– Pprrpffrrppffff…
– Allo ? Allo ! Allo…
– Oooovf… Fff… Oo… Rrpr…
– Allo, allo, parlez plus fort, je n’entends rien. Alomè, c’est toi ?
– Aaaalovf… Tram kran kran kran…
– Alomè ? Je ne comprends rien. Tu es dans le tram ?
– Looooovf… Aaaalo moov moo… Krandlkrankran… Kraaaaa
– Raccroche. Je vais te rappeler…
– …
– Zut, ça a coupé. Quelqu’un essaye de m’appeler. J’ai l’impression que c’est Alo…
Le téléphone vibra. Un SMS s’affichait.
« Téléphone passe pas. Alors j’envoie SMS pour te dire que je vais envoyer mail. Dis-moi si tu le reçois. C’est Moby. (Ma fille dit toujours “Papa, pas besoin de signer un SMS”, mais quand même, je le fais.) »
« Bonjour Nov, je t’envoie un mail, le mail, c’est plus facile pour moi. Excuse-moi d’être un peu long. Je serai à Istanbul dans une semaine, mais ne te presse pas, je peux t’attendre. J’ai eu Olga, elle s’est lancée dans mille projets et mille combats. Je m’inquiète un peu de cette phase d’hyperactivité, j’ai peur qu’elle replonge après ça. Tu me donneras ton avis… Elle t’attend avec impatience. Tu rencontreras son frère Emil qui est médecin, il t’expliquera deux ou trois petites choses la concernant. Préviens-le de ton arrivée, il s’occupera de toi. Je te donne son numéro : +381 21 974-479. Je ne veux pas te perturber, mais sois prudent avec Olga, tu sais qu’elle est fragile et peut réagir de façon impulsive et agressive. Je te préviens juste par prudence, tout peut très bien se passer, enfin tu la connais un peu. Sam m’a envoyé un mot aussi, mais tu es déjà au courant. Il ne sera pas à Séoul avant un bon moment. On va peut-être modifier encore notre parcours. Pas de Russie. Pas de Corée. J’ai une autre idée. Un plan C, plus exactement un plan P (devinette !). On en reparlera. Désolé, je n’ai pas beaucoup de temps, appelle-moi quand tu seras en Serbie. Je t’embrasse Nov, j’ai hâte de te retrouver. Amitiés à ton amie professeur et à Nubecito. »
Sacré Moby ! C’est sûr que moi aussi j’ai hâte de le retrouver. Je trouve bizarre qu’il s’inquiète d’Olga, lui qui est toujours tellement calme. C’est vrai aussi qu’à force de vouloir porter tous les malheurs du monde, ça doit finir par peser. Elle est tellement son contraire, lui qui est toujours aimable et d’humeur égale, toujours courtois, toujours arrangeant. Allez, je passe d’un Moby à l’autre. Je vais reprendre ma dose quotidienne de Melville, un petit peu tous les jours.
Moby-Dick, chapitre 15, Soupes de poissons.
« Il était bien tard dans la soirée quand le petit Varech mouilla confortablement l’ancre et que Queequeg et moi débarquâmes. Aussi nous ne pouvions vaquer à aucune affaire le soir même, du moins à aucune autre que de trouver à souper et à dormir. »
… comme moi – ou presque. Je débarque de nuit à Trieste. Dad et moi n’avons aucune autre affaire que de trouver à souper et à dormir. C’était Tâte-pots et Auberge du souffleur pour Queequeg et Ismaël ; ça sera Harry’s piccolo et Savoia palace pour nous. Nous vaquerons à nos affaires demain.
Le train entra en gare. Nov textait.
« Coucou Dad. Tout va bien. On arrive à la gare de Trieste, j’ai encore un petit quart d’heure de marche. On se retrouve à l’hôtel un peu avant huit heures. »
*****
– Allo Mam !
