Écrire pour aérer ; je sent le renfermé.
Écrire pour aérer ; je sent le renfermé.
Calvitie sur le haut du crâne, épaules qui se voutent, fesses qui tombent, démarche alourdie… c’est ce que l’on dit de moi sans que je puisse le vérifier (je ne suis plus très souple). Tout se passe dans mon dos comme si le temps n’osait me dire en face ce qu’il en est vraiment. Il y aurait bien cette petite rondeur devant pour me tenir informé, mais une presbytie généreuse me préserve du spectacle. Je ne vois rien.
En revanche, la décrépitude accélérée de mes proches me saute aux yeux et m’afflige pour eux.
L’instant, c’est la présence nue ; non, pas nue, mais décharnée et sans vie.
Il y a l’âge des projets, l’âge des bilans et l’heure de la sieste.
Il faut des mots pour penser, sans eux les idées restent brutes, sourdes et fumeuses.
On parle souvent du drame de la solitude dans les immeubles et l’on se demande en effet comment on peut être si près sans être proche. Le drame en moins, c’est un peu comme Marcellin Labrousse et Lucette Jeanjean qui habitent le même blog sans jamais dialoguer pourtant.
Ce qui manque à tous, dans la tour comme sur le blog, c’est une histoire commune, à écrire et à raconter.
– Euh, votre t-shirt à l’envers, il y a une raison ?
– Une raison non, mais une explication, oui.
C’est agaçant. Il suffit à certains de monter sur scène pour déclencher des fous-rire. Chez d’autres, le moindre geste, la phrase la plus courte, l’acte le moins réfléchi se transforment en énigmes à interpréter.
J’aurais fait un très mauvais clown. Je les entends d’ici : « Votre nez rouge et vos grandes chaussures, ça signifie quoi exactement ? ».
– Dis donc Terre, je ne voudrais pas me moquer (se moqua Soleil), mais tu prends à peine quelques degrés par décennie. Tu as beau brûler tes forêts, trouer ton atmosphère et faire sauter tes bombes, tu es très loin de m’égaler en chaleur. D'ailleurs, ça me rappelle une fable de je ne sais plus qui, « La planète qui se veut faire aussi chaude que le Soleil ». Comment ça se termine déjà ?
Entre le constat, toujours mou et piteux comme un pénis après le coït et l’analyse, dure et fourbe comme un pénis avant le coït, les mots du poète sont infatigables et désintéressés.
– C’est toi Pierre, demanda Dieu ?
– Non. Je suis Gros-Lulu. Je voudrais devenir personnage de blog littéraire et j’ai besoin d’un artist coach.
– Très bien mon garçon. Est-ce que tu as la foi ?
– Je suis polyglotte, je sais faire un tube avec ma langue et je peux réciter l’alphabet à l’envers.
– Incroyable ! Mais moi je suis dieu, pas coach. Bon, quand même, le mieux pour commencer, c’est que tu trouves ta place, je veux dire dans un dialogue. Avec Poule et Œuf, ça va faire trop, il y a déjà Panda ; avec Terre et Soleil, tu ne vas pas matcher. Avec Lucette Jeanjean, le hiatus générationnel pourrait être fécond, mais elle est sourde et oublie souvent son texte. Tu devrais peut-être t’inventer un partenaire.
– Ah bon ? Mais, je pensais que c’était l’auteur qui faisait le casting.
– L’auteur ! faire le casting ? et pourquoi pas les costumes et les dialogues, rigola Dieu ! Non, ici, chacun se débrouille. Aide-toi d’abord et l’auteur t’aidera, peut-être.
– Alors en fait, je préférerais une partenaire. Plutôt jolie, très intelligente et rigolote.
– Invente-toi aussi un passé difficile et opaque, donne-toi une mission généreuse et compliquée et avance léger et joyeux, glosa Dieu.
– D’accord, merci. En dieu, je ne sais pas, mais en coach vous assurez.
– Ah, dis-moi Gros-Lulu, tu n’aurais pas vu Pierre, par hasard ?
Tant de bouches et si peu d’oreilles.
– C’était bien hier, tous ces personnages qui se mélangeaient. Un peu d’air frais. Tu imagines, 20 ans dans la même boite de douze sans changer de partenaire.
– Arrête Œuf, sermonna Poule, je sais très bien où tu veux en venir. Moi je n’ai pas envie de changer de coq. La fidélité est un des piliers de notre société.
– N’importe quoi ! J’aimerais bien entendre Coq sur le sujet. Tu fais passer pour une vertu ce qui n’est qu’une trouille et ta fidélité, elle va bien avec ta mentalité de propriétaire.
– Salut les amis, intervint Panda, quel plaisir de vous retrouver là, ensemble, fidèles au post ! Ah ah ! Ce n’est pas simple cette question de la fidélité. Je ne sais pas, peut-être rester fidèle à la part de l’autre qui se dérobe, à ce qui…
– Et merde, râla Œuf, Panda est de retour. C’est con qu’on n’ait pas gardé Marcelin Labrousse dans notre dialogue, j’aurais fait un tour de mob.
