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C'est Peu Dire

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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

3 avril 2026 5 03 /04 /avril /2026 02:48

– Sol-fa-sol   si-do-siiiii, fa-sol-fa   sol-la-sooool.

– Eh, c’est la musique d’Amélie Poulain, ça !

– Bingo ! Nov, quelle oreille… ou bien, c’est ma voix ! Plus précisément c’est la Comptine d’un autre été de Yann Tiersen. Donc, ça se passe comment dans mon bunker ? Umek balance ses décibels, Vax soulève sa fonte, le rat augmenté vient lui bouffer affectueusement les rangers, il se prend des coups de pompes en retour et lance des hurlements mécaniques ; il y a des fils électriques dénudés qui font régulièrement des étincelles ; quatre ou cinq écrans de télé diffusent des images de guerre, surtout les guerres oubliées, et des visages de tyrans. Nos guerres, évidemment, mais aussi le Soudan, le Congo, la Somalie, le Cachemire et plein d’autres. Vous imaginez l’ambiance : c’est dark, c’est trash, c’est décadent, saturé, c’est lourd. Très lourd.

– Moi je vois très bien. Si c’est Bilal qui vous fait la scéno, il n’aura pas à beaucoup se forcer. Ça ressemble un peu à sa dernière BD, Bug, votre histoire.

– Je vois bien Bilal, moi aussi, mais je ne vois plus de Maistre !

– Attends, Karl, je n’ai pas commencé par le début. L’action se passe à la fin du 18e, et on va basculer de 1795 à 2045 et de 2045 à 1795 ? Un quart de tour du plateau égal deux cent cinquante ans.

– Tu m’as perdu, là, Ivo. Tu commences par quoi ?

– Bon, fermez les yeux, vous êtes dans votre fauteuil. Le rideau se lève sur la chambre de Xavier, meubles d’époque, la chienne Rosine, à la place du domestique, un harpiste, le lit « rose et blanc », des estampes et des tableaux, une cheminée, bref, je reste fidèle au livre.

– Dites, Ivo, vous ne voudriez pas nous lire quelques lignes, je suis très curieux.

– Pour vous servir, monsieur le Conseiller. Je commence avec le chapitre 9.

« Le désir éternel et jamais satisfait de l’homme n’est-il pas d’augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être où il n’est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l’avenir ? »

Là, on entend comme une explosion lointaine et étouffée, Xavier, le chien et le musicien sursautent. Xavier reprend, il s’avance sur la scène et s’adresse aux spectateurs.

« Il veut commander les armées, présider aux académies ; il veut être adoré des belles ; et, s’il possède tout cela, il regrette alors les champs et la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers… il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d’heure de voyage avec moi lui en montrera le chemin… Viens, pauvre malheureux ! fais un effort pour rompre ta prison… »

Alors, je ne suis pas philosophe et je suis pour le partage des tâches, donc je laisse au spectateur le travail d’interprétation, je dis seulement que, pour moi, ce voyage, c’est une libération. Une révélation et une libération. Et l’idée bien sûr, mais ça, le spectateur verra, c’est qu’on se construit ses propres prisons. Après, je reviens aux deux premiers chapitres.

« J’ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre… Courage donc, partons. Suivez-moi, vous tous qu’une mortification de l’amour, une négligence de l’amitié, retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l’univers me suivent ! Que tous les paresseux se lèvent en masse ! »

Je pense que ça peut parler à tout le monde. Le texte est vieillot, ça, il faut quand même le reconnaître, mais on peut le faire résonner et j’ai essayé de le rendre, disons, plus audible.

– Et pour ça, tu as demandé à Umek de monter le volume !

– Karl… tu te moques. Attends la suite, je continue avec le chapitre 4, c’est la description de la chambre, j’adore.

« Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria : sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l’exige. »

J’enchaîne avec le chapitre 5, la description du lit.

