– Alors ? Le plaisir des femmes ?
– Pazienza, Nov, justement, la première chose à savoir, c’est que c’est une affaire de lenteur. Je voudrais d’abord que tu me dises comment tu envisages la suite de ton voyage pour qu’on s’organise un peu.
– Bon d’accord, mais je te rappellerai ta promesse si tu oublies.
– Je n’oublierai pas et je peux même te dire que ce ne sera pas seulement un cours théorique.
– Merci, ça aide bien à patienter, ça ! Alors, mon voyage. J’avance. Je fais étape par étape, mais je pense que je vais devoir modifier mon trajet, je suis rattrapé par le réel et la géopolitique. Traverser l’Asie est plus difficile aujourd’hui qu’à l’époque d’Hervé Joncour. Donc, dans l’immédiat, je vais rejoindre mon père à Ljubljana. Avant, s’il trouve le temps, il voudrait me retrouver à Trieste. Mes parents sont des grands fans d’un certain James Joyce et, si j’ai bien compris, il a longtemps habité à Trieste. Mais d’abord, je pense m’arrêter à Vérone.
– OK. Je te laisse terminer, après je te dirai ce que j’en pense, et sans t’influencer.
– À Trieste, il voudrait faire une “balade joycienne” ; ma mère, qui est à Mexico en ce moment, aimerait bien en profiter aussi, en vidéo. Ils sont comme ça, mes parents. Et ne me demande pas une dissertation sur Joyce, je n’ai jamais entendu parler de lui. Je ne sais pas si je dois en avoir honte, mais je ne connais qu’une Joyce, c’est la chanteuse Joyce Jonathan.
– Ah ah, oui je la connais, elle chante Les Filles d’aujourd’hui. « Elles sont énervantes, les filles d’aujourd'hui. Un petit tour d'amour et puis s’enfuient. » Je t’expliquerai un ou deux trucs sur les filles, moi aussi. Pour James, rassure-toi, moi non plus je ne l’ai pas lu.
– Et donc mon voyage, qu’est-ce que tu en penses ?
– OK, je te donne mon avis. Je vais essayer de ne pas être trop partiale, mais je ne te cache pas que j’aimerais bien te garder un peu et continuer nos lectures sous la couette, donc ce ne sera peut-être pas d’une objectivité exemplaire. En plus, ils ont prévu deux jours de pluie et ça doit être la même chose à Vérone.
– Vas-y, ça m’intéresse.
– Selon moi, tu dois sauter Vérone. C’est la plus grande arnaque touristico-littéraire du monde, non. La vieille ville est proprement magnifique, là on est d’accord, et on y mange des millefeuilles divins, mais c’est une arnaque. Vérone, la ville des amants malheureux, c’est surtout una grande truffa.
– Tu peux m’expliquer.
– Tout est centré sur Roméo et Juliette. Tu visites la maison de Giulietta, qu’elle n’a jamais habitée, évidemment, puisqu’elle n’a jamais existé, c’est un personnage de Shakespeare. Tu fais un selfie sur son balcon qui a été installé il y a moins d’un siècle alors qu’il n’y en a aucune trace dans le texte ; si tu en veux encore, tu ajoutes dix euros aux vingt déjà dépensés pour aller voir sa tombe, qui est une mangeoire en pierre – et, oh surprise, elle est vide ! Tu viens surtout allonger la file interminable des pigeons. Mais le pire – bleah! ça me donne la nausée –, tu te fais prendre en photo en train de toucher le sein d’une Giulietta en bronze, ça rend fertile et ça porte chance, en plus c’est gratuit. Petit rappel, Giulietta a treize ans dans la pièce. Fa schifo!
– Sans blague ! Mais ils ne te le disent pas clairement ?
– En fait, l’ambiguïté est savamment entretenue, mais de toute façon, comme neuf visiteurs sur dix sont en détresse amoureuse, ils sont prêts à croire n’importe quelle cazzata romantique, même si on leur dit explicitement que c’est une fiction littéraire. Ce qui est beau, c’est le texte de Shakespeare ou le ballet de Prokofiev, oui, c’est sublime, mais le parcours fléché entre le balcon et la tombe, c’est une honte.
– Bon, j’hésite un peu, alors.
– Mais. Parce qu’il y a un mais. Tu vois que j’essaie d’être objective, non. Tu mangeras à Vérone le millefoglie Strachìn de la famille Perbellini. C’est le grand-père Ernesto qui l’a inventé. J’étais copine avec Carlotta au collège, la nièce de Giancarlo Perbellini et pendant les vacances, on allait souvent à Bovolone. Ils sont tous pâtissiers dans la famille, sauf Giancarlo qui a mal tourné. Il est devenu chef étoilé. Tu pourras le conseiller à ton père, c’est l’un des rares Italiens à qui “vous” avez daigné accorder trois étoiles. Il est connu pour son tartare de bar à la réglisse, mais moi, je le vénère surtout pour son mille e millefoglie, assurément le meilleur millefeuille d’Italie et peut-être du monde, mais je ne les ai pas tous goûtés.
– Ouh là, ça fait beaucoup de feuilles. Mais dis-moi, c’est une passion chez toi, les dolce.
– Dolci. Mais je ne dirais pas ça comme ça, je ne te parle pas de gâteaux, je te parle d’œuvres d’art, non. D’ailleurs, à ce niveau, noter ou classer n’a plus aucun sens. On est dans la qualité pure. On ne compare pas un Praxitèle et un Rodin. Avec Laura, on s’était constitué une sorte de pâtisserie imaginaire, on y rangeait tous les chefs-d’œuvre qu’on avait goûtés. Elle, c’était les gâteaux au chocolat, les Trianon surtout, moi, c’était la pâte feuilletée, millefeuilles et tartes.
