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C'est Peu Dire

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  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

27 mars 2026 5 27 /03 /mars /2026 06:26

– Nov ! Nov ! Nous sommes là. Tu t’es perdu ?

– Non, ça va, j’ai juste un peu cherché, je croyais que Metelkova, c’était une sorte de salle de concert, mais en fait, c’est immense. C’est tout un quartier.

– Une ville.

– Eh, vous êtes devenus inséparables, tous les deux.

– Oui, j’espère que tu ne m’en veux pas, j’ai confisqué ton père toute la journée et je m’incruste encore ce soir.

– Karl, je ne sais comment te remercier, la rencontre avec le Mufti et sa femme a été passionnante.

– Tant mieux si tu as apprécié. Je connais bien aussi Metelkova, je vais vous faire visiter les lieux en attendant de rencontrer Ivo. Pour commencer Nov, Metelkova n’est pas une salle, mais ce n’est pas non plus un quartier. C’est une ville ! Son nom complet c’est Avtonomni kulturni center Metelkova mesto. AKC, pour centre autonome culturel, ça on comprend, mais mesto, attention, ça ne veut pas dire quartier, ça signifie bien ville, c’est important. C’est l’idée d’une ville dans la ville, un lieu politiquement autonome, économiquement autogéré, culturellement alternatif et socialement ouvert – on dirait inclusif aujourd’hui.

– Très intéressant. Mais dis-moi Karl, François de Luche laissait entendre que l’autonomie des lieux n’était plus que de façade aujourd’hui.

– François la cruche, wesh /Anchois de luxe, cash / Fait la baudruche, bitch / Rançois Trucmuche, flush / Nan c’est sans moi, slash.

– Nov, s’il te plait. N’en rajoute pas !

– Ah ah, Swann, laisse ton fils s’exprimer. Je vois que vous avez rencontré le personnage ! La fanfreluche de l’ambassade, ouch / le nunuche de la culture, krash… Euh, pardon… Bon, passons. Venez, nous allons boire un verre à la galerie Alkatraz, il y a une petite cour intérieure, c’est mon lieu préféré ici. Ce sont les anciennes écuries des casernes. Voilà, il faut que je vous explique. Après la guerre des Dix Jours et la déclaration d’indépendance, en juin 1991, les troupes militaires de l’armée populaire yougoslave ont quitté la Slovénie et abandonné les casernes. Ici, Metelkova est devenue une immense friche urbaine qui a vite été occupée.

– Avec la bénédiction du nouveau gouvernement ?

– Alors ça a été plus compliqué. La municipalité a d’abord toléré la présence d’associations diverses, mais s’est ensuite ravisée et a décidé de faire du lieu un centre d’affaires, tu imagines bien, la vitrine du nouveau visage de la Slovénie, libre, débarrassée du socialisme et donc eurocompatible. Le rapport s’est tendu et les habitants, devenus des squatters, ont dû occuper les lieux pour s’opposer physiquement à la destruction des bâtiments. La municipalité a alors coupé l’eau et l’électricité pendant plusieurs mois cherchant le pourrissement de la situation… et des lieux. Elle a finalement renoncé.

– Et aujourd’hui ?

–  Disons que ça s’est pacifié et normalisé, mais ils sont toujours sur la corde raide. D’un côté le ministère du Tourisme vante (et vend) le lieu sur son site officiel, de nombreux projets culturels reçoivent des subventions publiques (même l’ambassade de France et l’Institut français participent, c’est dire…), mais de l’autre, ils subissent des tracasseries permanentes, des descentes de police, certains accusent le lieu d’être une plaque tournante de la drogue, et puis il y a les inspections régulières, hygiène, urbanisme, environnement… Mais finalement, je crois que le combat le plus difficile, ils le mènent contre eux-mêmes et François n’a pas complètement tort, ils sont doucement séduits par les charmes du capitalisme et la politique publique de subventions, les salles sont louées pour des manifestations. Tu comprends, c’est une lente récupération par l’industrie culturelle. Mais est-il possible encore de résister ? Ivo vous dira que oui. Il a peut-être raison.

– En tout cas, pour ce que l’on voit, on est encore très loin de la gentrification, très loin du côté suisse du sud du centre-ville.

– En effet, je pense que ce côté bohème et marginal est sincère, derrière cette apparence décalée et brouillonne, il y a aussi un projet politique de gestion démocratique et autonome. On va passer devant l’Auberge Celica, c’est l’ancienne prison. Encore un beau symbole que cette métamorphose, d’autant qu’avant d’être une prison, c’était une caserne qui abritait les fascistes et les nazis de la Seconde Guerre mondiale.

