– Voici comment se termine l’épisode du Cyclope. Bloom sort du pub et fiche le camp en catastrophe, manquant de se faire étriper par le molosse du Citoyen et assommer par la boîte de biscuits en fer blanc, et alors…
– Et alors ?
– … alors, après le récit d’un cataclysme sismique plus ou moins lié à la scène (de degré cinq sur l’échelle de Mercalli, tout de même !), on change d’ambiance. Une grande lumière descend sur eux tous, on assiste à l’Ascension de ben Bloom Elie. “And they beheld the chariot wherein He stood ascend to heaven. And they beheld Him in the chariot, clothed upon in the glory of the brightness, having raiment as of the sun, fair as the moon and terrible that for awe they durst not look upon Him. Et ils virent le char dans lequel Il se dressait monter au paradis. Et ils Le virent dans le char, habillé dans la gloire de la lumière, rayonnant comme le soleil, clair comme la lune et si terrible que dans leur effroi, ils n’osaient lever le regard sur Lui. And they beheld Him even Him, ben Bloom Elijah, amid clouds of angels ascend to the glory of the brightness… Et ils le virent Lui, Lui en personne, ben Bloom Élie, au sein d’une nuée d’anges, s’élevant dans la gloire de la lumière…” Et Joyce termine avec ce détail, parce que le lyrisme théologique n’interdit pas la précision géométrique, “at an angle of fortyfive degrees, avec un angle de quarante-cinq degrés”.
– Ah ah, j’avais oublié le détail. Mais dis-moi, jouer avec Homère, c’est une chose, parodier la Bible, c’en est une autre, ça a dû choquer diablement.
– Certes, et cela n’a pas arrangé ses problèmes de censure. Le personnage du Citoyen concentre tous les vices et les excès des nationalistes catholiques de l’époque. Il y a quelque chose de rabelaisien chez ce géant irlandais, mais version détestable, il est raciste, antisémite, violent, alcoolique, sale, borné et, en bon cyclope, il n’a jamais qu’un seul point de vue ; tout est toujours radical et unilatéral chez lui. Quant à Bloom, c’est la première fois qu’on le voit vraiment s’énerver et en venir presque aux mains dans une scène épique et grotesque. On rit, mais certains propos sont odieusement antisémites.
– Dis-moi, Nadja, Joyce n’était pas juif, mais est-ce que son personnage l’est ?
– Leopold Bloom est-il juif ? La question est vraiment intéressante et les commentateurs ne s’accordent pas. Pour ma part, je dirai qu’il est anti-antisémite, ce qui l’anime au plus profond, c’est le refus de toute forme d’intolérance. Si on regarde le texte de près, ça se complique un peu. Plus haut le Citoyen demande à Bloom sa nationalité, il répond qu’il est irlandais et, alors qu’on ne lui demande pas, il ajoute appartenir à une race détestée aujourd’hui encore, une race volée, insultée et persécutée en ce moment même. Il le sait bien, dans son dos, on le traite de sale Juif. Et pourtant, tout laisse à penser qu’il n’est pas juif. Il n’a aucun interdit alimentaire, il ne pratique aucun culte, il ne prie pas et connaît mal la Bible.
– Il fréquente les églises, non ?
– Oui, et il dit s’être converti au catholicisme pour épouser Molly, mais ça ne l’empêche pas de penser du mal des religions en général. Il y a un très bel épisode sur ce sujet, les Lotus-eaters, les Lotophages…
– Ton chapitre préféré, non ?
– Oui ! Comment le sais-tu ? Ce sont des pages pleines de parfums et de concepts qui font tourner la tête. On y lit un passage sur les drogues et les paradis artificiels qui anesthésient le peuple et lui permettent de supporter le réel sans se rebeller, comme les fleurs de lotus chez Homère, faisaient perdre la mémoire et aveulissaient. À côté de l’alcool et des jeux, la religion est un de ces stupéfiants, selon Bloom, stupéfiant efficace et spectaculaire car à Rome, ils ont un sens aigu de la théâtralisation, tout y est pour fasciner et hypnotiser : scénographie, musique, costumes, histoires terrifiantes.
– Ça sent son Marx, non ?
