Belgrade, IN hotel, vendredi, une heure
Toujours pas sommeil, c’est la dernière fois que je fais la sieste. Qu’est-ce que je l’aime, ce Moby ! Je pense que c’est mon premier vrai ami. (Je ne compte pas Vera, bien sûr, elle, c’est autre chose. (Oui mais quoi ?)) Allez, chapitre 49, “L’hyène”. Un de mes chapitres préférés. Sauf pour le titre, à mon humble avis, la comparaison avec l’hyène (ça sonne bizarre, j’aurais dit la hyène) n’est pas très bonne. Les hyènes n’ont vraiment rien de commun avec Ismaël. Il faudrait vérifier auprès de Manon, mais pour moi, ce sont des charognards sournois, trouillards, profiteurs et le pire, c’est leur rire sarcastique qui a quelque chose de diabolique. Ou alors elles sont victimes, comme les requins, les cafards et les rats hongrois, d’un délit de faciès. Passons. D’abord, petit retour en arrière : après le naufrage de la baleinière de Starbuck et la nuit passée dans l’eau, les marins sont inespérément récupérés par le Pequod. Ismaël médite alors sur la mort, la vie, ce qu’on peut espérer et le sens de tout ça. C’est profond (enfin vu du bateau, parce que je n’ai pas plongé pour vérifier…) et assez drôle (disons, humour noir), j’aime assez cette philosophie moqueuse, même si je ne suis pas sûr de comprendre toute sa subtilité. (Mam, socorro!) En tout cas, on voit bien que c’est un changement de cap (métaphore de circonstance !) : dorénavant, après avoir côtoyé la mort et rédigé son testament, Ismaël mènera sa barque sans peur ni boussole (et moi, je file la métaphore, ah ah !), goûtant tranquillement chaque nouveau jour comme un supplément de vie. Telle est sa nouvelle “philosophie désespérée”. Philosophie libre, insouciante, joyeuse et… désespérée ! Un peu contradictoire comme expression, non ? C’est peut-être la traduction ? J’aurais dit plutôt, “philosophie de survivant”, mais pas au sens où il se bat contre le destin et la mort et s’acharne à vivre, plutôt au sens où il prend ce qui vient, sans rien attendre, sans rien espérer. Ce n’est pas non plus une “philosophie de fataliste” puisqu’il devient détaché et serein. Il comprend qu’il n’y a rien à comprendre et accepte que tout, vraiment tout. Plus rien n’a d’importance, l’univers, l’existence, la vie, la mort… tout cela n'est qu’une grosse farce, une énorme blague sur laquelle on n’a aucune prise. Une phrase résume bien : « ce qui, l’instant d’avant, dans sa ferveur lui apparaissait si grave, ne lui semble plus qu’une scène de la farce universelle. » Comme si la corde de la vie n’avait plus qu’un seul brin, plus de liberté, plus de nécessité, seulement un immense hasard universel et délirant. Une “philosophie de bouffon”, peut-être. J’ai envie de vous citer tout le paragraphe. Allez, encore la dernière phrase pour avoir le goût et l’odeur quand même : « Et maintenant, me disais-je, en remontant inconsciemment mes manches, en avant pour un plongeon glacé et de sang-froid dans la mort et la destruction. Chacun pour soi et Dieu po… »
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Nov ne dormait pas. Emil veilla.
« Il est deux heures, tu dois dormir encore. Pour demain. Plus sûr de venir en train, il pourrait y avoir beaucoup de monde et des embouteillages. Prends celui de 9 heures qui te fait arriver à 9 heures 43 à Novi Sad. Attention, la gare est toujours fermée (tu connais l’histoire tragique et scandaleuse de l’auvent, j’imagine), le train s’arrête à Petrovaradin, après, tu prends une navette gratuite qui part de la rue Preradovic, juste en face et qui te conduit au centre-ville, devant le Théâtre national serbe. On se retrouve là. Achète un sandwich et une bouteille d’eau avant de partir. Après la manif, on ira à un grand pique-nique citoyen au Danube Park, tu rencontreras beaucoup d’étudiants comme toi, Olga nous y retrouvera, elle va un peu mieux. En attendant de trouver un nouveau thymorégulateur (pour stabiliser l’humeur), on a modifié le dosage du lithium. J’aurai le temps de t’expliquer deux ou trois trucs, ce qu’elle a et comment il est préférable de s’y prendre avec elle. On est nombreux à tenir beaucoup à elle. On y arrivera. À tout’. »
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Belgrade, IN hotel, vendredi, deux heures vingt (du matin !)
Deux bonnes nouvelles en même temps, Starbuck et son équipage ont été récupérés par le Pequod et Olga va mieux, je suis rassuré. Une mauvaise nouvelle, je n’ai toujours pas envie de dormir. J’ai lu qu’un des symptômes de la phase maniaque de la bipolarité, c’est l’absence de sommeil. Bon, on va peut-être attendre un peu avant de m’interner. (Pas sûr que je sois très drôle !) Je continue, chapitre 50 (encore 135 !), “La pirogue d’Achab, son équipage. Fedallah”. Le titre annonce trois parties. D’abord, une leçon de vocabulaire : nable, tolets, épinglettes de bois, bordé de cuisse, gouge. (Quand tu ne connais même pas les mots dans ta propre langue ! Je pense à la difficulté de traduire.) Ensuite l’explication de l’intégration rapide des quatre étranges fantômes jaunes, les Philippins : elle n’est pas due à leur sociabilité, mais aux autres marins qui sont tout aussi bizarres. Je cite : « des rebuts indicibles surgissent de nations étrangères, de coins inconnus, de dépotoirs de toute la terre, pour équiper ce hors-la-loi flottant qu’est un navire baleinier. » Charmante compagnie ! Enfin, une courte évocation de Fedallah, qui ne s’intègre pas, lui, et continue d’inquiéter, il est comme « un personnage que les habitants civilisés, domestiqués de la zone tempérée ne voient qu’en rêve et encore confusément », personnage de rêve, ou de cauchemar, qui semble avoir une sinistre influence sur Achab lui-même.