« Il est situé de la manière la plus heureuse : les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. Je les vois, dans les beaux jours d’été, s’avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s’élève : les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion. J’entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent les ormes : alors mille idées riantes occupent mon esprit ; et, dans l’univers entier, personne n’a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien. »

Je fais confiance au harpiste pour trouver une petite musique douce qui va bien avec.

« Est-il un théâtre qui prête plus à l’imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m’oublie quelquefois ? … Le bonheur d’un amant… d’une mère, ivre de joie à la naissance d’un fils… C’est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l’imagination et de l’espérance, viennent nous agiter. C’est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l’autre moitié. »

À ce moment, nouvelle explosion au loin mais qui se rapproche et bruits bizarres, comme des grognements… À nouveau, les deux personnages sursautent. Le plateau bouge un peu. Xavier reprend.

« Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau ! Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses ! Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c’est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. »

Et Xavier répète :

« C’est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l’autre moitié. »

Et là, nouveaux grognements plus forts et cette fois, le disque se met à tourner pour révéler l’autre plateau. Vous avez compris ? C’est la prononciation du mot “autre”, qui provoquera à chaque fois le mouvement du plateau. OK ?

– D’accord. Et pour revenir ?

– Comment on remonte deux cent cinquante ans ? C’est la petite musique de Tiersen. Dans le bunker, tout est crasseux, sinistre et sans avenir, et puis à un moment, tout bugue, la musique dissone, les télés disjonctent, Umek, Vax et le rat mutant se figent et le thème arrive progressivement. En même temps, le plateau tourne et on voit apparaître lentement Xavier (le musicien) qui reprend le thème à la harpe et enchaîne sur du classique pendant que Xavier (l’écrivain) reprend son Voyage.

– Et ce sera toujours en français ?

– Non. Alternativement en français et en slovène, mais, chaque fois, la traduction apparaît en surtitré.

– Et le texte justement, qu’est-ce qu’il devient ? Tu as vu avec le traducteur, Primoz Vitez ?

– Alors pour le texte, je n’ai pas encore fini. Je le découpe, je ne garde pas tout et pas dans l’ordre, mais je n’ajoute rien. Pour Primoz, oui j’ai vu avec lui, je le connais.

– Vous connaissez tout le monde ! Il est né dans votre rue, lui aussi ?

– Ah, ah, non, mais pas loin. C’est un prof de fac, bon au début il peut impressionner, le gars, il a fait une thèse sur la virgule et l’accent en français, mais en fait, il est cool, en plus, c’est musicien. Il m’a juste demandé de lui montrer mon découpage final, il voudrait corriger encore quelques approximations qu’il a laissées.

– Peut-être une erreur de point-virgule.

– Ah ah, oui ! Bon, des mouvements de plateau, il n’y en aura pas cinq cents. Disons cinq ou six max, des séquences de dix minutes, en gros, un peu plus courtes côté Umek-Vax. Je sais comment je commence et comment je finis, entre les deux, j’ai encore des choix de passages à faire. Je pense pouvoir faire un premier filage avec Molotov dans un mois ou deux. J’espère que tu viendras, Karl.

– Évidemment, je ferai une captation que j’enverrai à Swann et Nov.

– Parfait. Je voudrais aussi garder le passage où il décrit un tableau avec une bergère, parce que ce même paysage me resservira à la fin, vous verrez. Et après la description de ce tableau, il y a la description du plus beau chef-d’œuvre de sa chambre. Alors là, c’est la partie rigolote. Bon, on ne se roule par terre en se tapant le ventre, mais c’est marrant quand même. Le tableau de sa collection le plus réussi, selon l’avis de tous les visiteurs, c’est un miroir.

– Mouais ! Gros gag !

– Après, il y aura aussi le passage, un peu misogyne, du récit de sa maîtresse qui se prépare et n’a d’yeux que pour elle-même. Alors énervé et jaloux, il part en claquant la porte, mais reste caché derrière pour écouter sa réaction. Peut-être qu’elle va s’excuser et le rappeler et s’occuper un peu de lui. Le gars, il rêve. Aucune réaction, elle ne s’est aperçue de rien. Je cite, « Mais comment aurait-elle fait attention à moi ? elle était occupée à se regarder elle-même. »

– D’accord.

