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C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
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Et Moi

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

16 janvier 2026 5 16 /01 /janvier /2026 03:38

Nov texta. Trieste contextait.

“Salut Moby j’avance je quitte bientôt Trieste je serai en Serbie dans quelques jours. J’avance aussi dans Moby-Dick d’ailleurs je préfère que tu navigues sur le Françoise-Sagan que sur le Pequod ! J’ai écrit à Olga pas de réponse. Je n’ai pas oublié pour ton plan C ou P je crois que j’ai compris. À plus”

Aucune réponse non plus d’Alomè, vraiment, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Je sais pas, peut-être que je vais lâcher l’affaire. Enfin, facile à dire… C’est beau quand même ce café !

“Jolie Vera, je suis dans un café-librairie, tu adorerais. Je suis sûr que tu verrais plein de choses que je ne vois pas, comme d’habitude. Les analyses de Diego, ça donne quoi ? Et son œil droit, ça va mieux ?”

Je ne sais pas pourquoi, je sens comme une sorte de malaise quand je pense à Vera, je voudrais lui dire pour Alomè. Peut-être qu’un jour je reviendrai avec elle à Trieste, c’est une ville pour elle. Ça se bouscule pas mal dans ma tête et quelquefois je regrette un peu mon insouciance d’avant. Pas très glorieux, je sais, mais je me demande si je suis fait pour l’aventure ; je crois que je ne suis pas assez fort pour tout ça, les rencontres, les émotions, les changements, l’état du monde et la conscience de tout ça, oui surtout penser à tout ça. En même temps, je n’aurais pas pu passer ma vie, allongé à l’ombre sous la barque de Diego. Oui, la conscience de tout ça, c’est ça le problème. C’est à cause de mes lectures aussi parce que dans les livres, tu ne peux pas passer ton temps à dire ce que les gens font : il se leva, il se gratta, il regarda le ciel, il a eu mal aux pieds, il a eu faim, il mangea des churros, il s’allongea sous la barque… si tu écris un livre comme ça, tu es mort, personne ne le lira, alors tu écris ce que tes personnages pensent et ça fait penser les lecteurs à l’autre bout. En plus, c’est bizarre, mais moi, penser, ça me rend toujours un peu bizarre, enfin oui, bizarre, un peu triste ou comment dire, pas insouciant. Allez, je vais marcher un peu. Tiens, giardino pubblico à trois minutes, je vais bien trouver un banc à l’ombre qui ressemble à la barque de Diego. Diego, j’aime bien penser à lui, ça me fait arrêter de penser… enfin, je me comprends.

“Dad, j’ai quitté le café, je suis au giardino pubblico Muzio de Tommasini. Tu remontes sur deux cents mètres la via Cesare Battistini, tu verras de loin une grande statue très moche et très imposante, c’est l’entrée. Après, tu me cherches. Indice : je ne suis ni à la patinoire ni aux jeux d’échecs. J’ai hésité entre trois têtes… Facile !”

*****

Nadja envoyait. Nov et Swann reçurent.

“Mon Nov des océans, quelle curieuse coïncidence, tu me parles de l’énigmatique Élie de Melville et presque au même moment, je reçois un message de ton père qui m’interroge sur l’extravagante métamorphose de Bloom en… Élie à la fin de l’épisode du Cyclope d’Ulysse et cela, apparemment sans concertation. Donne-moi un peu de temps, il est trois heures du matin ici, on s’appelle bientôt.”

“Chéri, je ne reconnais plus notre tout-petit qui se passionne pour la littérature et les idées. Je suis tellement heureuse pour lui, j’espère seulement que ce voyage ne va pas me le kidnapper. Pardon, je retire cette idée idiote d’une maman qui croit pouvoir retenir le temps qui s’évade et l’être qui devient. Je crois qu’il apprécie ces moments passés avec toi. Mon grand amour, que vous me rendez la vie belle et riche ! Et je ne te dirai pas que je crains que tout cela cesse parce que tu me fâcherais – et avec raison. À tout bientôt mon Grand Prince.”

*****

Nov et Swann se promenèrent. Nadja appelait.

– Coucou Mam, si je compte bien, tu n’as pas beaucoup dormi.

