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C'est Peu Dire

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  • Philosophe inquiet, poète infidèle, chercheur en écritures. 55° 27' E 20° 53' S

Un Reste À Retrouver

30 janvier 2026 5 30 /01 /janvier /2026 03:36

Swann conduisit. Nov introduisait.

– En roulant tranquillement, nous arriverons en une heure et demie. Tu verras, les paysages sont fascinants, bon, c’est aussi très chargé historiquement. Qu’est-ce que tu me fais écouter ?

– Comme prévu, je te fais une petite introduction à Fakear. Tout le monde prononce comme un fakir, en fait, c’est comme en anglais, fake ear, oreille fausse, je ne sais pas pourquoi, parce que c’est un sacré musicien. Là, on écoute le morceau qui l’a lancé il y a une dizaine d’années, la Lune rousse. Alors, je ne vais pas faire d’analyse comme Mam, moi, je suis plus juste à écouter.

– C’est parfait. J’aime bien cette voix de synthèse et le motif répétitif, c’est coloré et parfumé, on a l’impression de déambuler dans les allées labyrinthiques d’un marché de Delhi. Excuse mon commentaire sûrement déplacé, mais je trouve ça très musical pour de la musique électronique. Je devrais en écouter plus, parce que ma culture est plutôt réduite. Et pas très à jour.

– Des noms !

– Par exemple, mon dernier concert de musique électronique remonte au 14 juillet 1979, c’était Jean-Michel Jarre sur la place de la Concorde.

– Ah oui, j’ai déjà entendu cette histoire, mais vas-y raconte encore.

– Heureusement, comme c’était le 190e anniversaire de la Révolution, Giscard avait décidé d’organiser le défilé militaire de la République à la Bastille, ça a donc libéré la place de la Concorde et ça a permis d’accueillir un million de personnes.

– OK mais vous deux ?

– On était allés fêter notre BAC avec Nadja et des amis. On n’était pas encore officiellement ensemble, mais…

– … mais le Jean-Mi, il vous a un peu rapprochés.

– En effet, notre relation a pris un nouveau tour.

– Ah ah ! Je traduis : tu l’as pécho.

– Ah non non, pas du tout ! Je ne suis à l’initiative de rien, j’étais un provincial lyonnais timide et un peu nigaud quant à la chose sentimentale…

– “un peu nigaud quant à la chose sentimentale”… Dad, comment tu parles !

– Tu vois ce que je veux dire. Elle était parisienne depuis trois ans, très libre, très chaleureuse, très tactile et elle a pris les choses en main.

– J’adore cette histoire, à chaque fois elle est un peu différente.

– Ça a été un événement incroyable, on en a parlé dans le monde entier. Ils avaient posé une sorte de gélatine colorée sur les réverbères pour donner une teinte bleue ou rouge. C’était un spectacle total, l'un des premiers son et lumière de l’histoire, avec un magnifique feu d’artifice à minuit.

– Ah ah le feu d’artifice !

– Ne va pas te méprendre, c’est resté très bon enfant, disons un feu d’artifice émotionnel. Il paraît qu’il y a eu sept accouchements pendant le concert.

– Ça doit être vrai. Il y a même un groupe Facebook des bébés Jarre, ceux qui sont nés en avril 1980.

– Ah ah, je ne savais pas. Quelle drôle d’idée ! Pour nous, 1980 a été moins festif. Je peux t’assurer que pendant nos deux années de prépa, on n’a pas écouté beaucoup de musique et on ne parlait pas de bébé. Pour moi, 1980, c’était le début de la révolution conservatrice avec l’arrivée au pouvoir de Reagan et Margaret Thatcher et puis la mort de Rolland Barthes renversé par une voiture alors qu’il allait au Collège de France.

– Ah ? Et autrement, plus tard, quand tu es remonté à la surface, tu as écouté quoi ?

