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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

6 février 2026 5 06 /02 /février /2026 03:02

– Bonjour mon Duo préféré… Oh ! mais qu’est-ce qu’on écoute ! Je reconnais cette musique “planante” comme on disait joliment à l’époque !

– Ah ah, tu as l’oreille fine, Mam ! C’est Jean-Mi.

– Est-ce que cela te rappellerait quelque chose, Chérie ?

– Et comment ! Place de la Concorde, 14 juillet 1979. Jarre nous a enchantés, mais c’est toi, mon Swann, qui as été le grand musicien de la nuit.

– Oui, enfin, j’ai plutôt suivi, c’est toi qui donnais la cadence.

– Comment ça, petit coquin, j’étais une jeune exilée innocente et toi, tu m’as pris sous ton aile et dans tes bras pour me jouer une délicieuse partition.

– Euh… non, d’abord, toi, tu m’as pris la main et…

– Ah ah, vous me faites trop rire tous les deux ! Comment tu disais déjà, Dad ? “Le télescopage des mémoires”. Et bam ! feu d’artifice pour conclure. Dommage pour la vérité historique, on ne saura jamais ce qu’il s’est vraiment passé, il n’y a ni témoins ni documents. Après tout, on s’en fout, hein Dad, les récits uniques sont toujours suspects !

– Aïe, me voilà cernée par deux perspectivistes ! Mais vous avez sans doute raison. Alors, où en êtes-vous ? Avez-vous passé le Karst ?

– Oui, nous sommes à trente minutes à peine de Ljubljana. Tu devais nous envoyer un audio, non ?

– Oui, je vous ai trouvé un petit extrait du Mio Carso de Scipio Slataper. Il existe une traduction de Benjamin Crémieux, Mon frère le Carso, elle date un peu, mais c’est bien que les lecteurs français aient accès à ce beau texte. Allez, après le cours d’histoire, un peu de poésie.

– Dad a commencé à m’expliquer pour les massacres des foibe.

– Oui ! Quelle horreur ! Mais attention à l’anachronisme, Chéri, Slataper meurt en 1915, il n’a connu pas connu le fascisme de Mussolini ni Tito. Si tu veux avoir un point de vue littéraire sur cette période douloureuse et honteuse, il te faudrait lire Boris Pahor, un immense auteur, un Slovène de Trieste. Il était italien, mais il a toujours écrit en slovène.

– Bien sûr, Boris Pahor. On ira voir son immense statue au parc Tivoli. Quel parcours ! Il aura connu et vécu toutes les atrocités du siècle dernier, le nationalisme haineux des fascistes quand il était enfant, puis la barbarie nazie, la déportation, les camps de concentration et finalement le harcèlement de la police secrète yougoslave pendant plus de trente ans.

– Oui, quel parcours et quelle œuvre ! Il n’a cessé de condamner tous les totalitarismes, y compris la dictature yougoslave. Il est la mémoire slovène du vingtième siècle. Sa vie est en soi un cours d’histoire et comme il a vécu plus de cent ans, on est presque sur l’histoire longue avec lui.

– Merci Mam, je note son nom, mais ce sera pour plus tard, en plus pour le moment, je cherche plutôt des trucs plus récents qui motivent et qui donnent envie.

– Bien sûr, je comprends, je crains néanmoins qu’on n’en ait pas fini encore avec le totalitarisme et le nationalisme haineux, mais c’est ton père le spécialiste et je sais qu’il te dira que nous sommes dans le creux de la vague et qu’au loin, quand on a les yeux clairs et le cœur pur, on voit un peu de lumière. Ça tombe bien, je vous ai choisi des extraits lumineux.

– Chouette, j’avais peur que ce soit dark et plombant.

– Non, non, c’est lyrique et plein d’allant. J’ai évité les passages sur Gioietta – quel joli surnom !

– Gioietta, c’était qui ?

– Son amoureuse.

– Ah, très bien !

– Elle s’est suicidée à vingt ans.

– Non ! C’est pas vrai ! Mam, ça commençait bien. C’est à croire qu’il faut être malheureux ou malade ou victime des pires monstruosités pour être un écrivain.

