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C'est Peu Dire

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

6 mai 2026 3 06 /05 /mai /2026 02:42

Swann voyagea. Nov écrivait.

Ljubljana, le Zlata, jour suivant.

Retour à Moby-Dick. Des mots, des mots, des mots. À perte de ligne. Je navigue en pleine parole. Dans cet océan de phrases, je pense que je pourrais finir par avoir le mal de mots, mais pour le moment, ça va. Je suis loin de maîtriser la navigation en littérature comparée, mais je comprends une chose. Il y a un lien entre Joyce, Melville, mais aussi Stevenson et Svevo et tous les autres, un peu comme il y a des passages entre tous les océans et toutes les mers et même aussi entre les lacs et les étangs qui semblent séparés. Avant, pour moi, tous les livres étaient des terres isolées et ça faisait beaucoup, et beaucoup trop, ça rendait le voyage épuisant avant même de partir. Maintenant, je comprends qu’il y a un truc qu’ils ont tous, je ne pense pas aux lettres et aux pages, quelque chose d’autre, mais je ne sais pas comment ça s’appelle… peut-être la littérature tout simplement. Ça doit être le vieux rat obèse qui passe d’un livre à l’autre. D’ailleurs – si tu me lis, Mam, une remarque pour toi – il y a ‘rat’ dans littérature. Rah ! Rah ! Rah ! Allez, sans transition, ma lecture du chapitre 33, “le specksnyder”…

Manon envoyait. Nov lut.

« Coucou Nov, décidément, je te découvre une véritable passion pour l’éthologie. Après le cachalot, tu m’interroges sur le rat. Oui mais voilà, je sèche. La dernière fois, on a vu comment Melville critiquait la classification systématique, maintenant, je m’aperçois que je dois m’inquiéter aussi de l’hyperspécialisation ; comme disait je ne sais plus qui, c’est connaître presque tout sur presque rien. Comme ça m’a agacée d’en savoir tant sur la digestion chez les holothuries et si peu sur l’émotion chez les rats, j’ai fait appel à un ancien copain de fac, Tom Murat (rien à voir avec Jean-Louis !) pour une mise à jour. Il n’est pas “ratologue” comme tu dis, mais véto. Surtout, il est passé par le GENAC. Au cas où tu ne le saurais pas, c’est le Groupe d’étude des nouveaux animaux de compagnie. Aujourd’hui, il voit défiler dans son cabinet des reptiles, évidemment, des tortues, mais aussi de nombreux “adorables petits Rattus norvegicus bien plus joueurs que le hamster et moins paresseux que le cochon d’Inde” (selon lui, que je ne contredirai pas). Je lui ai posé ta question sur le rat, la solitude et la vie en société. D’abord, il a éclaté de rire (mais plutôt rire de chimpanzé), ensuite quand j’ai évoqué ton hypothèse du tout et de la fuite, il a miaulé (vraiment, et ne me demande pas pourquoi). Il a ajouté qu’il faudrait étudier aussi les NCA, les nouveaux compagnons des animaux, mais avec prudence parce que certains sont dangereux. Après avoir rugi (disons entre le rugissement et le hennissement !), il a conclu que pour les rats, il allait m’envoyer quelques documents. J’ai dévoré tout ça, j’ignorais tout et ça m’a vraiment passionnée. En fait, il y a eu plein de travaux intéressants depuis une cinquantaine d’années, mais voilà, le rat n’est pas sexy, alors personne n’en parle. Peut-être aussi que ça provoquerait une nouvelle blessure narcissique de constater qu’il y a déjà des comportements émotionnels, sociaux et cognitifs chez ces bêtes d’égouts dégoûtantes. Un jour peut-être, on montrera qu’il y a plus d’empathie entre des fleurs sauvages dans un champ qu’entre les membres d’une famille réunis pour un repas de Noël. Bon, les rats. Alors, il y a ceux à qui on a appris à conduire (je ne plaisante pas) ; il y a les rats qui rient quand on les chatouille et plus drôle encore, ceux qui rient de voir leur congénère rire quand on les chatouille ; et puis, il y a les études sur l’empathie qui devraient t’intéresser. Tom évoque les travaux de Peggy Mason, une neuroscientifique américaine. Elle parle de contagion émotionnelle, les rats seraient sensibles à la détresse de leurs copains. C’est l’expérience du rat enfermé dans un tube qu’on ne peut ouvrir que de l’extérieur. Le rat libre est “ému” – là on doit utiliser nos mots – par la situation, il est émotionnellement affecté par le stress qu’émet son congénère emprisonné, il va essayer de remédier à la situation et, trois fois sur quatre, il va le libérer. Attends, il y a mieux encore. Si on met un bout de chocolat, le rat libérateur s’occupe d’abord du rat enfermé et partage ensuite avec lui le chocolat. (Perso, j’hésiterais sur l’ordre des actions !) Le rat ne respecte pas une règle morale, il n’obéit pas à une loi juridique, on est d’accord, il n’y a ni morale ni droit ici. Et pourtant, il y a bien une empathie émotionnelle. Même sans récompense, même sans bénéfice, le rat aide son congénère en situation de détresse. C’est vrai pour trois rats sur quatre et pour le quatrième qui n’aide pas, ce n’est pas parce que c’est un gros égoïste, c’est parce qu’il est hyperempathique, le pauv' doudou, et qu’un excès de stress le paralyse ! J’adore ! La conclusion de Tom, et je suis d’accord avec lui, c’est qu’il y a un autre mur qu’il faudrait faire chuter. L’empathie n’est pas la marque exclusive des humains.

