Alomè fixait Nov.
– Alors ? Tu as très bien entendu la question, Nov.
– Ben… euh… donc, est-ce que tu me plais, c’est ça ? Alors, c’est-à-dire que, quand même, c’est un peu bizarre de poser cette question.
– Alors ?
– Est-ce que tu… mais tu veux dire physiquement ?
– Allons pour physiquement si c’est ce qui te vient à l’esprit d’abord.
– Non, non, ce n’est pas ça, mais en général, c’est ce que ça veut dire.
– Alors ?
– OK. Disons que, oui, je te trouve jolie.
– Dannazione! On arrive à Milan. Ne fais pas cette tête, je peux voir ta déception de devoir interrompre cette conversation. Rassure-toi, on y reviendra.
– Ah ah, immense déception, oui. C’est vrai que tu es une experte en lecture de visage.
– Tu peux dire ça comme ça. Bon, exceptionnellement, on va prendre un taxi, non, parce que je suis très chargée, qu’il est déjà tard et que je suis affamée. On en a pour quinze minutes et ça nous coûtera vingt euros. Dix chacun. Tiens, on va commander tout de suite au Bauscia et on passera prendre la commande en arrivant. Je prends un risotto con funghi porcini. Regarde la carte, je te conseille les tagliolini al tartufo ou bien, si tu aimes les fruits de mer, les gnocchi alle vongole.
*****
Alomè frappa à la porte et entra en même temps, elle s’assit sur le lit de Nov et le regarda un instant.
– Salve, jeune homme. Bien dormi ? Tu sais qu’il est déjà onze heures ? J’ai eu le temps de me doucher, de prendre un café, d’aller faire une course en ville et de prendre un deuxième café.
– Oui ça va bien, merci, je me suis effondré hier soir. Je suis un gros dormeur.
– C’est très bien parce qu’on a un programme culturel chargé. Justement, tu vas devoir choisir. Voici les options. Soit on va faire un tour au Novecento, depuis le temps qu’on en parle. Il y a une belle salle consacrée à Fontana, un artiste un peu plus âgé que Pistoletto ; je pense que tu devrais être intéressé. Ou bien, option deux, on va à la Scala pour voir une répétition de la Cenerentola, mais avec une contrainte horaire. Il faut y être avant quatorze heures, c’est Andréa, une copine, qui nous fera entrer. Après, c’est son chef qui sera là et, disons qu’on ne s’aime pas beaucoup tous les deux. Donc ça voudrait dire que tu boives rapidement ton café, que tu sautes dans ton pantalon et qu’on y aille, subito.
En short et en chemisier, Alomè se déchaussa et se glissa sous la couette.
– Ce n’est pas mon option préférée, parce que, tout d’un coup, je me sens très fatiguée et je crois que je préférerais rester encore un peu au lit avec toi.
– Comme tu veux. En plus, je ne bois pas de café. Le matin, c’est chocolat au lait.
– Cosa? Pas de café ! Il faut vraiment que je tienne à toi pour laisser passer ça. Au moins tu ne m’as pas parlé de cappuccino comme tous les Français. Bon, passons. Troisième option, on prend notre temps, on va goûter les cannoncini de Serge Milano et ce soir, vers vingt heures, on monte sur les terrasses du Duomo, avec les touristes mais… surprise, on ne redescend pas avec eux. C’est Dario, un copain, qui vérifie qu’il ne reste personne. Et là, on a la nuit pour nous, on sort les couvertures et les sandwiches et on refait le monde sous les étoiles, jusqu’à l’aube, protégés par la Madonnina. Je faisais ça souvent quand j’étais étudiante. Alors, che ne pensi?
– Oui, ça me plait bien, la nuit sur le toit du Duomo, en plus, on aura le temps de faire un tour au Novecento avant.
– Perfetto! Alors ?
– Alors, d’accord.
– Nov. Alors ?
– Alors quoi ?
– Ma question d’hier. Tu croyais vraiment que j’allais te laisser tranquille ? Ah ah, le mauvais élève qui espère que son professeur a oublié le devoir annoncé la veille.
