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C'est Peu Dire

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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

25 août 2025 1 25 /08 /août /2025 03:49

– Alors, le troisième Michelangelo, c’est Pistoletto, non, il a quatre-vingt-douze ans, c’est mon grand-père de cœur. C’est bien plus qu’un artiste, c’est un gardien, un gardien de notre grande maison. C’est sur lui que j’ai fait ma thèse, « Politique et esthétique du miroir. Pour un autre partage de l’espace, pour une autre distribution des rôles ». Dans le jury, il y avait un professeur de Paris 8 qui m’a emmerdée un quart d’heure pendant la soutenance, parce que, selon lui, j’aurais dû titrer ma thèse « Esthétique et politique du miroir… » Tu le crois ! J’en ai parlé à Michelangelo qui m’a dit que c’est moi qui avais raison, c’est bien l’art qui a une mission politique, l’expression artistique, ça signifie d’abord la sortie, sortie du moi, sortie de l’atelier et du musée pour se réconcilier avec la cité. Mais, passons.

– Pistoletto ? Je ne connais pas. Il n’aurait pas changé de nom, lui aussi ? Tu peux me montrer des tableaux ?

– Des tableaux… je ne dirais pas ça comme ça. Tiens, regarde, j’ai pris la photo l’année dernière à l’expo Arte Povera chez Pinault, à la Bourse de Commerce, c’est la Venere degli stracci, la Vénus aux chiffons. Devant et de dos, il y a une copie d’une Vénus classique, non, le symbole de l’antiquité et de l’art immortel et derrière, un tas de fripes usées mais très colorées.

– Waouh, on a changé d’époque, là ! Je ne saurais pas quoi dire. C’est un peu provocateur, quand même ?

– Je ne dirais pas ça comme ça, mais ça bouscule, ça dérange. Tu te rends compte que ça a déjà soixante ans et que ça choque encore. Regarde, ça c’est à Naples en juillet 2022, un tas de cendres et une structure métallique brûlée, c’est ce qu’il reste de sa Vénus, après qu’un incendie “d’origine suspecte” l’a détruite. Mais avant l’incendie, déjà ça avait créé une polémique débile et réactionnaire. Soixante ans après, ça continue à contrarier les fachos de l’ordre, ceux qui n’acceptent pas qu’on redistribue les rôles et qu’on partage l’espace. Et en plus, tu te rends compte, c’était installé place de la Mairie, lieu du pouvoir par excellence.

– C’est vraiment nul ! Et comment il a réagi ?

– Tu sais, je l’ai eu au téléphone, juste après l’incendie. Au début, il était atterré. On s’était attaqué à la femme, c’était un féminicide de plus dans ce monde très machiste, mais on avait aussi visé la pauvreté, parce qu’il faut cacher la misère et ne surtout pas la mélanger à la pureté et la grâce de la beauté classique. Et puis on dénonçait cet art qui sort des musées et descend de son piédestal pour aller toucher le peuple, là où il est, dans la rue. Moi j’essayais de le consoler, je lui disais que ça devait être l’acte d’un squilibrato, un déséquilibré, non. Alors, il s’est tu, puis il m’a répondu, c’est plutôt l’acte d’un equilibrato, troppo equilibrato. Tu comprends ? Et il a continué en français, qu’il parle parfaitement, ce ne sont pas des dérangés qui ont fait ça, mais des malheureux trop rangés ; c’est eux qu’il faut plaindre, aider et aimer, parce qu’ils sont enfermés dans les geôles de l’ordre, ils sont figés dans un équilibre stérile. Tu imagines, dire et penser ça à quatre-vingt-dix ans ! Et à la fin de la conversation, c’est lui qui me remontait le moral en me disant que des Veneri degli stracci, il y en aurait d’autres, pas parce que Vénus est immortelle, mais parce qu’elle est féconde. Il a terminé en éclatant de rire et a dit, nous les artistes, nous sommes des récidivistes.

– C’est une belle histoire et lui, ça a l’air d’être un sacré bonhomme. Quelle énergie et quelle jeunesse ! J’aime bien comme tu en parles, je comprends mieux les œuvres en t’écoutant.