– Eh ! Mon bébé trotamundos ! Oh ! Mes deux amours préférés, en même temps et sur le même écran. Ah ! Quelle joie de vous voir ! Vous semblez être tout près. Comme l’image est nette, vous êtes lumineux. Ce doit être l’éclairage de la ville…
– … ou bien le maquillage avant de passer à l’écran pour effacer les traces de fatigue…
– … ou les stigmates de l’âge.
– N’effacez rien, j’aime les traces et les signes. Où êtes-vous ?
– Je viens d’arriver à Trieste et on fait une petite passeggiata avec Dad, avant d’aller dîner.
– En effet, il faudra que l’on prenne des forces parce que, si je t’ai bien comprise, ma chérie, demain ce sera notre Bloom’s day à nous.
– Ah ah, oui demain je vous lirai un peu de Joyce, mais soyez tranquilles, ce ne sera pas un ultra-marathon non plus. Inutile de trop vous charger en glucide ce soir. Oui, Trieste, évidemment, la ville de Joyce.
– Et de Svevo, Mam. Et d’abord de Svevo.
– Oui tu as raison. Je suis ravie de voir que tu découvres la littérature italienne. Qu’est-ce que tu as lu, raconte-moi tout ?
– Tu sais, je n’ai passé que deux jours à Milan. En même temps, je n’ai jamais autant lu en si peu de temps. Météo oblige ! Donc, j’ai lu Soie de Baricco et Senilità de Svevo. Tu connais Alessandro Baricco ? qu’est-ce que tu en penses ?
– Oui bien sûr, c’est un excellent écrivain.
– Et ?
– Et Svevo, je connais bien la Coscienza di Zeno, mais parle-moi de Senilità.
– D’accord. Et Svevo, selon toi, c’est un excellent écrivain aussi ?
– Non, Svevo est un auteur.
– Et ?
– Svevo est un grand auteur.
– … OK… Dad, tu peux traduire s’il te plaît, je ne parle pas couramment le “nadjien”.
– En effet c’est une langue rare, très belle mais rare et parfois elliptique. Disons qu’ils sont très bons tous les deux, chacun dans sa catégorie. Et tu fais très bien de les lire tous les deux.
– Ton père n’est pas diplomate à temps partiel ! Mais, comme d’habitude, il a raison. Nov, sais-tu que Svevo a été l’élève de Joyce alors qu’il était de vingt ans son ainé. Il avait besoin d’améliorer son anglais pour des raisons professionnelles, puisque tu n’ignores pas qu’il avait un métier, et ils sont devenus amis. Mais parle-moi de Senilità, qu’est-ce qui t’a plu ?
– Est-ce que je dois te raconter l’histoire ou tu la connais déjà ? Tu as lu le livre ?
– J’ai vu le film. Avec Claudia Cardinale.
– Ah ah ! Chérie, voilà que tu voles les répliques de Nov.
– Pardon, mais c’est pourtant vrai. C’est un très beau film de Mauro Bolognini. C’est une interprétation sensible qui doit dater des années soixante. Je m’interroge tout de même sur le casting. Les acteurs ne sont pas italiens, sauf Claudia Cardinale. D’ailleurs, elle crève l’écran et illumine le film au point d’effacer un peu le personnage d’Emilio. C’est en ce sens qu’il y a interprétation – et ce n’est pas une critique. Dans le film tout le monde se fait éblouir et brûler par Claudia, l’ange diabolique, c’est un soleil fatal. Dans le livre, si je me souviens bien, Emilio est plutôt un trou noir qui attire ou veut attirer ceux qui le fréquentent dans ses sombres et maladives obsessions.
– Ça donne envie de voir le film.
– Et puis, il y a un deuxième personnage principal, qui est à la fois sombre et froid comme Emilio et lumineux et ardent comme Claudia, c’est Trieste, magnifiquement reconstituée et filmée.