– C’est-à-dire que je dois faire des heures supplémentaires pour satisfaire l’insatiable curiosité de mes deux étudiants préférés.

– Ah ah, désolé, Mam, mais bon, je n’attends pas une thèse de mille pages non plus. Tiens, regarde, est-ce que tu devines où on est ?

– Oh, un parc ! Approche un peu… Ah, le jardin aux bustes ! Zut, son nom m’échappe… Montre-moi… Joyce, bien sûr, Svevo, Saba… celui-là, je ne le reconnais pas ?

– Pourtant c’est ton chouchou, il a un nom de parking, Virgilio Giotti ! et celui-là… comment ?… Scipio Stalaper.

– Ah oui, Scipio Slataper. Mon dieu, combien cette ville a-t-elle hébergé d’auteurs magnifiques ! Il mio Carso, Mon Karst, je ne sais plus comment ça a été traduit ; il s’agit du plateau du Karst que vous allez traverser pour aller en Slovénie, mais c’est de la géographie lyrique et l’écriture est belle et tourmentée comme les paysages. J’essaierai de vous trouver un passage. Le Karst est blanc et noir, blanc comme le lait des nourrices slovènes et les champs de calcaire, noir comme les pins et les failles où furent jetés les rebelles exécutés par les fascistes.

– Mouais, je sens qu’on va encore se bidonner. Plus je lis tes poètes, Mam, et plus j’aime Joyce.

– Voilà qui tombe bien puisqu’à la demande expresse de ton père, nous allons rouvrir Ulysse trop vite refermé. J’ai ri cette nuit en recevant vos deux messages sur Élie à dix minutes d’intervalle.

– En effet, quelle coïncidence, c’est curieux comme tout s’enchaîne, c’est à croire que notre histoire est déjà écrite.

– Chéri ! je ne te reconnais pas, aurais-tu troqué tes amis hasard et nécessité pour le grand Narrateur omniscient !

– Non, non, rassure-toi, mais le hasard a parfois des airs de destin. Alors, nous t’écoutons.

– C’est intéressant ce rapprochement entre les deux Élie de Melville et Joyce, je n'y avais jamais pensé, il faudrait ajouter celui de la Bible, d’ailleurs. Elijah, donc Élie, fait un passage éclair dans Moby-Dick, juste avant le départ du Pequod et ne réapparaît pas. C’est au moment où Ismaël et son ami vont embarquer ; à plusieurs reprises ils sont abordés par un inconnu patibulaire aux allures de mendiant, un ancien marin qui semble détenir un secret terrible sur le capitaine Achab et leur demande s’ils sont bien sûrs de vouloir embarquer ; il suggère sans affirmer et parle de manière énigmatique. J’ai vu que tu avais une traduction ancienne, Nov.

– Oui, c’est mon ami Moby qui m’a donné le livre, il est dédicacé et annoté, j’y tiens.

– C’est parfait comme ça, quand tu le reliras, tu pourras comparer avec l’excellente traduction de Jaworski. Je t’envoie aussi le texte anglais en PDF.

– Ah ah, Mam, je t’adore. Merci pour l’attention. Le plus drôle, c’est que tu dis ça très sérieusement. Les chats font parfois des chiens. Bon, on t’écoute.

– « “Morning to ye! morning to ye!” he rejoined, again moving off. “Oh! I was going to warn ye against—but never mind, never mind—it’s all one, all in the family too;—sharp frost this morning, ain’t it? Good-bye to ye. Shan’t see ye again very soon, I guess; unless it’s before the Grand Jury.” » Je traduis rapidement, mais il n’y a pas de difficultés, c’est Élie qui s’adresse à Ismaël et Queequeg : « “Bien le bonjour, bien le bonjour, répliqua-t-il, s’éloignant à nouveau. Oh ! j’allais vous mettre en garde contre… mais c’est pas la peine, pas la peine… ça changera rien, et ça restera dans la famille… ça gèle dur ce matin, non ? Allez, salut. Vous reverrai pas de sitôt, j’imagine, ou alors ce sera devant le Grand Jury.” » Et encore un petit paragraphe : « And with these cracked words he finally departed, leaving me, for the moment, in no small wonderment at his frantic impudence. Et sur ces mots de cinglé, il partit enfin, me laissant à ce moment déconcerté par son impudence délirante. »

– Et donc, c’est un cinglé ou un prophète ?