Désolé, j’ai été rapide mais tu m’as demandé un exposé succinct. Et je ne t’ai pas parlé des travaux incroyables sur l’effet-spectateur, le comportement du rat libérateur quand il n’est pas seul. Je te mets le document en pièce jointe.

Tu vas bientôt arriver à Belgrade, pense à nous raconter. Nous aussi on fait un petit voyage ce weekend, Oscar, Clèm et moi on va trois jours en Allemagne : une compétition de HYROX et le musée BMW à Munich et la visite du parc Legoland près d’Ulm. Dernière chose importante. Encore une histoire d’empathie. Magali a replongé. Elle avait à peu près digéré son histoire avec Paco, son prof de tango, mais elle est retombée dans une mauvaise histoire avec Jean qu’elle a rencontré à la salle de gym. Je te passe les détails. C’est un fou de sport (ne te moque pas, rien à voir avec moi !) qui s’est très rapidement mis à l’humilier sur ses performances, son physique, son manque d’ambition, sa vie brouillonne… Et plus il l’humiliait – là, si tu peux m’expliquer, je veux bien –, plus elle s’accrochait à lui. Bref, il a fini par la jeter en lui mettant par écrit toutes “les raisons objectives de son aversion”. Encore un grand malade, mais on s’en fout, ce qui compte c’est Magali. Je ne suis pas là ce weekend et Laurence est partie faire “une rando seule et déconnectée” (cinq jours sans connexion… avant de repartir trois semaines en mer ! J’ai renoncé depuis un moment à tout comprendre et comprendre tout le monde !). Alors si tu pouvais lui envoyer un petit mot ou l’appeler, ce serait génial. Elle a besoin de voir que tous les hommes ne sont pas des connards, même si manifestement elle s’est fait une spécialité de les attirer. Je compte sur toi et t’embrasse. On se reparle bientôt. Manon. »

Encore une coïncidence comme dit Dad. Je viens de recevoir un long mail de Manon sur la sympathie et l’entraide chez les rats. Très intéressant mais un peu long, c’était censé être un résumé ! Elle me parle aussi de Magali qui recherche désespérément un compagnon sympathique. Je l’appellerai samedi, même si je ne vois vraiment pas ce que je peux faire, je pourrais lui conseiller d’acheter un norvégien de compagnie, je veux dire un rattus. Bon, pour le moment, je me concentre sur Moby. Je passe du coq à l’âne et du rat au marin. C’est un chapitre pour Dad parce que c’est une réflexion sociologique et politique. La différence entre les officiers et l’équipage, marquée par la différence entre l’arrière et l’avant du bateau. Et puis, il y a ce passage sur le pouvoir, je suis cent pour cent d’accord : “si grande que soit la supériorité d’esprit d’un homme, il ne peut prétendre gagner une tangible suprématie, sans user de dissimulation et d’artifices toujours plus ou moins vils et indignes.” Ce que je comprends, c’est qu’un médecin ne peut pas travailler en chemise hawaïenne et un juge non plus en marcel. Le pouvoir doit tricher sur les apparences, même et surtout s’il veut dire la vérité. Chapitre 34, “La table de la chambre”. Ça raconte le dîner du capitaine et des officiers à bord du Pequod, le protocole est parfaitement réglé et “péniblement silencieux”. Tout est ordonné, tout est figé, rien ne dépasse, c’est pesant comme un enterrement et puis pfft… encore une incroyable coïncidence, un rat vient sauver la scène : “Quel soulagement… un rat mena subitement un ramdam dans la cale.” (D’ailleurs, je remarque – allo, Mam ! – qu’il y a aussi du rat inversé dans le nom du Second, Starbuck.) Chapitre 35, “La tête de mât”. Pas le plus passionnant des passages, mais il s’est passé un truc bizarre…

Olga délirante. Nov troublé.