– Oui, tu as raison, cela ressortit à du romantisme de gare cette idée qu’il faut avoir souffert pour écrire. Si tu lis Slataper, tu comprendras vite que ce n’est ni anecdotique, ni biographique, ni même géographique. Tout vient de la chair et du calcaire, mais pour s’en échapper et s’élancer avec fougue jusqu’à la frontière des mots.

– Tu veux dire qu’il s’est guéri en écrivant des poésies.

– La littérature n’est pas une thérapie, elle ne guérit pas, elle prend soin, et ce dont il s’agit n’a rien à voir avec la dépression ou le cancer, c’est plutôt le mal de l’absence. Les mots prennent soin de ce qui est négligé.

– Tiens l’absence… ça me rappelle Alomè. Je pense qu’elle serait d’accord.

– Je partage ton idée, Nadja, mais j’élargirais à la culture en général. La culture est une grande santé, un élan de vie, comme un printemps à partager.

– Bon les intellos, moi aussi j’ai une info à partager. On arrive dans quinze minutes, donc l’audio, c’est maintenant ou jamais.

– Très bien. Deux tout petits extraits. Gioietta a écrit à Scipio, avant de se tirer une balle dans la tête…

– Mam ! S’il te plaît ! Évite les détails, va directement au… printemps à partager, porfa.

– D’accord. De toute façon, on a très peu de détails, peut-être s’est-elle pendue, d’ailleurs. Dans une dernière lettre, elle lui demande de ne pas rester triste et de transformer sa douleur en écriture. C’est ce qu’il fait. « Ah anima amata, è nato oggi nel mondo un poeta; e t'attende. È nato un poeta che ama le belle creature della terra perchè egli deve ridare puro il loro torbido pensiero, come acqua succhiata dal sole. Ah ! âme aimée, il est né aujourd’hui dans le monde un poète, et il t’attend. Il est né un poète qui aime les belles créatures de la terre parce qu’il doit rendre pure leur pensée trouble, comme une eau aspirée par le soleil. »

– Rendre pures des pensées troubles, mouais, ça se tient !

– Allez, mes deux trésors, je vous confie à Scipio, je vous ai mis un peu d’italien. À demain si vous avez un moment.

– … ta luego, Mam !

Swan écoutait. Nov écouta aussi.

« Salto e sbalzo verso il lembo aperto di cielo. Sotto il sole lampeggia e rutila in fondo il dolce ricordo. Dove vado? Lontana è la patria, e il nido disfatto. Je bondis et rebondis vers la frange ouverte du ciel. Sous le soleil brille et rutile dans la profondeur le doux souvenir. Où vais-je ? Lointaine est la patrie et le nid, défait. Mais le vent passe avec moi, désirant, au-delà de la marge rocailleuse du Karst, je suis au-dessus de la mer, la longue route du vent et du soleil. Je suis né dans la grande plaine où le vent court à travers les herbes hautes, s’humectant les lèvres comme un jeune faon, et je le poursuivais les mains bras tendus, et je surgissais, le visage brûlant, dans le ciel. Lontana è la patria; ma il mare luccica di sole, e infinito è il mondo di là del mare. Lointaine est la patrie ; mais la mer scintille au soleil, et infini est le monde au-delà de la mer.

*****

– Bon, nous avons tout notre temps, je viens de recevoir un nouveau message de François de Luche, enfin de sa collaboratrice, qui a encore décalé notre rendez-vous à quinze heures dix. Il voudrait me faire comprendre que je le dérange, il ne s’y prendrait pas autrement. On va passer d’abord à l’hôtel. Si tu veux, je termine l’histoire des foibe.

– D’accord. Je crois que je préfère l’histoire à la poésie, j’ai l’impression d’apprendre plus de choses. Je sais pas, des trucs comme “lointaine est la patrie et le nid est défait”, ça ne me parle vraiment pas, en plus, je ne voudrais pas dire, mais jeune faon, c'est un pléonasme. En fait, je voulais savoir, pour les foibe, c’est qui les coupables ?

