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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

21 novembre 2025 5 21 /11 /novembre /2025 03:22

– Dad, c’était quoi ce truc incompréhensible… ? blue blue blue… ?

– Ah ah, oui, Nadja t’a gâté ! C’était un extrait de l’Ulysse de Joyce, c’est le début de l’épisode “Les Sirènes”, une sorte d’ouverture complètement délirante. La traduction française ne t’aurait pas beaucoup aidé, il faut lire le chapitre en entier, on y retrouve chacun des mots de cette ouverture dans son contexte. C’est en quelque sorte une annonce des thèmes qui seront développés, sauf qu’au lieu de faire des phrases, Joyce prend des mots ou des petits bouts de phrases qu’il choisit et associe surtout pour leurs sonorités ; certains mots sont modifiés, d’autres purement inventés. Cet épisode est très visuel et très sonore. “Blew blue bloom…”, d’ailleurs, le blew en question, c’est peut-être l’énorme pet de Bloom qui clôt l’épisode et qui probablement ne sent ni le bleuet ni aucune fleur.

– Ah ah, ça me plait déjà plus. To blow, blew, blown / Boule fait boum / et Bill s’abîmePardon ! Je ne comprends rien, mais ça me plait beaucoup, je ne savais pas qu’on avait le droit, entre guillemets, d’écrire comme ça.

– C’est ce que Nadja appelle la folle magie de Joyce, elle bloque la lecture chez certains et débloque l’écriture chez d’autres. La littérature n’est pas ce que l’on croit ou fait croire.

– Et Ulysse dans tout ça ?

– Tout le livre est une transposition libre, enfin, vraiment très libre de l’Odyssée d’Homère. Dans cet épisode, les sirènes sont des barmaids ­­– mermaid, barmaid, ça sonne presque pareil en anglais –, elles sont derrière le bar, c’est leur récif et de là, elles aguichent les clients. J’ai oublié leur nom, mais l’une est blonde et l’autre rentre de vacances bronzée. Et voilà décodés les premiers mots célèbres, “bronze by gold”. Combien d’heures on a passées, ta mère et moi, à lire et relire ce livre et quand on rencontrait quelqu’un, on le saluait en disant, “alors, quelles sont tes sirènes ?”.

– Et tu t’en souviens encore ? C’était il y a un siècle pourtant.

– Un peu moins… En fait, j’ai arrêté de travailler les textes comme on le faisait alors, mais pas ta mère et elle me parle toujours de ses articles ou ses conférences ou ses cours, ce qui me maintient à jour, en un sens.

– C’est fou cette complicité que vous avez ; vous êtes carrément différents et pourtant vous êtes tellement proches, enfin, c’est l’image que vous renvoyez.

– Ce n’est pas une image.

– Tu dirais que vous êtes toujours amoureux ? Des couples comme vous, qui tiennent aussi longtemps, j’en connais tellement peu.

– Amoureux au sens où ça sature le cerveau et chahute le ventre, non, bien sûr, ce chaos-là ne dure pas heureusement, mais amoureux au sens où le monde vu et habité à deux est plus lumineux et sensé, alors là oui, ou plutôt yes comme ce magnifique cri yes qui termine le livre yes. Une fois, on parlait de ça avec ta mère et je lui disais, “je ne sais pas si j’aime ce que tu es, toi, Nadja, mais j’aime d’amour ce que tu fais”. Et elle m’a répondu, “mais sommes-nous autre chose que ce que nous faisons ?”.

– Mouais… je ne sais pas si je serais d’accord. Faire, ça veut dire tout et n’importe quoi, alors que être, ça je comprends, ça veut dire exister. Je me rappelle de ma prof de français, en troisième, Madame Langlet, qui entourait en rouge le mot “faire” chaque fois qu’on l’utilisait dans une rédaction et qui écrivait dans la marge, “faites mieux !”.

– Pour être et exister, je ne trouve pas que cela soit si simple à appréhender, mais pour faire, tu as raison, c’est un mot-joker qui peut en remplacer beaucoup d’autres. Cela dit, nous faisons des choses tellement différentes, Nadja et moi. Entre organiser un réseau d’alliances françaises et commenter un paragraphe de Joyce, il y a peu de rapport. Disons que nous aimons voir, comprendre et discuter ce que l’autre fait. C’est comme une curiosité amoureuse. Peut-être que ça revient tout simplement à s’admirer. J’adore qu’elle me parle de ses recherches et je crois – ça paraît un peu prétentieux de dire ça ainsi –, mais oui, je crois qu’elle aime quand je lui explique mes missions.

– C’est ça aussi, vous avez les mêmes références. Je ne sais pas si vous habitez la même planète, mais vous parlez la même langue. Mon problème à moi, c’est que je ne fais pas grand-chose et que j’ai peu de références. Et si on me demande ce que je suis, la réponse va ressembler à la lecture de ma carte d’identité.