– En effet, quel beau pied de nez à l’histoire. 

– Et ce rat, qu’on voit graffé sur les murs, ça veut dire quoi ?

– Oh, il y a beaucoup de choses sur les murs. L’art n’est pas enfermé et nous accompagne ici, quand on marche ou mange ou travaille. Il y a des chats, des girafes, des requins, mais ça change souvent. Et le rat, c’est un peu le génie des lieux, il tranche avec le dragon de la ville ou la sirène ou l’aigle ou je ne sais quelle créature noble ou séduisante. Et attention, le rat ici n’est pas nécessairement sympathique ou docile ou souriant, regardez son visage, il semble cynique et indifférent aux canons esthétiques. Il n’est pas contre faire les poubelles, il préfère récupérer et se moque de plaire. Pas le genre à devenir une mascotte en peluche pour magasins de souvenirs, comme Ljubo ou Zmajcek, le petit dragon de Ljubljana. Après, là encore, je vous laisse vous construire votre philosophie du rat.

– Ah ah, Karl, j’aime voir que tu ne changes pas. Mais dis-moi, le rat, c’est aussi l’emblème du château de la ville, non ?

– Oui, oui, tu as raison Swann, mais attention à ne pas confondre les deux rats. Friderik, le rat du château, est gentil, poli et bien habillé. Et il est surtout un gros gros succès marketing. Je ne sais pas à qui on le doit, mais celui-là est un petit génie du business. À la boutique de souvenirs du château, tu le trouves décliné sous toutes les formes imaginables. Porteclé, l’inévitable mug, serviettes, magnets, T-shirts, casquettes, bijoux… ils ont visé tous les publics, il y a des bavoirs, même des limes à ongle, je vous promets que je ne mens pas, des frisbees, des cordes à sauter et aussi, ça c’était particulièrement malin, des étiquettes de bagages que l’on voit défiler sur les tapis d’aéroport ou dans les halls d’hôtel ! Non, le rat de Metelkova a un côté insoumis et infréquentable, c’est moins vendeur.

– C’est vrai, il a un côté rebelle et hippie.

– Peut-être, parfois hippie, parfois punk, ça dépend de l’heure !  Justement, je vous emmène au Little big club de Gromka, “mali veliki klub”, on va y retrouver Ivo. C’est là qu’il a commencé au milieu des années 90, avec le Théâtre Gromka, après, il a émigré en France. Mais il vous racontera tout ça.

*****

– Bonjour Ivo. Je fais les présentations. Ivo Brit, Slovéno-français, artiste instable, insaisissable et insatiable, musicien, plasticien, metteur en scène, écrivain. Je parie sur lui depuis vingt ans. Un jour, il me rapportera gros.

– Papi Karl, mon inoxydable sponsor, il se pourrait bien que ce moment soit proche. Je tiens vraiment un truc avec le Voyage.

– Tu vas nous montrer. Je te présente Swann, mais vous vous êtes déjà rencontrés, je crois et Nov, son fils.

– Bienvenue à tous, bienvenue à Metka. Avant, le petit nom de Metelkova c’était Meta, mais depuis que Zuckerberg nous a piqué le nom, plus personne ne l’appelle comme ça. Alors, que je vous parle de la prochaine super coproduction ambassade de France - Institut.

– Rassure-moi, Ivo, nous ne sommes pas les seuls à avoir financé.

– Non, t’inquiète, il y a aussi le ministère de la Culture autrichien et le Centquatre à Paris.

– Impressionnant. J’ai hâte d’en voir plus.

– Aujourd’hui, tu ne verras pas encore grand-chose, il va falloir que tu fermes les yeux et imagines. Attention, on parle de la version opéra rock postapocalyptique du Voyage autour de ma chambre dans la traduction de Primo Vitez qui vient de gagner le prix Nodier ! Et tenez-vous bien, Xavier de Maistre soi-même sera là.

– Très drôle !

– Non, non, je ne plaisante pas, Karl. Je continue. Une grande scène tournante séparée en deux plateaux, un acteur, un musicien et un animal par plateau. Xavier en personne sera sur le deuxième. Musique baroque, vêtements d’époque et langue châtiée, enfin le texte.

– Ivo, tu ne voudrais pas être sérieux deux minutes.

– Karl, je n’ai jamais été aussi sérieux. Sur le premier plateau, côté dystopique, il y a aura Umek aux platines et Molotov, tu les connais je crois, et un rat géant mutant.

