

– Je pense que ça se dégrade, mais que le pire est encore à venir et la cause majeure du déclin va te surprendre, c’est la démographie. Alors qu’on se plaint ailleurs de surpopulation, de surtourisme, d’immigration incontrôlée, les Balkans, eux, sont en train de se vider lentement de leur population. Ma fille est démographe et travaille sur cette question de l’“hiver démographique”. Qui sait, en France, que la Bosnie-Herzégovine, l’Albanie ou la Croatie ont des taux de fécondité très bas ? Et pourtant un médecin sur deux refuse de pratiquer l’avortement – enfin, ceux qui sont restés au pays – et il est presque impossible de trouver une pilule du lendemain. Les jeunes et les plus diplômés quittent la région et ceux qui restent ne veulent plus faire d’enfants.

– On est loin de la carte postale. Et la Slovénie ?

– La Slovénie est l’exception. Elle s’en sort très bien. Je dirais que la Slovénie est plus le Sud du Nord que le Nord du Sud. Elle a été l’extrême sud de l’Empire austro-hongrois sans jamais vraiment être le nord de l’Empire ottoman. Tu sais que dans la culture slovène, les traces de l’Empire turque sont presque exclusivement négatives, c’est la menace de raids et de pillages, on ne trouve presque rien dans l’architecture, la cuisine ou dans la langue. Je me souviens d’avoir entendu ma belle-mère dire qu’enfant, on lui racontait des histoires de méchants Turcs qui venaient enlever les jeunes femmes. Dieu merci, les esprits ont évolué, les Turcs étaient un peu nos Sarrasins, ceux qui venaient brûler les églises et enlever les vierges. D’ailleurs, à l’intérieur du pays, on trouve encore quelques églises cernées de murs défensifs ; c’est ça l’héritage architectural ottoman !

– Je vois et je pense que l’intégration européenne a dû accroître la coupure. Les eurosceptiques ne doivent pas faire recette alors.

– Non, même si les choses sont en train de changer. Il est rarement question de “slovexit” ou de “sloexit” – on hésite même sur le mot, c’est te dire ! – mais l’Europe ne fait plus rêver. Disons plutôt que l’Europe à laquelle les Slovènes veulent s’identifier est plus civilisationnelle qu’institutionnelle, tu comprends, les valeurs, oui, les normes, non. Le droit à l’avortement, les caricatures, la culture LGBT, le respect de l’environnement, la littérature, je te laisse continuer la liste… eh bien, tout cela a infiniment plus de sens que la Commission européenne ou la Banque centrale.

– Je comprends bien, mais je ne suis pas certain que ce soit propre à la Slovénie.

– Peut-être. Et je pousserais même le paradoxe jusqu’à demander si la Slovénie n’est pas plus européenne que l’Italie ou l’Autriche. Tu sais qu’on voit défiler à Ljubljana des cohortes de maires français qui cherchent l’inspiration pour leur PLU. Écoute, Swann, j’ai rendez-vous avec Ela Poric, c’est la femme du Mufti, elle dirige le centre culturel islamique et voudrait participer à notre “Nuit des mots” – un beau projet dont je te parlerai. Viens avec moi, si tu as le temps, j’ai encore plein de choses à te raconter.

– Ah ça oui alors, avec plaisir. Mais dis-moi, cette mosquée ne serait-elle pas une trace de la présence ottomane ?

– Non, non, pas du tout. Elle a été inaugurée en 2020. Elle est en béton blanc et à l’intérieur, il y a un dôme bleu qui rappelle la mosquée bleue d’Istanbul. C’est un bijou d’architecture, nous aurons peut-être droit à une petite visite privée. Nous allons prendre un kavalir et nous aurons ensuite vingt minutes de marche.

– Chouette alors. Dis-moi, Nov, qu’est-ce que tu souhaites faire ?

– Je crois que je vais retourner à l’hôtel. On se retrouvera plus tard pour aller à Metelkova ensemble.

– Désolé Nov, tu as dû trouver notre conversation bien barbante. Viens, nous allons passer par la médiathèque, je vais te prêter Alerte rouge.