– Peut-être, d’ailleurs Bloom cite Marx comme Juif célèbre, mais il n’est pas certain que Joyce l’ait lu de près et Joyce est un Marx plus drôle et inventif, je trouve. Autre détail d’importance, Bloom n’est pas circoncis. On l’apprend après l’histoire du feu d’artifice sexuel, vous irez vérifier dans quelle circonstance gênante, ça vous parlera plus qu’à moi. Mais au-delà de l’anecdotique, c’est la question de l’identité qui est en jeu. I am a… a what? Je suis un… un quoi ? Vous vous souvenez, le message que Bloom veut laisser à Gerty dans le sable. Je suis un… un franc-maçon, un cocu, un Irlandais, un voyeur, un Juif… Un juif, c’est bien ce que Bloom clame haut et fort dans le pub devant le Citoyen qui envoyait depuis un moment des piques antisémites.
– On a donc la réponse.
– Hum, je pense qu’on ne doit pas le croire sur parole, on ne doit pas le prendre au pied de la lettre. Qu’est-ce que cela signifie, dire que l’on est juif ?
– Ça me fait penser à ce que tu disais de l’Africain, Dad, j’ai l’impression que le Juif n’existe pas.
– En effet, ou alors, s’il “existe”, c’est comme un fantasme dans l’esprit et les mots des antisémites. Ce qui ne les empêche pas de le définir précisément : le Juif est riche et pingre, puissant et manipulateur, très reconnaissable physiquement, il semble même que les chiens l’identifient à l’odeur.
– C’est dégueulasse !
– Oui, c’est immonde et Bloom veut combattre l’injustice plus que défendre une prétendue communauté. Je dirais qu’il devient juif chaque fois que l’on s’attaque aux Juifs, comme il faudrait devenir femme face à chaque misogyne.
– Très intéressant, vraiment merci Chérie pour cette leçon particulière qui donne à penser. Bon, c’est l’heure pour nous de prendre la route tranquillement pour Ljubljana.
– Alors bonne traversée du Karst, mes Amours. Et je n’ai pas oublié que vous m’avez demandé un extrait de Mon Karst de Scipio Slataper. Je vous enverrai un audio.
– Merci, Mam, tu es trop bonne, et moi, je n’ai pas oublié que je dois faire découvrir Fakear à Dad. Ça se mariera sûrement très bien.
*****
– C’est quand même délirant tous ces livres qu’elle a lus, Mam. Et surtout les livres des écrivains italiens, les poètes de la tristesse. Je croyais que c’était une spécialiste de littérature sud-américaine.
– Ta mère a plusieurs spécialités et plusieurs étagères dans sa bibliothèque, mais la littérature italienne, a été une étape importance dans sa vie intellectuelle et, je dois ajouter, pour son équilibre psychologique.
– Vas-y, raconte !
– Tu ne te souviens peut-être pas de son cousin Igor. Ils ont grandi ensemble à Saint-Pétersbourg – qui s’appelait encore Leningrad –, il était un peu amoureux d’elle ; ils étaient inséparables et tout le monde disait qu’ils se marieraient. Quand Nadja a quitté la Russie – elle s’appelait encore Elena –, ça a été un traumatisme pour lui. En fait, il ne s’en est jamais remis. Ça a été une séparation géographique, mais avec le temps, c’est devenu aussi une rupture idéologique. En grandissant, Igor est devenu nationaliste et slavophile et s’est mis à détester viscéralement tout ce qui plaisait à Nadja : les droits de l’homme, la laïcité, l’art contemporain, la liberté sexuelle, le féminisme…
– … le mariage pour tous, la musique pop… En gros, l’Occident était devenu l’amant de Mam et le cousin Igor était fou de jalousie. C’est ça, non ?
– En un sens, oui. Heureusement, le téléphone portable n’existait pas encore, autrement, il l’aurait harcelée jour et nuit. Il lui écrivait quand même presque toutes les semaines pour essayer de la détourner du démon occidental, ça commençait par des arguments politiques et philosophiques, mais ça finissait toujours par des insultes contre sa famille : des traitres, des vendus, des dégénérés, enfin tu imagines.
– Mais tu existais déjà, toi ? Je veux dire dans la vie de Mam.
– Au début, non, puis on arrive aux années de classes préparatoires, et là, entre Proust, Joyce et moi – sans que l’on puisse départager l’importance relative de chacun… –, Nadja n’avait plus une seconde à accorder à son cousin, elle ne répondait même plus à ses lettres. Quand elle a intégré Normale Sup, il entrait à l’École supérieure du KGB, ensuite leurs vies n’ont cessé de diverger. Et on arrive, dix ans plus tard, au putsch de Moscou, au mois d’août 1991, il est alors jeune officier du KGB.