« Mon chéri de France, mon chili d’Europe, mon choupi d’ailleurs, ne sois pas étonné, je n’ai pas appris le français en une semaine, j’ai utilisé Mistral pour la traduction. Je ne pouvais pas demander à mon frère, c’est trop personnel. Vous les Français, c’est drôle, vous êtes vraiment forts dans certains domaines et nuls dans d’autres. Les avions de guerre, par exemple, là vous faites un podium à tous les coups ; pareil pour l’IA, vous battez sans problème ChatGPT. Oui mais voilà, il y a aussi votre amour pour les fromages qui puent et pour les dictateurs qui écrasent leur population. Bon, désolée, je dis “vous”, c’est parce que je ne connais pas tes goûts en fromage, mais tu es sûrement différent. Pour la politique, tu auras l’occasion de dire clairement à Vucic ce que tu penses de lui. On descend manifester vendredi prochain. Tu viendras avec nous. Mon lapin, mon canard, mon raton, je suis tellement contente de te revoir. J’ai plein de projets, je te raconterai. Je ne sais pas combien de temps je resterai à Novi Sad, je crois que je ne suis faite pour les amphis d’universités. On verra. Emil voudrait que je reste. Il me trouve fatiguée. Il me trouve toujours fatiguée, mon frère. Quand on était enfants, il me trouvait fatigante, ça a changé. C’est le problème des médecins, ils confondent normal et sain. J’ai fait la connaissance de Rafah, une étudiante en architecture libanaise, j’aimerais bien repartir avec elle travailler à reconstruire Gaza. C’est drôle un nom de ville comme prénom. Remarque il y a bien une Paris et une Dakota ! Mon soleil, mon étoile, mon horizon, mon frère m’emmerde (j’ai dû insister parce que Mistral ne voulait pas traduire comme ça, il disait “expression familière, remplacer par ennuyer”) et Moby n’arrête pas de me dire de me reposer. Et Vucic, il se repose, lui ? Et la poliomyélite, elle fait une pause à Gaza. Viens vite, toi, je le sais bien, tu me comprendras. Son truc à Rafah, c’est les intergenerationel networks, Mistral dit réseaux intergénérationnels, tu dois comprendre. Elle pense que pour les rendre possibles, il faut des infrastructures matérielles. Alors là, je dis, “présente !” évidemment, et je pense places, rues, forums, salles de fête… On a déjà dessiné plusieurs projets. Je vais voir comment se passent les cours, mais le directeur de la fac m’a dans son viseur. Mon frère est furieux, mais pas contre le directeur, contre moi ! Tu le crois, ça ? Il me dit, tu viens de rentrer et déjà tu t’es fait remarquer. Viens vite, mon bel esprit, mon génie, mon futur, j’étouffe. Ton Olga pour de vrai. »

 J’étais en train de lire, distraitement, la description des différentes têtes de mât, sommets de colonnes, de pyramides, de piliers, j’étais à moitié ensommeillé. Exactement comme certains hommes de vigie se laissent bercer par la houle et, “envahis par une indolente extase”, oublient ce pour quoi ils sont là-haut. La mer vous offre “la splendeur d’une vie dépourvue de tout événement”. Alors ça, c’est exactement moi, dans la barque de Diego et c’était moi à ce moment-là… et bam ! Je reçois un long mail d’Olga. Peut-être que c’est la traduction automatique qui a déformé le message, mais j’ai l’impression qu’elle ne s’adresse pas à moi. À part ça, j’ai l’impression qu’elle va bien. Je le relirai à tête reposée. Il faut d’abord que je finisse mon chapitre.

Ce qui est bizarre, je disais, c’est que c’est à ce passage sur la distraction que j’ai repris une lecture concentrée. “Les navires baleiniers sont devenus des asiles pour bien des jeunes gens romantiques, mélancoliques et distraits, dégoûtés des soucis rongeurs du monde.” Et puis, il y a encore ce passage : “Mais cet adolescent, visionnaire, perdu jusqu’à l’indifférence dans une rêverie inconsciente, bercé comme dans les fumées de l’opium, par le rythme pareil des vagues et des songes, en vient à être dépossédé de lui-même ; le mystique Océan, déroulé à ses pieds, n’est plus pour lui que l’image révélée de l’âme bleue, profonde et insondable, diffuse dans l’humanité et dans la nature”. Bon, il s’emballe un peu et s’écoute écrire le Melville. Remarque, je comprends, parce que c’est carrément bien écrit. Et encore, ferait remarquer Mam, ce n’est qu’une traduction ancienne. Ah ! une chose encore que je voudrais dire, être “dépossédé de lui-même”, c’est un peu ce que je ressentais parfois avec Diego. On avance. Chapitre 36, “Le gaillard d’arrière”. Là, je pense qu’il se passe quelque chose d’important…

Nadja aussi. Nov dépassé.

« Coucou mon raton loveur, tout le monde me dit du bien de toi. Tu as beaucoup plu à Karl. Ton père aussi a apprécié vos discussions. Te voilà seul. As-tu besoin de quelque chose ? Quand rentres-tu ? Passeras-tu par Manille, finalement ? Tu es si loin. Vera fait des allers-retours entre Mexico, Guadalajara et Puerto Vallarta, Diego ne va pas très bien. Elle dort à la maison ce soir, appelle-nous si tu peux. Ta maman, depuis toujours et à jamais. »

Mais c’est quoi ce lâcher de mails ! Je vais devoir laisser Melville naviguer sans moi un moment, pourtant quelque chose me dit qu’on est à un tournant. Un changement de cap, pour être plus juste.

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