– Tu sais, l’identité, ce n’est pas un état, ça se construit, ça évolue, ça suppose une énergie, un beau yes, mais c’est très lié aussi aux circonstances. Et quand je te regarde, je vois un magnifique jeune homme qui chemine, se forme et se transforme. C’est ça un voyage, une énergie et des rencontres.

– D’accord, merci, mais tu n’es peut-être pas l’observateur le plus impartial.

– Quand je te regarde, je vois ce que l’on a réussi à faire, Nadja et moi, et c’est une source de joie permanente. Ça peut sembler un peu gnangnan, mais en réalité, c’est très objectif et très impartial. Je suis persuadé que, si on nous branchait des électrodes pendant qu’on pense à toi ou qu’on te regarde, on vérifierait expérimentalement cette joie que l’on ressent.

– Mouais, call me bip bip… vous avez quand même été un peu radins dans ce que vous m’avez légué, j’aurais bien aimé avoir un peu de vos qualités…

Ils s’installèrent. Le téléphone vibrait.

– C’est ta mère justement, je crois qu’elle aurait aimé être avec nous. Elle a envoyé un audio, écoute. « Je pense que je vais vous accompagner un peu encore. Demain, je serai avec James, ce soir, j’ai invité Umberto Saba et son Ulisse à lui. Nella mia giovinezza ho navigato / Lungo le coste dalmate. Dans ma jeunesse j’ai navigué le long des côtes dalmates. […] Oggi il mio regno / E quella terra di nessuno. Aujourd’hui mon royaume est cette terre de personne.  Il porto /Accende ad altri i suoi lumi; me al largo /Sospinge ancora il non domato spirito, /E della vita il doloroso amore. Le port allume pour d’autres ses lumières ; moi, vers le large, me pousse encore l’esprit indompté, Et de la vie le douloureux amour.” À plus tard, mes lumières à moi. »

– Trois Ulysse pour le prix d’un, je ne vais jamais m’en sortir. Garde ton téléphone allumé, quelque chose me dit, qu’il va vibrer souvent ce soir.

– Je découvre, moi aussi Umberto Saba et ce troisième Ulysse. Tiens tu vois, tu parlais de ce qui nous lie, ta mère et moi, eh bien, il y a aussi nos différences et même nos oppositions. “De la vie le douloureux amour”, ça c’est elle, moi ce serait plutôt “de la vie le joyeux amour”. Ça nous sépare et nous rapproche. Ce sont nos histoires, bien sûr, qui expliquent cela. Le grand amour, malheureux, douloureux, tragique, inconsolé de Nadja, c’est la Russie. Elle en parle très peu, même avec moi, c’est difficile. Elle est dans la situation d’une enfant dont la mère, qu’elle ne peut cesser d’aimer, est devenue un monstre odieux. Tu sais, avant l’invasion de l’Ukraine, des semaines avant, elle me répétait, Poutine va l’envahir, préviens tout le monde, faites quelque chose. Et moi je lui répondais, ne t’inquiète pas, jamais il n’osera, tous les services secrets sont unanimes, il bombe le torse et cherche à nous impressionner, jamais il n’ira plus loin.

– Raté ! Je ne sais pas ce qui est le plus terrible, l’invasion ou votre aveuglement.

– Tu as raison, je me demande aussi. En tout cas, on s’est bien trouvés, moi et mon optimisme naïf et elle et son sens tragique de l’histoire. Et pour revenir à ta question sur l’amour, je vais te dire l’idée que je m’en fais, ça n’est pas très tendance à une époque où l’on ne jure que par l’autonomie des individus, mais je crois qu’il y a une part de vulnérabilité et de dépendance assumées dans l’amour. Je le vis comme ça. Nadja est bien “ma moitié” comme on dit, et sans elle, ma vie, l’histoire, l’avenir seraient tronqués, fades et le monde serait bancal.

– Ah, je crois que le maître d’hôtel nous attend.

– Oui, tu as raison. Qu’est-ce qu’on prend ?

– Écoute Dad, on fait comme tu veux, moi, j’ai l’estomac qui déconne un peu et ces menus gastronomiques me font peur, je me contenterais bien du menu classique avec leur harrysotto, en plus on me l’a recommandé. Ça t’ennuie si je prends un coca avec ?

Ils passaient commande. Le téléphone vibra.

