Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

C'est Peu Dire

  • : Les Restes du Banquet
  • : LA PHRASE DU JOUR. Une "minime" quotidienne, modestement absurde, délibérément aléatoire, conceptuellement festive. Depuis octobre 2007
  • Contact

Et Moi

  • AR.NO.SI
  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

5 décembre 2025 5 05 /12 /décembre /2025 03:38

– C’était bizarre cette plage non mixte. Dad, tu connaissais ?

– Oui, ta mère et moi étions déjà venus à Trieste, en juin 2004, pour le centenaire du Bloomsday. J’étais en poste à Rome et Nadja avait été invitée à une table ronde. Gallimard venait de publier une nouvelle traduction d’Ulysse. Trieste inaugurait son Musée Joyce (on y passera tout à l'heure). Il y avait des colloques très sérieux et un peu ennuyeux – il y a, parmi les Joyciens, un bon nombre de maniaques –, mais il y avait aussi dans toute la ville des performances artistiques et des lectures improvisées par des amateurs, et ça, dans toutes les langues. C’était incroyable. J’ai lu un passage de “Protée”, en français et à onze heures, à la plage de La Lanterne et Nadja a lu un extrait de “Circé”, à vingt-trois heures, en russe, au théâtre Verdi.

– Mais c’est quoi cette ponctualité rigide !

– Ah mais tu ne sais peut-être pas, le livre raconte une journée dans la vie de Léopold Bloom, le 16 juin 1904, de huit heures à deux heures du matin le lendemain, et chaque épisode commence à une heure précise.

– OK. Mille pages pour une seule journée, et en plus sans actions !

– Oui comme disait… euh qui déjà ? Barthes ? Sollers ? zut, j’ai oublié… bref, « ce n’est pas l’écriture d’une aventure, c’est l’aventure d’une écriture. »

– Tu veux dire que c’est aux mots et aux phrases qu’il arrive des trucs, pas aux personnages, genre se faire décapiter ou s’accoupler ou chanter ou perdre la tête…

– Exactement, excellente explication. Je reviens à la plage de la Lanterne non mixte. Ta mère en parlerait mieux que moi ; c’est une vieille institution à laquelle les Triestins sont très attachés, les Triestines surtout. D’ailleurs, elles sont toujours beaucoup plus nombreuses et manifestement plus joyeuses. Tu as remarqué, on les entendait rire tout à l’heure, alors que de notre côté, les hommes étaient souvent seuls et silencieux. Encore une histoire de regard. De regard masculin.

– Vas-y, explique.

– Protégées de cette “curiosité” masculine par le mur, les femmes n’ont plus à se méfier. Je ne sais pas ce que tu en penses. Ça peut sembler rétrograde, pourtant une autre bizarrerie vient peut-être confirmer la pertinence de ce mur, c’est que côté femme, on trouve tous les âges alors que côté hommes, il n’y a pas de jeunes.

– Tu veux dire parce qu’il n’y a rien à voir et personne pour vous regarder. En fait ce que tu appelles “curiosité”, c’est le voyeurisme.

– Oui.

– Je me demande si ce n’est pas un peu exagéré. De toute façon, ça ne fait pas avancer le problème, sinon on va revenir aux écoles de garçons et de filles, on va réserver des quartiers, des trains et des magasins aux femmes. Je crois plutôt qu’il faut que l’on apprenne à vivre ensemble. J’ai l’impression que c’est quand même une antiquité, cette plage. Des jeunes garçons, il y en a partout dans les rues, dans les bars, dans les magasins aussi, j’imagine, heureusement.

– C’est vrai, ça m’a frappé aussi ce matin, cette jeunesse. En fait on se trompe sur Trieste, et je me demande si les écrivains et les poètes ne sont pas un peu responsables, on en fait une terre de vieux nostalgiques, comme si les Triestins étaient toujours à regretter le faste, la prospérité et le dynamisme du siècle dernier quand leur ville était une des grandes capitales de l’Europe centrale. Tu vois, sur ce sujet aussi, on n’a pas le même regard Nadja et moi. Trieste a une histoire compliquée, certes, mais c’est vrai de presque toutes les villes, surtout dans cette région, et Vukovar et Belgrade et Sarajevo… Dans le passé, quand on fouille, on peut toujours trouver ce que l’on cherche et on aura des souvenirs douloureux ou joyeux, honteux ou édifiants. Les Triestines sont romantiques, selon Saba. Soit. Mais romantique, ça ne rime pas qu’avec mélancolique, ça rime aussi avec magique ou poétique.

– Ou érotique ou dermatologique…

– Ah ah, toujours tes cuticules !

