– Oui, la situation Dad, le gros bordel mondial, qu’est-ce que tu en penses ? Je ne sais pas par où commencer, la famine au Darfour, les femmes en Iran, les bidonvilles à Manille ou à Rio, les manifestations en Serbie, Trump et ses milliards, Poutine et ses guerres, la Chine qui louche sur Taïwan, l’Europe empêtrée dans les belles idées, la France qui ne s’aime pas… Dis, c’est moi ou ça va vraiment mal ?
– Tu pourrais poursuivre la liste et ajouter la dégradation accélérée de la biodiversité. Écoute, je pense qu’on pourrait mieux faire, mais on a vu pire.
– Je m’en doutais. Les optimistes de ton genre sont à rajouter sur la liste des espèces en voie de disparition…
– … et à protéger alors ! C’est vrai, je suis né optimisme et je le resterai. Voilà comment je vois les choses. Je schématise parce qu’il faudrait y passer des heures. On peut essayer de penser par blocs géopolitiques, comme tu le fais, mais tout est de plus en plus intriqué dans des réseaux complexes d’oppositions, de dépendances, d’alliances, de domination. Sans compter ce curieux phénomène que j’appellerais la “fractalisation” du monde géopolitique.
– Euh, tu m’as perdu là, tu veux dire fracturation…
– Les fractures existent, oui, mais il y a autre chose. Chaque fois qu’on zoome, on découvre de nouveaux blocs qui répètent des structures d’opposition. Prends l’opposition Europe vs Russie, zoome sur l’Europe, tu vas vite tomber sur une opposition Hongrie russophile vs France russophobe, mais zoome encore sur la France, tu trouveras de nouvelles oppositions entre anti et pro-russes et chez les pro-russes, tu verras de nouvelles oppositions politiquement irréconciliables.
– À ce rythme, tu vas te retrouver au niveau des familles, peut-être même des individus. Je pense que c’est Melville qui a raison, on est tous un peu fêlés et on a sacrément besoin de réparations.
– Bien sûr, réparer, soigner et entretenir, en permanence et à tous les niveaux. Et dans soigner, il y a prendre soin.
– Oui et ce n’est pas notre spécialité ! Bon, tu ne voudrais pas dézoomer un peu.
– D’accord. Prenons l’angle de l’histoire et du rapport au temps. À l’Est – notre Est, évidemment, mais penser sans boussole est impossible –, donc, on a un Poutine obsessionnel, il a l’esprit corrompu par un excès de mémoire. Il ne peut envisager la Russie sans sa glorieuse histoire impériale et soviétique, mais cette hypertrophie pathologique du passé s’accompagne malheureusement d’une obsession à vouloir le restaurer et cela ruine toute possibilité d’avenir libre. Pire encore, il entraîne dans son projet fou tout un peuple, et un peuple qui nous tient particulièrement à cœur, tu t’en doutes.
– Oui, je sais.
– Si on regarde de l’autre côté, on a un Trump qui se moque du savoir, à l’inverse, et de tous les savoirs, l’histoire comme la littérature ou la science, et il plaque ses délires de grandeur sur un présent qu’il ratatine. Il y a là un défaut de sens historique et il veut tout renommer.
– D’accord, et on va où avec ça ?
– À partir de là, ce sont des hypothèses. Je crois que le trumpisme ne survivra pas à Trump, son successeur déclaré, J. D. Vance n’a pas son aura et surtout, c’est un ancien pauvre, à peine millionnaire, il ne fait pas rêver.
– Ça voudrait dire qu’on n’en a plus pour très longtemps. On verra très bientôt si tu as raison. Moi, je n’ai pas trop d’idée, mais je déteste ce que Trump dit et pense du Mexique et surtout ce qu’il fait aux Mexicains.
– Je pense que l’Amérique du Nord maintiendra un leadership économique relatif, notamment grâce à l’IA et aux biotechnologies, et qu’elle retrouvera, dans une certaine mesure et avec le temps, son rôle de chef d’orchestre du bloc occidental. À l’intérieur, grâce à des institutions fortes et une alternance politique, elle évitera le chaos auquel aurait pu conduire le trumpisme.
– Toujours ton optimisme. On va vite vérifier ça, dans un an ou deux ans. J’ai quand même du mal à imaginer les States sans Trump tellement il occupe le terrain.
– Et culturellement parlant, l’Amérique continuera à fournir des prix Nobel en nombre et à inonder la planète avec des objets et des pratiques sans intérêt. Elle continuera d’être à la fois critiquée et imitée.
– Bob Dylan et Coca-Cola. Et de l’autre côté ?