– Nouvel audio de Nadja. « Mes deux soleils, attention aux Triestines, dont Saba louait la bellezza, “una bellezza fatta di mare e di monti rocciosi, il primo si rifletteva quasi sempre nel colore degli occhi, i secondi si ritrovavano nella struttura del corpo… une beauté faite de mer et de montagnes rocheuses, la première se reflétait presque toujours dans la couleur des yeux, les secondes se retrouvaient dans leur stature.” Saba évoque ensuite leur romanticismo : elles vivent, s’expriment et aiment avec passion, mais ce romantisme est comme corrigé par une certaine asprezza, une âpreté : toutes les Triestines ont un côté maschiacco, garçon manqué. Belles, passionnées et rugueuses. De vraies sirènes ! »

– Ah ah, on est prévenus. Demain, soit on se promène les yeux fermés et les oreilles bouchées, soit on ne regarde que les marins et les assureurs ! Ah, encore un texto… « Un service aussi, demain, passez à la Libreria antiquaria Umberto Saba qu’il avait fondée au début du siècle, elle vient de rouvrir. C’est aussi un petit musée. Si vous trouvez son roman Ernesto, prenez-le pour moi, mes chéris. » Tu notes ça, Nov.

– D’accord. J’ai trouvé l’adresse, ce n’est pas loin. Via San Nicoló, juste à côté de Zara. Pas sûr que ce soit la famille !

– Je suis un peu rassuré de voir que tu as toujours ton sens de l’humour. J’avais l’impression que quelque chose ne tournait pas rond.

– Non, ça va, c’est juste que je ne sais plus trop où j’en suis.

– Ce n’est pas étonnant que tu sois perturbé avec tous ces changements.

– Oui, c’est sûr, mais c’est surtout cette fille que j’ai rencontrée à Milan. Je ne sais pas… j’y pense tout le temps. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive.

– Ah ? Vous allez vous revoir ?

– Je ne sais pas. Je ne crois pas. Enfin, peut-être. Pas tout de suite. Mais là, j’essaye de la joindre depuis mon départ et elle ne répond pas.

– Peut-être qu’elle est occupée. Tu as dormi chez elle ?

– Oui. Peut-être que son téléphone est déchargé. Enfin, quand même, c’est bizarre. On a passé presque quarante-huit heures ensemble, non-stop, à parler, lire, regarder des tableaux… et puis tout d’un coup, rien, plus rien du tout. J’ai envoyé vingt textos, mais là j’arrête, ça commence à ressembler à du harcèlement.

– Attends un peu, il y a peut-être une explication très simple. Je ne veux pas être trop indiscret, mais tu la connaissais déjà ?

– Non, c’est une histoire improbable. On s’est rencontrés dans le train, on a tout de suite sympathisé, elle parlait très librement et c’était incroyablement fluide. Elle m’a proposé de me loger à Milan parce qu’elle était chez sa tante qui a un grand appartement.

– Mais vous avez eu une relation intime ?

– Ben, là aussi c’est bizarre, parce qu’elle est lesbienne. On n’a pas couché ensemble, mais un peu quand même. Et puis surtout, on ne s’est pas quittés une seconde. C’est une prof d’histoire de l’art, elle m’a montré des tableaux, mais pas comme dans un livre ou un musée, à chaque fois, elle racontait une histoire qui me parlait. Vraiment, j’ai adoré.

– Hum ! Tu crois que tu es amoureux ?

– Non, je ne crois pas, enfin, peut-être, je ne sais pas. Sûrement un peu quand même. En tout cas, je pense à elle sans arrêt. En fait je crois que ça aura été une belle rencontre, comme deux droites qui se croisent, ce n’était pas prévisible et ça n’aura pas de suite. Pas de suite, mais des conséquences. La droite continue sa route, mais ne sera plus jamais la même, elle n’est plus très droite. Bon, je ne sais pas si ma métaphore mathématique est très pertinente.

– Il faut du temps pour comprendre, du temps et du calme et c’est précisément ce qu’il manque dans ces moments-là. Enfin disons plus exactement que l’état amoureux perturbe le passage du temps et bouscule tout. Il faudrait pouvoir attendre patiemment que l’ordre des choses revienne, ce qui est totalement impossible.

– C’est ça. Exactement. Le temps qui fait n’importe quoi, dans le ventre, un orchestre de percussions brésilien et la tête qui se prend pour une centrifugeuse.

– Quelle description ! Ça sent le vécu !

– Oui, mais voilà, elle ne rappelle pas. Et si je réfléchis posément, je vois bien qu’il y avait quelque chose qui clochait entre nous. La différence. La distance. D’abord son âge, elle était déjà un peu vieille, trente-deux, trente-trois ans, je crois, elle avait déjà un métier, mais surtout ses amis.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ses amis, c’était soit des artistes connus, soit des grands Chefs, des conservateurs de musée, des écrivains… Tu comprends. Mes potes à moi, ils en sont encore à jouer à FIFA sur leur Playstation et boivent du coca avec leur kebab.

Ils rirent. Le téléphone vibrait.

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