– Ta mère, évidemment, avait une culture musicale phénoménale, classique, rock, jazz, mais avec un manque justement, en musique électronique. J’ai découvert Chostakovitch et je lui ai fait découvrir les Daft Punk.

– Pas mal pour un début. Tiens écoute ça, c’est le Nausicaa de Fakear.

– Oh, j’aime beaucoup aussi. J’ai du mal à voir le rapport avec Ulysse naufragé, recueilli et soigné par Nausicaa. Je vois plutôt du mouvement, comme avec le premier morceau, un bel élan plein de désir, sans nostalgie mais sans acharnement non plus. Tu crois qu’il pensait à Homère ou à Joyce en composant ça ?

– Je crois qu’il pensait surtout au manga de Miyazaki, Nausicaä de la vallée du vent.

– Ah d’accord. Miyazaki, oui, on a vu ensemble plusieurs de ses magnifiques dessins animés.

– Alors, pour Nausicaä, si je me souviens bien, il n’y a pas de rapport avec Homère, mais je connais mal. Je veux dire Homère. C’est vrai ce que tu dis, ça donne envie de… je sais pas quoi, mais ça donne envie. Après je te ferai écouter un de ses tout derniers morceaux, ça s’appelle Prism. On est où là ?

– On passe devant Basovizza. C’est un lieu de mémoire qui a été aménagé pour rappeler les massacres d’Italiens perpétrés par les titistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Outch! Sans transition… C’était qui les titistes ?

– C’étaient les hommes de celui qui deviendra le maréchal Tito, des résistants communistes qui ont réussi à triompher des forces de l’Axe et à restaurer la Yougoslavie.

– Ouh là, Dad, tu vas trop vite ! Je n’ose pas te dire à quoi ça me fait penser Axe… parce que ça sent pas bon ! Tu ne pourrais pas me faire un petit topo rapide sur les événements. Sans trop rentrer dans les détails. Attends, je mets un peu de Jean-Mi, le cours d’histoire passera mieux.

– Je vais essayer, mais l’histoire ne tient pas toujours sur un post-it, d’autant que celle des massacres des foibe fait encore polémique. D’ailleurs, j’ai lu que le site de Basovizza avait été vandalisé il y a quelques mois à peine. Les mémoires se télescopent et les récits uniques et unanimes sont toujours suspects. Quant aux mémoriaux, on se demande si parfois, ils ne gardent pas les plaies ouvertes.

– Et Axe dans tout ça ?

– Pardon, il faut revenir un peu en arrière. C’est une période terrible qui prolonge les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale. Les forces de l’Axe, donc, c’étaient les pays opposés aux Alliés, principalement l’Allemagne d’Hitler et l’Italie de Mussolini ; elles avaient envahi, démembré et occupé la Yougoslavie. Tito, du côté yougoslave, et surtout ses “Partisans”, ont résisté pendant plus de quatre ans et ont fini par triompher.

– Et il est devenu un héros national !

– La figure de Tito est aussi très contrastée. À Ljubljana, tu verras, l’avenue de la Slovénie est l’ancienne rue Tito. Elle avait été renommée rue Tito, mais la justice a annulé cette décision. Tito a ses détracteurs et ses admirateurs. Il a probablement eu un comportement courageux pendant la résistance et il a été un très fin stratège politique, mais il commence son “règne” par des élections truquées et l’assassinat de ses opposants. Après la réunification du pays, il va s’assurer le monopole du pouvoir et se proclamer Président à vie pour gouverner en autocrate jusqu’à sa mort en 1980.

– Ah… héros ou dictateur, alors ?

– Les deux, mon Maréchal. Il va donner à son pays une dimension internationale. Il parle de socialisme, mais c’est finalement le credo communiste qu’il suit. Je simplifie, il choisit l’égalité aux dépens de la liberté. Encore que c’était sans doute le seul pays communiste où l’on pouvait écouter du rock, porter des jeans et passer librement la frontière. Pour l’égalité, il s’agissait de l’égalité entre les autres, car lui vivait comme un nabab, dans l’opulence et le faste. Yacht, domaine viticole, palais… et évidemment, culte de la personnalité, il adorait s’entourer de stars occidentales. Il aurait eu une aventure avec l’actrice préférée de ta mère, Sophia Loren. Nadja a toujours contesté ces “ragots”, je pense qu’elle a raison.

