Hommage et ganglions
Lotophage ? Non, Lestrygons
Préchauffage ? Oui, estragon
Les lolos sur la plage et l’esprit du dragon
Les photos du potage et les cris des étrons
Coloriage et rigaudon
Papotage et rire du gong
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je sais que personne ne m’a demandé mon avis, je sais très bien aussi que tout le monde s’en moque, tant pis je dirai quand même ce que j’en pense de tout ça, ces livres, ces mots, ces idées, parce que plus je les écoute les humains et plus ils m’intéressent, ils je veux dire leurs mots et leurs idées, pas eux, les humains, par exemple le changement, ça a l’air simple, le changement, en plus tu changes tout le temps, quand tu voyages tu changes, quand tu existes tu changes, quand tu aimes, apparemment mais là, je ne suis pas spécialiste, tu changes aussi, et nous les nuages, on sait bien ce que c’est parce qu’on change tout le temps, de forme, de lieu, de densité, de couleur, bon, je ne vous ennuie pas avec l’identité du nuage parce que, j’avoue, c’est moins intéressant, mais je me demande si celui qui change garde en lui quelque chose qui ne change pas, chez nous le changement emporte tout, vous parlez de Nubecito, enfin, quand ça vous arrive, mais en fait, il y a zéro Nubecito ou mille milliards, comme on veut, parce que ça change tout le temps, tout change tout le temps et rien ne reste pareil, ou alors peut-être des atomes minuscules, mais là je ne saurais pas le dire parce qu’on ne lit pas de livres de physique chez les nuages, d’ailleurs ça me fait penser à autre chose qui me travaille depuis le début du livre, les livres justement, tous ces livres qu’ils lisent et dont ils parlent quand ils ne les lisent plus, est-ce que ça leur laisse le temps de faire des choses, je veux dire faire vraiment
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– Bonjour mes Deux.
– Mam ! chao ! ça faisait longtemps.
– Mon doux visiteur du bout du monde, je ne fais que passer. Une bonne nouvelle quand même, Vera arrive dans un moment. Quelle tristesse, nous allons manquer de temps, un seul jour à nous, c’est bien insuffisant pour rendre compte de celui de Bloom.
– Faut dire aussi que le James, il prend son temps.
– “Every life is many days, chaque vie est beaucoup de jours”, et parfois, certains jours sont beaucoup de vies eux-mêmes.
– Ça c’est vrai. Depuis que je suis parti de Puerto Vallarta, j’ai l’impression que mes journées s’allongent, mais pas de quelques minutes, non c’est des heures en plus, des jours en plus. Oui, peut-être même des vies en plus. Enfin, plusieurs vies en un seul jour, ça fait beaucoup, mais c’est un peu l’idée. Et toi, Mam, tu arrives encore à trouver des petits moments disponibles dans ma journée pour y placer tes mots. C’est comme un créneau inventif, le parking est plein et toi, tu arrives à te garer quand même.
– Ah ah, jolie métaphore, tu as raison, un mot, c’est tout petit, ça ne prend pas de place et pourtant, ça transforme les lieux. À propos de mots, j’ai hésité pour mon dernier extrait. Je voulais vous lire un passage de “Circé”, c’est un épisode monstrueux, démentiel, magmanificent, mais comment choisir dans ces trois cents pages délirantes et excessives. Je pensais à la scène hallucinée de la relation sadomasochiste entre Bella Cohen et Bloom. Bella est une tenancière de bordel, massive et moustachue, elle devient un Bello dominateur et sadique ; Bloom, fatigué, abandonné, tourmenté par sa sciatique change de genre aussi, devient une charmante soubrette et se retrouve vite à quatre pattes pour se faire humilier. C’est théâtral, dérangeant, grotesque, hilarant, triste, émouvant ; Joyce nous fait rire, nous fait mal, nous amuse et nous bouleverse. Ce que je trouve intéressant, ce sont les renversements, les métamorphoses, les mélanges, tendresse et violence, hommes et femmes bien sûr, rêve et réalité, humains animaux. Les objets parlent, les morts reviennent, les personnages mutent.