– Je suis malheureusement plus pessimiste. J’ai peur que la Russie ne vive sa troisième désintégration en un siècle. On dit parfois que la Russie perd son âme, ce n’est pas mon vocabulaire. Je dirais plutôt qu’elle perd son esprit et ses esprits, elle ne pense plus et ne laisse plus penser. Comment un historien peut-il encore travailler librement ? comment un musicien ou un peintre peuvent-ils créer ? Il y a eu une contre-culture, mais aujourd’hui, elle est étouffée ou s’exile. Et ça, c’est une nouvelle triste et inquiétante. J’irais même jusqu’à dire qu’un processus de décivilisation est en marche à cause de la guerre qui est un terreau pour les pires travers humains.
– Oui mais peut-être qu’il y a des Russes qui se taisent parce qu’ils ont peur, ce qu’on peut comprendre, mais qu’ils sont franchement contre Poutine et contre la guerre.
– Bien sûr, certainement, et ils sont nombreux, mais en plus de la guerre à l’extérieur, il y a un travail sous-terrain, puissant et efficace de poutinisation des esprits. Et cela depuis des années, dans les programmes scolaires, à la télévision, dans la promotion d’un art officiel, alors tu imagines ce que pense et aime un jeune de quinze ans aujourd’hui. Les États-Unis guériront rapidement, pour la Russie, le pronostic vital est engagé, si j’ose dire, et elle risque de se figer dans un autoritarisme sans dehors ou d’exploser encore. Je ne sais pas ce qui est le plus à craindre.
– Bon et tu as d’autres bonnes nouvelles. Fais-moi voyager, Dad !
– Pour ce qui est de la Chine, je ne suis vraiment pas qualifié, c’est un monde, c’est un univers et il faut rester modeste quand on en parle. Il me semble qu’il va falloir s’habituer à leur domination économique. Les dirigeants chinois commettent néanmoins une erreur, si je peux me permettre. Je pense qu’ils sont en train d’effacer ou d’oublier, disons de négliger leur culture plurimillénaire. On avait de très bons copains chinois quand on était étudiants et déjà, nous avions été frappés de constater qu’ils ne comprenaient pas mieux que nous les écrits des vieux sages taoïstes. Et puis, je me trompe peut-être, mais dans les Instituts Confucius qui ont ouvert dans le monde entier par milliers depuis vingt ans, tu sais, un peu sur le modèle des alliances françaises, eh bien la culture qui y est enseignée tourne souvent autour du nem et du tai-chi. D’ailleurs, de notre côté, quand on apprend le mandarin, c’est plus dans l’optique de mieux commercer que de lire Gao Xingjian.
– C’est vrai ça. On avait un cours d’anthropologie qui faisait hurler Vera, on y apprenait ce qu’on devait dire et ne pas dire dans un repas d’affaires avec des étrangers. Rassure-toi, Dad, je n’ai pas été corrompu, j’ai régulièrement séché le cours… Bon, on continue le petit tour du propriétaire, tu as oublié une région, non ?
– Plusieurs même. L’Afrique, d’abord. Mais justement, ce qui nous empêche de comprendre ce qu’il s’y passe, c’est cette façon que l’on a encore de la penser comme un bloc. L’Afrique a une réalité géographique, soit, mais l’Africain n’existe pas.
– Je ne comprends pas !
– Il n’y a pas d’identité africaine, il n’y a rien de commun entre un Libyen, un Ivoirien, un Éthiopien, un Sudafricain ou un Malgache et c’est l’erreur que l’on a commise pendant longtemps. Et il n’y a probablement pas grand-chose de commun non plus entre un habitant de Lagos et un paysan du nord du Nigeria. Sais-tu que l’on dénombre plus de deux mille langues sur le continent et presque cinq cents seulement au Nigeria ?
– OK j’ai compris, c’est complètement stupide de dire les Africains sont ceci ou cela. Faudra que je fasse attention parce que ça m’arrivait de dire des choses comme ça. Pourtant, je devrais le savoir, parce que j’ai bien vu, comme tu dis, que le Mexicain n’existe pas. Si je pousse le zoom au maximum, je vois l’incroyable différence entre Vera et son père Diego, ils appartiennent à deux mondes, et le plus incroyable, c’est que ça ne les empêche pas de vivre ensemble, de se comprendre et de s’aimer.
– C’est vrai, c’est un bel exemple. Bon, il reste l’Europe, j’ai aussi une théorie et plutôt optimiste… mais ça sera pour une autre fois, il est neuf heures passées, c’est l’heure de la visite guidée de la synagogue.
– Déjà !