– C’est sûr que sur un CV d’actrice, ça la fout mal ! Et après sa mort ?

– Après, non sans douleurs malheureusement, la Yougoslavie s’est progressivement décomposée, les six républiques qui la composaient ont accédé à l’indépendance, à commencer par la Slovénie, au début des années 90.

– C’est ça la guerre des Balkans ?

– Oui, les guerres, il faudrait dire. À chaque fois, ça s’est terminé par un accord de paix et la reconnaissance officielle d’un nouvel État, mais à quel prix ! Massacres de masse, viols organisés, nettoyage ethnique… Je ne sais pas s’il y a des guerres justes et des guerres propres, mais celles-là ont été immondes.

– C’était il n’y a pas si longtemps. Je me trompe peut-être, mais ça a l’air de s’être calmé.

– Oui, c’est encore ce que j’appelle le momentum européen. Ces nouvelles nations intègrent progressivement l’Union européenne. C’est en marche…

– Toi tu préfères toujours regarder devant, je comprends quand tu dis que certains gardent les plaies ouvertes avec leur lieu de mémoire.

– C’est compliqué, il y a bien sûr ce devoir de mémoire, on pourrait en parler longuement, mais il y a autre chose de très curieux, c’est ce qu’on appelle la “yougonostalgie”, certains regrettent l’époque de Tito, l’âge d’or du socialisme, et ils sont assez nombreux, et parfois même plutôt jeunes.

– Qu’est-ce qu’ils regrettent ?

– Ce que le capitalisme a de plus en plus de mal à assurer, le plein emploi, les soins gratuits, l’éducation accessible à tous, la sécurité, la civilité. Tu verras beaucoup de ces nostalgiques à Belgrade et à Zagreb, mais même à Ljubljana. Deux choses reviennent systématiquement. D’abord, malgré un progrès incontestable, c’est la disparition d’une certaine solidarité, laminée par le rouleau compresseur de l’individualisme.

– Mouais, j’ai l’impression que ce n’est pas spécifique aux anciens pays socialistes ? Et la deuxième chose ?

– Leur passeport.

– Hein ?

– Avec un passeport yougoslave, on pouvait voyager presque partout dans le monde sans visa. Au marché noir, c’était sans doute celui qui se vendait le plus cher, juste derrière le suisse. C’était grâce au génie politique de Tito qui disait à Churchill et à l’Ouest, ne vous inquiétez pas, on est socialistes, mais on n’est pas comme eux, les communistes et à Staline et à l’Est, il disait, ne vous inquiétez pas, on fréquente l’Ouest, mais on n’est pas comme eux, les capitalistes.

– Un précurseur du “en même temps” alors.

– Ou du “ni ni”. À l’époque, il parlait de non-alignement.

– Et toi, tu en penses quoi ?

– Comme le morceau de Fakear, l’histoire est un prisme à travers lequel chaque groupe humain croit regarder le réel qui aurait une vérité et une unité, alors qu’il est composé de la somme d’histoires partielles et partiales. Parfois, les mémoires s’entremêlent, parfois elles s’opposent, parfois elles se superposent.

– Je ne suis pas sûr de te suivre, Dad, tu n’as pas un exemple.

– Regarde la foiba de Basovizza, qui d’ailleurs est un puits de mine de charbon, pas une faille, les vrais foibe sont plus loin.

– Je n’ai toujours pas compris qui jetait qui dans ses failles ?

– C’est là que les mémoires s’embrouillent et que l’histoire est parfois récupérée pour justifier une idéologie… Ah ! téléphone…

Swann raisonnait. Nadja résonna.

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