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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

23 mai 2026 6 23 /05 /mai /2026 02:40

– Ah, ah, ah ! Toujours, quand je regarde cette photo avec mes trois filles, j’éclate de rire, je sais pas, enfin si, je sais, je ris parce qu’elles sont tellement belles, mes filles. Et pourtant, moi, je suis vieux et moche. Ah, ah, ah…

– Ah, ah, ça, c’est un vrai fou rire.

– Je sais, c’est normal. Attends, je te raconte. Un jour, chez Céline, pas celle de Mulhouse, la plus jeune, elle, c’est la fille à Galia, elle est née en 1995 à Sofia, août ou mars, je mélange toujours. Galia, je l’ai épousée en 1994, elle est Bulgare, elle voulait appeler la petite Céline parce qu’elle était fan de Céline Dion. Moi, ça m’arrangeait pas trop parce que j’avais déjà une Céline, la fille à Jeaninne, née en 1978, mars ou août, toutes les trois elles sont nées en mars ou août, mais impossible de me rappeler. Pour Céline, je pouvais pas lui dire, ni pour Jeaninne, alors finalement, j'ai proposé Céline-Mina à Galia, je pensais qu’on garderait Mina, mais c’est Céline qui est resté. Donc, un jour, chez Céline, elle était encore étudiante, elle a fait des études de cinéma, je savais même pas qu’il y avait des diplômes pour ça, c’est pas la technique pour faire des films, c’est pour expliquer les films, ça s’appelle sociologie du cinéma. Donc, elle avait des amis pour un repas, alors ils discutaient, et ils parlaient de la beauté, mais pas des choses qui sont belles, non, de la beauté, le beau en soi, comme elle disait, moi, j’ai jamais des conversations comme ça avec Janka. Remarque, Janka, elle parle pas beaucoup et quand elle dit quelque chose, je sais que ça va t’étonner, mais j’ai intérêt à écouter et à faire comme elle dit, surtout si c’est dans le contrat, après je t’expliquerai pour Janka. Donc, les jeunes, ils parlaient du beau et ils employaient des mots que je connaissais pas, attention, ils parlaient en français, pas en bulgare, il y avait des étudiants étrangers et des Bulgares aussi et des Français, mais ils parlaient tous en français. Toutes mes filles parlent français et en plus elles se débrouillent en hongrois, c’est pour ça le livre de Krasznahorkai. Donc les jeunes, ils parlaient et ils n’étaient pas d’accord : le beau, c’est ça, non le beau, c’est ça, non c’est pas ça, bof, je sais pas moi, dans ma tête je me suis demandé, qu’est-ce que ça peut bien être le beau et j’ai pas trouvé alors j’ai lâché l’affaire parce que, en vrai, ces questions, c’est pas mon truc. Et puis un jour, mais longtemps après, j’ai vu Bela éclater de rire devant la photo de sa mère. Bela, c’est le fils à Céline, l’autre Céline, enfin Bela, c’était son prénom hongrois, c’est sa mère qui voulait un prénom hongrois, rapport à son père, son père c’est moi, mais le pauvre, il se faisait traiter de fille à l’école, à Mulhouse, parce que les petits crétins de Français, il savaient pas que Bela c’est un beau prénom de garçon en hongrois. Bela Guttman, Bela Illes, Bella Bodonyi, on a plein de footballeurs qui s’appellent Bela, et je peux te dire qu’ils ne courent pas comme des filles, mais ces couillons de Français ils savaient pas ça, alors, le mari à Céline, lui, il m’aime pas beaucoup, il l’a appelé David. David, tu te rends compte, il aurait au moins pu l’appeler Jean-Pierre, comme Papin. Donc Bela, moi je l’appelle toujours Bela, il est grand maintenant, il voit la photo de sa mère et il éclate de rire, et là, j’ai compris tout d’un coup pour le beau. Le beau, c’est ce qui fait rire, mais un vrai rire, un rire de géant, bien plus grand que toi, un rire qui décide pour toi quand il commence et quand il s’arrête, un rire du cœur. Moi aussi quand je vois mes trois filles, je ris.

– Très chouette, c’est une belle théorie, ça. Elle me plait bien ta vision du beau. Donc, tu as deux filles qui s’appellent Céline.

