Nov marchait. Swann se tut.
– Dad, on en parle ?
– Euh… oui, tu veux dire…
– Dad, il faut que tu m’expliques, c’est un ami à toi, ce rageux de mes deux ?
– Ah ? Tu as été surpris toi aussi ? En effet, je le connaissais un peu pour l’avoir rencontré plusieurs fois à Paris, mais là, je l’ai découvert sous un nouveau jour, il est spécial.
– Ce n’est pas le mot qui me vient, c’est un péteux frustré.
– Bon, on va aller d’abord à l’Institut, et on verra plus tard pour Metelkova. Nous sommes passés devant tout à l’heure, c’est à deux pas, il faut reprendre les berges de la Ljubljanica.
– Quand même, rassure-moi, il ne peut pas devenir ambassadeur, ce fielleux !
– Non, c’est un des avantages de la rigidité du système, même si c’est en train de changer, tous les parcours ne sont pas possibles. En fait, on ne sait jamais, c’est le sens de la réforme du corps diplomatique voulue par le président Macron que d’ouvrir les postes d’ambassadeurs à toutes sortes de profils.
– Profil de galeux mais face de rat !
– Nov, s’il te plaît. Je suis très partagé sur cette réforme, d’un côté, je pense qu’on ne s’improvise pas diplomate, qu’on peut sortir major d’HEC et faire un piètre ambassadeur, sans compter qu’ouvrir les portes, cela permet de faire entrer les copains et les cousins, d’un autre côté, la logique du statut peut être sclérosante, ça rappelle un peu les charges de l’ancien régime.
– Je vois. Tu as le choix entre l’odeur de moisi des clubs privés et des open spaces où tout est permis si on sait s’imposer.
– Une chose est certaine, l’époque des ambassadeurs-écrivains est révolue, Claudel, Saint-John Perse, la liste est longue, et je suis d’accord sur un point avec François, il faut prendre le monde comme il est plutôt que de se lamenter sur la disparition de ce qu’il a été.
– En même temps, ce n’est pas parce que tu es un dieu de la métaphore et que tu maîtrises le subjonctif que tu seras le roi du deal.
– Chéri, ne vole pas ce mot hideux à Trump, il n’en a pas beaucoup dans sa besace. Il y a de la place pour une autre diplomatie. Et pour revenir à François, en tant que “petit attaché culturel”, pour le citer, il n’est pas directement visé par la réforme. Je ne sais pas ce qu’il ambitionne exactement, je ne suis même pas certain qu’il puisse obtenir le poste de conseiller. Cela dépendra beaucoup de ses appuis éventuels là-haut et puis, il faut aussi envisager l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir.
– Ça changerait quoi, selon toi ?
– Pour les nominations, il est probable que des profils plus identitaires seraient privilégiés.
– Explique…
– Disons des hommes et des femmes plus soucieux de la figure classique ou traditionnelle de la France, ses racines historiques, sa religion, ses valeurs…
– Tu peux donner des exemples.
– Oui mais il faut rester prudent, d’abord parce qu’on n’y est pas, ensuite parce l’Europe freinerait sans doute les élans souverainistes du RN et aussi parce que l’appareil administratif – c’est la qualité de son défaut ! – lisse toujours les ruptures idéologiques. Giorgia Meloni est en train de le découvrir. On peut s’attendre à un recentrage sur l’identité nationale, pour prendre un exemple précis, les expositions sur le colonialisme ou, je ne sais pas, le lesbianisme, la culture hip hop pourraient recevoir moins de subventions. Tu vois ce que je veux dire. On peut imaginer aussi un recentrement sur les alliés civilisationnels et une moindre attention portée, par exemple, au Maghreb ou aux outre-mer.
– Ah quand même ! Beurk !
– Attention, je fais de la politique fiction à ta demande et un militant RN pourrait dénoncer là un procès d’intention.
– Oui ben j’espère qu’on n’aura pas l’occasion de vérifier tes hypothèses. C’est surtout cette idée d’identité nationale qui me débecte. Nous, on voyage depuis longtemps, et on le sait bien, au Mexique, en Slovénie, aux Philippines, il y a des gens, ils sont différents et se ressemblent aussi et souvent ils ressemblent aux Français, mais personne n’est identique, enfin, tu vois ce que je veux dire. Là, je pense à Diego, souvent il me montrait la mer avec étonnement et il disait, “mira mira, no es el mismo mar”, alors je regardais et regardais attentivement et, comme un crétin, je disais, “si, si, c’est la même mer, la misma, elle est comme hier”. Et c’est moi qui ai 12/10 aux deux yeux !
– Ah ah, oui, quel homme exceptionnel, ce Diego ! Voilà, nous arrivons. Je vais te présenter Karl Le François.
*****
– Bonjour les amis, bienvenue, dobrodosla na Frankoskem institutu.