– Non, je te connais encore très peu, mais j’imagine que tu ne lâches rien. Jamais. Et j’étais sûr que la question allait revenir.
– Ottimo! Alors ?
– Donc oui, je te trouve jolie.
– Vabbè, tu ne réponds pas exactement à la question, mais passons. Bon, imagine que je suis un tableau, non, un portrait peint par Novangelo, un grand peintre méconnu, décris-moi en disant ce qui te plait beaucoup et ce qui te plait moins.
– D’accord, je vais essayer, mais tu sais que la description, ce n’est pas ma spécialité. Je commence par la tête ?
– Fai pure, fais-toi plaisir !
– Bon, j’aime assez ta tête. Les cheveux courts, ça va bien avec ton caractère… disons, offensif, enfin offensif en un sens positif. Comment on pourrait dire ?
– Déterminé, peut-être ?
– Voilà, oui, c’est le mot que je cherchais. Après, tes oreilles, elles sont normales, j’aime bien la perle que tu as à gauche, il n’y en a pas à droite, ça veut peut-être dire quelque chose, je ne sais pas, c’est discret et en même temps on la voit bien puisque tu as les cheveux…
– … courts. Ah ah, trop drôle, tu m’amuses, Nov…
– Alors, ça par exemple, ça me plait beaucoup chez toi.
– Ah ? Tu m’intéresses. Tu parles de quoi exactement ?
– Ton visage qui s’allume et qui s’éteint. Quand tu ris, tu ris de partout, tu comprends, les yeux, la bouche, le front, même tes oreilles bougent et ça fait miroiter la perle, comme une boule en boite de nuit…
Alomè éclata de rire.
– Che ridere! Tu veux me tuer… le nightclubber poète !
– … ou plutôt, c’est comme s’il y avait une lumière sous ta peau et ça s’allume. Et puis sans prévenir, tu fermes tout, tu éteins tout et tu t’en vas. D’ailleurs, ça peut inquiéter, c’est comme si tu partais, mais tu es encore là, tu t’absentes. Tu vois, c’est exactement ce que tu fais, là.
– Intéressant, on ne m’avait jamais dit une chose pareille. Continue.
– Donc, ton visage me plait bien.
– Dài! Continue. Descends.
– Tu veux dire…
– Je veux dire descendre, ce qui signifie aller vers le bas.
– Bon. Ton cou, je n’ai pas fait très attention, mais ça va, il est normal. Tes épaules, j’aime bien, elles partent à l’horizontale, je préfère. Ça te donne un côté…
– … offensif.
– Ah, ah, non, je veux dire que c’est une ligne bien dessinée, c’est géométrique, un peu comme une sculpture de musée. Mais c’est vrai que ça va bien avec ton caractère.
– Laisse mon caractère tranquille et dis-moi ce que tu vois et ce qui te plait. Descends.
– Tes bras, ça va, rien à dire, tes coudes, pareil. Enfin, normal, quoi. J’aime bien tes bracelets, mais ça ne compte pas, j’imagine. Tes mains, alors là, c’est un peu en décalage, parce que tu les gardes souvent croisées, tranquillement. Tu ne les utilises pas pour parler comme les Italiens font souvent.
– D’accord, laisse la psychologie et laisse l’anthropologie aussi. Remonte.
– Ah ! Euh… remonter, oui, je connais… plus haut, il y a ton chemisier, il est coloré.
– Mon chemisier ! Chi se ne frega! On s’en fiche ! En dessous.
– Quoi… tu veux dire sous ton chemisier…
– Oui, ma poitrine, mes seins. Nov, s’il te plait, ne fais pas celui qui n’est pas intéressé. Je veux bien que tu sois différent, mais sur la question des seins, il n’y a aucune exception. Aucune. Ça n’existe pas un hétéro qui ne s’intéresse pas à nos seins. C’est d’ailleurs une énigme encore inexpliquée, pourquoi nos seins vous passionnent-ils tant ?