*****

Dobrodosel! Tu es déjà de retour, Nov !

– Salut Janek ! Oui, mon père va visiter la mosquée avec un ami, moi, je vais faire une pause. Dis-moi un truc, tout à l’heure Karl nous a dit dobrodosla et pas dobrodosel, j’ai bien entendu.

– Oui oui, tu as très bien entendu et c’est correct. Dobrodosel, c’est “bienvenue” quand tu es tout seul, dobrodosla, c’est parce que vous étiez deux avec ton père, et si vous êtes trois, on doit dire dobrodosli.

– Quoi ! Et si on avait été quatre ?

– Ah ah, non, il n’y a que trois formes de nombre, ça suffit bien, le singulier, le pluriel et le duel. Chez nous, deux, ce n’est pas encore du pluriel. Tu comprends, deux, ce n’est pas encore beaucoup ; deux choses, on peut les prendre dans les mains, après, il te faut un sac. Deux, c’est le couple d’amoureux, c’est les yeux, c’est les rives de la rivière, deux, c’est trop intime pour faire une bande ou un ensemble.

– C’est joli, mais c’est un chapitre de plus à apprendre dans le livre de grammaire.

– C’est vrai, désolé, mais tu peux me dire plus simplement, zivjo, et en plus, c’est invariable. Zivjo, kako si? C’est un peu, “Salut, ça va ?” Mais, comme tu dis, le duel c’est que de la grammaire pour moi.

– Tu veux dire quoi ?

– Ben, pas d’amoureuse, pas d’ami, pas de frère. Je ne sais pas pourquoi mais je suis un habitué du trio. Ma mère, ma grand-mère et moi, mon patron, sa femme et moi, à l’université, c’est Bojan, Ivo et moi, on est toujours ensemble, et il y a aussi mes trois chats et mes trois auteurs français préférés, je dis les trois R, Rimbaud, Rabelais et Rostand.

– Ah ? Que des classiques.

– C’est vrai ça, en français, je ne lis que des classiques. En Slovène, c’est l’inverse, je ne lis que des auteurs modernes. Je ne devrais pas te le lire, mais je n’aime pas beaucoup Preseren ! Si ma mère m’entend dire ça à un étranger, elle me jette dans la Ljubljanica, alors tu peux le répéter, mais tu ne dis pas que ça vient de moi. Pour rendre mon cas plus grave, je dirais que je n’aime pas l’artiste et que je déteste l’homme.  Les poèmes de Preseren, on les connaît par cœur ici, parce qu’on nous oblige à les apprendre à l’école, bon, c’est bien écrit, ça d’accord, mais c’est vieux et c’est formel, et surtout c’est l’homme que je n’aime pas. Notre héros national était un alcoolique, un amoureux égoïste et un mauvais père qui n’a pas reconnu ses trois enfants.

– Outch ! Quel portrait. Comment il a fini en statue sur la place, alors ?

– Oui, il y a ce truc important qui le sauve, il a fait du slovène une vraie langue, une langue qui peut tout dire. Il est le père de la langue slovène et donc, en un sens, le père de la nation slovène.

– Je pense que ses enfants ont dû apprécier l’hommage !

– Ah ah, allez, j’arrête de dire du mal et puis je suis sûrement injuste, il a vécu à une époque très codifiée, tu comprends ce que je veux dire, et lui, il avait jamais le bon code. Avec Julija Primic – tu sais la sculpture dans le mur qu’il regarde – il n’était pas assez riche, pas assez bourgeois ; avec Ana Jelovsek – c’est la mère de ses trois enfants – il était trop cultivé, enfin trop bien, car elle, c’était une domestique qui venait de la campagne, lui il était avocat. Je te l’ai dit, c’est Aragon qui a raison, il n’y a pas d’amour heureux, « Et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix ». Quelle image ! Magnifique et horrifique !

– Horrifique ? Ça se dit ? En tout cas, Janek, tu es plutôt pessimiste. Regarde, quand même, on en voit des amoureux.

