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C'est Peu Dire

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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

2 janvier 2026 5 02 /01 /janvier /2026 03:53

Swann s’endormit. Nov lisait.

Mince, où est-ce que j’en étais déjà ? Il va falloir que je relise encore le même chapitre. Moby, chapitre 16. Non, déjà lu. Chapitre 17, ah oui, je me souviens de cette phrase que j’avais soulignée : “nous avons tous la tête lamentablement fêlée d’une façon ou d’une autre, et nous aurions besoin de réparations.” Voilà, chapitre 18 : “Sa marque”.

Trieste, hôtel Savoia. Jour 3, 0h15

Donc, Ismaël a choisi son baleinier, le Pequod, il y conduit Queequeg pour qu’ils embarquent. Mais l’armateur, le capitaine Peleg, refuse que monte à bord un “cannibale” qui “n’a pas non plus été baptisé comme il faut sinon cela aurait lavé un peu de bleu du diable qu’il a sur la figure”. Waouh ! quelle violence ! Alors, Ismaël fait un beau discours sur tous les humains qui appartiennent à la même « grande et éternelle première Congrégation de l’universelle adoration » et fait douter le capitaine. Queequeg lève les dernières hésitations du capitaine en prouvant qu’il est un harponneur hors pair, il vise et atteint une petite tache de goudron qui flottait au loin. Le « fils des ténèbres » est enrôlé, il est païen et le restera, mais finalement, ce handicap initial deviendra une qualité, “les harponneurs dévots n’ont jamais fait de bons marins, ça émousse l’émerillon en eux et un harponneur ne vaut pas un fétu s’il n’a pas le croc aigu.” J’aime bien. Quand j’aurai un peu plus de temps, j’irai voir comment c’est dit en anglais. J’aime bien, mais je ne sais pas interpréter comme Mam ou Vera. Je sens qu’il y a quelque chose d’intéressant là, dans le décalage entre les grandes et belles idées des religions, l’universel, l’éternel, l’âme immortelle, enfin que des trucs énormes, et de l’autre côté, la minuscule et impure tache de goudron qui décide du destin des deux copains. Je sens qu’il y a un truc, mais je ne sais pas comment le dire. Mam, pourquoi tu m’as pas appris à écrire !

*****

Nov dormit. Swann le réveillait.

– Bonjour, Chéri, en forme ? Nous avons à peine une heure et demie de route, je te propose d’aller prendre un petit déjeuner au café San Marco et de visiter ensuite la synagogue avant de partir. Pourrais-tu nous guider ?

– OK vámonos. Direction Antico Caffè San Marco. Que dit Maps ? C’est à cinq minutes. Tout droit, tu prendras à droite via Milano devant Manpower. Voyons un peu ce que dit Wikipédia : café fondé en 1914, toujours été un lieu de rencontre d’intellectuels, blablabla, fréquenté par Joyce, Svevo et Saba. Tiens, comme par hasard, le trio infernal ! Abritait un atelier de confection de faux passeports. Ah ! Enfin un peu d’action ! Était le lieu de rendez-vous clandestin des irrédentistes. Aujourd’hui centre culturel, librairie et restaurant. Euh… irrédentistes, c’est quoi Dad ?

– Au début du siècle, Trieste appartenait à l’Empire austro-hongrois et les irrédentistes défendaient l’idée d’un rattachement à l’Italie de tous les territoires où l’on parlait italien. Disons que c’était une forme de résistance et de nationalisme ; un peu plus tard, Mussolini détournera l’idée pour justifier son fascisme.

– Et donc Trieste est devenue italienne ?

– Oui, après la Première Guerre mondiale. Elle a perdu son statut de plus grand port austro-hongrois pour devenir une petite ville italienne périphérique. Mais l’Italie entrait alors dans son terrible moment fasciste et le nationalisme a franchement viré au racisme. Cette ville multiculturelle et polyglotte que Joyce aimait tant s’est recroquevillée sur elle-même. Le schéma est malheureusement classique, les dictateurs haïssent les différences. Alors on a pratiqué une italianisation forcée, on a réprimé les minorités, notamment les Slovènes, un peu plus tard, c’est la communauté juive qui a été victime de déportation massive. On n’en parle pas souvent, mais il y a eu à Trieste un camp de concentration nazi, la Risiera di San Sabba. C’était un camp de transit, mais aussi un camp d’extermination avec un four crématoire.

