– Montre encore ton texto, Nov.
« … avec les trous du cul de ta race et tu ne m’écris plus jamais. JAMAIS. »
– Alors, Céline, elle m’a expliqué pour les majuscules, quand tu en mets dans ton texto, ça veut dire que tu cries. Tu piges ? Elle est vraiment en colère, ta Olga. Mais qu’est-ce que tu lui as fait ? Vas-y, tu peux me dire.
– Mais rien, je te promets. D’abord, je ne suis pas marié avec elle et même, je ne suis marié avec personne. En plus, elle a l’âge de ma mère, c’est juste une copine, voilà. Je l’ai rencontrée sur le bateau en venant du Mexique. Alors c’est vrai, j’aime bien ce qu’elle fait. Elle reconstruit des quartiers dans les bidonvilles, aux Philippines, au Bangladesh. Voilà, je l’admire. C’est tout. Ensuite, elle a fait une dépression parce que son mari s’est fait tuer au Brésil, moi, je croyais qu’elle était guérie. Excuse-moi Laszlo, je dois vraiment écrire à son frère.
– Vas-y. Tu sais, pour moi, c’est simple, elle a les fils qui se touchent !
« Bonjour Emil je viens de recevoir un message très très inquiétant de ta sœur qui me traite de tous les noms. J’ai dû dire quelque chose que je n’aurais pas dû dire. Elle “m’interdit” de venir en Serbie. Je suis vraiment très embêté. Donne-moi ton avis. »
« Salut Moby. Je joins le message qu’Olga vient de m’envoyer. Je ne comprends pas ce qu’il se passe ! Je ne sais pas quoi faire. »
– Écoute Nov, à Zagreb, tu as deux heures de transit, je te présenterai Ljubica qui vient me chercher à la gare, elle te dira. Si tu dis que tu lui as rien fait à Olga et si tu dis la vérité, et moi je te crois, alors ça veut dire qu’elle est maboule. Ljubica, elle te dira, elle est docteur.
– D’accord. Dis, Laszlo, tu crois aux coïncidences ?
– Ouh là, cool Raoul, je suis pas docteur, moi, ni sociologue du cinéma. Tu peux préciser ta question ?
– Regarde, toi tu t’appelles Laszlo comme un grand footballeur et Puskas, c’est ça ? comme un autre grand footballeur et bim, tu adores le foot. Est-ce que c’est le pur hasard ?
– Ah ça non ! Bien sûr que non ! Mon père, il disait toujours, il y a un lien, un petit fil blanc qu’on voit pas et qui passe d’un Laszlo à l’autre. Janka, elle, elle pense que c’est n’importe quoi, elle dit toujours, dans les romans d’amour, oui, là, il y a des petits fils blancs et les amoureux, ils sont séparés par la famille, par l’argent, la guerre, les déménagements et tout le tintouin, eh ben ils finissent toujours par se retrouver, mais dans la vraie vie, y’a pas de petits fils blancs.
– C’est drôle qu’elle pense ça, parce que vous, justement, vous vous êtes retrouvés, malgré l’éloignement, malgré les infidélités, malgré toutes tes bêtises.
– Justement, pour nous, c’est pas un petit fil blanc, c’est un contrat, un contrat écrit avec un Bic noir sur un cahier. Eh, tu savais que le Bic a été inventé par un Hongrois ? En plus, c’est encore un Laszlo, Laszlo Biro.
– Ah, encore ! Malheureusement, ça contredit un peu ta théorie du fil blanc. Un Laszlo est devenu écrivain, un Laszlo est devenu footballeur et un autre Laszlo était inventeur de stylos.
– Ah, ah et un autre encore est devenu routier ! Pour sûr, elle est sacrément emberlificotée la pelote de fil des Laszlo ! Mais pourquoi tu parles de coïncidences ?
