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C'est Peu Dire

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

24 avril 2026 5 24 /04 /avril /2026 02:00

– Tu as raison, Nov, la fuite est le cauchemar du tout. Une fuite, toujours, finit par briser le rêve de totalité de tous les touts.

­­­­-- Les touts ?

-- Oui, le tout sous toutes ses formes ou derrière tous ses masques. J’ai dit rêve, je devrais dire obsession, obsession pathologique.

– Mam, une fuite, je vois bien ce que c’est, mais le tout, la totalité, je connais les mots, mais je ne comprends pas ce que tu veux dire.

– Je pense aux différentes modalités de totalisation, les régimes totalitaires comme les prétentions encyclopédiques ou les entreprises monopolistiques ou la surveillance généralisée ou les systèmes qui voudraient fonder leurs fondations. Ces totalisations rendent malade, car elles sont inachevables. Elles finissent toujours par fuir.

– Désolé, Mam, ça reste vraiment abstrait ton truc. Donne des exemples pour voir.

– Bon, revenons au livre de Joyce. Le tout dans le passage du cimetière, c’est le tout de la vie de Patty Dignam telle qu’elle s’est déployée entre les deux dates gravées sur le marbre de sa pierre tombale. D’ailleurs, on met parfois ces dates entre parenthèses. Regardez la forme des parenthèses, la typographie vient confirmer l’impossibilité du tout. Les deux parenthèses ouvrante et fermante dessinent un cercle doublement percé -- une fuite sérieuse ! Dans une parenthèse, ça fuit toujours, sauf peut-être, quand c’est vide, alors les deux arcs se rejoignent pour former une sorte de cercle aplati.

-- Ça s’appelle un ovale.

-- Exactement. Ce qui signifierait que seul un tout vide est total et reste plein.

– N’importe quoi ! Mam, tu aggraves ton cas. Passons. Et ta fuite alors, elle est où ?

– Avec la mort, la vie s’achève, n’est-ce pas, comme un tout fini, complètement, totalement, pleinement et puis… pffft ! ou plutôt “rtststr!”, comme écrit Joyce, un rat apparaît.

-- OK. Et donc ?

-- Le rat rouvre le tout de l’existence bien fermée et offre ainsi une échappatoire : la mort (de Dignam) va servir à la vie (du vieux rat obèse). La totalisation a échoué. Le tout fuit.

– Le tout fuit… La fuite est le cauchemar du tout… L’obsession de totalité des touts… Seul un tout vide est plein… Sans déconner, Mam ! J’imagine la tête de mon prof, si j’avais mis ça dans ma disserte de philo. Je note quand même.

– Alors évidemment, on y voit d’abord une allusion à la décomposition des corps que le rat et les vers accélèrent, mais on peut aussi aller au-delà du sens de putréfaction des corps et penser la décomposition comme “dé-com-position”, je veux dire quand les éléments cessent d’être posés ensemble. Le rat ronge, certes, mais produit surtout de la dis-continuité, du dés-ordre. Il dé-range le bel ordonnancement du rituel funéraire et rouvre le cycle fermé d’une existence humaine… Le rat ronge, le rat dérange.

– … et celui qui se fait ces remarques, pendant que d’autres prient ou pleurent, doit être un peu dérangé aussi, non ? Ça serait pas Bloom qui fuit un peu du ciboulot, par hasard ?

– Il est comme ça, Bloom. Et pendant huit cents pages. Lui viennent toujours des idées décalées, des pensées déréglées et des envies déplacées. C’est un excellent “dé-compositeur”.

– Tu as un autre exemple ?

– Oui. Quand le corbillard arrive dans le cimetière, les roues crissent sur le gravier et les chaussures des gens tapent lourdement. Bloom commence alors à chantonner en cadence “the ree the ra the ree the ra the roo” pour suivre le rythme de ce concert funéraire.

– Ah ah ! Génial ! Ça, je pourrais vraiment le faire aussi, et sans m’en apercevoir. Mais, bon, ce n’est pas très grave.

– Non, c’est simplement inopportun, d’ailleurs, il se corrige lui-même. Autre exemple, il imagine qu’on pourrait enterrer les gens debout pour gagner de la place, mais se ravise en pensant qu’en cas de glissement de terrain dans le cimetière, on verrait la tête des morts apparaître.

-- Oui, j’ai l’image. Effectivement, ça ferait désordre.

­­-- Cet épisode de la visite chez Hadès est l’un des plus drôles. Il lui vient aussi l’idée effrayante d’être enterré encore vivant. Il imagine alors l’installation de téléphone et de bouche d’aération dans le cercueil. Tu vois, ça fuit de partout. Tu comprends maintenant Nov, la fuite est le cauchemar du tout.

– Non, enfin oui, je sais pas. Mais tu ne crois pas que tu interprètes un peu ?

– Pour ma part, je trouve ça brillant et savoureux, comme d’habitude, ma Chérie !

– Bon, ça va le fayot, en même temps, c’est son métier… Moi, ce que je comprends, c’est qu’en littérature comparée, on peut dire ce qu’on veut, en gros. Mais vraiment tout ce qu’on veut pourvu que ça sonne bizarre.

