Nov laissa Alomè s’endormir. Il n’avait pas sommeil. Il sortit son Moby-Dick, la biographie de Zola, un carnet et sa bouteille d’eau. Il regarda dehors. Le paysage défilait. Le ciel est vraiment bleu et la montagne est belle quand même… mais, ça se confirme, je suis nul en description, pensa-t-il. Il ouvrit Maps sur son téléphone pour voir où ils étaient. Modane. Et bientôt la frontière, sous le tunnel. Allez, lecture !
Melville. Page 104, chapitre 13, “La brouette”. Ismaël et Queequeg embarquent sur une petite goélette pour rejoindre Nantucket où ils trouveront un baleinier. Nov aimait beaucoup ce personnage de Queequeg et surtout la relation improbable entre Ismaël, plutôt cultivé, et “son sauvage” qu’il avait d’abord pris pour un cannibale. Elle était curieuse et belle cette amitié tendre entre ces deux êtres que tout opposait, elle lui rappelait le lien que Stevenson avait progressivement tissé avec son âne. Hein ? N’importe quoi ! Je suis en train de comparer Queequeg et Modestine. Il me vient parfois des idées sacrément tordues. Cela dit, on devine que ça va encore se terminer par une séparation tragique : « Dès ce moment (Queequeg, d’abord moqué et rejeté par les autres, sauve un marin tombé à l’eau), je m’attachai à Queequeg comme une bernacle (je pense qu’il parle du coquillage qu’on appelle plutôt le chapeau chinois), oui jusqu’à ce que ce pauvre Queequeg eût fait son dernier grand plongeon. » Ça veut dire que ça va mal finir.
Nov passa de Melville à Zola. Zola, l’amoureux, Cécile Delîle. Il aimait bien le titre et la belle photo de couverture lui rappelait son périple à vélo avec les filles. Bizarre, il ne s’imaginait pas Zola en séducteur et encore moins en amant organisé qui installe sa maîtresse et les deux enfants qu’elle lui donne dans une maison près de chez lui, sur des hauteurs voisines, afin de les voir avec une longue-vue depuis sa maison de Médan ! C’est drôle, on s’imagine souvent les gens plus sages et plus conventionnels qu’ils ne sont. C’est vrai aussi que certaines personnes ont des vies de personnages.
Nov ferma son livre et ouvrit son carnet. Il écrivit : « Quelle vie j’aurai, moi ? Et pourquoi j’utilise le futur, est-ce qu’on n’a pas déjà commencé sa vie à vingt-cinq ans ? Comment on sait si on est déjà dans sa vraie vie ? Et avant sa vraie vie, est-ce qu’on a des fausses vies ? » Je ne me posais pas toutes ces questions il y a un mois, pensa-t-il. La vraie vie commence peut-être avec les questions. Il posa son carnet, but quelques gorgées, jeta un coup d’œil sur Maps et s’assoupit.
Un peu avant d’arriver à Turin, Alomè le réveilla doucement.
– C’est Zola ou Melville qui t’a assommé ? En tout cas, ça a été efficace. C’est agaçant comme on se fait des idées sur les gens. Je ne t’imaginais pas en intellectuel lisant les classiques et écrivant tes pensées. Je m’attendais plutôt à te voir sortir une biographie de Ronaldo ou même une Switch ; ça s’appelle un a priori, non. Je corrige. Dis-moi Nov, je pensais à ça, tu restes combien de temps à Milan ?
– Ah ah, tu peux corriger ta correction, je ne suis pas un intellectuel, je te l’ai déjà dit, je lis très peu et très lentement. Je ne sais pas pourquoi, ils se sont tous donné le mot pour m’offrir un livre, mais toute ma bibliothèque tient là, dans mon sac. Sinon, je vais rester un jour ou deux, maximum, je voudrais être à Istanbul dans une dizaine de jours pour retrouver Moby, mon ami philippin.
– Et Moby-Dick, il y va à la nage à Istanbul ?
– Non, en porte-conteneur. D’ailleurs, il est déjà à Malte ou peut-être reparti…
– Où ça ?
