– Alors voilà le problème, Nov, vous allez devoir prendre une décision pour le passage par la Russie. Ton père m’a dit que les relations avec la France ne cessent de se détériorer et que le ministère déconseille formellement tout voyage là-bas. Il m’a dit aussi – ça je n’y avais pas pensé – que la difficulté, ce n’est pas le visa, ni le passage de la frontière, c’est après, parce que tu n’es pas un Français lambda : ton père est lié au gouvernement, ta tante, tu sais, la sœur de ta mère qui vit en Amérique, est une proche de la veuve de Navalny et ta mère, elle-même, a signé des tribunes contre la guerre de Poutine.
– D’accord Moby, mais ce n’est pas écrit sur mon visage et, toi, tu connais du monde là-bas.
– Oui, c’est vrai et je suis naïf comme toi, mais ton père m’a expliqué que les choses avaient beaucoup changé depuis trois ans. Le recoupement avec ta famille serait très facile à faire, d’autant qu’il y a tellement peu de touristes français que le FSB est un peu désœuvré, alors quand ils ont un client potentiel, ils se ruent dessus.
– Je vois. Déjà que je ressemble à un personnage de roman d'aventures, je n’ai pas très envie d’être aussi le héros d’un film d’espionnage. Mais peut-être que je ne devrais pas plaisanter.
– En effet, parce que tu serais plutôt la victime que le héros. Il m’a dit aussi que les Russes recommençaient à pratiquer la diplomatie des otages et toi, tu es un candidat idéal, à très haute valeur d’échange. Finalement, ce sera à vous deux de prendre la décision, mais je crois que j’ai été un peu optimiste. De toute façon, nous deux, on se retrouve à Istanbul, quoi qu’il en soit. Après, on pourrait envisager un vol direct d’Istanbul à Séoul. C’est une option. D’ailleurs, tu devrais reprendre contact avec Sam.
– Bon, en effet, ça se complique. Oui je vais appeler Sam ; aux dernières nouvelles il découvrait la Bretagne avec Sterren. Dommage, j’aurais bien aimé prendre le Transsibérien avec toi.
– Oui, moi aussi. En tout cas, ça ne change rien pour Nubecito.
– Eh, Nubecito ! Oui tu as raison, je l’avais oublié.
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Tiens, on pense à moi. Quel honneur ! Moi, je n’arrête pas de penser à eux, les humains, j’essaie de les comprendre, parce que, vraiment, ce sont de drôles de créatures. Par exemple, je pense aux mauvaises personnes. J’entends parler de Poutine ou du capitaine Achab, ils semblent avoir un pouvoir de nuisance démesuré. Hommes de pouvoir ou hommes de force qui méprisent ou tuent, qui mentent ou exploitent. Hommes, oui, hommes plus souvent que femmes. J’en entends parler, mais je ne les vois pas. Est-ce qu’ils se cachent ? Est-ce qu’ils sont peu nombreux ? Ceux et celles que je vois, les Moby ou Magali, les Diego, les Swann, tous ceux qui entourent Nov, ceux-là, ils sont bons et souvent font du bien, patiemment, discrètement. Alors je m’interroge, comment se fait-il qu’une poignée de méchants – je les appelle “méchants”, mais je suis d’accord qu’il faudrait approfondir – puissent détruire aussi vite ce que tant d’autres ont construit difficilement ? Remarque, c’est un peu comme chez nous, je n’ai pas les chiffres exacts, mais on a un cyclone pour des milliers de petits cumulus inoffensifs et plutôt jolis à regarder, sans vouloir me vanter. C’est comme si le mal faisait plus de mal que le bien ne fait de bien. Enfin, je ne sais pas si vous me suivez, je simplifie sûrement.
