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C'est Peu Dire

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

20 décembre 2025 6 20 /12 /décembre /2025 03:55

– Nov, je propose que nous allions d’abord au musée Joyce parce qu’il risque de fermer bientôt, ensuite nous irons à la librairie Saba, peux-tu nous guider ?

– OK. Donc, on redescend le Corso Italia, après, à la Piazza della Borsa, on prendra à gauche vers Bata.

– Ah tiens ! Bata existe toujours en Italie ! Thomas Bata, le petit cordonnier tchèque qui voulait chausser toute l’humanité, c’est toute une époque. Il avait une conception très paternaliste de l’entreprise et lui et sa famille avaient créé des dizaines de Bataville dans le monde entier. Les ouvriers étaient regroupés dans des lieux autonomes, des “cités idéales” où ils pouvaient travailler, bien sûr, mais aussi aller à l’école, pratiquer un culte, faire des achats, se divertir.

– … se rencontrer, se marier et faire des petits batababies… C’était quand ?

– Il faudrait vérifier les dates, mais je pense que ça remonte à la première moitié du vingtième. Et puis, je crois me souvenir, mais je n’ai vraiment pas la mémoire des dates, qu’il y a une vingtaine d’années, en France, ils ont été en redressement judiciaire et tous les magasins ont fermé ou ont été rachetés.

– Monsieur Bata, battu par Xin Tong, par Chris Croc et par les sœurs Espadrilles.

– Oui, c’est sans doute ça, la concurrence est rude. Et la vente en ligne a tout changé. J’ai visité le musée Bata à Toronto. C’est amusant de voir l’évolution des goûts sur plus d’un siècle, mais c’est surtout l’histoire commerciale de cette entreprise familiale qui est passionnante. Et puis le bâtiment vaut le détour, il rappelle un peu la forme d’une boîte à chaussures.

– Pas facile. Il faut vraiment être une pointure pour survivre dans le business de la chaussure.

Bata Saba   Ça va ça va pas

Cana-nada   Zapa-tapata

Buena sera   Tara-ratata

Bella Zara   Che Gue-revara

Vera rêva…

Ils marchèrent. Le téléphone sonnait.

– Allo, Vera, incroyable, au moment où ton numéro s’affiche, je prononçais ton nom.

– Eh oui, les petits esprits se rencontrent. Salut mon Nov, qu’est-ce que j’aime entendre ta voix !

– C’est toi qui vas nous lire du Joyce ?

– Ah ah, je pourrais, je crois. Depuis trois jours, ta mère ne cesse de m’en parler, en cours ce sont des digressions interminables et ma boîte mail est inondée d’extraits d’Ulysse et de Finnegans wake. Je vais quand même la laisser faire. À ce propos, j’ai un message à vous transmettre de sa part. Je cite : « En hommage à Gerty, Molly, Claudia, Nora et Lina, on se donne rendez-vous à vingt heures devant la sculpture des Ragazze di Trieste, le petit escalier au bout de la Place de l’Unité, face à la mer. Le soleil ne devrait pas tarder à se coucher et s’il y avait, par hasard, un feu d’artifice, ce serait parfait. » J’ai interdiction formelle de vous en dire plus.

– Dad, tu peux décoder pour moi.

– Voyons voir. Molly, c’est la femme de Leopold Bloom ; Nora, c’est la femme de James Joyce ; Claudia, on sait qui c’est. Lina et Gerty, ça ne me dit rien. On va tricher, il suffit de chercher quel épisode a lieu à vingt heures, tu peux regarder Vera ?

– Allez, je regarde pour vous… vingt heures, c’est “Nausicaa”. Et si ça vous intéresse, le schéma précise « technique : tumescence/détumescence ; symbole : onanisme, femme, hypocrisie, virginité. »

– Rien compris. Est-ce que quelqu’un parle français ici ?

Primero se pone duro, luego se baja. First, it's hard, then it's limp. Ça monte et ça descend !