– Et dis-moi Mam, Emilio, le sénile de trente-cinq ans en question, est-ce que tu le trouves sympathique, parce moi, franchement, je le trouve insupportable ? Il est jaloux et égoïste. Et il calcule tout, sans arrêt. Angiolina, au début, il la trouve naïve et veut l’éduquer. Il finit par la traiter de putain et lui jeter des cailloux. Et sa sœur, Amalia, il la prend pour sa boniche ; quand elle est malade et que le médecin lui demande d’aller chercher un verre d’eau, il ne sait même pas où sont rangés les verres. Pour moi, c’est un gros nul, et en plus de ça – et c’est le pire – il le reconnaît.
– En effet, mais du point de vue littéraire, c’est un type psychologique nouveau que Svevo décrit là, avec une lucidité impitoyable. Svevo invente l’inetto. D’ailleurs, un Inetto était le titre initial de son premier roman qui est devenu una Vita. Son éditeur, le crétin, avait pensé que ce ne serait pas vendeur un tel titre.
– Et comment tu traduis ?
– L’inapte, l’impuissant, le pataud, l’inadapté… Remarque, même avec le nouveau titre, le livre n’a pas rencontré ses lecteurs non plus.
– À part Joyce, ce qui n’est pas si mal. Dis-moi, Chérie, dirais-tu que ses romans sont des autographies déguisées ?
– En partie, oui. À chaque fois, le personnage masculin a à peu près son âge. Souvent aussi, ses personnages sont des écrivains ratés, disons sans succès, comme il l’a été jusqu’à Zeno. Pour revenir aux inetti, ce n’est pas tellement qu’ils ne font pas, c’est qu’ils font plus lentement, à contretemps ou de façon décalée. Et la lenteur de l’écriture leur convient mieux. Le problème, il dépasse Svevo, c’est la réception. On a déjà du mal à écouter celui qui parle jusqu’à la fin de son idée, alors on ne laisse aucune chance à celui qui parle ou pense ou vit à la vitesse de l’écriture.
– Et si en plus, c’est déplacé…
– En effet. Allez, montrez-moi un peu où vous êtes ?
– Je ne sais pas si tu vas voir grand-chose, Mam, c’est noir de monde. On est sur le molo Audace.
– Ah mais bien sûr, je reconnais. C’est là qu’Emilio rencontre Claudia la première fois. Ça s’appelait encore molo San Carlo.
“Per me al mondo non v’ha un più caro e fido
luogo di questo. Dove mai più solo
mi sento e in buona compagnia che al molo San Carlo.
Pour moi de par le monde il n’est de lieu plus cher et plus fidèle que celui-ci. Où jamais plus seul je ne me sente et en bonne compagnie que le mole San Carlo.”
– C’est du Svevo ?
– Non. Umberto Saba, l’autre grand auteur triestin. Vous verrez sa statue dans une rue de la ville. Il a l’âge de Joyce et connaît Svevo, mais il n’aime pas son ironie froide ; lui, c’est un romantique, pas un psychologue.
– Encore un auteur que je ne connais pas. On n’en a jamais fini avec la littérature.
– Tu as raison. D’ailleurs j’arrête avec les références, parce que vous êtes à jeun, je ne voudrais pas être responsable d’une crise d’hypoglycémie. Allez, juste une dernière pour vous accompagner sur le môle, ce lieu où les langues et les histoires se mêlent… et s’emmêlent.
“Bronze by gold heard the hoofirons, steelyringing.
Imperthnthn thnthnthn.
Chips, picking chips off rocky thumbnail, chips.
Horrid! And gold flushed more.
A husky fifenote blew.
Blew. Blue bloom is on the.
– What ! Mam ! Je ne comprends pas un mot. On peut l’avoir en français ?
– Chérie, tu n’as pas commencé par le plus accessible. Rassure-toi Nov, c’est un passage singulier qui en a perdu plus d’un.
– Ou séduit. Ou les deux. Mais doit-on s’attendre à autre chose avec des sirènes ?
– Help! Quelqu’un peut m’expliquer !