– C’est incroyable comment une poignée d’hommes a pu faire autant de mal et aller aussi loin dans l’ignoble. Et après ?

– Après, ça se complique, il faudrait évoquer la ville divisée en zones, Tito, la Yougoslavie, la guerre des Balkans. C’est une période sombre et incertaine, économiquement, culturellement, politiquement.

– Aïe ! C’est Olga, tu sais, mon amie serbe, elle m’a demandé de me documenter sur l’histoire des Balkans avant d’arriver à Belgrade, sinon, je ne comprendrai rien. Je vais faire ça. Et pour finir avec Trieste ?

– Trieste est redevenue italienne et… nostalgique de sa grandeur impériale, selon certains. On en a déjà parlé. On dit souvent que c’est une ville frontière, une ville de passage seulement, qui a du mal à trouver sa place, marginalisée dans l’espace, ballotée dans le temps. Je n’ai pas cette impression. Je pense que les villes sont comme des familles, mais avec des histoires très longues et souvent compliquées. Il y a toujours des souvenirs plus ou moins honteux que l’on voudrait cacher et des rêves qui promettent trop et déçoivent. L’avenir, mais tout aussi bien le passé sont vraiment dociles et généreux, ils vous donnent ce que vous demandez.

– Ah ah, c’est vrai, ça. Ça doit être pour ça qu’on n’a pas tous les mêmes souvenirs des mêmes événements. Mais alors, ça a basculé quand ?

– C’est ce que j’appellerais le moment européen, à la fin des années quatre-vingt. Beaucoup de choses ont changé alors. Tout à l’heure nous serons dans le premier État de l’ex-Yougoslavie qui a déclaré son indépendance, au tout début des années quatre-vingt-dix.

– Et aujourd’hui ?

– Aujourd’hui, pour moi, Trieste est un magnifique petit morceau d’Europe, idéalement situé, entre la mer et la montagne, entre le Nord et le Sud, l’Europe centrale et l’Europe de l’Ouest, ni riche ni pauvre, ni célèbre ni inconnue… D’ailleurs, je connais nombre de Vénitiens qui lui envient cette situation. Peut-être que les Triestins ne seraient pas tous d’accord, mais je pense la ville et la région comme un noyau, je dirais, un centre mais un “centre périphérique”, si cela a du sens. Et j’y sens, comme en Slovénie d’ailleurs, une belle énergie, un nouveau rayonnement, très loin des clichés sur une ville plombée par un passé trop lourd pour elle.

– Oui, je connais ta thèse, que je partage d’ailleurs, on ne construit rien de beau ni de solide sur de la nostalgie.

– Certainement. Bien sûr, c’est important de lire et étudier les classiques, mais on ne doit pas oublier que Trieste fourmille de jeunes écrivains. Regarde, en France tout le monde se désole que l’on ferme les bars et les cafés. Tu as vu ici comme ces lieux sont vivants et beaux ! Et puis Trieste est un centre de recherche scientifique de premier plan.

– Je repense à la nostalgie, Dad. En fait, je me demande si ce n’est pas un truc de génération. Je n’ai aucun pote, ni au Mexique ni en France qui soit “nostalgique”. Mais… je réfléchis… bon… ce n’est peut-être pas pour de bonnes raisons. Je veux dire, ce n’est pas parce qu’on est optimiste ou curieux ou qu’on est seulement attiré par l’avenir, c’est parce qu’on ne connaît pas l’histoire. C’est ça. Et moi le premier. Je pourrais un peu te parler d’Hitler, mais déjà, Mussolini, ce serait plus difficile, et Tito et les Balkans, alors là, franchement, je resterais sec. J’ai l’impression que ma génération, on est fâché avec l’histoire, enfin pas fâché, mais on n’est pas là avec ça. Tu en dis quoi ?

– Comme toujours, il n’y a pas une réponse simple et une conduite claire à adopter. L’histoire, la mémoire, ce sont des questions difficiles, mais il ne faut pas voir ça seulement comme des connaissances savantes qui permettent d’avoir une bonne note à l’examen. La mémoire nous traverse et l’histoire nous déborde. On se rejoint sur cette idée avec Nadja, que nous sommes embarqués dans des mouvements qui nous dépassent. Nous sommes des passeurs ou des passages. Les grands textes, les nations, les cultures confirment que nous ne sommes que des moments ou des fragments d’un gigantesque cadavre exquis dont on ne saisit plus très bien le sens parfois. Mais comme disait joliment Vera, il faut saisir le stylo que l’on nous tend et écrire notre petit bout de texte.