– Alors, il faut que je regarde bien, parce que dans ma vie, je ne vois pas. Le mari de ma grand-mère s’est fait exécuter à Vukovar, on a mis vingt ans à retrouver ses restes qui avaient été séparés dans trois charniers différents et mon père s’est suicidé un an après ma naissance, je ne sais pas exactement pourquoi, mais je crois que c’est parce qu’il avait vu ou peut-être fait des choses mauvaises pendant la guerre et qu’il n’arrivait pas oublier.

– …

– Désolé, Nov, je ne sais pas pourquoi je te parle de ça.

– Non, c’est moi qui suis désolé. Je comprends un peu mieux ton pessimisme, mais tu parles plus de la guerre que de l’amour.

– C’est vrai. Tu savais pour Vukovar, non ?

– Euh… non.

– Ah bon ! Et Sarajevo ? Le siège de Sarajevo, tu sais, n’est-ce pas ?

– Ben… ça me dit quelque chose, mais je ne me souviens pas vraiment.

– Et Srebrenica ?

– Non, jamais entendu.

– Ou Srebreni-cha, -niska, je ne sais jamais comment vous prononcez.

– Tu sais Janek, je ne connais pas bien l’histoire de France, alors c’est pire pour l’histoire des petits pays étrangers.

– D’accord, on est des petits étrangers, mais on était des voisins aussi. Tu sais, j’entends toujours dire que la guerre en Ukraine, c’est après soixante-dix ans de paix en Europe, mais c’est pas vrai. Je ne sais pas pourquoi on oublie toujours notre guerre. Ce n’est même pas de l’histoire, c’était dix ans avant notre naissance. Pourquoi on oublie toujours notre guerre ?

*****

je ne sais pas, on ne se pose pas ces questions, nous les nuages, le bien le mal, est-ce qu’on peut facilement faire la différence, je repense à la guerre, je repense au Boucher de Chabrol et au boucher de Boutcha, pour Vukovar, je ne connais pas non plus, mais j’ai bien entendu, Janek il parlait de charnier, je bloque un peu là-dessus, j’ai du mal à passer à autre chose, ça va venir, comme les humains je vais passer à autre chose, ils changent de sujet de conversation comme ça d’un claquement de doigt, pfft, nous aussi parfois on accélère, tout d’un coup, pfft, force six, force sept, tempête tropicale, cyclone, on est partout, comme un plafond sale et bas, mais là, tout de suite, c’est le calme plat et je suis occupé par cette chose qui m’obsède, la guerre, j’essaie de les comprendre, les humains, je me demande, pourquoi ils se font la guerre, je crois que c’est parce qu’ils croient qu’ils peuvent se poser, être quelqu’un, quelque part, dans leur pays, ils croient qu’ils peuvent s’arrêter de devenir quelqu’un d’autre, alors évidemment, normal, quand ça se remet à vraiment bouger, par exemple quand une frontière est déplacée, ils disent, stop, ça ne va pas, et c’est la guerre, je ne sais pas qui a raison, mais chez nous les nuages, c’est le contraire, il n’y a pas de territoire, pas de propriété et pas de titre de propriété, et surtout pas de propriétaire, ça flotte, ça se forme et se déforme, ça s’attire et s’évite, ça s’agglomère et se sépare, pour moi, c’est difficile d’imaginer ce que ça donne, vu d’en bas, mais je pense que ça doit être beau à voir, comme une danse, il y a un lapin à grandes oreilles, il s’étire et devient une fusée puis s’accroche à un ballon crevé et ils deviennent un énorme bonhomme avec des petits bras, mais pas longtemps, les bras se transforment en vagues, désolé, je sens que je m’éloigne moi aussi, je me transforme et mes idées aussi, il faudrait que je me concentre, mais c’est vraiment difficile, les humains disent, c’est juste, c’est pas juste ou c’est mal, c’est bien, c’est terrible, c’est une boucherie, c’est un crime contre l’humanité et ils disent aussi, c’est atroce, c’est une blessure qui ne va pas cicatriser, mais moi je crois que tout change, tout s’efface et peut-être que tout revient, c’est une question de rythme, ils ne voient pas que tout bouge parce que ça se fait lentement ou peut-être qu’ils ont raison

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