– Tiens, c’est curieux ! ça fait le troisième message que je reçois de François de Luche, il a encore retardé notre rendez-vous à l’ambassade et il ajoute, “désolé, ce sera expéditif, je suis très pris”. Je me trompe sûrement, mais j’ai l’impression que je le dérange vraiment, alors que c’est lui qui m’avait proposé de passer le voir à Ljubljana quand on s’est vus à Paris.
– T’inquiète, il doit être surbooké. Et merci pour le cours d’histoire.
– Non, non, ce n’est pas un cours, il faudrait développer et nuancer et c’est plus de la géopolitique-fiction que de l’histoire. Dis-moi, Nov, si tu préfères rester au café, je comprendrais. En plus, ça devient inutile de partir avant midi, ça nous laissera le temps d’aller voir le musée juif après, ça t’intéressera sans doute davantage.
– D’accord pour rester au café. Je vais aller chercher mon Moby dans la voiture et passer quelques coups de fil. Bonne visite, Dad. J’aime beaucoup nos conversations.
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Swann visita. Nov lisait.
Trieste, café San Marco. Jour 3, 9h30.
Melville, Moby, 19, “Le prophète”. Bon, ça traîne, Ismaël et Queequeg n’ont toujours pas embarqué. Un certain Élie, oiseau de mauvais augure, essaie de les dissuader d’embarquer, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas la référence, mais il ne m’inspire rien de bon, cet Élie. En tout cas, ce n’est pas le genre de type avec qui tu as envie de partir en vacances. “Il était misérablement vêtu d’un veston passé, de pantalons rapiécés, et d’un lambeau de mouchoir noir autour du cou. Une petite vérole confluente avait inondé son visage et l’avait abandonné, tel le lit d’un torrent d’où les eaux ruisselantes se sont retirées, couturé de nervures compliquées.” Magnifiquement répugnant ! Chapitre 20, “Grande animation” : ça s’agite, mais on est toujours à quai. Chapitre 21, “Nous embarquons” : pas trop tôt, on est déjà page deux-cent-cinquante-et-un ! Chapitre 22, “Joyeux Noël”, on lève l’ancre et les deux pilotes font sortir le Pequod du port avant de le quitter et de le livrer à la “solitude océane” : “Le navire et la chaloupe s’écartèrent et entre eux s’engouffra le vent humide et froid de la nuit, un goéland les survola en criant ; les deux coques roulèrent sauvagement. Le cœur lourd, nous poussâmes trois hourras et, pareils au destin, nous plongeâmes aveuglément dans la solitude océane.” Bon, quatre chapitres, ça suffit pour aujourd’hui ; il en reste quand même plus de cent… et on n’a toujours pas vu le capitaine Achab !
Pensée du jour. Les départs sont souvent glorieux, mais comment se passera le retour ? S’ils rentrent un jour. Logiquement, comme c’est Ismaël le narrateur, ils devraient rentrer. Je ne connais pas la fin…
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encore une question qui m’intéresse directement, partir, oui parce que je suis parti, ça ne vous a pas échappé et partir, ça fait rêver, enfin il y a aussi des départs forcés et violents, mais je pense aux voyages, là, ça fait rêver et je suis sûr que ça fait écrire aussi, ils doivent avoir écrit des centaines de livres sur le sujet parce que les humains aiment les livres, les rêves et les voyages, donc ça, c’est partir, mais revenir, il a raison Nov, revenir c’est rarement un sujet parce que rentrer à la maison, ça ne fait pas rêver, c’est ce qu’Assenzia a bien compris, je me souviens de l’histoire de la tante d’Alomè qui m’a secoué, alors, au début peut-être, on les accueille et on les fête, ceux qui rentrent, ceux qui reviennent, les revenants quoi, mais rapidement on leur reproche d’être partis, il y a ceux qui racontent et il y a ceux qui se taisent, ceux qui ne peuvent pas raconter, parce que c’était horrible ou parce que c’était sublime – là, je pense au héros de Soie, Hervé Joncour (je suis comme Nov, j’aime bien ce livre) qui se tait – dans les deux cas, on leur en veut, de se taire ou de parler, on leur en veut d’être un peu encore là-bas et de croire que c’est facile de rester, c’est parfois très difficile de rester, en plus on n’a rien à raconter, un jour, je reviendrai, je rentrerai, à Hawaï, avec les autres nuages, avec les surfeurs, j’espère qu’on me parlera encore
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Nubecito méditait. Nov texta.
“Coucou Mam. On est encore à Trieste on part vers midi. Dad visite la synagogue moi je bois un cappuccino avec Herman. D’ailleurs Mam c’est qui Élie dans Moby ?”