– Sorry Dad. Je vois ce que tu veux dire et je pense que je suis d’accord.

– Le monde est en train de changer et tout devient vraiment incertain, ce n’est donc pas le moment de se couper de notre passé, bien sûr, et d’oublier nos ainés et nos classiques, certainement pas, mais que les commémorations soient des fêtes bon sang ! que les souvenirs nous portent et que nos relectures soient inventives.

– Tiens, quand on parle du poète, on en voit la statue. Allons saluer Saba ; on est rue Dante, après on prendra le corso Italia et au McDo, ce sera tout droit jusqu’à la Pasticcheria Pirona caffè

– Ah bien. Ça a été la cantine de Joyce, il habitait à deux pas dans la même rue, il doit bien y avoir une plaque. On a le temps de prendre un en-cas avant l’appel de Nadja.

– Je crois même que c’est là qu’il venait manger son gâteau préféré, le presnitz. D’ailleurs, j’en goûterais bien un avec un cappuccino, parce que là, je ne me sens pas de faire déjà un gros repas.

– Quelle culture ! Tu m’impressionnes. C’est ton amie milanaise, ça ? Je vais faire comme toi, je vais en goûter un aussi. Pour le cappuccino, tu fais comme tu veux, mais sache que les Italiens n’aiment pas beaucoup qu’on en commande après midi, c’est une boisson du matin. On ne plaisante pas avec le café ici, c’est quand même la capitale du café. Tu peux demander un capo in b., tu auras un expresso avec un peu de lait servi dans un verre. Moi, je vais prendre un nero in b.

– OK chef. C’est parfait, en plus ça doit ressembler au macchiato de Starbucks, mon préféré. Tiens, d’ailleurs, je n’en ai pas vu ici.

Ils grignotèrent. Le téléphone sonnait.

*****

– Mes jolis Triestiners, comment allez-vous ? J’espère que je ne vous épuise pas.

– Pas du tout, Mam, c’est juste bizarre, quand on est à Guadalajara, on se voit moins souvent que quand on est séparés par dix mille kilomètres de mer et de montagnes. On est au café Pirona.

– Très bien. J’espère que vous avez déjà déjeuné parce qu’il n’est pas impossible que Joyce vous coupe l’appétit. Donc, j’en suis à l’épisode 8, “les Lestrygons”, c’étaient des géants cannibales chez Homère. C’est un moment magnifique, on y trouve sans doute l’une des plus belles scènes de baiser de la littérature, mais perdue au milieu de considérations sordides, alimentaires et scatologiques.

– Vas-y Mam, balance, on a fini nos dolci.

– Tant mieux parce que ça pourrait être moins doux. Joyce parle d’abord d’animaux : les rats ivres dans les cuves de Guinness, qui y boivent, vomissent et crèvent ; les pigeons qui vous fientent dessus (ça doit être excitant de faire ça de là-haut, remarque Bloom) ; un chien qui vomit et remange son vomi. Mais les humains ne sont pas en reste et il y a un nombre incalculable de références culinaires, à commencer par les rognons, le plat préféré de Bloom, il en a déjà mangé au petit-déjeuner, et cela atteint un sommet de répugnance dans la description du restaurant Burton où il pensait un moment déjeuner. “Stink gripped his trembling breath: pungent meatjuice, slush of greens. See the animals feed. Men, men, men. La puanteur le saisit à la gorge, il en tremblait : jus de viande âcre, bouillasse de légumes. Regardez les animaux se nourrir. Des hommes, des hommes, des hommes.” … Je saute quelques lignes pour vous épargner… “Smells of men. Spat-on sawdust, sweetish warmish cigarettesmoke, reek of plug, spilt beer, men’s beery piss, the stale of ferment. Odeurs d’hommes. Sciure à crachats, fumée de cigarette fadasse tiédasse, relent de chique, bière renversée, pisse d’hommes à l’odeur de bière, puanteur de la fermentation.” Finalement, Bloom ira plutôt chez Byrne manger un sandwich au gorgonzola, “feety savour cheese, fromage qui sent les pieds”, et boire un verre de Bourgogne. Voilà le décor planté.

– Ça va, je m’attendais à plus glauque. Et le baiser alors ?

– Eh bien c’est par un curieux cheminement de la pensée que Bloom y arrive. Il y a d’abord la vision de deux mouches scotchées à la vitre qui bourdonnent, probablement en train de copuler, il y a aussi le verre de Bourgogne qui touche secrètement sa mémoire. Ses sens se souviennent. Et c’est magnifique ! Ce qu’éprouve Bloom, ce qu’écrit Joyce, ce que nous lisons. “O wonder! Quelle merveille !”