– Disons qu’il sème le trouble et attend sans doute qu’on lui demande de partager son terrible secret, mais ça fonctionne mal et Ismaël, après une émotion passagère, refoulera ses hésitations et ses inquiétudes.

– D’accord, donc c’est vraiment un barjot ?

– De façon paradoxale, Élie le détraqué marque une rupture, on passe d’un monde à un autre, on passe d’une certaine logique terrestre à une folie qui va régner à bord. Cette folie, c’est la volonté de vengeance qui anime Achab et qui va contaminer tout l’équipage, Achab n’a pas embarqué pour pêcher la baleine, mais pour tuer Mo…

– Mam ! Non ! Arrête, tu ne vas pas me spoiler l’histoire… Je ne vais pas lire les sept cents pages qui restent si je connais la fin. En fait, ça me suffit ton explication, merci.

– Pardon, mon baleinou, je m’arrête là alors. Et puis tu sais, parfois les prophètes se trompent ou annoncent des événements qu’on attend toujours deux mille ans plus tard.

– On va dire ça comme ça. Et donc c’est le même Élie chez Joyce ?

– Oui, c’est le prophète Elijah. C’est dans l’épisode Cyclops. Un de mes épisodes préférés.

– Mam, tu as dit ça de tous les chapitres que tu nous as lus !

– Ah bon ? En effet, ce n’est pas très logique. Ce passage est un des plus drôles, c’est aussi une réflexion sur l’antisémitisme et la xénophobie.

– Oui, c’est pour cela que je voulais t’entendre. Tout à l’heure à la synagogue, j’ai assisté à une conversation intéressante entre le rabbin qui nous servait de guide et un touriste irlandais. L’Irlandais lui a demandé ce qui distinguait un Juif italien d’un Juif slovène ou irlandais, malheureusement, le rabbin parlait vite et dans un mélange d’italien, de triestin, de slovène et d’anglais, tu imagines, et je n’ai pas tout compris. En plus, il a répondu en éclatant de rire, ce qui n’a pas aidé à la compréhension. J’ai entendu quelque chose comme : nous les Triestins, quand on sort du pub, à la différence de vous, les Irlandais, nous prenons le tramway ou le kavalir et non pas… là, j’ai cru entendre quelque chose comme carro di fuoco et turbine ? Puis le rabbin a subitement repris son sérieux pour ajouter, “Elia salí al cielo. Due, Re, due”.

Nadja riait. Nov grimaça.

– C’est tordant. En effet, oui tu as bien vu, c’est une allusion au cyclope de Joyce qui lui-même reprend l’épisode de l’ascension d’Élie dans le deuxième livre des Rois de la Bible.

– Suis mort de rire ! Et la turbine de l’histoire ? Mam, tu pourrais expliquer un peu, please. En commençant par la Bible. Je sais, ça étonne toujours, mais je ne l’ai pas lue.

– D’accord. Alors Élie est un prophète juif qui a des soucis avec le roi Achab, mais ne mélangeons pas tout. Dans une parodie burlesque, Joyce reprend l’ascension du prophète rappelé par le Seigneur qui l’enlève dans un charriot de feu et un tourbillon – c’est le turbine italien. La scène se passe dans un pub, Bloom fait face au Citoyen, version joycienne du cyclope, ils finissent par s’insulter à propos des Juifs. Le cyclope Polyphème d’Homère jetait des rochers sur Ulysse, le Citoyen jette une boite de biscuits en fer-blanc. Je commence par la fin parce que c’est inénarrable, mais il faudra remonter l’histoire. Voici le texte, c’est le tout dernier paragraphe : le Citoyen poursuit Bloom jusque dans la rue en l’insultant, il lance son chien enragé à sa poursuite, les badauds, les prostituées, tous surexcités hurlent et rient, sans parler de la boite de biscuits qui dégringole la rue dans un vacarme de ferraille : “c’était mieux que n’importe quel drame merdique au Queen’s Theater” (excellente traduction de Tiphaine que je lui chipe).

– C’est dingue comme c’est visuel, ça ferait une B. D. de fou. J’imagine Manara… Et après ?

– Après, un miracle se produit.

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