– Malte, c’est une petite île de la Méditerranée, mais il y a un gros port pour…
– Oui, Malte. Je connais Malte. Tu veux dire que ton copain est à Malte en ce moment ? Tu as bien dit Malte ?
– Eh ! Qu’est-ce qu’il t’arrive Alomè, j’ai encore dit quelque chose que je n’aurais pas dû dire ? Pourquoi tu t’agites comme ça ?
– Écoute, c’est très important. Tu pourrais essayer de faire quelque chose pour moi ?
– Je ne sais pas, dis toujours, mais tu m’inquiètes.
– Non, rien d’inquiétant. Voilà. À La Valette, il y a un tableau du Caravage, je n’en ai jamais vu que des reproductions de mauvaise qualité. Tu crois que ton ami pourrait y aller pour faire une bonne photo.
– Je ne sais pas, c’est loin de Malte ?
– C’est à Malte, c’est la capitale.
– Ah. Le plus simple, ça sera de l’appeler.
– Oui, mais tu pourrais faire ça maintenant ? Subito!
*****
– Allo Moby, Привет, (Priviet), c’est Nov ! Tu vas bien ? Toujours à Malte ?
– Привет, как дела? (Priviet, kak dela?). On arrive juste, on a dû attendre vingt-quatre heures au mouillage, le port est congestionné, il y aurait eu une panne informatique. Tu peux prendre ton temps avec Olga. Tu es déjà en Serbie ?
– Non, non, j’arrive à Milan. Justement, j’ai rencontré une personne que tu pourrais peut-être aider. Le plus simple, c’est que je te la passe, c’est Alomè.
– Bonjour monsieur, excusez-moi, je vais être direct, ça vous permettra de me répondre directement aussi. Je suis historienne de l’art et il y a à La Valette, dans une église, un tableau d’un très grand peintre, non, j’aurais aimé savoir si vous pouviez en faire une photo de bonne qualité ?
– De loin comme ça, ça me semble possible. On ira sûrement à La Valette faire un tour, c’est à trente minutes du port. C’est à la cathédrale ?
– Oui, la co-cathédrale Saint-Jean. Dans la chapelle des Novices, il y a deux chefs d’œuvres de Caravaggio et il y en a un qui m’intéresse particulièrement, c’est La Décollation de saint Jean-Baptiste.
– Alors moi, je n’ai qu’un téléphone ancien et en plus, je fais toujours des photos mal cadrées et floues, ce qui énerve mes filles, mais Florent, le bosco, est un amateur de photos et il a un très bon appareil. Son truc à lui, c’est plutôt les plantes, mais je pense qu’il devrait pouvoir photographier un tableau.
– En fait, ce qui m’intéresse, c’est un détail. Le bourreau a commencé à décapiter Battista avec une épée et Salomé attend la tête avec son plateau, non. Le bourreau va terminer le travail avec un petit couteau qu’il tient dans son dos et ce couteau est incliné de telle façon qu’il devrait refléter la personne qui se trouve en face, je veux dire hors du tableau. Le couteau est au centre du tableau et en pleine lumière. Avec une photo à très haute résolution, je pourrai zoomer et vérifier mon hypothèse, non. Ce n’est peut-être pas très clair.
– Si, si. Je ne connais pas le tableau, mais j’ai lu cet épisode terrifiant dans la Bible. Je pense que Florent va pouvoir faire ça, je pense même que ça va l’amuser. C’est un passionné d’orchidées et il est venu avec du très bon matériel parce qu’il y a plusieurs espèces endémiques à Malte et peut-être des espèces pas encore répertoriées. Pour les décapitations, je ne sais pas, ça pourrait l’intéresser aussi ! Je rappellerai Nov demain soir pour vous dire comment ça s’est passé.
– Grazie tante! On attend votre appel. Bon séjour à Malte. Vous ne pouvez pas rater le tableau, il fait quatre mètres sur cinq, on ne voit que lui.