– Bonjour Karl, je te présente Nov, mon fils. Mille mercis de nous recevoir.
– Tu plaisantes, c’est un plaisir et un honneur. Je dois juste te demander une faveur, ne parle pas trop de moi à Paris. J’essaie de me faire oublier, j’aurai soixante-huit ans cette année et je continuerais bien quelques années encore.
– Promis, de toute façon, j’ai fait un petit détour par Trieste et Ljubljana surtout pour retrouver mon fils, c’est ensuite que les affaires vont reprendre, je vais en Hongrie et en Slovaquie.
– Eh bien, tu n’as pas choisi les destinations les plus faciles. Ces pays se polarisent de plus en plus et le sentiment anti-européen monte, même s’il me semble minoritaire dans la jeunesse et chez les artistes. Enfin, chacun son métier, j’aurais fait un très mauvais diplomate. Mais dis-moi, ça va être difficile de quitter le Mexique, non ?
– Ce n’est pas pour tout de suite, mais effectivement, nous sommes tous très attachés au Mexique et à l’Amérique du Sud, mais il va bien falloir tourner cette page. Tu sais, ces pays sont tellement grands, leur culture est tellement riche que parfois, on se sent tout petit et un peu inutile. Je ne dis pas que l’Europe centrale est moins intéressante, évidemment, mais on a l’impression d’un changement d’échelle.
– Ah ah, tout est vraiment relatif, je trouve la Hongrie tellement vaste. Je crois que ce que j’aime le plus, en Slovénie, c’est sa taille. Quelque part Aristote a écrit que la taille idéale d’une cité est donnée par la portée de la voix, tant qu’on peut se parler directement et s’entendre distinctement, alors on peut constituer une société harmonieuse. C’est une belle image. Tu vois, ici, je ne me fais jamais représenter, j’envoie peu de mails et jamais de message WhatsApp, je rencontre les personnes. Petite par la géographie, la Slovénie, mais tellement grande par l’histoire. C’est bête de dire ça, mais c’est ce qui fait pour moi l’humanité de ce pays, la proximité, la "procheté" des personnes.
– Je vois que tu as trouvé ta place ici.
– Disons que j’ai trouvé le lieu où j’aime me chercher !
– Jolie formule. Tu habites la Slovénie depuis quand ?
– Je suis arrivé en juin 1990, un an avant la déclaration d’indépendance. Je suis entré à l’Institut, par la petite porte, en 2001 et je le dirige depuis sept ans. Ma femme est slovène, mon fils vit aux États-Unis, mais ma fille et ses deux enfants habitent à Ljubljana. Évidemment, ils sont tous bilingues, moi, je baragouine, c’est laborieux, mais ça amuse beaucoup mes petits-enfants ! Tu veux que je te parle un peu de ce que nous faisons.
– Oui, avec plaisir.
– Alors, il y a ce qui est déjà ficelé, ce qui est en cours de montage et ce qui a capoté. Je commence par ça, parce que, cette année, on a été gâtés !
– Ah, zut ! Raconte-moi.
– On devait faire une sorte de prolongement du festival de BD d’Angoulême. En plus modeste, bien sûr, mais avec quelques auteurs et éditeurs de la région et puis, patatras, il a fallu tout annuler.
– En effet, ça a mal tourné, j’en ai entendu parler.
– Oui, et ce n’est pas près de se calmer. L’ancienne équipe, tu sais 9e Art +, ils ont porté plainte contre la nouvelle association qui cherche un organisateur pour 2027. Ils les accusent, je cite, de “copier servilement” le festival, alors tu comprends, à Paris, on m’a demandé de surseoir…
– Oui, c’est une histoire malheureuse.
– En effet, une guerre fratricide, sans vainqueurs. On verra pour 2028, mais c’est bien regrettable, on avait réussi à avoir Tomaz Lavric, c’est un auteur de BD très apprécié ici, et il a aussi été traduit en français. Il était invité à Angoulême en 2020, pour sa BD Alerte rouge. C’est l’histoire de deux anciens membres d’un groupe de rock punk qui se retrouvent au début des années 2000, donc vingt ans plus tard et qui se rappellent leur adolescence musicienne et rebelle dans la Yougoslavie de Tito, alors qu’ils sont devenus sages et bedonnants. Je ne suis pas un grand liseur de BD, mais je dois reconnaître que celle-ci m’a beaucoup plu. En plus d’être drôle, c’est très instructif sur l’histoire de ces trente années. Si tu veux Nov, on va passer à la bibliothèque, je te le prêterai.
– D’accord, merci.
– Tomaz a aujourd’hui une soixantaine d’années, mais il publie toujours des dessins dans la revue Mladina.
– Mladina ! Attends, ça me dit quelque chose, j’ai lu quelque chose là-dessus à Trieste. Ce n’est pas une revue politique fondée entre deux guerres par Boris Pahor ?