– Il y a une autre figure de la totalisation qui peut t’intéresser, c’est la classification systématique – tu vois que je n’oublie pas ta demande, Nov – celle qu’entreprend Ismaël dans le chapitre “Cétologie”. Mais Ismaël et Melville savent bien que rien d’humain ne peut être achevé, les nomenclatures scientifiques pas plus que la grande cathédrale de Cologne, écrit Melville, qui garda une grue immobile, et inutile, au sommet de sa tour inachevée. C’est le fantasme encyclopédique que dénonce Melville : “encycler” le savoir, disons encercler la totalité du savoir est prétentieux et vain.

– D’accord, en plus, tu inventes des mots !

Moby-Dick est aussi un livre sur l’obsession du tout. On y rencontre plusieurs touts. Le tout du classement systématique dont je viens de te parler, mais il y a aussi le Pequod. Le Pequod est un bateau-monde, presque toutes les “races”, comme on disait, y sont représentées. Je dis presque parce qu’il y a deux absences, les femmes et les Chinois. Mais passons, il nous faudrait naviguer trop loin des côtes. Il y a une autre fuite qui va ruiner la folie totalisatrice du capitaine Achab. Elle est blanche, cette fuite, et pèse vingt tonnes. Elle ne rentre pas dans la nomenclature systématique des cétacés et ne rentrera pas non plus dans les cales du bateau. La fuite finira par emmener presque tout le monde au fond…

– Mam, je me bouche les oreilles.

– Pardon ! La belle idée de Melville, c’est que le savoir se nourrit d’échappées, que le monde grandit de n’être pas total, que les humains gagnent à être troués. Ces fuites empruntent des voies sous-marines. Ou souterraines. Comme le rat qui circule de tombe en tombe ou de page en page, négligeant la trame narrative et l’ordre des chapitres. Dans l’épisode “Ithaque” de Ulysses qui rappelle un peu “Cétologie” de Moby-Dick, on trouve aussi une volonté de lister tous les sujets et de les épuiser, de manière rigoureuse et définitive, dans une suite de questions-réponses. Une liste à la Prévert, dit-on, on pourrait dire une liste à la Joyce :

Music, literature, [je ne traduis pas tout, n’est-ce pas…] Ireland, Dublin, Paris, friendship, woman, prostitution, diet, the influence of gaslight or the light of arc and glowlamps on the growth of adjoining paraheliotropic trees, [sujet, évidemment, très important, “l’influence de l’éclairage au gaz ou des lampes à arc et des ampoules à filament sur la croissance des arbres parahéliotropiques adjacents”], exposed corporation emergency dustbuckets [“les kits de survie d’urgence déposés par la municipalité” – je ne suis pas sûre de ma traduction…], the Roman catholic church, ecclesiastical celibacy [“le célibat des prêtres”], the Irish nation, jesuit education, careers, the study of medicine, the past day [“la journée précédente”, il est vrai qu’il s’en passe des choses en une journée avec Bloom], the maleficent influence of the presabbath, [“l’influence néfaste de la veille du sabbat”], Stephen’s collapse [l’évanouissement de Stephen].”

Les questions et les réponses vont s’enchaîner sur plus de cent pages dans cette tentative vaine et folle de répondre à tout. Tout cela pour se terminer… tu te souviens, Nov, par le gros point noir de ponctuation ●

– Bien sûr que je me rappelle, point noir qui pourrait être le bouton de pantalon perdu ou bien l’anus qui manque aux statues grecques ou bien… ça c’est mon hypothèse, l’entrée du trou creusé par le rat pour rejoindre directement la tombe de Paddy au chapitre “Hadès” sans passer par les autres chapitres.

– Ah ah, bravo Nov, je ne sais pas ce qu’en pense le professeur, mais je valide ta proposition.

– Merci, Dad. J’aurais dû faire littérature comparée et pas force de vente, c’est quand même plus fun !

– En effet. Vénus n’a pas d’anus, parce qu’elle est parfaite, c’est une perfection de marbre, un corps idéal, un corps fermé et total, sans reste ni perte. Mais il faut inverser la proposition, un corps réel est un corps ouvert, donc doté d’un trou. L’anus est la vérité du corps.

– Excellent ! Celle-là aussi, je la note, Mam. Et dans ta théorie de la fuite, tu as pensé à ce que serait la rustine ? Comment on rebouche le trou du tut… euh du tout ?

– Ah, tu me prends au dépourvu, il faudrait que je réfléchisse. Ce qui est sûr, c’est qu’une rustine est toujours précaire et provisoire, et si l’on creuse un peu, désespérée et vaine. Si l’on revient à notre figure initiale de la fuite, les rustines seraient les diverses opérations de dératisation ordonnées par la police du tout. La première, la plus ancienne et la plus efficace, c’est la propagande “ratophobe”. Faire du rat le vecteur de tous les maux, un agent du dehors.

-- La Vénus n’a pas d’anus

Moby-Dick a un gros cric

Cuicui ça fuit hourra les rats

Le p’tit tout au fond du trou

Le grand rien le valait bien

Cuicui ça fuit à bas les rats

Pat Dignam s’fait ronger l’âme

Cap’ Achab n’a qu’trois syllabes

Cuicui ça fuit hourra les rats

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