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Pendant que Nov téléphonait, Alomè avait repris le livre de Baricco pour vérifier un point de traduction. Mes lèvres, “je les entrouvrirai”, le texte disait “le schiuderò”. Bizarre ! “Je laisserai ton sexe, qu’il ouvre un peu ma bouche”, et en italien “que socchiuda la mia boca”. Schiudere, socchiudere, et même dischiudere, c’est toujours construit sur chiudere, fermer. C’est ça ! Le français dit entrouvrir ou ouvrir un peu quand l’italien dit “entrefermer” ou fermer à peine. Ça m’énerve ça, je préfère le français. Est-ce que c’est encore une manifestation de notre caractère conservateur et réactionnaire ? Chez eux, la porte, les yeux, la bouche, ça s’ouvre, ça s’ouvre sur le dehors, sur l’ailleurs, ils sont tendus vers l’avenir, prêts à voyager, à regarder les autres et à chanter quand nous, on se referme, sur quoi ?, sur un dedans craintif et un passé moisi, et on marmonne et on ressasse je ne sais quel dicton usé. On dit les Italiens casaniers, on dit que quand ils voyagent, c’est pour aller chercher du travail. C’est exagéré, bien sûr, et les choses ont bien changé depuis mes grands-parents, en plus à Milan, on n’est pas comme ça. Mais quand même, c’est fou que la langue ait gardé la mémoire de ça ! Ça m’énerve ça.
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Et puis j’ai encore plein d’autres questions. Est-ce que le mal fait mal à tout le monde et à tout, dans le monde ? Et la question inverse aussi, est-ce que le bien fait du bien à tout le monde ? Je repense à l’histoire de Magali et Paco sur la vengeance et la jalousie. Est-ce que, sincèrement, on peut être heureux du bonheur d’un autre ? Est-ce qu’on peut être heureux que son ex soit heureux dans les bras d’un ou d’une autre ? Eh bien non. Oui mais j’ai un peu dévié, je suis passé du bien au bonheur. Il y aurait donc du mal qui fait du mal à certains, normal, mais qui fait aussi du bien à d’autres. D’accord, mais est-ce que du mal qui fait aussi du bien, c’est encore du mal ? Là, je bloque.
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– Dis-moi Nov, est-ce que “entrefermer”, ça se dit ? Est-ce que tu peux dire, une porte entrefermée ou des lèvres entrefermées ?
– Tu sais, je ne suis pas une référence et il y a plein de mots que je ne connais pas, mais je n’ai jamais entendu dire ça.
– Merci. Est-ce que tu me trouves casanière ?
– Waouh, il faut te suivre de près toi, sinon on te perd. Parfois j’ai l’impression qu’on se rencontre sur un quai, toi tu viens de très loin et moi j’habite chez le chef de gare. C’est ça, tes questions, quand tu les poses, elles ont déjà beaucoup voyagé.
– J’aime bien ce que tu dis, mais en l’occurrence, c’est toi qui fais le tour du monde et moi qui t’accueille sur le quai, non. Toi, tu pars vraiment, avec tes pieds et tes jambes, moi je voyage dans ma tête. Au mieux, je fais des allers-retours Paris-Milan et quelquefois, je pousse jusqu’à Rome ou Venise.
– Oui mais toi, tu voyages avec la peinture et la littérature. Tu as un regard de voyageur, tu vois les différences. Tu regardes un tableau comme on visite une ville et tu vois même des ruelles invisibles sur Maps.
– Peut-être, mais chaque fois que je parle d’un artiste, je le compare à Caravaggio, si c’est un pays, je le compare à l’Italie et si c’est une ville, je la compare à Milan. Tu sais au lycée, en Italie, tous les élèves étudient Calvino, non ; c’est un peu notre Camus, en plus fantaisiste ou notre Saint-Exupéry, en plus ironique. Justement, il a écrit Le Città invisibili et on apprend tous par cœur ce passage, « ogni volta che descrivo una città, dico qualcosa di Venezia ». Tu comprends ?
– Je pense, oui. « Chaque fois que je décris une ville, je dis quelque chose de Venise. » Toi, ta ville, c’est plutôt Milan. Tu aimes ta ville, tu aimes ton pays, tu aimes ta langue, je trouve ça bien, moi parfois, je me dis que je n’ai pas de racines et on ne peut pas être de partout.
