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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

1 octobre 2025 3 01 /10 /octobre /2025 03:31

– Brrr, il fait un froid de canard. La couette nous appelle, Nov, pourquoi résister ?

– Tu as raison, il faut savoir s’adapter aux circonstances. Alors, explique-moi mieux tes croquis.

– OK mais je dois te dire, d’abord, que je ne suis pas titulaire d’un doctorat en géométrie sexologique, deuxièmement, que mes hypothèses reposent sur des conversations que j’ai eues avec un échantillon non représentatif de la population italo-française et troisièmement, que je polarise excessivement pour mieux comprendre, mais que les choses ne sont pas binaires, il y a un continuum entre les deux pôles sur lequel un curseur se déplace, avec, disons, des zones plus fréquentées.

– Avance, je ne comprends toujours pas. Ça m’a l’air trop sérieux.

– Alors là, je suis d’accord avec toi, les choses sont toujours trop sérieuses, mais en l’occurrence, ce n’est pas sérieux, c’est grave.

– Ah ben, voilà, tout s’éclaire ! Tu ne voudrais pas plutôt que l’on continue à lire Baricco.

– Tu confirmes mon hypothèse, l’axe du temps. Tu vas trop vite. Regarde, je trace en bleu l’évolution du plaisir sexuel masculin, non. Ça monte – l’axe vertical, c’est l’intensité tu te rappelles – et ça monte plutôt rapidement, ce n’est pas toi qui vas me contredire. Et ça monte plutôt haut. Là, c’est quand même une grande interrogation, est-ce que la courbe rouge va monter plus haut ? J’y reviendrai. Je ne mets pas non plus d’unité sur cet axe, pour garder un peu de poésie quand même, sinon il faudrait se demander “tu jouis combien ?” Tu sais comme les médecins qui te demandent, sur une échelle de zéro à dix, vous situez où votre douleur ? Donc, on atteint assez vite un pic, c’est l’orgasme lors de l’éjaculation. Tu connais, on passe. Ce qui est très intéressant, c’est ce qui suit. La courbe a un tout petit plateau, bien sûr, ça dépend de l’unité de temps sur l’axe horizontal, je suis prudente, mais « pour ce que j’en sais », ça ne dure que quelques secondes.

– D’accord.

– Et ensuite, c’est le krach, c’est la grande dépression, au sens propre. Ça s’effondre, il se peut même que ça passe dans le négatif, comme un “plaisir négatif”. Alors pas au sens d’une douleur, enfin, sauf abus ou accident, mais je crois savoir que ça ne fait pas mal.

– Encore d’accord.

– Au sens d’une dysphorie, ou mieux, une tristesse ontologique.

Traduzione per favore?

– Tu connais la formule, omne animal triste post coitum, tout animal est triste après le coït. Eh bien, je crois qu’il faut préciser deux choses ; d’abord, il s’agit surtout de l’animal masculinum, le mâle, donc chez nous, l’homme ; ensuite la tristesse en question est un mélange très complexe, une fuite massive d’énergie, plus la conscience diffuse d’une impuissance (heureusement provisoire), plus un sentiment lointain de culpabilité, plus une nostalgie pâteuse, etc., le tout écrasé par une envie molle de dormir, c’est-à-dire finalement de ne plus être.

– D’accord pour l’envie de dormir, pour le reste, tu y vas fort.

– C’est comme un pneu trop gonflé qui crève, l’air qui s’échappe, c’est la vie ou disons, le désir. Maintenant, regarde la courbe rouge. On est d’accord, c’est l’évolution du plaisir féminin, non. Sachant que, gnagnagna, je ne vais pas tout répéter, les pôles, le curseur, la généralisation, les hommes qui sont féminins et l’inverse…

– Oui, j’ai compris ça.

– Alors d’abord, regarde comme ça monte lentement. La courbe bleue a déjà atteint son pic que la rouge est encore très bas, elle monte, monte, monte, lentement, très lentement. Tu vois là, en deux graphiques simples, tu as l’explication du plus terrible malentendu relationnel dans les couples hétéros. Mais ça, ce n’est pas mon problème, on ne peut pas se battre sur tous les fronts. Donc ça monte lentement. Combien de temps ? Impossible à dire, bien sûr, et variable, mais c’est lent. Ensuite, autre question, et je n’ai pas la réponse, jusqu’où ça monte, est-ce que le pic rouge dépasse le pic bleu. Je pense, et “pour ce que j’en sais”, mais je n’ai pas de preuve, que le pic masculin monte plus haut. Un peu plus haut, non. Je ne sais pas. Laura pensait le contraire, mais Laura était particulièrement douée… en jouissance. Bon évidemment, on n’a pas l’instrument de mesure… et c’est peut-être mieux comme ça.

– Et après ?