*****
– La Decollazione di san Giovanni Battista est un tableau qui n’a jamais bougé de Malte, il a été peint là-bas, pendant l’exil du Caravage. Je ne t’ai pas parlé de la vie du zozo. C’est un des plus grands génies de la peinture, mais c’était aussi un caractériel qui aimait boire, jouer et se battre. Il a été condamné pour crime à Rome, alors il s’est enfui et son exil l’a conduit à Malte. Sa Décollation est monumentale, c’est son plus grand tableau et c’est le seul qu’il a signé.
– Et tu es sûre de la traduction par décollation, je n’ai jamais entendu ce mot ?
– Oui, mais tu peux dire décapitation si tu préfères. Décapiter, c’est ôter la tête, décoller, c’est couper le cou. Caravaggio était fasciné par les décapitations, il en a peint une dizaine. Peut-être qu’il pensait finir comme ça. Sur plusieurs tableaux, la tête décapitée, c’est un autoportrait. Tu imagines le gars ! Attends que j’en montre un. Judith décapitant Holopherne, il est à Rome. Tu connais l’histoire ?
– Non.
– OK, alors tu liras la Bible quand tu auras fini Moby-Dick. Regarde. Ma che meraviglia! Judith a déjà à moitié tranché la tête du général Holopherne. Regarde les expressions des trois personnages. Chez Holopherne, il y a un mélange de douleur, de terreur et d’incompréhension, mais il faut soi-même se tordre le cou pour le voir. Il est au lit, à moitié nu, en fait, il avait d’autres projets, tu comprends. Ensuite, il y a le visage terrifiant de la vieille, elle ne rate pas une miette du spectacle, sadique et impatiente, elle attend de recevoir la tête dans un linge.
– C’est vrai, c’est exactement ça. Il est vraiment doué pour peindre les visages. En fait, on a l’impression que c’est… comment dire ?, des vraies gens.
– Exactement. Ça c’est son apport, on n’idéalise plus, même quand ce sont des saints ou des héros. Regarde encore, ce visage sublissime, là, Judith. Oddio… Elle est belle, mais qu’est-ce qu’elle est belle ! Et tellement sensuelle. Regarde, son chemisier blanc prend toute la lumière et on devine sa belle poitrine, toute ronde… Allez, à toi. Qu’est-ce qu’elle exprime selon toi ?
– Plutôt du dégoût, non ? Elle se tient à distance, comme pour éviter de tacher son chemisier blanc avec le sang qui gicle. En tout cas, elle n’hésite pas, elle ne tremble pas. Ce n’est pas qu’elle se venge, mais disons qu’elle fait ce qu’elle a à faire. Elle le fait bien, avec méthode, une main tient l’épée et l’autre, les cheveux. C’est fait presque sans violence, et même avec réticence, mais sans désordre, il n’y a aucune trace de bagarre.
– C’est vrai, Judith semble dire, « désolée, gros, mais fallait pas nous assiéger ». Elle arrive à rester digne, même en tuant. Et qu’est-ce qu’elle est belle ! Tu as raison, il n’y a aucune cruauté dans son geste, ce n’est pas une guerrière exaltée. C’est une courtisane qui a posé pour Caravaggio, Fillide ou peut-être Maddalena, difficile de trancher – sans mauvais jeu de mots. Mais comme tu dis, ses modèles étaient de “vraies gens” que tu pouvais croiser dans les rues de Rome, enfin surtout dans certains quartiers un peu chauds. Tu sais, il fréquentait des marquises et des cardinaux, mais aussi des prostituées et des soûlards, et combien de fois il s’est retrouvé en prison ! Et ce crétin, il meurt à trente-huit ans. Tu imagines un peu, s’il avait vécu quatre-vingt-dix ans comme Michel-Ange !
Alomè éteignit sa tablette. Elle se tut un moment et regarda Nov doucement, puis, quelque chose comme un éclair traversa son regard et elle lui demanda :
– Ça va ?
– Oui. Pourquoi tu me demandes ça ?
– Dis-moi Nov, est-ce que je te plais ?
– … quoi ?