– Vero! Pourtant, je ne sais pas d’où ça me vient, mais j’ai peur de ce nationalisme : j’aime l’Italie, mais je n’aime pas l’aimer autant… Tu sais, le prénom de Calvino, c’est Italo, et il détestait s’appeler comme ça. C’est notre histoire aussi, on a tendance à associer nationalisme et fascisme, non. C’est sa mère qui l’avait appelé comme ça ; comme ils habitaient à l’étranger, elle avait peur qu’il oublie ses origines. Tu crois qu’en voyageant, on oublie ?
– Disons que tu penses moins souvent à tes amis et à ta famille, mais tu n’oublies pas.
– Quand même, je crois que voyager, c’est apprendre à oublier, c’est apprendre que les choses passent. Ou peut-être que ça accélère cet apprentissage de la disparition, mais c’est la vie. Et c’est pour ça, je pense, que je voyage peu, j’ai peur que ça s’efface.
– Qu’est-ce qui s’efface ?
– Tout. Surtout ce que j’aime. Je n’ai pas envie d’oublier Laura, je n’ai pas envie que la nonna meure, c’est ma grand-mère, elle a quatre-vingt-quatorze ans.
– Ça change, mais ça ne disparaît pas.
– Ça s’absente. Ou bien, c’est moi, je m’absente. À Paris, je parle de Milan ; à Milan, je pense à Laura ; avec Laura, j’imagine… j’imaginais des voyages. Tu sais, les villes de Calvino, elles ne sont pas invisibles, elles sont imaginaires, mais je ne pense pas que ce soit très habitable, l’imaginaire. Quelquefois, j’ai l’impression de ne pas être dans le monde. Dis-moi, Nov, tu ne trouves pas que je suis un peu à côté de la plaque ?
– Pas du tout, je trouve que tu as une vie intérieure riche et ça ne t’empêche pas de faire des rencontres et d’être « dans le monde » comme tu dis.
– C’est drôle, en italien on dit essere fuori strada, c’est exactement ce que je sens, je ne suis pas dans la rue, avec les autres, je suis perdue dehors, dans des rues imaginaires que tu ne trouveras jamais sur Maps, en effet. Insomma, je suis un peu déboussolée, non.
– Je ne sais pas si tu es perdue, mais moi, tu me perds un peu. En fait, je trouve Milan bien réelle, et surtout la rue Ciovasso chez ta tante, sous la couette avec toi.
– Ah ah, toi, même sans boussole, tu ne perds pas le Nord. Allez, colle-toi un peu, je t’ai promis de te parler du plaisir féminin…
*****
Ah, je vais les laisser tranquilles, je ne voudrais pas passer pour un cumulus pervers. C’est intéressant ce qu’ils disent sur le voyage, le réel, l’imaginaire, la disparition… Il faudra que je réfléchisse à ces questions aussi, mais pour le moment, je reste concentré sur mon sujet parce que j’ai encore une question. Est-ce que tout le monde appelle mal la même chose ? Ça, c’est un vrai problème. Avec leur manie de tout nommer, ils s’imaginent tout connaître, les humains. Des mots, ils en ont beaucoup, mais infiniment moins qu’il n’y a de choses. C’est commode d’avoir un mot pour dire plusieurs choses, par exemple nuage, mais je peux vous affirmer que je n’ai pas grand-chose à voir avec un cirrostratus. Un petit mot comme mal, m a l, ce n’est pas possible que ça désigne autant de choses différentes : le harcèlement, la rage de dents, la guerre, le viol, le cancer d’un enfant, la torture, le mensonge de l’infidèle… On pourrait dire, oui mais tout ça, ce n’est pas le vrai mal, le mal pour de vrai, le mal pour de bon. En fait, moi, je me demande s’ils n’utilisent pas le même petit mot, justement, pour tout confondre et ne pas risquer de “rencontrer une connaissance”, si vous voyez ce que je veux dire.