– Et voilà, vite, vite, vite, toujours trop pressé. Ah ce goût vulgaire pour le quickie ! Donc après, c’est là que la différence est incommensurable. Il faut déplacer la question. Il ne s’agit pas de savoir qui jouit le plus, mais qui jouit le mieux. Or, c’est ma thèse, et c’est le fruit d’expériences personnelles et de témoignages directs, l’animal femininum est joyeuse post coitum. Regarde, la courbe rouge a un plateau bien plus large et elle redescend plus lentement. C’est ce que j’appellerai une joie ontologique : le plaisir redescend, avec des répliques, comme pour un tremblement de terre. Mais ça dure, ça dure, et ça peut durer longtemps. Ce sont des moments incroyables entre femmes, enfin entre Laura et moi. On pouvait s’endormir dans cet état et même se réveiller comme ça, tu imagines, se réveiller avec une mémoire de cet état joyeux. Bien sûr, il faudrait faire un peu de ménage conceptuel là, joie, plaisir, euphorie, plénitude… c’est lié et en même temps, c’est différent. En tout cas, la conclusion, elle, est très claire, je suis contente d’être une femme, et très contente d’être une femme lesbienne.

– Globalement, ça se tient, mais tu es sévère avec nous.

– Non, non, je ne reproche rien à personne, je crois que c’est un vice de fabrication, vous n’y pouvez pas grand-chose. On a été fait comme ça, et les représentations enfoncent le clou. Je n’accuse pas les mâles et je ne félicite pas les femelles, c’est comme ça. Mais il y a une autre différence sur laquelle on a plus la main, c’est le rapport au-dedans.

– Quel dedans ?

– Le dedans du corps, le dedans du langage, le dedans du temps et des lieux.

– Alomè, tu vas trop loin pour moi.

– C’est ce que je dis, je vais trop loin à l’intérieur. Vous, les hommes, vous êtes tout en extériorité, tout dépasse, tout déborde, votre sexe, vos projets, votre voix, vos exploits, vous saturez l’espace extérieur… Tu n’oublies pas que je généralise, non, je polarise, et aucun nous pur ou vous pur n’existe, évidement. Mais quand même. Vous ignorez tout du dedans – qui, soit dit en passant, est notre dedans. Vous entrez en nous seuls et en oubliant tout, vous vous oubliez, vous nous oubliez.

– Mouais, je continue à penser que les accusations sont excessives et partiales, mais je ne trouve pas d’arguments pour nous défendre. Au fait, on n’aurait pas oublié Marie-Madeleine aussi ?

– Ce n’était pas un oubli mais un détour. Est-ce que tu vois le lien entre La Marie-Madeleine en extase et mes graphiques ?

– Non, enfin oui, mais je préfère que tu m’expliques.

– D’accord. Donc, mon hypothèse, c’est que le tableau ne montre pas une femme en extase, mais une femme qui vient d’avoir un orgasme. Pour être honnête, cette hypothèse, je la dois à Manara, tu connais ?

– Je connais un Manara, mais ça ne doit pas être le même, celui que je connais est un célèbre auteur de BD érotiques.

– Oui, c’est lui, le fumettista. Comment vous dites déjà, bédéiste, non ?

– Moi je dis auteur de BD. Donc, l’auteur du fameux Déclic a fait une BD sur Caravage ?

Le Déclic, ah oui, c’est comme ça que vous avez traduit il Gioco. Oui, oui, c’est bien lui, Milo Manara, qui a fait une belle BD sur Caravaggio, il y a une dizaine d’années. Tiens, encore un qui habite à Vérone, en passant. Tu sais qu’il a réalisé des affiches et l’en-tête du papier à lettres pour le Club di Giulietta, une Juliette très chaste d’ailleurs.

– Non, je ne savais pas. C’est quoi ce club ?

– Des bénévoles, des jeunes filles presque exclusivement, qui répondent aux milliers de lettres qui viennent du monde entier, désespérées le plus souvent, et qui demandent des conseils à Juliette, experte reconnue en choses de l’amour. Mais je ne devrais pas me moquer. Quand même, je me demande si ces jeunes filles qui écrivent sous l’œil prude des Giulietta de Manara connaissent ses BD ? Quelle drôle d’affaires, cette histoire ?

– Quelle histoire ?

– L’amour. Donc, dans sa BD sur Caravaggio, La Grazia, Manara traite de ce moment où le peintre s’enfuit de Rome parce qu’il est condamné à mort pour meurtre. Ça, c’est historique. La suite, il l’invente. Caravaggio est recueilli, blessé, par des bohémiens qui le cachent et le soignent. Parmi eux, il y a une jeune fille, Ipazia, évidemment très belle et très sensuelle, très “manarienne”, disons. Alors qu’elle se baigne nue, des soldats tentent de la violer. Le peintre, qui a retrouvé ses forces, se bat et la sauve. Ça, c’est inventé aussi, mais très plausible. Caravaggio était connu pour être bagarreur et grand cœur et plusieurs fois, il a eu des démêlés avec la justice pour s’être battu en défendant des femmes. Ensuite, on arrive à mon point, il surprend Ipazia en train de se masturber et il s’inspire de son visage après l’orgasme pour peindre sa Madeleine en extase.