– D’accord. Tu me fais visiter ?
– Bien sûr. On avait inventé un petit jeu. Une à deux fois par mois, on allait goûter une nouvelle pâtisserie. Chaque fois, on devait lui associer une phrase courte et un lieu où on allait le manger. Le lieu, c’était souvent Laura qui le trouvait.
– Elle est née à Paris.
– Non, ça n’existe pas les gens nés à Paris, mais elle connaissait comme sa poche. Bon, je ne vais pas te raconter sa vie, ça risque de nous éloigner de l’histoire.
– Comme tu veux. Et donc, qui est le Rodin du millefeuille ?
– Je mets de côté Giancarlo, je n’ai pas envie que tu décides finalement d’aller à Vérone pour lui. En plus, ça me fait mal de reconnaître ça, mais je dois avouer que l’art du millefeuille, c’est votre truc à vous, les Français. Qu’est-ce que vous êtes doués !
– Des noms !
– OK. Dans le désordre, comme ça. Il y avait bien sûr Pierre Hermé et son 2000 feuilles. La phrase, c’était « Terre de femme et ocre noir » et le lieu, c’était les colonnes de Buren, place Royale. Évidemment, il fallait patienter jusqu’au lieu avant de commencer à manger. C’était très difficile pour moi qui suis plus gourmande que Laura. Elle était gourmande aussi, mais avait plus de volonté que moi.
– Du pur héroïsme. Respect !
– Il y avait encore l’incroyable François Perret et son Millefeuille To Go, tout en longueur pour qu’on puisse le manger facilement. Ça, ce n’est pas ce que l’on préférait et encore moins son nom, on l’avait d’ailleurs rebaptisé, Millefeuille To Gode… – je te laisse goûter ! – et la petite phrase, c’était « Mille abaisses pour une déesse ».
– Mille abbesses, ça fait un couvent, pas une pâtisserie.
– Non, abaisse, b a i. Tu chercheras dans le dictionnaire, j’ai appris le mot moi aussi. C’est une phrase de Laura et pour tromper son monde (enfin, son monde, c’était moi…) elle avait choisi le cimetière du Père-Lachaise comme lieu, la tombe de Jim Morrison. C’était sa génération ; elle était un peu plus âgée que moi.
– Drôle de lieu pour un goûter !
– Et puis encore, il y avait Philippe Conticini – Mamma Mia, son bar à millefeuilles éphémère… –, le lieu, trouvé par Laura encore, c’était la pointe de l’île de la cité, sous le saule pleureur et la phrase, c’était « Voyage, voyage ».
– Tiens, c’est drôle, c’est le nom de l’agence où travaille mon amie Vera au Mexique.
– Ah ! Décidément, cette chanson a fait le tour du monde.
Ensemble, ils chantaient. « Voyage, voyage, Plus loin que la nuit et le jour, Voyage, Dans l'espace inouï de l'amour. »
– Ah ah, quel duo ! Mais revenons à ton voyage à toi. Voici mon conseil. Tu annules ton détour par Vérone, ce qui libère un ou deux jours que tu passes ici. Ensuite tu rejoins ton père à Trieste pour votre pèlerinage littéraire, ça fera plaisir à ta mère qui doit se sentir un peu seule. Il y a un train direct qui met quatre heures. Et en attendant, si tu veux, on retourne sous la couette parce qu’il pleut vraiment trop fort.
– Si c’est pour faire un peu de lecture italienne, je crois que je vais me laisser tenter.
– Ah ah, toi aussi, tu as une passion pour les petites douceurs de Baricco. Écoute, je te propose un autre jeu qui te plaira sûrement aussi. Tu te souviens de la Madeleine renversée ?
– Non, tu m’as montré tellement de tableaux.
– La voilà. Regarde, on l’appelle aussi la Madeleine en extase. Il y a je ne sais combien de copies. Il semble que l’on ait trouvé l’original, je ne sais pas, je ne l’ai pas vu. Tu sais ce que c’est l’extase, non ?
– Oui, je crois. Quelque chose comme un plaisir extrême.
– Oui mais là c’est à entendre au sens théologique, ce plaisir extrême, plaisir ou joie est dû à un état très particulier de communion avec Dieu. On sortirait de soi pour rencontrer directement et pleinement Dieu. Et cela provoquerait, comme tu dis, un plaisir extrême. Tu me suis ?
– Oui, même si ça reste très théorique pour moi.
– Justement, il y a peut-être moyen de comprendre un peu mieux. Caravaggio, tu te souviens, peignait ce qu’il voyait, non. Or, des mystiques en pleine extase, ça ne courait pas les rues de Naples ni de Rome. J’ai donc une hypothèse, il a fait poser une femme qui venait d’avoir un orgasme et l’a peinte avec le plus de réalisme possible. Et voilà, pour vérifier mon hypothèse j’ai besoin de toi.
– Là, je ne te suis plus complètement.
– Tu vas vite comprendre, mais avant, tu dois prendre ta petite leçon d’érotisme féminin. Passe-moi ton livre de Baricco, je vais te faire deux croquis. Voilà, l’axe horizontal représente la durée du plaisir, l’axe vertical, l’intensité ; en rouge, la courbe du plaisir masculin, en bleu, le plaisir féminin.
– Tu as une vision sacrément théorique de la chose.
– Attends, les T.P. vont suivre.