– Dis donc, la question est directe quand même, c’est un peu gênant.
– Tu préfères que je te demande l’heure ?
– D’accord. Je pense que tu as une poitrine…
– … ne me dis pas “normale”, ti prego, pas “normale”, ti supplico. Allez, je vais t’aider.
Alomè enleva son chemisier. Elle ne portait pas de soutien-gorge. Elle se colla contre Nov.
– Bon, j’arrête de t’embêter. Hum, tu es chaud comme un petit pain qui sort du four, una michetta calda, j’adore. Tiens, j’ai une surprise pour toi. Un cadeau. Je crois que tu aimeras, ce n’est pas mon auteur préféré, mais après tout c’est un cadeau pour toi. Alessandro Baricco, Seta. C’est traduit par Soie, mais je ne l’ai pas trouvé en français, ça te fera un souvenir italien d’Alomè l’Italienne et une bonne raison d’apprendre ma langue. D’ailleurs on va faire un petit exercice, maintenant. Tu connais l’histoire ?
– J’ai vu le film, mais il y a un moment déjà. Avec Keira Knightley, je crois. Et toi, tu connaissais ?
– Je ne l’avais jamais lu, mais je connaissais parce que les Français me parlent toujours de ce livre quand vient le sujet de la littérature italienne ; à croire que Dante, Leopardi et Moravia n’ont pas existé. Bon, je l’ai lu ce matin, en t’attendant, cent pages. Donc, petit rappel. Hervé Joncour va au Japon pour acheter des œufs de vers à soie pour les filatures de son village. On est à la fin du dix-neuvième siècle. Là-bas, il fait affaire avec un marchand, mais il est complètement retourné par une jeune fille, belle et mystérieuse, qui lui laisse un mot en japonais, “Revenez ou je mourrai”. Je résume. Évidemment, il retourne au Japon, revoit la femme, mais rien de sexuel ne se passe entre eux, ils ne se parlent même pas. Et lors du quatrième voyage, ça se passe plutôt mal. Plusieurs mois après, il reçoit une lettre en japonais qu’il fait traduire par Madame Blanche, une Japonaise qui tient un bordel de luxe à Nîmes. C’est une déclaration enflammée. Voilà.
– Oui, je me souviens.
– C’est drôle, je trouve que tu ressembles un peu à Hervé Joncour.
– Encore ! Déjà Manon trouvait que j’avais quelque chose de l’Ismaël de Moby-Dick, maintenant je ressemble à Hervé Joncour. À croire que je suis un personnage de roman.
– Non, rassure-toi, tu es bien réel, juste une lointaine ressemblance, son côté séduisant et délicat. Écoute, « un tratto a tal punto amabile da tradire una vaga intonazione femminile – attends que j’essaie de traduire, donc – des traits séduisants ou aimables au point de trahir une vague intonation féminine ».
– Ah ! Tu trouves que j’ai des traits féminins ?
– Oui. Et tu comprends que ce n’est pas pour me déplaire. Et ça : « era uno di quegli uomini che amano assistere alla propria vita, ritenendo impropria qualsiasi ambizione a viverla – c’était un de ces hommes qui aiment assister à leur propre vie, trouvant inappropriée toute ambition de la vivre ».
– Oui, c’est un peu moi. Ou c’était.
– Et puis, c’est un grand voyageur comme toi. En plus, comme toi, c’est quelqu’un d’autre qui l’a poussé à partir. Mais là où la ressemblance s’arrête, enfin je pense, c’est quand sa nonchalance devient une mélancolie presque suicidaire. C’est l’effet pervers de l’amour passionnel, je déteste ça, l’amour plus fort que la vie, c’est du romantisme malade. Ne jamais tomber là-dedans – et je sais de quoi je parle ! Après tout, vous avez peut-être raison, ce livre a plus de qualités que je pensais. On va faire un petit jeu ; toi, tu vas lire la déclaration qu’Hervé Joncour reçoit et moi, je vais te la traduire. S’il te plait, enlève ton tee-shirt. Lis.