Chapitre 51, “Le souffle-esprit” (?). Melville décrit l’attente, le silence et l’absence qui règnent à bord. Enfin, le silence argenté d’une nuit de lune est rompu par une apparition fugitive et terrifiante, presque surnaturelle. « Ce fut tandis que nous glissions dans ces dernières eaux par une sereine nuit de lune, tandis que les vagues s’enroulaient en volutes d’argent et que leur doux bouillonnement diffus transformait la solitude en silence argentin, ce fut par une telle nuit silencieuse que bien au-delà de la blanche écume de l’étrave nous vîmes un souffle argenté. La lumière de la lune le faisait paraître céleste ; on eût dit, sortant des flots, quelque dieu étincelant, paré de plumes. » C’est beau ! Tout le monde s’agite, tout le monde s’excite et Achab traverse le pont dans tous les sens et donne des ordres à tout va. Ensuite, pendant plusieurs jours et plusieurs pages, ce souffle solitaire et blanc apparaît puis disparaît pour réapparaître un peu plus loin jamais très longtemps. Et pendant ce temps, Achab se tient en retrait, dans une “ombrageuse réserve”. Tiens, ce ne serait pas un épisode dépressif après l’épisode d’exaltation provoquée par l’apparition ? Ou peut-être que c’est tout l’équipage qui est bipolaire et passe en phase dépressive : « la nuit, les hommes opposaient un mutisme pareil aux cris aigus de l’Océan ; taciturnes, ils étaient bercés dans leurs boulines et sans mot dire. » Ou peut-être que je devrais arrêter de voir des bipolaires partout, depuis que je connais le mot ! Ou peut-être… Ah ! message de Mam.
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« Mon voyageur-écrivain préféré, je lisais toujours avec un peu de retard ton journal qui me ravit, mais Vera vient de m’installer une notification qui me prévient chaque fois que tu mets en ligne un nouvel article. C’est tellement plus enlevé et rafraîchissant que les thèses de certains de mes étudiants. L’air du grand large, sans doute, et le souffle des belles rencontres. Et ne dis pas que j’exagère, je suis objective et impartiale ! Tu me demandes si Achab ou Melville sont bipolaires. Il y aurait tellement à dire et je sais que tu préfères des réponses succinctes.
Je commencerai par Ismaël, le marin-narrateur, il est à la fois dedans et dehors, un pied à bord et un pied au bureau. Relis le premier paragraphe du premier chapitre et le dernier paragraphe du dernier chapitre, rapproche-les du fameux paragraphe du chapitre l’hyène où il expose sa “philosophie du desperado (desperado philosophy)” dont l’importance ne t’a pas échappée. Il y est question de mort, et plus précisément de cercueil, et de vie ou de sur-vie. Le premier chapitre commence avec les idées suicidaires d’Ismaël (sans doute l’incipit le plus extraordinaire de toute l’histoire de la littérature, et non, je n’exagère toujours pas !) qui s’arrête devant les magasins de cercueils et se glisse dans les cortèges funéraires quand il en croise. Est-il dépressif ? bipolaire ? À une époque où le mot n’existait pas encore, pas plus que des médicaments efficaces, Melville décrit avec précision des symptômes qu’il connaissait bien (je t’expliquerai) et évoque une thérapie originale. Je ne sais si ça parlerait à un psychiatre, mais c’est en tout cas terriblement beau. « Quand mon âme est comme un novembre humide et bruineux (whenever it is a damp, drizzly November in my soul) », alors, dit Ismaël, je prends la mer, « c’est une façon que j’ai de chasser la mélancolie (the spleen) et de réguler mes humeurs (regulating the circulation) ». Réguler les humeurs, n’est-ce pas ce que vise le traitement de la bipolarité ? D’ailleurs un peu plus bas, il évoque aussi (c’est tellement drôle !) son envie impérieuse d’aller dans la rue pour méthodiquement arracher aux gens leur chapeau ! Je suis comme toi, j’ai envie de citer chaque phrase, c’est beau, c’est amusant, c’est émouvant, c’est profond. Et c’est grave aussi quand on connaît l’environnement familial de Melville au regard de la maladie mentale. Un père hyperactif qui en mourra, une mère et une grand-mère sévèrement dépressives, une tante et un cousin internés et un fils qui se suicidera à dix-huit ans sans que l’on sache exactement pourquoi. Et Herman lui-même ? Des phases d’exaltation, d’autoritarisme et de travail acharné, des phases de dépression, de lassitude et de réclusion. Difficile de faire un diagnostic cent cinquante ans après.
Pour revenir à Moby-Dick, je voulais encore te signaler la toute fin du livre (une des plus démentes et théâtrales de toute l’histoire de la littérature… non, non, toujours pas !) Je sais que tu n’aimes pas que l’on dévoile la fin, alors je te dirai seulement qu’Ismaël finit dans un cercueil, mais pas comme tu le crois…
J’ai fait trop long, comme d’habitude, je m’arrête là. Un mot rapide concernant Achab. À mon humble avis, il n’est pas bipolaire, il est monomaniaque (Melville lui-même utilise le terme). Il y aurait tant à dire, la question est sujette à controverse et je ne suis pas compétente pour trancher. Je t’embrasse tendrement, mon petit fou. (Zut, je voulais aussi te parler de la philosophie du desperado… cela n’a évidemment rien à voir avec le désespoir comme tu l’as bien compris.) Plein d’amour, mon Nov. »