– Tu comprends aussi pourquoi je suis attachée à cette Vénus. Je pourrais t’en parler pendant des heures. Le plus fort, c’est que dès qu’on a trouvé une interprétation, bref, dès qu’on est equilibrato, tout peut basculer et tout doit basculer. Regarde, si tu oublies l’incendie, c’est la Vénus qui paraît froide et distante, non, je ne la trouve même pas attirante avec son chignon ridicule, alors que le tas de chiffons, qui représente peut-être le fast-fashion – tu sais Shein, Zara… entre parenthèses, ça n’existait pas encore à l’époque, c’est te dire le côté puissant de l’installation – eh bien le tas de chiffons, tu as envie de sauter dedans et de t’y cacher pour faire la sieste ou l’amour. La critique de la société de consommation se renverse en un éloge joyeux d’une société du partage et à l’inverse, la célébration d’une antiquité immortelle et sublime vire au dégoût.

– C’est vrai. Je n’avais pas vu tout ça, mais ça se tient. Enfin, tu y mets quand même beaucoup de toi-même, c’est ça que tu appelles l’esthétique ou la politique du miroir. En fait, ça vaut pour toutes les œuvres, j’ai l’impression. On interprète en fonction de ce que l’on est.

– Ah mais non, le miroir, chez Michelangelo, ce n’est pas une métaphore, c’est un miroir. Un vrai miroir. Tiens regarde, je te montre, tu vas adorer, c’est la Ragazza che scappa, la Fille qui s’échappe, tu la verras au Novecento justement.

– C’est chouette, j’aime bien !

– D’accord. Qu’est-ce que tu vois ?

– C’est la photo d’une fille qui semble s’enfuir, collée à droite sur un grand miroir, et là, celle qui prend la photo et se reflète, c’est toi. D’accord ! Donc, tu rentres dans l’œuvre. La fille de l’œuvre s’échappe et toi, tu prends sa place. C’est toi qui deviens l’œuvre d’art, Alomè, la Fille qui arrive !

Boh, je ne dirais pas ça comme ça… mais il y a de ça quand même. En tous les cas, il y a de la perturbation dans l’air. C’est ce que j’explique dans ma thèse, avec d’autres mots, c’est le bordel dans les oppositions classiques, devant derrière, sujet objet, spectateur œuvre, è un bel casino!, passé futur, entrée sortie, réel virtuel…

– … et l’instant figé définitivement par la photo s’oppose au mouvement des spectateurs qui passent et qui sont toujours différents…

Ecco!  Tu as mis le doigt sur l’essentiel. Et c’est là que l’art devient politique, l’œuvre ne sépare plus, elle rapproche, tu vois, chaque spectateur forme une nouvelle communauté, c’est comme un échangisme politique qui vous change. J’ai dit ça pendant ma soutenance, cette fois ça a fait rire le Président. Mais, mais, mais… attention, si on devient tous artistes, en un sens, ça signifie aussi qu’on doit tous se retrousser les manches pour réinventer le monde qui est moribond, c’est le moment d'une nouvelle Renaissance.

– Waouh ! Si tu fais tes cours comme ça, je pense que tes étudiants vont se battre pour être au premier rang. Mais je pense à un truc là, il va quand même falloir que tu choisisses parce qu’il n’y a vraiment rien à voir entre Caravage et Pistoletto.

– Détrompe-toi, mais ça, peut-être que je t’en parlerai plus tard, j’ai un projet énorme et un peu fou pour les réunir. Il y aurait tellement de choses à dire encore, parce que Pistoletto ne s’installe jamais. Donc, une fois qu’on l’avait bien identifié à ses tableaux-miroirs, évidemment, il lui a fallu briser le miroir.

– Et là, c’est une métaphore ?

– Pas du tout, Pistoletto, c’est un faiseur. Plusieurs fois, en public, il a vraiment brisé des miroirs avec un grand maillet en bois, il brise ses miroirs et toi... tu peux brûler ta thèse ! Bon, passons, maintenant, j’aimerais bien que tu me parles un peu de toi, parce qu’il y a quelque chose qui m’intrigue. Tu t’es moqué de moi quand tu disais que tu allais à Vladivostok ?