– C’est quand même sacrément osé, non !

– Oui mais Manara n’est pas le premier à avoir rapproché ou confondu extase mystique et orgasme. Et je pense que les choses ont dû se passer à peu près comme ça. Caravaggio a demandé à son modèle, par souci de réalisme, de faire l’amour ou de se masturber et ensuite de s’asseoir pour qu’il puisse la peindre.

– Tu crois vraiment qu’il a trouvé un modèle qui a accepté ça ?

– Oui. La question de l’identité du modèle est un mystère, malheureusement encore irrésolu. On connaît assez bien les modèles qu’il avait à Rome. Pas parce qu’on a des biographies officielles ou qu’on en parle dans les livres d’histoire, mais parce qu’elles passaient souvent par la case prison et qu’elles ont laissé de nombreuses traces dans les rapports de police. Tu te rappelles de Judith qui décapite Holopherne, eh bien c’est Fellide Melandroni qui a posé, et on la retrouve dans plusieurs tableaux. C’était une femme tout en traits, au menton légèrement pointu, au regard perçant et sévère, ayant souvent la même coiffure avec une raie très nette au milieu et tout ça lui donnait un air volontaire et déterminé. Elle était plutôt élancée, avec une forte poitrine, et des seins fermes et hauts, une posture solide, bref, on avait l’impression d’une forte personnalité, ce que confirment les rapports de police. C’était la personne idéale pour ce tableau, mais Caravaggio était sans doute aussi un excellent directeur d’acteur, parce que les modèles sont des acteurs et je l’imagine assez bien disant à Fellide, pour l’aider à rentrer dans son personnage, « tu dis au général, désolé, j’aurais préféré que ça se termine autrement, mais tu ne me laisses pas le choix, je n’ai pas de haine, mais ma main ne tremble pas ; je te décapite, mais je ne tue pas cruellement un homme, je libère mon peuple assiégé ».

– C’est du théâtre quoi !

– Oui, en un sens, mais c’est le théâtre de la vie, pour en finir avec cet autre théâtre que Caravaggio détestait, l’idéalisation, le symbolisme, le surnaturel, tu sais, les petits anges, les saints qui volent et les martyrs qui s’illuminent comme des guirlandes… Il fait poser des gueux aux pieds sales et des prostituées habituées aux jeux de rôles.

– Et pour Marie-Madeleine ?

– Il a sans doute recruté sur place, une prostituée peut-être, en tout cas une beauté ! Ce n’est pas sûr que Fellide aurait fait l’affaire. D’ailleurs, il a peint une Madeleine repentante et il a fait poser un autre modèle, Anna Bianchini. Elle, elle avait le visage plus rond et plus doux, elle semblait innocente, presque vulnérable, sur le tableau, elle avait les lèvres entrouvertes, elle était plus petite que Fellide et parfaite dans ce rôle de repentante. Mais assez d’histoire de l’art, je voudrais que tu m’assistes pour vérifier mon hypothèse.

– Aïe ! Qu’est-ce que je dois faire ?

– Voilà, je vais me masturber pour voir quel visage et quelle posture j’ai après l’orgasme. Je veux bien que tu m’aides, tu peux regarder si tu préfères, mais à condition que tu te contiennes, enfin, je veux dire intellectuellement au moins, parce que moi, je ne vais pas faire semblant. Tu peux me faire jouir – tu te souviens, pas de pénétration – ou bien je vais me faire jouir, et toi, après tu vas prendre des photos. Des photos, je ne veux pas de film. Tu vas prendre des séries de photos, trois ou quatre à la suite, toutes les cinq minutes à peu près, jusqu’à ce que je revienne. Du visage, les photos. Disons jusqu’au ventre, pas en dessous ? D’accord ? Je veux bien avoir les mains aussi.

– …

– Mais on dirait qu’il rougit, le garçon ! Trop mignon… Allez, au travail. On a essayé de faire ça plusieurs fois avec Laura, mais à chaque fois, on était tellement bien qu’on a oublié les photos. Attends, j’ai une idée. Je vais d’abord m’occuper de toi, pour qu’ensuite, tu aies l’esprit libre. Et les mains aussi. En plus, ça ne devrait pas durer très longtemps. Mais tu ne t’endors pas, hein ?

– D’accord.

Alomè branlait. Nov jouit.

Puis Alomè se branla. Nov photographiait.

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