– Évidemment, je garde une bonne partie du chapitre 6 sur l’âme et la bête, mais je ne veux pas la mettre au début, je ne veux pas qu’on y voie une clé qui expliquerait tout.

« Je me suis aperçu, par diverses observations, que l’homme est composé d’une âme et d’une bête. Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l’un dans l’autre, ou l’un sur l’autre, qu’il faut que l’âme ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état d’en faire la distinction. Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu’il vous plaira ; mais défiez-vous beaucoup de l’autre, surtout quand vous êtes ensemble ! »

L’autre donc changement de plateau ! Chacun a son autre et son double.

– Judicieux ! Et la fin ?

– Je suis en train de la travailler. Ce sera une nouvelle apothéose, mais post-postapocalyptique, bon, tout n’est pas encore calé, mais ça donnera quelque chose comme ça. Le disque tourne et s’arrête au milieu, les quatre personnages et les deux animaux se réunissent et on voit une IA sur les écrans de télé qui dit ce passage, c’est le chapitre 32.

« Malheureux humains ! écoutez la vérité qui vous parle par ma bouche : vous êtes opprimés, tyrannisés ; vous êtes malheureux ; vous vous ennuyez. Sortez de cette léthargie ! Vous, musiciens, commencez par briser ces instruments sur vos têtes… »

Là, je n’allais pas demander à Xavier de casser sa harpe, la casse est symbolique et politique et musicale, il se met à jouer People have the power de Patti Smith, d’abord en mode baroque, puis le son devient électrique, rock et punk, Umek s’en mêle. L’IA continue sa harangue, le son monte.

« … que chacun s’arme d’un poignard : ne pensez plus désormais aux délassements et aux fêtes ; montez aux loges, égorgez tout le monde ; que les femmes trempent aussi leurs mains timides dans le sang ! Sortez, vous êtes libres… »

Le disque tourne et dévoile un troisième plateau, genre prairie avec oiseaux, pâquerettes et bergères : en fait c’est le tableau décrit plus haut. Les quatre personnages et les deux animaux y accèdent par une trappe. Vax a gardé une télé sous le bras, l’IA s’enflamme.

« … arrachez votre roi de son trône, et votre Dieu de son sanctuaire ! »

Et là, on voit à la télé des humains attaquer les IA et les démonter. Umek balance sa télé et ils se mettent à danser sur le morceau de Tiersen. Alors ?

– …

– Non ? La fin ?

– …

– Ouais, je vais peut-être revoir la fin. Alors, c’est vrai, je prends quelques libertés d’interprétation, mais c’est le texte de de Maistre, virgules et accents compris ! En fait, je montre. Je ne suis pas un métaphysicien comme il dit, de Maistre, je suis un montreur, ce qui m’intéresse, c’est la lumière sur la surface des choses et des êtres, la chair, la peau du monde. J’arrange une vitrine, ensuite, s’ils veulent, les spectateurs vont voir derrière, mais c’est leur part, moi je me retire et je me tais. Alors ?

– …

– Toujours pas ?

– Si, si, mais pour le moment, tu ne montres pas, tu parles et pour ma part, mais c’est peut-être un défaut d’imagination, l’image est floue.

– Je vous avais prévenus. Donne-moi un mois Karl, et je t’invite au filage, il y aura Molotov et une bande d’Umek. Là, tu en auras plein les yeux. Avec un peu de chance, on teste une première en juin prochain au festival de Lent à Maribor, j’en ai déjà parlé à la directrice et on fait le Off d’Avignon. J’y crois vraiment. Tu sais bien comment j’avance, je traîne, je traîne, je traîne, et puis je m’enferme pendant un mois, je ne mange plus, je ne dors plus, je ne bois p… si, je bois encore, autrement je meurs et je travaille vingt-cinq heures par jour.

– Je te fais confiance, Ivo.

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