– Presque… C’est Kosovel qui a fondé la revue, tu sais le poète slovène du Karst.
– Ah ! Comme Stalaper… ou Slataper, Il mio Carso. Mam nous a lu des extraits.
– Bravo ! En effet. Mais il y a un décalage d’une génération. Mladina, ça signifie “la jeunesse” et à l’époque, jeunesse signifiait contestation, renouveau, engagement. C’est tout le questionnement de Tomaz.
– Ça, c’est vraiment mon problème, non seulement je ne m’engage pas, mais en plus, je ne trouve pas de cause pour m’engager.
– Sois patient Nov, je pense que ce voyage pourrait changer les choses.
– La BD te plaira alors. Le dessin est un peu daté et le ton nostalgique, mais ça donne à penser aujourd’hui où l’autorité revient et où l’on cherche désespérément des manifestations de rébellion.
– Bien présenté !
– Ah ah, je triche, pour être honnête, je répète ce que m’a dit mon assistant qui était sur le projet. Mais pourquoi se priver, il a vu juste.
– En tout cas, vous avez un chouette métier, vous devez en rencontrer des personnes intéressantes et engagées.
– C’est vrai ça. Attendez que je vous parle de mon deuxième projet annulé, un échec qui s’est transformé en franc succès. J’ai eu des soucis avec le LIFFE, le Festival International du film. Enfin pas avec eux, ils nous ont toujours accueillis avec compétence et amitié, j’adore travailler avec eux. En fait, cette année, on avait prévu un cycle Bardot, pour être un peu plus léger, parce que l’année dernière, on avait plombé l’ambiance avec des documentaires sur le viol comme arme de guerre. Donc, cycle Bardot au programme et malheureusement, elle décède, donc tous les Instituts culturels de France, de Navarre et du Mexique l’ont programmé…
– Ah ah, oui, c’est vrai, je plaide coupable, c’est l’Alliance française de Texcoco à Mexico qui l’a programmé, avec un énorme succès, d’ailleurs. Pardon !
– C’est comme ça, très heureux pour vous. Donc, on s’est rabattu sur un cycle Chabrol, c’est moins sexy, mais finalement, ça a été passionnant. On a travaillé avec l’Académie de cinéma de Ljubljana. Il y a eu notamment l’intervention d’un professeur, dans un français impeccable en passant, sur la morale, comment avait-il intitulé cela, déjà ? “Entre le bien et le mal, une frontière poreuse et instable”, c’était remarquable, il a surtout commenté Le Boucher.
– What the f. !
– Pardon ?
– Le Boucher, c’est le titre du film ? Non, c’est juste une coïncidence, mais avec Dad, on parle de boucher et de boucherie sans arrêt depuis 24 heures. Je vais finir par devenir végétarien…
– Ah oui, ça arrive ces coïncidences, ou peut-être que ce ne sont pas de simples coïncidences. Vous connaissiez le film, il date de 1970, avec le couple Jean Yanne et Stéphane Audran ?
– Non, mais ça devait être rare de montrer un couple d’homosexuels à l'époque.
– Non, chéri. Stéphane Audran était une actrice. Une grande actrice française. Je me demande, d’ailleurs, pourquoi elle s’était choisi un prénom masculin comme nom d’artiste, tu as une idée ?
– Alors moi non, mais le professeur slovène faisait remarquer qu’il y avait une belle cohérence esthétique entre ce prénom masculin et ses rôles ou son jeu. Audran était un peu une anti-Bardot. Dans le film, avec beaucoup de délicatesse, elle se refuse à Popaul, qui est amoureux d’elle, et à ses élèves – elle est institutrice –, elle dit ceci, “quand les désirs s’éloignent de la sauvagerie, ils deviennent des aspirations”.
– Quelle magnifique actrice, vraiment !
– Oui, elle m’a presque fait oublier Brigitte Bardot. Elle portait souvent les cheveux courts, mais pas à la garçonne, plutôt pour échapper aux stéréotypes, elle était parfois froide, non, pas froide, mais dans la retenue et l’élégance, avec toujours un soupçon d’ambiguïté, juste assez pour servir le cinéma énigmatique de son mari de Chabrol.
– Donc la boucherie, rien à voir cette fois, avec la guerre ?
– Si bien sûr ! Jean Yanne est un ancien soldat. Il évoque sans cesse ses souvenirs de guerre qui l’ont profondément traumatisé. De retour au pays, il a repris la boucherie de son père, un homme violent et qu’il n’aimait pas. Dans le village, il est apprécié de tous, de l’institutrice notamment. Jusqu’à ce que l’on comprenne que le criminel qui poignarde sauvagement des jeunes filles, c’est lui.
– Tu me donnes envie de le revoir, tiens ! Donc, finalement, pour une fois, c’est Audran qui a éclipsé Bardot. Il y a là une certaine justice qui ne me déplait pas. Et tes autres projets ?