– Le baiser ! Le baiser ! Le baiser !

– Voilà. “Hidden under wild ferns on Howth below us bay sleeping: sky. No sound. The sky. Cachés sous les fougères sauvages de Howth au-dessous de nous la baie dormante : ciel. Pas un bruit. Le ciel.” … J’avance un peu, c’est bien dommage, si vous avez un exemplaire à l’hôtel, relisez le passage entier. Chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot…

– Mam ! Continue !

– D’accord. “Coolsoft with ointments her hand touched me, caressed: her eyes upon me did not turn away.

Adoucie rafraîchie par les baumes sa main me touchait, caressait : ses yeux sur moi ne se détournaient pas. “Ravished over her I lay, full lips full open, kissed her mouth. Éperdu sur elle je m’allongeais, pleines lèvres pleines ouvertes, embrassais sa bouche.”… Puis revient le thème de l’alimentation, côté entrée. “Yum. Softly she gave me in my mouth the seedcake warm and chewed. Mawkish pulp her mouth had mumbled sweetsour of her spittle. Joy: I ate it: joy. Miam miam ! Délicatement elle me donna dans la bouche du cake aux graines chaud et mâché. Chair fade que sa bouche avait mâchouillée sa salive aigre-douce. Joie : je le mangeai : joie. Young life, her lips that gave me pouting. Soft warm sticky gumjelly lips. Jeune vie, ses lèvres qui se donnaient en faisant la moue. Lèvres douces chaudes collantes comme des bonbons. Flowers her eyes were, take me, willing eyes. Des fleurs ses yeux étaient, prends-moi, des yeux désirants”…

– Pas mal. Et rien côté sortie. James me déçoit…

– Si bien sûr. Tu commences à le connaître. Apparaît, sans prévenir, dans les rhododendrons, une chèvre qui sème tranquillement une grappe de raisins secs, écrit Joyce.

– Ah ah, j’adore ! Je visualise bien, mais je vois plutôt un chapelet de M&M’s au chocolat. Miam !

– Je continue. C’est le problème avec Joyce, quand je commence, je ne peux plus m’arrêter. Et comme le livre fait mille pages… “Screened under ferns she laughed warmfolded. Cachée derrière les fougères elle riait enlacée chaude. Wildly I lay on her, kissed her: eyes, her lips, her stretched neck beating, Sauvagement, je m’allongeais sur elle, l’embrassais : les yeux, ses lèvres, son cou tendu qui palpitait. Woman’s breasts full in her blouse of nun’s veiling, fat nipples upright. Seins de femme gonflés dans son chemisier en voile de nonne, épais tétons dressés. Hot I tongued her. She kissed me. I was kissed.  All yielding she tossed my hair. Kissed, she kissed me. Me. And me now. Chaud je mis la langue. Elle m’embrassait. J’étais embrassé. S’abandonnant pleinement, elle me décoiffait. Embrassée, elle m’embrassait. Moi. Et moi maintenant.” Les deux mouches, toujours à leur activité bruyante, ramènent Bloom à l’instant présent.

– C’est vrai que c’est beau et touchant, il faudrait relire tout l’épisode.

– Oui, Bloom est attachant lui aussi, comme Dedalus, velléitaire, maladroit, passif, mais généreux.

– Ça ne serait pas un inetto lui aussi.

– Si, dans son genre. Il aime Molly sa femme, peut-être pas comme elle le voudrait alors elle prend des amants. Il le sait, il en souffre et pourtant, il a toujours des attentions pour elle. Il lui fait des cadeaux, lui offre de la lingerie et comme elle aime ça, il lui achète des livres érotiques de Paul de Kock dont le nom amuse Molly – si on devait le traduire, ça donnerait quelque chose comme François Labite.

– Ah ah ! Mam ! Chocking!

– Ce n’est pas moi, c’est Joyce.

– Dis-moi Nadja, est-ce que ce n’est pas dans cet épisode qu’il s’interroge aussi sur l’anatomie des sculptures grecques ?

– Oui, c’est une question qui le taraude et qui revient plusieurs fois. On est toujours dans le thème de la nourriture, manger, déféquer, bouche, anus et très logiquement Bloom se demande si les sculpteurs ont doté leurs déesses de marbre d’un anus ? Il se rendra au musée pour vérifier.

– Et ?

– Et… lis Joyce ou va faire un tour (de statue) au musée pour vérifier par toi-même. Désolée, je dois y aller. À plus tard, mes petits curieux.

Partager cet article

Repost0

commentaires