– Oui, je me souviens du passage avec Bella-Bello, c’est drôle et effrayant, on rit jaune, mais c’est tellement visuel. Tu ne veux pas nous en lire un passage…
– Chéri, je ne vais pas y arriver, si en plus tu me prends par les sentiments. Bon, trois lignes, pas plus.
BELLO: (With a hard basilisk stare, in a baritone voice.) Hound of dishonour! (Avec un regard dur de basilic, d’une voix de baryton.) Chienne sans honneur !
BLOOM: (Infatuated.) Empress! (Infatuée.) Impératrice !
BELLO: (His heavy cheekchops sagging.) Adorer of the adulterous rump! (Ses lourdes bajoues ballotant.) Adorateur du derrière adultère !
BLOOM: (Plaintively.) Hugeness! (Plaintivement.) Énormité !
BELLO: Dungdevourer! Bouffeurdebouses !
– Oh, le regard du basilic ! Je connais, c’est comme dans Harry Potter, il pétrifie Pénélope Deauclaire !
– Moi, j’ai l’impression d’entendre du Alfred Jarry !
– Oui mais du Jarry avec beaucoup de mots. Du Novarina, peut-être. C’est délicat de le citer sans donner le contexte et commenter un peu, ça peut être tellement mal interprété. Pourtant, ça me parle beaucoup plus que certaines études froides sur le genre ou la perversion. Bien sûr, on dira que c’est un regard d’homme, et je comprendrais que certaines ne s’y retrouvent pas, mais ça a été pensé et écrit il y a un siècle. Et puis, je suis toujours très circonspecte dès que l’on défend l’identité, quelle qu’elle soit.
– T’inquiète Mam, nous sommes deux adultes consentants. Je me doute bien que ce n’est pas seulement comique, mais pour une première rencontre, des extraits courts, ça me va parfaitement. On verra plus tard pour les interprétations savantes.
– C’est une chose assez curieuse et qu’on ne retrouve avec aucune autre œuvre littéraire, me semble-t-il, elle intéresse à la fois des universitaires très savants qui décortiquent le texte et en expliquent chaque phrase, mais aussi des amateurs qui sur Internet lisent, expliquent et commentent.
– Désolé Mam, mais je n’ai jamais rien vu sur Joyce.
– Alors, les Français sont peut-être moins actifs, mais dans le monde anglo-saxon, tu pourras vérifier, ces vidéos sont nombreuses. Pour le meilleur et pour le pire.
– Certes, Chérie, mais il y a aussi à prendre et à laisser dans les lectures académiques, je trouve qu’elles ratent parfois le côté jubilatoire de l’œuvre.
– Tu veux dire “joyceful”. Oui, tu as peut-être raison.
– Et je trouve ça tellement beau que des jeunes qui ne sont pas agrégés de lettres jouent avec ces mots. Ce n’est pas seulement un sketch, mais ce n’est certainement pas un catéchisme.
– Tu as encore raison, Swann, et je reconnais bien ta générosité. Bon, et maintenant ? J’avais aussi pensé vous lire un extrait d’“Ithaque”, l’épisode 17, injustement jugé trop froid et méthodique, il a la forme d’un catéchisme, justement, en question-réponse ; il termine Ulysse mais sans le finir puisqu’il y a un dix-huitième épisode.
– Tu veux dire, qu’après le dessert, il y a un café gourmand. C’est terminé, mais il y en a encore.
– Si tu veux, Nov. Petit détail, Joyce invente un signe de ponctuation à cette occasion, un point de la taille d’un o, un black dot ●. Pourquoi ? Parce que dans l’épisode dix-huit, de points, il n’y en a point. Ni de virgules, d’ailleurs. Soixante-dix pages sans ponctuation ; alors il aurait compensé. Possible. Ou bien c’est le bouton de son pantalon perdu dans le bordel de Circé. Ou bien c’est un trou noir narratif qui aspire tout le roman et nous fait passer dans une autre dimension textuelle. Ou peut-être est-ce un anus typographique, à défaut d’anus de marbre des statues.
– N’importe quoi ! C’est peut-être un gros pâté que James a fait sur son manuscrit et comme il sait que parfois, en voulant gommer la tache on aggrave la situation, il a laissé tel quel. Mam, tu délires complètement et c’est contagieux. J’espère que tu inventes !