– Ah mais non. Enfin, je dois passer par Vladivostok, mais ma destination finale, c’est O’ahu, à Hawaï. Je dois raccompagner Nubecito, c’est un cumulus qui s’est perdu sur la côte mexicaine, c’est là que Diego l’a trouvé. Diego, c’est le père de Vera. Enfin, peut-être que c’est vraiment une métaphore, cette fois, et qu’il faut prendre ça au deuxième degré, je ne sais plus trop, il y a des gens qui le voient, Nubecito, Moby par exemple, mon copain marin, mais moi, je ne le vois pas.

– Alors là… toi, tu n’es vraiment pas comme les autres. Bon, espérons que c’est un nuage à grande vitesse, parce qu’on est déjà à Lyon. Selon moi, deuxième, troisième, septième degré, on s’en moque. Des degrés, comme tu dis, il en faut, mais tu dois les entremêler, ou peut-être les entasser, les imbriquer. J’hésite entre deux images pour le réel, un mille-feuille un peu écrasé ou un tissu à grosses trames. Ne sépare pas les degrés, Nov. Ne sépare pas. Au fait, je sais que tu as un faible pour les crêpes au Grand Marnier, mais est-ce que tu aimes aussi les mille-feuilles ?

– Ah oui, en effet, tu aimes bien entremêler les sujets. Oui.

– Association d’idées. Je vais te faire découvrir le meilleur dessert milanais. Les cannoncini de Serge Milano, c’est à côté du Novecento. C’est un rouleau de pâte feuilletée qui est gardé au chaud sur un support et quand tu l’achètes, il est rempli de crème. C’est un miracle laïc ! On ira demain. Donc, revenons à ton nuage. C’est quoi voyager, pour toi ?

– Hein ? Je ne sais pas répondre à des questions comme ça. Tu sais, je ne suis pas un intellectuel, je ne sais pas bien parler de ce que je fais ou ce que j’aime, comme toi. En plus, avant de partir, je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer. Pour de vrai, on m’a un peu forcé à faire ce voyage. Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’à chaque étape, je rencontre des gens… des gens comme toi, par exemple, qui me font découvrir des mondes et ça me donne envie de… de quoi ? de devenir quelqu’un, enfin… quelqu'un comme vous. Tu vois, je n’arrive pas vraiment à dire les choses.

– Bien sûr qu’il faut que tu deviennes, mais tu es déjà quelqu’un, Nov. Tu ne vois pas ce qu’il se passe ?

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Tu ne vois pas ce que tu fais ?

– Non.

– Tu ouvres, Nov, tu rends possible, oui voilà, tu ouvres des espaces.

– Je ne suis pas sûr de comprendre. Tu as des formules bizarres parfois. Pourtant c’est du français. D’ailleurs il y a un truc qui m’étonne, comment ça se fait que tu parles aussi bien le français ?

– Mouais, tu esquives... mais passons. Alors d’abord, il y a les raisons secondaires, j’aime ta langue, ensuite j’ai habité cinq ans à Paris et puis je vis à Milan depuis plus de vingt ans et Milan est la ville la moins italienne d’Italie, je veux dire la moins chauvine et la plus cosmopolite.

– D’accord. Et il y a une raison principale ?

– Oui.

– …

– Laura.

– …

– C’est mon amoureuse, enfin c’était. Ou c’est, je ne sais pas si je dois dire ça comme ça. On habitait ensemble à Paris. On parlait. Elle devait venir avec moi à Milan, mais, comme tu vois, elle n’est pas là. Tu es assis à sa place. Je ne comprends pas tout.

– Désolé, je ne savais pas…

– Tu n’y es pour rien. Bon, maintenant, je vais dormir un peu, j’ai un gros déficit de sommeil. Réveille-moi un peu avant d’arriver. Une chose encore, je vais chez ma tante qui n’est pas là en ce moment. C’est un grand appartement derrière la Scala. Il y a une chambre pour toi.

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