– Hé la poule, lança Dieu, tu n’aurais pas vu Pierre par hasard ?
– Cot cot codec…
– Nom d’un chien, jura Dieu, je ne comprends rien, je ne parle pas le gallinacien !
– Dis donc Poule, demanda Œuf, ce ne serait pas monsieur Dieu, le vieux qui gesticule là-haut. On dirait qu’il s’adresse à toi.
– Um wouakbar athanotos belekkhader Peter treloumzob?
– Mais oui, tu as raison Œuf, caqueta Poule. Euh, monsieur Dieu, bonjour mais on ne comprend pas ce que vous dites.
– Cot cot cot…
– Oh Marcellin, vise un peu la poule là, tu vois comme moi, elle parle aux nuages, s’amusa Victoire Malèse. (Ce que n’entendit pas son cousin Marcellin Labrousse en train de régler le gicleur du carburateur de sa mobylette.)
– Vroum, vroum, vroum…
– Que dites-vous, questionna Lucette Jeanjean, surprise que l’on s’adressât à elle.
– Bla-bla-bla.
– Alors tu es mignonne Terre, ricana Soleil, pensant qu’elle lui parlait, mais des déclarations d’amour, j’en ai reçu des centaines et si tu veux avoir quelque chance avec moi, je te conseille de broder un peu, tu m’offres du brouet quand j’espère des crèmes.
– Pfffff. Gnarf gnarf gnarf.
– Tu sais chéri, confia la pole danseuse à son joli mari de fildefériste, parfois, quand je monte trop haut, j’ai l’impression que le soleil se moque de moi, comme s’il me disait « bien, on progresse, plus que 149 597 870,6 km ».
– Ne l’écoute pas mon amour, invente ton soleil et marche vers lui sans mépriser ton ombre.
– Cot cot codec…
– Vroum vroum…
– Non mais qu’est-ce que c’est que ce bordel, s’énerva l’auteur ! Allez, vous retournez tous dans vos dialogues respectifs et fissa. Je vous rappelle que vous n’êtes que des personnages.
– Ah, ça tombe bien, s’enthousiasma Gros Lulu, je vous cherchais monsieur l’Auteur, je voudrais être personnage, vous n’auriez pas un dialogue pour moi ?
– Non.
Transmettre le goût de l’autonomie.
Son petit polichinelle dans le tiroir, c’était un secret de Papa Polichinelle.
– Bonjour !
– !?
– Oui alors voilà. C’est pas mal vos Restes, mais je trouve qu’il n’y a pas assez de personnages.
– Et donc ?
– Donc, puisque je suis un personnage, je pensais que vous pourriez me faire une place.
– Et pour dire quoi ?
– Ça c’est vous qui voyez, vous êtes l’auteur.
– Eh bien justement, je ne vous laisserai aucune place et vous ne direz rien.
– Raté !
S’il arrive que l’on perde du temps, le temps, jamais, ne nous perd.
Ma vue change. Sans lunettes, les gens me semblent sortir des tableaux de Bacon. Avec lunettes, ils ressemblent à des Botero.
Le goût et l’odorat vont bien, merci, et j’envie parfois les mœurs sociales des chiens.
Être mystérieux, par respect.
La dictature ne survit pas au dictateur, dit-on.
Il est probable que l’on vérifie l’assertion prochainement en Russie.
Parfois, face à l’innommable, il est préférable de se taire. Le mot est approximatif et toujours si froid, si grammatical. Dans ces cas extrêmes, seul le silence nous permet de ressentir dans notre corps, dans notre âme peut-être, ce dont il s’agit. Parler brouille la vue et trouble l’ouïe, parler perturbe les sens et nous éloigne de la vérité. Le langage est incontestablement très utile, il nous faut juste concéder qu’il a ses limites. Il est de l’indicible qui se retient ou disparaît dès que l’on tâche de l’évoquer. Il est de l’ineffable qu’aucune langue jamais ne saura traduire. Il est de l’inexprimable face auquel toute expression est un bavardage dérisoire, un bruit insensé, un bla-bla ridicule.
Voilà oui, il nous faut accepter de nous taire, faire silence et seulement être.
Oui voilà, c’est ce qu’il me fallait vous dire.
Curieusement, hier matin, alors que j’étendais mon linge tout en écoutant Arno, le mot ciboulette, sans raison aucune, s’est présenté à mon esprit. Je me suis promis de l’utiliser le jour même pour le remercier, en quelque sorte, de l’honneur qu’il me faisait.
On admire quand on ne peut imiter ; on imite quand on ne sait inventer ; on invente quand on ne veut admirer.
Le succès intemporel du coucher de soleil est très largement dû à la brièveté du spectacle. Les dramaturges, chorégraphes et autres cinéastes devraient méditer cela ou programmer leurs représentations à huit heures du matin.
Quand il manque, c’est fade et plat, mais à vouloir en mettre partout, du sens, ça écœure.