– D’abord, il y a les deux Melville et melvill qui se rencontrent dans la salle d’attente d’une gare en Slovénie, c’était quand même très improbable, mais passons. C’est surtout par rapport à la folie. Je ne dis pas qu’Olga est folle, il y a sûrement un mot médical plus précis, mais depuis quelque temps, je rencontre que des histoires de folie. Dans Moby-Dick, déjà, je pense vraiment que le capitaine Achab est fou, il est dominé par une obsession folle de vengeance. Dans ton livre aussi, quand même, il faut être fou pour vouloir construire une bibliothèque fermée pour protéger les livres et le savoir. En plus tu dis que melvill, il est interné dans un hôpital psychiatrique.
– D’accord, mais tout ça, c’est dans des livres, bonhomme, ça compte pas. Rien à voir avec ta Serbe.
– C’est vrai, mais il y a encore une coïncidence. Vera, mon amie mexicaine, m’a dit que Diego, c'est son père, il avait depuis longtemps la syphilis et que, comment dire, ça commençait à monter à la tête. Elle doit voir un spécialiste mais elle a fait des recherches sur Internet et elle a trouvé que, comment dire ? ça pouvait atteindre le cerveau. Attends que je retrouve son message… ah oui, c’est une neurosyphilis. Et Diego, justement, il commence à avoir des problèmes de comportement, parfois, il s’arrête et il ne sait plus ce qu’il doit faire ni où il doit aller. Évidemment, il n’est pas fou, Diego, ça je le sais, c’est juste une maladie qui doit se soigner. Mais voilà, toutes ces histoires autour de la folie, en une semaine, c’est bizarre.
– OK, ça commence à faire beaucoup, mais là, Janka te dirait de séparer les livres et la vie. Bon, d’accord, ça fait deux cas. Tu en parleras à Ljubica, elle est pas psychologue, elle est pédiatre, mais elle saura te dire quand même. Pour le moment, te tracasse pas, attends la réponse du frère et si tu dois rester à Zagreb, on trouvera une solution. Au fait, pourquoi tu as quitté le Mexique, je t’ai pas demandé ?
– C’est pour raccompagner Nubecito chez lui, il habite Hawaï.
– Nubecito ?
– Oui, c’est un nuage, un petit cumulus. Il a suivi une vague et s’est perdu.
– Ouh là ! Je vais finir par vraiment croire aux coïncidences, moi !
– Oui, je sais c’est bizarre de dire ça comme ça.
– Po, po, po ! Là tu fais pause, garçon, tu fais rewind et tu expliques parce que sinon, je vais commencer à m’inquiéter.
– En fait, c’est Diego justement, il m’a demandé de raccompagner Nubecito. Moi, je ne l’ai jamais vu ce nuage, et je ne sais même pas si j’y crois. Au début, je ne voulais pas faire le voyage et maintenant je suis vraiment content de faire ce voyage, ça me fait rencontrer des gens incroyables, comme toi. C’est génial. Alors, je ne me pose plus trop la question de savoir si Nubecito, c’est un nuage ou autre chose. D’ailleurs, je ne regarde pas tellement les paysages, tu vois, on roule depuis plus d’une heure et je ne sais pas si on a traversé des montagnes ou des villes. J’aime surtout toutes les rencontres que je fais et je pense que c’est grâce à Nubecito et grâce à Diego que je t’ai rencontré et je suis vraiment content.
– Alors ça, fils, c’est vraiment gentil, ça me touche. Bon, disons que le Diego, il t’a demandé de faire un voyage et pour Nubecito, ben on sait pas. Quand même, t’es vraiment pas comme tout le monde, toi.
– C’est ça qui m’étonne le plus, c’est que je rencontre tout le temps des gens complètement différents, mais je crois que c’est les gens qui sont différents, pas moi. Enfin, je ne sais pas.
– Là, p’tit bonhomme, y’a un truc que j’ai appris avec Janka. Céline, elle, elle dirait “qu’est-ce que c’est la différence en soi ?”, ah, ah, elles sont intelligentes mes filles. Moi j’ai compris pour la différence, avec Janka. Et tu sais où ?
– En toi. C’est la différence en toi.