– Ah ben voilà. Merci Vera, c’est plus clair comme ça. Tue mes sens. Tu m’essences. Tumescence ? Jamais entendu ce mot, je ne l’aime pas du tout.

– Gerty ! Oui évidemment ! Gerty, c’est la Nausicaa de Joyce. Je me souviens maintenant. Mais bien sûr ! Chez Homère, c’est la princesse qui recueille Ulysse après son naufrage, alors qu’il est nu, blessé et sale. Chez Joyce, Nausicaa, c’est la jeune femme qui montre ses dessous à Bloom qui se fait plaisir en la regardant.

What! Glauque ! Pour moi, désolé, Nausicaa, c’est Fakear.

– Ah, Fakir ? Je ne connais pas.

– Fakear, Dad, le DJ français. Non ? Dad, “La Lune rousse” ? Toujours pas ? OK, je te ferai écouter en allant à Ljubljana.

– Avec plaisir, j’aime toujours ce que tu me fais découvrir. Ah ! Nous voilà devant la statue d’Italo Svevo ! Nous sommes arrivés. Quelle belle façade ! Museo LETS. Je n’avais pas compris, ce sont trois petits musées en un, Italo Svevo, Umberto Saba et James Joyce. Nous allons nous régaler.

– Dad, ça t’ennuie si je te laisse y aller seul, je voudrais parler un peu avec Vera ?

– Bien sûr, je comprends.

*****

– J’aime bien Joyce, j’aime bien comment Mam nous lit des petits extraits, mais je vais faire une pause avant sa prochaine lecture, je ne voudrais pas m’en dégoûter.

– OK. C’est déjà incroyable que tu te sois mis à la lecture, Nov. En fait, quand tu rentreras, il faudra que tu assistes à ses cours, c’est de loin la meilleure prof que j’aie jamais eue. D’ailleurs, en plus de ses propres étudiants, il y a toujours des “visiteurs” comme moi, mais je ne suis pas la seule. C’est un vrai clown, mais un clown savant et tellement gentil.

– J’y penserai. Je suis content de te parler Vera. J’ai l’impression qu’on se parle moins. Je voudrais te dire un truc aussi.

– Nov, je sais, je n’appelle pas souvent, je n’ai pas beaucoup de temps en ce moment. Il y a les problèmes de santé de Pap’, il y a les cours, il y a l’agence. Il faudrait que je te raconte la dernière polémique. Jack est furieux, il a écrit une lettre incendiaire dans le courrier des lecteurs de La Jornada pour dénoncer les mensonges autour de la Casa Roja, tu sais le nouveau musée Frida Kahlo. Il dit que Frida n’y a jamais habité, que la fresque est un faux et que plusieurs citations qu’on lui attribue sont de pures inventions, et que c’est d’autant plus dommageable que tout cela se trouve au milieu de documents de grande valeur. On a menacé de lui faire un procès et on lui a répondu qu’en tant que Yankee, il n’avait aucune légitimité pour parler de Frida.

– Et toi, tu en penses quoi ?

– En fait, il a cent pour cent raison, et tout le monde le sait, mais tout le monde se tait, même les officiels, parce que ce nouveau musée, c’est bon pour le commerce ! Bon, on en reparlera. Au fait, tu te souviens qu’on s’est téléphoné hier.

– Hier ? Tu es sûre ? Je ne comprends pas. Je voulais te dire…

– Nov, je sais ce que tu veux me dire. Tu es jeune, tu es beau, tu es drôle, évidemment tu vas rencontrer beaucoup de monde, beaucoup de filles. Nous, on se retrouvera à ton retour et on parlera. Je serai toujours là pour toi et toi pour moi, mais toi comme moi, on a des choses à faire, on a des chemins à prendre et on ne peut pas toujours emmener l’autre. Mi novio, mi nuevo. Para siempre. Aïe ! le laboratoire m’appelle. Je dois te laisser. On se retrouve ce soir.

– OK. Je vais aller marcher un peu seul en attendant Dad. On se retrouve devant Les Filles de Trieste.