– Oui je sais… En fait c’est simple. Je reprends dans l’ordre. D’abord j’ai épousé Janka en 1974, elle est Yougoslave, c’est quand j’habitais Belgrade, mais moi j’étais Franco-Hongrois, parce que je suis né en France avec des parents hongrois. Mes parents sont morts, mais pas Janka, c’est toujours ma femme, on habite ensemble dans un petit village de Hongrie, pas loin de Tata sur la E 60. Avec Janka, on a quatre poules et trois chats et un potager, et aussi un contrat que j’ai intérêt à respecter. Après, en 1977, je me suis marié avec Jeannine la Française, à Mulhouse, je faisais la E 60 à l’époque, Budapest, Vienne, Mulhouse. Je restais deux jours en Hongrie avec Janka, après je prenais la route, un peu moins de deux jours, et je restais deux jours à Mulhouse avec Jeaninne. J’avais pas fait exprès, mais ça faisait entre cinq et six jours en tout, donc ça décalait à chaque fois, comme ça, personne s’habituait et on savait jamais quand j’arrivais et quand je partais. Avec Jeaninne, comme on était tous les deux Français, on a appelé notre fille Céline. Elle, c’est la maman à Bela, tu suis ?

– Oui, Bela, que son père, que tu n’aimes pas beaucoup, a appelé David !

– Voilà, je ne juge pas, mais c’est un crétin des Alpes, le gars, heureusement, ils sont plus ensemble. Après, je faisais la E 70, Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Turin et à Zagreb, j’ai rencontré Mia, on s’est mariés en 1988 et en 1989 on a eu Ljubica.

– … que tu vas voir à Zagreb et qui est pédiatre.

– Exactement. Après, j’ai basculé sur la E 79 je faisais Craiova, Sofia, Thessalonique et à Sofia, j’ai rencontré Galia, on s’est mariés en 1994 et on a eu Céline neuf mois plus tard. J’ai oublié de te dire, Céline vient d’avoir une petite Kalina, ah, ah, ah…

– … et tu éclates de rire parce que tu trouves le prénom très beau !

– Ah, ah, ah ! Oui, tout est beau chez Kalina, regarde j’ai aussi une photo, son prénom, ses cheveux, ses menottes, ses yeux… tout, ah ah, tellement beau. Kalina, ça sonne bien en français, ne me demande pas ce que ça veut dire en bulgare, les gens souvent, ils traduisent, et ils disent : c’est le nom d’une fleur ou bien, ça veut dire embrasser ou bien, ça vient d’un dieu indien ou un truc comme ça. Moi, je sais pas ce que ça veut dire, ce qui me plait, c’est le bruit que ça fait – Kalina – et surtout comment ça résonne dans ma bouche quand je le dis. Vas-y, dis-le, Kaliii-na…

– Kaliii-na… c’est vrai, c’est un très beau prénom. Mais dis-moi, je suis curieux, comment tu t’es fait prendre ? Tu devais mélanger les prénoms et les souvenirs, non ?

– Jamais. Pas une seule fois. En fait, dans ma tête, il y avait quatre vies différentes et je n’étais pas le même Laszlo à chaque fois, et jamais je me trompais. Alors bien sûr, à la fin, je voyais de moins en moins souvent Jeaninne, parce que Mulhouse, ça faisait loin. Maintenant Céline, elle habite à Vienne, elle a au moins quarante-cinq ans, elle vit avec Gregor mais c’est pas le père de Bela, elle a divorcé, je juge pas mais c’est mieux comme ça, et Bela, il a ton âge maintenant, il habite Munich, il travaille dans une banque, c’est lui qui vient nous voir au village, il adore s’occuper des poules et c’est le préféré de Janka. Tu comprends, Mulhouse, ça faisait loin, Zagreb et Sofia, c’était plus simple. Mais, je crois que ça allait à Jeaninne qu’on se voit moins souvent, c’est pour Céline, ça la rendait triste. Maintenant qu’elle habite Vienne, c’est elle qui vient nous voir, elle prend l’A4, elle en a pour deux heures, c’est pour décompresser qu’elle dit.

– Incroyable ! Je ne sais pas comment tu faisais pour ne pas mélanger toutes tes histoires. Et donc, elles ont fini par tout découvrir ?