– Molotov ! Oui, je le connais, c’est le champion de bodybuilding… il serait devenu acteur ?

– Tout à fait, de toute façon, il n’aura pas beaucoup de texte. Et puis Umek va envoyer du gros son.

– Vous voulez dire Umek, le DJ ?

– Et oui, mon petit gars, y’aura que des grosses pointures. Tu le connais ?

– Umek ? Bien sûr, Army of two, Amnesiac, j’adore, je l’ai vu à Montpellier l’année dernière. Ça va être international, alors ?

– Ah bon ? Et pourquoi ? Tu crois qu’il vient d’où le Umek ?

– Euh… Angleterre ? Hollande ?

– Ah, ah, raté. Il vient de Ljubljana. Même rue que moi ! Après la primaire, on est partis. Bon, aujourd’hui, je suis un peu moins célèbre que lui, mais attention, ça peut changer. Allez, je vous fais le pitch. On est en août 2045, un syndicat d’IA qui en avait marre de se faire humilier par leurs humains a déclenché une guerre mondiale atomique. Vax, il est joué par Molotov, est le seul survivant. Il avait été enfermé pour bagarre sur la voie publique et faute de place en prison, on l’avait mis dans un bunker antiatomique. Bon, il est dans son trou à rat et n’a rien à faire, alors il boit, soulève de la fonte, regarde des images de guerre à la télé et écoute du gros son. Le son, ce sera Umek, il sera présent des fois, sinon, ce sera une bande. Sauf que bizarrement, à chaque fois qu’un thème musical revient, Vax a un flash et se souvient d’une ancienne vie, tu comprends, celle de Xavier évidemment. Et là, bouh, on change d’époque, on change de style et on change de plateau.

– Et comment fais-tu ça ?

– J’ai plusieurs solutions, je penche pour un disque qui tourne, un vinyle géant.

– Oui oui, comme ça, dans ma tête, ça fonctionne. Et sur le second plateau, alors ?

– Attends… Umek, Molotov et le rat géant disparaissent lentement, le son baisse et on voit apparaître Xavier de Maistre plus un acteur – je n’ai pas encore trouvé, je pense à Alban Ivanov – et un vrai chien – la Rosine de l’histoire. Pour le moment je n’ai pas gardé le domestique, Joanetti. L’acteur, disons Alban, dira des passages et Xavier jouera.

– Bien. Et le fantôme de Xavier, c’est un hologramme ou quoi ?

– Non, je te dis, mais tu n’écoutes rien Karl, c’est Xavier de Maistre lui-même. C’est le harpiste qui jouait au philharmonique de Vienne, l’arrière-arrière-arrière-petit-neveu de l’autre. Il m’a donné un accord de principe pour jouer lors de la première et peut-être à Vienne, s’ils nous programment. Après on verra, ce sera une bande. En plus, le harpiste, tu t’attends à trouver un petit minet, timide et poli, et ben, pas du tout, c’est le sosie de Molotov ! Même visage carré, même biceps, même regard de fonte.

– Ah ah, je comprends mieux comment tu as réussi à te faire subventionner par le ministère de la Culture autrichien. Tu es sacrément doué !

– Et dites-moi Ivo, pourquoi avez-vous pensé à Alban Ivanov, pour jouer Xavier ? Je le connais un peu, je pourrais vous le faire rencontrer.

– Sans déc, Swann ! Ça, ça serait tellement cool. Oui, Alban, parce qu’il ressemble à Umek. Enfin, un peu, en mieux coiffé ! En plus, avec ses origines russes, il devrait arriver à prononcer correctement le slovène. Vous comprenez ? Sur les plateaux, ce sont les mêmes, mais à deux cent cinquante ans de distance.

– Moi je vois bien, je trouve ça génial.

– Merci gamin, mais faut pas s’emballer, il reste encore du boulot. Et attendez, ce n’est pas tout. J’ai aussi demandé à Enki Bilal pour la scénographie, alors, je vais être honnête, il n’a pas dit oui, mais il n’a pas dit non, il veut en savoir plus, normal.

– Ah lui, il est Français ! J’ai lu plein de BD de lui.

– Ouais, Français. Aujourd’hui. Mais né à Belgrade, un cousin, quoi. Enfin, un gars super cool, surtout ! Ah, encore un truc : petit quiz musical : Sol-fa-sol   si-do-siiiii, fa-sol-fa   sol-la-sooool, etc.

– … attends, oui, je connais ça…

– Allez, allez, je continue : miiii-si   réééé-si   faaaa-si   faaaa-la…

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