– Oui, c’est une belle idée. J’aime assez. Tiens, tu peux te garer sur le petit parking devant la synagogue. Piazza Virgilio Giotti ! Giotti ? C’est pas le livre qu’on a acheté à Mam ?

– En effet, mais ne m’en demande pas plus, je connais peu l’auteur.

– OK. On commence par le café San Marco, c’est juste derrière la synagogue ?

– Avec plaisir. J’aurais bien goûté leur putizza, mais je crois qu’ils n’en préparent qu’à Pâques.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Une sorte de pâte moelleuse enroulée en spirale avec une garniture de noix, de miel, de fruits secs et d’épices, cannelle, muscade.

– Miam ! Encore un feu d’artifice, gustatif cette fois.

– Oui. C’est une spécialité triestine qui vient de Slovénie, je crois. Tu ne te souviens pas de cette rencontre entre les Trump et le Pape François.

What! Dad, tu nous emmènes où ?

– Attends. Lors d’une visite des Trump au Vatican, le Pape, qui avait un neveu slovène, a demandé à Melania, qui est d’origine slovène elle aussi, si elle préparait de la putizza à son mari. Tout le monde a compris d’abord pizza, ce qui a créé un malentendu gênant.

– Ah ah, en effet. Mais quelque chose me dit qu’elle ne doit pas faire souvent la cuisine pour son mari.

– En effet. Toujours est-il que le lendemain, la presse du monde entier racontait le quiproquo et les vendeurs de putizza s’en souviennent encore.

– Tu parles ! Le méga coup de pub gratuit et efficace. Allez, on entre.

– Oh comme c’est beau, j’avais oublié. Tous ces livres ! Tiens regarde, Joyce, Svevo, Saba, Magris… et Virgilio Giotti, Sera, en édition bilingue, Triestiana éditions, Paris. C’est incroyable, ces petites maisons d’édition qui défendent comme ça la littérature, c’est admirable. Je me demande s’ils ont beaucoup de lecteurs. Tiens, je vais leur prendre celui-là, Petit chansonnier amoureux.

– … et tu vas apprendre par cœur un poème, le réciter à Mam et encore gagner des points. Tu sais, je crois que tu es déjà au taquet.

– Ah ah, c’est vrai que les fleurs et les chocolats, ça marche moins bien avec Nadja.

– Voyons voir. “Comme une cymbale rose, / contre le ciel sans griffure, / le soleil descendait, / entre grues et vieille coque. / Grand et beau, il tombait / derrière la ligne de la mer : / triste ma ville / le regardait.” Oui, c’est beau, j’avoue, mais qu’est-ce que c’est triste ! “… et monte / une terrible envie / d’être heureux.” Ben, vas-y Virgilio, fonce ! Enfin, je dis ça, mais je ne sais rien de sa vie, sûrement plus difficile que la mienne. Je comprends quand tu dis que les poètes sont responsables d’une certaine tristesse du monde. J’ai quand même l’impression qu’avec Joyce, on rigole plus. Allez, on commande, j’ai faim.

– D’accord. Finalement, ce n’est pas triestin, mais je vais prendre un affogato.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un café versé sur une boule de glace à la vanille. Affogato, ça veut dire noyé.

– Et moi, je vais faire le touriste jusqu’au bout, un tiramisu avec un cappuccino. Sinon Dad, je repense aux petits éditeurs de Giotti. Y’a un gars dans le monde, il envoie des bombes de plusieurs tonnes qui transpercent des centaines de mètres de béton armé. Toutes les télévisions de tous les pays du monde montrent ça et expliquent comment ça marche à des millions ou des milliards de téléspectateurs. Et au même moment, il y a sept personnes, peut-être quatre, qui travaillent sur un coin de table pour traduire et éditer un poète connu par huit-cent-trente-deux personnes (dont Mam !) et qui sera lu par neuf-cent-quarante-trois personnes. C’est comme pour Dieu et la petite tache de goudron, c’est le décalage qui me fascine ! Autrement, tu en penses quoi de la situation ?

– La situation ?

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