– Ah ah, mon Sindibad adoré, je te promets, je n’invente rien. Ça peut surprendre en effet, d’ailleurs, la première traduction d’Auguste Morel a tout simplement omis ce gros point – la traduction date de 1929 et on ne pouvait ni voir ni entendre certaines choses alors. Allez, je te donne quand même les dernières lignes, Nov, je pense que ça te plaira. Tout l’épisode à la forme question-réponse ; ici la question est : “Il a voyagé. Avec ?” et voici la délicieuse réponse. “Sinbad the Sailor and Tinbad the Tailor and Jinbad the Jailer and Whinbad the Whaler and Ninbad the Nailer and Finbad the Failer and Binbad the Bailer and Pinbad the Pailer and Minbad the Mailer and Hinbad the Hailer and Rinbad the Railer and Dinbad the Kailer and Vinbad the Quailer and Linbad the Yailer and Xinbad the Phthailer.” La traduction aussi est un drôle de voyage, “Sinbad le Marinier et Tinbad le Couturier et Ginbad le Geôlier et Binbad le Baleinier et Clinbad le Cloutier et Rinbad le Rateur et Lécobad l’Écopeur et Léboubad l’Éboueur…”, je vous laisse finir le voyage.
– Mais non ! C’est pas vrai Mam ! Je n’arrive toujours pas à croire qu’il y a quelqu’un qui a écrit ça il y a un siècle et qu’en plus, on considère que c’est un des plus grands écrivains. Et pourquoi personne ne nous dit ça ! Quand j’aurai fini Moby, je me lancerai dans Ulysse. Tu m’as donné envie.
– Excellent projet. Et comme dans ton voyage avec Nubecito, tu rencontreras des personnes étonnantes, tu verras.
– Donc ton prochain extrait ?
– Ah oui. Évidemment, j’avais pensé aussi vous parler de ce monologue époustouflant, magistral, vertigineux, “Pénélope”, l’épisode dix-huit, mais je crois que vous pourrez facilement le lire sans moi. Il est remarquablement traduit en français, par Tiphaine, en plus le oui, qui sert de ponctuation en quelque sorte, sonne presque mieux que le yes, je trouve. C’est un mot qui fait sourire oui et le O du oui est comme un booo soleil oui qui répond au black dot.
– Yes ? Oui ? Yes ? C’est vrai ça. Moi aussi je préfère le oui français.
– Je vous conseille même de l’écouter, ce monologue, c’est encore mieux, il a souvent été mis en scène, vous trouverez facilement. C’est un joli pied de nez à Homère et à tous les hommes, les voyeurs, les cocus, les pédants, les gentils, les fragiles, tous les hommes… Joyce finit avec une voix de femme, une pensée de femme, une sensibilité et une sensualité de femme. « et puis je lui ai demandé avec mes yeux de demander encore oui et puis il m’a demandé voudrais-je oui de dire oui ma fleur des montagnes et d’abord j’ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai tiré sur moi comme ça il pouvait sentir mes seins mon parfum tout oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »
– C’est vraiment un cadeau pour tout le monde, ce texte, pour les lecteurs, pour les spectateurs, pour l’actrice. Même la langue doit jubiler d’être sur scène.
– J’avoue. Ça donne envie ! Mais… ce n’est pas ton extrait.
– Et non. Après ces hésitations, finalement, j’ai choisi de finir ma lecture par…
– …
– … un autre épisode. Donc quartier libre jusqu’à ce soir, je vous donnerai un rendez-vous plus précis.
– Quel suspens, Mam ! Bon, on va faire un tour au musée Joyce et à la librairie Saba acheter ton livre.
– À quelle heure le rendez-vous, Chérie ?
– Ah ah mon Swann, voudrais-tu à nouveau tricher pour me surprendre en citant Ulysse de mémoire ? Petit coquin, méfie-toi que Nadja ne se transforme pas en un Nadjo poilu au regard de basilic !
Swann éclata de rire. Nov fronçait les sourcils.
– Vous êtes des amours, et si vous trouvez Sera de Virgilio Giotti, je le veux bien aussi.