– Ah,ah, bien tenté. Mais non. Dans le potager. J’ai découvert la différence dans le potager ! Je t’explique. Au village, la terre est pas très bonne et on a du mal avec les légumes, c’est pour ça, souvent les gens, ils font de la patate. Mais c’est dur, la patate, ça paye mal et tout le monde en fait. En plus, un coup il fait chaud, un coup on a la grêle, un coup on a une maladie. Les paysans ils disent tous, c’est plus comme avant. Nous avec Janka, on plante ensemble, mais on plante pas les mêmes légumes. Écoute bien. Moi, c’est surtout les carottes, les oignons et les radis noirs. Tu sais qu’il y a un chef à Budapest, Gabor il s’appelle, il vient m’acheter mes radis des fois, alors, il prend tout et il me laisse un gros billet. Mais Janka, elle aime pas mes radis noirs, ils sont trop piquants, elle fait plutôt les poivrons et les courges surtout, au marché, elle est connue pour ses poivrons aigres-doux. Mais comme on plante ensemble, on fait pas une rangée de carottes, une rangée de courges, une rangée de radis. Non, on plante ensemble et on est à côté, alors il y a un peu de courges et à côté un peu de radis et à côté un peu de persil, on a même une petite vigne. Tu vois le topo ! C’est le gros boxon dans le potager, mais c’est pas grave parce qu’on est aussi ensemble quand on récolte et encore ensemble quand on vend. On récolte le samedi matin, on nettoie un peu pour que tout soit prêt pour le dimanche matin, parce qu’on décolle à quatre heures pour Tata. Donc. La différence, tu vois où je veux en venir ?
– Disons que vous êtes très différents, Janka et toi et que ça se passe bien.
– Nan, c’est pas ça. Enfin oui mais non, je te parle pas de nous, je te parle des légumes, c’est les légumes qui sont différents. C’est les légumes qui m’ont appris pour la différence. Comme ils sont différents, ils s’entendent mieux. Attends, je veux pas dire qu’ils se causent poliment et tout, comme des étrangers qui se rencontrent : « hello, good morning, I am a carotte, and you ? »
– Ah, ah,
– « Hello, nice to meet you, I am a radis »… Bon, j’arrête, tu vas penser que, moi aussi, j’ai chopé ta coïncidence ! Ah, ah, ah… En fait, ils se protègent, les légumes, parce qu’ils sont différents. Gregor, le nouveau gars à Céline, c’est un Allemand, donc un écolo, il m’a expliqué tout ça, y’a même un mot pour ça, mais j’ai oublié. C’est simple, les radis, ils attirent les limaces baveuses qui leur bouffent les feuilles, sauf que ces limaces elles détestent les fanes de carottes, alors elles traînent pas trop dans le quartier ; les pucerons suceurs, eux, ils raffolent des tiges de courges, oui mais ils supportent pas l’odeur du persil, donc ils restent pas. Après tu as les campagnols, tu connais, les rats des champs, alors là, les campagnols hongrois, ils adorent les courgettes bien mûres, oui mais ils détestent la menthe, le laurier et les poils de chat, bon ça, c’est pas un légume, mais c’est efficace. Donc… t’as compris le truc. Tous ces légumes et toutes ces plantes, comme ils sont différents, ils ont pas les mêmes ennemis et pas les mêmes défenses et ils attrapent pas les mêmes cochonneries : ils se protègent. Bien sûr on a des pertes, nous aussi, mais c’est limité et on a pas besoin de mettre de la chimie partout. Surtout, on a jamais d’épidémie, tu sais genre Covid où il faut mettre des masques aux courgettes et piquer les carottes. Bon je rigole, mais c’est très sérieux.
– Alors là, j’ai appris un truc !
– Attends, écoute aussi ça. Là, c’est ma théorie perso, mais je peux pas trop en parler à mes filles, tu vas comprendre pourquoi. Je crois que ça marche aussi avec les humains.
– Ah ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Les soirées qu’elle fait avec ses anciens copains de fac, Céline.
– Explique un peu.