*****

– Bonjour mes deux hommes, il est une heure dix à Mexico, nous sommes un peu en retard. Normalement, en juin, à Dublin, c’est le crépuscule à vingt heures et chez vous ?

– Ici aussi, il fait presque nuit. Bonsoir Chérie, bonsoir Vera, tu nous accompagnes ce soir ?

– Oui, je ne veux pas rater ça, le romantisme joycien, ça me parle. Vous pouvez nous montrer un peu les environs ?

– Ouh là, mais il fait déjà sombre, allez, je commence. Donc, il s’agit de l’épisode “Nausicaa”. C’est toujours très facile de résumer Ulysse, je veux dire si l’on se contente de ce qu’il se passe. Gerty est sur la plage avec des amies, il est vingt heures, le soleil se couche. Bloom n’a pas envie de rentrer chez lui après le passage de l’amant de sa femme, il s’arrête et regarde Gerty. Suit une scène qui a valu au livre sa censure aux États-Unis et en Angleterre. Bloom fixe la jeune femme qui lève les jambes et se penche en arrière pour lui montrer ses dessous. Bloom se masturbe et jouit. Elle lui lance d’abord un regard de timide reproche, puis un doux sourire de pardon. Ce sera leur petit secret.

– OK ! Il doit y avoir une part de moi un peu ringarde, Mam, mais je trouve ça un peu, je ne sais pas comment dire, un peu dégueu. En tout cas, je comprends pourquoi on ne l’étudie pas en troisième.

– C’est vrai, mais même avec des adultes, il faut être prudent. Cela étant, si on prend le temps de lire, ça devient beau, drôle, intelligent et peut-être aussi salutaire, même si ce n’est pas la fonction première de la littérature, selon moi.

– Ah bon ?! Pour le moment, je trouve ça plutôt écœurant, triste et trivial. Et Joyce utilise encore une langue détraquée ?

– Alors il y a deux parties. D’abord, on est dans la tête de Gerty, on voit, on pense et on sent comme elle. Joyce adopte le style du roman à l’eau de rose. Gerty est une lectrice assidue des pages beauté de magazines féminins, elle soigne ses vêtements et ses dessous, elle s’entraîne à sangloter devant un miroir. Elle est toujours prête et apprêtée. Prête pour la grande rencontre avec l’homme de sa vie, viril et protecteur. With all the heart of her she longs to be his only, his affianced bride for riches for poor, in sickness in health, till death us two part, from this to this day forward. De tout son cœur, elle s’impatiente d’être son unique, pour le meilleur et pour le pire, dans la maladie et la santé, jusqu’à ce que la mort nous sépare.”

– Heureusement, les choses ont un peu changé.

– J’espère. Dans la deuxième partie, on a le point de vue de Bloom et la langue est plus… comment disais-tu ? éclatée ?

– Détraquée.

– Oui. Il fonctionne par association d’idées, et des idées, Leopold, il n’en manque pas. On trouve tout un tas de questions saugrenues qui parfois ont déjà été posées dans d’autres épisodes. Les poissons ont-ils le mal de mer ? Pourquoi ne mange-t-on pas des denrées plus poétiques que le pudding, des violettes ou des roses, par exemple ? Le noir conduit-il la chaleur ? Les oiseaux ont-ils un odorat ? Pourquoi toutes les femmes n’ont-elles pas leurs règles en même temps ? Il y a aussi des questions plus personnelles, Bloom se demande pourquoi sa montre s’est arrêtée à quatre heures trente, heure probable de l’adultère de sa femme, y aurait-il une influence magnétique ? Et puis cette question que Bloom n’est sans doute pas le seul à se poser, pourquoi moi ? pourquoi est-ce moi qui ai plu à Gerty ? et pourquoi était-ce moi qui avais plu à Molly ?

– Rien qui ne mérite la censure pour le moment.

– En effet. Le passage coupable se trouve entre les deux parties.

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