– Chacun leur tour, des groupes ont procédé aux mêmes massacres. L’être humain manque d’imagination mais pas de cruauté. Dans les années vingt, ce sont les fascistes italiens qui traquaient les minorités, tu te souviens, on en a déjà parlé, c’est d’ailleurs à cette époque que Joyce et sa famille quittent Trieste, c’est l’époque aussi où on oblige les Slovènes à parler italien, comme Boris Pahor, et ceux qui résistaient étaient emprisonnés ou jetés dans ces failles du Karst.  Vingt ans plus tard, les Italiens seront du côté des victimes, des militaires et des civils seront massacrés.

– Par qui ?

– Les nazis ont accusé les communistes yougoslaves et les titistes ont accusé les Allemands. Il est probable que tout le monde s’y soit mis.

– Donc cette fois, ce seraient les Italiens, les victimes, ce qui explique le mémorial de Basovizza.

– En effet, ce à quoi certains rétorquent que cette victimisation, qui remonte à l’époque Berlusconi et que Georgia Meloni a reprise, viserait aussi à faire oublier ou minimiser les atrocités commises par le régime fasciste tout en assimilant les communistes yougoslaves à des nazis, tu comprends ? Inversement, la gauche italienne et certains Slovènes ont tendance à relativiser ces événements par solidarité idéologique avec les partisans communistes yougoslaves.

– Pas simple ! Et toi, tu en penses quoi ?

– Moi, je me méfie des cyclopes et de leur récit unique, je pense même que deux yeux, c’est insuffisant pour voir le réel…

– Ah, le prisme ! Alors comment on peut faire ?

– Il faut repenser le réel d’abord, repenser le regard ensuite.

– Vas-y ?

– C’est la somme des regards qui constituent la réalité, pour autant que l’on puisse additionner des perceptions, des idées, des souvenirs, des haines, des espoirs. Pendant que ta mère se passionnait pour Proust, en khâgne, je découvrais moi, la phénoménologie de Husserl.

– Quel rapport ? Je n’ai jamais entendu ce nom.

– Peu importe les noms, mais l’idée est lumineuse. Elle est très simple et je l’ai appliquée depuis dans ma vie professionnelle comme dans ma vie personnelle : c’est l’intersubjectivité qui est constitutive de l’objectivité du monde, pour le dire d’une façon ramassée.

– Traduction ?

– Prends l’exemple d’une maison. L’objet maison n’existe pas en soi, parce qu’il n’existe pour personne, il résulte de l’échange des points de vue. Nous sommes tous autour d’elle à la regarder et à en voir une partie. Certains, de face, voient l’entrée, d’autres, de derrière, voient le jardin, certains, sur le côté, voient un mur aveugle, et cetera. Tu peux continuer comme ça, et même imaginer ce que verrait un nuage à la verticale.

– Donc, il y en a qui voient mieux que d’autres.

– Admettons, mais personne ne voit toute la maison. D’ailleurs “toute la maison”, c’est une formule, mais ça n’a pas de réalité, ça ne peut exister qu’à l’horizon de la somme de tous les discours sur la maison.

– Oui mais si tu vois le mur aveugle, tu es plus mal placé que celui qui voit la maison de face.

– Sauf si tu viens pour acheter la maison, ça peut être essentiel de savoir que du côté de la rue passante et bruyante, il y a un mur aveugle qui isole. Mais il faut compliquer encore un peu. Mets trois personnes du côté de l’arrière de la maison. Une mamie jardinière qui voit tout de suite où elle installera le potager, un adolescent qui voit des murs très hauts et aucun moyen de rentrer en douce le samedi soir, un enfant qui a repéré les meilleures cachettes…

– J’ai compris. Leur point de vue est différent mais il est vrai pour eux…

– … et il devient faux s’ils l’imposent aux autres comme discours unique.

– Alors comment faire l’addition de ces points de vue ?

– Eh bien, c’est ça l’intersubjectivité et ça passe par le dialogue.

– En fait, je crois que je préfère la philosophie à l’histoire, surtout le truc de la maison. Mais quand même, là, j’ai la tête qui va exploser. Heureusement on arrive.

– Oui et cette petite ville charmante est l’endroit idéal pour se reposer un peu les yeux et l’esprit. Nous sommes à l’hôtel Zlata ladjica, c’est à cinq minutes de l’ambassade, on a une jolie vue sur la Ljubljanica, mais c’est dans la zone piétonne, il faut garer la voiture. On pourrait y aller à pied mais on va appeler un kavalir.

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