– Euh, sorry Dad, je devais être absent quand on a vu ça en cours, ça ne me dit absolument rien.
– Il faut dire aussi que ça a été un moment de grands changements sur une petite période. Un Comité d’État pour l’état d’urgence est constitué et tente de renverser le président Mikhaïl Gorbatchev.
– Ah, lui je connais, glasnost, troïka et tache de vin. Et donc ?
– Igor ne participe pas directement, il attend mais soutient en silence, en compagnie d’un certain Vladimir Poutine qui était alors lieutenant-colonel du KGB, me semble-t-il. De Saint-Pétersbourg, ils assistent, impuissants et malheureux, à l’échec du putsch et à l’arrestation du président du KGB, Vladimir Krioutchov, qui était l’un des putschistes, leur directeur et leur maître à penser. Quelques mois plus tard, l’URSS s’effondre. C’est à partir de ce moment qu’Igor a commencé à vraiment délirer, il parlait de démembrement géopolitique et d’“amputation amoureuse”.
– Comprends pas !
– Tu vas comprendre. Igor va suivre Poutine à distance, mais avec fidélité et admiration. Quand Poutine est nommé président, en 1999, Igor pense que quelque chose de grand est en train de naître. Il recommence à écrire des lettres passionnées à ta mère, la suppliant de rentrer et de participer à la renaissance de la Grande Russie et à la fin de l’humiliation par l’Occident, ce qui voulait dire aussi, après le “viol”, guillemets, “rentrer se purifier en portant et enfantant un petit Vladimir”.
– Noooon ! Mais c’est un grand malade ! J’espère que tu exagères, Dad.
– Absolument pas et j’oublie même de nombreux détails. Attends, ce n’est pas fini, avec la suite, on rentre dans les actualités. En 2014, la Crimée est “justement réunifiée” à la Russie, et comme l’Europe ne dit rien, c’est une nouvelle preuve qu’Elena doit rentrer et quitter ce monde corrompu et décadent qui sort de l’Histoire. Un processus légitime de réparation est en marche. L’Europe lui avait “volé son Elena”, ils allaient être “réunifiés”, eux aussi.
– Waouh ! Complètement détraqué le gars Igor, ça fait peur !
– Et pour l’invasion de l’Ukraine en 2022, c’était une reconquête juste et il parviendrait lui aussi à “reconquérir son amour natal”. En 2022, il avait déjà plus de soixante ans.
– Argh… total psychopathe ! C’est énorme, cette histoire, Dad !
– On ne t’en a jamais parlé, parce qu’on n’en parle jamais à personne. Ça a été vraiment difficile et douloureux.
– J’avoue. Mais je ne vois pas le rapport avec la littérature italienne.
– J’y viens. C’est à la fin des années quatre-vingt-dix que Nadja a compris qu’aucun rapprochement ne serait plus possible, mais avec Igor disparaissait aussi une certaine Russie. La terre de son enfance, le monde de ses grands-parents. En septembre 1999, avec les attentats meurtriers, la rupture a été totale et définitive.
– Les attentats ?
– Oui les attentats faussement attribués à des terroristes tchétchènes, mais très probablement organisés par le pouvoir russe et plus certainement par le KGB – qui était devenu le FSB – avec une possible responsabilité d’Igor. Nadja commença alors à faire le deuil de la Russie. Elle est passée par des moments éprouvants, enfin, pour être plus explicite, elle a fait une dépression sévère. On était alors à Rome, elle enseignait la littérature russe. Elle a dû s’arrêter pendant une année universitaire complète et elle s’est mise à lire les poètes italiens, tu sais, ceux que tu aimes tant, tous plus mélancoliques les uns que les autres, qui parlaient de l’exil, de la guerre, de la pauvreté, puis plus tard du fascisme, de la déportation, des camps de concentration … Eh bien, va y comprendre quelque chose, ça l’a guérie et elle a retrouvé son humour et sa joie de vivre… juste à temps pour t’accueillir, tu allais entrer dans notre histoire à nous, petite histoire mais si belle.
– Ouf ! Bon, pour changer d’ambiance, je vais te faire écouter quelque chose de plus joyeux.