– Non, ça aurait pu continuer. Le problème, c’est le cousin Viktor. Comme il avait pas de travail, souvent je le prenais et comme il avait le permis, je lui laissais le camion quand j’étais en pause, alors il faisait ses affaires. Je demandais rien, il demandait rien et il ramenait toujours le camion à l’heure, nettoyé et avec le plein. Et puis un jour, à Mulhouse, on a vu débarquer les gendarmes avec Viktor. En fait, il faisait du petit trafic au Luxembourg, même pas de la drogue, non, juste de l’alcool et des cigarettes. Il a pris une amende, du sursis et une interdiction de séjour en France. Mais moi, ils m’ont pris pour le grand chef, le commanditaire, comme ils ont dit, alors ils ont commencé à fouiner dans ma vie et ils ont découvert que j’avais quatre épouses. Là, je te dis pas, j’ai attrapé la queue du Mickey : licenciement, six mois fermes et trois divorces. Pour Janka, je t’expliquerai pourquoi elle a bien voulu me garder.

– C’est hallucinant ! Tu pourrais en faire un livre de ton histoire.

– Pour sûr ! Ça intéresserait sûrement des couillons, y’en a qui arrive à vendre des histoires de bibliothèques toujours fermées. Le problème, c’est que j’écris pas, mais, c’est vrai, sans me vanter, je suis bon à l’oral. En plus j’ai l’impression qu’on n’écrit plus les livres comme avant. Je saurais pas faire. Tiens regarde le livre de Krasznahorkai, tu vois, tout d’un coup, il écrit un mot en toutes petites lettres ?

– Ah oui, “Aprocska”. Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ah, ah, ça veut dire “minuscule”. Logique. Il parle de la plaque commémorative d’un certain Bartok à l’entrée d’un immeuble. Et des fois, il écrit avec des lettres énormes, ou bien il y a des mots qui dégringolent. Je juge pas, je dis juste que je saurais pas écrire un livre aujourd’hui. Et aussi, y’a autre chose de bizarre, regarde…

– Oui, quoi ? C’est vraiment une langue compliquée avec tous ces k partout.

– Non. Regarde. Qu’est-ce que tu remarques ?

– Euh… quelquefois, il écrit en anglais ?

– Non, c’est pas ça. Regarde. Les points. Y’a pas de points. Son livre, c’est une seule phrase. Ça aussi, c’est un message, mes filles elles sauront dire. Quand même, c’est gonflé, pas de points. Celui qui reprend sa lecture le mardi parce qu’il s’est arrêté le lundi, il doit reprendre au début de la phrase pour comprendre, normal, eh ben il faut qu’il recommence au début du livre et comme ça, il a jamais fini de lire.

– Ah, ah tu as raison. Ce livre, tu dois le lire en une seule fois, sinon tu le relis indéfiniment ! J’en connais un autre livre écrit comme ça, c’est “Pénélope” la dernière partie d’Ulysse. Tu connais ?

– Bien sûr, Ulysse 31, je regardais ça à la télé avec Céline. Je me rappelle encore du générique, "Ulysse revient", on le chantait tous les deux : “Salut c’est moi Nono, Suis le robot héros, Cadeau d’Ulysse Pour Télémaque son fils. Je vis dans le grand vaisseau, Comme un poisson dans l’eau, Avec Thémis Télémaque et Ulysse”.

– Ah, ah, quelle mémoire ! Oui, c’est vrai, ça me rappelle quelque chose.

– Tu imagines, notre Pénélope, elle tisse pas sa toile, elle écrit son livre et toutes les nuits, elle efface un peu de ce qu’elle a écrit parce qu’elle doit épouser un méchant une fois le livre fini.

Of course! J’ai compris ! Pour ton livre sans point, j’ai compris. Pas de point, donc pas de fin. On ne le finit jamais, donc on ne le ferme jamais et si on l’a emprunté à la bibliothèque, on ne le rend jamais. C’est la ruse de l’auteur pour empêcher le projet de bibliothèque fermée de son personnage. Enfin, c’est ma théorie, je la proposerai à ma mère si elle connaît le livre. Elle est prof, on verra si elle est d’accord…

– Ouais, c’est quand même tordu, ta théor…

– Fuc…

– Un problème, gamin ?

– On dirait. C’est mon amie serbe, je ne comprends pas, elle m’appelait mon lapin, mon doudou et là, elle me… c’est comme si c’était une autre personne.

– Vas-y fais-moi lire.

« Espèce de connard pour qui tu te prends petit merdeux de merde. Je t’interdis de venir en Serbie tu peux rester avec les trous du cul de ta race et tu ne m’écris plus jamais. JAMAIS. Je t’ai bloqué et je t’ORDONNE d’effacer Olga de tes contacts »

– Oh putain ! Elle y va pas avec le dos de la cuiller ! Tu lui as fait le coup des quatre mariages ou quoi ?

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